Alexandre Grothendieck & Survivre et vivre, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Alexandre Grothendieck & Survivre et vivre
Notre Bibliothèque verte (n° 36)

Mis en ligne par PMO sur leur blog le 16 octobre 2021

Pierre Fournier, le fondateur de La Gueule Ouverte, et Alexandre Grothendieck, celui de Survivre, restent, 50 ans après leur geste inaugural, des cadavres dans le placard des « écologistes ». Ils partagent une brève existence militante. Fournier publie ses premiers articles « écologistes » en 1967 dans Hara-Kiri, puis dans Charlie Hebdo entre 1970 et 1972, et meurt en février 1973, trois mois après le lancement de La Gueule ouverte [1].

Alexandre Grothendieck, médaille Fields de mathématiques en 1966, fonde en juillet 1970, avec quelques universitaires réunis à Montréal, le « mouvement international pour la survie de l’espèce humaine », nommé Survivre. Le bulletin du mouvement paraît en août 1970. Dès la fin de l’année, Grothendieck découvre, enthousiaste, les chroniques de Pierre Fournier. Le mathématicien, qui situe l’alternative entre la révolution écologique et la disparition de l’humanité, rejoint le journaliste dessinateur. Ils lancent ensemble le combat antinucléaire, épaulés par des petits groupes : l’Association pour la protection contre les rayonnements ionisants (APRI), fondée par Jean Pignero ; son rejeton, le Comité de sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin (CSFR) ; ainsi qu’Emile Premilieu et le Comité Bugey-Cobaye. Voilà ceux qui organisent le premier grand rassemblement antinucléaire et écologiste en France, les 10 et 11 juillet 1971, à Saint-Vulbas (Ain), devant la centrale du Bugey. Les ventes de Survivre devenu Survivre et Vivre, passent de 1300 en janvier 1971 à 12 500 exemplaires en 1972. C’est également l’année où Grothendieck pose à la corporation scientifique une question qu’elle ne voudra jamais entendre, et qu’elle ne lui pardonnera jamais : « Allons-nous continuer à faire de la recherche scientifique ? », et aussi : « Pourquoi faisons-nous de la recherche scientifique ? A quoi sert socialement la recherche scientifique ? »

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Sébastien Navarro, « Putsch technologique sur la smart-planet »

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Assurément, un des chapitres les plus passionnants de la dernière livraison de l’« unité d’enquête » grenobloise Pièces et main-d’œuvre (PMO), Le Règne machinal, est celui intitulé « Un virus d’origine scientifreak ? ». Datée du printemps 2020, revue et augmentée au printemps dernier, cette étude critique de près de 70 pages dresse les contours d’un foisonnant partenariat franco-américano-chinois autour du fameux laboratoire P4 de Wuhan, offre un bref historique d’évasions accidentelles de virus dans le monde depuis ces vingt dernières années (d’où l’exergue attribué au généticien Antoine Danchin : « En virologie, l’accident n’est pas l’exception mais la règle »), soumet au détecteur de mensonges de son « comité scientifique » la communication officielle des chercheurs chinois – notamment la sinueuse parenté entre le SARS-CoV-2 et un mystérieux RaTG13 prétendument identifié sept ans avant la pandémie : « Il est peut-être bidon, le RaTG13. Les auteurs du papier disent qu’ils ont pu le séquencer avec 1 341 reads de séquences : c’est impossible. » Sans rien dire de la marmite de conflits d’intérêts dans laquelle grenouille une kyrielle d’acteurs du techno-gratin mondial.

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Agustín García Calvo, « Ballade estivale des prisons madrilènes, 1968 »

Extrait de Les Acratas à l’université centrale de Madrid, 1967-1969
de Miguel Amorós aux éditions de La Roue, parution 15 octobre 2021
avec un préambule de Michel Gomez


Vidéo enregistrée au Teatro Español de Madrid le 19 novembre 1982,
avec Chicho Sánchez Ferlosio et Amancio Prada (présentation d’Agustín García Calvo).

(Paroles d’Agustín García Calvo, musique de Chicho Sánchez Ferlosio)

  

Balada de las prisiones, de verano de 1968 

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Freddy Gomez, « Retour sur un désert amplifié »

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Freddy Gomez
Retour sur un désert amplifié

Mis en ligne sur A contretemps le 13 septembre 2021

Qu’est-ce qui fait qu’un livre marque une époque ? Sans doute sa capacité à se saisir, dans une période de confusion intellectuelle sans limites, du corpus idéologique qui l’inspire et qui, par une de ces ruses que la raison affecte, est devenu quasi dominant dans le monde de « la culture », et d’en analyser, dans une perspective clairement émancipatrice, les effets délétères. Avec la ferme intention de démontrer l’absolu néant de ce simulacre de pensée subversive que représente la philosophie de la déconstruction, Renaud Garcia, philosophe lui-même, s’est attelé à cette tâche risquée, en 2015, en nous livrant son Désert de la critique, ouvrage qui avait eu les faveurs d’une longue et laudative recension sur notre site.

Six ans après, les vaillants soutiers de L’Échappée, son éditeur, remettent le couvert en ressortant l’opus de Renaud Garcia en poche (1) dans une édition augmentée d’une longue préface de 60 pages – « De l’esprit de parti » – où l’auteur revient sur « les aléas de la réception » souvent houleuse de son livre, mais plus encore s’attache à témoigner en quoi, depuis, le désert a progressé. C’est cette préface, et elle seule, qui fera ici l’objet de ce retour critique, étant entendu que, pour le reste, c’est-à-dire le livre à proprement parler, notre opinion n’ayant pas changé, nous renvoyons le lecteur à ce que nous en disions lors de sa première édition (2).

*

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Julien Syrac, « Du lourd fardeau d’être moderne »

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Julien Syrac

Déshumanité

Approche historique
de l’an de grâce 2020
(Éditions du Canoë, 2021)

Introduction
Du lourd fardeau d’être moderne

Malaise dans le Zeitgeist

L’humanité, on le savait, est lasse d’elle-même. On dirait qu’elle n’y croit plus, comme un vieillard qui sent venir la fin. Il règne une ambiance de panique, une atmosphère de fin du monde. On enseigne déjà cette science à l’université, heureuse jeunesse ! Les raisons du marasme comme toujours sont variées, discutables, mais quelques gros titres familiers suffiront à poser efficacement le décor : la température augmente, les glaces fondent, les forêts brûlent, des espèces animales disparaissent par milliers, les déchets prolifèrent, la nourriture est empoisonnée, les nourrissons ont des cancers, les guerres continuent, les inégalités augmentent, les ressources diminuent, les gens meurent, la planète a mal, on a mal à sa Planète. L’homme du commun a désormais intégré que « si on ne change rien très vite », ce sera définitivement foutu. Pour qui ? Pour quoi ? À cet instant et au fond, peu importe. L’humanité culpabilise : son problème c’est elle-même. Elle a pris la mauvaise habitude de se penser globalement et ne voit plus que son nombre qui grossit, grossit, une grosse humanité de plus en plus visible, grouillant, fourmillant, consommant sans vergogne sur une planète qui elle n’augmente plus d’un pouce et se détraque de partout. La peur gît dans les chiffres, toujours, et nous en sommes gavés, farcis. Il faut dire qu’on nous en aura fait bouffer. Continuer la lecture »

Michel Gomez, Préambule aux « Acratas » de Miguel Amorós

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Michel Gomez

Préambule

à la traduction française
des Acratas à l’université centrale de Madrid, 1967-1969
 de Miguel Amorós aux éditions de La Roue

Au XXe siècle, les impératifs de la guerre ont été, plus que jamais auparavant, l’occasion de développer à grande vitesse l’appareil de production ; c’est-à-dire d’introduire techniques, machines, encadrements nécessaires et utiles, en adéquation avec la production de masse. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale tout était en place et les années 60 ont bien été ce moment de transition où il s’agissait de créer, d’étendre, de fortifier la consommation de masse et donc de mettre en scène, à grand renfort de propagande publicitaire, les besoins réels et ceux supposés ou inventés de la nouvelle classe de consommateurs. Cette image du bonheur et de la réussite liée à l’abondance matérielle s’imposera comme modèle et horizon dans tous les pays dits démocratiques ou en voie de démocratisation, alors même que ladite abondance était et est restée bien souvent davantage mise en image que matérialisée. Au fur et à mesure que la technocratie s’installait, la composition de la classe dominante changeait. Aux grands propriétaires (banque, industrie, distribution) s’adjoignaient un nombre important d’experts, d’ingénieurs high-tech, de chercheurs en tous genres, en même temps qu’émergeaient les nouveaux politiciens, administrateurs, intellectuels formés aux moyens modernes de la « communication » et du management. Évidemment, l’université ne resta pas à l’écart de ce bouleversement. Une progression importante du niveau de vie fit considérablement augmenter ses effectifs. La vie d’étudiant était devenue accessible à des populations qui, jusque-là exclues, ne manifestaient pas une grande hâte à rejoindre le monde du travail. L’université devint donc, dans un processus double et contradictoire, une usine à produire des technocrates et le lieu où naissait et se propageait la contestation de ce nouvel ordre du monde. La classe moyenne en expansion contenait, à la fois, les nouvelles élites et une partie de la jeunesse révoltée qui allait secouer le monde pendant une bonne décennie.

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Ian MacDonald, « Notes sur l’évolution de la technologie musicale »

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Ian MacDonald

Notes sur l’évolution
de la technologie musicale

Appendice à l’introduction (1997)
de Révolution dans la tête : les enregistrements des Beatles et les sixties.
Traduction et parution dans les Nouvelles de nulle part, n° 6, 2004,
par Jean-Marc Mandosio.

(Introduction rééditée en brochure
par le collectif Lieux communs en 2009)

Après l’apogée qu’elles connurent à la fin des années soixante, les ventes de 45-tours entamèrent une chute inexorable. En 1993, il suffisait, pour qu’un morceau atteigne la première place du classement, d’en vendre 20 000 exemplaires par semaine, chiffre qui aurait à peine permis de figurer à la cinquantième place en 1966. […] Les raisons de cet effondrement sont parfaitement évidentes. Quels que soient le genre et le niveau artistique considérés, les 45-tours des années soixante étaient, en règle générale, plus mémorables, inventifs et prenants que ceux d’aujourd’hui. Sans entrer ici dans de trop longues explications, un ou deux points élémentaires peuvent être soulignés.

Dans les années soixante, la musique était le plus souvent enregistrée en direct, et les arrangements devaient nécessairement être fixés au préalable. Cette méthode exigeait une authentique urgence, un haut niveau d’expertise empathique de la part des interprètes, et une grande ingénuité de la part des producteurs, qui ne se préoccupaient guère de dissimuler les erreurs sous des réenregistrements multiples (1). Parce qu’elles étaient pensées à l’avance, les textures musicales respiraient, créant un espace autour des instruments et des voix qui, avec l’ambiance résultant des amplis à lampes et des consoles de mixage, produisait un son vivant et atmosphérique rarement capturé dans les enregistrements numériques d’aujourd’hui. Les enregistrements modernes, au lieu de restituer une exécution musicale, sont généralement construits au fur et à mesure, selon un principe de superposition de couches sonores qui non seulement élimine toute possibilité d’une « balance » naturelle entre les instruments, mais ne laisse pas de pores à travers lesquels le son puisse respirer. Qui plus est, la plupart des sons d’aujourd’hui sont synthétisés, saturant les fréquences et accroissant le sentiment d’asphyxie auditive. <Il y a des exceptions. Une bonne partie de la musique de danse de la fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-vingt-dix, par exemple, réussit à être à la fois atmosphérique et physiquement excitante en laissant de l’espace autour de quelques sources sonores dominantes. Inversement, certaines musiques des années soixante avaient une texture aussi dense que la plupart des disques pop modernes, le « mur du son » de Phil Spector (2) en constituant l’exemple le plus fameux. Les Beatles aussi commencèrent à empiler les couches sonores dans leurs dernières années, mais avec la jugeote musicale et l’oreille fine d’une ère à l’acoustique plus « brute ».> La conséquence de cette évolution a été le remplacement progressif des compétences expressives par des compétences techniques, le déclin de la subtilité dans l’art d’écrire des chansons et de la finesse instrumentale dans l’exécution s’accompagnant d’une monstrueuse hypertrophie de l’expertise dans la manufacture des sons et dans la maîtrise du studio. Continuer la lecture »

Jean-Luc Debry, « À l’origine du monde… les fake news »

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Jean-Luc Debry
A l’origine du monde, les fake news

Mis en ligne le 6 août 2021 sur le site A contretemps 

Selon les scientifiques, environ 4,5 milliards d’années furent nécessaires à la création de la Terre, contre sept jours dans la Genèse. 

L’Évangile selon saint Jean est catégorique : « À l’origine était le verbe. » « Et tout par lui a été fait. Et sans lui, rien de ce qui existe ne serait. » Le récit mythique de l’origine sera pris au pied de la lettre (un créateur, des créatures et du merveilleux, du surnaturel, animés par le Verbe). Il était une fois… à l’origine… Une affaire de narration, en somme. Car, comme lorsque Mercure demande à Sosie quel est son sort, il répond sans hésiter : « d’être homme et de parler » (Molière, Amphitryon, acte I, scène 2). 

L’énoncé précède l’existence, comme dans la conception des philosophies phénoménologiques pour qui « le monde n’existe qu’en tant que monde visé par une conscience et par une intention ». 

« Le Livre » fondateur de trois monothéismes et de deux civilisations, l’Orient et l’Occident, recueille la Parole de Dieu (sa Volonté et sa Loi). Pour chacun de ses ayants droit, s’y soumettre n’est pas une vaine ambition, mais un socle commun. 

La parole semble se suffire à elle-même. Elle énonce la vérité de l’énoncé. Elle est volonté en action. Le mythe n’est que l’expression de la fonction symbolique à laquelle est soumise l’humanité – celle du langage. La narration – donc le Verbe – crée la réalité. En démordre ébranlerait l’ordre social, atomisant le groupe désormais sans identité, autrement dit sans origine… Une rupture symbolique, en somme. 

*

De l’autre côté du bassin méditerranéen, l’homme placé au centre de toute chose, pour vivre en société, inventa « le langage», dit Protagoras (philosophe présocratique du Vᵉ siècle av. J.-C). Il le fit, dit-il, « grâce à la science qu’il avait d’articuler sa voix et de former les noms des choses, d’inventer les maisons, les habits, les chaussures, les lits, et de tirer les aliments du sol ». L’homme, animal social, la plus faible des créatures, est un être fragile. Comparé aux autres créatures, il est démuni : pas de griffes, de crocs, de fourrure, de vélocité et d’odorat ; piètre grimpeur et piètre nageur; ni son ouïe ni sa vue ne sont exceptionnelles. L’homme, selon cette conception, devra son salut à sa « science du langage », à la technique et surtout à une organisation sociale née d’un contexte où le droit à la justice et à l’honneur sont considérés comme fondant ce pacte. Un pacte où seul le langage permet de socialiser des désirs et des passions qui, par nature, auraient tendance à s’affranchir de toute responsabilité morale et des contraintes qu’il induit. « Voilà comment et pourquoi les Athéniens et les autres peuples, dit Protagoras, quand il s’agit d’architecture ou de tout autre art professionnel, pensent que seul un petit nombre peut donner des conseils et que si quelqu’un d’autre, en dehors de ce petit nombre, se mêle de donner un avis, ils ne l’acceptent pas. Et ils ont raison, selon moi. Mais quand on délibère sur la politique, où tout repose sur la justice et le respect mutuel, ils ont raison d’écouter tout le monde, parce qu’il faut que tout le monde participe à la vie de la cité. Autrement, il n’y a pas de cité possible. » 

*

C’est dans cette disposition dialectique que la parole, après avoir été un moyen d’influence réciproque, deviendra une stratégie de pouvoir et se professionnalisera au point de devenir une discipline. Les sophistes, réputés être au temps de Socrate de véritables savants n’étaient en réalité, comme nos modernes communicants, que d’excellents rhéteurs, maîtres dans l’art de convaincre et ce, indépendamment de la validité « objective » des principes sur lesquels ils fondaient leur argumentation. Ils mirent leur expertise au service du « désir de pouvoir », « vendant » (c’est le mot de Socrate rapporté par Platon) trucs et ficelles à leurs clients. Leur autorité se fondait sur une parole capable de soumettre les uns à leur raison (la rhétorique) et les autres à la séduction de leur Verbe (l’art oratoire). La maîtrise de ces techniques tient lieu de preuve et, au Ve siècle, saint Augustin témoigne de ces joutes oratoires qui opposaient diverses écoles philosophiques devant un public sensible à la maitrise des règles établies. « De la dialectique antique à la dispute scolastique » (1), la gymnastique de l’esprit navigue entre la spiritualité (la parole inspirée par le Divin, la certitude) et la philosophie (l’étonnement socratique). Le Verbe séduisant et convainquant serpente à la manière d’une rivière capricieuse en suivant et débordant parfois le cours de la logique dans le but de nous rallier à la cause qu’il défend, lui le stipendié. Séduction, jeu d’affects, logiques biaisées, argumentaires tronqués, omissions et mensonges flottent, comme un parfum entêtant, à la lisière de ces techniques, sans qu’il soit possible d’écarter la tentation de leur usage. Lorsqu’au plus haut dans la maîtrise de leur art, ayant mobilisé toutes les connaissances qu’il suppose, la parole est confrontée à celle de ceux que les rhéteurs combattent comme l’on poursuit – de peur qu’il se réorganise et contre-attaque – un ennemi rétif, la stratégie de conquête par la parole s’inscrit inévitablement dans un rapport de forces social au profit de quelque chose ou de quelqu’un : une idéologie, une religion, un tyran. Parce que vient toujours un temps où la fin (prendre ou garder le pouvoir) justifie les moyens, la tentation est forte alors d’apprendre à en user avec « efficacité » sans s’embarrasser de scrupules. Il ne s’agit pas d’un complot mais d’une vision de l’organisation socio-politique. 

*

Le mythe penche du côté de la poésie ; la connaissance du côté de l’abstraction théorique. Ni la Raison ni la Science (en tant que méthodes de travail) ne se fient aux apparences. La mythologie, au contraire, les enchante et les pare de mystère. Ni la Raison ni la Science n’hésitent à la contredire sans jamais, pourtant, assouvir notre besoin de merveilleux, notre appétence à nous perdre dans la poésie et l’imaginaire. Ils nous sont aussi nécessaires que de donner à la Raison et à l’éthique la place centrale qu’elles méritent dans la transcription que nous faisons des mystères qui nous habitent en tant que « sujets doués de langage ». À force d’analyses, d’efforts de compréhension, de rigueur, de démonstrations, de débats contradictoires, de vérifications et de remises en cause que seule la consolidation des savoirs acquis permet, le mythe et la Raison vont explorer ce que l’on ne sait pas ou qu’on ne comprend pas du fait de la complexité des sociétés humaines soumises aux temps longs de leur histoire. 

Note

1. Gaëlle Jeanmart, « L’art du combat dans la philosophie occidentale : de la dialectique antique à la dispute scolastique », Le Télémaque, vol. 31, n° 1, 2007, pp. 35-50.  

Walt Whitman et les Amérindiens, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Walt Whitman et les Amérindiens
Notre Bibliothèque Verte (n° 34 & 35)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 27 juillet 2021

Nous savons que lorsque Whitman vient, les Indiens meurent. Ce n’est pas de sa faute – il célèbre les « Hommes rouges » qu’il rencontre en tant qu’agent du bureau des Affaires indiennes – mais c’est un peu de son fait en tant que rejeton des Dutch American, ces colons néerlandais débarqués quelques siècles plus tôt à Manhatta (devenu Manhattan), pour y bâtir La Nouvelle Amsterdam (devenue New York), et creuser ces magnifiques canaux reliant les Grands Lacs à la Côte (1).

Whitman, pour le situer poétiquement, c’est le contemporain de Rimbaud (1854-1891) et de Verlaine (1844-1896). Il naît avant, en 1819, et meurt au même moment, en 1892. Dommage que ces trois bougres, luxuriants, luxurieux, bourlingueurs, ivrognes, naturiens, n’aient pas croisé leurs révoltes de vivants véhéments, ni leurs arts poétiques. Que Rimbaud, au lieu de s’engager dans l’armée néerlandaise à Java, ne soit pas venu échouer son bateau ivre à Paumanok (Long Island), pour voir de près ces « peaux rouges » qui l’avaient pris « pour cible ». Sans doute eût-ce été un « drôle de ménage », avec des coups de pétard plus ou moins sanglants entre Verlaine et Whitman, mais aussi de grandes odes dégueulées à pleins poumons, des chants du corps et de la terre dont les œuvres laissées par ces trois-là ne peuvent nous donner qu’un échantillon. Et le regret.

Nous avons en revanche le testament des Indiens. L’intérêt pour les biographies indigènes, nous dit Lévi-Strauss, remonte au début du XIXe siècle. L’ethnologue Clyde Kluckholn, en 1945, cite près de 200 titres (2). L’anthologie de T.C. McLuhan en 1971, Pieds nus sur la terre sacrée, fait de l’Indien, le type même du « bon sauvage » et le modèle de la génération venue alors à l’écologie, en lieu et place des Tahitiens de Gauguin, Bougainvillier et Diderot.

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Renaud Garcia, « Le Désert de la critique » (conclusion)

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Renaud Garcia

Le Désert de la critique
Déconstruction et politique
(Éditions L’Échappée, 2015)

 

Conclusion
Où en sommes-nous ?

Le titre de ce chapitre conclusif est une forme de clin d’œil à l’héritage situationniste, puisqu’il emprunte l’intitulé d’un texte de Miguel Amorós (¿Dónde Estamos?), membre du collectif post-situationniste de l’Encyclopédie des Nuisances, et l’un des principaux auteurs et militants actuels continuant de mêler la critique radicale du développement technologique à des positions libertaires. Se placer sous l’égide de ce type d’auteurs, c’est en effet souligner une ligne de faille au sein de la critique sociale contemporaine, qui a trait à l’attitude à adopter face aux perfectionnements de la technique. Comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, la relégation du thème de l’aliénation dans les marges de la critique sociale a ouvert le champ à des formes de luttes identitaires et affinitaires démultipliées, fondées sur l’exploration de nouveaux modes de relations, où la sexualité devient centrale. Or, on le voit avec la référence au cyborg (Haraway), à l’hybridation (Preciado, Bourcier, Iacub), au communisme informationnel (Negri et Hardt), ces nouvelles formes de luttes relevant de l’antinaturalisme tiennent de fait le développement technologique pour la base matérielle de l’émancipation. En cela, elles marquent l’aboutissement social de la logique de la déconstruction, qui ne peut plus engendrer qu’un réseau anonyme de forces s’agençant de manière fluctuante et aléatoire, et dont le seul horizon est de pouvoir un tant soit peu fonctionner. Foucault, dans sa période « structuraliste », semblait se tourner vers ce genre de futur :

Je crois que l’on peut définir l’optimum du fonctionnement social en l’obtenant, grâce à un certain rapport entre augmentation démographique, consommation, liberté individuelle, possibilité de plaisir pour chacun, sans jamais s’appuyer sur une idée de l’homme. Un optimum de fonctionnement peut être défini de manière interne, sans que l’on puisse dire « pour qui » il est meilleur que cela soit ainsi (1).  Continuer la lecture »

Renaud Garcia, « Le Désert de la critique » (trois extraits)

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Renaud Garcia
Le Désert de la critique.
Déconstruction et politique
(Éditions L’Échappée, 2015)

Trois extraits

Pour une dialectique du particulier et de l’universel : l’exemple zapatiste
(p. 111-115)

Dans un débat avec les chercheurs du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) en 1994, Cornelius Castoriadis est revenu sur certaines de ses thèses concernant la dimension universelle des valeurs occidentales telles que la pensée réflexive et la capacité d’auto-institution. Même si nous avons fait justice de cette critique possible, le lecteur pourrait penser que ces thèses étaient bien trop massives, comme si seul l’Occident, dans la lignée du moment grec, pouvait se prévaloir de l’usage politique de la pensée réflexive et de l’activité de critique des institutions (et l’on n’aurait pas de mal à opposer rétrospectivement à ces propos le cas des révolutions arabes du printemps 2011). C’est le genre d’objections que Chantal Mouffe et Serge Latouche, entre autres, adressent au philosophe, en soulignant qu’il existe dans bien d’autres cultures des valeurs d’interrogation sociale, d’organisation collective de la société sur des bases démocratiques, possédant un réel potentiel critique. Il s’agit alors de se demander comment penser l’universalisation des valeurs occidentales sans écraser les différentes cultures et sans nier non plus ce qu’elles pourraient, en retour, apporter à nos valeurs. Difficulté à laquelle Castoriadis se confronte de la façon suivante :

J’ai toujours pensé qu’il devrait y avoir […] un dépassement commun qui combinerait la culture démocratique de l’Occident avec des étapes qui doivent venir, ou qui devraient venir, c’est-à-dire une véritable autonomie individuelle et collective dans la société, avec conservation, reprise, développement sur un autre mode des valeurs de socialité et de communauté qui subsistent […] dans les pays du tiers-monde. […] Alors, je ne dis pas qu’il faut transformer les Africains, les Asiatiques, etc., en Européens. Je dis qu’il faut qu’il y ait quelque chose qui aille au-delà et qu’il y a encore dans le tiers-monde, ou du moins dans certaines de ses parties, des comportements, des types anthropologiques, des valeurs sociales, des significations imaginaires comme je les appelle, qui pourraient être, elles aussi, prises dans ce mouvement, le transformer, l’enrichir, le féconder (1).  Continuer la lecture »

Pièces et main-d’œuvre, « La technocrature jette le masque »

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La technocrature jette le masque

Vers un esprit sain dans un corps sain

Publié le 14 juillet 2021 sur le site de PMO

 

On se croyait seuls depuis lundi soir, dans le silence de l’été, comme tant d’autres sans doute, « abasourdis », « sidérés » par la « brutalité » du coup de force sanitaire du Chef d’En Marche, champion de la classe technocratique. Des messages de désarroi nous parvenaient de gens « pris par surprise », contraints d’annuler des événements, des réunions, des voyages, des vacances, contraints de subir des injections sous peine d’exclusion sociale, fichés, dénoncés à la vindicte officielle – celles de l’État et des forces qui le soutiennent, CSP +++ et Bac +++, de droite et de gauche « en même temps », bourgeois technocrates du Figaro et technocrates bourgeois du Monde. En attendant quoi ? D’être harcelés à domicile par les brigades sanitaires ? On se croyait seuls en voyant ce million de récalcitrants céder à la contrainte, souvent la rage au cœur, et se précipiter sur les sites de vaccination, à peine terminé le discours du Médecin-Président, afin d’éviter les représailles.

Mais aujourd’hui nous ne sommes plus seuls. Partout dans le pays, à Annecy, Toulon, Perpignan, Grenoble, Chambéry, Paris, Toulouse, Montpellier, Lyon, Marseille, Rouen, Nantes, Caen, Bastia, Avignon, Saint-Etienne, Lille, Bordeaux, La Rochelle, Douarnenez, Avignon, des manifestations spontanées, sans partis ni syndicats, ont scandé « Liberté ! ». A Grenoble comme ailleurs, les 200 manifestants repoussés par les forces de l’ordre de la place où avait lieu le défilé militaire, ont ainsi célébré dignement le sens de la fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

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Theodore J. Kaczynski, « La nef des fous »

 

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Theodore J. Kaczynski
La nef des fous
(1999)

Traduction et publication par Notes et Morceaux choisis en février 2000

 

Il était une fois un navire commandé par un capitaine et des seconds, si vaniteux de leur habileté à la manœuvre, si pleins d’hybris et tellement imbus d’eux-mêmes, qu’ils en devinrent fous. Ils mirent le cap au nord, naviguèrent si loin qu’ils rencontrèrent des icebergs et des morceaux de banquise, mais continuèrent de naviguer plein nord, dans des eaux de plus en plus périlleuses, dans le seul but de se procurer des occasions d’exploits maritimes toujours plus brillants.

Le bateau atteignant des latitudes de plus en plus élevées, les passagers et l’équipage étaient de moins en moins à l’aise. Ils commencèrent à se quereller et à se plaindre de leurs conditions de vie.

— Que le diable m’emporte, dit un matelot de deuxième classe, si ce n’est le pire voyage que j’aie jamais fait. Le pont est luisant de glace. Quand je suis de vigie, le vent transperce ma veste comme un couteau ; chaque fois que je fais prendre un ris à la voile de misaine, il s’en faut vraiment de peu que je me gèle les doigts ; et pour cela, tout ce que je gagne, ce sont cinq misérables shillings par mois !

— Vous pensez que vous vous faites avoir ! dit une passagère, Moi, je n’arrive pas à fermer l’oeil de la nuit à cause du froid. Sur ce bateau, les dames n’ont pas autant de couvertures que les hommes. Ce n’est pas juste ! Continuer la lecture »

Claude Lévi-Strauss, entretien avec Jean-Marie Benoist

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Claude Lévi-Strauss

Entretien avec Jean-Marie Benoist

Le Monde, 21-22 janvier 1979

 

Jean-Marie Benoist — Vous avez dit dans divers ouvrages et dans divers articles que l’ethnologie aujourd’hui, et vous-même en particulier, ne vous adressiez plus à vos contemporains. Pourtant, je m’aperçois que dans une communication récente sur les libertés (1) aussi bien que dans vos travaux sur Race et Histoire (2) et Race et Culture (3), sans prendre la plume philosophique, vous apportez, sous forme de questions, sous forme de problèmes, une réflexion extrêmement actuelle, extrêmement proche des préoccupations de votre époque. Comment conciliez-vous ces deux positions aujourd’hui ?

Claude Lévi-Strauss — Ni Race et Histoire ni le texte plus récent sur les libertés ne sont nés d’une initiative de ma part. Dans un cas, il s’agissait d’une commande de l’Unesco : dans l’autre, d’une invitation du président de l’Assemblée nationale à venir déposer devant la commission sur les libertés. J’avoue que, dans les deux cas, j’ai fait sans emballement ce que je pouvais pour répondre à ce qu’on attendait de moi.

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Louis de Colmar, « Arts et enjeux de l’abstention »

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Louis de Colmar

Arts et enjeux de l’abstention

Mis en ligne le 1er juillet 2021 sur son blog En finir avec ce monde

On pourrait presque considérer que la gauche n’avait réussi à survivre durant le XXe siècle qu’en tant que négatif des idéologies de droite qui tenaient globalement le haut du pavé, alors que l’effondrement présent de ces idéologies de droite coupe pour ainsi dire l’herbe sous les pieds de ce qui réussissait à survivre des idéologies de gauche traditionnelles. On aurait là une sorte d’esquisse de la profonde crise actuelle du politique, qui donne une possible cohérence au phénomène majeur de l’abstention [*1*]. Le problème de la gauche, c’est qu’elle se définit en opposition à la droite, et dès lors que cette dernière perd de sa cohérence, le gauche se retrouve sans assise et vidée de sa substance. La gauche n’a été puissante que lorsque l’opposition à la droite était marquée, donc lorsqu’existait une droite puissante elle aussi : c’est bien ce que l’on voit aujourd’hui, lorsque la droite s’effondre, c’est une catastrophe pour la gauche. Je tiens ici à préciser que la perte de sagacité de la grille d’interprétation établie du réel n’implique en rien une soumission à ce réel.

Pour comprendre cette profonde crise structurelle du présent, il faut remonter, me semble-t-il, à ce qu’a été l’ambition historique du XIXe siècle : construire une société rationnelle, en appliquant à la société le rationalisme scientifique qui faisait alors des merveilles dans la découverte et le décryptage de la nature, ainsi qu’aux tentatives parallèles d’en appliquer les recettes et les préceptes à la construction mécanique de sa doublure industrielle.

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Renaud Garcia, « La collapsologie ou l’écologie mutilée »

Renaud Garcia

La collapsologie 
ou l’écologie mutilée

Chapitre 6
Acceptation, révolte, désespoir

New agers ou doomsayers ? Les collapsologues veulent être pris au sérieux. Aussi refusent-ils publiquement l’étiquette du New Age pour la raison suivante : ils ne promettent aucun Éden, aucune régénération paradisiaque sur une quelconque Sirius, comme dans les romans de Doris Lessing. Ils apportent de mauvaises nouvelles, irréfutables de surcroît. Leur discours évoque en général l’affliction, la peine pour la Terre, le deuil nécessaire d’une civilisation. Ils ont renoncé à 1’espoir, cette illusion. Une telle attitude recèle, en apparence, la promesse d’une profondeur existentielle, car s’il est vrai que nous sommes « foutus », alors d’une certaine façon tout commence ici. « We are doomed. Now what ? », demandent les « effondristes » américains (1). Nous sommes foutus. Et maintenant ? « La vie est belle », répond l’activiste Derrick Jensen, une des figures du mouvement Deep Green Resistance, dont les manuels théoriques et stratégiques ont été récemment traduits en français.

Dans un court texte intitulé « L’espoir est un fléau », il condamne radicalement l’idée même d’espoir. L’espoir est l’aspiration à une condition future sur laquelle l’individu n’a aucune influence. Il est l’expression de l’impuissance et, pour cette raison, un appât commode entre les mains du pouvoir, pour inciter les masses apeurées à faire ce que ce dernier a envie qu’elles fassent, dans l’attente d’une hypothétique amélioration de leur condition. Et Jensen de citer un dicton bouddhiste, selon lequel l’espoir et la peur se poursuivent l’un l’autre. Sans espoir, il n’y a pas de peur, et réciproquement. Dès lors que l’espoir meurt, la peur disparaît. Nous mourons en tant que créatures dépendantes et craintives. S’ouvre alors le domaine de l’action : « Lorsque vous renoncez à l’espoir, non seulement vous survivez, mais il y a mieux. Et c’est que d’une certaine manière, vous mourez. Et ce qu’il y a de merveilleux dans cette mort, c’est qu’une fois mort ils – ceux au pouvoir – ne peuvent plus vous toucher (2). »

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Jacques Delamain, « Pourquoi les oiseaux chantent »

Jacques Delamain
Pourquoi les oiseaux chantent
(1928)

Un matin de novembre. Les chœurs d’oiseaux ont commencé par un chuchotement doux. En lisière du bois, dans la tourbière où des traînées de brouillards s’attardent encore au-dessus des fossés gorgés d’eau, la troupe des Tarins verts, arrivée depuis quelques jours des forêts du Nord, fait jaillir des aunes un crépitement de notes métalliques. Plus loin, dans la vallée abritée, une bande d’Étourneaux emplit la cime du peuplier d’un bavardage à la fois chanté, parlé et sifflé, composé de tous les bruits de la nature, que ces mimes au manteau noir pointillé de blanc ont recueillis dans leur va-et-vient entre la plaine et la forêt. Une douzaine de petits Cinis, verts comme les Tarins, mais plus courts de bec et plus menus, laissent filtrer, entre les aiguilles des pins maritimes, un filet de son mince, strident, pareil à un bruissement de sauterelles. Au versant ensoleillé du coteau calcaire, une sonnerie de perles de verre entrechoquées signale, dans le noyer, la troupe des Proyers immobiles comme des feuilles brunes que l’hiver aurait oubliées sur les branches. Un peu plus tard, aux derniers rayons cuivrés, un autre chœur, le plus clair de tous peut-être, le plus frais, celui des Linottes, égaiera le jour finissant.

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George Orwell, « Notes sur le nationalisme »

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George Orwell

Notes sur le nationalisme
(1945) 

Traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun

Faisant quelque part usage du mot français longueur [1], Byron remarque au passage que si en Angleterre le mot nous manque, la chose, quant à elle, ne nous manque d’aucune façon. De même aujourd’hui n’avons-nous pas de mot pour désigner une tournure d’esprit pourtant si répandue qu’elle affecte notre façon de penser sur presque tous les sujets. J’ai choisi d’utiliser le terme de « nationalisme », comme étant l’équivalent le plus proche, mais on verra que je ne lui confère pas exactement son sens habituel, ne serait-ce que parce que le sentiment dont je parle n’est pas forcément lié à ce que l’on appelle une nation – c’est-à-dire un peuple particulier ou une zone géographique. Il peut avoir pour objet une Église ou une classe, ou même agir de façon purement négative, contre une chose ou une autre, sans comporter d’allégeance positive à quoi que ce soit.

J’entends avant tout par « nationalisme » cette façon d’imaginer que les hommes peuvent être l’objet d’une classification semblable à celle des insectes, et que des millions ou des dizaines de millions d’entre eux peuvent ainsi être, en bloc et avec une parfaite assurance, étiquetés comme « bons » ou « mauvais » [2]. Mais ce dont je veux également parler, et qui est beaucoup plus important, c’est de cette propension à s’identifier à une nation particulière ou à toute autre entité, à la tenir pour étant au-delà du bien et du mal, et à se reconnaître pour seul devoir de servir ses intérêts. Il ne faut pas confondre nationalisme et patriotisme. Chacun de ces termes est habituellement utilisé de façon si imprécise que toute définition s’expose à la critique ; il faut toutefois parvenir à les distinguer clairement, car ils recouvrent en fait des notions distinctes et même opposées. Par « patriotisme », j’entends l’attachement à un lieu particulier et à une manière de vivre particulière, que l’on croit supérieurs à tout autre mais qu’on ne songe pas pour autant à imposer à qui que ce soit. Le patriotisme est par nature défensif, aussi bien militairement que culturellement. En revanche, le nationalisme est indissociable de la soif de pouvoir. Le souci constant de tout nationaliste est d’acquérir plus de pouvoir et de prestige non pour lui-même mais pour la nation ou l’entité au profit de laquelle il a choisi de renoncer à son individualité propre. Continuer la lecture »

Günther Anders et Hannah Arendt par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Günther Anders et Hannah Arendt
Notre Bibliothèque Verte (n° 32 & 33)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 juin 2021

Günther Anders (1902-1992) et Hannah Arendt (1906-1975) ont toutes les raisons d’entrer dans Notre Bibliothèque Verte et d’y entrer ensemble. Tous deux allemands, juifs, élèves rebelles de Heidegger, mari et femme (vite séparés), ont élaboré contre leur maître, une critique du techno-totalitarisme qui lui « doit tout à tous égards », comme le lui écrit Arendt (son ancienne amante), de façon mi-ironique, mi-véridique.

D’où le faux procès qui leur est fait, ainsi qu’à leurs lecteurs, d’être à leur insu ou non « heideggériens » (nazis, antisémites, réactionnaires, etc.). Si l’on cédait une fois de plus à notre déplorable goût de la blague, on dirait qu’on nous cherche là une querelle d’Allemands[1], mais ce serait prêter le flanc et le bâton pour nous battre sans fin sous prétexte de germanophobie.

Vous êtes végétarien ? Vous aimez la vie dans les bois ? Vous êtes donc hitlérien puisque Hitler était végétarien et que les nazis ont protégé la forêt allemande. Au temps pour Thoreau et Reclus. Vous souscrivez aux thèses de Arendt sur la condition de l’homme moderne ? Vous voilà donc antisémite et nazi, à votre insu ou non, puisque Arendt les a élaborées à partir des réflexions d’Heidegger, antisémite et nazi, sur le dispositif technicien et la volonté de puissance moderne. C’est pourtant Heidegger lui-même qui, dans un entretien télévisé, avait tenu à « récuser le malentendu selon lequel il serait contre la technique » (entendue comme auto-accroissement du système technicien). Et pour cause, le penseur de la honte prométhéenne – ce Prométhée dont Heidegger ne dit mot, ayant sans doute égaré son dictionnaire d’étymologie – ce n’est pas lui, mais Anders.

Arendt et Anders se sont retrouvés, de manière purement intellectuelle cette fois, autour de la figure d’Eichmann, le rouage fonctionnel et réjoui de la Machine d’extermination. Arendt publie Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, en 1963. Et Anders, en 1964, Nous, fils d’Eichmann, deux lettres adressées à l’un des fils biologiques, et non métaphoriques, d’Adolf Eichmann. Cette « banalité du mal » désigne l’absence de pensée qui est en effet la chose du monde la mieux partagée. À quoi bon penser puisque nous sommes les machins d’une Machine bionique intelligente, qui, grâce aux big datas et aux algorithmes, le fait tellement mieux que nous. La Mère Machine totale et inclusive qui intègre le vivant et le non-vivant sur un pied d’égalité, au-delà de ces dualismes binaires qui font tant souffrir les ennemis de toute discrimination.

Quant à ceux qui persistent à discriminer entre bêtise et pensée, suiveurs et chercheurs, masses et personnes, ils trouveront dans Anders et Arendt de quoi stimuler leurs défenses mentales.

Pièces et main-d’œuvre

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Louis de Colmar, « Le Janus de la science et de l’industrie »

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Louis de Colmar

Le Janus de la science et de l’industrie

Mis en ligne sur son blog En finir avec ce monde le 1er juin 2021

Lorsque Greta Thunberg fustige les puissants de ce monde en les exhortant à « écouter les scientifiques » elle se situe au cœur des contradictions de ce temps. Elle idéalise la science en l’opposant aux basses œuvres de l’industrie, méconnaissant que cette industrie n’est que la bras armé de la science. Historiquement parlant, il est tout à fait impossible de les dissocier : science et industrie obéissent à une même vision du monde, à une même pratique effective du monde. Dans les deux cas, il s’agit d’être capable de reproduire à l’infini, sans pertes ou dégradations, des procédures expertes : la reproductibilité des expériences scientifiques est de même nature que la reproductibilité des mécanismes de fabrication industrielle ; bien plus, le propre de la reproductibilité industrielle est directement tributaire d’approches scientifiques particulières, la reproductibilité industrielle n’est qu’une généralisation et une massification de questionnements scientifiques élaborés à échelle réduite.

Il est temps de sortir de la fausse opposition entre science-connaissance pure, et applications impures et détournées d’une même conception du monde.

Le combat contre le réchauffement climatique ne peut qu’être corrélé avec le combat contre l’idéalisation de la science, contre sa mythologisation : le réchauffement climatique a bien pour origine la mise en pratique d’une représentation théorique du monde spécifiquement incarné par la science. L’expérimentation scientifique dans les laboratoires académiques ou privés n’est que le b-a-ba de sa potentielle industrialisation, qui n’est jamais qu’un changement d’échelle. Continuer la lecture »

Jean-Marc Mandosio, « Foucaultphiles et foucaulâtres »

Jean-Marc Mandosio

Foucaultphiles et foucaulâtres

(Addendum à l’ouvrage Longévité d’une imposture, Michel Foucault
aux éditions de l’Encyclopédie des Nuisances.) 

Pourquoi s’en prendre à Michel Foucault ? Parce que le culte qui lui est voué, en France et à peu près partout ailleurs dans le monde (plus même peut-être qu’en France), constitue une excellente illustration du « dessèchement de la pensée par la répétition paresseuse de sempiternels lieux communs ou par une frénésie conceptualisatrice faisant souvent fi de toute rigueur » (1). Il m’est apparu d’autant plus nécessaire de mettre l’accent sur la banalité et l’incohérence des idées de Foucault que celui-ci passe, aux yeux de ses thuriféraires, pour le parangon de l’audace intellectuelle et de la rigueur conceptuelle. En exposant l’imposture consistant à présenter des lieux communs comme des nouveautés révolutionnaires et à ériger en modèle de rationalité un discours flou et inconsistant, j’ai voulu contribuer à la réhabilitation de l’esprit critique, pour lequel il n’existe pas de vaches sacrées.

Quoique assurément minoritaire, cette démarche n’est pas totalement isolée. Il y a une dizaine d’années, Sokal et Bricmont avaient bruyamment dénoncé, au grand dam des partisans de la French Theory, l’invraisemblable quantité de pseudo-concepts, et parfois la véritable confusion mentale, que l’on pouvait trouver chez certains des collègues de Foucault les plus en vue (2). En Italie, je me suis trouvé très proche d’auteurs tels que Piergiorgio Bellocchio et Alfonso Berardinelli (animateurs de la revue Diario de 1985 à 1993) ou Filippo La Porta (3), qui ont développé, chacun à sa manière, la défense du « sens commun » exprimée par Raffaele La Capria dans son essai intitulé La Mouche dans la bouteille (4). J’ai tenté de les faire connaître en France (5), mais ce type de critique n’a jamais trouvé beaucoup d’amateurs au pays des 365 fromages – il suffit de voir combien l’œuvre de George Orwell est marginalisée dans la culture française –, où l’on se contente le plus souvent de l’assimiler à un vulgaire anti-intellectualisme, ce qui permet de se débarrasser des questions posées sans même les prendre en considération.

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Jean-Philippe Qadri, « Au nom du vivant »

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Jean-Philippe Qadri
Au nom du vivant

Préface à la réédition de
À temps et à contretemps

Entretiens de Jacques Ellul
avec Madeleine Garrigou-Lagrange,
aux éditions R&N

1981. — Année particulière pour Jacques Ellul puisque, sans calcul de sa part, elle se place sous le signe de la parole.

Tout d’abord la parole regrettée du professeur agrégé de droit romain et d’histoire du droit : enseignant à la faculté de droit et de sciences économiques de Bordeaux depuis 1944, à l’institut d’études politiques depuis 1947, Jacques Ellul est à présent retraité. Ensuite, en un temps où celle-ci est humiliée par la domination des images et des écrans, la parole célébrée par l’écrivain, dans un livre devenu une référence majeure de son œuvre (1). La parole singulière du chrétien à la radio (2) et dans la presse (3), mais aussi (bien plus rare) à la télévision, dans l’émission littéraire « Apostrophes » – à l’occasion de la parution, trois mois auparavant, de La foi au prix du doute (4). La parole reconnue du penseur qui livre un essai en guise d’épilogue de la première monographie universitaire que lui consacrent des chercheurs américains (5).

Mais surtout la parole recueillie de l’homme, avec la publication de deux livres d’entretiens : le premier reprend des enregistrements de 1979 avec Willem Vanderburg, stagiaire postdoctoral de Jacques Ellul entre 1974 et 1978 (6) ; le second rassemble des échanges de 1980 avec Madeleine Garrigou-Lagrange, fille d’André Garrigou-Lagrange, doyen de la faculté de droit de Bordeaux de 1953 à 1962. Cette même année enfin, Patrick Chastenet, lui aussi ancien étudiant de Jacques Ellul, commence un cycle de conversations qui conduira au troisième et dernier grand livre d’entretiens donné par Ellul et qui sera publié en 1994, peu après sa mort (7). Continuer la lecture »

Pièces et main-d’œuvre, « Origines du Sars-Cov-2 : la vérité s’est-elle échappée du laboratoire ? »

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Pièces et main-d’œuvre 
Origines du Sars-Cov-2 : la vérité s’est-elle échappée du laboratoire ?

 

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site  le 15 mai 2021

La revue scientifique Science publie ce 13 mai 2021 une lettre d’une vingtaine de chercheurs américains, réclamant une enquête sur les origines du Sars-Cov-2. « Nous devons considérer sérieusement les deux hypothèses, celle de l’origine animale et celle de la fuite d’un laboratoire jusqu’à ce que nous ayons suffisamment de données[1] », écrivent-ils. De son côté, le rédacteur en chef explique : « Le but de notre rubrique Science’s Insights est d’offrir aux scientifiques le meilleur espace de discussion sur la science. Aussi, vu l’importance du sujet, l’ampleur de l’expertise et les qualifications éminentes des auteurs, la décision de publier leur lettre était facile. »

Quel intéressant moment. Il n’est pas donné tous les jours d’assister à d’aussi impudents retournements de vestes, à en attraper des torticolis. Le Monde et ses suiveurs de la presse française sautent sur l’occasion pour faire oublier ce qui fut plus qu’une faute professionnelle, un aveuglement idéologique digne des pires mouvements sectaires. Que de leçons ces prêcheurs ne nous ont-ils pas assénées durant cette année d’épidémie, martelant nos fronts de leur index comminatoire pour y faire entrer la vérité certifiée : « non, le virus ne s’est pas échappé d’un laboratoire ».

France Culture, dans un podcast tout en nuances mêlant origines du Sars-Cov-2, Protocole des sages de Sion et négationnisme : Continuer la lecture »

Collectif anti-genre, « Transgenrisme, effacement politique du sexe et capitalisme »

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Collectif anti-genre

Transgenrisme, effacement politique du sexe et capitalisme

Mis en ligne sur le site Le Partage le 3 mai 2021

 

1 – L’être humain est une espèce sexuellement dimorphique à la reproduction sexuée, c’est-à-dire qui « implique la participation de deux organismes parentaux de même espèce, de sexes différents. Ce mode de reproduction fait intervenir l’union de deux gamètes, mâle et femelle[1]. »

2 – Ici, quand nous parlons du sexe, nous faisons donc référence (excusez le pléonasme) au sexe biologique, c’est-à-dire à la première et principale définition du terme sexe, liée à la reproduction : « Ensemble des éléments cellulaires (spermatozoïdes à chromosome X ou Y ; ovules à chromosome X), organiques (prostate, glandes de Cowper, vésicules séminales, canaux excréteurs, pénis, testicules; seins, ovaires, trompes, utérus, vagin, vulve), hormonaux (testostérone ; folliculine, progestérone), etc., qui différencient l’homme et la femme et qui leur permettent de se reproduire[2]».

3 – Ainsi — et c’est au fondement même de la reproduction sexuée — il n’existe que deux sexes : mâle et femelle.

4 – Les termes « femme » et « homme » sont — encore actuellement, dans la plupart des dictionnaires — définis en fonction du sexe. C’est, entre autres, sur cet état de fait que se sont structurées notre compréhension de l’humanité ainsi que les lois étatiques (jusqu’à encore très récemment, nous y reviendrons). Continuer la lecture »

Louis de Colmar, « Court aperçu du temps long de l’Etat »

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Louis de Colmar
Court aperçu du temps long de l’Etat

Mis en ligne sur son blog le 1er novembre 2020

« Un édifice fondé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosifs. »
Pierre Kropotkine

Il n’y a pas de liberté sans responsabilité. La liberté c’est la capacité d’exercer ses responsabilités, la soumission c’est être dépossédé, volontairement ou non, de cette capacité d’exercer cette responsabilité sur tous les aspects de son existence.

La liberté ce n’est donc pas une capacité de faire ou de ne pas faire, c’est pouvoir être responsable de ce que l’on fait et/ou de ce que l’on ne fait pas. La liberté de faire et/ou de ne pas faire est socialement aveugle, tandis que la responsabilité est toujours relative à un collectif, au regard de ses semblables.

Tous les systèmes modernes de domination sociale sont non seulement des systèmes de privation de responsabilité, mais encore des systèmes de transferts de responsabilité, des systèmes d’anonymisation, d’invisibilisation, de dilution de la responsabilité. Ce qui caractérise les systèmes bureaucratiques, c’est que non seulement les individus de base sont privés des responsabilités essentielles sur leur vie, mais qu’en outre ce ne sont plus d’autres humains qui en assument la charge, mais que cette responsabilité se perd littéralement dans les rouages automatisés du fonctionnalisme administratif. La responsabilité est seulement réduite au respect passif des règles et des procédures pour masquer l’irresponsabilité de chacun dans leur détermination et contrôle. Continuer la lecture »

Edouard Schaelchli, Introduction aux « Lettres du lac de Côme »

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Edouard Schaelchli

Introduction aux Lettres du lac de Côme
de Romano Guardini

R&N éditions, mars 2021

 

A Alain Casenave.

Il est curieux de noter que le texte dont nous proposons ici une nouvelle traduction, publié en 1955 en français sous le titre Lettres du lac de Côme (pour Briefe vom Comer See), portait, dans la première édition allemande, de 1927, un sous-titre (Die Technik und der Mensch) que les éditeurs français préférèrent omettre, alors même qu’il devait devenir, dans les éditions allemandes ultérieures, le titre principal, reléguant le titre original en seconde place. Si nous choisissons aujourd’hui de suivre la seconde intitulation de la version allemande, ce n’est pas seulement pour nous démarquer de la première traduction française, celle de Jules Lièvre, dont l’élégance et la précision sont incontestables, mais pour éviter d’inscrire ce texte dans une tradition plus ou moins bucolique et romantique, celle dont Jean-Jacques Rousseau fut, pour nous autres Français, le grand initiateur. Non que cette tradition soit à rejeter en aucune façon : les lacs demeurent des lieux de méditation essentiels, quand ils ne sont pas investis par des foules dont le temps ne suspend jamais son vol et pour qui le miroir de l’eau ne reflète d’autre profondeur que celle, insondable, de l’esprit vidé de toute angoisse métaphysique. Mais il est plus qu’urgent de cesser d’assimiler les pensées qui s’efforcent de saisir la question de la technique à de poétiques songeries sur le malheur de « vivre avec son temps ». Plus que jamais, notre temps exige que nous soyons capables de penser la technique pour nous penser nous-mêmes, et rien n’y peut plus contribuer que l’étonnante démarche qui conduisit, entre 1924 et 1926, l’homme déjà mûr qu’était Guardini à regarder le monde dans lequel il se voyait destiné à vivre dans le miroir d’une pensée où l’éternel ne se dissocie pas de l’instant qui passe. Continuer la lecture »

Raoul Vaneigem, « Vivre et en finir avec le mépris de la vie »

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Raoul Vaneigem

Vivre et en finir avec le mépris de la vie

 

Retour parodique au passé

Le crime contre l’humanité est l’acte fondateur d’un système économique qui exploite l’homme et la nature. Le cours millénaire et sanglant de notre histoire le confirme. Après avoir atteint des sommets avec le nazisme et le stalinisme, la barbarie a recouvré ses falbalas démocratiques. De nos jours, elle stagne et, refluant comme un ressac dans une passe sans issue, elle se répète sous une forme parodique.

C’est ce ressassement caricatural que les gestionnaires du présent s’emploient à mettre en scène. On les voit nous convier benoîtement au spectacle d’un délabrement universel où s’entremêlent goulag sanitaire, chasse à l’étranger, mise à mort des vieux et des inutiles, destruction des espèces, étouffement des consciences, temps militarisé du couvre-feu, fabrique de l’ignorance, exhortation au sacrifice, au puritanisme, à la délation, à la culpabilisation.

L’incompétence des scénaristes attitrés ne diminue en rien l’attrait des foules pour la malédiction contemplative du désastre. Au contraire ! Des millions de créatures rentrent docilement à la niche où elles se recroquevillent jusqu’à devenir l’ombre d’elles-mêmes.

Les gestionnaires du profit sont arrivés à ce résultat auquel seule une réification absolue aurait pu prétendre : ils ont fait de nous des êtres apeurés par la mort au point de renoncer à la vie.  Continuer la lecture »

Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Karel Čapek et Antoine de Saint-Exupéry

Notre Bibliothèque Verte (n° 30 & 31)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 avril 2021

Karel Čapek (1890-1938) et Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) se réunissent dans leur haine du robot, de la robotisation de l’espèce humaine et du monde machine. C’est une idée venue de loin que celle du robot. Au moins d’Aristote (-384 /-322 av. J.C), qui, dans son livre De la politique, explique que les esclaves sont nécessaires tant qu’il n’y aura pas de machines pour jouer de la cithare ou actionner des soufflets de forge à leur place. Mais déjà dans l’Atra-Hasîs (« Supersage », le Noé babylonien), 15 siècles plus tôt, les Grands Dieux décident de créer des robots, les hommes, pour remplacer les dieux mineurs en grève ; ceux-ci las de trimer pour les nourrir ayant brisé leurs outils. Ces robots sont créés d’eau et d’argile mêlées au sang d’un dieu sacrifié et on leur insuffle un souffle divin : l’âme.

Karl Marx (1818-1883) reprend l’idée d’Aristote vingt siècles plus tard, dans ses Fondements de la critique de l’économie politique (1857) – et presque un siècle avant l’automation : la machine libère l’homme du travail. Non seulement la Machinerie générale multiplie le potentiel de productivité mais elle crée les conditions d’un dépassement du capitalisme.

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Philippe Gruca et François Jarrige, postface à « La Machine s’arrête » de E.M. Forster

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Philippe Gruca et François Jarrige

Avant que la Machine ne s’arrête
Postface à La Machine s’arrête de E.M. Forster
L’Échappée, 2020

Avant que Günther Anders, Jacques Ellul et Lewis Mumford n’emploient l’expression de « mégamachine » pour désigner le type d’organisation sociale qu’ils voyaient se profiler devant leurs yeux au milieu du XXe siècle, et bien avant que Serge Latouche n’en fasse le titre de l’un de ses ouvrages (1), l’écrivain britannique Edward Morgan Forster (1879-1970) publia une curieuse nouvelle qui n’était pas tout à fait sans rapport. The Machine Stops, qui parut pour la première fois dans le numéro de novembre 1909 de la Oxford and Cambrige Review, n’est pas le texte d’un éminent penseur critique de la société technicienne, ni même d’un auteur de science-fiction. E. M. Forster, dont certains écrits sont considérés outre-Manche comme des classiques de la littérature, est d’ailleurs surtout connu pour les adaptations cinématographiques de ses romans Avec vue sur l’Arno (1908), Howards End (1910), La Route des Indes (1924), ainsi que d’un récit en partie autobiographique, rédigé dans les années 1910 et publié seulement après sa mort, mettant en scène un amour homosexuel : Maurice (1971). Même si La Machine s’arrête fait figure d’exception – mais quelle exception ! – dans son œuvre romanesque, cet ouvrage n’en constitue pas moins un témoignage de premier ordre de la conscience passée des risques et des menaces accompagnant le déploiement de l’industrialisation et de son appareillage technologique.

Désillusions techniciennes

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Miguel Amorós, « La maison de Dieu »

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Miguel Amorós
La maison de Dieu

Agustín García Calvo
Qu’est-ce que l’État ?
Traduit de l’espagnol par Manuel Martinez et Marjolaine François
Atelier de création libertaire, 2021

Agustín García Calvo est un penseur subversif véritablement original. Ce qui, dans sa réflexion, provoque encore un grand étonnement parmi les militants, c’est qu’il ne parte pas de la Révolution française, ni des communes médiévales, ni même de la guerre civile espagnole, choses dont il n’était pas fin connaisseur, mais de bien plus loin, du monde grec, qu’il connaissait sur le bout des doigts. Plus concrètement, de ce moment où l’héritage de la pensée présocratique était combattu par un savoir encyclopédique désordonné qui prétendait expliquer et ordonner la nature et la conduite humaine dans tous leurs aspects. Platon tenta de clore l’affaire en suggérant un ensemble de règles rationnelles pour codifier la vie sociale ; il aboutit ainsi à une théorie dialectique de l’État qui scandalisa notre gréco-latiniste érudit. Pour Platon, les individus atteignaient leur plénitude dans un État parfait, où tous accompliraient au pied de la lettre une fonction fixée au préalable. Agustín ne pouvait pas être plus en désaccord avec l’aberration d’après laquelle les personnes et les choses se conformeraient peu à peu à des moules réglementaires jusqu’à ressembler à des Idées. Les Idées étaient le fondement du Pouvoir ; il n’y avait pas de Pouvoir sans idéologie. Et ainsi nous lisons dans son opuscule Qu’est-ce que l’État ? qu’il qualifie l’État d’idée dominante « prête à être utilisée comme arme », à la fois mensongère et réelle. Mensongère en tant qu’elle englobe un tas de concepts incompatibles entre eux comme, par exemple, « gouvernement » et « peuple » ; le mensonge est la base de la réalité politique. Réelle, du fait d’accomplir en tant que mensonge un pouvoir reconnaissable qui s’exerce contre la société. Pour Platon, les Idées constituaient le monde véritablement authentique, dont l’autre monde, le monde sensible, n’était qu’une mauvaise copie. Dans ce monde platonicien, l’État était l’idéal d’organisation politique, quelque chose de nécessaire pour élever le peuple informe et inestimable au rang d’« Homme », de « Citoyen » ou de « Sujet », d’autres Idées encore – qu’Agustín écrivait toujours avec une majuscule – avec lesquelles remodeler l’indéfinissable être populaire et composer la « Réalité », c’est-à-dire ce que l’État et ses médias présentent comme telle. Or, la réflexion anti-idéologique agustinienne consistera à défaire une si grande mystification et à montrer que derrière l’abstraction étatiste il n’y a que renoncement, soumission, travail, résignation et mort. Continuer la lecture »

Anselm Jappe, « Le droit à l’oncle »

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Anselm Jappe

Le droit à l’oncle

Mis en ligne sur le site Palim Psao le 20 avril 2021

 Le Sénat vient de refuser d’entériner la procréation médicale assistée (PMA, parce que dans le monde du progrès tout se résout en acronyme) pour toutes et tous. L’Assemblée nationale va la rétablir, parce que c’était une promesse du président Hollande – ou peut-être ne la rétablira-t-elle pas, parce qu’il faut complaire à la droite… En attendant, des manifestations d’orientation opposée, mais toujours avec des participants très remontés, s’alternent devant les lieux du pouvoir. En effet, les enjeux sont nombreux et de la plus haute importance : PMA seulement pour les couples mariés ou aussi pour ceux qui sont en union libre ; pour les homosexuels ou pas ; pour les femmes seules ou pas ; remboursée par la sécu ou aux frais du client ; avec sélection prénatale des embryons ou pas ; savoir combien d’embryons « surnuméraires » on crée ; avec congélation des embryons surnuméraires (et pour quel usage) ou avec leur destruction ; avec donateur anonyme ou pas ; avec utérus externe ou pas ; post mortem ou pas ; avec modification du génome ou pas ; etc. Chacune de ces questions soulève des débats passionnés, voire haineux. Mais il y a une question qui n’est presque jamais posée : s’il doit y avoir une quelconque forme de PMA, ou s´il ne serait pas préférable qu´elle n´existe pas du tout. A peu près toutes les forces en présence – les partis politiques, les associations en tout genre, les manifestants dans les rues, les média généraux et spécialisés – s’écharpent uniquement sur les détails de l’application de la PMA : pas du tout sur le principe. Même la droite « dure », la « Manif pour tous », les intégristes catholiques n’osent que rarement la critiquer en tant que telle. En général, ils veulent simplement soumettre son usage aux critères de leur morale, laquelle semble désespérément surannée au reste de la population. Mais si c’est le couple traditionnel qui veut y faire recours, la plupart d’eux ne semblent y voir aucune objection. On ne peut que s’étonner d’un tel acquiescement des « obscurantistes » et « réactionnaires » à la technoscience la plus récente.

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Cornelius Castoriadis, entretien sur Radio libertaire à propos de l’anarchie et de la démocratie radicale

Merci au collectif Lieux communs pour la mise en ligne et la retranscription
de cette archive audio de 1996 en trois parties.

https://collectiflieuxcommuns.fr/275-anarchie-et-democratie-radicale

On pourra également lire sur leur site le papier de Jean-Louis Prat
tiré de la Revue du MAUSS
« Castoriadis et l’anarchisme » (et le commentaire d’Anne Vernet)

Louis de Colmar, « Dialectique, approches et questionnements »

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Mis en ligne sur le blog  En finir avec ce monde le 1er avril 2021

 

Qu’est-ce que la dialectique ? Je ne dirais pas que c’est la capacité de penser deux choses opposées et de décider : ce serait, au contraire, décider que la façon particulière qui permet d’appréhender une problématique, une réalité, etc., à travers une opposition donnée et historiquement constituée est devenu une impasse. Précisément donc, la question dialectique se pose lorsque les termes d’une opposition qui permettaient jusqu’alors de comprendre une problématique, une réalité, etc., deviennent non significatifs, non opérationnels, non manipulables, et conduisent à des impasses, quelles que soient les manières de tricoter et détricoter les éléments contradictoires.

La question dialectique intervient lorsque qu’un logique donnée, construite, établie, instituée, ne rend plus compte du réel (alors qu’elle a effectivement été en mesure de le faire jusque-là), et qu’il faille changer de logique pour rétablir un lien avec une réalité reconstruite sur des bases nouvelles (bases nouvelles qui ne sont pas visibles, pas perceptibles, pas rationalisables, etc., dans le contexte de cette première logique, rationalité, etc.). Cette question dialectique est ainsi relativement bien illustrée par le concept de changement de paradigme dans l’approche de Kuhn, ou encore à travers la problématique des structures dissipatives de Prigogine.

Il ne peut pas y avoir de dialectique dans un processus si ce dernier ne comporte pas un imprévu, une non-linéarité, un non-nécessaire, un illogisme, une non-continuité, etc..

Le problème de Hegel, maître de la dialectique classique, est qu’il n’a compris qu’une partie de l’histoire de la raison (même si c’est en plein accord avec son temps) : il a cherché à comprendre, à expliquer le développement des sociétés humaines comme un mouvement unique qui instituait un processus nécessaire de constitution de la Raison, en partant d’un état a-rationnel supposé de l’humanité, jusqu’à l’établissement d’une rationalité « absolue », donc indépassable. L’intérêt de sa démarche était qu’il avait construit ce processus de développement de la Raison, articulé sur différents stades, paliers, niveaux, etc. (correspondant en gros aux différentes sociétés qui se sont succédé au cours de l’histoire, ou plutôt, pour son époque, de l’Histoire) à travers un processus à bon droit décrit comme dialectique. Continuer la lecture »

Freddy Gomez, « Digression sur la sécession »

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Freddy Gomez
Digression sur la sécession

Mis en ligne sur le site A contretemps le 22 mars 2021

On peut, par découragement le plus souvent, se dire qu’il serait finalement plus utile de se soustraire au jeu social que de chercher vainement à subvertir son ordre, mais nulle sécession n’est possible hors celle que l’ordre social, par calcul ou par raison, tolère. Ce qui ne saurait signifier que la sécession individuelle serait, par principe, inutile ou n’aurait d’autre intérêt que de satisfaire un penchant personnel, comme de fuir la ville-pieuvre par exemple. Conjuguée à d’autres formes, offensives, collectives, de sécessions, elle peut prendre sens, mais à cette seule condition. Sans autre perspective que l’évasion vers un autre monde vivable, mais limité, elle ne relève que de l’expérience personnelle.

Si le sujet à son intérêt, c’est que la thématique de la sécession comme forme désirante de « déterritorialisation », pour parler comme Deleuze, est aujourd’hui présentée, et de plus en plus, comme une sorte de panacée ou de nec plus ultra de la « pensée contre ». Contre les formes de vie admises comme définitivement aliénées, pour être plus précis. Et que, prise ainsi par celles et ceux qui s’y reconnaissent d’adresse en adresse aux jeunes générations, elle irrigue, avec l’agambéenne perspective de la « destitution » ou celle de l’ « exode » chère à Paolo Virno, une manière de discours de la méthode subjectivement agissant et censé construire du commun ailleurs que dans l’espace du capital. On ne tentera pas de démontrer ici, tant l’évidence nous semble aveuglante, que le capital est partout, mais de nous livrer à une généalogie de cette tentation qui a à voir, comme le dit Rancière, avec l’écart « orphelin d’un monde symbolique et vécu auquel s’adosser » (En quel temps vivons-nous ?).

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Jérôme Baschet, « Basculements » (introduction)

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Jérôme Baschet

Basculements
Mondes émergents, possibles désirables

La Découverte, 2021

Introduction

Depuis le début de l’année 2020, nous – c’est-à-dire des milliards d’êtres humains – avons vécu un événement global proprement sidérant. Dans le tourbillon des nouvelles chaque jour plus surprenantes ou déconcertantes, bien des certitudes se sont mises à vaciller, bien des théories aussi. Mais ce dont on ne saurait douter, c’est qu’il se soit agi d’un véritable événement. Un événement qui a surgi de façon soudaine et imprévue (quoiqu’il ait été en réalité largement annoncé) et a entraîné des bouleversements considérables. Et s’il demeure difficile d’évaluer la portée exacte de la crise engendrée par le coronavirus, le contraste entre le facteur causal et ses effets ne saurait être plus saisissant, puisque c’est un microscopique fragment de l’à-peine-vivant qui a provoqué la paralysie d’une machinerie aussi ample et ramifiée que l’économie mondiale.

En quelques semaines, nous avons eu le sentiment de basculer dans une autre réalité, marquée par des paramètres nouveaux et difficiles à analyser selon les grilles d’analyse antérieures. Pour les uns, les bouleversements étaient si amples qu’aucun retour à la normale ne semblait envisageable ; et les programmes du « jour d’après » ont fleuri au sortir du premier confinement. Pour les autres, il ne s’agissait que d’un épisode passager, une simple crise en « V », dès lors que les mêmes forces à l’œuvre devaient conduire à restaurer l’habituelle réalité systémique et son « business as usual ». Le faisceau des analyses, en ce qui concerne l’ampleur de la crise du coronavirus et de ses effets, est donc très ouvert ; ce sera l’objet du premier chapitre.

La nature même de la crise n’est pas plus aisée à cerner. Ainsi, la paralysie économique, d’une ampleur sans équivalent depuis 1929, a ceci de très particulier qu’elle ne découle pas des dysfonctionnements de l’économie elle-même, mais des décisions prises par les États pour contenir la pandémie. Ce qu’il y a de plus stupéfiant dans l’événement coronavirus est bien le fait que des gouvernements qui étaient jusqu’alors les scrupuleux exécutants des politiques requises par les forces économiques dominantes aient agi soudain à revers de leurs habitudes, au point de mettre eux-mêmes l’économie à l’arrêt. Continuer la lecture »

Henri Peña-Ruiz, « Le Sacré-Cœur de la honte »

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Henri Peña-Ruiz
Le Sacré-Cœur de la honte
Lettre ouverte à Anne Hidalgo, le 2 mars 2021

Un peu d’histoire

Le 1er septembre 1870, Napoléon III est vaincu par les Prussiens et fait prisonnier à Sedan. Le 4 septembre, la République est proclamée et un gouvernement de défense nationale s’installe à Paris, en principe pour continuer la guerre contre les Prussiens. En réalité il va capituler, tandis que la révolte gronde dans Paris assiégé et affamé. Le 18 janvier 1871, l’Empire allemand est proclamé dans la galerie des Glaces du château de Versailles et le 28 janvier Jules Favre signe l’armistice avec le chancelier Bismarck. L’élection d’une Assemblée nationale y est prévue. Organisée à la hâte sur pression des Prussiens, elle a lieu le 8 février 1871, sans que la gauche républicaine puisse vraiment faire campagne. L’Église et les notables locaux soutiennent à fond les monarchistes, qui l’emportent, avec 400 députés.

C’est une assemblée réactionnaire et cléricale qui va voter la construction du Sacré-Cœur, en réponse à un vœu émis par une droite catholique qui ne cache pas son hostilité tant à la Révolution française de 1789 qu’à celle de 1848, dont la tournure sociale a été violemment réprimée le 24 juin par Cavaignac. Le vœu religieux a été émis en janvier 1871 par Alexandre Legentil et Hubert de Fleury, catholiques nostalgiques de l’Ancien Régime, qui persistent à voir dans la France « la fille aînée de l’Église ». Ce vœu impute les malheurs du pays et la défaite de Sedan aux méfaits supposés de la refondation révolutionnaire. Il conçoit l’église à construire comme une rédemption, assortie d’un ressourcement religieux. L’« ordre moral » commence, avec à l’horizon la restauration de la monarchie. Celle-ci échouera en octobre 1873 du fait de l’attachement du comte de Chambord au drapeau blanc. Pour l’heure, au nom de la paix, l’élite de la fortune et celle de l’Église font cause commune dans la trahison, à Versailles. Adolphe Thiers est la figure de proue des « versaillais ». Ceux-ci s’agenouillent devant les Prussiens, et ils vont solliciter leur aide pour réprimer le peuple de Paris et son patriotisme. Continuer la lecture »

Richard Horton, « Le Covid-19 n’est pas une pandémie »

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Richard Horton

Le Covid-19 n’est pas une pandémie

The Lancet, 26 septembre 2020.
Traduction française Jacques Hardeau, février 2021.

Mis en ligne sur le site Et vous n’avez encore rien vu le 9 février 2021

Alors que le monde approche le million de décès dus au Covid-19, nous devons nous rendre compte que nous avons adopté une approche beaucoup trop étroite pour gérer cette épidémie due à un nouveau coronavirus. Nous avons considéré que la cause de cette crise était une maladie infectieuse. Toutes nos interventions se sont focalisées sur la réduction des lignes de transmission virale, en vue de contrôler la propagation de l’agent pathogène. La « science » qui a guidé les gouvernements a été principalement conduite par des modélisateurs en épidémiologie et des spécialistes de maladies infectieuses qui, de manière tout à fait compréhensible, ont envisagé l’urgence sanitaire actuelle dans les termes séculaires de la peste. Mais ce que nous avons appris jusqu’à présent nous indique que l’histoire de Covid-19 n’est pas si simple.

Deux catégories de maladies interagissent au sein de populations spécifiques : l’infection par le coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère (Sras-CoV-2) et une série de maladies non transmissibles (MNT). Ces maladies se concentrent au sein de groupes sociaux selon des formes d’inégalités profondément ancrées dans nos sociétés. L’accumulation de ces maladies sur fond de disparités sociales et économiques exacerbe les effets néfastes de chaque maladie distincte. Le Covid-19 n’est pas une pandémie ; il s’agit d’une syndémie. La nature syndémique de la menace à laquelle nous sommes confrontés signifie qu’une approche plus nuancée est nécessaire si nous voulons protéger la santé de nos communautés. Continuer la lecture »

Rainer Maria Rilke, « Pour écrire un seul vers… »

Extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge, traduction de Maurice Betz (1910)

Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, à présent que j’apprends à voir. J’ai vingt-huit ans et il n’est pour ainsi dire rien arrivé. Reprenons : j’ai écrit une étude sur Carpaccio qui est mauvaise, un drame intitulé Mariage qui veut démontrer une thèse fausse par des moyens équivoques, et des vers. Oui, mais des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune ! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir beaucoup vu de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Catherine Lucquiaud, « Quelle échelle pour la souveraineté éducative ? »

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Catherine Lucquiaud
Quelle échelle pour la souveraineté éducative ?
7 mars 2021

Il y a déjà vingt ans que nous avons quitté le XXe siècle des deux premières guerres mondiales pour entrer pleins d’espoir dans le XXIe et découvrir déconcertés que les guirlandes clignotantes ne font pas Noël. Le bruit déjà assourdissant de la diversion enfle sans cesse, les slogans imbéciles enivrent, la course à l’innovation devient frénésie. La liberté individuelle s’étiole, emprisonnée dans un carcan qui se resserre à présent de semaine en semaine. Son exercice devient difficile, l’apathie gagne, la sclérose menace…

Pourtant, il y a un peu plus d’un siècle, l’école républicaine était censée offrir à tous l’émancipation intégrale par l’accès à la connaissance : connaissance des savoirs humains accumulés par des siècles de civilisation, connaissance de soi et de l’autre par une vie sociale élargie et enrichie. L’une et l’autre devaient développer conjointement la capacité de chacun à prendre en main son destin, à faire des choix libres et éclairés, à tailler et polir sa pierre pour consolider l’édifice démocratique commun. L’idée était belle, source d’espoirs infinis : à travers l’institution scolaire, l’Etat promettait à chacun, quels que soient son milieu social et ses moyens financiers, de pouvoir bénéficier de l’éducation de qualité qui lui offrirait enfin la vraie liberté. Continuer la lecture »

Vernon Richards, « George Orwell, l’humaniste »

 

Vernon Richards
George Orwell, l’humaniste

Le Libertaire, 10 février 1950

(repris par SiNedjib le 7 mars 2021


GEORGE ORWELL, écrivain et socialiste, est mort dans un hôpital londonien, le 21 janvier, à l’âge de 46 ans. Né d’une famille de classe moyenne en Inde, il alla à Eton, et plus tard rejoignit les forces de police de Burma. Mais l’honnêteté de l’œil avec lequel il vit le rôle de l’impérialisme britannique le repoussa — non seulement de la police de Burma, mais aussi de la classe dans laquelle il était né. Ses livres disent la pauvreté matérielle qui l’accabla, et 1936 le trouva en Espagne, où il fut blessé dans les lignes républicaines.


J’ai appris la mort de George Orwell par une relation qui devait en faire l’annonce dans un journal du soir. Pour lui, le nom de George Orwell ne signifiait pas plus que l’information de la « National Press » : l’auteur qui devint fameux pour la première fois par un livre intitulé : La Ferme des animaux, suivi d’un autre : 1984, livres qu’il n’avait pas lus, mais il comprenait qu’ils étaient anti-communistes et anti-socialistes. Le gagneur de dollars “qui mourut avant que l’argent puisse l’atteindre” était la sauce à laquelle le Daily Herald, du Parti travailliste l’accommoda. 

Pour moi, et pour ses nombreux amis et lecteurs du mouvement anarchiste à travers le monde (ses livres furent commentés à travers la presse anarchiste internationale), Orwell était, avant tout, un humaniste. Il ne partageait pas notre point de vue, et beaucoup d’anarchistes sectaires auraient levé leurs bras vers le ciel, horrifiés par certaines des idées exprimées par Orwell dans ses écrits.

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Rodolphe Töpffer, « Du progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois »

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Rodolphe Töpffer
Du progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois et avec les maîtres d’école
(
1835)

Le progrès, la foi au progrès, le fanatisme du progrès, c’est le trait qui caractérise notre époque, qui la rend si magnifique et si pauvre, si grande et si misérable, si merveilleuse et si assommante. Progrès et choléra, choléra et progrès, deux fléaux inconnus aux anciens.

Le progrès, c’est ce vent qui, de tous les points à la fois, souffle sur la plaine, agite les grands arbres, ploie les roseaux, fatigue les herbes, fait tourbillonner les sables, siffle dans les cavernes, et désole le voyageur jusque sur la couche où il comptait trouver le repos.

Le progrès (plus qu’une figure), c’est cette fièvre inquiète, cette soif ardente, ce continuel transport qui travaille la société tout entière, qui ne lui laisse ni trêve, ni repos, ni bonheur. Quel traitement il faut à ce mal, on l’ignore. D’ailleurs les médecins ne sont pas d’accord : les uns disent que c’est l’état normal, les autres que c’est l’état morbide ; les uns que c’est contagieux, les autres que ce n’est pas contagieux. En attendant le choléra, le progrès, veux-je dire, va son train.

Pour moi, je m’imagine qu’ici, de la chose est né l’abus, me fondant sur ce que l’abus naît ordinairement de la chose. Or, que la chose soit, qui le nierait ? Le progrès social a été aussi subit qu’immense ; il se révèle à chaque instant, sous mille formes, en toutes choses. Rien ne se fait ainsi qu’il y a trente ans, vingt ans, dix ans ; tout se fait mieux, plus vite, au profit d’un plus grand nombre. Voilà la chose. Mais devant ces merveilles, Joseph Homo, qui n’a pas la tête forte, demeure ébloui, étourdi, il bat la campagne. Il voit du progrès partout, dans le soleil et dans la lune, dans les sandwichs et dans les toupets, dans l’Amérique et dans les choux gras. Ce n’est rien que cela, il en veut partout et sur l’heure : dans la religion et dans les capsules, dans la morale et dans les faux cols, dans la politique et dans les binocles. C’est là l’abus. Continuer la lecture »

Edouard Schaelchli, « Un nouveau variant du terrorisme »

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Edouard Schaelchli
Un nouveau variant du terrorisme

Nous vous vaincrons parce que nous sommes plus morts que vous.
Philippe Muray.

Dans un texte d’une rare sincérité que vient de reproduire le site des Amis de Bartleby, Baudrillard avouait en 2006 qu’il « aurait aimé se réjouir avec Muray de cette déferlante grotesque de la grippe aviaire – dernière performance en date de la communauté internationale, enfin réalisée sous les auspices du virus ». Et il ajoutait, pour achever par avance, sans doute, de nous encourager dans cette espèce de pessimisme décontracté qu’il savait si bien pratiquer :

Mais partout s’installe cette parodie d’union sacrée, sous le signe d’une guerre totale préventive contre la moindre molécule infectieuse (mais aussi la moindre anomalie, la moindre exception, la moindre singularité).

Pas de doute en effet qu’il aurait aimé aussi pouvoir se réjouir avec nous de cette décisive « extension du domaine de la terreur » à laquelle nous assistons depuis un an, et qui ne semble pas vouloir s’arrêter, une terreur qui, « bien plus que celle venue du Mal, […] est la terreur venue du Bien qui menace l’espèce, la terreur sécuritaire qui l’enveloppe d’une prophylaxie mortelle »1.

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Pierre Fournier et Gébé, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Pierre Fournier et Gébé
Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 2 mars 2021

C’est du 10 juillet 1971, voici 50 ans, un demi-siècle tout rond, et de Saint-Vulbas dans l’Ain (01), que l’on peut dater L’An 01 de la reverdie comme disent les trouvères, avec sa devise encore à accomplir : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste. »

Ce jour-là, à l’appel de Pierre Fournier (1937-1973) et de Gébé (1929-2004) dans Charlie Hebdo, ainsi que de leurs compagnons du comité Bugey-Cobayes, une sorte de croisade des enfants amena 15 000 marcheurs jusqu’aux grilles de la centrale du Bugey, pour la première grande manifestation anti-nucléaire et anti-industrielle de notre temps.

C’est de cette marche au soleil et de ces deux jours au bord de l’eau que s’ouvrit La Gueule ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde » ; et de La Gueule ouverte que jaillirent les mots d’« écologie » et d’« écologistes ». C’est-à-dire le seul mot, la seule idée, le seul mouvement radicalement nouveaux à s’être imposés en politique depuis un demi-siècle : la défense indissociable de la nature et de la liberté ; du « vivant politique » (l’homme, le zoon politikon) dans un monde vivant, et contre l’incarcération de l’homme machine dans un monde machine.

Encore Fournier avait-il hésité : « « Naturistes », « végétariens », je me demande quel terme est le plus inepte, le plus inexact, le plus chargé d’interprétations funambulesques et d’avatars historiques regrettables. Je les refuse tous les deux, mais il n’y en a pas d’autre pour désigner les gens dont, grosso modo, je partage le combat. » (1)

Il y a débat. Nous préférons quant à nous la référence anarchiste « naturiste » (2), clairement sensible, politique et anti-industrielle, mais Fournier se rangea sous l’autorité de l’« écologie » (Haeckel, 1866, Morphologie générale des espèces), de la science à laquelle tout le monde croyait alors, pour démontrer scientifiquement la catastrophe que les aveugles refusent toujours de voir.

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Jean Baudrillard, « Le malin génie de Philippe Muray »

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Jean Baudrillard

Le malin génie de Philippe Muray

Article paru dans Le Nouvel Observateur au moment
de la mort de Philippe Muray, à l’âge de 60 ans, le 2 mars 2006.

Avec Philippe Muray disparaît un des rares, des très rares conjurés de cette résistance souterraine et offensive à « l’Empire du Bien », à cette pacification grotesque en même temps qu’à cette désincarnation du monde réel – tout ce dont procède une hégémonie mondiale en voie d’expurger notre vie de toute trace du Mal et du génie du Mal.

Sa cible fut cet axe du Bien, le ravage technique et mental qu’il exerce sur toute la planète, mais surtout le ravalement festif de toute cette modernité dans la béatification – le fake et la fête comme concession perpétuelle. Disons qu’il s’est battu toute sa vie contre « l’extension du domaine de la farce » (toute ressemblance avec un titre connu…).

Le domaine étant illimité, la tâche est immense. Mais la subtilité de Philippe Muray est là : l’énergie fabuleuse et dénonciatrice qu’il déploie dans ses textes ne vient pas d’une pensée critique « éclairée », elle ne vient pas des Lumières par la voie d’un travail du négatif – elle est plus viscérale, plus directe, et en même temps inépuisable, parce qu’elle lui vient de l’immensité de la bêtise elle-même. Cette bêtise, il faut en tirer toute l’énergie infuse, il faut la laisser se déployer elle-même dans toute son infatuation. Cette mascarade, cette banalité du Mal, derrière l’Empire du Bien, il faut la laisser travailler à sa propre dérision. 

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Philippe Muray, « Le mystère de la désincarnation »

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Philippe Muray

Le mystère de la désincarnation
(À propos de Jean Baudrillard)

Entretien avec François L’Yvonnet
paru dans Exorcismes spirituels IV (Les Belles Lettres) en 2005

François L’Yvonnet : Vous portez un jugement sans appel sur la pensée française contemporaine, dans l’ensemble arrogante et indigente, seul Jean Baudrillard semble faire exception. Qu’est-ce qui justifie un tel traitement de faveur ? En quoi ses thèses nous (vous) aident-elles à penser notre époque (par exemple, concernant la dissolution de la réalité – par la réalité intégrale –, ce qui rejoint votre propre manière d’envisager ce qui succède au réel, à savoir un « parc d’attractions » pour mutant heureux, pour Homo festivus) ?

Philippe Muray : Juste un petit rectificatif avant de vous répondre. J’avais parlé de parc d’abstractions, non d’attractions, ce qui serait banal, pour désigner l’espèce de bonheur recomposé et aussi purement conceptuel, nettoyé des contradictions du passé, donc également de ce qu’on appelait la réalité, qui est l’idéal auquel semble partout travailler la civilisation actuelle, même quand elle entreprend d’imposer la démocratie à coups de bombes à des populations déviantes ou récalcitrantes. Le parc d’abstractions mondialisé, c’est aussi bien les baraquements miteux de Paris-Plage que l’instauration d’une démocratie préventive et imaginaire en Irak ; aussi bien la comédie actuelle autour du mariage homosexuel sur la base d’une exigence de justice et d’« égalité » devenue folle, engagée dans un renchérissement sans fin, que d’autres phénomènes tout aussi caricaturaux comme le passage à l’acte mythomaniaque, cet été, de la fameuse Marie-Léonie dans le RER D ou comme celui de ce jeune crétin qui signait Phinéas et qui est allé peindre des croix gammées dans un cimetière juif pour se faire reconnaître en tant qu’ennemi des Arabes, ce qui constitue une manière inédite d’accélérer encore la folie générale, d’en rassembler la quintessence dans une simulation explosive, de la transformer en destin par une bouffonnerie supérieurement sinistre, et de changer la confusion ordinaire en extase criminelle. Tout cela, et bien d’autres choses encore, c’est ce qui se passe après la liquidation de la réalité, ou tandis que la réalité est en liquidation, en liquéfaction, tandis qu’elle se décompose ou se désincarne. Si le réel est passé au-delà de ses fins, si la réalité est « intégrale » comme dit aujourd’hui Baudrillard, si son principe est mort, alors on va assister de plus en plus à ce genre de pitreries plus ou moins atroces, à ces caricatures de parodies, à ces renchérissements sur la démence ambiante où plus personne ne s’y retrouvera, sauf comme d’habitude les moralistes, les consultants en expertise de la sociologie, de la philosophie, du CNRS, qui ne sont jamais à court d’« analyses » destinées à camoufler, sous des vestiges de « sens », l’état réellement hallucinatoire de la réalité.

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Ivan Illich, « L’obsession de la santé parfaite »

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Ivan Illich
L’obsession de la santé parfaite
Un facteur pathogène dominant

Publié dans Le Monde diplomatique en mars 1999

Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine.

Quan on considère en historien notre médecine, c’est-à-dire la médecine dans le monde occidental, on se tourne inévitablement vers la ville de Bologne, en Italie. C’est dans cette cité que l’ars medendi et curandi s’est séparé, en tant que discipline, de la théologie, de la philosophie et du droit. C’est là que, par le choix d’une petite partie des écrits de Galien (1), le corps de la médecine a établi sa souveraineté sur un territoire distinct de celui d’Aristote ou de Cicéron. C’est à Bologne que la discipline dont le sujet est la douleur, l’angoisse et la mort a été réintégrée dans le domaine de la sagesse ; et que fut dépassée une fragmentation qui n’a jamais été opérée dans le monde islamique, où le titre de Hakim désigne, tout à la fois, le scientifique, le philosophe et le guérisseur.

Bologne, en donnant l’autonomie universitaire au savoir médical et, de plus, en instituant l’autocritique de sa pratique grâce à la création du protomedicato, a jeté les bases d’une entreprise sociale éminemment ambiguë, une institution qui, progressivement, a fait oublier les limites entre lesquelles il convient d’affronter la souffrance plutôt que de l’éliminer, d’accueillir la mort plutôt que de la repousser.

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Jacques Philipponneau, entretien (refusé) avec « La Décroissance »

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Jacques Philipponneau

Entretien (refusé) avec La Décroissance

Le journal La Décroissance a sollicité Jacques Philipponneau (ancien membre de L’Encyclopédie des Nuisances), début février pour lui proposer de répondre à des questions sur la situation actuelle en vue d’une publication dans leur numéro de mars 2021. Celui-ci envoya ses réponses le 12 février. Le comité de rédaction de ce journal les a refusées, sans autres explications. Voici donc les questions et les réponses. 

La Décroissance : Selon vous, « l’aspect positif de cette crise qui ne fait que commencer [c’est] la défiance générale devant les mensonges inouïs du gouvernement et son incompétence criminelle, la constatation de l’impuissance de l’État en situation d’urgence et l’évidence que la réactivité, l’initiative, le bon sens, la solidarité sont venus de la société en dépit de toutes les obstructions administratives des bureaucraties étatiques (1) ». N’est-ce pas plutôt le fait que nous ayons été transformés en « moutons paranoïaques infantilisés » ainsi que vous l’écrivez également ?

Jacques Philipponneau : Les détournements divers des absurdités gouvernementales durant le premier confinement rappellent la créativité remarquable de l’humour soviétique quand la liberté d’expression tenait sa cour dans les cuisines d’appartements. Pour une part de notre vie récente nous en étions là et, en paraphrasant Freud, il s’agissait d’une sorte de victoire paradoxale de la conscience dans des conditions désespérantes. 

Accorder crédit aux fantasmes de domination totale (tout à fait réels, comme rêves, ainsi que l’ont été d’innombrables projets de même nature depuis que la société de classes existe) est l’autre versant, défaitiste, d’une compensation psychologique de la conscience isolée et impuissante, dont l’humour noir représente le côté jubilatoire de la vie malgré tout.

La Décroissance : Ce projet de domination totale est bien réel…

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Dany-Robert Dufour contre la « French theory »

 

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Dany-Robert Dufour

Fils d’anar et philosophe
Entretiens avec Thibault Isabel, R&N, 2021
(Extraits des pages 70-93)

[Sur Gilles Deleuze]

Dany-Robert Dufour : Lorsqu’on lit Mille Plateaux, on finit par cerner une définition du vrai schizo. C’est-à-dire du schizo actif, pas le schizo d’hôpital tout catatonisé dans son coin avec ses marottes, pas le schizo refroidi aux neuroleptiques. Non, le seul qui mérite le titre de révolutionnaire. Quand on reconstitue sa définition, il apparaît que le schizo est définissable comme une modalité de subjectivation échappant aux grandes dichotomies usuellement fondatrices de l’identité : il n’est ni homme ni femme, ni fils ni père, ni mort ni vivant, ni homme ni animal, il serait plutôt le lieu d’un devenir anonyme, indéfini, multiple, c’est-à-dire qu’il se présenterait à lui seul comme une foule, un peuple, une meute traversés par des investissements extérieurs variés et éventuellement hétéroclites. Bref, le héros deleuzien est celui qui est capable de la flexibilité maximale en se situant au-delà de toutes les différences : homme/femme, parent/enfant, homme/animal, vivant/ mort, un/multiple, oui/non… Belle histoire, pour laquelle j’avais déjà donné, au moins en théorie : je savais où cela pouvait mener.

Ainsi le hacker, le surfeur, le raider, le borderline, le queer et quelques autres susceptibles de dénier les grandes différences instituantes de l’humanité sont des héros deleuziens. Il est remarquable qu’aux prémices de la vague néo-libérale, Deleuze a cru pouvoir déborder le capitalisme, suspect de ne pas déterritorialiser assez vite et de procéder à des reterritorialisations dites « paranoïaques » susceptibles d’enrayer les flux machiniques (comme le Capital ou l’identité…) en lui mettant dans les pieds cette figure du schizo qui pouvait dérégler et affoler les flux normés en branchant tout dans tout. Continuer la lecture »

Villiers de L’Isle-Adam, « L’amour du naturel »

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Villiers de L’Isle-Adam

L’amour du naturel
(1888)

À Monsieur Émile Michelet.

L’Homme peut tout inventer, excepté l’art d’être heureux.
Napoléon Bonaparte.

En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le chef actuel de l’État), par un de ces derniers levers de soleil, en vaguant sur l’herbe et la rosée, s’était engagé en une sorte de val, du côté des gorges d’Apremont.

Toujours d’une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en petit frac boutonné, l’air positif, n’ayant, en son incognito, rien qui rappelât les allures du précédent Numa, – bref, n’excédant pas, en sa modestie distinguée, l’aspect d’un touriste officiel, il se lassait aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.

Soudain, il s’aperçut que « la rêverie avait conduit ses pas » devant une assez spacieuse cabane, – coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents verts. S’étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d’ordre – et que c’était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms : Daphnis et Chloë.

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Terry Gilliam, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

Ceux qui y étaient se souviendront peut-être de la sortie d’un film intitulé 1984 en 1984. C’était malin, non. C’est tout ce dont on se souvient de ce film « inspiré » de l’œuvre d’Orwell (1903-1950), et passé à peu près inaperçu malgré son remarquable à propos commercial. En revanche, tous ceux qui ont vu Brazil de Terry Gilliam (1940-…), en 1985, se souviennent d’avoir bondi dans leurs fauteuils, et de s’être dit qu’ils venaient de voir la véritable version cinématographique de 1984 – 41 ans, donc, après la parution de l’œuvre terminale d’Orwell.
Poetic justice : les tâcherons trahissent platement les œuvres qu’ils pillent. Les vrais artistes les transfigurent. C’est ainsi qu’en avait agi Orwell lorsqu’il avait transposé en termes contemporains Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), son professeur de français à Eton ; et Nous autres de Zamiatine (1920), le premier satiriste du techno-totalitarisme (voir ici). Il y aurait un livre à faire (s’il n’est déjà fait) sur sur les métamorphoses de cette société totalitaire d’un auteur et d’un temps aux autres, quitte à se dépêcher de l’écrire avant que les lecteurs et la lecture n’aient complètement disparu. Les critiques disent de ces œuvres qu’il s’agit de dystopies, d’utopies négatives ; nous disons qu’il s’agit de lieux communs à peine exagérés et stylisés, quand tout un chacun s’en va répétant que « la réalité dépasse la fiction ».

Terry Gilliam (vu de Brazil)
(1940-)

On résume ainsi l’effet papillon : petites causes, grandes conséquences. Tel est le ressort de Brazil, chef-d’œuvre du réalisateur Terry Gilliam (né en 1940). Les attentats à la bombe se succèdent dans une société située n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Un État dont la sinistre administration se dissimule derrière la vitrine du luxe ostentatoire et de la consommation de masse. Au ministère de l’Information, on fouille dans les classeurs pour retrouver les suspects potentiels. Mais alors que les machines excrètent leur rapport, le bureaucrate du service des recoupements écrase un insecte collé au plafond de son bureau. Insecte qui, se détachant, tombe dans les circuits de l’imprimante. Le rapport mentionnait un certain Archibald Tuttle, hors-la-loi magistral. On recherche désormais l’honnête citoyen Buttle. Malheureuse faute de frappe qui entraîne la mort de ce dernier, après que les troupes d’assaut ont saccagé son appartement pour le capturer et l’emmener, un sac sur la tête, devant femmes et enfants. Plus tard, le falot Sam Lowry, employé aux Archives, se trouve chargé de traiter cette « erreur administrative ». C’est le début d’une aventure qui voit ce rouage de l’organisation tout risquer pour retrouver la fille de ses rêves, la fille dont il rêve (qui se trouve être la voisine des Buttle), quitte à devenir un ennemi de l’État.

Brazil, peinture d’un pouvoir tentaculaire, placé sous l’égide de l’hygiène et de la sécurité, laisse ainsi d’emblée sa place au hasard. Le système souffre de failles minuscules, prêtes à le faire chanceler. Pour le dire avec un terme anglais dont l’usage, pour une fois, se justifie : il y a réellement un bug dans la Machine. Ou peut-être un fantôme, cet esprit résiduel qui se refuse à disparaître même si le corps ploie sous la routine. À l’image de Sam Lowry, ce rêveur impénitent, épris d’élévation. À l’image de Gilliam lui-même, sans doute.

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George Orwell, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

George Orwell (vu de 1984)
(1903-1950)

Que reste-t-il à dire sur 1984, le dernier roman de George Orwell, qui n’ait été dit ? Depuis sa parution en 1949, l’œuvre a été l’objet de tant de disputes interprétatives, tirée d’un côté ou de l’autre en fonction des intérêts de ses exégètes, communistes, socialistes libertaires ou libéraux, qu’on hésite à en rajouter. Sans compter les ébahis de dernière minute. La description du régime dirigé par l’énigmatique Big Brother a été tenue pour « prophétique », à la lumière des révélations d’un Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse aux États-Unis et en Angleterre. Quant aux techniques de destruction de la vérité déployées par le « parti intérieur » et son intellectuel organique O’Brien (double pensée, réécriture du passé, certitude du « 2+2 = 5 »), elles ont permis d’ironiser sur les « faits alternatifs » de l’administration Trump et de commenter avec autorité l’entrée dans l’ère de la « post-vérité ». Au temps pour l’« actualité » de 1984, livre dont les journalistes des grands médias n’ont pas manqué de souligner qu’il a connu un record de ventes aux États-Unis à la suite de l’élection présidentielle de 2016.

Piètre reconnaissance. Si la relecture de 1984 et des textes qui entourent sa préparation et sa rédaction nous rappelle quelque chose, c’est bien la vacuité de l’« actualité », cette écume médiatique. Certes, le livre anticipe notre basse époque de surveillance globale et d’indifférence à l’égard de la vérité. Mais il rassemble des réflexions ébauchées de longue date par Orwell, où ce dernier redoute le déploiement d’une société de contrainte, c’est-à-dire d’une organisation qui étrangle chaque individu-numéro dans un filet toujours plus resserré, en supprimant jusqu’à la conscience des issues de secours. Ce mouvement de fond, c’est le progrès mécanique encouragé par les socialistes marxistes, dont Orwell démonte les présupposés dès le Quai de Wigan (1937). C’est pourquoi 1984 est, à nos yeux, « inactuel ». Il nous incite à vivre à contretemps, et contre notre temps, ravivant le sens du passé, et donc de la liberté.

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Jacques Philipponneau, « Lettre à Piero… d’ici et d’ailleurs »

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Lettre écrite le 2 mai 2020
mise en ligne le 22 janvier 2021 sur La voie du jaguar

Piero,

Je continue avec beaucoup de retard ces conversations trop brèves que nous avons eues lors de votre court passage en janvier dernier, quoique ce retard, finalement, ait apporté quelques éclaircissements sur la fin provisoire des conflits sociaux en France et aussi sur le sort de la malheureuse Syrie.

Ainsi, avec l’offensive turque commencée l’automne dernier et le retour de l’armée d’Assad sur sa frontière nord, avec ses polices secrètes et ses tortionnaires, s’achève le dernier acte du drame syrien. Et s’effondrent aussi toutes les possibilités d’émancipation au Rojava sous le contrôle des YPG/PKK. Tôt ou tard le régime de Damas va reprendre le contrôle de la quasi-totalité du pays et les Turcs conserver des miettes frontalières, leur Donbass en quelque sorte, source de conflits qu’ils ont un intérêt mutuel à voir durer.

À l’image idyllique véhiculée en Occident (de l’extrême gauche à l’extrême droite ; ce simple fait n’était-il pas en lui-même suffisamment suspect ?) de milices des FDS (essentiellement kurdes) apportant, au choix, le confédéralisme démocratique d’Öcalan, une cohabitation interethnique harmonieuse ou une laïcité teintée de féminisme photogénique (on en a même fait en France un très mauvais film), le retour à l’alliance de fait avec Bachar et les Russes rappelle finalement les fondements historiques du PKK. Il y a en effet autant d’autonomie du YPD par rapport au PKK qu’il y en avait pendant la guerre du Viêt Nam entre le Viêt Cong sud-vietnamien et le parti communiste du Nord-Viêt Nam. Continuer la lecture »

Louis de Colmar, « Paradoxes et apories de la pandémie »

 

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Louis de Colmar
Paradoxes et apories de la pandémie

Paru sur son blog En finir avec ce monde, le 5 février 2021

La société moderne, aujourd’hui, se caractérise par un double échec : elle a détruit la dimension collective, « holiste », du vivre-ensemble qui a marqué l’ensemble des civilisations précédentes, et elle a rendu patent l’échec de l’individualisme asocial qui avait marqué l’utopie de son développement jusqu’à la fin du XXe siècle.

Le cœur de la conscience sociétale repose en grande partie sur une sorte de consensus informulé, sur des concepts et des notions largement en deçà de la conscience, sur une résonance sans mots, sans mots véritablement adéquats… Il y a des périodes de la vie des sociétés où cette conscience sociétale, mouvante, dynamique, trouve des expressions et des formulations plus ou moins largement et explicitement partagées ; il en est d’autres, comme la nôtre, où les mots peinent à rendre compte de la réalité ressentie. Il est des périodes où les mots et les discours tournent littéralement à vide et donnent seulement l’impression de brasser du vent.

Dans le contexte de l’idéologie dominante, la solitude, la pauvreté relationnelle, sont pour l’essentiel la résultante de l’exclusion des circuits économiques. Un des rares « mérites » de la crise sanitaire est sans doute de permettre de préciser ce mécanisme : dans la mesure où une large frange de l’économie prospère sur la destruction des relations sociales directes malgré le covid, peut-être en arrivera-t-on à conclure que la destruction des liens sociaux n’a pas pour origine le covid, qu’il n’est même pas le prétexte de leur appauvrissement… On a ici affaire à un extraordinaire brouillage : la tentative de justifier l’appauvrissement continu et permanent des liens sociaux entraîné par le développement « normal » de l’économie au nom de la nécessaire mais provisoire et conjoncturelle distanciation physique inter-humaine entraînée par la crise sanitaire.

La non-différenciation de ces deux enjeux contradictoires, la désocialisation économique et la distanciation physique sanitaire, est politiquement dévastatrice : on voit très bien qu’il est de l’intérêt évident des acteurs dominants d’entretenir à toute force cette confusion, cet amalgame, ce brouillard, et de masquer la première derrière la seconde. Continuer la lecture »

Hésiode, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

 

Voici Hésiode et Castoriadis, le plus ancien et le plus récent des Grecs. On veut dire de ces Grecs qui nous aident à penser la défense du vivant politique (zoon politikon), dans son milieu vivant. L’humain libre et la Nature indissociables.
Hésiode, quasi-contemporain d’Homère (VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C), nous conte la Genèse suivant les Grecs. Un fonds sans fond de matière et d’énergie confuses qui se divise et se complexifie en couples de formes antinomiques et complémentaires, jusqu’à passer du Chaos au Cosmos. C’est d’Hésiode que nous tenons le mythe de Prométhée et des origines de la technique. Et celui de Pandore « aux yeux de chouette », l’Eve des Grecs, la première des femmes, lancée par Zeus dans une humanité désormais sexuée et séparée des dieux, où les mortels doivent s’accoupler pour engendrer. Mais Hésiode, quatre siècles avant Epicure, c’est déjà le penseur de la justice, confondue avec la justesse, la mesure. Mortels, apprenons à cultiver notre jardin et notre auto-suffisance, et n’envions ni les rois, ni les dieux. 

Hésiode
(VIIIe siècle-VIIe siècle av. J-C)

Vingt-huit siècles plus tard, Castoriadis (1922-1997) renoue avec cette pensée de l’autonomie et récuse avec Ellul (1912-1994), la prétendue « neutralité de la technique ». Il n’existe pas, nous rappelle-t-il, d’épistémé ou de tekné, de science ou d’expertise, en matière politique, mais uniquement des opinions, des doxa. Et c’est donc aux citoyens, égaux en droits et en participation effective à l’ecclésia, l’assemblée du peuple, de délibérer et de décider collectivement. Et non pas aux technocrates du Conseil scientifique, ni à leurs pareils du gouvernement dont l’élection de pure forme ne sert qu’à sauver une représentation de démocratie, justement nommée « démocratie représentative ».

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Cornelius Castoriadis, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Cornelius Castoriadis
(1922-1997)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 25 janvier 2021

On entend gronder Cornelius Castoriadis :

« Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche (…) Or cela, évidemment, c’est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est l’imaginaire de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote : une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre… c’est cela qu’il faut détruire. » (Cf. Post-scriptum sur l’insignifiance)

C’était en 1996, quelques mois avant la mort de cet intellectuel au savoir encyclopédique, philosophe, mathématicien, historien, économiste, psychanalyste. Un intellectuel militant qui a théorisé jusqu’à son dernier souffle la transformation révolutionnaire de la société. Au fil d’une odyssée dans les courants d’extrême gauche, faite d’engagements, de ruptures et de révisions, qui donnent à son œuvre sa dimension buissonnante.

Théoricien politique, Castoriadis le devient très jeune. Né à Constantinople en 1922, il arrive à Athènes à l’âge de trois mois, sa famille ayant fui la mainmise turque sur l’Asie mineure, où se trouve alors l’armée grecque. Le jeune Castoriadis passe son enfance dans une Athènes encore limpide et indemne du trafic automobile. Le paysage radieux et la sociabilité ordinaire imprègnent l’enfant d’un attachement sensuel à la vie. Pour le reste, une excellente éducation bourgeoise comme on en souhaite à tous les enfants de prolétaires : sa mère, douée pour le piano, lui transmet son amour de la musique ; son père, francophile, anticlérical, antiroyaliste, lui fait très tôt réciter les grands poèmes de la langue française et le texte de L’Apologie de Socrate, par Platon. Entre 12 et 14 ans, sa gouvernante lui fait découvrir les philosophes (Platon, Spinoza, Kant). Lejeune bourgeois plonge dans Marx, avant même de débuter ses études. Encore au lycée, en 1937, il adhère aux Jeunesses communistes grecques. La Grèce subit la dictature de Ioannis Metaxas, allié naturel de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Inscrit à la faculté en droit, sciences économiques et politiques, Castoriadis est arrêté en 1939, mais vite relâché. Il rompt avec le Parti communiste qui, face à l’occupant allemand, défend une « ligne chauvine ». Le jeune « internationaliste » (plutôt antinationaliste) s’en sépare avec d’autres étudiants pour créer une organisation clandestine. Face au PC qui recrute en masse, à la faveur de la lutte contre l’occupant, Castoriadis s’engage dans l’aile la plus à gauche du parti trotskiste grec, sous la houlette du charismatique Spiros Stinas, décrit dans ses mémoires comme un héros et saint laïc, persécuté presque toute sa vie. Jusqu’à la fin 1945, notre auteur milite dans cette organisation, pris entre le marteau du stalinisme et l’enclume du fascisme. C’est alors qu’il se présente à un concours de l’école française d’Athènes pour des bourses d’études supérieures post-doctorales en France. Il bénéficie ainsi d’une aide pour effectuer une thèse de philosophie. Avec d’autres étudiants, il est exfiltré en bateau en décembre 1945, et rejoint Paris via l’Italie et la Suisse. Continuer la lecture »

Pierre Madelin, « Faut-il en finir avec la civilisation ? »

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Pierre Madelin

Faut-il en finir avec la civilisation ?
(Primitivisme et effondrement, éd. Ecosociété, 2020)

Conclusion

À bien des égards, et aussi provocateur cela puisse-t-il paraître de qualifier ainsi une sensibilité qui ne cesse d’affirmer son hostilité vis-à-vis du monde moderne, rien n’est plus moderne que le primitivisme. Au mépris de connaissances archéologiques et ethnographiques toujours plus nombreuses qui démentent certaines de ses thèses les plus essentielles, celui-ci attribue en effet aux chasseurs-cueilleurs toutes les valeurs et tous les idéaux que notre société ne cesse de proclamer et de promettre sans jamais parvenir à les réaliser pleinement : la liberté et l’égalité, l’abondance et l’harmonie avec la nature, la parité entre les hommes et les femmes, le temps libre ou encore la non-violence. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les théories primitivistes les plus sophistiquées aient été élaborées à partir des années 1960-1970, à un moment où l’Occident est entré dans une période de « panne eschatologique » (1) sans précédent, les promesses de la modernité industrielle s’effondrant de toutes parts, aussi bien dans les pays libéraux de l’Ouest que dans les nations du bloc socialiste. D’une certaine façon, le primitivisme est le fruit de cette panne eschatologique. Utopiste déçu, persuadé que ses idéaux ne pourront se réaliser dans un futur proche au sein de sa propre société, l’idéologue primitiviste les projette dans un passé lointain et inaccessible qui est en quelque sorte le reflet de leur apparente inaccessibilité dans notre présent. Et à défaut de pouvoir miser sur la transformation sociale qu’il appelle de ses vœux, il s’en remet assez naturellement à une forme d’individualisme mystique ; il cherche dans la nature sauvage une échappatoire à l’histoire et à ses insolubles contradictions, une plénitude et une perfection que la société ne peut pas lui offrir.

Si j’ai néanmoins jugé utile de rédiger ce petit livre sur les théories primitivistes, c’est non seulement parce qu’elles jouissent malgré tout d’un certain crédit, mais aussi et peut-être surtout parce qu’elles posent des questions cruciales, intellectuellement et politiquement très stimulantes, aussi imparfaites et critiquables soient les réponses qu’elles leur apportent. Leur radicalité stimule la radicalité de tous ceux qui s’y intéressent, car elle les pousse, eux aussi, à se demander quelle est la racine historique et anthropologique des désastres socioécologiques auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, quand bien même ce serait pour en tirer des conclusions divergentes. Continuer la lecture »

Lewis Mumford, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 janvier 2021

On ne va pas faire de « contrôle des connaissances », mais normalement, lecteurs, vous en savez déjà long sur Lewis Mumford (1895-1990), l’auteur de Technique et civilisation (1934), et du Mythe de la Machine (2 vol. 1966, 1970, 2019 aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances), et sinon reportez-vous à l’entretien avec Annie Gouilleux, sa traductrice, que nous avons publié en 2019 (ici).

Ce qui nous intéresse chez Mumford, c’est l’usage des mots machine (et mégamachine) comme métaphore de l’organisation sociale composée d’organes humains, de même qu’un orgue est composé d’outils, qui lui permettent de travailler : erg– énergie, ergonomie, etc. L’organisation, la machine, comme moyen de la puissance, suivant l’étymologie grecque de mêkhané, moyen/machine. La discipline, « force des armées », et l’union « qui fait la force », optimisant l’efficacité et la puissance des forces militantes et militaires. Cette machine, on la voit émerger des cités du IVe millénaire avant J.-C. (Cf. L. Mumford, La Cité à travers l’histoire, 1961), de leurs édifices gigantesques, dont la construction exige l’organisation (la « coordination » disent les marxistes), d’une main d’œuvre pléthorique. Et pour finir, cette machine humaine, invincible combinaison d’union et de discipline, réalise tout simplement l’organisation de Saint-Simon (1760-1825), le théoricien fondateur de l’industrialisme (Cf. LOrganisateur, 1819), elle-même extrapolée de l’organisme humain. Org– = outil + énergie = travail (work) (Dictionnaire étymologique). Vous voyez comme on se retrouve, et qu’on ne vous fait pas lire pour rien.

Mais, avions-nous demandé à Annie Gouilleux, de quels maîtres, de quels penseurs, Lewis Mumford tirait-il son inspiration, ses pistes et son goût de l’enquête ? – Car seuls les ignorants n’ont eu ni maître ni modèle. Et bien, surtout Patrick Geddes, nous dit Annie, « un néo-lamarckien qui a coécrit Evolution avec J. Arthur Thompson dans la section de biologie de la bibliothèque du City College. » Mais aussi un botaniste qui s’intéresse à la biologie, à l’agencement des villes et à la sociologie. Qui possède une culture encyclopédique sur les religions et les cultures orientales, sur l’économie, sur l’anthropologie et la paléontologie. Car, selon Geddes, il est impossible de comprendre un organisme vivant sans tenir compte de la totalité de son environnement. « La philosophie de Patrick Geddes, dit Lewis Mumford, m’a évité de devenir un spécialiste borgne […], elle m’a donné l’assurance dont j’avais besoin pour devenir généraliste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à rassembler d’une manière plus intelligible tout le savoir que le spécialiste, par sa concentration poussée à l’extrême avait enfermé dans des compartiments étanches. » Selon les propres mots de Mumford, Geddes devient son maître et un peu le père qu’il ne connaît pas. Malgré des relations parfois orageuses, ils correspondent jusqu’à la mort de Geddes en 1932. La devise de Geddes, vivendo discimus (nous apprenons en vivant) devient celle de Lewis Mumford entre 1914 et 1924, lorsqu’il exerce de petits emplois tout en poursuivant ses études. Continuer la lecture »

Patrick Geddes, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Patrick Geddes
(1854-1932)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 janvier 2021

 

Dans le quartier historique d’Édimbourg s’élève un bâtiment carré, haut de vingt-cinq à trente mètres, qui domine la cité et offre au regard un panorama circulaire. On y entre comme on s’ouvre au monde, entre une mappemonde au dix-millionième et un buste de Pallas. Des peintures, des cartes murales et horizontales, des exhibitions d’artefacts nationaux accompagnent le visiteur. Puis, d’étages en étages, on étudie l’Europe, les arcanes linguistiques de l’Empire britannique, puis l’Écosse, la ville d’Édimbourg, jusqu’à une petite tour où se situe la Chambre noire (caméra obscura). Dans cette dernière salle, un vaste appareil photographique projette sur un écran horizontal peint en blanc de multiples images de la ville recueillies à l’extérieur. Telle est l’Outlook Tower (la tour d’observation), pensée et réinventée par le naturaliste et géographe écossais Patrick Geddes. Ce point d’observation unique, musée géographique exaltant l’identité celte dans ses rapports avec la nature et le monde, condense les principes éducatifs, architecturaux et politiques de ce savant généraliste. Un honnête homme à l’époque des débuts de la spécialisation.

À la fin du XIXe siècle, au Royaume-Uni, le fonctionnement des vieilles universités de Cambridge et d’Oxford, fondées sur la collégialité, est contesté. Des réformateurs cherchent à implanter le modèle de l’université divisée en départements contrôlés par des spécialistes. Lesquels feront cours à de futurs spécialistes, et ainsi de suite. Geddes, quant à lui, est certes un « positiviste », disciple d’Auguste Comte. Autrement dit un esprit qui assigne à la science la tâche de voir pour prévoir, en substituant à la question « pourquoi ? » la question « comment ? ». Positiviste, donc, mais d’une espèce démocratique. Le savoir scientifique doit valoir pour tous. Chaque étudiant, et plus encore chaque adulte, doit être capable d’analyser et de comprendre scientifiquement son expérience personnelle. Geddes s’initie aux sciences de la nature, botanique et biologie, sous la férule des plus grands de son époque, notamment Thomas Henry Huxley, ci-devant « bouledogue » de Darwin ; celui qu’on lâche dès que les prêtres s’enflamment contre la découverte de notre parenté simiesque. Si l’on croit, du moins, que l’on doit cette découverte à Darwin, suivant la légende répandue par ses disciples. Thomas Henry Huxley est le grand-père de Julian, théoricien de l’eugénisme et inventeur du terme « transhumanisme » , et de son frère Aldous, l’auteur du Meilleur des mondes.

Mais Geddes refuse de s’enfermer dans une spécialisation. En 1880, après avoir étudié la biologie à Londres, en France et tenté une expédition au Mexique, il se fixe à Édimbourg où son intérêt bascule vers la réforme sociale et la réflexion sur l’évolution des grandes villes industrielles. Dans un monde de plus en plus cloisonné, Geddes détonne. Lui qui refuse le principe des évaluations et des examens, il cherche sans cesse à établir les relations réciproques entre les diverses branches du savoir, au bénéfice de la vie. Les livres sont choses précieuses. Mais avant tout, « nous apprenons en vivant », avance-t-il. Et de montrer l’exemple en multipliant les initiatives éducatives en tout genre et les projets de réforme urbaine et civique, aux quatre coins du monde, tels les plans de l’université hébraïque de Jérusalem et de la ville de Tel-Aviv. Continuer la lecture »

Cornelius Castoriadis, « L’individu privatisé »

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Cornelius Castoriadis
L’individu privatisé

Publié dans Le Monde diplomatique de février 1997

 

La philosophie n’est pas philosophie si elle n’exprime pas une pensée autonome. Que signifie « autonome » ? Cela veut dire autosnomos, « qui se donne à soi-même sa loi ». En philosophie, c’est clair : se donner à soi-même sa loi, cela veut dire qu’on pose des questions et qu’on n’accepte aucune autorité. Pas même l’autorité de sa propre pensée antérieure.

C’est là d’ailleurs que le bât blesse un peu, parce que les philosophes, presque toujours, construisent des systèmes fermés comme des œufs (voir Spinoza, voir surtout Hegel, et même quelque peu Aristote), ou restent attachés à certaines formes qu’ils ont créées et n’arrivent pas à les remettre en question. Il y a peu d’exemples du contraire. Platon en est un. Freud en est un autre dans le domaine de la psychanalyse, bien qu’il n’ait pas été philosophe.

L’autonomie, dans le domaine de la pensée, c’est l’interrogation illimitée ; qui ne s’arrête devant rien et qui se remet elle-même constamment en cause. Cette interrogation n’est pas une interrogation vide ; une interrogation vide ne signifie rien. Pour avoir une interrogation qui fait sens, il faut déjà qu’on ait posé comme provisoirement incontestables un certain nombre de termes. Autrement il reste un simple point d’interrogation, et pas une interrogation philosophique. L’interrogation philosophique est articulée, quitte à revenir sur les termes à partir desquels elle a été articulée.

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2021

Voeux AB 2021

Bernard Charbonneau : « Le Monde » diffuse de fausses informations

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Bernard Charbonneau : Le Monde diffuse de fausses informations

 

Bernard Charbonneau (Bordeaux, 1910 – Saint-Palais, 1996) n’a pas eu souvent les honneurs du Monde, lui qui fut durant la plus grande partie de sa vie occulté, sinon méprisé, par la presse et l’édition de son pays. Mais il est des hommages posthumes dont il se serait bien passé.

Un certain Luc Chatel (rien à voir avec le politicard sarkozyste, même s’il s’est servi de cette homonymie pour monter un canular douteux) signe le 20 décembre 2020 dans le journal officiel de la technocratie un article intitulé « Comment le christianisme influence l’écologie politique » où notre libertaire gascon est par deux fois qualifié de « théologien protestant ». « Théologien protestant » ! On entend d’ici trembler sous ses vociférations la pierre tombale du Boucau où Charbonneau est inhumé aux côtés de sa femme Henriette. Comment peut-on écrire et publier de telles contre-vérités ? Est-ce la paresse et l’incompétence d’un journaliste, un nouveau canular ou bien une de ces diffamations dont Le Monde s’est déjà rendu coupable par le passé[1] ?

Il aurait pourtant suffi aux Décodeurs, la cellule de « vérification des faits » du Monde, d’ouvrir n’importe lequel des ouvrages de Bernard Charbonneau ou de faire la moindre recherche pour apprendre que ce libre penseur n’avait rien d’un « théologien » – pas plus que d’un « protestant » d’ailleurs puisqu’il fut baptisé et reçut une vague éducation catholique jusqu’à sa communion solennelle.

Son ami Jacques Ellul qui, lui, était croyant, s’en désolait :
« Nous avons vécu à la fois dans une très grande proximité d’idées et dans une perpétuelle confrontation ; car il était non chrétien et même assez violemment antichrétien. Ce qu’il ne supporte pas chez les chrétiens, c’est d’avoir trahi, en tout, ce que Jésus a porté sur la terre. Ainsi, à chacune de nos rencontres j’ai eu à subir un procès des chrétiens. Il montre toujours une extrême violence à l’égard des chrétiens, d’autant plus grande qu’il a parfaitement compris ce qu’aurait dû être le christianisme, ce qu’auraient dû vivre les chrétiens [2]. »

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Miguel Amorós, « La nouvelle anormalité »

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Miguel Amorós
La nouvelle anormalité

Publié le 14 novembre 2020 sur kaosenlared

Traduit du castillan par Michel Gomez

La catastrophe n’est pas seulement la promesse du malheur annoncé par la civilisation industrielle; elle est déjà notre présent immédiat, ce que confirme l’alarmisme des experts devant la possibilité annoncée aux quatre vents d’un effondrement du système de santé. En décrétant la fin du premier confinement, les gouvernants ont essayé d’éviter l’aggravation de la crise économique. Cependant, l’urgente nécessité qu’il y avait à sortir l’économie d’une forme de restriction peu propice à la consommation a conduit au contraire : les résurgences du virus n’ont pas tardé à venir, ou du moins c’est ce que disent les statistiques des études scientifiques officialisées. Comme le laissent, malgré tout, entrevoir les médias de désinformation, la gestion de la pandémie a été humainement désastreuse. Pour qu’il en soit autrement, il eût fallu sortir de la logique et du formatage technocratiques et s’intéresser plus aux humains qu’à leur fonction consumériste: une société de consommation ne peut se développer avec une économie semi-paralysée, elle doit donc impérativement s’occuper de ses consommateurs. Leur degré de disponibilité pour le travail et la dépense, c’est-à-dire ce que sous le capitalisme l’on appelle la santé, doit être satisfaisant. Plus clairement, faute de pouvoir faire, visiblement, un pas en avant supplémentaire dans le renforcement du contrôle social, les dirigeants ont choisi le pas de côté: ils ont décrété un nouvel état d’ alerte, conservant ainsi les dispositions coercitives antérieures, afin de pouvoir relancer les activités économiques tout en les encadrant de restrictions inutiles sur ce qui serait « non essentiel », de couvre-feux et de confinements à la carte. Il n’est pas certain que nous soyons face à une « deuxième vague », mais ce qui est certain c’est que nous sommes face à un coup d’État mou. Cependant, un second chapitre s’ouvre dans l’implantation d’une dictature sanitaire destinée à perdurer par la voie de l’état d’exception. L’oiseau du développement couve l’œuf de la tyrannie à l’aide du virus médiatique.

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Enrique Escobar, Castoriadis et Ellul

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Enrique Escobar
Castoriadis et Ellul

(Extraits de la préface à 
Cornelius Castoriadis. Écologie et politique,
suivis de quelques lettres)

[…] Nous aurions aimé consacrer un chapitre substantiel dans ce volume aux rapports entre Cornelius Castoriadis et Jacques Ellul, par le biais surtout de leur correspondance. Nous avons dû nous contenter finalement d’en publier un bref échantillon, trop de documents manquant pour l’instant. Le traitement du thème de la technique chez les deux auteurs – les proximités et les divergences – fournit néanmoins une bonne introduction à ceux de notre première partie, « Écologie et politique » (1). Les rapports entre Castoriadis et Ellul, rapports parfois directs mais surtout indirects, par lectures interposées, se sont étendus sur des décennies (2). Ils ont abouti à une proximité considérable – qui était là dès le départ, à certains égards – sur des points importants, qu’il s’agisse de la question de la technique ou de celle du totalitarisme. Mais s’il y a bien proximité, les différences d’approche, voire les divergences, sont suffisamment intéressantes pour que quelques commentaires ne soient pas superflus.

La question des influences laisse un peu perplexe le lecteur qui se plonge non seulement dans les échanges épistolaires mais aussi dans les textes. Ellul parle bien dans ses lettres du rôle qu’aurait joué pour lui la lecture de S. ou B. (« moi aussi j’ai été frappé par notre rencontre (qui date pour moi de Socialisme ou Barbarie) » (3). Mais que cette lecture ait laissé des traces très fortes à cette époque, il est permis d’en douter, si l’on lit attentivement ce qu’écrit Ellul dans les années cinquante et que parfois Castoriadis n’aurait sans doute pas signé.

À quel point La Technique ou l’enjeu du siècle (1954) est un livre remarquable (4), le lecteur d’aujourd’hui est plus à même que celui d’alors de s’en apercevoir (encore que le silence obstiné pendant si longtemps sur l’ouvrage en dise long sur la période). Quel que soit le travail fourni pour tirer tout ce qui pouvait l’être de la documentation de l’époque – et pour qui connaît un peu l’« état de la question » au début des années 50, qu’il s’agisse d’organisation ou de technique au sens étroit, il est évident que ce travail a été considérable (5) –, ce n’est certainement pas d’un point de vue systématique ou « sociologique » qu’on peut parler de réussite. il y a sans doute trop de raccourcis ou d’extrapolations abusives dans l’ouvrage. Mais il y a là, oui, l’œuvre d’un visionnaire : les (véritables) « preuves » de ce qu’il avançait, celles que le « scientifique » aurait cherchées, n’existaient pas alors ; mais ce qu’il avançait est bien souvent là, maintenant, sous nos yeux. Ajoutons qu’on y trouve une intuition essentielle – même si, bien entendu, l’on peut mettre des bémols, tenir compte des retards ou des inversions de tendance en ce qui concerne la réalisation concrète de la chose, du point de vue sociologique et historique : de plus en plus, les organes de gouvernement sont transformés par les moyens (les « techniques ») qu’ils utilisent – question dont l’importance politique est capitale.

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François Bérard, Castoriadis et la technique

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François Bérard
Castoriadis et la technique

Mis en ligne par Lieux communs le 1er mars 2019

Conférence, de date et de lieu inconnus, de François Bérard, auteur de « Réflexions sur l’autonomie de la technique. Autour de la triade nature-technique-société chez Cornelius Castoriadis ». (Mémoire de maîtrise de philosophie sous la direction de Sophie Poirot-Delpech. Université de Paris-I Panthéon-Sorbonne, 2004. 121 pages)

Castoriadis est difficilement classable dans une discipline. Il parle de philosophie, d’histoire, d’anthropologie, de logique, de mathématique, de psychanalyse, etc. Nous l’envisagerons comme un penseur à la jointure de multiples disciplines, pour lequel la question de ce qu’il fait précisément ne se pose pas vraiment. C’est un penseur de la modernité. Pour lui, celle-ci est inséparable de la technique, qui en constitue une dimension centrale et particulièrement structurante. Castoriadis souhaite en finir avec le mythe du progrès et d’une technique qui se développerait d’elle-même, tel un processus inéluctable. Selon lui, l’enjeu est vital : la technologie occidentale détruit le monde et domine nos vies, nos institutions, nous enlevant la capacité d’être les maîtres de notre propre devenir. Je vais tenter ici de vous introduire cet auteur en prenant l’entrée de la technique – qui n’est pas la moindre des entrées. Mais avant de penser la technique dans la modernité, ce qui est notre principal enjeu, il nous faut passer par les détours qui sont les siens. Ce « détour » est celui de la différence et du décentrement. Il s’agira par là de comprendre que notre institution de la technique et de son rôle n’est qu’une institution particulière et qu’elle ne peut être érigée en modèle.

Je ne souhaite pas faire un exposé au sens propre du terme : donner la thèse d’un auteur concernant un thème spécifique. J’essaierai plutôt, dans la mesure du possible, de montrer le chemin qui mène à ses hypothèses, de vous mettre dans le mouvement de ce faire pensant qui est le sien. Pour cela, il va falloir que nous nous interrogions sur le triptyque nature-technique-société qui est au cœur de sa réflexion. Si l’on pense ces trois termes comme des objets bien délimités et indépendants, nous arrivons, comme nous le verrons, à l’hypothèse d’une autonomie réelle de la technique, corrélative d’un grand rapport de l’homme à une nature objective. Il faut pourtant les penser dans leurs imbrications, dans leurs rapports sui generis : le « système castoriadien » nous montre à quel point il est difficile de penser une extériorité de la technique vis-à-vis du social. Mais, paradoxalement, nous avons bien affaire, aujourd’hui, à une certaine autonomie de la technique, autonomie qu’il faut comprendre comme une institution social-historique.

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D.H. Lawrence, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

 

Un peu par hasard, et pour donner de quoi lire au lecteur, nous avons pris le pli de grouper ces notices par diptyques. Ray Bradbury constituant l’exception – mais nous y avions joint l’une de ses nouvelles, à peu près inconnue. Dès le début ce fut aussi un jeu que d’assembler ces couples, en fonction de quelque ressemblance ou dissemblance, d’accord ou d’opposition, en laissant au lecteur le soin de discerner pourquoi diable nous avions réuni deux auteurs que rien ne semblait relier. Nous pourrions reconstituer ces paires de toute autre manière et non moins motivée. Nous pourrions publier des trios de notices, ou derechef, une seule à la fois, ou encore suivant un tout autre principe – vous verrez.

Pour Landauer et Lawrence, c’est facile : suivez la femme. Pas n’importe quelle femme ; Frieda von Richthofen. Mais qui est-ce ? Que vient-elle faire entre Lawrence et Landauer ? Le lien, lecteur, la liane. Le serpent du sexe, du sensible et de la sensualité, ramenant les hommes à leur « état primitif de fils du soleil » (A. R.). Pardon pour ces allitérations faciles, mais il faut bien qu’on se fasse plaisir, nous aussi.
Sinon nos deux auteurs pensent comme Flaubert : « J’appelle bourgeois, tout ce qui pense bassement. » C’est-à-dire que tous deux vomissent non seulement le capitalisme – c’est la moindre des choses – mais au-delà, l’industrialisme noirâtre, avec ses usines dont leurs camarades anarchistes et communistes rêvent de s’emparer, et cette répression des corps que l’on associe à l’époque dite « victorienne ». Ces deux solitaires, révoltés viscéraux, furent des éclaireurs de l’immense révolte sexuelle et naturienne qui advint des décennies après leurs morts prématurées. Et voilà pourquoi ils appartiennent à notre galerie d’anciens.

 

David Herbert Lawrence
(1885-1930)

 

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Gustav Landauer, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

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Gustav Landauer
(1870-1919)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

Né en 1870 à Karlsruhe, dans une famille de commerçants juifs, le philosophe, poète et anarchiste allemand Gustav Landauer fut révolutionnaire sa vie durant. Mais ni en raison d’une appartenance de classe, ni pour lutter avec acharnement pour sa subsistance. Au fil d’une scolarité exemplaire dans un lycée de l’Allemagne bismarckienne, il trompe l’ennui en dévorant Goethe, Hölderlin, puis, lors de ses études de philologie moderne, Schopenhauer, Nietzsche et Ibsen. Autrement dit les pourfendeurs des « philistins », ces individus bornés, aux préoccupations essentiellement matérielles, auxquels il oppose l’aspiration romantique. Le voici prêt, lui, l’intellectuel, à découvrir la littérature socialiste. Il n’est certes pas ouvriériste. Ce n’est pas le point de vue de classe qui le rapproche du socialisme, mais la critique de la mesquinerie bourgeoise ; de la glace qu’elle répand sur les relations humaines. Féru de littérature et de théâtre, il se lance dans toutes sortes d’initiatives culturelles. D’abord tenté par une carrière académique en philosophie, il y renonce pour exercer sa pensée au plus près de la réalité sociale, dans le but de la transformer culturellement. A 23 ans, les polices de l’empire le considèrent comme l’agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire en Allemagne. Il collabore à plusieurs journaux, participe à la fondation de théâtres populaires, essuie des peines de prison au tournant du siècle pour incitation à l’action révolutionnaire. Période frénétique et épuisante.

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Claude Helbling et Olivier Fressard, « Castoriadis vs Heidegger » (2)

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Extraits de l’œuvre de Cornelius Castoriadis sur la philosophie de Heidegger

(Extraits choisis par Claude Helbling)

Mis en ligne par Lieux communs le 4 décembre 2020

Pour le lecteur : les notes, ajouts et hésitations de Castoriadis dans ses écrits posthumes, ici uniquement des extraits des séminaires tenus à l’EHESS, sont entre crochets carrés, les notes des éditeurs des livres posthumes de Castoriadis sont entre crochets brisés, les notes de Castoriadis dans les livres édités de son vivant sont sans parenthèse ou autres symboles, et les mentions ajoutées par nous dans ces notes, dans la présente édition, sont entre parenthèses.

1) Extrait du livre Sujet et vérité dans le monde social-historique. Séminaires 1986-1987.  La création humaine I, Éditions du Seuil, 2002, (sigle : SV), (pages 261-278 : fin du séminaire du 29 avril 1987, intitulé :  « La vérité dans l’effectivité social-historique », paru aussi dans Les Temps modernes n° 609, juin-juillet-août 2000, p. 41-70),  portant sur la « fin de la philosophie ».

« D’autre part, dire que nous prenons le domaine humain, à la fois psychique et social-historique, comme paradigme d’être signifie tout autre chose que ce que disait Heidegger en 1927, au point de départ d’Être et Temps, lorsqu’il parlait de l’homme comme cet étant particulier pour lequel la question est celle de l’Être 1. Le Dasein de Heidegger, comme cela est manifeste à la lecture d’Être et Temps, non seulement n’est rien d’autre que l’être humain « anthropologique » (les cris contre l’ « anthropologie » n’y changent rien, pas plus que ce monument de mauvaise foi philosophique qu’est la Lettre sur l’humanisme), mais cette anthropologie est prise avec son contenu le plus traditionnel : cet « étant » qui vit dans le souci, qui a un langage, des Stimmungen, qui a affaire avec des outils et fait face à des « choses » n’est rien d’autre que l’ « individu » de la mythologie philosophique séculaire, mieux même : l’homme de la rue. Son « espace » ontologique, c’est la Lebenswelt, le monde de la vie de Husserl, monde humain de vie humaine bien entendu – le même que celui auquel fait face et appartient le sujet (connaissant, éthique, esthétique) de Kant. Dans cette Lebenswelt se trouve un individu vivant, parlant, « conscient », agissant, produisant, maniant des outils, sachant plus ou moins qu’il doit mourir, etc. Mais nous savons que cet individu, qu’on l’appelle Dasein ou comme on voudra, n’est à proprement parler que quelque chose de second et de dérivé, un coproduit de la psyché et de l’institution telle que cette dernière est chaque fois créée par le champ social-historique. De même que nous savons que la Lebenswelt, le monde de la vie, n’est pas donné biologiquement ou transcendantalement, n’est ni « naturel » ni « transhistorique », mais est création social-historique et chaque fois création social-historique particulière. Ce Dasein, du reste, ne saurait être défini comme l’étant pour lequel, dans la question de l’être, il y va de son propre être, qu’en excluant de l’humanité tout ce qui est antérieur à la Grèce et ne « descend » pas d’elle (ou, solution plus improbable, en attribuant une ontologie explicitement philosophique aux Aranda et aux Bororos). Soit dit par parenthèse, c’est là, beaucoup plus que dans le Discours de rectorat et les quelques âneries politiques de l’Introduction à la métaphysique 2, que se trouve le véritable « nazisme », plus exactement la Wahlverwandtschaft, l’affinité élective entre Heidegger et l’esprit nazi : dans l’exclusion de l’humanité véritable de ce qui est « en dehors » de la Grèce3 et de son influence, et dans la présentation monstrueusement unilatérale et déformante donnée de la Grèce, où la création et l’existence de la démocratie sont complètement ignorées et la polis n’est mentionnée qu’en passant4. Prendre le domaine humain, psychique et social-historique, comme paradigme d’être signifie d’abord et avant tout y voir un type d’être échappant aux déterminations qui, traditionnellement, constituent et en même temps recouvrent l’étant pour la philosophie et par là impriment un biais irréparable à son abord de l’ontologie. C’est y détecter le surgissement de déterminations autres. C’est, enfin, mettre au centre de la réflexion cet étant particulier qui, par son existence même, soulève des questions concernant l’être, lesquelles n’auraient jamais pu et dû être autrement soulevées. Par exemple, la question : comment doit être l’être pour qu’il y ait des étants effectifs pour lesquels une question de la vérité se pose ? Ou : comment doit être l’être pour qu’il y ait des étants effectifs pour lesquels il y a du beau ? Et – dimension historique – que sommes-nous obligés de penser de l’être lorsque nous voyons, par expérience de première main, des étants particuliers tels que les êtres humains avec leur psychisme, ou tels que les sociétés avec leur histoire, c’est-à-dire lorsque nous avons l’expérience de première main d’étants qui sont autocréés, donc de l’être comme autocréation. Déjà cela fait éclater les cadres de l’ontologie traditionnelle, pour laquelle l’être ne peut qu’être déterminé une fois pour toutes, pour laquelle donc la question de la création ne peut absolument pas être posée. Et nous voyons que la caractérisation de l’être humain – du Dasein – en tant qu’étant concerné par la question de l’être concerne elle-même une création, et relativement tardive, d’un domaine humain. Continuer la lecture »

Claude Helbling et Olivier Fressard, « Castoriadis vs Heidegger » (1)

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Claude Helbling et Olivier Fressard

Castoriadis contra Heidegger (1)

Mis en ligne par Lieux communs le 26 novembre 2020

« C’est l’activité humaine qui a engendré l’exigence d’une vérité brisant les murs des représentations de la tribu chaque fois instituées » (1)

Cornelius Castoriadis est né le 11 mars 1922 à Constantinople. Il grandit à Athènes et y fait des études de droit, d’économie et de philosophie. Précocement engagé en politique, il adhère en 1937 à l’organisation illégale des Jeunesses communistes sous la dictature de Metaxás, puis, en 1942, à une organisation trotskiste. En décembre 1945, bénéficiaire d’une bourse française, il embarque, avec 125 compatriotes, à bord du navire Mataroa pour Paris. En 1946, il fonde avec Claude Lefort une tendance de gauche du PCI, qui rompt avec le trotskisme en 1948, pour se constituer en groupe autonome sous le nom de Socialisme ou Barbarie, éponyme d’une revue qui paraît de 1949 jusqu’à 1965. Castoriadis, qui ne sera naturalisé français qu’en 1970, y écrit alors sous divers pseudonymes. Le groupe se dissout en 1967. Par ailleurs, Castoriadis sera économiste à l’OECE de 1948 à 1960, puis à l’OCDE de 1960 à 1970, et trois ans après sa démission de l’OCDE, sitôt sa naturalisation obtenue, deviendra psychanalyste à partir de 1973. Élu directeur d’études à l’EHESS en 1979, il y tient des séminaires de 1980 à 1995, sous le thème général : « Institution de la société et création historique ». Il est décédé à Paris le 26 décembre 1997 à l’âge de 75 ans.

La pensée de Castoriadis se présente sous deux aspects principaux étroitement solidaires, l’un politique, l’autre philosophique. Il décrit son itinéraire intellectuel de la manière suivante : « J’ai été subjugué par la philosophie dès que je l’ai connue, à treize ans. […]. Puis, en même temps que Marx, étaient venus Kant, Platon, Cohen, Natorp, Rickert, Lask, Husserl, Aristote, Hegel, Max Weber, à peu près dans cet ordre. Depuis, je n’ai jamais cessé de m’en préoccuper. Je suis venu à Paris en 1945 pour faire une thèse de doctorat de philosophie, dont le thème était que tout ordre philosophique rationnel aboutit, de son propre point de vue, à des apories et à des impasses. Mais, dès 1942, la politique s’était avérée trop absorbante et j’ai toujours voulu mener l’activité et la réflexion politiques sans y mêler directement la philosophie au sens propre du terme. C’est comme idées politiques, non pas philosophiques, qu’apparaissent dans mes écrits l’autonomie, la créativité des masses, ce que j’aurais appelé aujourd’hui l’irruption de l’imaginaire instituant dans et par l’activité d’un collectif anonyme. […] C’est à partir d’une réflexion sur l’économie contemporaine, d’une critique immanente de son économie et de sa vue de la société et de l’histoire, non pas comme métaphysicien, que Marx est critiqué, puis mis à distance. Et c’est à partir d’une réflexion sur l’histoire et des diverses formes de société que son système est finalement rejeté, et l’idée de l’institution imaginaire de la société atteinte. Alors seulement […] la jonction s’opère avec la philosophie proprement dite et son histoire, l’appartenance de Marx à la métaphysique rationaliste est décrite, certaines prémices de l’idée d’imagination dans l’idéalisme allemand sont retrouvées. […]. Ce n’est qu’après […] l’arrêt de la publication de Socialisme ou Barbarie, que le travail philosophique commence à absorber la meilleure partie de mon temps libre […]. Mais ce travail est tout autant, sinon davantage, préoccupation avec les présupposés, les implications, le sens philosophique des sciences, de la psychanalyse, de la société et de l’histoire, que réflexion sur les grands textes du passé. » (2) Au plan politique, Castoriadis se préoccupe d’élucider et de préciser les conditions de possibilité de ce qu’il nomme « le projet d’autonomie » collective et individuelle. Au plan philosophique, il développe une ontologie du mode d’être propre au social-historique, qui est, pour lui, paradigme de l’ensemble des questions philosophiques, celles du temps présent comme celles héritées de la tradition. On ne pourrait mieux résumer la pensée et l’action de Castoriadis qu’en rappelant ce qu’il écrivait dans l’important article récapitulatif intitulé « Fait et à faire » (3) : Continuer la lecture »

Jean-Luc Debry, « Bienvenue dans le désert du réel »

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Jean-Luc Debry
Bienvenue dans le désert du réel
– Du complotisme et de ses ressorts –

Mis en ligne le 23 novembre 2020 sur le site A contretemps

En ces temps de storytelling, il n’y a pas de vérité. Il n’y a plus de réalité. Juste des récits qui s’en inspirent, l’expliquent… ou la masquent, l’édulcorent, la travestissent et la relativisent – car au bout du compte tous les récits, dit-on, se valent. Tous les récits comme toutes les paroles sont mis sur un pied d’égalité. Il n’y a désormais que des fictions plus ou moins « réalistes », plus ou moins bien ficelées. Les réalisateurs de Matrix (1999), les frères Wachowski [devenus soeurs depuis] ont déclaré s’être inspirés de la pensée de Baudrillard (1). « Le simulacre est vrai », écrivait ainsi le philosophe. La simulation du réel importe plus que le réel à propos duquel nous ignorons s’il existe vraiment hors de toute fiction. C’est, au fond, la véracité fictionnelle du récit qui importe plus que sa « réalité ». Si c’est probable, c’est possible et, si c’est possible, c’est donc que c’est vrai. Forme moderne du syllogisme. On pourrait paraphraser Balzac en adaptant à cette inclination la formule suivante tirée de Madame Firmiani (dans La Comédie humaine, 1832) : « des syllogismes complaisants aux erreurs de la conscience ». La fiction possiblement crédible est comme qui dirait « son produit ».

Les plateaux de télévision sont devenus le lieu d’un spectacle permanent (regardez comme je suis malin et sage), une scène sur laquelle un quarteron de spécialistes vont de chaîne en chaîne, d’émission en émission, d’éditorial en éditorial dans les grands groupes de presse, toujours les mêmes, répétant inlassablement les mêmes banalités, propos de comptoirs assénés sur le ton du gars instruit d’un secret qu’il aurait enfermé dans le tiroir de son bureau dont il garderait jalousement la clé. Leurs péroraisons visent à « édifier les masses ». Et surtout, ils nous font la grâce de nous expliquer ce qui nous arrive et la manière dont il faut le « comprendre »… « bon gré mal gré ». En donnant l’impression de former un groupe d’amis qui s’auto-congratulent, d’une corporation forte de la solidarité qui unit ses membres, d’un entre-soi d’experts affinitaires qui jouent aux malins et se gaussent des « pauv’cons » – notamment lorsqu’ils stigmatisent « les gilets jaunes » -, ils nous rendent passifs, consommateurs d’un spectacle dont ils maîtrisent les arcanes. Ils nous désarment. Ils soulignent tragiquement notre impuissance.

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Samuel Butler, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Samuel Butler (1835-1902) et John Brunner (1934-1995). Deux Anglais nés à un siècle de distance et qui tous deux ont hissé la critique de la Machine, de la Mégamachine comme dirait Lewis Mumford – machinisme, machinistes, machination de l’homme et du monde – au rang de chefs-d’œuvre romanesques. Le premier, contemporain de Darwin, s’est colleté avec la théorie de l’évolution, l’a explorée, en a tiré des conséquences sinistres pour l’espèce humaine, bien avant les eugénistes, alias « transhumanistes » actuels et a fini par répudier le « darwinisme technologique (et social) », comme son auteur lui-même. Les Êtres vivants ne sont pas des machines (B. Louart). Ainsi, faut-il considérer « chacun des atomes de l’univers comme vivant, capable de sentir et de se souvenir, quoique dans une humble mesure. La vie doit être éternelle, comme l’est la matière, et la vie et la matière doivent être jointes indissolublement ainsi que le corps et l’âme » (Unconscious Memory).

Quant au second, John Brunner, faut-il se réjouir qu’il nous ait donné, voici un demi-siècle de cela, des romans aussi passionnants et prescients que Tous à Zanzibar, L’orbite déchiquetée, Le troupeau aveugle, Sur l’onde de choc, ou se révolter qu’il nous ait distraits avec ses terribles fictions devenues nos réalités d’aujourd’hui ? Hmm. Ce serait un sujet si l’on faisait encore des dissertations au lycée, comme dans ces années 70 où Brunner publiait ses romans dévorés par la jeunesse rock, hippie, gauchiste, underground, etc. Mais comme on n’en fait plus, lisez donc les notices du professeur Garcia pour vous faire une idée. Continuer la lecture »

John Brunner, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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John Brunner
(1934-1995)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 18 novembre 2020

C’est tout jeune lecteur que John Brunner dévore, à l’âge de six ans, un volume de La guerre des mondes, de H. G. Wells, égaré dans sa chambre d’enfant. Une vocation est née. Trois ans plus tard, il échafaude des récits autour d’un curieux personnage nommé « Gloop ». Un nom d’extraterrestre, qui évoque les invasions martiennes, les voyages intergalactiques, les vaisseaux spatiaux et les communications à la vitesse de la lumière. Certes, l’œuvre prolifique de Brunner, qui écrivait aussi pour gagner sa croûte, a sacrifié aux exigences standard de la littérature de genre, dans la veine des space operas.

Cependant, l’écrivain est aussi l’auteur d’une tétralogie publiée à la charnière des années 1960-1970. Avec Tous à Zanzibar (1968), L’orbite déchiquetée (1969) et Le troupeau aveugle (1972) – et dans une moindre mesure Sur l’onde de choc (1975) –, Brunner a non seulement obtenu de prestigieuses récompenses auprès de la critique spécialisée, mais encore façonné quatre œuvres dotées d’une puissance interprétative incomparable. S’inscrivant plutôt dans la tradition du naturalisme social, ces romans décryptent le devenir morbide de la société industrielle aux Etats-Unis, à la fois décor et laboratoire, avec un luxe de détails et des perspectives entrecroisées (historiques, économiques, sociales, littéraires, scientifiques) qui rendent le lecteur plus intelligent, et plus profonde sa compréhension du présent. Allez savoir pourquoi la « science-fiction », ou plutôt la fiction d’anticipation, dystopique, paraît toujours plus crédible aux Etats-Unis.

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Jean-Jacques Rosat, préface à « La politique selon Orwell »

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Jean-Jacques Rosat

Préface à La Politique selon Orwell,
de John Newsinger, Agone, 2006 

 

1.

La politique selon Orwell est une biographie politique de George Orwell que nous devons à l’historien anglais John Newsinger. Elle a été publiée en anglais en 1999.
Elle retrace l’itinéraire politique d’Orwell, depuis sa découverte, à 19 ans, alors qu’il est officier de police en Birmanie, au début des années vingt, du vrai visage de la domination coloniale, jusqu’à sa mort, à 47 ans à peine, en pleine guerre froide, alors qu’il vient d’achever le livre qui va le rendre célèbre et qui contient une critique lucide et la plus radicale qui soit du totalitarisme : 1984.

La politique selon Orwell raconte donc pas à pas :
– comment, éduqué à Eton dans l’exaltation de l’Empire britannique et dans l’admiration de Kipling, le jeune Eric Blair part en Birmanie en 1922 ;
– comment, cinq ans plus tard, écœuré d’être devenu, selon ses propres termes, « un rouage de la machine d’un système d’oppression », il en démissionne et décide à la fois de devenir écrivain et de prendre le parti des opprimés ;
– comment alors, tout en menant un vie d’écrivain fauché et en faisant toutes sortes de petits boulots pour subsister, il multiplie en France et en Angleterre les expériences de vie commune avec les parias de la société : travailleurs non qualifiés et précaires, clochards, vagabonds ;
– comment en 1936, après une enquête de deux mois parmi les mineurs et les ouvriers du nord de l’Angleterre, il en vient à se déclarer socialiste – un socialiste qui ne se reconnaît ni dans le réformisme trop mou des travaillistes anglais, ni dans le communisme et la Russie de Staline, mais qui prône un socialisme à l’anglaise, à la fois radicalement égalitaire (donc révolutionnaire), et démocratique (donc assumant intégralement l’héritage libéral) ;
– comment de décembre 36 à juin 37, il se bat en Espagne dans les tranchées républicaines contre Franco et contre le fascisme au sein des milices du POUM (un petit parti marxiste indépendant, clairement antistalinien mais pas trotskiste pour autant, dont Orwell n’est d’ailleurs pas membre), et comment il fait là l’expérience de la fraternité révolutionnaire, mais aussi celle de la répression communiste qui s’abat sur les militants anarchistes et sur ses compagnons du POUM ;

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Jaime Semprun, « Dialogues sur l’achèvement des Temps modernes »

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Jaime Semprun

Dialogues sur l’achèvement
des Temps modernes

(1993, extrait du chapitre II)

 

Ziffel

Voilà. Autrefois vous-même pouviez vous exclamer : « Quel beau pays nous aurions, si nous l’avions ! » C’est précisément ce genre de sentiment que les puissants ont fait en sorte de décourager. Il faut dire que pour tout saloper, ils n’ont pas eu besoin de trop se forcer, ils avaient des dispositions.

Kalle

Ils n’avaient pas à se forcer, mais ça n’empêche pas qu’ils savaient parfaitement ce qu’ils gagnaient à faire du monde quelque chose qu’on ne serait plus très enclin à leur disputer. Les militaires ont été, là comme souvent, des précurseurs. Il y a un épisode, en 1918, qui m’a toujours paru scandaleusement méconnu, alors qu’il est tout à fait « emblématique », comme diraient les modernes. Quand les délégués des Conseils de soldats se présentèrent le 10 novembre à Spa au grand quartier général de l’armée allemande, ils furent reçus par un officier qui leur exposa en détail tous les problèmes techniques posés par la retraite. Vous pensez, deux millions de soldats encore stationnés à l’ouest du Rhin, à ramener en bon ordre en Allemagne ! Et l’ultimatum des Alliés n’accordait qu’un mois ! Il leur montra des cartes, leur récita des statistiques, les accabla de précisions sur le matériel roulant, les ponts, les cantonnements et le reste. Bref, il pratiqua ce que l’on appellerait de nos jours la « transparence », puis finit par leur demander s’ils étaient prêts à prendre en charge l’organisation de la retraite. Les délégués préférèrent laisser à l’état-major une tâche si écrasante : ils ne se sentaient vraiment pas à leur affaire devant ces cartes où s’entrelaçaient des lignes rouges, vertes, bleues, noires. Le coup de génie de ce Faupel, l’officier en question, c’est d’avoir exclusivement parlé technique : il s’est contenté de leur demander « Qu’allez-vous faire de ce merdier ? » et il leur a fait comprendre qu’à part l’état-major, personne ne pouvait rien en faire. Ce type-là était vraiment très fort. D’ailleurs sa carrière ne s’est pas arrêtée là. On le retrouve ensuite dans les corps francs qui ont écrasé les révolutions ouvrières dans toute l’Allemagne, et une vingtaine d’années plus tard pendant la guerre d’Espagne, avec les nazis. Comme quoi il y a des compétences qu’il faut honorer très vite : d’une balle dans la tête par exemple. Continuer la lecture »

George Orwell, « The Freedom of the Street » de Jack Common

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George Orwell

« The Freedom of the Street » 
de Jack Common
(New English Weekly, 16 juin 1938)

Jack Common est un auteur qui n’a pas encore la notoriété qu’il mériterait. C’est pourtant, virtuellement, une sorte de Chesterton de la gauche, qui traite aujourd’hui du socialisme sous un angle intéressant et inusité.

D’origine prolétarienne, il a su, bien mieux que la plupart des auteurs dans ce cas, préserver en lui le point de vue prolétarien. Ce faisant, il met le doigt sur l’une des principales difficultés auxquelles se heurte le mouvement socialiste – à savoir que le mot « socialisme » a pour un travailleur une signification toute différente de celle qu’il revêt aux yeux d’un marxiste originaire de la classe moyenne. Pour ceux qui tiennent effectivement entre leurs mains les destinées du mouvement socialiste, la quasi-totalité de ce qu’un travailleur manuel entend par « socialisme » est soit absurde, soit hérétique. Comme le montre M. Common dans une série d’essais distincts mais que relie un fil directeur, les travailleurs manuels acquièrent dans une civilisation machiniste, de par les conditions mêmes dans lesquelles ils vivent, un certain nombre de traits de caractère : droiture, imprévoyance, générosité, haine des privilèges. C’est à partir de ces dispositions précises qu’ils forgent leur conception de la société future, au point que l’idée d’égalité fonde la mystique du socialisme prolétarien. C’est là une conception très différente de celle du socialiste de la classe moyenne, qui vénère en Marx un prophète – un prophète extra-lucide, un donneur de tuyaux qui non seulement vous indique sur quel cheval il faut miser, mais qui vous explique aussi pourquoi ce cheval n’a pas gagné. Continuer la lecture »

George Orwell, Lettre à Francis A. Henson à propos de « 1984 »

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George Orwell

Lettre à Francis A. Henson
(extrait, juin 1949)

[Fragment d’une lettre, perdue depuis, qu’Orwell écrivit le 16 juin 1949 à Francis A. Henson, des United Automobile Workers, en réponse à des questions sur Nineteen Eighty-Four. Des extraits de cette lettre parurent dans Life (25 juillet 1949) et dans la New York Times Book Review (31 juillet 1949) ; le texte ci-dessous a été reconstitué à partir de ces extraits.]

Le propos de mon dernier roman n’est pas d’attaquer le socialisme ou le parti travailliste britannique (que je soutiens), mais de dénoncer les risques que comporte une économie centralisée et dont le communisme et le fascisme ont déjà en partie donné l’exemple. Je ne crois pas que le type de société que je décris doive nécessairement arriver, mais je crois (compte tenu, évidemment, du fait que ce livre est une satire) que quelque chose de semblable pourrait arriver. Je crois aussi que les idées totalitaires ont pénétré partout la mentalité des intellectuels, et j’ai voulu pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. J’ai situé ce livre en Grande-Bretagne pour bien montrer que les peuples anglophones ne sont pas par nature meilleurs que les autres, et que le totalitarisme, s’il n’est pas combattu, peut triompher n’importe où.

Traduction par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun
Essais, articles, lettres, vol. IV. Paris, Ivréa/EdN, 2001

Jean-Claude Michéa, « Orwell, la gauche et la double pensée »

 

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Jean-Claude Michéa

Orwell, la gauche et la double pensée

Postface à la réédition d’Orwell, anarchiste tory
(extraits)

III

Deux ans avant la publication, en 1972, du célèbre Rapport Meadows sur « les limites de la croissance », Henri Lefebvre (assurément l’un des penseurs français les plus importants du xxe siècle) soulignait déjà que l’impasse politique dans laquelle se débattait, depuis plusieurs décennies, « ce qu’on nomme encore “la” gauche » tenait bord à son « progressisme » invétéré et à son culte corrélatif de la « croissance indéfinie » et du « productivisme intégral ». « Un peu partout – écrivait-il par exemple – “la gauche” n’a présenté pendant des dizaines d’années, que cette argumentation : nous ferons plus vite et mieux. » En sorte, ajoutait-il – qu’on devait en conclure que « les gens de gauche se contentent d’affirmer qu’ils maintiendront ou accentueront les pentes des courbes de croissance », sans jamais se demander, à aucun moment, « pour quoi faire ? pour qui ? » (1).

En relisant ce texte d’Henri Lefebvre (et le fait qu’aujourd’hui Foucault ait remplacé Marx ne favorise malheureusement pas ce genre de relecture) on songe bien sûr aussitôt à cette critique formulée par Orwell, trente-trois ans auparavant – dans The Road to Wigan Pier – qui attribuait déjà les difficultés récurrentes des intellectuels de gauche à convaincre une partie importante des classes populaires de la supériorité de la logique socialiste (gauche et socialisme étant à l’époque – et contrairement à aujourd’hui – deux termes encore à peu près interchangeables (2)) par le fait que « l’argument le plus fort qu’ils trouvent à vous opposer consiste à dire que la mécanisation du monde actuel n’est rien comparée à celle que l’on verra quand le socialisme aura triomphé. Là où il y a aujourd’hui un avion, il y en aura alors cinquante ! Toutes les tâches que nous effectuons aujourd’hui à la main seront alors effectuées par les machines ». Avec comme double conséquence – avertissait Orwell – d’une part « le fait que les gens intelligents se retrouvent souvent de l’autre côté de la barricade (the fact that intelligent people are so often on the other side) » (3) ; et, de l’autre, le fait que cette vision mécaniste et bourgeoise (fat-bellied) du « progrès » ne peut que « révolter quiconque conserve encore un certain attachement à la tradition ou un embryon de sens esthétique » ; et par conséquent éloigner encore un peu plus de l’idéal socialiste tous les esprits décents, « que leur tempérament les porte plutôt vers les Tories ou plutôt vers les anarchistes (any decent person, however of a Tory or an anarchist by temperament) » (4) Continuer la lecture »

Murray Bookchin, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

 

On a rencontré notre premier « municipaliste », il y a deux ans, lors d’une réunion d’opposants au « développement » (industriel et économique). Sévère, excédé, le type nous faisait la leçon avec un brin d’agacement comme s’il était fâché d’être là et de perdre son temps avec nous. Allez savoir, c’est peut-être ce qui marche avec les Kurdes du Rojava, nous on respecte les différences culturelles. Après on a compris que le type, comme tous les militants, copiait le maître – Murray Bookchin (1921-2006) – un authentique judéo-bolchevique de la bonne époque (quoique né à New York), longuement et stupidement communiste, stalinien puis trotskyste, avant de virer anarchiste (hum) et d’étendre à la dégradation du monde et de ses habitants, une analyse anticapitaliste mâtinée d’anti-industrialisme. Aujourd’hui, on dirait « écosocialisme » et il s’agit toujours de théoriciens marxistes et/ou trotskystes (Michael Löwy, Daniel Tanuro, Razmig Keucheyan, Andreas Malm, etc.), faisant grand tapage autour du « Capitalocène », afin de taire le Technocène.
Ceci dit, mis à part ses pulsions hégémonistes (on ne se remet jamais tout-à-fait d’un dressage bolchevique), Bookchin a eu son moment d’utilité lorsqu’il a publié Notre environnement synthétique (juin 1962) – une percée anti-industrielle qui a précédé de quelques mois le Printemps silencieux de Rachel Carson – avant de sombrer finalement dans les illusions d’une technologie émancipatrice – c’est-à-dire émancipée du capitalisme. Le bonhomme a fait aussi des entrechats dialectiques entre nature et culture qui devraient lui valoir les faveurs des néo-animistes, farouches ennemis de ces dualismes qui nous ont fait tant de mal.

Bref, si vous voulez rire, lisez plutôt Edward Abbey (1927-1989), son contemporain et double moqueur. Egalement anarchiste – et même fin connaisseur, mais indemne de toute séquelle communiste, plutôt dans la veine beatnick, genre Bukowski élevé à la ferme, lecteur de Whitman, ivrogne, coureur, bourlingueur, écrivain, prof de fac et inspirateur des éco-saboteurs d’Earth First !
Bookchin est à l’est. Abbey est à l’ouest. Bookchin veut mettre le prolétariat aux commandes de la Machine. Abbey veut détruire la Machine – et le prolétariat. Abbey défend la sauvagerie parce qu’il éprouve comme nous le lien entre nature et liberté. C’est la servitude volontaire qu’il combat, tout autant que l’amour du pouvoir. Que celui-ci s’achève dans le capitalisme ou le communisme l’indiffère, puisque dans tous les cas c’est le système technocratique qui s’étend. Bookchin (et les bookchinistes), a beaucoup fulminé et vitupéré contre Abbey : raciste, sexiste, arrogant, grossier, etc. Abbey a beaucoup ri, et fait rire, de Bookchin (notamment dans Le retour du gang). Ils se sont aussi retrouvés quelquefois à la même table et autour de quelques idées. A vous de faire le tri Continuer la lecture »

Edward Abbey, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre

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Edward Abbey
(1927-1989)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 3 novembre 2020

Le symbole du groupe écologiste radical Earth First ! ne trompe pas, composé d’un marteau de pierre et d’une clé à molette. En 1980, quelques défenseurs des espaces sauvages, opposants à l’hydre mécanique, fondent ce groupe en hommage à Edward Abbey, l’auteur du Gang de la clé à molette. Ce roman picaresque publié en 1975 narre les aventures de quatre saboteurs, des luddites combattant, cette fois, non pour leurs métiers mais pour l’ocre désert d’Arizona, le fleuve Colorado, le défilé de Glen Canyon et les espèces environnantes (castors, hérons, pélicans, aigrettes, sans compter les cerfs arpentant les berges du fleuve). Ce que les Américains nomment la wilderness, la nature sauvage, un lieu non pas à conquérir mais à préserver. Abbey, souvent cantonné au genre du Nature writing, à mi-chemin entre le récit de voyage et l’observation de naturaliste, trouve dès 1968 un public d’environnementalistes avec Désert solitaire. Ce journal, tour à tour incisif et contemplatif, où l’auteur consigne ses impressions sous forme de notes de ranger, dans le parc national des Arches (Utah) – en réalité, dans plusieurs autres endroits. Ces deux livres font de « Cactus Ed », l’écrivain du désert, un symbole de la résistance au progrès technique, héros de jeunes activistes en quête d’une figure tutélaire (ses discours lors des rassemblements d’Earth First ! seront un moment toujours très attendu), héraut de ses compagnons pour lesquels il hurle contre la civilisation industrielle : loups, coyotes, wapitis, mouflons, aigles.

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Jacques Ellul et l’islam

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De la prise du pouvoir en Iran par Khomeyni en 1979 jusqu’à sa propre mort en 1994, Jacques Ellul n’a cessé d’alerter contre la montée en puissance d’un islam intégriste, totalitaire et conquérant.

Voici une dizaine d’extraits représentatifs de sa critique, soigneusement passée sous silence par la plupart des elluliens, pourtant indissociable d’une vie de combat pour la liberté et contre toutes les formes du totalitarisme, qu’il soit technologique, politique ou religieux.

1. Religion et terrorisme
(article paru dans Sud-Ouest, le 21 octobre 1979)

2. Les Chrétientés d’Orient entre jihad et dhimmitude : VIIe-XXe siècle
(préface au livre de Bat Ye’or, 1983)

3. La Subversion du christianisme (1984)
Chapitre v : “ L’influence de l’islam”

4. Ce que je crois (1987, extrait)

5. Le Bluff technologique (1988, extraits)

6. France, terre d’asile
(article paru dans Sud-Ouest, le 3 octobre 1988)

7. Non à l’intronisation de l’islam en France
(article paru dans l’hebdomadaire Réforme le 15 juillet 1989)

8. Réflexion sur l’islam intégriste
(article paru dans  Information juive en juin 1990

9. Les Trois Piliers du conformisme
(introduction, vers 1991, d’Islam et judéo-christianisme, publication posthume)

10. Rôle de la communication dans une société pluriculturelle
(article paru dans Lucien Sfez (éd.),
Dictionnaire critique de la communication, PUF, 1993)

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Jacques Ellul, « Rôle de la communication dans une société pluriculturelle »

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Jacques Ellul

Rôle de la communication
dans une société pluriculturelle
1993

Assimilation — Communication interculturelle — Culture (chrétienne, islamique) — Immigration — Intercommunication — Melting-pot — Métalangage — Pluriculturalisme — Reconnaissance réciproque.

Sitôt l’énoncé du thème s’ouvre la question difficile : existe-t-il vraiment, peut-il exister une société pluriculturelle ? Et dès l’abord, il faut distinguer deux courants selon le sens du mot culture. Culture, généralement dans un sens européen, c’est ce qui s’exprime dans les arts, la littérature, la recherche intellectuelle, la connaissance et l’intelligence. Dans ce sens-là, il est évident qu’une société est pluriculturelle (1). Notre société française est exemplaire, musique issue de la musique africaine ou antillaise, littérature influencée par les Américains et Latino-Américains… Et, il n’est pas besoin d’insister, dans ce cas, la communication est essentielle : échange des idées, philosophiques ou politiques, inspiration de toutes les sources des arts plastiques ou musicaux, transfert des modes vestimentaires ; oui, cette culture est pluriculturelle, et nous serions bien pauvres si nous étions réduits à nos seules ressources.

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Ivan Illich, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Ivan Illich
(19262002)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 17 octobre 2020

Un penseur incarné. Appelé par le génie des lieux. Ainsi pourrait-on évoquer Ivan Illich, prêtre itinérant qui, toute sa vie, pensa et cultiva la convivialité, l’amitié et l’hospitalité. Né à Vienne, en Autriche, d’une famille mi-yougoslave mi-allemande, il émigre après la Seconde Guerre mondiale vers l’Italie. Tour à tour guide de montagne, berger et traducteur des multiples langues qu’il croise, il étudie dans le même temps la cristallographie, la chimie, la théologie et l’histoire. Polyglotte, pressenti pour accomplir une carrière diplomatique au Vatican, il rompt avec ce destin – sans pour autant rejeter l’Église ni le catholicisme, auquel il doit sa construction intellectuelle et nombre de ses concepts – pour devenir, dans les années 1950-1960, jeune prêtre dans une paroisse portoricaine de New York. Vice-recteur de l’université de Porto Rico, il dénonce des manquements aux missions de son ministère. Ses démêlés avec la hiérarchie l’obligent à s’en aller. Sillonnant l’Amérique latine à pied et en autobus, il élit domicile au Mexique et fonde, à Cuernavaca, le CIDOC (Centro Intercultural de Documentaciôn), qu’il dirige de 1966 à 1976. Cette université libre laisse la part belle aux rencontres, aux conversations, à l’enquête et à l’amitié. Elle ouvre ses portes à tous ceux – intellectuels, artistes, militants, étudiants, simples curieux – qui désirent mieux comprendre ce que le Développement (autrement dit le Progrès sans merci) fait aux individus et aux communautés dans la société industrielle. Mieux comprendre. Pas mieux aider. Illich ne laisse aucune illusion à ces étudiants américains bien intentionnés qui se portent volontaires pour aider les pauvres mexicains. Dans ce cas le don est un poison, comme il le dira frontalement aux boy-scouts états-uniens. Les membres des classes supérieures d’une « démocratie » avancée ne peuvent que perpétuer le mépris envers les autochtones, ignorants qu’ils sont de leur passé et de leurs traditions. Continuer la lecture »

Jean Brun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

L’un est inconnu, l’autre est méconnu. L’un est protestant et l’autre catholique. Les deux poussèrent la critique de la Machine – du culte et de l’idolâtrie de la Machine – jusque dans leurs fondements métaphysiques (« désir », volonté de puissance) ; et fortifièrent par cette critique, l’autonomie philosophique du courant anti-industriel, à l’écart et contre les pseudo-critiques – heideggerienne, structuraliste et sous-marxiste.
C’est une lectrice qui nous a écrit au printemps dernier, après un entretien consacré à Bernard Charbonneau (ici) : s’il vous plaît, pourriez-vous parler aussi de Jean Brun ? C’était un proche de Ivan Illich et il a fait des livres importants.
La lectrice avait raison. Renaud Garcia a lu Jean Brun et il nous donne maintenant l’envie passionnée de le lire à notre tour. Merci lectrice, et voyez comme c’est simple. Il suffit de demander et notre bibliothécaire effectue les recherches pour vous et pour les intéressés.

Quant à Ivan Illich qui fut passagèrement le maître à penser des écologistes des années 70, jusque dans les colonnes du Nouvel Obs et aux éditions du Seuil, considérablement pillé, plagié, trahi, nous lui devons parmi d’autres concepts devenus classiques, ceux de « convivialité » et de « contre-productivité » – vous verrez, c’est d’une lumineuse évidence, et une fois qu’on a compris, on ne voit plus jamais l’économie et les économistes d’un œil perplexe. Un autre lecteur nous demande de signaler également Le Genre vernaculaire, un livre mis à l’index et au bûcher par certains féministes depuis sa parution en 1983. C’est fait. Lisons les livres au lieu de les interdire. Lisons-les nous-mêmes, d’abord, et faisons-nous notre propre opinion, avant de les blâmer et proscrire suivant la ligne du Parti, le prêt-à-penser du moment ou le dernier caprice de Camille. Continuer la lecture »

Jacques Luzi, « Lettre à mes « amish » de PMO à propos des « Lumières » de Macron »

Mis en ligne le 17 octobre 2020 par PMO sur leur site

Version imprimable de la lettre a mes amish

Lettre à mes « amish » de PMO
à propos des « Lumières » de Macron

Le propre de cette idéologie technocratique
est de se présenter comme étant sans alternative : on n’a pas le choix !
Jürgen Habermas, 1968.

J’ai bien reçu votre « 5G : avis aux opposants sur les luttes de pouvoir au sein du parti technologiste » (20 septembre 2020), dans lequel vous n’avez pas manqué de mettre en exergue cette déclaration du Président de la République : « La France est le pays des Lumières, le pays de l’innovation. J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile. Je ne crois pas que le modèle amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine» (14 septembre 2020).

Je n’ai qu’une connaissance superficielle de qui sont les amish, aussi ne parlerai-je que des « amish », à la fois au sens méprisant donné par Macron et au sens d’« amis ». J’ai, par contre, une conscience un peu plus fouillée de l’enseignement des Lumières, qui est sans rapport avec l’injonction à l’innovation technologique systématique. Ayant à délivrer un cours d’Histoire de la pensée à une jeunesse étudiante parfois soucieuse d’échapper au carcan abêtissant de la « professionnalisation », j’envisage cette année de le présenter à partir de quelques commentaires à propos de cette affligeante déclaration présidentielle, dont le seul mérite est de démontrer, si tant est qu’il faille encore le faire, l’inculture, la médiocrité et la mauvaise foi de nos gouvernants (comme de leurs fidèles chalands). Et de confirmer ce jugement de Rousseau : « Il est douteux que depuis l’existence du monde, la sagesse humaine ait jamais fait dix hommes capables de gouverner leurs semblables. » Je me permets, en retour de votre texte, de partager quelques idées directrices de cette introduction.

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Anselm Jappe, « Les évidences du progrès »

Les évidences du progrès

Mis en ligne sur Palim Psao le 15 octobre 2020

    Il y a des choses qui sont tellement évidentes que personne ne les voit plus ni ne les mentionne – et celui qui les rappelle aux autres semble débiter des banalités. Ce qui, cependant, ne constitue pas une bonne raison pour ne pas les dire.

Le débat actuel sur les réseaux 5G et le « progrès » en est un bon exemple, avec ses injonctions caricaturales de choisir entre la 5G et la « lampe à huile ».

La première question qu’il faudrait poser, avec simplement un peu de bon sens, est : progrès en quoi ?

Personne ne se félicite, par exemple, des « progrès » du covid ! Il faut que le progrès améliore la vie humaine.

Il peut alors y avoir deux types principaux de progrès : un progrès technique, qui consiste dans une domination accrue de la nature par l’homme, et un progrès qu’on pourrait appeler « moral » ou « social » : les rapports humains deviennent meilleurs, moins violents, plus solidaires, plus « inclusifs ». Continuer la lecture »

Maria Desmers, « La féminisation libère-t-elle les femmes ? »

 

Première parution : Des ruines, revue anarchiste apériodique, n° 3/4, début 2019.
Réédition sous forme de brochure par Ravages éditions en juillet 2019

 

Quatrième de couverture :
« Le masculin l’emporte sur le féminin », en grammaire du moins, quand il s’agit d’accorder les mots au pluriel, comme on l’a tous appris à l’école. Cette domination du masculin dans la langue est-elle en rapport tellement direct avec la domination masculine dans la vie qu’un rééquilibrage de la balance des genres dans la langue rééquilibrerait la réalité des rapports de genre ? Est-ce à dire que le soleil opprime la lune, que le prisonnier opprime la matonne ? La féminisation du langage remet le masculin à sa place. Certes, mais cette bonne leçon donnée aux terminaisons des adjectifs et aux articles définis et indéfinis, qu’apporte-t-elle à l’émancipation des femmes ?
On s’attachera dans ce texte à questionner une des batailles de la guerre des genres telle qu’elle se mène aujourd’hui, de l’intérieur de la gestion étatique jusque dans les milieux à prétentions subversives : le combat pour la féminisation du langage, ou bien, comme la nomment aujourd’hui les autorités linguistiques d’État : la bataille pour imposer l’écriture dite « inclusive » qui se présente comme une solution pratique (dans les deux sens du terme, à la fois concrète et simple à mettre en place, puisqu’il suffirait d’un petit effort pour changer notre manière de parler et les représentations qui vont avec) pour contribuer à la libération des femmes. Vu le caractère contraignant de cette réforme du langage que beaucoup s’imposent et imposent aux autres, et vu l’importance structurelle et structurante du langage pour les humains que nous sommes, on peut donc honnêtement se demander ce qu’apporte la féminisation du langage à l’émancipation des femmes, et s’étonner de ce que cette question se pose si peu, et ne soit quasiment jamais mise en débat. 

Les Impressionnistes, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable des Impressionnistes

Les Impressionnistes (environ 1863-1889)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 22 septembre 2020

En 1904, au début d’un essai intitulé « L’art et le peuple », Élisée Reclus, géographe et poète, dit ceci : « À la fermeture du Salon, un de mes amis, grand amateur de belles choses, m’arriva tout désolé. Il avait été malade, puis un voyage l’avait éloigné de Paris ; maintenant, il revenait trop tard pour visiter l’Exposition, et voilà qu’il se lamentait de n’avoir pas vu ces multitudes de marbres, de peintures, dont l’entretenaient les revues spéciales. Qu’il se rassure, le cher compagnon ! Une promenade dans les sentiers de la forêt, sur les feuilles froissées, ou bien une minute de repos au bord d’une fontaine pure, – s’il s’en trouve encore à quinze ou vingt lieues du boulevard – le consoleront d’avoir manqué sa visite au palais coutumier où, tous les ans, sont enfermés temporairement ce que l’on appelle les “beaux-arts”. »

Avec cette exhortation à rompre avec l’académisme pour retrouver un art vivant, dont le milieu est la nature, Reclus donne à penser l’ampleur de la révolution picturale provoquée quelque trente années auparavant par le groupe des Impressionnistes. Lui, le pionnier du naturisme radical, partage beaucoup de choses avec son exact contemporain Camille Pissarro (1830-1903), chef de file des Impressionnistes, maître de Cézanne et de Gauguin. Une même idée : la nature est une œuvre d’art. Le géographe sensible l’aménage pour qu’elle forme le milieu de la liberté humaine. L’œil et la main de l’artiste en font un paysage dans lequel les modernes plongent se ressourcer. Un semblable idéal : anarchie et fraternité. Il faut imaginer les deux amis, cheminant en 1894 dans les plaines de Flandres où le peintre est venu rendre visite au géographe professant à Bruxelles, pour saisir comment la version reclusienne de l’écologie sensible trouve dans l’art de Pissarro, et des autres impressionnistes, sa vision. Mais pour mesurer mieux encore la richesse de ce mouvement, revenons à la décennie 1863-1873. Celle-là même qui voit Reclus composer son Histoire d’un ruisseau, dissertant sur la terre, cette « grande éducatrice », par la « magnificence de ses horizons, la fraîcheur de ses bois, la limpidité de ses sources » et la joie pure d’éprouver, dans le bain, la nudité. Continuer la lecture »

Élisée Reclus, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Défendons la nature, combattons l’«écologie»

Voici les notices de Notre Bibliothèque Verte, rédigées par Renaud Garcia, et consacrées cette fois à Elisée Reclus et à ses compagnons du mouvement impressionniste.

« Et si nous sommes, qui sommes-nous ? », se demandait-on dans l’avant-propos à Notre Bibliothèque Verte (ici).
Sans doute des « écologistes » devions-nous conclure à regret. Ce mot d’« écologie » étant le seul mot nouveau apparu en politique depuis 50 ans, et le seul à rassembler aux yeux du grand public les « écolos » dans toutes leurs nuances et contradictions. Du moins tant que les mots de « nature » et de « naturistes » n’auront pas remplacé ceux d’« écologie » et d’« écologistes ».

Car l’écologie est un contre-sens politique. Tout d’abord le nom d’une sciencefondée et nommée comme telle par Ernst Haeckel (1834-1919), un biologiste darwiniste, en 1866, dans sa Morphologie générale des organismes. Oikos : demeure, habitat, milieu ; logos : science, discours. « Science des êtres vivants dans leur milieu ». Haeckel était en outre et en vrac un dessinateur remarquable, un militant libre-penseur, eugéniste et raciste, dont les nazis reprirent les pires idées. (Cf. André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Ed. Flammarion, 2000). Continuer la lecture »

Une « écriture excluante » qui « s’impose par la propagande » : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive

Tribune parue dans Marianne le 18 septembre 2020

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

Les défauts de l’écriture inclusive

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’ »invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l »invisibilisation », c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues

Nous relèverons simplement ici quelques défauts constitutifs de l’écriture inclusive et de ses principes. Continuer la lecture »

Simone Weil, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Voici deux nouvelles notices de Notre Bibliothèque Verte, par Renaud Garcia, consacrées cette fois à Simone Weil et à Georges Bernanos.

Ces deux-là étaient vraiment faits pour s’entendre. Georges Bernanos, le premier né et le dernier mort (1888–1948), disciple royaliste et catholique de Edouard Drumont, le porte-parole de l’anticapitalisme antisémite et de Charles Maurras, celui du nationalisme antidreyfusard. Simone Weil (1909–1943), Juive rationaliste, disciple de Descartes via Alain, son professeur de khâgne, et militante anarcho-syndicaliste d’une intransigeance à faire pâlir Louise Michel.

Ils se rencontrèrent plusieurs fois, mais jamais face à face. La première fois, c’est lors de la guerre d’Espagne (1936–1939), à laquelle tous deux participent dans les camps opposés. Simone Weil combattant dans la Colonne Durruti et Georges Bernanos soutenant l’armée nationaliste de ses écrits. Chacun, à cette occasion, découvre l’inhumanité sanguinaire de son propre camp. Non seulement, ils osent voir, mais ils osent dire ce qu’ils ont vu ; ces vérités qui ne sont pas bonnes à dire. Bernanos dans ses Grands cimetières sous la lune (1938) ; Simone Weil dans une lettre à Bernanos que celui-ci gardera toute sa vie dans son portefeuille. C’est que tous deux sont encore plus amis de la vérité que de leurs amis respectifs, anarchistes et nationalistes.
Autre rencontre, le christianisme auquel Weil se convertit, convaincue comme Bernanos d’embrasser la véritable religion des pauvres et des humiliés, ce que chacun peut vérifier en lisant les radicales et indépassables prédications du charpentier de Nazareth.

Weil et Bernanos se rejoignent également dans leur opposition révulsée au pétainisme, à la collaboration et à l’Occupation. Une opposition spirituelle qui ne se paie pas de mots, quoique tous deux l’aient proclamée par écrit, mais aussi d’actes et de privations, matérielles et physiques. Tous ces faits suffiraient à nous les rendre plus que chers et dignes d’admiration, mais si nous les réunissons dans Notre Bibliothèque Verte, c’est pour avoir, dans un suprême effort de lucidité héroïque, et pour la dernière fois, trahi leur camp au profit de la vérité.
Leurs derniers écrits, avant, pendant et après cette guerre qui se gagne ou se perd sur le front scientifique, technologique et industriel, dénoncent l’avènement de l’homme-machine, incarcéré dans un même monde-machine et commun aux vainqueurs et aux vaincus. De l’Allemagne au Japon, et de l’URSS aux USA. Continuer la lecture »

Georges Bernanos, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Bernanos

Georges Bernanos
(1888-1948)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 3 septembre 2020

Les maniaques du classement rangent Bernanos dans la case des « inclassables ». Ceux qui ont toujours refusé de sacrifier leur liberté de pensée et d’action aux idoles du Parti, de la Race, du Collectif ou de la Nation. Oui, vous avez bien lu : de la « Nation ». Lui, Bernanos, l’écrivain « de droite », dévot de surcroît, héraut de la France immortelle pendant la période catastrophique de 1939-1945 ? « On demande à voir », s’écrient les gendegauches. Alors voyons.

Né en 1888 dans une famille royaliste et catholique dont le père, tapissier-décorateur, fera fortune dans son domaine, Bernanos reçoit une éducation religieuse ample, dont il saura gré à ses parents : « Dans ma famille catholique et royaliste, j’ai toujours entendu parler très librement et souvent très sévèrement des royalistes et des catholiques. Je crois toujours qu’on ne saurait réellement “servir” – au sens traditionnel de ce mot magnifique – qu’en gardant vis-à-vis de ce qu’on sert une indépendance de jugement absolue. C’est la règle des fidélités sans conformisme, c’est-à-dire des fidélités vivantes » (« Autobiographie », in La révolte de l’esprit). Enfant, il écoute son père lire La libre parole, journal fondé en 1892 par Édouard Drumont. Auteur en 1896 de La France juive, journaliste et polémiste (il révèle le scandale de Panama), nationaliste, antiparlementaire et anti-dreyfusard, Drumont est à l’époque le représentant de l’antisémitisme populaire. La révolte du petit peuple travailleur contre les puissances de l’argent, cristallisée en haine du Juif, banquier et spéculateur. Il devient un maître à penser pour le jeune Bernanos, par sa détestation de l’esprit mercantile. Un maître dont l’écrivain, déjà reconnu, fera l’éloge dans son premier essai, La grande peur des bien-pensants (1931), critique de la déliquescence d’une nation livrée aux mains de la bourgeoisie conservatrice. Élève des Pères jésuites au Collège de la rue Vaugirard (où il croise un certain Charles de Gaulle), puis placé dans un collège de l’Artois (dont les paysages seront le décor de ses oeuvres romanesques), où son père a acquis une propriété dans laquelle la famille passe ses vacances, Bernanos s’engage avec passion à l’Action française et fait partie des Camelots du roi, groupe versé dans le folklore provocat Continuer la lecture »

Les naturiens, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main d’œuvre)

Les naturiens
(environ 1890-1945)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 17 août 2020

Les années 1894-1914, qualifiées de « Belle Époque » à la suite de la Grande Guerre, n’ont sans doute eu de beau que le nom. À l’intérieur comme au-delà des frontières, le capitalisme industriel étend son emprise. Inégalités sociales, misère, crises politiques (l’affaire Dreyfus au premier chef) remplissent concrètement les promesses de la chimie, de l’automobile et du pétrole. Les trois idoles du progrès et de la civilisation machinistes.

Contrairement aux masses, certains n’y croient pas. Modestes anarchistes, ils font sécession d’avec leur propre camp pour opposer à la « ville tentaculaire, au luxe insolent, au mensonge, à la chimie meurtrière, à la vie artificielle, aux forces du mal et de la contrainte » le principe de la liberté dans la nature. Sous l’impulsion du dessinateur et publiciste Émile Gravelle (1855-?), figure de la bohème de Montmartre, créateur en juillet 1894 du journal L’état naturel et la part du prolétaire dans la civilisation, ils se rallient à la position naturienne : une intuition qui soutient la volonté, révolutionnaire, de changer de mode de vie, afin d’arracher la classe ouvrière aux séductions de la science qui facilite la vie. C’est que ces libertaires-là ont tiré les leçons de l’activisme des poseurs de bombe du début des années 1890. Suite à une vague d’attentats, la répression de l’État est devenue féroce, avec ses « lois scélérates ». L’échec de la « propagande par le fait », entendue de façon étroitement explosive, entraîne la dislocation des groupes et structures militantes. L’horizon d’un soulèvement spontané des masses, attisé par l’étincelle de la dynamite, se perd dans un lointain avenir jamais atteint. Nombre d’anarchistes se tournent vers l’organisation syndicale de la lutte sociale. Pas les naturiens qui, minoritaires entre les minoritaires, entendent tout autrement le terme « révolution ».

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Léon Tolstoï, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Tous nos lecteurs croient connaître Tolstoï ; presque aucun ne connaît les naturiens. Le premier est aux Russes ce que Victor Hugo est aux Français : l’écrivain national. Le vieux génie barbu issu de la classe supérieure comme celle-ci est issue de la classe inférieure, au point que le mot de « peuple » confond l’ensemble national avec cette classe populaire, le peuple avec le bas peuple. Tolstoï, c’est le génie du peuple en qui tout le peuple se reconnaît et qui, par ses écrits théoriques, inspire pêle-mêle des mouvements ouvriers, paysans, pacifistes, des sectes et des mouvements « tolstoïens » de « retour à la terre » et de « simplicité volontaire », en Russie comme à l’étranger. « Tolstoïens », c’est-à-dire chrétiens anti-industriels.

Les seconds sont à la même époque, à la Belle époque, les plus méconnus des anarchistes français, artisans et bohèmes, des anti-industriels qui lisent, écrivent, théorisent, publient des livres, des journaux, et mettent en pratique le retour à la terre, la vie en communauté, l’amour libre, le féminisme, le végétarisme et le végétalisme ; et qui, pour leur peine, sont raillés et occultés par leurs compagnons anarchistes industrialistes. Ce que les tolstoïens et les naturiens ont en commun, à part le fait d’avoir inauguré voici plus d’un siècle de cela, une critique en actes et en pensée dont nous restons redevables, c’est la féroce opposition, sinon la répression qu’ils subirent face aux industrialistes, libéraux ou communistes, et notamment face aux léninistes, trotskystes et staliniens.

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5G : l’entretien que vous auriez pu lire dans « Le Monde », par PMO

Nos lecteurs savent que nous ne faisons pas partie de la Société des Amis du Monde, l’organe central de la technocratie. Nous ne quémandons jamais la faveur d’une tribune dans ses pages « Débats », mais nous avons accepté pour la troisième fois en vingt ans, de répondre aux questions d’un de ses journalistes. Les deux premières fois, il s’agissait des nanotechnologies et de la tyrannie technologique ; cette fois de la 5G et du monde-machine.
L’article du Monde (« Protection de la santé, lutte contre le consumérisme… Pourquoi une partie de la gauche s’oppose à la 5G », 18/08/20 – à lire ici) vise essentiellement à valoriser les parasites et récupérateurs du type Piolle et Ruffin. Il n’était pas question que notre entretien paraisse in extenso. Raison de plus pour le publier nous-mêmes en ligne.

***

Le Monde : Comment expliquez vous l’opposition croissante à la 5G et que des partis de gouvernement se joignent à ce combat qui était encore marginal il y a quelques mois ?

Pièces et main d’œuvre : La 5G est la dernière vague de l’emballement technologique qui, depuis 50 ans, accélère l’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine. Comme à chaque étape, une minorité refuse l’injonction à « vivre avec son temps », ainsi que la déshumanisation et la dépossession par l’automatisation.
Cette minorité – méprisée par la technocratie et ses porte-paroles médiatiques – s’est fait entendre plus que d’ordinaire à l’occasion du déploiement à marche forcée des compteurs-capteurs Linky. Nous avons animé des dizaines de réunions publiques à travers la France, réunissant des publics de plus de 100 personnes (avec des pointes à 300), même dans des villages, où s’exprimait ce refus du premier objet connecté imposé (voir ici). Si la presse nationale a longtemps ignoré ce mouvement démarré en 2016, puis l’a tourné en dérision (en gros, un mouvement de « ploucs » ignorants), une revue de la presse locale entre 2016 et 2019 donne un aperçu de l’ampleur et de l’intensité de ces débats avec des « gens normaux », non militants – d’abord surtout des retraités, puis de plus en plus de jeunes.
Après des années d’enquête sur la smart city, la ville-machine et la société de contrainte , nous, Pièces et main d’œuvre, avons été les premiers surpris par ce mouvement de fond. Lequel ne s’est pas arrêté avec le déploiement de Linky, mais a élargi sa réflexion au gaspillage énergétique de la société électrique, à la société-machine et à la 5G, indispensable à l’interconnexion des milliards d’objets connectés censés fonctionner à notre place. Continuer la lecture »

Lieux communs face aux nouveaux inquisiteurs (entretien avec « La Décroissance »)

Entretien publié dans le numéro de juillet-août 2020 du mensuel La Décroissance,
mis en ligne par le collectif Lieux communs le 13 août 2020 sur son site

Chapô : Le collectif « Lieux Communs » se revendique d’une étude militante des travaux de Cornelius Castoriadis. Il a publié ces dernières années de nombreux textes et brochures – disponibles sous format papier dans des librairies indépendantes en défendant notamment les idées de « démocratie directe », d’ « égalité des revenus » et de « décroissance » [1]. Pour réanimer un projet politique émancipateur aujourd’hui en bien mauvais état, l’association « Lieux Communs » a été amenée à interroger certains des automatismes de la pensée de gauche – dont elle est issue – notamment à propos du « progrès », de l’immigration et des questions identitaires [2]. C’est ce qui lui vaut depuis plusieurs années d’être traitée de « raciste », « nationaliste », « révisionniste », « opposée aux LGBTIQ », et dernièrement de voir ses brochures refusées par certaines librairies après qu’elles aient reçu un courageux et calomnieux courriel anonyme. La question n’est pas ici d’être d’accord avec tout ce qu’écrit « Lieux Communs » [3], mais pour qu’une dispute, éventuellement vive, puisse se développer [4], et c’est le ressort vital de toute démocratie, il est nécessaire que chacun puisse présenter librement ses idées à partir du moment où il s’agit bien de cela et non de racisme, d’antisémitisme, de diffamation, d’appels à la haine ou de mensonges, dont nous n’avons pas trouvé trace dans leurs écrits. Tout comme La Décroissance, l’association « Lieux Communs » fait face à des calomniateurs anonymes qui ne cherchent qu’une chose : la faire taire.

***

La Décroissance. Pourquoi selon vous est-il de plus en plus difficile d’avoir une véritable confrontation d’idées sans un torrent de menaces, de censures directes ou indirectes ?

Lieux Communs : Il n’a jamais été facile de sortir des sentiers battus, de remettre en cause les évidences de la tribu. Essayer de réfléchir un peu, c’est déranger des routines mentales, donc toujours s’exposer à des réactions plus ou moins viscérales, et d’abord les siennes propres. Mais depuis quelques décennies, on voit s’installer dans nos sociétés une véritable haine de la dissidence et les inquisiteurs semblent se multiplier. Cela me semble résulter de deux grands tendances lourdes.

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« La collapsologie ou l’écologie mutilée », par Renaud Garcia

 

La collapsologie ou l'écologie mutilée (par Renaud Garcia)

Ray Bradbury, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Encore une notice de Notre Bibliothèque Verte avant de filer au frais, durant cette nouvelle canicule. Ça cogne, vous savez, dans notre cuvette grenopolitaine – oui, vous savez – c’est pareil chez vous, c’est pareil partout.
« Où sont passées nos rivières ?, glapit la Une de Aujourd’hui en France. La France à sec. » (7 août 2020) Les pompiers disent que les incendies sont plus intenses. Ils s’allument spontanément, ils brûlent plus fort, ils ne s’éteignent pas. L’Australie et la Sibérie brûlent des semaines et des mois durant. C’est bien. Les copropriétaires de l’immense cercle arctique (Russie, Canada, Etats-Unis, Scandinavie), vont pouvoir industrialiser ces étendues sauvages : après nous la sécheresse. L’affreuse sécheresse universelle annoncée par J.G. Ballard (1930 – 2009) en 1965 dans son livre homonyme, Sécheresse (1975 pour la traduction française chez Casterman).
Mais on ne va pas commencer à prendre au sérieux des ouvrages de science-fiction. Ni à confondre les anticipations issues de l’imagination des écrivains avec les prospectives produites par les ordinateurs des scientifiques. Et puis ce pourrait être pire. Nous sommes loin de ce Fahrenheit 451 – 232,8 degrés centigrades – température d’inflammation spontanée du papier, auquel Ray Bradbury a consacré un roman (1953), et François Truffaut, un film (1966). Mais saviez-vous que trois ans avant Fahrenheit 451, Ray Bradbury avait écrit une brève histoire du monde intitulée Feu de joie ? Non ? Eh bien la voici, en annexe à la notice que Renaud Garcia consacre cette fois au seul Ray Bradbury.

Version imprimable de Bradbury

Ray Bradbury
(1920-2012)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 août 2020

Le vert est-il la couleur de Ray Bradbury, l’écrivain de science-fiction le plus connu au monde, auteur de Fahrenheit 451 et des Chroniques martiennes ? Il s’en défendait lui-même. « Je ne souhaite pas qu’on fixe sur moi l’étiquette d’écologiste. C’est trop sérieux », avouait l’auteur de L’homme illustré (1950), un des premiers livres sur la pollution (entretien avec P. Curval, Futurs, n°3, septembre 1978).

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Eugène Zamiatine, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Zamiatine

Eugène Zamiatine
(1884-1937)

Mis en ligne par PMO sur leur site le 28 juillet 2020

Le XXVIe siècle. À la suite d’une guerre de deux cents ans, L’État unique, guidé par le
Bienfaiteur, a étendu son joug sur toute la surface terrestre. Pour le bonheur des hommes. Ou plutôt, des numéros, pièces interchangeables, anonymes, vêtues de leur « unif » gris, immergées dans le Collectif. Une grande usine séparée du monde d’avant, naturel et sauvage, par un « Mur Vert ». Une machine sociale réglée par une Table des heures, des normes maternelles et paternelles, l’organisation de la vie privée et sexuelle, réduite à la portion congrue : la concession hygiénique que le totalitarisme mécanique accorde à ce qu’il reste d’animal dans ses rouages. Humble serviteur de ce système, D-503 est un ingénieur chargé de la construction de L’Intégral, un vaisseau spatial censé coloniser les autres planètes, pour ramener l’infini au fini, l’inconnu au connu. L’imprévisible au rationnel. Ce mathématicien de l’État unique, incapable de raisonner en tant qu’individu, livre à la postérité ses notes écrites à la veille de la conquête ultime, à la suite de laquelle plus rien n’arrivera jamais. Plus de rêve, plus d’imagination. Plus de perspective au-delà des murs. D-503 s’oublie. « Nous autres », c’est le seul point de vue à partir duquel il se sent autorisé à parler. Jusqu’à la rencontre, le surgissement de l’autre. La femme rédemptrice, I-330, dont la lettre-symbole tranche et jette le trouble dans l’état statique. I, comme une lame. Motif romantique qui fait basculer le héros du côté de la résistance des « méphis », ceux qui ont refusé l’embrigadement par la Machine et sont partis s’instruire « au contact des arbres, des animaux, du soleil ». I-330 et ses compagnons, les diaboliques, les séparateurs, qui introduisent des différences de potentiel dans l’équilibre mécanique, de part en part prévisible, transparent et homogène.

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Pierre Kropotkine, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Le philosophe Alain dit quelque part que tout est toujours déjà dit et pourtant, toujours à redécouvrir. C’est ce que prouve évidemment la lecture de Pierre Kropotkine, théoricien anarchiste et scientifique « écologiste » de la fin du XIXe siècle, opposé à Lénine et à la dictature du parti bolchevique, et dont les funérailles en 1920 virent l’ultime manifestation des anarchistes en URSS.
A peine Kropotkine était-il enterré, que le mathématicien Eugène Zamiatine s’attelait à l’écriture de Nous autres, impitoyable satire de la Machine collectiviste et technologique pilotée par la technocratie bolchevique. C’est de son roman que sont issus successivement le Meilleur des mondes d’Huxley et 1984 d’Orwell. Zamiatine eut la chance de pouvoir s’exiler d’URSS avant de mourir à Paris en 1937.
Brisons la Machine, qu’elle soit bleue, blanche ou rouge.

Version imprimable de Kropotkine

Pierre Kropotkine
(1842-1921)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 juillet 2020

Dans son poème De Profundis, Oscar Wilde décrit Pierre Kropotkine, théoricien du communisme anarchiste, comme un « Jésus blanc » venu de Russie. D’autres se délectent de le nommer le « prince de l’anarchie ». Clin d’œil, certes, à la vie rocambolesque d’un fils d’aristocrates russes, page personnel du tsar Alexandre II, qui choisit contre les attentes familiales de s’engager dans un régiment de cosaques sibériens, puis devient anarchiste en 1872, au contact des ouvriers horlogers du Jura suisse, membres de la branche antiautoritaire de l’Internationale. Mais allusion plus sérieuse, aussi, à la noblesse de caractère de cet honnête homme impliqué dans la vague du populisme russe (l’« aller au peuple » des narodniki), deux fois emprisonné, exilé en Angleterre, référence incontournable du mouvement anarchiste international jusqu’au soutien qu’il apporte aux Alliés en 1914, ce qui lui aliène nombre d’anarchistes. Continuer la lecture »

Jacques Tati par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

On ne sait si Jaime Semprun, auteur post-situationniste et maître d’œuvre de l’Encyclopédie des nuisances (EdN), aimait le cinéma de Jacques Tati. Son biographe nous le dira un de ces jours.
On ne sait si Jacques Tati, cinéaste dont le double désopilant, Monsieur Hulot, subit sous nos yeux la transformation de la vie quotidienne en mécanique absurde et déshumanisée, aurait aimé la prose ouvragée de Jaime Semprun.
Nous aimons lire Semprun et regarder Monsieur Hulot ; les deux nous paraissent complémentaires et nécessaires à la critique de la société industrielle.
Voici donc deux nouvelles notices de Notre Bibliothèque Verte, afin d’occuper vos loisirs en cet été d’évitement social.

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Jacques Tati
(1908-1982)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

Avec sa démarche dégingandée, son auto déglinguée, son goût des plaisirs simples et ses maladresses en cascade, le personnage de Monsieur Hulot reste le symbole d’une humble excentricité. Son inventeur, Jacques Tati, n’y était pourtant pas prédisposé. De son vrai nom Jacques Tatischeff, celui que l’on a souvent tenu pour un modeste fils d’artisan encadreur, était en réalité issu d’une famille cosmopolite au capital économique et culturel élevé. Son grand-père russe était le général Dimitri Tatischeff qui fut ambassadeur du tsar à Paris. Son grand-père hollandais fut l’ami de l’encadreur de Van Gogh. Sa mère, quant à elle, était la fille d’un des encadreurs les plus réputés de Paris, Van Hoof. Son père prendra la succession de l’entreprise et dirigera un petit atelier d’encadrement d’art. La famille part en vacances à Deauville ou au Touquet, tout en fréquentant les clubs d’équitation de la région parisienne, les théâtres ou les spectacles de music-hall. Le jeune Tati démontre ses qualités athlétiques dans les clubs sportifs les plus huppés (le Racing Club de France), en équitation, au tennis ou au rugby. Avec ses camarades de club, il fréquente les cafés et restaurants chic de Paris. Destiné par sa famille à une carrière d’ingénieur, il s’avère peu disposé aux études, quitte l’école à 16 ans pour entrer dans l’atelier familial. En parallèle, il met au point de petits spectacles de mimes sur le thème du sport, qu’il joue dans les restaurants fréquentés par le Racing. Au début des années 1930, il se lance dans une carrière artistique dans le music-hall, enparallèle de son travail dans l’atelier d’encadrement. Au moment où le cinéma devient parlant, Tati accède au statut de vedette de spectacles muets. Afin, peut-être, d’acquérir une situation davantage en accord avec son mode de vie et ses origines, il choisit la voie des courts puis des longs métrages. Ses influences sont claires : il a absorbé, tel un buvard, la technique du gag visuel élaborée par les maîtres du burlesque, Buster Keaton, Harold Lloyd, Roscoe Arbuckle, Stan Laurel & Oliver Hardy et, bien entendu, Charlie Chaplin. Les Américains. Continuer la lecture »

Jaime Semprun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

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Jaime Semprun
(1947-2010)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

 

De son père Jorge Semprun, rescapé du camp de Buchenwald, auteur célèbre de L’écriture ou la vie, récompensé en 1995 par le prix littéraire des Droits de l’Homme, ministre de la Culture de 1988 à 1991 sous le gouvernement de Felipe Gonzalez, son fils Jaime n’a, pour certains de ses amis et collaborateurs, guère hérité que du nom. Adolescent non-conformiste, lecteur vorace, il rompt très tôt avec son géniteur, en qui il voit surtout un membre zélé du Parti communiste espagnol, fervent soutien de cette tromperie appelée URSS. Jaime Semprun cultive des qualités opposées à celles dont il estime qu’elles ont construit la renommée de son père : sobriété, discrétion, amour dela vérité, refus du pouvoir, indifférence à l’égard du commerce éditorial. Au long de quelques trente-cinq années d’écriture et d’édition, aucun passage à la télévision, ni même à la radio, pas d’entretiens dans la grande presse.

Néanmoins, en dépit de tout l’esprit subversif qu’on voudra, on n’est pas sans reste un fils de bourgeois. Doublement, même, puisque notre auteur est également le beau-fils de Claude Roy, poète, journaliste et écrivain, passé par les Camelots du Roi, puis actif dans la Résistance (où il croise Jorge Semprun) avant d’adhérer au PCF. Claude Roy épouse en effet en secondes noces, en 1958, la mère de Jaime Semprun, l’actrice et dramaturge Loleh Bellon. Pour nous qui venons après coup, le jeune Semprun, qui absorbe la vaste culture familiale, semble bien plutôt un produit de sa classe, de cetout petit monde parisien où défilent artistes, acteurs, philosophes, écrivains, journalistes. Il s’essaie d’ailleurs au cinéma expérimental, avant de se tourner vers l’écriture, au contact des situationnistes, ces membres de la classe dominante passés à la défense de l’autonomie ouvrière, sous la houlette de Guy Debord.

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Theodore Kaczynski, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Theodore John Kaczynski
(né en 1942)

Mise en ligne le 10 juillet 2020 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

En 1996, le FBI mettait enfin la main sur Theodore John Kaczynski (dit « Ted »), alias Unabomber, devenu depuis la fin des années 1970 l’ennemi public n°1 aux États-Unis, en raison de ses attentats à la bombe ayant fait trois morts et une vingtaine de blessés. Adolescent solitaire, élève surdoué, Kaczynski entre à Harvard avec deux ans d’avance. Peu friand de mondanités universitaires, il y subit en outre des tests de conditionnement supervisés par le Pr. Henry Murray. Mathématicien de haut niveau refusant de faire carrière dans la recherche, il enseigne deux ans à Berkeley pour faire des économies avant de démissionner en 1969. Revenu chez ses parents, embauché sans succès dans l’entreprise de son frère cadet, il finit par acheter un lopin de terre non loin de Lincoln, dans le Montana, pour mettre en application son idéal de rupture avec le système techno-industriel. Le temps passant, sa bienaimée nature toujours plus défigurée, les gens aussi passifs que des rouages graissés, Kaczynski remâche sa haine de la civilisation moderne et se met à confectionner des bombes qu’il expédie, dans la plupart des cas, par courrier. Les victimes sont liées de près ou de loin à la recherche scientifique et au progrès industriel : le propriétaire d’un magasin d’ordinateurs ; un cadre d’une entreprise de publicité ; le président de la corporation de sylviculture de Californie. Toujours recherché après dix-sept ans, il envoie en 1995 un manifeste, signé du pseudonyme collectif FC (pour Freedom Club), aux rédactions du New York Times et du Washington Post. Il promet d’arrêter ses activités terroristes en échange de la publication de La société industrielle et son avenir. Une fois publié, son frère et sa belle-soeur reconnaissent dans le manifeste les grandes lignes de sa pensée et certains de ses tics langagiers. Ils le dénoncent aux autorités, qui l’arrêtent, suite à la traque la plus coûteuse de l’histoire du FBI, dans sa cabane de Stemple Pass Road. Depuis 1999 Ted Kaczynski purge une peine de réclusion à vie dans le quartier de haute sécurité de la prison de Florence, dans le Colorado. Cela ne l’a pas empêché de poursuivre sa réflexion, dans la mesure des moyens alloués. On dispose ainsi de près de trois-cents pages d’analyses et de correspondance, publiées en 2008, qui complètent en français la traduction du manifeste.

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Epicure, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Mise en ligne le 10 juillet 2020 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

Épicure
(341-270 av. J-C)

Les épicuriens

Peu de philosophes furent aussi combattus, calomniés et caricaturés qu’Épicure. Peu sont
parvenus à se constituer un auditoire aussi vaste et fidèle à travers les siècles, en dépit de la disparition de la plus grande part d’une oeuvre monumentale, réduite à trois lettres et diverses sentences plus ou moins authentifiées. Épicure le tard venu, l’insulaire né à Samos, pensant à l’ombre de Socrate, Platon et Aristote. Le sage du Jardin, dernier philosophe d’une époque de décadence : la cité-État s’est effondrée, l’homme grec de l’empire macédonien de Philippe, puis d’Alexandre, ne se reconnaît plus comme « animal politique ». Il trouve refuge dans les mystères de l’Orient ou dans l’acceptation stoïcienne d’un rôle sur la grande scène du

Cosmos, ordonné par la Providence. Au milieu des décombres, Épicure enseigne la joie de vivre, la sobre jouissance de notre nature sensible. On l’attaquera constamment pour cela : il manquerait à la vertu, ses disciples seraient des « pourceaux », voluptueux sans mesure, selon le poète latin Horace (65-8 av. J-C). Image sur laquelle s’appuieront les Pères de l’Église pour condamner les épicuriens, ces mécréants intéressés à jouir loyalement de leur être.

À Rome, son disciple Lucrèce (98-55 av. J.-C.) célèbre dans son poème De la nature la rébellion du philosophe irréligieux : « La vie humaine, spectacle répugnant, gisait sur la terre, écrasée sous le poids de la religion, dont la tête surgie des régions célestes menaçait les mortels de son regard hideux, quand pour la première fois un homme, un Grec, osa la regarder en face, l’affronter enfin. » Le blasphémateur fut le premier à « forcer les verrous de la nature » puis, vainqueur, il « revient nous dire ce qui peut naître ou non, pourquoi enfin est assigné à chaque chose un pouvoir limité, une borne immuable ». En réalité, Épicure ne nie pas les dieux. Il les éloigne dans des intermondes. Il ne veut rien leur confier, et surtout pas de fausses espérances. En revanche, en disant « ce qui peut naître ou non » et pourquoi chaque chose ne dispose que d’un pouvoir limité, Épicure reste un blasphémateur pour les apprentis sorciers contemporains, nouveaux possédés du progrès sans merci.

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PMO, « Et si nous sommes, qui sommes-nous ? »

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Et si nous sommes, qui sommes-nous ?

Mis en ligne par PMO sur son site le 10 juillet 2020


S’ils veulent exister collectivement – c’est-à-dire politiquement – dans le débat public et les rapports de force, anti-industriels et anti-autoritaires n’ont rien de plus important à faire que de se trouver un nom qui ne soit pas « anti-… », ni « alter-… », mais qui dise pour quoi au juste, ils se battent, puisque la seule chose que l’on sache d’eux, c’est qu’ils sont contre tout et son monde. Un nom c’est une idée. L’émergence de leur courant, occulté en tant que tel dans les médias et les esprits, dépend de sa capacité à se faire ce nom générique, positif et immédiatement compréhensible, qui échappe au condominium des saint-simoniens : libéraux et communistes, droite bourgeoise et gauche technocratique.

Celui de luddite n’a de sens qu’en pays anglophone mais punk, hippie et beatnick ont fini par s’imposer ici comme ailleurs. C’est l’avantage de l’impérialisme culturel. Les communistes libertaires, comme les chauves-souris, ont un mot de trop pour ne pas susciter l’ambiguïté et la méfiance. De même « l’écosocialisme », chimère rouge à pois verts, brevetée par le sociologue trotskyste, Michael Löwy et quelques-uns de ses pareils, pour rabattre au NPA et aux Insoumis, des individus décidément trop verts. L’anarchisme est trop vague, trop pollué et lié à l’industrialisme. Surtout depuis que queers et cyborgs, activistes de la reproduction artificielle et de l’auto-machination – technopoièse, autopoièse – ont usurpé des noms jadis honorables, féministes, libertaires, etc., pour renverser de l’intérieur le sens de l’émancipation, ajoutant l’eupoièse à l’eugénisme honni. Certes l’anarchie a souvent été le lieu commun de principes antinomiques, mais travestir Foucault, Butler et Preciado en successeurs d’Emma Goldman, Louise Michel et Kropotkine ; s’affranchir de notre dépendance envers une « mère » nature indifférente, abolir la reproduction libre et gratuite, pour s’asservir à la mère machine, au pouvoir des marchands et fabricants d’enfants, c’est arracher le vivant politique de ses conditions même d’existence ; et donc de toute possibilité d’autonomie.

Dommage, ils étaient sur la bonne voie ces naturiens de la fin du XIXe siècle, quoique affreusement minoritaires et raillés par leurs compagnons. Les actuels primitivistes devraient peut-être reprendre leur nom, à défaut d’imposer le leur (1). La décroissance fait son trou malgré son croassement ingrat et sa critique parcellaire concentrée sur la seule croissance. Elle est déjà, grâce au journal qui porte son nom, l’horrible alternative à l’économie politique pour tous les commentateurs, journalistes, politiques, économistes, etc. C’est bon signe. Mais le seul mot nouveau qui se soit imposé dans le public, en politique, depuis un demi-siècle, c’est l’écologie. Continuer la lecture »

Simon Leys, « L’empire du laid »

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Simon Leys

L’empire du laid
(« Lettre des antipodes », Le Magazine littéraire, mars 2005)

Les Indiens de la côte du Pacifique étaient de hardis navigateurs. Ils taillaient leurs grandes pirogues de guerre dans le tronc d’un de ces cèdres géants dont les forêts couvraient tout le nord-ouest de l’Amérique. La construction commençait par une cérémonie rituelle au pied de l’arbre choisi, pour lui expliquer le besoin urgent qu’on avait de l’abattre, et lui en demander pardon. Chose remarquable, à l’autre côté du Pacifique, les Maoris de Nouvelle-Zélande creusaient des pirogues semblables dans le tronc des kauri ; et là aussi, l’abattage était précédé d’une cérémonie propitiatoire pour obtenir le pardon de l’arbre.

Des mœurs aussi exquisément civilisées devraient nous faire honte. Tel fut mon sentiment l’autre matin ; j’avais été réveillé par les hurlements d’une scie mécanique à l’œuvre dans le jardin de mon voisin, et, de ma fenêtre, je pus apercevoir ce dernier qui – apparemment sans avoir procédé à aucune cérémonie préalable – présidait à l’abattage d’un magnifique arbre qui ombrageait notre coin depuis un demi-siècle. Les grands oiseaux qui nichaient dans ses branches (une variété de corbeaux inconnue dans l’hémisphère Nord, et qui, loin de croasser, a un chant surnaturellement mélodieux), épouvantés par la destruction de leur habitat, tournoyaient en vols frénétiques, lançant de déchirants cris d’alarme. Mon voisin n’est pas un mauvais bougre, et nos relations sont parfaitement courtoises, mais j’aurais quand même bien voulu savoir la raison de son ahurissant vandalisme. Devinant sans doute ma curiosité, il m’annonça joyeusement que ses plates-bandes auraient désormais plus de soleil. Dans son Journal, Claudel rapporte une explication semblable fournie par un voisin de campagne qui venait d’abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché : « Cet arbre donnait de l’ombre et il était infesté de rossignols. »

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Tristan Vebens, « Feuilleton »

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Feuilleton – XVI –

 

Avec cette livraison prend fin ce feuilleton débuté en plein confinement, le 15 avril ; il faisait suite à une circulaire (en annexe) diffusée localement le 27 mars : ne recevant aucune réponse, j’entrepris de dérouler la pelote de cette sidération collective.

C’est propre à chaque génération d’en venir à considérer, l’âge aidant, que la vie sociale était plus supportable avant, au temps… où elle savourait sa jeunesse ! Mais c’est sans doute la première fois que ce constat peut être établi absolument, en dehors du prisme de la subjectivité de ceux qui voient poindre la fin de la vie, puisque la déferlante capitaliste met en péril, dans tous les domaines, la reproduction du vivant – y compris pour les gamètes des jeunes hommes !

Même si dans les années 1960, des encore quasi-adolescents s’ensilicosaient les poumons dans les mines – dans le même temps où les salaires ouvriers dégageaient à peine de quoi acheter une machine à laver le linge pour soulager le travail féminin -, ce dont nous pouvons garder tout de même la nostalgie c’est qu’il y eut à l’époque la sensation d’une bifurcation possible et le désir d’un autre emploi de la vie : un des slogans de Mai 68, certes pas le plus flamboyant, en disant le refus de « Métro, boulot, dodo », protestait contre la mise sous cloche de la vie sensible : 52 ans après, le confinement sanitaire strict pour les 83 % d’urbains de la population a réalisé cette mise sous cloche sous le précepte de survie « Travail, famille, wifi ». Continuer la lecture »

Simon Leys, « Le bonheur des petits poissons »

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Simon Leys

Le bonheur des petits poissons
Le savoir depuis le haut du pont
(« Lettre des antipodes », Le Magazine littéraire, juin 2005) 

Samuel Butler compare la vie à un solo de violon qu’il nous faut jouer en public tout en apprenant la technique de l’instrument au fur et à mesure de l’exécution. Bonne description – et qui s’applique aussi à la mort : Edmund Knox (ancien rédacteur de Punch), agonisant d’un cancer, remarquait gentiment : « L’ennui avec ces choses-là, c’est qu’on en a si peu la pratique. »

La vie nous soumet à des tests auxquels nous devons instantanément improviser des réponses. Mais le talent de repartie n’est pas donné à tout le monde : tantôt nous répondons à côté, tantôt nous restons muets – et Valéry avait raison d’assimiler l’ensemble de la littérature à une vaste « vengeance de l’esprit de l’escalier ».

Il y a longtemps, lors d’un trivial incident dont la pleine signification ne m’apparut qu’après coup, je suis resté coi – et le souvenir m’en brûle encore. C’était lors d’un symposium d’historiens, organisé par une respectable université. Un vieux professeur spécialement invité de l’étranger avait juste achevé de parler de la peinture de paysage des Song quand un jeune universitaire local s’empara de la tribune et se lança dans une dénonciation longue et passionnée de la communication de son savant aîné. Sa diatribe n’était pas bien originale – elle charriait tous les lieux communs de la vague maoïste alors à la mode. Soutenu par une claque vigoureuse d’admirateurs indigènes, le tribun révolutionnaire nous expliqua qu’il fallait être aveuglé par tous les préjugés de l’élitisme bourgeois pour admirer la peinture chinoise ancienne, œuvre d’exploiteurs et de parasites, tandis que le véritable art de la Chine – que les mandarins académiques s’obstinaient à ignorer – était produit par les masses populaires de paysans, ouvriers et soldats. Bref, tout le refrain familier de l’époque – bien oublié maintenant. La violence de cette attaque surprit le vieux professeur, homme frêle et raffiné, mais il demeura silencieux. Il ne restait d’ailleurs plus de temps pour la discussion, et le président de la session leva hâtivement la séance. Continuer la lecture »

Cornelius Castoriadis, « Réflexions sur le racisme »

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Cornelius Castoriadis

Réflexions sur le racisme


Exposé au colloque de l’Arif
« Inconscient et changement social »,
le 9 mars 1987. Publié dans Connexions, n° 48,1987,
puis dans Les carrefours du Labyrinthe III
Le monde morcelé,
1990, Le Seuil 

(mis en ligne en 2009 sur le site du collectif Lieux communs) 

Nous sommes ici, cela va de soi, parce que nous voulons combattre le racisme, la xénophobie, le chauvinisme et tout ce qui s’y apparente. Cela au nom d’une position première : nous reconnaissons à tous les êtres humains une valeur égale en tant qu’êtres humains et nous affirmons le devoir de la collectivité de leur accorder les mêmes possibilités effectives quant au développement de leurs facultés. Loin de pouvoir être confortablement assise sur une prétendue évidence ou nécessité transcendantale des « droits de l’homme », cette affirmation engendre des paradoxes de première grandeur, et notamment une antinomie que j’ai maintes fois soulignée et que l’on peut définir abstraitement comme l’antinomie entre l’universalisme concernant les êtres humains et l’universalisme concernant les « cultures » (les institutions imaginaires de la société) des êtres humains. J’y reviendrai à la fin.

Mais ce combat, comme tous les autres, a été à notre époque souvent détourné et retourné de la manière la plus incroyablement cynique. Pour ne prendre qu’un exemple, l’État russe se proclame antiraciste et antichauvin, alors que l’antisémitisme encouragé en sous-main par les pouvoirs bat son plein en Russie et que des dizaines de nations et d’ethnies restent toujours de force dans la grande prison des peuples. On parle toujours – et à juste titre – de 1’extermination des Indiens d’Amérique. Je n’ai jamais vu personne se poser la question : comment une langue qui n’était, il y a cinq siècles, parlée que de Moscou à Nijni-Novgorod a-t-elle pu atteindre les rives du Pacifique, et si cela s’est passé sous les applaudissements enthousiastes des Tatars, des Bourites, des Samoyèdes et autres Toungouzes. Continuer la lecture »

Une lettre de J.R.R. Tolkien à son fils Christopher

Il s’agit de la lettre 52 de la correspondance publiée (Lettres, Bourgois, 2005, p. 97-99). Elle est datée du 29 novembre 1943.

 

 

Mes opinions politiques penchent de plus en plus vers l’Anarchie (au sens philosophique, désignant l’abolition du contrôle, non pas des hommes moustachus avec des bombes) – ou vers la Monarchie « non constitutionnelle ». J’arrêterais quiconque utilise le mot État (dans un sens autre que le domaine inanimé qui recouvre l’Angleterre et ses habitants, chose qui n’a ni pouvoir, ni droits, ni esprit) ; et après lui avoir laissé une chance de se rétracter, l’exécuterais s’il s’obstinait ! Si nous pouvions revenir aux noms personnels, cela ferait le plus grand bien. Le gouvernement est un nom abstrait désignant l’art et le fait de gouverner, et ce devrait être un délit de l’écrire avec un g majuscule ou pour parler des personnes. Si les gens avaient l’habitude de parler du « Conseil du Roi George, Winston et sa bande », cela aiderait beaucoup à éclaircir les idées, et à limiter le terrifiant glissement vers la Euxcratie. De toute façon, l’étude convenable de l’Homme est tout sauf l’Homme ; et l’emploi le moins convenable pour n’importe quel homme, même les saints (qui, dans tous les cas, étaient pour le moins réticents à l’accepter), est de commander d’autres hommes. Pas un sur un million n’est indiqué pour l’emploi, et surtout pas ceux qui en recherchent l’occasion. Et du moins cela ne concerne qu’un petit groupe d’hommes qui savent qui est leur maître. Les gens au Moyen Âge avaient on ne peut plus raison de faire de nolo episcopari [en latin : « Je ne souhaite pas être nommé évêque »] la meilleure raison qu’un homme pût donner aux autres pour être fait évêque. Donne-moi un seul nom de roi dont l’intérêt principal dans la vie est les timbres, les chemins de fer ou les chevaux de course, et qui a le pouvoir de renvoyer son vizir (ou quelque autre nom que tu préfères lui donner) s’il n’aime pas la coupe de son pantalon. Et ainsi de suite jusqu’au bas de l’échelle. Mais, bien entendu, la faiblesse fatale de tout cela – après tout, ce n’est que la faiblesse fatale de toute chose bonne par nature dans un monde mauvais, corrompu et contre nature – c’est que cela ne marche, et n’a marché, que quand le monde entier part en pagaille, toujours de la façon propre à la bonne vieille inefficacité humaine. Continuer la lecture »

David Cayley, « Sur la pandémie actuelle, d’après le point de vue d’Ivan Illich »

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David Cayley

Sur la pandémie actuelle,
d’après le point de vue d’Ivan Illich

Publié le 8 avril 2020 sur son blog davidcayley.com
Traduction française parue sur lundimatin le 18 mai 2020

La semaine dernière, j’ai commencé à écrire un texte au sujet de la pandémie du Covid-19. J’ai essayé de dégager la question principale que cette pandémie soulève, à mes yeux : l’effort massif et coûteux déployé pour endiguer et limiter les maux causés par le virus est-il le seul choix qui s’offre à nous ? Cet effort est-il une sorte de réponse évidente, inévitable, dictée par la simple prudence, afin de protéger toutes les personnes les plus vulnérables ? Ou bien n’est-il pas une forme désastreuse, qui cherche à contrôler ce qui est clairement hors contrôle ? Un effort qui doublera les dégâts provoqués par la maladie d’autres problèmes, qui auront une incidence dans un futur plus ou moins éloigné ? Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour me rendre compte que la plupart des hypothèses que j’énonçais étaient très éloignées de celles qui avaient court autour de moi. Il m’a fallu avouer que la plupart de ces hypothèses découlaient de ma conversation prolongée avec les travaux d’Ivan Illich. J’en ai déduit qu’avant de pouvoir parler clairement des faits actuels, il me faudrait d’abord présenter le rapport qu’a entretenu toute sa vie durant Ivan Illich à la santé, la médecine et la question du bien-être. Dans ce qui va suivre, je commencerai donc par présenter de façon succincte l’évolution de la critique qu’Illich a établie à l’endroit de la bio-médecine, après quoi j’essaierai de répondre aux questions que j’ai posées plus haut.

En introduction de La Convivialité, écrit en 1973, Illich a décrit ce qu’il considère être le cours normal du développement des institutions, en prenant la médecine comme exemple type. La médecine a connu dans son histoire deux tournants décisifs. Le premier, au début du vingtième siècle, lorsque les traitements médicaux sont devenus ostensiblement efficaces et les bienfaits qu’ils généraient ont surpassé, en général, les maux qu’ils combattaient. Pour nombre d’historiens, c’est là le seul critère valable – à partir de ce tournant, le progrès est supposé continuer indéfiniment, peu importe qu’il y ait ou non des phases de reculs : rien ne peut arrêter le progrès.

Illich ne souscrivait pas à cette idée. Il a établi l’existence d’un second tournant décisif, lequel était bien entamé, selon lui, au moment où il écrivait. Au-delà de ce second tournant, il anticipait l’avènement de ce qu’il appelait une certaine contre-productivité – l’intervention médicale perdrait du terrain face à ses objets, et serait plus nuisible que bienfaisante. C’était là, selon lui, une caractéristique de toute forme d’institution, de bien ou de service – on pouvait identifier en chacun d’eux un seuil, un point limite, au-delà duquel ils se trouvaient en excès et dysfonctionnels. La convivialité tentait d’identifier ce jeu d’« échelles naturelles » – c’est d’ailleurs la seule tentative générale et programmatique entreprise par Illich pour établir une philosophie des technologies. Continuer la lecture »

Baudouin de Bodinat, « La vie sur terre »

 

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Baudouin de Bodinat

La vie sur terre
Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

(Tome premier, chapitre 4,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

Voici ce que j’ai pensé : ce qui subsiste en nous d’instinct ne trouve plus à s’exprimer qu’en d’obscurs malaises que nous prenons pour des incommodités et que nous laissons au-dehors dans l’anonymat de la physiologie.

Les pensées nous manquent qui nous feraient aller leur ouvrir la porte, les reconnaître et les serrer dans nos bras. Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d’allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires enregistrés.

Ce sont par exemple de brèves étrangetés, des « effets de vitre », de courtes dépersonnalisations à ne plus retrouver cette rue inoffensive et basse qui s’ouvrait à mi-pente de la ville : mais des abominations rectangulaires, le flot des automobiles, les publicités joyeuses ; ou bien est-ce une suffocation psychique comme à respirer un gaz, une sourde anxiété qui se mélange au sang dans la galerie marchande doucement sonorisée, ou dans l’ascenseur vertigineux d’une tour hermétique en verre fumé, ou dans le train climatisé où tout le monde est souriant à trois cents kilomètres à l’heure, ou dans n’importe lequel de ces lieux entièrement sortis des calculs du délire productiviste.

Mais justement ce monde-là est si étranger à l’homme, et il nous faut y devenir si étrangers à nous-mêmes, que ces émotions nous demeurent incompréhensibles, dessous leur importunité, et qu’elles restent au fond de chacun des cris inarticulés, des vociférations inintelligibles comme il s’en entendait jadis derrière les murs des asiles de fous.

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Louis de Colmar, « Les hommes ne détestent rien tant que le changement »

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Louis de Colmar

Les hommes ne détestent rien tant
que le changement

 

Publié sur le blog En finir avec ce monde, le 27 avril 2020

Les hommes ne détestent rien tant que le changement. On pourrait presque lire l’histoire humaine comme une lutte permanente pour le conjurer. Le génie humain pourrait presque se résumer à l’art de contenir et d’encadrer, tant bien que mal, l’écoulement du temps. Ce qui caractérise la modernité, c’est en fin de compte l’effondrement des digues temporelles traditionnelles, effondrement qui se caractérise par un double mouvement : le renforcement centripète d’un pôle de stabilité autour de l’État – le Léviathan de Hobbes relève bien d’un enracinement – couplé à un renforcement centrifuge de l’économie et du marché. Ces deux mouvements doivent être conçus ensembles, en interdépendance. Ce grand écart entre stabilité et mouvement, pour ainsi dire sur le plan horizontal, doit en outre être complété par un grand écart vertical dans la durée, qui permet de mettre face à face la déchirure du présent – résultant de l’opposition entre ces forces centripètes et centrifuges – et la promesse de leur réunification future à travers la mythologie du progrès. C’était du moins le cas dans la phase classique de la modernité (pour schématiser, du XVIe au XIXe siècle).

Ce schéma était en gros celui qui s’est effondré pendant la Première Guerre mondiale. Dans l’entre-deux-guerres, on a assisté à une tentative de rétablir ce schéma disloqué, dans le sens où l’État, au nom de sa stabilité historique fantasmée, a voulu prendre en charge directement la dynamique sociétale dont l’effondrement avait conduit au cataclysme guerrier. Cette tentative a échoué dans les affres de la deuxième guerre mondiale. S’en est suivie une nouvelle tentative de rééquilibrage qui a fonctionné jusqu’à l’aube des années 1980, qui aura été marqué par l’illusion d’une cogestion de la stabilité de l’État et du dynamisme du marché. À cette période a finalement succédé le rêve néo-libéral qui, en inversion de l’après-Première Guerre mondiale, a joué cette fois-ci la carte de la suprématie de la dynamique du marché relativement à la stabilité étatique, carte qui a été perdue dans la crise de 2008, concomitamment avec une inversion complète de l’idéologie du progrès au cours du siècle. Continuer la lecture »

« Planète des humains ou Comment le capitalisme a absorbé l’écologie » (Jeff Gibbs, Michael Moore)

Jaime Semprun, « La domestication par la peur… »

(1997)

La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d’images effrayantes dont fabriquer la réalité. Ainsi s’installe, jour après jour, d’épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s’éprouvent plus que comme les objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l’existence d’une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d’un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n’est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu’elles concernent en général les menées d’extraterrestres.

Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne des Protocoles des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d’affirmer que celui-ci est partout : il ne s’agit pas, pour l’instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d’immobiliser dans l’hébétude, dans la résignation à l’impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l’usine à rêves devenue usine à cauchemars n’ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne l’ont celles de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l’isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n’était alors qu’un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s’appliquer à la psychologie de masse de l’ère du soupçon : « L’extrême défiance n’est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d’être trompé. »

Des fictions aussi sinistres ne peuvent être regardées comme s’il s’agissait de documentaires que parce que la réalité entière est d’ores et déjà perçue comme une fiction sinistre. A ceux qui ont perdu « tout ce domaine de relations communautaires qui donne un sens au sens commun », il devient impossible de faire raisonnablement le partage, dans le flot des informations contradictoires, entre le plausible et l’invraisemblable, l’essentiel et l’accessoire, l’accidentel et le nécessaire. L’abdication du jugement, admis comme inutile face au ténébreux arbitraire du fatum technique, trouve dans cette idée que la vérité est ailleurs le prétexte à renier des libertés dont on ne veut plus courir le risque ; à commencer par celle de trouver des vérités dont on devrait faire quelque chose. Le soupçon de manipulation générale est alors un ultime refuge, une façon commode de ne pas faire face à l’irrationalité totale de la décadence, en lui prêtant une rationalité secrète. On l’a vu à l’occasion de l’accession au statut d’informations, sous le nom de « crise de la vache folle », des malversations courantes de l’industrie agro-alimentaire : soutenir que tout cela n’était que leurre médiatique destiné à terroriser la population, ou plus prosaïquement complot de l’agro-alimentaire français contre ses concurrents anglais, permettait de nier puérilement l’affreuse réalité tout en posant au malin qui ne s’en laisse pas conter. Le monde angoissant de la fiction paranoïaque protège donc contre l’angoisse du monde réel insensé, mais il exprime aussi, qu’il s’agisse de grossières fabulations à l’usage des masses ou des scénarios plus sophistiqués pour une pseudo-élite d’initiés, la recherche d’une protection plus effective, la soumission anticipée à l’autorité qui l’assurera, le phantasme d’être coopté ; bref le désir de faire partie du complot. Déjà les Protocoles des Sages de Sion avaient dû leur popularité, tout autant qu’à la répulsion, à la fascination pour la technique de la conspiration mondiale qu’ils exposaient et que les nazis s’appliquèrent à mettre en œuvre.

Jaime Semprun,  L’Abîme se repeuple, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1997.

Jacques Luzi, « Covid-19 : avant, pendant, après »

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Jacques Luzi

Covid-19 : avant, pendant, après

 

Publié le 25 avril 2020 sur le site de Pièces et main d’œuvre

(Jacques Luzi, est l’auteur de Au rendez-vous des mortels. Le déni de la mort dans la culture occidentale, de Descartes au transhumanisme, Éditions de la Lenteur, 2019)

Le Covid-19 n’est pas issu de la génération spontanée. Il n’est pas un fléau de Dieu. Ni l’instrument d’un complot. Ni un simple incident de parcours dans le fleuve faussement tranquille des sociétés industrielles.

L’histoire des coronavirus, de leur origine et de leurs retombées sanitaires, avait déjà fait l’objet d’études et d’analyses, qui laissaient entrevoir la pandémie à venir, celle, précisément, dans laquelle nous sommes embarqués aujourd’hui et qui nous dicte ses propres contraintes. Ainsi, le journaliste scientifique américain David Quammen avait prévenu, dans un livre au titre éloquent : Spillover : Animal Infections and the Next Human Pandemic (W.W. Norton & Company, New York, 2012). Dans «Where will the next pandemic come from ? And how can we stop it ?» (Popular Science, 15 octobre 2012), il écrivait :

Les pressions et les perturbations écologiques causées par l’homme mettent toujours plus d’agents pathogènes animaux en contact avec les populations humaines, tandis que la technologie et le comportement humains propagent ces agents pathogènes de plus en plus largement et rapidement. En d’autres termes, les épidémies liées aux nouvelles zoonoses, ainsi que la récurrence et la propagation des anciennes, ne sont pas simplement ce qui nous arrive, mais reflètent ce que nous faisons.

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Écran total, « Ne laissons pas s’installer le monde sans contact »

Appel au boycott de l’application Stop Covid-19

Publié sur le site de la revue Terrestres le 27 avril 2020

Du point de vue sanitaire, l’épidémie de Covid-19 mettra du temps à livrer tous ses mystères. Le brouillard qui entoure l’origine de la maladie, sa diffusion et sa létalité ne pourra se dissiper que lorsqu’elle cessera de frapper dans autant de pays à la fois. A ce jour, personne n’a l’air de savoir quand une telle accalmie se produira. D’ici là, pour continuer de vivre, nous ne devons ni sous-estimer, ni surestimer cette épidémie en tant que telle.

Par contre, ce que nous sentons très clairement, c’est que la crise sanitaire a des chances importantes de précipiter l’avènement d’un nouveau régime social : un régime basé sur une peur et une séparation accrues, encore plus inégalitaire et étouffant pour la liberté. Si nous prenons la peine de lancer cet appel, c’est que nous pensons que cela n’est pas joué d’avance et que des possibilités vont se présenter, pour les populations, de l’empêcher. Mais alors que nous, simples citoyens, ressentons violemment la fragilité de nos existences face à la menace du virus et d’un confinement long, l’ordre politique et économique en vigueur semble, lui, à la fois ébranlé et renforcé par la secousse en cours. Il paraît en même temps fragile, et très solide sur ses bases les plus « modernes », c’est-à-dire les plus destructrices socialement.

Bien sûr, il n’a pas échappé à grand-monde que la situation présente a permis aux gouvernements de nombreux pays de tétaniser, pour un temps indéterminé, les contestations parfois extrêmement vives dont ils faisaient l’objet depuis plusieurs mois. Mais ce qui est tout aussi frappant, c’est que les mesures de distanciation interpersonnelle et la peur du contact avec l’autre générées par l’épidémie entrent puissamment en résonance avec des tendances lourdes de la société contemporaine. La possibilité que nous soyons en train de basculer vers un nouveau régime social, sans contact humain, ou avec le moins de contacts possibles et régulés par la bureaucratie, est notamment décelable dans deux évolutions précipitées par la crise sanitaire : l’aggravation effrayante de l’emprise des Technologies de l’information et de la communication (TIC) sur nos vies ; et son corollaire, les projets de traçage électronique des populations au nom de la nécessité de limiter la contagion du Covid-19. Continuer la lecture »

Edouard Schaelchli, « Urgence et tragédie »

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Edouard Schaelchli
Urgence et tragédie
Faillite du politique en temps de crise sanitaire

Car quant à ceux qui disent que rendre la cause soit ôter la signifiance du signe, ils ne considèrent pas qu’en voulant abolir par cette raison les prédictions des signes et prodiges célestes, ils ôtent aussi ceux qui se font par artifice, comme les sons des bassins, les lumières des feux le long de la marine, les ombres des aiguilles dans les horloges du soleil, toutes lesquelles choses se font par quelque cause et quelque manufacture, pour être signe de quelque chose.
Plutarque, Vie de Périclès.

Par définition, l’état d’urgence exclut toute question concernant « ce qu’il faut » ou « ce qu’il ne faut pas ». L’urgence porte en elle-même sa propre nécessité (qui n’a pas de loi, legem non habet ), ou alors elle n’a rien d’urgent. Ce qui définit le mieux l’urgence, c’est, en creux, ce dont elle se démarque le plus absolument : le temps de la délibération, la suspension de tout « il faut » en vue d’une détermination concertée de ce que, précisément, il faut. Toute société connaît des moments où l’urgence impose des décisions qui ne pourront être ratifiées qu’après-coup par la délibération, ou du moins sanctionnée par une procédure rétrospective, voire par une cérémonie expiatoire. Rares sont celles qui portent en elles la notion d’urgence comme une catégorie constitutionnelle ou juridique. Il est paradoxal de constater que c’est précisément là où le droit s’est le plus explicitement constitué pour empêcher que des décisions soient prises sans délibération (ou des pouvoirs exercés sans limite) qu’est apparue l’idée d’un « état d’exception » qui permet de suspendre « l’état de droit ». A Rome existait, à côté de la dictature (qui n’était justement pas une magistrature d’exception, ni même d’urgence, contrairement à ce qu’on pourrait croire), une procédure par laquelle le Sénat pouvait déclarer une sorte d’arrêt du droit (le justitium) par un « senatusconsulte », dit ultimus parce qu’il se situait à l’extrême limite de ce que le pouvoir peut décider en vertu de l’autorité qui le fonde. Il s’en suivait un tumultum dans lequel n’importe quel citoyen pouvait, à la limite, se retrouver investi du pouvoir suprême de prendre toutes mesures susceptibles d’arrêter le danger, sans considération du droit.

Comment ne pas penser aujourd’hui à ces cas-limites, en principe liés à des moments de crise bien particuliers, guerres étrangères ou civiles, révolutions, (mais dont le philosophe Giorgio Agamben a profondément montré qu’ils tendaient à devenir la norme d’un ordre politique et juridique dont la technicisation accompagne partout la tendance à confondre l’état de paix avec l’état de guerre) – aujourd’hui, au moment où partout en même temps dans le monde une crise sanitaire considérée (à tort ou à raison) comme sans précédent sert de prétexte à une véritable assignation à résidence d’une moitié de la population du globe et conduit à envisager des mesures généralisées d’identification des « cas suspects », de contrôle accru des mouvements, rassemblements et comportements collectifs et de traçage systématique des individus testés ? Le mot d’ordre partout diffusé, « Restez chez vous », quoiqu’il ait pour effet immédiat de plonger nos rues et nos places dans un silence de mort, n’en retentit pas moins comme le signal d’un tumulte qui permet à tout un chacun de s’improviser chef de guerre, capitaine de vaisseau, médecin-chef, maître-queue, brigadier, professeur de vertu, censeur, juge ou inquisiteur, rien qu’en répétant la consigne magique. Lisez les journaux, écoutez la radio, naviguez sur la toile, vous n’y lirez qu’un mot, vous n’y entendrez qu’un cri : confinement, distanciation sociale, pistage, masques, gants, hygiène, masques, masques ! N’est-ce pas bien fait pour rendre d’emblée suspects (et reconnaissables) ceux qui, n’ayant peut-être pas bien entendu, sortiraient quand même se promener, sans masque, devenant sans s’en rendre compte des individus potentiellement dangereux, passibles de l’inculpation d’avoir par leur inconscience entraîné la mort de quelqu’un ? Continuer la lecture »

Edouard Schaelchli, « Le porteur sain – terroriste asymptomatique ? »

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Edouard Schaelchli

Le porteur sain –
terroriste asymptomatique ?

Et ainsi, sans vivre d’aucune autre façon, en apparence,
que ceux qui, n’ayant aucun emploi qu’à passer une vie agréable, s’étudient à séparer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans s’ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honnêtes, je ne laissais pas de poursuivre en mon dessein, et de profiter en la connaissance de la vérité, peut-être plus que si je n’eusse fait que lire des livres ou fréquenter des gens de lettres.
Descartes

Si l’inconnu, à l’air un peu étrange, que nous croisons, la nuit tombant, au coin d’une rue écartée des quartiers fréquentés, nous inquiète plus que le voisin familier avec qui nous échangeons tous les soirs un amical bonjour en allant vider nos poubelles, qu’arriverait-il si, un soir où, ne pensant à rien, nous accomplissons ce rite essentiel, au lieu de voir à sa fenêtre le visage attendu du voisin, nous apercevions à la dérobée, disparaissant à l’angle de la maison, la silhouette brusquement reconnaissable du même étrange inconnu ? Nous serions peut-être épouvantés à l’idée d’un possible rapport entre l’absence de l’un et la fuyante présence de l’autre.

La vie normale a ceci de rassurant qu’elle nous offre, en ses apparences, la garantie d’une sécurité qui est indissociable du sentiment que tout se passe bien comme il le faut. Ce peut être lassant, à la longue. Mais nous ne pouvons mesurer combien notre équilibre général tient à cette monotone conformité des choses à elles-mêmes. Au contraire, le plaisir superficiel que nous éprouvons à voir surgir dans le quotidien une circonstance inattendue ne peut manquer de se changer en une grave perturbation de notre être profond, s’il commence à se multiplier pour se généraliser au point de rendre presque douloureuse l’absence de tout événement insolite. Continuer la lecture »

Miguel Amorós, « L’État masqué »

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Miguel Amorós

L’État masqué

 

La crise actuelle a engendré plusieurs tours de vis dans le contrôle social étatique. L’essentiel dans ce domaine était déjà bien en place puisque les conditions économiques et sociales qui prévalent aujourd’hui l’exigeaient. La crise n’a fait qu’accélérer le processus. Nous participons contraints et forcés en tant que masse de manœuvre à un essai général de défense de l’ordre face à une menace globale. La Covid 19 a servi de prétexte au réarmement de la domination, mais une catastrophe nucléaire, une impasse climatique, un mouvement migratoire imparable, une révolte persistante ou une bulle financière incontrôlable auraient tout aussi bien fait l’affaire.

Mais la cause la plus importante et vraisemblable est la tendance mondiale à la concentration du capital, ce que les dirigeants appellent indistinctement mondialisation ou progrès. Cette tendance est corrélée avec le processus de concentration du pouvoir, renforçant ainsi les appareils étatiques de maintien de l’ordre, de désinformation et de répression. Si le capital est la substance d’un tel œuf, l’État est sa coquille. Une crise qui met en danger l’économie mondialisée, une crise systémique comme on dit maintenant, provoque une réaction défensive presque automatique et réactive des mécanismes disciplinaires et punitifs déjà existants. Le capital passe au second plan et c’est alors que l’État apparaît dans toute sa plénitude. Les lois éternelles du marché peuvent prendre des vacances sans que leur vigueur n’en soit altérée. Continuer la lecture »

Marcelle Delpastre, « Mes amis »

Mes amis

Ils ont
pour maîtresse une image
qui chante
les nuits de printemps.
Ils ont
les yeux sereins des sages
qui tiennent
les rênes du temps.

Ils sont
la vie, la joie, l’amour, le rêve.
Ils sont
les voyageurs de l’inconnu.
Ils sont
les paysans cherchant la sève.
Ils sont
les retrouvés et les perdus.
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Wendell Berry, « The Sorrel Filly »

Wendell Berry
The Sorrel Filly

The songs of small birds fade away
into the bushes after sundown,
the air dry, sweet with goldenrod.
Beside the path, suddenly, bright asters
flare in the dusk. The aged voices
of a few crickets thread the silence.
It is a quiet I love, though my life
too often drives me through it deaf.
Busy with costs and losses, I waste
the time I have to be here—a time
blessed beyond my deserts, as I know,
if only I would keep aware. The leaves
rest in the air, perfectly still.
I would like them to rest in my mind
as still, as simply spaced. As I approach,
the sorrel filly looks up from her grazing,
poised there, light on the slope
as a young apple tree. A week ago
I took her away to sell, and failed
to get my price, and brought her home
again. Now in the quiet I stand
and look at her a long time, glad
to have recovered what is lost
in the exchange of something for money.

Collected Poems, 1957-1982

La Jument alezane

Les chants des petits oiseaux s’estompent
dans les buissons après le coucher du soleil,
l’air est sec, embaumant la verge d’or.
Près du sentier, soudain, de splendides asters
s’enflamment dans le crépuscule. Les voix de vieillard
de quelques grillons transpercent le silence.
C’est un calme que j’aime, bien que ma vie
me le fasse traverser trop souvent dans la surdité.
Obsédé de coûts et de pertes, je gaspille
le temps que je peux passer ici – un temps
béni au-delà de ce que je mérite, je le sais,
si seulement je restais à l’écoute. Les feuilles
reposent dans l’air, parfaitement immobiles.
Je voudrais qu’elles reposent dans mon esprit
aussi immobiles, dans un espace aussi simple. Tandis
que je m’avance, la jument alezane qui broutait
lève la tête, se tenant là en équilibre, légère sur la pente
comme un jeune pommier. Il y a une semaine,
je l’ai emmenée pour la vendre, et n’ayant obtenu
le prix que j’en voulais, je l’ai ramenée
ici. Je reste là, à présent, dans ce calme,
et la considère longtemps, heureux
d’avoir retrouvé ce qui était perdu
dans un échange commercial.

Nul lieu n’est meilleur que le monde, Arfuyen, 2018, traduction Claude Dandréa.