Jean-Claude Michéa, « Notre ennemi, le capital »

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Jean-Claude Michéa

Notre ennemi, le capital

Éditions Climats, 2017
(Note s de la scolie p, p. 296-299)

Nous disposons, à présent, de suffisamment d’éléments pour être en mesure d’anticiper en partie ce monde d’après, tel que les innombrables « futurologues » de l’élite industrielle et financière mondiale ont déjà commencé à en élaborer le scénario. Il ne pourrait bien sûr s’agir, dans cette hypothèse libérale, que d’une société duale, assez semblable, au fond, à celle que H.G. Wells avait magistralement décrite, en 1895, dans La Machine à explorer le temps (les descendants des classes privilégiées – les Éloïs – étant alors censés occuper – l’action se situe en 802701 – toute la surface d’une terre redevenue verdoyante, tandis que ceux des classes populaires – les terrifiants Morlocks – ont été relégués dans les profondeurs des mondes souterrains). C’est ainsi que les géants de la Silicon Valley – Google, Amazon, Facebook ou Apple – en sont déjà à réfléchir concrètement, depuis un certain nombre d’années, aux différentes possibilités de créer, un peu partout dans le monde, des territoires entièrement off-shore (que ces nouvelles zones à défendre du libéralisme post-démocratique prennent la forme de « micro-nations » ou même, comme l’imagine Patri Friedman, de « villes flottantes » situées dans les eaux internationales) à l’abri desquelles les Éloïs du futur pourraient se voir indéfiniment protégés de toute intervention étatique – notamment sur le plan fiscal – et libérés une fois pour toutes de toute responsabilité envers la nature et le reste du genre humain. Tout en bénéficiant par ailleurs (ce qui réjouira certainement Raphaël Liogier) de tous les privilèges à venir de l’« homme augmenté », voire immortel, et des gadgets sans cesse renouvelés de la technologie siliconienne.

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« Comment tout va s’effondrer », Pablo Servigne

 

 

Fabrice Nicolino, « Cette gauche qui s’est toujours couchée devant les despotes »

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Fabrice Nicolino

Cette gauche qui s’est toujours
couchée devant les despotes

11 janvier 2017

(Fabrice Nicolino, un des survivants de la tuerie du 7 janvier 2015, célèbre à sa façon, dans son blog Planète sans visa, l’anniversaire du massacre à Charlie Hebdo. Une saine colère.)

 

Vous n’y couperez pas. Hélas ? Je vous livre ci-dessous un très long papier que j’ai écrit pour Charlie de la semaine passée. Il évoque une histoire à laquelle je reste profondément lié, et qui me donne la joie de parler de Victor Serge, l’un des héros de mon Panthéon personnel. Ceux qui auront le courage de s’y mettre constateront que la crise écologique n’est pas, pas tout à fait absente de mon propos. De toute façon, sans révolution morale et intellectuelle, franchement, l’avenir est noir charbon. Au fait, je publie le mois prochain un livre dont le titre est Ce qui compte vraiment. Je vous en reparlerai.

Deux ans déjà. Deux ans qu’il nous faut supporter leurs leçons politiques et morales. Charlie serait allé trop loin. Charlie ne respecterait rien. Charlie l’aurait peut-être bien cherché. Mais derrière les dégoûtantes vomissures de nos grands penseurs de gauche, il y a une histoire. La soumission au totalitarisme.

 

Vous les Pleureuses, vous les salauds qui avez craché sur Charlie tout en faisant les beaux esprits, voici votre histoire, et elle est sinistre. Elle ne commence pas avec la Russie stalinienne, mais c’est là qu’elle a déployé, pour la première fois avec tant de force, sa bassesse. Entre 1917, date de la révolution d’Octobre et 1991, année de la disparition de l’URSS, les intellectuels de gauche français se seront (presque) tous couchés. Et pourtant ! Un, une classe se forme là-bas dès les premières années, farcie de privilèges. Deux, les anciens bolcheviques de 17 sont arrêtés et assassinés après des procès truqués au cours desquels ils avouent ce que les tortionnaires leur ont dicté. Trois, la paysannerie part à la broyeuse, sur fond de collectivisation et de famine organisée, comme en Ukraine. Quatre, des milliers, puis des centaines de milliers, puis des millions d’innocents partent peupler les nombreuses îles de l’archipel du Goulag. Continuer la lecture »

Olivier Rey, « Le transhumanisme comme régression »

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Olivier Rey

Le transhumanisme comme régression

(Deuxième rencontre Philanthropos, 13 décembre 2014)

Au début du XVIIe siècle, Cervantès a mis en scène dans le premier roman moderne, Don Quichotte, un personnage si imbu de romans de chevalerie que c’est à travers eux qu’il appréhendait la réalité, ce qui lui valut bien des déboires. Au XIXe siècle, Flaubert a raconté une histoire similaire : à la place de Don Quichotte parcourant l’Espagne, madame Bovary dans la campagne normande, à la place des romans de chevalerie qui ont détraqué l’esprit du Quichotte, les romans d’amour de style troubadour qui ont égaré Emma. Là encore, la confrontation à la réalité est douloureuse. Peut-être qu’au XXIe siècle, il faudra écrire l’histoire d’un être gavé de propagande transhumaniste, et déconfit de ne pas trouver dans les implants, prothèses, augmentations et autres interfaces corps-machine l’accomplissement et l’enchantement qu’on lui prédisait et qu’il se promettait.

L’habillage technologique d’un imaginaire régressif

Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France, disait Sully ; aujourd’hui, imaginaire techniciste et intérêts économiques sont les deux principaux canaux d’alimentation du transhumanisme. Pour évoquer l’imaginaire en question, je me référerai à un livre du romancier anglais James Graham Ballard, Crash !, publié en 1973, qui a inspiré le film du même nom (sans le point d’exclamation !) réalisé une vingtaine d’années plus tard par David Cronenberg. À sa sortie le film, auréolé du prix spécial du jury à Cannes, a suscité bon nombre de réactions indignées. Le sujet, il faut l’avouer, est scabreux. Nous suivons des personnes qui, à l’occasion d’accidents de voiture dans lesquels elles ont été impliquées, ont découvert l’excitation sexuelle que ce type d’expérience éveillait en elles. Voici comment le narrateur, rescapé d’un grave accident, s’explique la chose. « Ma capacité organique de résistance à la souffrance physique s’était depuis longtemps émoussée au contact des banalités et des drames feutrés de la vie quotidienne. L’accident était la seule expérience réelle que j’eusse connue depuis des années. Je me trouvais pour la première fois confronté à mon propre corps, inépuisable encyclopédie de douleurs et de déjections, en butte au regard hostile des autres et placé devant la réalité brute d’une mort d’homme (1). » Continuer la lecture »

Éric Sadin, « La Silicolonisation du monde »

La présentation de son dernier livre est ici 

 

Stoppez les machines ! Lisez Ellul, lisez Charbonneau !

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Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune vient de paraître. Présentation et choix d’extraits par Jean Bernard-Maugiron. Le fichier pdf de la version en ligne (reproduction et diffusion libre) est disponible
en cliquant ici.

Vous pouvez également commander l’ouvrage (84 pages, format 154 x 236)
en envoyant vos coordonnées à l’adresse

lesamisdebartleby[at]free.fr

(Participation aux frais d’impression et d’envoi : 10 euros)

 

Cornelius Castoriadis, « Post-scriptum sur l’insignifiance »

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Cornelius Castoriadis,

Post-scriptum sur l’insignifiance

(Extraits d’un entretien avec Daniel Mermet en 1996,
publié aux éditions de l’Aube sous le titre Post-scriptum sur l’insignifiance)

 

Ce qui caractérise le monde contemporain ce sont, bien sûr, les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, mais ce qui me frappe surtout, c’est l’insignifiance. Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Elle a perdu son sens. Les uns et les autres disent la même chose. Depuis 1983, les socialistes français ont fait une politique, puis M. Balladur a fait la même politique ; les socialistes sont revenus, ils ont fait, avec Pierre Bérégovoy, la même politique ; M. Balladur est revenu, il a fait la même politique ; M. Chirac a gagné l’élection de 1995 en disant : « Je vais faire autre chose » et il a fait la même politique.

Les responsables politiques sont impuissants. La seule chose qu’ils peuvent faire, c’est suivre le courant, c’est-à-dire appliquer la politique ultralibérale à la mode. Les socialistes n’ont pas fait autre chose, une fois revenus au pouvoir. Ce ne sont pas des politiques, mais des politiciens au sens de micropoliticiens. Des gens qui chassent les suffrages par n’importe quel moyen. Ils n’ont aucun programme. Leur but est de rester au pouvoir ou de revenir au pouvoir, et pour cela ils sont capables de tout.

Il y a un lien intrinsèque entre cette espèce de nullité de la politique, ce devenir nul de la politique et cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la philosophie ou dans la littérature. C’est cela l’esprit du temps. Tout conspire à étendre l’insignifiance.

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Jacques Ellul, « L’idéologie du travail »

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Jacques Ellul

L’idéologie du travail
(in Foi et Vie n° 4, 1980, sous le pseudo de P. Mendès)

Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société, prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. Dans la presque totalité des sociétés traditionnelles, le travail n’est considéré ni comme un bien ni comme l’activité principale. La valeur éminente du travail apparaît dans le monde occidental, au xviie siècle, en Angleterre, en Hollande puis en France et elle se développe dans ces trois pays au fur et à mesure de la croissance économique.

Comment s’explique, d’abord, la mutation mentale et morale qui consiste à passer du travail peine ou châtiment, ou nécessité inévitable au travail valeur et bien ? Il faut constater que cette réinterprétation qui aboutit à l’idéologie du travail se produit lors de la rencontre de quatre faits qui modifient la société occidentale.

Tout d’abord, le travail devient de plus en plus pénible, avec le développement industriel, et apparemment plus inhumain. Les conditions du travail empirent considérablement en passant de l’artisanat, et même de la manufacture (qui était déjà dure mais non pas inhumaine) à l’usine. Celle-ci produit un type de travail nouveau, impitoyable. Et comme, avec la nécessité de l’accumulation du capital, le salaire est inférieur à la valeur produite, le travail devient plus envahissant : il recouvre toute la vie de l’homme. L’ouvrier est en même temps obligé de faire travailler sa femme et ses enfants pour arriver à survivre. Le travail est donc à la fois plus inhumain qu’il ne l’était pour les esclaves et plus totalitaire, ne laissant place dans la vie pour rien d’autre, aucun jeu, aucune indépendance, aucune vie de famille. Il apparaît pour les ouvriers comme une sorte de fatalité, de destin. Il était alors indispensable de compenser cette situation inhumaine par une sorte d’idéologie (qui apparaît d’ailleurs ici comme correspondant exactement à la vue de l’idéologie chez Marx), qui faisait du travail une vertu, un bien, un rachat, une élévation. Si le travail avait encore été interprété comme une malédiction, ceci aurait été radicalement intolérable pour l’ouvrier.

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« Marcelle Delpastre ou Les chemins creux de la poésie »

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Marcelle Delpastre
ou Les chemins creux de la poésie

Présentation de Cédric Mesuron
(printemps
2016), suivie de trois poèmes

Alors que la poésie a eu droit cette année encore à sa célébration printanière – pour l’essentiel marchande – nous souhaitons présenter en quelques mots un poète méconnu et dont il n’est pas certain qu’il eût aimé être ainsi mis à l’honneur. C’est donc hors du Printemps des poètes que nous le présentons. Ce poète est une femme, Marcelle Delpastre. Une poétesse donc ? Non, un poète, car c’est ainsi qu’elle souhaitait être appelée. Poète, mais aussi paysanne, Marcelle Delpastre est née en 1925 à Germont, en Corrèze, sur la commune de Chamberet, où elle vivra jusqu’à sa mort en 1998

« Quel Printemps et quels poètes ? », aurait en effet peut-être questionné Marcelle (ou Marcela, en occitan) Delpastre, elle dont l’esprit que l’on devine malicieux, mais aussi réfléchi et parfois grave, aurait apprécié avec circonspection cette initiative culturelle, pour préférer peut-être s’y tenir sagement à l’écart (1) – comme elle se tint toujours dans sa vie et son travail de poète. À l’écart de ces célébrations dont l’idéologie culturelle marchande qui y préside n’est autre que celle-là même qui a détruit cette autre culture, silencieuse et multiséculaire : celle de la terre et des paysans.

Celle des champs, du travail des champs et du travail à la ferme, celle des moissons et des récoltes, celle de la compagnie familière des hommes avec les bêtes et le soin journalier à leur apporter ; celle donc de la campagne, avec ses gens, ses activités rurales, ses villages et hameaux reliés entre eux par des sentiers tortueux mais bosselés de murets tracés à mesure d’homme ; celle également des étendues, des plaines et prairies où se dresse dans le vent, encerclé d’oiseaux, de fleurs et senteurs au printemps, le ventre des fermes qui ont pris corps dans la terre ensemencée : un monde ordonné dans la dispersion – ordonné par la contrainte naturelle et nécessaire –, un monde isolé mais rassemblé, un lieu dans le cosmos où l’ici-et-maintenant accueille aussi le lointain et lui ouvre la porte. Un monde disparu donc, avec sa culture, ses mœurs, ses beautés, sa rudesse, avec son langage surtout : la langue d’oc et ses différentes expressions vernaculaires. Continuer la lecture »

TomJo, « Écologisme et transhumanisme »

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TomJo

Écologisme et transhumanisme
Des connexions contre nature

(Article paru à l’origine sur le site Hors-sol Herbes folles)

Écologistes, véganes et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un de ses représentants à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Verts en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science (1). » II aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation (2). Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé.

Faut-il un État mondial inter-espèces pour lutter contre les dominations entre humains et animaux ? Voire entre animaux, avec des prédateurs devenus herbivores après modification génétique ? Même si leurs idées prêtent à rire, les transhumanistes ne sont pas des ahuris victimes d’une indigestion de mauvaise science-fiction. Ils sont écologistes et véganes (c’est-à-dire refusant de consommer les produits issus des animaux), certes. Parfois même bouddhistes. Mais aussi philosophes, généticiens, informaticiens, sociologues ou start-uppers rétribués par Harvard, Oxford, la London School of Economics ou Google. La plupart d’entre eux veulent le bien de la planète et de ses habitants, lutter contre les oppressions, tout en augmentant notre espérance de vie jusqu’à « la mort de la mort ».

Les deux porte-parole du mouvement transhumaniste francophone revendiquent leur militantisme « écolo ». Marc Roux a été adhérent de l’Alternative rouge et verte. Didier Cœurnelle est élu Verts de la commune de Molenbeek. Le cofondateur de Humanity+, la principale association transhumaniste américaine, David Pearce, est un militant antispéciste et végane. L’Australien Peter Singer, philosophe et auteur du livre de référence des antispécistes La Libération animale (1975), est lui-même transhumaniste et ancien candidat Verts en Australie. Quant à l’actuel directeur de Humanity+, James Hughes, en tant que bouddhiste, il ne ferait pas de mal à une mouche. Loin de l’image repoussoir de libertariens insensibles aux malheurs qui les entourent, les transhumanistes sont souvent des progressistes de gauche, écologistes et féministes, suivant la bonne conscience qui règne dans la Silicon Valley depuis le mouvement hippie des années 1960. En France, à l’avant-garde des partisans de la reproduction artificielle de l’humain (PMA-GPA) figurent les membres d’Europe Écologie-Les Verts.

D’après Marc Roux et Didier Cœurnelle, auteurs de Technoprog (3), les transhumanistes seraient majoritairement de gauche, attachés à un système social et à une médecine redistributive, contre l’idée d’une humanité à deux vitesses après sélection génétique. Ils se trouvent même des points communs avec les « objecteurs de croissance » (4). Fort bien. Laissons de côté les ultras, libertariens ou technogaïanistes, et intéressons-nous à ces transhumanistes sociaux-démocrates et soi-disant écolos. Ceux qui introduisent le loup transhumaniste dans la bergerie verte. Continuer la lecture »

Ellul-Charbonneau, « Origine de notre révolte »

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Jacques Ellul
Bernard Charbonneau

Origine de notre révolte

(Première partie des Directives pour un manifeste personnaliste, Bordeaux, 1935)

Naissance de la conscience révolutionnaire

1. Un monde s’était organisé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il commençait à se déséquilibrer. Il obéissait à des lois profondes que nous ne connaissions pas – qui n’étaient pas identiques à celles des sociétés antérieures. Personne ne se donnait la peine de les chercher, car ce monde était caractérisé par l’anonymat : personne n’était responsable et personne ne cherchait à le contrôler. Chacun occupait seulement la place qui lui était attribuée dans ce monde qui se faisait tout seul par le jeu de ces lois profondes.

2. Nous trouvions aussi notre place marquée et nous devions obéir à un fatalisme social. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’aider inconsciemment au jeu des lois nouvelles de la société. Lois en face desquelles nous étions désarmés – non seulement par notre ignorance, mais encore par l’impossibilité de modifier ce produit de l’anonymat – l’homme était absolument impuissant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assurances, de l’Hygiène, de la TSF, de la Production, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les sociétés précédentes – Ni d’idée à idée.

3. Cependant, malgré notre impuissance, nous sentions la nécessité de proclamer certaines valeurs et d’incarner certaines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entièrement construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équilibré sans que puisse jouer ce qui nous paraissait nécessaire (les libertés de l’homme, son effort vers sa vérité particulière, son contact avec une matière familière, son besoin d’unir la justice et le droit, sa nécessité de réaliser une vocation) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pouvaient s’épuiser stérilement, sans effet dans cette société. Ainsi se posait un double problème : un problème général et un problème personnel.

4. Le problème général consistait à se demander si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une société ou dans la valeur de la société où vit un homme. Si, en somme, la société (quels que puissent être ses défauts abstraits ou pratiques mais généraux) reçoit sa valeur des hommes qui la composent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhésion à une société, les qualités abstraites et générales prévues pour cette société.

5. Le problème personnel consistait à se demander si nous pouvions incarner effectivement la nécessité que nous portions en nous. Si nous pouvions réaliser notre vocation – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette société au nom des valeurs qui nous faisaient agir et qui étaient pour nous une contrainte intérieure. – Cette contrainte rendait le problème effectif et non pas seulement intellectuel. Continuer la lecture »

Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques »

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Simone Weil

Note sur la suppression générale
des partis politiques
(1940)

Le mot parti est pris ici dans la signification qu’il a sur le continent européen. Le même mot dans les pays anglo-saxons désigne une réalité tout autre. Elle a sa racine dans la tradition anglaise et n’est pas transplantable. Un siècle et demi d’expérience le montre assez. Il y a dans les partis anglo-saxons un élément de jeu, de sport, qui ne peut exister que dans une institution d’origine aristocratique ; tout est sérieux dans une institution qui, au départ, est plébéienne.

L’idée de parti n’entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. C’était d’abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. C’est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire.

Les luttes des factions sous la Terreur furent gouvernées par la pensée si bien formulée par Tomski : « Un parti au pouvoir et tous les autres en prison. » Ainsi sur le continent d’Europe le totalitarisme est le péché originel des partis.

C’est d’une part l’héritage de la Terreur, d’autre part l’influence de l’exemple anglais, qui installa les partis dans la vie publique européenne. Le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver. Seul le bien est un motif légitime de conservation. Le mal des partis politiques saute aux yeux. Le problème à examiner, c’est s’il y a en eux un bien qui l’emporte sur le mal et rende ainsi leur existence désirable.

Mais il est beaucoup plus à propos de demander : Y a-t-il en eux même une parcelle infinitésimale de bien ? Ne sont-ils pas du mal à l’état pur ou presque ?

S’ils sont du mal, il est certain qu’en fait et dans la pratique ils ne peuvent produire que du mal. C’est un article de foi. « Un bon arbre ne peut jamais porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri de beaux fruits. »

Mais il faut d’abord reconnaître quel est le critère du bien.

Ce ne peut être que la vérité, la justice, et, en second lieu, l’utilité publique.

La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison. Si la République de Weimar, au lieu de Hitler, avait décidé par les voies les plus rigoureusement parlementaires et légales de mettre les Juifs dans des camps de concentration et de les torturer avec raffinement jusqu’à la mort, les tortures n’auraient pas eu un atome de légitimité de plus qu’elles n’ont maintenant. Or pareille chose n’est nullement inconcevable.

Seul ce qui est juste est légitime. Le crime et le mensonge ne le sont en aucun cas. Continuer la lecture »

Jacques Ellul, « Le naufrage de la gauche »

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Jacques Ellul

Le naufrage de la gauche
(1975, in Trahison de l’Occident)

Et quelle est donc, désormais, la position de la gauche envers les pauvres, qui étaient sa seule vérité ? La terrible aventure de Makhno n’a pas été un accident de parcours, elle n’a pas été une erreur, elle n’a pas été une déviation regrettable mais oubliée : elle a été le point de départ d’une évolution qui s’est déroulée avec une rigueur implacable et qui a défiguré la gauche. Elle était d’ailleurs inscrite déjà dans la construction si subtile de la stratégie et de la tactique par Lénine. Il dit, tout le monde le sait, qu’il faut d’abord calculer les chances de la révolution. Il faut choisir ce qui peut servir à la révolution. Il faut s’allier avec n’importe quelles forces qui, actuellement, favorisent (volontairement ou non) la révolution. Il faut rejeter celles qui risquent de la desservir. Ainsi peut-on condamner la révolte des Tchèques contre l’oppression austro-hongroise. Ainsi, bien plus tard, on peut faire alliance avec Hitler. Ainsi, bien plus tôt, on peut laisser écraser les Spartakistes et Rosa Luxembourg. Les pauvres ? ils sont une pièce de l’échiquier. Ils sont un levier pour la stratégie ou la tactique. Ils sont une armée de réserve. Et si le prolétariat chômeur est l’armée de réserve du capitalisme, le prolétariat pauvre n’est rien de plus que la masse de manœuvre et l’armée de réserve de la révolution. Celle-ci est devenue une sorte de déesse transcendante, dont l’évocation suffit comme raison dernière, justification absolue, objectif qualificateur, sens et limite. Les pauvres n’ont aucune valeur par eux-mêmes, ils ne sont pas défendus et protégés parce que pauvres, parce qu’hommes détruits et aliénés. La gauche ne « s’intéresse » à telle catégorie de pauvres que dans la mesure où ils servent le grand dessein, où ils peuvent être inscrits dans son plan, où ils acceptent aussi le rôle de pion, de masse de manœuvre, de troupe anonyme, dans un ensemble qui est l’équivalent d’une armée.

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Jacques Ellul, « L’utopiste, géomètre et technicien »

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Jacques Ellul

L’utopiste, géomètre et technicien
(1975, in Trahison de l’Occident)

L’Occident est trahi. Ceux qu’il a conquis et convertis à lui-même ont retourné contre lui ses propres armes. L’Occident s’est trahi. Ses propres enfants le couvrent de sarcasmes et d’insultes, plus personne, s’il veut encore se reconnaître européen, ne peut plus tolérer de porter la charge de l’Occident. Mais il s’est trahi lui-même, et ce qui se passe aujourd’hui est en effet le fruit d’un très long processus, où tout s’est retourné – où chaque conquête a été durement payée ; pour être ensuite inversée. Nous avons dit incidemment que le langage raisonnable avait produit la perte irréparable du mythe, de la capacité créatrice, évocatrice… lourde rançon. Mais le pire fut, au fil du progrès, de voir l’impossibilité de rester où l’Occident avait créé sa propre grandeur. Tout fut inversé, dans un certain mouvement. Tout fut porté au paroxysme, alors qu’il eût fallu, au contraire, la plus grande maîtrise, la plus grande discrétion. La liberté découverte produisit l’esclavage des autres peuples, et en Occident même celui des travailleurs : effroyable malédiction. La liberté provoquant non seulement des crimes mais son contraire – si bien que l’on ne pouvait plus, en rien, la prendre au sérieux, on ne pouvait plus la considérer que comme un mensonge, une illusion, une hypocrite déclaration de principes ; permettant le déchaînement des plus forts. Un exemple d’inversion. La raison s’est traduite dans un rationalisme borné, en prétendant la pousser jusqu’au bout – c’est-à-dire en faire un paroxysme. Étrange retournement ici encore. La raison faite de mesure engendrait la démesure d’une raison dévorante, exclusive, autoritaire, hargneuse, inquisitoriale. La raison faite de clarté plongeant dans la confusion des croyances primaires avec le scientisme. Paroxysme au lieu de mesure. Comme une malédiction secrète, tout ce que l’Occident a déclenché, inventé, tout a été détourné de ce qu’il devait être. Nous sommes bien au-delà des conflits de classe et des interprétations sociologiques. L’Occident avait visé trop haut. Trop haut dans la perfection, il atteignit la puissance. Tel est son drame final.

 

La trahison de la raison et de l’histoire :
l’utopiste, géomètre et technicien

La raison inventée par l’Occident a donc été trahie. Et nous pouvons mesurer trois degrés. Nous parcourrons rapidement les deux premiers parce qu’ils sont bien connus. La raison a engendré la rationalité. Ratio, en latin, c’était la mesure. La rationalité fut l’orgueil d’une mensuration universelle. Tout soumettre à la raison, tout faire entrer dans un cadre de rationalité, n’accepter aucune dérogation, aucun excès, aucune ombre. L’impondérable ou le non-mesurable ne devait plus exister. La raison qui était la mesure exacte de soi-même, le garde-fou contre les délires, est devenue l’origine d’un nouveau mode d’être, celui de la mensuration. Seul ce qui se pèse, se dénombre, se mesure existe. Mais comment ne pas voir que dans la simple formulation de ce mot « seul », est déjà incluse la contradiction de la raison. Car celle-ci était la mesure de la démesure de l’homme. Elle était le frein à son hybris, elle était la ligne droite correcte qui pouvait enfin être tracée. Elle était le compas, la carte et le sextant qui permettaient au capitaine de tracer la course exacte de son navire, mais elle n’était pas la négation du vent fou qui pousse le navire. Pour être elle-même, elle supposait au contraire que soit toujours en action la force souterraine qui donne l’être et l’intègre, la ressource d’où surgit le torrent des possibles. Au contraire, dans l’exaltation de la découverte d’un si merveilleux instrument, l’homme a plongé dans l’extrême en niant ce qui le faisait vivre ! Mais l’absolu de la rationalité s’accompagnait d’une autre déviation pire, le rationalisme. Ici nous sommes passés dans l’univers du mythe et des croyances. Mais chose étrange, le Dieu est devenu la Raison. Autrement dit, on s’est mis à adorer ce qui était le destructeur normal (ou tout au moins la mise en question) des adorations. Le rationalisme fait de la raison ce en quoi l’on croit, ajoute une dimension mythique à ce qui est l’inverse du mythe. Mais comme toute pensée religieuse, le rationalisme devient incohérent, étroit, sectaire, borné. Rien de plus mesquin que les rationalistes du XIXe siècle. La raison qui est ouverture et maîtrise de soi devient exclusion de l’autre et refus a priori de ce qui n’a pas un aspect rationnel. Inutile d’insister sur ces deux aspects si souvent dénoncés, si souvent mêlés à la critique de l’Occident. Par contre, le troisième me paraît aujourd’hui devoir retenir l’attention à cause du succès de l’utopisme et des erreurs commises à son sujet (1). Continuer la lecture »

Cornelius Castoriadis, « Marx aujourd’hui »

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(Entretien avec des militants libertaires enregistré le 23 mars 1983 et publié dans Lutter, n° 5, mai-août 1983.) 

Lutter: – Pour des militants qui veulent se battre contre le capitalisme, qu’il s’agisse du capitalisme occidental ou des sociétés bureaucratiques de l’Est, à quoi peut servir Marx aujourd’hui, en 1983 ?

Cornelius Castoriadis : – Le terme « servir » n’est pas bon : un auteur n’est pas un outil. Cela dit, Marx est un grand auteur et, comme avec tout autre grand auteur, si on ne le lit pas pour y trouver un dogme, une vérité toute faite, si on le lit en réfléchissant et de manière critique, on voit ce que c’est que penser, on découvre des manières de penser et de critiquer la pensée.

Or, à cet égard, Marx est un auteur particulièrement difficile et même particulièrement « dangereux », particulièrement « leurrant » – d’abord parce qu’il s’est leurré lui-même. Auteur qui a énormément écrit, dont les écrits ne sont ni très homogènes, ni très cohérents, auteur très complexe, et finalement antinomique.

Pourquoi antinomique ? Parce que Marx apporte une inspiration, une intuition, une idée, une vue qui est relativement nouvelle : ce sont les hommes qui font leur propre histoire, « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Autrement dit, la source de la vérité, notamment en matière de politique, n’est pas à chercher dans le ciel ou dans des livres mais dans l’activité vivante des hommes existant dans la société. Cette idée, apparemment simple et même banale, a une foule innombrable de conséquences capitales – mais que Marx n’a jamais tirées. Pourquoi ? Parce qu’en même temps – c’est-à-dire dès sa jeunesse – Marx est dominé par le phantasme de la théorie totale, achevée, complète. Non pas du travail théorique (évidemment indispensable), mais du système définitif.

Ainsi, il se pose – et cela, dès L’Idéologie allemande – comme le théoricien qui a découvert la loi de la société et de l’histoire : loi de fonctionnement de la société, loi de succession des formations sociales dans l’histoire, puis « lois de l’économie capitaliste », etc.

Ce deuxième élément – que l’on peut à bon droit appeler l’élément théoriciste, ou spéculatif – domine dès le départ la pensée et l’attitude de Marx, et relègue l’autre à quelques phrases lapidaires et énigmatiques. C’est pourquoi aussi il passera l’essentiel de sa vie adulte, trente ans, à essayer de finir ce livre qui s’appelle Le Capital, qui devra démontrer théoriquement l’effondrement inéluctable du capitalisme à partir de considérations économiques. Évidemment il n’y parviendra pas, et il ne finira pas Le Capital.

Cette deuxième position est fausse. Et elle est incompatible avec la première. Ou bien il y a vraiment des lois de l’histoire – et alors une véritable activité humaine est impossible, sinon tout au plus comme technique ; ou bien les hommes font vraiment leur histoire – et la tâche du travail théorique n’est plus de découvrir des « lois », mais d’élucider les conditions qui encadrent et limitent cette activité, les régularités qu’elle peut présenter, etc.

Or c’est cette deuxième position qui a permis à Marx et au marxisme de jouer un rôle si important – et si catastrophique – sur le mouvement ouvrier. Les gens ont cherché, et ont cru trouver, dans Marx un certain nombre de vérités toutes faites ; ils ont cru que toutes les vérités, en tout cas les vérités les plus importantes, se trouvent dans Marx, que ce n’est plus la peine de penser par soi-même – que même, à la limite, c’est dangereux et suspect. C’est elle aussi qui a légitimé la bureaucratie des organisations ouvrières se réclamant du marxisme, en l’instaurant dans la position d’interprète officiel et autorisé de l’orthodoxie socialiste. Continuer la lecture »

Jacques Ellul, « Trahison de l’Occident »

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Jacques Ellul

Trahison de l’Occident
(1975, conclusion)

Quos perdere vult, Jupiter dementat*

J’aime l’Occident malgré ses vices et ses crimes. J’aime la vision des prophètes et la grâce du Parthénon, j’aime l’ordre romain et les cathédrales, j’aime la raison et la passion de la liberté, j’aime la perfection de ses campagnes, la mesure de ses produits et la grandeur de son projet, j’aime l’Occident… Je sais, je sais, les mines du Laurion et les crucifixions d’esclaves, je sais les massacres des Aztèques et les bûchers de l’Inquisition, mais malgré tout, le crime n’est pas l’histoire de l’Occident, et ce qu’il a porté dans le monde dépasse infiniment ce qu’il a fait contre des sociétés ou des individus. Mais il est vain de parler. Et ce livre une fois de plus me donne le sentiment de l’acte parfaitement inutile, car personne ne pourra l’accueillir, personne ne peut plus dans ce monde occidental croire à cette vocation ni à cette grandeur. Nous sommes pris dans une sorte de fatalité que rien, semble-t-il, ne peut plus dénouer, puisque les adeptes du Christ eux-mêmes se ruent dans la fatalité de cette destruction. Seule la négation de tout ce qui est occidental, de tout ce que l’Occident a produit peut aujourd’hui satisfaire les hommes de ce même Occident. Nous assistons dans toute l’Europe et l’Amérique à une sorte de mystère, nous sommes pris dans une procession gigantesque de flagellants qui se déchirent mutuellement, et eux-mêmes, avec les pires fouets. Nous nous sommes déguisés, pour que personne ne puisse reconnaître ce que furent les vertus des hommes de notre monde, nous nous sommes barbouillés de peinture et de sang pour manifester notre mépris envers tout ce qui a fait la grandeur qui nous a faits. Et nous nous flagellons avec hystérie pour des crimes que nous n’avons pas commis. Nous assistons avec joie, enthousiasme uniquement à ce qui nie, détruit, dénature, ce qui fut l’œuvre de l’Occident. Nous trépignons sur son corps et crachons à son visage. Si le XIXe siècle a trahi par la bonne conscience (qui ne fut jamais la vérité de l’Occident), nous, nous trahissons par la mauvaise conscience, qui devient à la limite pur délire. Quand on voit le cinéma des vingt dernières années, on est confondu de se rendre compte que seuls les films qui ont diffusé le mépris, l’ordure, la flagellation ont réussi. Et nul argument ne peut servir en face de ces évidences, de ces lieux communs totalement acceptés. Nulle raison. Nulle prise de conscience. On ne « prend conscience » que d’une seule « vérité » : l’ignominie du monde occidental. Je vois marcher l’Europe à grands pas vers sa fin. Non pour des raisons économiques ni techniques ni politiques, non qu’elle soit submergée par un tiers-monde, en réalité impuissant, non qu’elle soit aussi mise en question par la Chine, mais parce qu’elle est partie pour son suicide. Toutes les conduites (je dis bien toutes) des techniciens, des bureaucrates, des politiciens, et en plein accord fondamental, malgré la contradiction apparente, les discours des philosophes, des cinéastes, des scientifiques sont toutes des conduites suicidaires. Tout facteur positif qui peut apparaître est aussitôt retourné, déformé, inverti, pour devenir un nouveau chef d’accusation ou un moyen de destruction. La gauche a triomphalement rejoint la droite dans cette course à la mort, et le christianisme célèbre ses noces avec le marxisme pour procéder à la mise à mort de la vieille carne impuissante qui fut la gloire du monde. Dans cet accord des plus opposés, unanimes sur ce seul point, je ne puis voir une démarche naturelle et un développement spontané ; que les arguments les plus forts, les démonstrations les plus solides, les dangers les plus évidents, les valeurs les plus éprouvées, les certitudes les plus scientifiques ne servent à rien, que l’on ne puisse déplacer d’un millimètre la décision technicienne ou le discours pseudo-révolutionnaire, tous concordants pour cette négation de l’Occident, prouve qu’il y a autre chose. Nous ne sommes pas, en présence de cette unanimité et de cette inflexibilité, devant une décision consciente clairement prise en connaissance de cause, la récusation du procès dialectique qui était la vie même de l’Occident, l’aveuglement total devant le risque de faillite, la rage destructrice, incombe à ce que certains ont appelé Destin, Fatalité, d’autres Jupiter ou Nemesis. Continuer la lecture »

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys : « Perplexités d’un vieil homme électroniquement analphabète »

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys

Perplexités d’un vieil homme
électroniquement analphabète

Cet article, écrit en anglais par Pierre Ryckmans, a été lu par son auteur lors d’un discours donné à la Conférence annuelle de la Cour suprême de la Nouvelle-Galles du Sud, le 14 juin 1996. Il a été publié dans The Quadrant (Balmain, Australie) en septembre 1996 et traduit à Bordeaux au printemps 2016 par des Amis de Bartleby.

Ce qui a suscité les réflexions qui suivent est une nouvelle plutôt inquiétante parue dans la presse à propos de la Bibliothèque nationale : il était rapporté que la Bibliothèque, à cause de restrictions budgétaires, allait devoir effectuer des coupes dans certains domaines traditionnels de ses collections et orienter une partie des ressources restantes vers de nouveaux domaines, afin de répondre au plus près à l’actuelle politique nationale d’« engagement vers l’Asie ». Dans le même temps, il était également annoncé que davantage d’efforts seraient déployés en faveur de ce qui apparaît aujourd’hui comme la tendance de l’avenir : le remplacement progressif des livres par l’information électronique.

Le titre de cet article a été choisi avec soin : le mot Perplexités indique que je ne suis armé d’aucune certitude, que mes points de vue sont hésitants – ils pourraient être imprudents, voire ridicules, d’autant plus que je m’aventure sur un terrain que je ne comprends qu’avec peine, puisque je suis électroniquement analphabète. En ce qui me concerne, tout objet de lecture est nécessairement quelque chose d’écrit ou d’imprimé sur du papier, que l’on peut lire au coin du feu ou dans un train, dans un bain, aux toilettes ou allongé dans un lit ; de plus, cela doit aussi posséder des marges où l’on peut librement griffonner ses réactions et ses idées. Je suis parfaitement incapable de collecter quelque information que ce soit (et ne parlons pas d’inspiration) à partir d’un petit écran. Comme la vieillesse, il s’agit simplement d’un fait : il n’y a pas de quoi en être fier, pas non plus de quoi en avoir honte. Je le mentionne tout de même, car cela pourrait fausser certains de mes jugements – sans nécessairement les invalider dans leur totalité. Continuer la lecture »

Lieux communs, « Décroissance et démocratie »

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Collectif Lieux communs

Décroissance et démocratie

Article paru dans le mensuel La Décroissance du mois de juin 2016, sous le titre « La liberté et l’égalité exigent d’affronter la finitude », et sur le site de Lieux communs. (Les passages qui ont dû être supprimés lors de l’édition sont placés ici entre crochets.)

« Nous voulons œuvrer pour une auto-transformation radicale de la société et l’instauration d’une démocratie directe capable d’établir l’égalité des revenus pour tous et de provoquer une redéfinition collective des besoins. Nous y voyons un début de solutions aux problèmes politiques, économiques et écologiques qui ravagent notre époque. » C’est par ces mots que se présente Lieux communs. Un tel programme, influencé par la pensée de Cornelius Castoriadis, a de quoi stimuler la réflexion de tous ceux qui veulent articuler décroissance et démocratie réelle.

Pourriez-vous revenir sur votre conception de la décroissance, et sur cette phrase que vous empruntez à Castoriadis : la condition de l’autonomie, c’est l’autolimitation ? [Se modérer, partager des ressources qui se raréfient, abandonner la course à la puissance, n’est-ce pas là une forme d’austérité révolutionnaire, comparable à celle que prônait Enrico Berlinguer par exemple ?]

[Plus que jamais, la langue est piégée, et le terme décroissance est victime de son succès. Il a été souvent critiqué, à tort ou à raison, mais pour nous, il demeure malheureusement dans le registre de l’économisme. Cette idéologie est commune aux positions capitalistes et anticapitalistes pour qui tout est économique – et laissent la politique aux mains des psychopathes.] Nous préférons alors parler de « redéfinition collective des besoins », et son cortège de questions fertiles : Qui redéfinit ? Comment ? Pour quoi ? et quels besoins ? Et en fonction de quoi ? Elles impliquent d’emblée la démocratie directe.

Tout cela se rapporte pour nous à la notion d’autonomie, [terme lui aussi largement piégé]. Nous l’entendons dans le sens de Cornelius Castoriadis ; la capacité individuelle et collective à inventer, à proposer, à instituer, à tenir et à changer nos valeurs, nos principes, nos règles, nos lois, donc, forcément, nos limites. Et pas celles de Dieu, de la Nature ou de la Science ; les nôtres. Ce projet d’autonomie, qui vise l’émancipation a couru pendant quatre ou cinq siècles en Occident. Il dépasse donc largement la question « écologique » mais l’inclut entièrement : l’humanité, [dans sa folie congénitale,] rencontre les limites bio-physiques de la planète, il est plus que jamais question d’auto-limitation ! Ce n’est pas ce que l’on voit, et on peut craindre le retour de mécanismes naturels de régulation des populations et des espèces à l’œuvre dans le monde biologique : la famine, les épidémies, la violence. Continuer la lecture »

PMO, « Transhumanisme et cannibalisme »

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Pièces et main d’œuvre
Transhumanisme et cannibalisme

  Article paru dans la revue Nature & Progrès, n° 108, juin/juillet/août 2016

et sur le site de PMO

Un bon roman vaut mieux que de lourds essais : si vous voulez saisir l’essence du transhumanisme sans vous perdre dans les méandres de ses discours, lisez Jack Barron et l’éternité, un livre de Norman Spinrad paru en 1969. Le transhumanisme fait crever scientifiquement les superflus, pour que vivent les technocrates. Banalisé par les médias, les idéologues et les scientifiques, il n’est plus une opinion à discuter mais – au mieux – un phénomène à “réguler”, comme la nucléarisation du monde ou le trafic de stupéfiants. Ce projet d’anthropocide contamine les esprits parce qu’il dévale la plus grande pente où convergent les lignes de fond de l’ère techno-industrielle. On ne peut s’y opposer qu’en étant radicalement humain et à contre-courant des forces de gravité sociales qui nous tirent au plus bas niveau de l’espèce.

 

Recherche de l’immortalité, avènement d’un homme nouveau, “lâcher prise”, le transhumanisme est l’ersatz de religion de la technocratie, l’idéologie dominante de l’époque et de sa classe dominante. Il habille, comme représentation et comme programme, un fait accompli : l’artificialisation du monde, de la vie et des humains. Non seulement Google, Amazon, Facebook, Tesla et autres transnationales de la Silicon Valley financent les recherches sur l’homme-machine et la “mort de la mort”, mais les secteurs économiques stratégiques, qui ne prospèrent que sur leur capacité d’innovation travaillent tous à la fabrication du posthumain.[1] Nanotechnologies, biotechnologies, informatique, neurotechnologies, ou, si l’on préfère leurs applications : implants et prothèses électroniques, interfaces homme-machine, puces communicantes et objets connectés, ingénierie génétique, big data, robotique et intelligence artificielle. Toutes font partie des “technologies-clés génériques” (key enabling technologies) soutenues par la Commission européenne pour garantir la puissance et la croissance européennes. Le même arsenal transhumaniste est financé dans le cadre de la “Nouvelle France industrielle” de François Hollande depuis 2013. Si les défenseurs de l’humain jouissaient de pareils soutiens et moyens, l’humanisme serait peut-être à la mode.

Le transhumanisme – et c’est sa force – n’est rien d’autre que le nom de l’idéologie fumeuse qui s’échappe des technologies convergentes ; c’est-à-dire de la phase actuelle de ce progrès technologique qu’on n’arrête pas. Chercheurs et ingénieurs travaillent chaque jour à l’avènement du posthumain, au nom de la science, de la croissance et de l’emploi. Continuer la lecture »

George Orwell, « Le Quai de Wigan », chapitre XII

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George Orwell
Le Quai de Wigan
Chapitre XII

(The Road to Wigan Pier est paru à Londres en 1937.
Traduction de Michel Pétris, éditions Ivrea, 1995)

Il existe toutefois une difficulté autrement sérieuse que les objections à caractère localisé ou circonstanciel développées dans le précédent chapitre.

Prié d’expliquer pourquoi les gens intelligents se trouvent si souvent de l’autre côté de la barricade, le socialiste invoquera en général des raisons de bas intérêt, conscientes ou inconscientes, la conviction non fondée que le socialisme ne peut pas « marcher », ou la simple peur des horreurs et désagréments inhérents à la période révolutionnaire précédant l’instauration du socialisme. Tout ceci a certes son importance, mais il ne manque pas d’individus insensibles à des considérations de cet ordre et qui n’en sont pas moins résolument hostiles au socialisme. S’ils rejettent le socialisme, c’est pour des raisons spirituelles ou « idéologiques ». Leur refus n’est pas dicté par l’idée que « ça ne peut pas marcher », mais au contraire par la crainte que ça marche trop bien. Ce qu’ils redoutent, ce n’est pas les événements qui peuvent venir troubler le cours de leur vie, mais ce qui se passera dans un futur éloigné, quand le socialisme sera devenu une réalité.

Il m’a très rarement été donné de rencontrer un socialiste convaincu capable de comprendre que les gens réfléchis puissent être en désaccord avec l’objectif vers lequel semble tendre le socialisme. Le marxiste, en particulier, ne veut voir là qu’une manifestation de sentimentalité bourgeoise. En règle générale, les marxistes ne sont pas très habiles pour ce qui est de lire dans les pensées de leurs adversaires ; s’il en était autrement, la situation en Europe ne serait peut-être pas aussi critique qu’elle l’est aujourd’hui. En possession d’une technique qui, semble-t-il, fournit réponse à tout, ils ne se soucient guère de chercher à savoir ce qui se passe dans la tête des autres. Je citerai ici un exemple pour mieux me faire comprendre. Se référant à la théorie largement diffusée – et qui en un sens est certainement vraie – selon laquelle le fascisme est un produit du communisme, M. N. A. Holdaway, un des auteurs marxistes les plus solides que nous ayons, écrit ce qui suit :

« La légende éculée du communisme conduisant au fascisme… L’élément de vérité qu’elle comporte, le voilà : l’apparition d’une activité communiste avertit les classes dirigeantes que les partis travaillistes démocratiques ne sont plus à même de tenir en coupe réglée la classe ouvrière, et que la dictature capitaliste doit dès lors prendre une autre forme pour se perpétuer. » Continuer la lecture »

Lettre de Huxley à Orwell

Le 21 octobre 1949

Cher M. Orwell,

C’était fort aimable à vous que de demander à vos éditeurs de m’envoyer un exemplaire de votre livre. Il est arrivé alors que j’étais plongé dans un travail nécessitant beaucoup de lectures et de recherches ; et, puisque mes problèmes de vues m’obligent à limiter mes lectures, j’ai dû attendre un long moment avant de pouvoir entamer 1984. 

Je suis en parfait accord avec ce que les critiques ont écrit à son sujet, je n’ai donc pas besoin de vous dire, une fois de plus, à quel point votre livre est excellent et profondément important. Puis-je en revanche vous parler du sujet de votre livre : l’ultime révolution ? Les premiers signes d’une philosophie de l’ultime révolution (une révolution qui transcende l’économie et la politique, et dont le but est la soumission totale, psychologique et physique de l’individu), apparaissent chez le marquis de Sade, qui se considérait comme le continuateur, l’héritier de Robespierre et de Babeuf. La philosophie de la minorité dirigeante de 1984 est un sadisme qui a été mené au-delà de sa conclusion logique en dépassant la notion de sexualité et en la niant. Quant à savoir si cette politique de  « la botte piétinant le visage de l’homme » pourrait fonctionner indéfiniment dans la réalité, cela semble peu probable. De mon point de vue, l’oligarchie régnante trouvera des moyens moins difficiles et moins coûteux de gouverner et satisfaire sa soif de pouvoir, et ces moyens ressembleront à ceux décrits dans Le Meilleur des mondes. J’ai récemment eu l’occasion de m’intéresser à l’histoire du magnétisme animal et de l’hypnose et j’ai été extrêmement choqué par la façon dont le monde, depuis cent cinquante ans, a refusé de prendre sérieusement connaissance des découvertes de Mesmer, Esdaile, et des autres.

D’une part en raison d’un matérialisme dominant et de l’autre en raison de la respectabilité qui prévalait alors, les philosophes et les savants du XIXe siècle étaient peu enclins à enquêter sur les faits les plus bizarres de la psychologie pour des hommes pragmatiques, comme des politiciens, des soldats et des policiers, afin de les utiliser dans le domaine de la gouvernance. Grâce à l’ignorance volontaire de nos pères, l’arrivée de l’ultime révolution a été retardée de cinq ou six générations. Un autre de ces heureux hasards a été l’incapacité de Freud à hypnotiser avec succès et, en conséquence, son dénigrement de l’hypnose.

Cela a retardé l’application généralisée de l’hypnose en psychiatrie pendant au moins 40 ans. Cependant, la psychanalyse est aujourd’hui associée à l’hypnose, et l’utilisation de cette pratique a été facilitée et indéfiniment étendue via l’utilisation de barbituriques qui provoquent un état hypnoïde et influençable même chez les sujets les plus récalcitrants.

D’ici à la prochaine génération, je pense que les leaders mondiaux découvriront que le conditionnement des enfants et que l’hypnose sous narcotiques sont plus efficaces, en tant qu’instruments de gouvernance, que les matraques et les prisons, et que la soif de pouvoir peut être tout aussi bien satisfaite en suggérant au peuple d’aimer sa servitude plutôt qu’en le frappant et en le flagellant pour qu’il obéisse. En d’autres mots, je sens que le cauchemar de 1984 est destiné à moduler le cauchemar d’un monde ressemblant plus à ce que j’ai imaginé dans Le Meilleur des mondes. Ce changement sera amené comme le résultat d’un besoin grandissant d’efficacité.

Parallèlement, bien sûr, il y aura peut-être une guerre atomique et biologique à grande échelle et, dans ce cas, nous aurons à vivre d’autres cauchemars d’un genre nouveau et à peine imaginable.

Merci encore pour le livre,

Bien à vous,

Aldous Huxley.

Pier Paolo Pasolini, « Je suis une force du passé »

 

Je suis une force du Passé

Tout mon amour va à la tradition

Je viens des ruines, des églises,

des retables d’autel, des villages

oubliés des Apennins et des Préalpes

où mes frères ont vécu.

J’erre sur la Tuscolana comme un fou,

sur l’Appia comme un chien sans maître.

Ou je regarde les crépuscules, les matins

sur Rome, sur la Ciociaria, sur le monde,

comme les premiers actes de la Posthistoire,

auxquels j’assiste par privilège d’état civil,

du bord extrême de quelque époque

ensevelie. Il est monstrueux celui

qui est né des entrailles d’une femme morte.

Et moi je rôde, fœtus adulte,

plus moderne que n’importe quel moderne

pour chercher des frères qui ne sont plus.

 

(Traduit de l’italien par Olivier Favier.
Extrait de Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.)

 

 

Io sono una forza del Passato.

Solo nella tradizione è il mio amore.

Vengo dai ruderi, dalle chiese,

dalle pale d’altare, dai borghi

abbandonati sugli Appennini o le Prealpi,

dove sono vissuti i fratelli.

Giro per la Tuscolana come un pazzo,

per l’Appia come un cane senza padrone.

O guardo i crepuscoli, le mattine

su Roma, sulla Ciociaria, sul mondo,

come i primi atti della Dopostoria,

cui io assisto, per privilegio d’anagrafe,

dall’orlo estremo di qualche età

sepolta. Mostruoso è chi è nato

dalle viscere di una donna morta.

E io, feto adulto, mi aggiro

più moderno di ogni moderno

a cercare fratelli che non sono più.

Tratto da Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.

Groupe Oblomoff, « Le salaire de la peur »

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Groupe Oblomoff

Le salaire de la peur

De février à mai 2009, une réforme du statut d’enseignant-chercheur s’inscrivant dans le prolongement de la loi sur l’autonomie des universités a suscité un mouvement de protestation dans les universités et les instituts de recherche de la France entière. Le texte suivant a été écrit à cette occasion dans le but d’élargir le débat.

« – Et nous ? On n’est pas des morts qui marchent ?
C’est moche de pourrir vivant, tu sais. »
Henri-Georges Clouzot, Le Salaire de la peur, 1953.

On a occupé et réoccupé les universités, inlassablement ; collé des affiches et écrit des tracts ; manifesté pendant des jours entiers ; respiré beaucoup de gaz et forcé des cordons de CRS ; assisté à des AG et organisé des commissions, des cours hors les murs et des projections ; occupé au petit matin tous les locaux imaginables avant de se faire sortir à coups de matraques. Pour quiconque n’est pas un révolutionnaire professionnel, c’est fatigant, c’est pénible, et passé les moments d’exaltation, il faut arriver à l’aube à la fac, repartir tard ; traîner dehors sous la pluie avec les mêmes déceptions en fin de cortège ; batailler avec des anti-bloqueurs ; dormir moins et laisser de côté les choses qui nous tiennent à cœur.

Tout ça pour quoi ? Pour réclamer un emploi stable et un salaire décent. Qu’il s’agisse du mouvement contre le CPE (contrat première embauche) ou des grèves de l’université contre la LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) et le contrat doctoral, on retient finalement une seule revendication de fond : obtenir une place dans l’appareil productif national, le droit d’aller se faire salarier. C’est légitime, bien sûr, de se battre pour ne pas être jeté dehors à n’importe quel moment, suivant le caprice d’un chef, qu’il soit patron ou président d’université. Légitime, de refuser d’être traité en stagiaire, en larbin, pendant des années. Il est bien compréhensible que la précarité soit devenue la question centrale aujourd’hui. Il est tout aussi logique que, d’un point de vue individuel, l’argent et la garantie statutaire puissent faire figure d’abri, au moins temporaire ; il faut bien faire avec le monde tel qu’il est. Mais la réflexion collective n’a pas été à la hauteur du temps passé et des efforts investis ; c’est triste, la parole a été laissée aux mots d’ordre creux des organisations.

Ce sont toujours ces mots sans épaisseur qui résonnent, de banderoles en slogans, de tracts en prises de paroles, dessinant en point de mire le sinistre modèle des Trente Glorieuses. Comment expliquer cette étrange nostalgie, cette pensée à courte vue si peu à la hauteur de la situation historique ? D’où vient un tel manque d’imagination, un tel manque d’audace et de courage intellectuel ? Il semble qu’il faille en chercher la clé dans l’angoisse qui traverse l’époque, et que chacun s’accorde aujourd’hui à traduire par l’idée de « précarité ». Continuer la lecture »

Dany-Robert Dufour, « Politique de la cité »

Regarder la vidéo sur Canal-u

PMO à « Terre à Terre »

Le 7 mai 2016, les rédacteurs de Pièces et main d’œuvre étaient au micro de Ruth Stégassy sur France Culture

Pour écouter l’émission, cliquer ici.

 

 

Giono et la technique

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Jean Giono
Le Poids du ciel
(1935, extrait)

Je ne suis pas l’ennemi de la technique. Je suis l’ennemi des formes modernes de l’emploi de la technique. Je ne veux pas détruire les avions, les phonographes, les cinématographes, la radio. Je dis seulement qu’il y a quelque chose de plus que tout ça et de plus beau : c’est un homme. J’ai dit ailleurs que toutes les patries, tous les territoires, toutes les mystiques ne valaient pas la vie d’un homme ; je dis ici que toutes les découvertes ne valent pas la vie d’un homme ; j’ai pris ailleurs une position nette et inébranlable contre toutes les guerres, et je prends ici une position nette et inébranlable contre les guerres de toutes sortes.

Je ne crois pas que la technique puisse apporter toute seule le bonheur aux hommes. Je ne crois pas qu’il suffise d’une réforme de structure sociale pour que l’emploi de cette technique devienne soudain bénéfique. Je dis que nous serions peut-être sur la vraie route de la joie si nous nous servions en même temps et également de la technique et de la sagesse. Je dis que l’ennemi de la sagesse, c’est le profit ; et je dis que la technique est une séduisante machine à profit. Les réformes de structure ne font jamais que changer le profit de place : il cesse de tuer la sagesse du capitaliste pour tuer la sagesse de l’état. La sagesse est de savoir que l’homme n’est pas un animal politique, mais qu’il est un animal naturel. Il n’a pas un absolu besoin de technique. Il existait des hommes heureux avant que la technique existe. Je dis même que depuis qu’elle existe, les hommes sont un peu plus malheureux, contrairement à ce que généralement on affirme.

Il faut s’examiner soigneusement soi-même et se poser la question à l’instant où l’idée vous saisit : votre bonheur personnel dépend-il de la technique ? À l’instant précis où vous vous examinez, vous, individuellement, seul avec vous-même, votre paix intérieure, votre joie a-t-elle un absolu besoin de technique ? Faites votre compte ; faites deux parts des choses qui vous sont absolument nécessaires et individuellement nécessaires pour que votre vie soit belle : mettez d’un côté ce qui est sujet de la technique et de l’autre ce qui est sujet de la nature. Pesez. Ce qui est sujet de la nature, c’est ce que j’appelle le poids du ciel. Et je n’attends pas que vous me répondiez ; répondez-vous à vous-même ; ça suffit. Votre réponse ne m’intéresse pas (voilà toute la question), elle vous intéresse, vous. Même si vous êtes un homme ultramécanique, vous verrez combien le ciel pèse sur vous en réalité. Et quelle importance pour votre beauté que vous placiez sous ce poids des épaules naturelles ! Car c’est pour ce poids qu’elles sont faites. Continuer la lecture »

Baudelaire, « Fusées »

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Charles Baudelaire

Fusées

(Derniers paragraphes de Fusées, XV)

Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, – que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; – car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.

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Guy Debord, « La Planète malade »

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Guy Debord

La Planète malade


(Ce texte fut rédigé en 1971 pour paraître dans le 13e numéro de la revue de l’Internationale situationniste avant sa dissolution.)

La « pollution » est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel.

Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme.

L’époque qui a tous les moyens techniques d’altérer absolument les conditions de vie sur toute la Terre est également l’époque qui, par le même développement technique et scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance où mène – et vers quelle date – la croissance automatique des forces productives aliénées de la société de classes : c’est-à-dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme. Continuer la lecture »

Günther Anders, « La fin du pacifisme »

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Günther Anders

La fin du pacifisme (interview imaginaire)
1987

Cette traduction de l’allemand par Elsa Petit est parue en janvier 2007 dans le numéro 28-29 de la revue Tumultes consacré à « Günther Anders, Agir pour repousser la fin du monde ». Le texte a paru pour la première fois dans le n° 395/396 de Forvm (Vienne, janvier 1987). Il a ensuite été repris dans Gewalt – ja oder nein ? (Knaur, Munich, 1987), version utilisée pour cette traduction.

 

Aucun de ceux — je parle ici essentiellement des hommes politiques, des généraux, des scientifiques et des journalistes — aucun de ceux qui travaillent à faire croître la menace nucléaire générale et préparent le meurtre de masse, qui menacent effectivement de nous tuer ou se contentent d’avoir la possibilité de le faire à l’aide des centrales nucléaires “pacifiques”, aucun de ceux-là n’a plus le droit et ne doit plus pouvoir se sentir en sécurité. Du fait qu’ils se sont donné pour programme et pour métier de nous maintenir dans la peur, c’est dorénavant à leur tour de vivre dans la peur. Ceux qui menacent nos vies doivent voir à leur tour leurs vies menacées par nous. Nous ne devons pas en rester à des menaces mais, en les mettant ici et là à exécution, nous devons les intimider, leur faire prendre conscience de la situation et les amener ainsi à faire machine arrière. Pour qu’au bout du compte, plus personne ne soit menacé, ni nous ni eux. Y réussirons-nous ? Pouvons-nous encore enrayer par nos menaces défensives le péril encouru par l’humanité ? Je ne le sais pas. Ce que je sais, en revanche, c’est que sans menaces défensives, nous n’y arriverons pas.

Charles Meunier, Le Canard déchaîné, Montréal, février 1986
(extrait traduit par Günther Anders le 28 septembre 1986).

 

On murmure que vous récusez désormais la qualification de pacifiste. Vous comprendrez que cette rumeur nous a étonnés et déstabilisés. Elle nous a même effrayés.

Il n’y a pas de quoi être effrayé. Ce que j’ai voulu dire en refusant désormais d’être classé dans cette catégorie, c’est seulement que celui qui aujourd’hui encore se présente comme « pacifiste » semble sous-entendre par là, sans plus ample questionnement critique, qu’il serait aussi possible de parvenir à ses fins dans les luttes politiques pour la puissance à l’aide d’autres moyens que ceux auxquels ont recours les pacifistes. Ce n’est plus le cas de nos jours puisque toute guerre impliquant de grandes puissances, mais aussi de petits États assez « grands » pour posséder la bombe, se transformerait automatiquement et probablement dans les minutes suivant son déclenchement en catastrophe générale. En outre et je l’ai déjà dit il y a trente ans (1), il n’y a plus d’objectif militaire qui ne serait lui-même anéanti par les effets des moyens mis en œuvre pour l’atteindre car tout effet dépasse ici de loin l’intention poursuivie. Voilà pourquoi il n’y a plus d’alternative au pacifisme. On devrait à l’heure actuelle remplacer la devise « La fin justifie les moyens » — qui, en soi, est fausse — par celle-ci : « Les moyens détruisent les fins ». Puisqu’il en est ainsi, il n’y a plus d’alternative au pacifisme. Voilà pourquoi je n’en suis plus un. Là où il n’y a plus d’alternative, on n’a plus besoin de spécifier sa position à l’aide d’un attribut comme « pacifiste ».

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Armand Robin, « Le programme en quelques siècles »

(Première parution en 1946, dans la plaquette Les Poèmes indésirables,
à l’enseigne de la Fédération anarchiste.)

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.

On supprimera les Hommes du Feu
Au nom des Eclairés
Puis on supprimera les éclairés.

On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

Au nom de rien on supprimera l’homme;
On supprimera le nom de l’homme;
Il n’y aura plus de nom;

Nous y sommes.

PMO : « Machines arrière ! »

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Machines arrière !
(des chances et des voies d’un soulèvement vital)

 

(Texte mis en ligne le 8 mars 2016 sur le site de Pièces et main d’œuvre)

 

 

Une revue universitaire vient de nous poser l’une de ces questions qui remplissent les bibliothèques de livres et les penseurs d’angoisse depuis 1945 : « Quelle forme est-il encore envisageable de donner à la résistance ? Peut-on espérer voir se lever les populations superflues contre le capitalisme technologique et ses soutiens politiques ? »

Il faudrait pour répondre à pareilles questions avec une certitude scientifique, maîtriser la théorie du chaos et connaître la situation dans toutes ses conditions initiales et toutes les chaînes de réactions qu’elles peuvent déclencher. Heureusement, ni les big data, ni les logiciels des sociologues et de la Rand Corporation, malgré tous leurs modèles, ne peuvent encore traiter l’avenir comme un mécanisme programmé.

Le plus sage serait de dire, oui, on peut espérer un tel soulèvement, mais ses formes, par nature, sont indéterminables, et c’est d’ailleurs ce qui en fera un véritable soulèvement et lui donnera une issue possible. Nous n’obéissons à nul destin. Tant qu’il y aura de la vie et de l’humain, l’irréductible liberté nous ouvrira une issue de secours.

Il y a cependant derrière ces deux questions, une troisième informulée, qui se résume classiquement par : Que faire ? et à laquelle tout partisan de l’émancipation s’efforce de répondre, en paroles et en actes. Que peut cet individu ? Que peut-il avec ses semblables pour transformer la situation donnée ? Et d’abord quelle est cette situation ? Qui sont les superflus ? Qu’est-ce qui les émeut ? Comment leur vient la critique ? Que sont les radicaux et comment peuvent-ils révéler aux superflus, le contenu même de leur rêve ancien ? Quelles sont les oppositions entre extrémistes et radicaux, et pourquoi les extrémistes sont les pires ennemis de toute radicalité ? Quels buts et moyens peuvent se fixer les partisans du soulèvement vital ?

Il ne s’agit pas ici d’un traité systématique. Nous avons tâché d’articuler sous une forme claire et sommaire, des éléments retenus de nos lectures, de nos observations, de notre expérience depuis quelques lustres : des matériaux de base. La pensée et le passé. Le rêve ancien du monde. La clarté des humanités. Des éclairs de Marx, Pascal, Rabelais. Un retour sur Debord et « la construction des situations». Les ZAD, le Chiapas et l’Etat islamique. L’anthropologie mimétique et le refus des politiques identitaires. Une théorie des idées et des propositions pratiques.

Faute d’avoir à offrir, comme d’autres, un grandiose plan stratégique, nous avançons les quelques directions dont nous sommes sûrs, jusqu’à ce que les faits les contredisent, pour servir ce que de bon semblera.

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Jaime Semprun, « L’abîme se repeuple »

Jaime Semprun
L’abîme se repeuple

(extrait)

 

Pour apprécier à sa juste valeur la part du gauchisme dans la création du novhomme et dans la réquisition de la vie intérieure, il suffit de se souvenir qu’il s’est caractérisé par le dénigrement des qualités humaines et des formes de conscience liées au sentiment d’une continuité cumulative dans le temps (mémoire, opiniâtreté, fidélité, responsabilité, etc.); par l’éloge, dans son jargon publicitaire de « passions » et de « dépassements », des nouvelles aptitudes permises et exigées par une existence vouée à l’immédiat (individualisme, hédonisme, vitalité opportuniste); et enfin par l’élaboration des représentations compensatrices dont ce temps invertébré créait un besoin accru (du narcissisme de la « subjectivité » à l’intensité vide du « jeu » et de la « fête »). Puisque le temps social, historique, a été confisqué par les machines, qui stockent passé et avenir dans leurs mémoires et scénarios prospectifs, il reste aux hommes à jouir dans l’instant de leur irresponsabilité, de leur superfluité, à la façon de ce qu’on peut éprouver, en se détruisant plus expéditivement, sous l’emprise de ces drogues que le gauchisme ne s’est pas fait faute de louer. La liberté vide revendiquée à grand renfort de slogans enthousiastes était bien ce qui reste aux individus quand la production de leurs conditions d’existence leur a définitivement échappé : ramasser les rognures de temps tombées de la mégamachine. Elle est réalisée dans l’anomie et la vacuité électrisée des foules de l’abîme, pour lesquelles la mort ne signifie rien, et la vie pas davantage, qui n’ont rien à perdre, mais non plus rien à gagner, « qu’une orgie finale et terrible de vengeance » (Jack London).

Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 1997

Li Po, « Buvant seul sous la lune »

Buvant seul sous la lune
un pichet de vin au milieu des fleurs,
je bois seul, sans compagnon
levant ma coupe je convie la lune claire
avec mon ombre nous voilà trois
la lune hélas ! ne sait pas boire,
et mon ombre ne fait que me suivre
compagnes d’un moment, lune et ombre,
réjouissons-nous, profitons du printemps
je chante, la lune musarde
je danse, mon ombre s’égare
encore sobres ensemble nous nous égayons
ivres chacun s’en retourne
mais notre union est éternelle, notre amitié sans limite
sur le Fleuve céleste là-haut nous nous retrouverons

 

 

 

(Li Po, Buvant seul sous la lune, poèmes traduit du chinois par
Cheng Wing fun & Hervé Collet, Moundarren)

George Orwell, «“Mein Kampf” d’Adolph Hitler»

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George Orwell

Mein Kampf d’Adolph Hitler

New English Weekly, 21 mars 1940

(Traduction d’Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun
in Essais, articles, lettres, tome 2, éditions de l’EDN)

Pour mesurer à quelle vitesse la situation évolue, il suffit de se reporter à la version non expurgée de Mein Kampf qui avait été publiée il y a seulement un an par Hurst et Blackett dans une perspective prohitlérienne. La préface et les notes du traducteur étaient rédigées dans l’intention évidente d’atténuer la brutalité du livre et de présenter Hitler sous un jour aussi aimable que possible. Car à l’époque, Hitler était encore un homme digne de respect. Il avait écrasé le mouvement ouvrier allemand, et pour l’en remercier, les classes possédantes étaient prêtes à lui pardonner à peu près n’importe quoi. La gauche et la droite s’accordaient sur l’idée très superficielle que le national-socialisme n’était qu’un nouvel avatar du conservatisme.

Puis, brusquement, on s’est avisé que Hitler n’était pas si respectable que ça. En conséquence, le livre de Hurst et Blackett est reparu sous une nouvelle jaquette où l’on expliquait que tous les bénéfices tirés de la vente seraient versés à la Croix-Rouge. Pourtant, le seul contenu de Mein Kampf rend difficile à croire qu’un quelconque changement soit intervenu dans les opinions et visées de Hitler. Quand on compare les déclarations qu’il faisait il y a environ un an et ce qu’il disait quinze ans plus tôt, on est frappé par sa rigidité d’esprit, par la façon dont sa vision du monde est réfractaire à toute évolution. C’est l’idée fixe d’un monomane, que ne sauraient remettre en cause les aléas tactiques d’une politique de force. Il est probable que dans l’esprit de Hitler, le pacte germano-soviétique n’est guère qu’un simple aménagement du calendrier qu’il avait établi. Le plan exposé dans Mein Kampf prévoyait d’écraser d’abord la Russie, avec l’intention implicite de se retourner ensuite contre l’Angleterre. Il s’est trouvé qu’il a fallu commencer par s’occuper de l’Angleterre, parce que la Russie était plus facile à acheter. Mais le tour de la Russie viendra dès que le sort de l’Angleterre aura été réglé – c’est ainsi, sans nul doute, que Hitler voit les choses. Les événements suivront-ils bien ce cours, c’est évidemment une autre question. Continuer la lecture »

Gustav Landauer, « Pensées anarchistes sur l’anarchisme »

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Gustav Landauer

Pensées anarchistes sur l’anarchisme

(1901)

Ce texte, traduit de l’allemand par Gaël Cheptou, est paru en novembre 2015 sur le site
A contretemps, précédé d’une introduction.
 

 

Je me souviens d’une parole de l’anarchiste anglais Mowbray, devant le congrès socialiste international de Zürich en 1893. Il était question de savoir si les anarchistes avaient le droit, ou non, de participer au congrès. Après de tumultueux débats, une résolution avait été adoptée, selon laquelle seuls seraient admis ceux qui se prononceraient pour l’action « politique ». Au moment même où nous, les anarchistes, semblions déjà exclus, Mowbray parvint à remettre la balance en mouvement par une vibrante répartie. L’acte de Brutus, s’écria-t-il, fut aussi une action éminemment politique ; nous sommes en faveur de l’action politique, nous devons donc être admis au congrès.

Cette parole me semble tout à fait appropriée pour expliquer un étrange phénomène : à savoir que le fait d’attribuer, après coup, un caractère anarchiste à l’assassinat de chefs d’État a été élevé par les anarchistes à la hauteur presque d’un dogme ; et que, en effet, presque tous les auteurs d’attentats des dernières décennies ont agi en partant des idées fondamentales de l’anarchisme. Tout observateur impartial trouvera étrange cette coïncidence. Car que peut bien avoir en commun la mise à mort d’individus avec l’anarchisme, avec une doctrine qui aspire à une société sans État et sans contrainte autoritaire, avec un mouvement qui s’oppose à l’État et à la violence légalisée ? Rien du tout. Les anarchistes se rendent bien compte, néanmoins, que les principes et les proclamations ne suffisent pas ; la construction du nouvel édifice social n’est pas possible car le pouvoir des maîtres y fait obstacle ; il faut donc, telle est la conclusion à laquelle ils arrivent, que la propagande par la parole et l’écrit, que la construction en somme, s’accompagne de la destruction ; trop faibles pour détruire toutes les entraves, ils se consolent en propageant le fait ou en faisant de la propagande par le fait ; les partis politiques font de l’action politique positive ; les anarchistes devraient donc, en tant qu’individus, faire de l’antipolitique positive, de la politique négative. C’est de ce raisonnement que découlent l’action politique des anarchistes, la propagande par le fait et le terrorisme individuel. Continuer la lecture »

« Pierre Ryckmans, alias Simon Leys. Le feu sacré d’un esprit libre »

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys.
Le feu sacré d’un esprit libre

Extraits choisis et présentés
par Jean Bernard-Maugiron

(2012)

INTRODUCTION

« Le seul moyen de délivrer les hommes du mal,
c’est de les délivrer de la liberté. »
[Images brisées] (1)

On peut dire de Simon Leys ce que le prince de Ligne écrivait, parlant de Casanova : que « son esprit est de l’espèce qui donne de l’élan à celui d’un autre ». Il en va ainsi des lectures comme des rencontres, certaines vous élèvent et vous rendent meilleur, quand d’autres vous font retomber au ras du bitume, le nez dans l’aigreur des jours.

Ce moraliste à la manière classique possède une vaste érudition dont il parsème ses écrits avec élégance et légèreté. Dans la forme brève où il excelle, il chemine « par sauts et gambades », associant l’ange et le cachalot, mêlant le bonheur des petits poissons et le moine Citrouille-Amère, croisant les ombres chinoises et la mort de Napoléon. Selon le temps et l’humeur, il aura la gravité d’un Conrad, la sagesse d’un Tchang Tseu, la révolte d’un George Orwell, la concision d’un Koestler, la spiritualité d’une Simone Weil, l’élégance d’un prince de Ligne, la causticité d’un Montherlant, le goût du large d’un Melville, la radicalité d’un Léon Bloy, la sensualité d’un Albert Camus, l’humour d’un Chesterton…

Un de ses plus grands mérites est de proposer un dépassement des sempiternelles oppositions sensible/intelligible, tradition/modernité, Orient/Occident, d’entrelacer la critique sociale et la métaphysique, la vie quotidienne et la haute poésie, le temporel et le spirituel. Ce qu’il écrivait à propos d’Orwell, à bien des égards son alter ego, peut lui être appliqué : « Son attitude présente trois traits remarquables : une saisie intuitive des réalités concrètes ; une approche non doctrinaire de la politique, allant de pair avec une profonde méfiance à l’égard des intellectuels de gauche ; un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine. » [Le Studio de l’inutilité]

Est-ce pour cela qu’il est plus reconnu dans le monde anglo-saxon que dans sa francophonie d’origine, même si beaucoup en France le considèrent comme l’un des auteurs contemporains majeurs, voire indispensables ? Contre l’idéologie de la liberté que prône le libéralisme, contre l’idéologie de l’égalité qu’exalte le communisme, il met en avant la vérité comme valeur souveraine, la vérité qui fonde la justice, la vérité qui nous rend libres. On pense à Albert Camus, qu’il affectionne : « On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et encore moins selon ce que la droite ou la gauche décident d’en faire. Si enfin la vérité me paraissait être de droite, j’y serais. »  Continuer la lecture »

René Riesel et Jaime Semprun, À propos de la décroissance

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René Riesel et Jaime Semprun

Catastrophisme,
administration du désastre
et soumission durable

(2008)

(Extraits choisis sur le thème de la décroissance)

Un cliché rebattu, qui prétend résumer de manière frappante les « impasses du développement », et appeler à la contrition, affirme que pour assurer le mode de vie d’un Américain moyen à l’ensemble de la population mondiale, il nous faudrait disposer de six ou sept planètes comme la nôtre. Le désastre est évidemment bien plutôt qu’un tel « mode de vie » – en réalité une vie parasitaire, honteuse et dégradante dont les stigmates si visibles sur ceux qui la mènent se complètent des corrections de la chirurgie esthétique – semble désirable et soit effectivement désiré par l’immense majorité de la population mondiale. (Et c’est pourquoi la vulgarité des nantis peut s’exhiber avec une telle complaisance, sans plus rien conserver de la retenue et de la discrétion bourgeoises : ils suscitent l’envie – il leur faut tout de même des gardes du corps – mais pas la haine et le mépris que préparaient les révolutions).

Du reste, certains partisans de la « décroissance », sans doute insuffisamment convaincus de la faisabilité de leurs préconisations, évoquent parfois la nécessité d’une « révolution culturelle » et s’en remettent finalement à rien moins qu’à une « décolonisation de l’imaginaire » ! Le caractère vague et lénifiant de pareils vœux pieux, dont on ne dit rien de ce qui permettrait de les exaucer, en dehors de l’embrigadement étatique et néo-étatique renforcé qu’implique par ailleurs l’essentiel des préconisations décroissantes, paraît surtout destiné à refouler l’intuition de l’âpre conflit que ce serait inévitablement de tenter, et déjà de penser sérieusement, la destruction de la société totale, c’est-à-dire du macrosystème technique à quoi finit par se résumer exactement la société humaine.

Depuis que la médecine scientifique a mis au point la machinerie qui assure une sorte de maintenance des quasi-cadavres, et prolonge ainsi indéfiniment leur fin de vie, on dit couramment, pour parler de la décision concernant ces morts-vivants, décision – qu’il faut bien prendre un jour, pour des questions de coût ou peut-être d’éthique – d’interrompre leur apparence de survie, on dit donc très éloquemment qu’il faudra alors les débrancher. La transposition à la société totale, où l’humanité entière se trouve sous branchements et perfusions de toutes sortes, s’impose d’elle-même. Mais elle signale du même coup ce qu’un arrêt de la machinerie de la vie artificielle a de presque impossible à imaginer pour les habitants de ce monde clos : si certains d’entre eux, parmi les plus suréquipés, apprécient à l’occasion, comme une expérience, le dénuement matériel, c’est sous forme d’escapade dans un trekking encadré, avec leur téléphone portable et l’assurance de rentrer chez eux en avion. Et il est vrai qu’on peut à bon droit se demander dans quel état de délabrement on retrouverait cette sorte d’humanité, une fois qu’elle se verrait définitivement privée des impulsions que lui donne sa machinerie. De sorte que c’est le perfectionnement de son câblage qui paraît à beaucoup l’issue la plus réaliste : « Seule porte de sortie ouverte à nos enfants : enfiler une combinaison munie de tous les biosenseurs que la loi de Moore saura leur fournir afin de sentir, voir et toucher virtuellement, avaler une bonne dose d’euphorisant et partir chaque week-end pour le pays des songes avec la star préférée, là-bas sur une plage d’avant la sixième extinction, les yeux rivés aux écrans du casque, sans passé et sans avenir. » Ceci n’est pas extrait d’un hommage au génie visionnaire qui fut, Au temps de poupée Pat, celui de Philip K. Dick, mais constitue la conclusion de l’ouvrage fort bien informé (Jacques Blamont, Introduction au siècle des menaces, 2004) d’un de ces membres de l’establishment scientifique qui, carrière faite et la retraite venue, mangent le morceau. (Pages 32-34) Continuer la lecture »

George Orwell, « Quelques réflexions sur le crapaud ordinaire »

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George Orwell

Quelques réflexions
sur le crapaud ordinaire

(Article paru le 12 avril 1946 dans Tribune, Londres,
traduit à Bordeaux, l’hiver 2016, par un ami de Bartleby.)

Précédant l’hirondelle, précédant la jonquille et peu après le perce-neige, le crapaud ordinaire salue l’arrivée du printemps à sa manière : il s’extrait d’un trou dans le sol, où il est resté enterré depuis l’automne précédent, puis rampe aussi vite que possible vers le point d’eau le plus proche. Quelque chose – comme un frémissement dans la terre ou peut-être simplement une hausse de température de quelques degrés – lui a signalé qu’il était temps de se réveiller. Il semble cependant que quelques crapauds manquent de temps à autre le réveil et sautent une année. Du moins, plus d’une fois, au beau milieu de l’été, il m’est arrivé d’en déterrer, bien vivants et visiblement en bonne forme.

À ce moment-là, après son long jeûne, le crapaud prend une allure fort spirituelle, tout comme l’un de ces sobres anglo-catholiques vers la fin du carême. Ses mouvements sont lents mais résolus, son corps est amaigri et, par comparaison, ses yeux semblent anormalement grands. Cela permet de distinguer ce que l’on ne pourrait remarquer à aucun autre moment : qu’un crapaud a parmi les plus beaux yeux de tout le règne animal. Ils sont comme de l’or, ou plus précisément comme ces pierres dorées semi-précieuses que l’on voit parfois orner les chevalières et que l’on nomme, me semble-t-il, le chrysobéryl.

Durant les quelques jours qui suivent son retour à l’eau, le crapaud s’attelle à reprendre des forces en mangeant de petits insectes. À présent, le voilà regonflé à sa taille normale et il entre dans une phase d’intense sensualité. Tout ce qu’il sait, du moins s’il s’agit d’un crapaud mâle, c’est qu’il veut serrer quelque chose entre ses bras. Tendez-lui un bâton, ou même votre doigt : il s’y accrochera avec une force surprenante et mettra un long moment à découvrir qu’il ne s’agit pas d’une femelle crapaud. On rencontre fréquemment des amas informes de dix ou vingt crapauds roulant indéfiniment dans l’eau, agrippés les uns aux autres sans distinction de sexe. Puis, progressivement, ils se répartissent en couples, le mâle assis suivant l’usage sur le dos de la femelle. Vous pouvez désormais distinguer les mâles des femelles, car le mâle est plus petit, plus sombre, perché sur le dessus et ses bras enlacent fermement le cou de la femelle. Après un jour ou deux, la ponte est déposée en de longs cordons qui s’enroulent dans les roseaux et deviennent bientôt invisibles. Quelques semaines encore, et l’eau grouille d’une multitude de minuscules têtards qui grossissent rapidement. Puis ils déploient leurs pattes arrière, puis leurs pattes avant et perdent leur queue. Finalement, vers le milieu de l’été, la nouvelle génération de crapauds, plus petits que l’ongle de votre pouce mais parfaits dans le moindre détail, rampe hors de l’eau pour recommencer la partie. Continuer la lecture »

Jean-Claude Michéa, « Droit, libéralisme et vie commune »

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Jean-Claude Michéa

Droit, libéralisme et vie commune

(Article paru en novembre 2015
dans la Revue permanente du Mauss)

On se souvient peut-être de la formule par laquelle, dans le livre I du Capital, Marx résumait les principes de la philosophie libérale : « Liberté, égalité, propriété, Bentham ». « Liberté ! – précisait-il – Car ni l’acheteur ni le vendeur d’une marchandise n’agissent par contrainte ; au contraire, ils ne sont déterminés que par leur libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualités de personnes libres et possédant les mêmes droits […]. Égalité ! Car ils n’entrent en rapport l’un avec l’autre qu’à titre de possesseurs de marchandises, et ils échangent équivalent contre équivalent. Propriété ! Car chacun ne dispose que de ce qui lui appartient. Bentham ! Car pour chacun d’eux il ne s’agit que de lui-même. La seule force qui les mette en présence et en rapport est celle de leur égoïsme, de leur profit particulier, de leurs intérêts privés. Chacun ne pense qu’à lui, personne ne s’inquiète de l’autre, et c’est précisément pour cela qu’en vertu d’une harmonie préétablie des choses, ou sous les auspices d’une providence tout ingénieuse, travaillant chacun pour soi, chacun chez soi, ils travaillent du même coup à l’utilité générale, à l’intérêt commun ». C’est pourquoi – concluait Marx – le Marché libéral apparaît « en réalité, comme un véritable Éden des droits naturels de l’homme et du citoyen ».

Il y a de fortes chances qu’une telle analyse – qui lie de manière indissoluble le discours des « droits de l’homme » au libéralisme économique (analyse que partageaient la plupart des courants socialistes et anarchistes du XIXe siècle) – soit devenue aujourd’hui à peu près inaudible. La raison première d’un tel discrédit tient naturellement à la prise de conscience collective par l’intelligentsia de gauche – elle s’opère vers la fin des années 1970 – de la nature profondément criminelle du système stalinien (et maoïste). Le problème, c’est qu’en se télescopant avec l’idée – formulée par l’ancien maoïste Michel Foucault, dès 1977, sur fond de montée du néolibéralisme – selon laquelle « tout ce que la tradition socialiste a produit dans l’histoire est à condamner », cette redécouverte salutaire (quoique bien tardive) de la question des libertés individuelles et de leurs indispensables garanties institutionnelles ne pouvait conduire la plupart de ces « nouveaux philosophes » qu’à renouer sans le moindre recul critique avec la vieille axiomatique libérale des « droits de l’homme ».

Je voudrais donc exposer brièvement ici, et en me situant d’un point de vue exclusivement philosophique, les raisons pour lesquelles ce recentrage de la gauche moderne, depuis maintenant plus de trente ans, sur la seule rhétorique des « droits de l’homme » (ou de ce qu’on appelle aussi parfois – en oubliant d’ailleurs, au passage, que cette thématique avait été introduite dans les années cinquante par l’économiste néolibéral Gary Becker [1], puis systématisée, au début des années 1970, par Friedrich Hayek – la « lutte contre toutes les discriminations ») a rendu progressivement inévitable la conversion de cette gauche moderne aux dogmes du libéralisme économique (et notamment à la mystique de la « croissance » et de la « compétitivité »). Ce qui explique évidemment beaucoup de choses de la crise d’identité qui affecte aujourd’hui toute la gauche. Continuer la lecture »

Ivan Illich, Hommage à Jacques Ellul

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Ivan Illich

Hommage à Jacques Ellul 

Intervention en français à l’Institut d’études politiques
de Bordeaux, le 13 novembre 1993, publiée dans
La Perte des sens, Fayard, 2004

Monsieur Ellul,

C’est pour moi un honneur et une grande joie que d’être invité par Daniel Cérézuelle à participer à cet hommage. Monsieur Ellul – j’aimerais plutôt dire maître Jacques –, j’ai été touché par votre comparaison du maître avec le bœuf qui, en tirant la charrue, ouvre un sillon. Je me suis efforcé de vous suivre dans un esprit de filiation, avec tous les faux pas que cela implique. Veuillez accepter la moisson et reconnaître les fleurs dans ce que vous pourriez regarder comme de mauvaises herbes.

Ainsi puis-je exprimer ma gratitude envers un maître à qui je dois une orientation qui a infléchi de façon décisive mon chemin depuis quarante ans. Ma dette à son égard est indiscutable, et j’ai pu le vérifier tout récemment d’une façon particulière.

Pour préparer mon intervention lors de cette séance, je souhaitais relire une vingtaine de vos ouvrages que je n’avais pas sous la main. Mon élève et ami José Maria Sbert a puisé dans sa bibliothèque pour me procurer cette moitié de votre œuvre – des volumes qu’il avait abondamment annotés, sans craindre d’en souligner des paragraphes entiers. Ayant passé mes soirées avec ce trésor, j’ai été confondu par la nouveauté et la vivacité avec lesquelles, au long des années, vous ne cessez de reprendre vos intuitions fondamentales des premiers temps en les clarifiant toujours davantage. Votre ténacité, votre humilité et votre magnanimité devant la critique font de vous un modèle qu’il faut saluer. Continuer la lecture »

Olivier Rey : « Pier Paolo Pasolini. La force du passé »

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Olivier Rey

Pier Paolo Pasolini
La force du passé

(Texte paru dans Radicalité. 20 penseurs vraiment critiques,
L’Échappée, 2013)

Pier Paolo Pasolini est né en 1922 à Bologne, fils aîné d’un père militaire originaire de cette ville, et d’une mère venant du Frioul, région où Pier Paolo passera une bonne partie de sa jeunesse et qui restera toujours la plus chère à son cœur. Il est mort en 1975, dans ce qui a été présenté comme un différend qui aurait mal tourné avec un jeune tapin, mais dont beaucoup pensent qu’il s’agissait d’un assassinat commandité, dont les tenants et aboutissants restent obscurs. Artiste brillant et éclectique, il s’est illustré dans de nombreux registres, au premier chef la poésie et le cinéma, mais aussi le théâtre et le roman. Grande figure de la culture italienne au xxe siècle, il a aussi été un intellectuel de premier plan. Entre 1973 et sa mort, il a écrit régulièrement dans les journaux des articles qui, au-delà des circonstances immédiates qui ont pu les inspirer, sont aussi de véritables essais politiques, qui ont su saisir en profondeur le drame profond que vit notre époque.

Près de quarante ans après sa disparition, c’est surtout comme cinéaste que Pier Paolo Pasolini est encore connu en France. On se rappelle aussi qu’il fut victime, en 1975, d’un meurtre sordide sur une plage d’Ostie. Ses films le plus souvent cités sont ceux des débuts – Accattone (1960), Mamma Roma (1961) –, ainsi que Théorème (1968) et le toujours « sulfureux » Salò ou les 120 journées de Sodome (1975), pour le scandale provoqué à leur sortie. En fait, Pasolini s’exprima par bien d’autres moyens que le cinéma : il fut aussi un poète de premier ordre, un romancier, un dramaturge et un essayiste politique très important. C’est sur ce dernier aspect que nous entendons ici insister – un aspect que la figure de Pasolini cinéaste permet généralement de minimiser, voire d’ignorer complètement. Après sa mort, on l’a embaumé comme artiste. Artiste, il l’était incontestablement ; mais cette étiquette ne doit pas servir à émousser la portée politique de sa pensée. Si celle-ci se trouve négligée, ce n’est pas parce qu’elle serait périmée, mais parce qu’elle dit trop bien ce qui nous arrive.

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Alexander Grothendieck : « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? »

 

Une retranscription de la conférence de 1972 avec une présentation de Bertrand Louart (2005) ici : Grothendieck

 

«Du vote comme rite de participation», par Bernard Charbonneau

Il l’a toujours été, et surtout il le deviendra de plus en plus, notamment dans les grands pays sans référendum où l’on vote pour des politiciens et des partis plutôt que pour telle politique. L’univers me dépasse, et aujourd’hui c’est la société objectivée dans l’État : la paix, la guerre, l’économie, les finances – qui me domine chaque jour d’un peu plus haut. Chaque jour le monde s’appesantit et se complique, soit que la technique le rende tel, soit quel la science me le dise. Chaque jour l’événement tombe du ciel, ma vie échappe un peu plus à ma pensée et à mon pouvoir. Politiquement je suis libre, mais d’autres ont fixé le lieu et la nature de mon travail, et ils s’occupent aussi de mes loisirs. Je choisirai le chef de l’État, mais de moins en moins le pain que je mange, la maison que j’habite, car c’est la science économique qui en décidera. Je ne maîtrise pas mon destin qui est torrent – production, pollution, information, population – indéfiniment en crue. Reste la guerre ou la paix. Mais l’on n’a jamais convoqué le peuple souverain pour la voter.

Quelle angoisse ! Au fond je n’en sais rien et je n’y puis rien. Heureusement que tous les quatre ans je deviens soudain omniscient et omnipotent : je vote. En général je n’ai guère le choix qu’entre deux biens, ou deux maux. Mais je peux choisir le moindre ; je décide entre le rouge et le blanc, si Dupont ou Durand fera la bombe atomique, si c’est lui ou l’autre qui m’enverra enseigner la grammaire structurale à Hirson. Je ne somnole plus dans mon petit bonheur ou mes petits ennuis privés en jetant parfois un coup d’œil peureux sur l’Himalaya qui me domine. J’émerge du trou, il fait bon, c’est le printemps des élections, l’air sent la politique ; en moi le citoyen se réveille, et d’innombrables coups de trompette m’y convient. Enfin je compte – au moins pour un ; je ne suis plus un individu, je suis le peuple. Ce jour-là, ainsi que tous je m’isole ; j’agis, j’ai des frères, donc des ennemis ; je ne suis plus seul. Je vote parce que j’y crois ; c’est un acte essentiel, décisif. Et moi aussi je vote – je suis un intellectuel critique – parce que je n’y crois pas et que cela n’a aucune importance. Maintenant c’est fait. Qui va gagner ? Les pour ou les contres, les bleus ou les verts ? Le suspense est à son comble. C’est fini ; j’ai voté, j’ai fait l’amour avec la France, j’ai fait pipi dans l’urne et je me sens mieux. J’ai rempli mon devoir et puis penser à autre chose : à gagner du fric ou aux vacances. J’ai voté, ouf ! J’en ai fini pour un temps, j’ai délégué mes pouvoirs. Continuer la lecture »

«Voter, c’est abdiquer», par Élisée Reclus

Clarens, Vaud, 26 septembre 1885.

Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n’est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l’exercice du droit de suffrage.

Le délai que vous m’accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j’ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.

Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

Voter c’est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l’honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages – et peut-être ont-ils raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l’homme change avec lui. Aujourd’hui, le candidat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L’ouvrier, devenu contre-maître, peut-il rester ce qu’il était avant d’avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n’apprend-il pas à courber l’échine quand le banquier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les antichambres ? L’atmosphère de ces corps législatifs est malsaine à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s’ils en sortent corrompus.

N’abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d’autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d’action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c’est manquer de vaillance.

Je vous salue de tout cœur, compagnons.

Élisée Reclus.

 

Lettre adressée à Jean Grave, insérée dans Le Révolté du 11 octobre 1885

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Radioscopie : Jacques Ellul

Emission enregistrée à Bordeaux et diffusée le 1er octobre 1980 sur France Inter

PMO, «Peste islamiste, anthrax transhumaniste»

Pièces et main d’œuvre

Peste islamiste, anthrax transhumaniste

Le temps des inhumains

Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour.

Albert Camus, L’Homme révolté

Cela fait quarante ans que les bourgeois intellectuels – universitaires, militants et médiatiques – macèrent dans l’anti-humanisme. Cette haine, dans un monde voué à la machine, est devenue l’idéologie dominante. Contre les transhumanistes avides d’en finir avec l’erreur humaine, et les djihadistes assoiffés d’inhumanité, nous, animaux politiques, défendons le genre humain. C’est bien plus beau lorsque c’est inutile.

Cela fait quarante ans que les beaux esprits s’en vont radotant que « Camus est un philosophe pour classe de terminale. » Si seulement c’était vrai. Ils auraient au moins enseigné l’école du courage et de la droiture à leurs élèves.

Le 12 novembre 2015, nous avons reçu ce message du journal Libération :

Madame, Monsieur,
Samedi 28 novembre, Libération organise à Grenoble une journée de débats consacrée à la santé connectée. Ce Forum sera à la fois la vitrine des innovations de santé mais aussi le lieu du débat et de la réflexion sur les conséquences politiques, économiques et sociales d’une telle transformation.

Nous aimerions inviter un représentant de Pièces et Main d’Oeuvre à prendre part au débat « Le progrès, un débat de société? ». Cette rencontre aura lieu samedi 28 novembre de 18h30 à 20h, à la Faculté de médecine de l’Université Joseph Fourier.

Dans l’attente de votre retour, je vous prie de croire en mes sentiments les plus distingués.

Lauren Houssin Forums Libération

Le 13 novembre 2015, avec la France entière nous avons reçu ce message de l’Etat islamique :

Un groupe ayant divorcé la vie d’ici-bas s’est avancé vers leur ennemi, cherchant la mort dans le sentier d’Allah, secourant sa religion, son prophète et ses alliés, et voulant humilier ses ennemis. (…) Huit frères portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale française (…) où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité.

Qu’est-ce qui nous fait agir, nous, les humains ? On peut lister toutes sortes de facteurs, matériels, psychologiques, affectifs, politiques, culturels. Mais en fin de compte, ce qui nous fait choisir une direction plutôt qu’une autre, ce sont les idées. C’est-à-dire des formes – eidos, en grec. « L’image d’une chose », dit Descartes. L’idée qu’on se fait de ce qui est juste, bon, désirable, par exemple. Nous ne cessons de répéter, quand on nous demande « quoi faire », à nous, Pièces et main d’œuvre, que les idées ont des conséquences. Nous menons une lutte d’idées ; nous devons par conséquent être capables de forger et d’énoncer les idées qui nous font choisir une direction – qui devraient nous faire agir.

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Jean Giono, «Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix»

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Jean Giono

Lettre aux paysans
sur la pauvreté et la paix

6 juillet 1938.

Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ? Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson, nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien, est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel. 

Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non, si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit, vous et moi, après certaines de nos parlotes : « Eh ! bien voilà, mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée, mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte, nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie, mais la question n’est pas là, on ne parlera pas exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite, je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ; ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et, il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes, américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols, enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues du monde (il y a même un Japonais, et, quand il écrit on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches de solution. Continuer la lecture »

Castoriadis : « Affirmer la raison contre la révélation »

Une archive radiophonique du philosophe Cornelius Castoriadis sur la guerre des valeurs prophétisée par Max Weber, qu’il analyse en 1987 à la lumière de l’Iran chiite de l’ayatollah Khomeini.

 

 

L’universalité formelle qui domine le monde moderne fait surgir la question de la guerre des dieux d’une manière tout à fait angoissante.

Nous sommes pris par l’oreille, amenés devant l’histoire et forcés de choisir entre des valeurs, des systèmes de valeurs qui se heurtent […] Le problème atteint toute son intensité lorsque quelqu’un se réclame de la révélation divine […] Nous avons à affirmer la raison contre la révélation. Et ça, c’est ce qu’est l’Occident depuis les Lumières[…] Les gens ne prennent pas au sérieux ce que sont les religions…

«Du bluff technologique à l’esbroufe artistique»

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Du bluff technologique
à l’esbroufe artistique 

Contre les projets d’art contemporain de la commande Garonne, et en particulier la mise au puits de l’œuvre de Jacques Ellul par Suzanne Treister

Décidément, les aménageurs n’en peuvent plus d’attentions envers les aménagés. Après la commande artistique Tramway (3 millions d’euros pour les deux premières tranches) qui nous a déjà valu une douzaine d’« œuvres » aussi ridicules que prétentieuses, Bordeaux Métropole (ex-CUB) nous annonce sa nouvelle commande Garonne (12 artistes, 8 millions d’euros) censée agrémenter nos rives dès l’an prochain.

Parmi les projets retenus par un petit cénacle d’oligarques (on ne va tout de même pas demander son avis à la populace), un monumental orgue à 36 sifflets qui fonctionnerait grâce aux rejets de vapeur de l’usine de retraitement des déchets de Bègles et qui nous donnerait, la chose peut être utile, l’heure de la pleine mer. « C’est une œuvre très complexe techniquement », nous prévient la réalisation artistique, qui ajoute  : « L’usine et l’œuvre vont faire corps. » Le mariage de l’Art et de l’Industrie  : on ne vous l’a pas soufflé. Quant à M. Duchêne, aménageur en chef à la Métropole, il nous affirme que ce projet « apporte une certaine forme de poésie dans une zone industrielle qui ne s’y prête pas forcément ». La poésie des ordures… on en est tout émus. Mais le gros lot, c’est une artiste anglaise, Suzanne Treister, qui l’emporte avec son triptyque à 1,5 million d’euros. Bingo !

La première des trois œuvres, une bibliothèque d’ouvrages de science-fiction, sera installée dans le grand équatorial de l’observatoire de Floirac. Six étagères murales, ça ne mange pas de pain, mais pourra-t-on emprunter les livres ? Combien ? Aucune information à ce sujet sur le site de Bordeaux Métropole, où l’on apprend toutefois que Suzanne Treister, après maints gribouillis psychédéliques, est « devenue une pionnière dans le champ du digital au début des années 90, en proposant des travaux autour des nouvelles technologies, et en développant des mondes fictifs et des organisations collaboratives internationales », et qu’elle a élaboré « par le biais de nombreux médias – vidéo, Internet, technologies interactives… – un large ensemble de travaux qui intègrent les récits excentriques et les champs de recherche non conventionnels, afin de révéler les structures qui relient le pouvoir, l’identité et le savoir ». On n’y comprend pas grand-chose mais qu’importe, on sent tout de suite que c’est du lourd. « Ses projets comprennent des réinterprétations fantastiques des taxonomies données et des histoires qui examinent l’existence de forces secrètes, invisibles et à l’œuvre dans le monde, qu’il s’agisse de celui de l’entreprise, du militaire ou du paranormal. » Mazette ! Et, en effet, la dame ne cache pas son goût pour l’occultisme, les sociétés secrètes, le spiritisme…, et se flatte d’avoir conçu un jeu de tarots ésotérico-subversif intégrant les figures d’Adorno, Arendt, Thoreau, Unabomber, Huxley, Zerzan, Mumford… mais, curieusement, pas celle d’Ellul. Continuer la lecture »

Jacques Ellul, contre l’art moderne et contemporain

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Jacques Ellul

L’Empire du non-sens

(1980)

Épitomé

Le futur indéfini

Le plus fort sentiment que puisse nous donner l’art moderne dans sa complexité est celui d’un futur indéfini. Au milieu d’un monde comme le technicien, qui se donne une apparence et de rigueur et d’exactitude, de prévisibilité et d’intelligibilité, l’art inverse le processus, mais l’inverse vainement. Il peut aussi bien dans son ambiguïté être le point final à l’architecture close de ce monde, ou la brèche de l’incertitude par laquelle une histoire pourrait se reproduire. Mais je crains que cette brèche ne soit que superficielle, soit en réalité une lézarde du revêtement décoratif, cependant que la paroi de béton reste derrière, inattaquée. Il faut tenter de savoir. Mais, dès l’abord, nous sommes en présence de prises de positions passionnelles. L’antithèse Francastel-Mumford est bien connue. L’attaque de Francastel contre Le Corbusier (réactionnaire politiquement en même temps que techniciste, développant dans ses théories les mythes sociaux du XIXe siècle, « interprète de la haine des inadaptés contre Paris »), contre Mumford (organiciste et humaniste banal, mystique du progrès (?), subjectif et non scientifique), et enfin contre Giedion (accusateur de la technique qui laisse l’homme écartelé, mutilé, affirmant des évidences sans preuves, ayant « une vue étroite dans l’appréciation du degré d’évolution de la pensée et de la sensibilité contemporaine »), procède exclusivement d’un enthousiasme de la technique, de la conviction politique du triomphe d’un socialisme qui résout tous les problèmes et d’une croyance parfaitement mythique dans la puissance de l’art pour transformer le monde. Il croit avec aveuglement que les techniques de tous ordres, y compris artistiques, sont au service de finalités majeures, l’art et la technique se conjuguent harmonieusement pour produire le monde nouveau humain par l’association des arts aux activités positives de la société, l’homme dans tous les cas exerce « son pouvoir démiurgique »… Nous avions déjà fait justice par avance de toute cette idéologie dans notre livre sur La Technique et l’enjeu du siècle. Inutile d’y revenir. Mais en face, la prise de position de Mumford, si mesurée dans Technique et civilisation, puis dans Art and Technics (1952), est devenue à son tour très passionnelle dans Le Mythe de la machine. Passionnelle parce que probablement désespérée. Il dresse un réquisitoire violent et sans concession contre l’art moderne qui est devenu pour lui l’« anti-art » (Mumford désigne en réalité par anti-art la totalité de l’art contemporain depuis 1945) exprimant un culte de l’anti-vie. Ce culte de l’anti-vie est apparu pour lui-même au même moment que, chez les physiciens, l’anti-matière. « Le non-art, l’anti-art sont des méthodes pour induire de vastes quantités de gens cultivés à relâcher leur prise déjà faible sur la réalité, à s’abandonner à la subjectivité creuse… la marque de l’expérience aujourd’hui appelée authentique est l’élimination du bon, du vrai, du beau… avec des attaques agressives envers tout ce qui est sain, équilibré, sensé, rationnel, motivé. Dans ce monde de valeurs inversées, le mal devient le bien suprême… un moralisme à l’envers. » « L’anti-art fait profession d’être une révolte contre notre culture hyper-mécanisée, hyper-enrégimentée. Mais en même temps, il justifie les produits suprêmes du système de puissance : l’anti-art acclimate l’homme moderne à l’habitat que la mégatechnologie est en train de susciter : un environnement dégradé par les décharges d’ordures… les piles nucléaires, les superautoroutes, etc., tout cela est destiné à être architecturalement homogénéisé… » « En faisant son propre objet de l’anéantissement subjectif dont nous menace la mégamachine, l’anti-artiste gagne l’illusion de vaincre le destin par un acte de choix personnel. Tout en paraissant défier le complexe de puissance et nier la régularité des routines, l’anti-art en accepte avec obéissance le résultat programmé. » Continuer la lecture »

Élisée Reclus, « Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes »

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Élisée Reclus

Du sentiment de la nature
dans les sociétés modernes

(1866)

I

Il se manifeste depuis quelque temps une véritable ferveur dans les sentiments d’amour qui rattachent les hommes d’art et de science à la nature. Les voyageurs se répandent en essaims dans toutes les contrées d’un accès facile, remarquables par la beauté de leurs sites ou le charme de leur climat. Des légions de peintres, de dessinateurs, de photographes, parcourent le monde des bords du Yang-Tse Kiang à ceux du fleuve des Amazones ; ils étudient la terre, la mer, les forêts sous leurs aspects les plus variés ; ils nous révèlent toutes les magnificences de la planète que nous habitons, et grâce à leur fréquentation de plus en plus intime avec la nature, grâce aux œuvres d’art rapportées de ces innombrables voyages, tous les hommes cultivés peuvent maintenant se rendre compte des traits et de la physionomie des diverses contrées du globe. Moins nombreux que les artistes, mais plus utiles dans leur travail d’exploration, les savants se sont aussi faits nomades, et la terre entière leur sert de cabinet d’étude : c’est en voyageant des Andes à l’Altaï que Humboldt a composé ses admirables Tableaux de la nature, dédiés, comme il le dit lui-même, à « ceux qui, par amour de la liberté, ont pu s’arracher aux vagues tempétueuses de la vie ».

La foule des artistes, des savants et de tous ceux qui, sans prétendre à l’art ni à la science, veulent simplement se restaurer dans la libre nature, se dirige surtout vers les régions de montagnes. Chaque année, dès que la saison permet aux voyageurs de visiter les hautes vallées et de s’aventurer sur les pics, des milliers et des milliers d’habitants des plaines accourent vers les parties des Pyrénées et des Alpes les plus célèbres par leur beauté ; la plupart viennent, il est vrai, pour obéir à la mode, par désœuvrement ou par vanité, mais les initiateurs du mouvement sont ceux qu’attire l’amour des montagnes elles-mêmes, et pour qui l’escalade des rochers est une véritable volupté. La vue des hautes cimes exerce sur un grand nombre d’hommes une sorte de fascination ; c’est par un instinct physique, et souvent sans mélange de réflexion, qu’ils se sentent portés vers les monts pour en gravir les escarpements. Par la majesté de leur forme et la hardiesse de leur profil dessiné en plein ciel, par la ceinture de nuées qui s’enroule à leurs flancs, par les variations incessantes de l’ombre et de la lumière qui se produisent dans les ravins et sur les contreforts, les montagnes deviennent pour ainsi dire des êtres doués de vie, et c’est afin de surprendre le secret de leur existence qu’on cherche à les conquérir. En outre on se sent attiré vers elles par le contraste qu’offre la beauté virginale de leurs pentes incultes avec la monotonie des plaines cultivées et souvent enlaidies par le travail de l’homme. Et puis les monts ne comprennent-ils pas, dans un petit espace, un résumé de toutes les splendeurs de la terre ? Les climats et les zones de végétation s’étagent sur leur pourtour : on peut y embrasser d’un seul regard les cultures, les forêts, les prairies, les rochers, les glaces, les neiges, et chaque soir la lumière mourante du soleil donne aux sommets un merveilleux aspect de transparence, comme si l’énorme masse n’était qu’une légère draperie rose flottant dans les cieux. Continuer la lecture »

Jacques Ellul, « Exister, c’est résister »

Écouter l’émission des Nouveaux Chemins de la connaissance

(France Culture, 2 novembre 2015)

Claude Lévi-Strauss, « Race et culture »

Écouter la conférence

ou Télécharger le fichier Race et culture

Claude Lévi-Strauss

Race et culture

(Conférence prononcée à l’invitation de l’Unesco
à Paris le 22 mars 1971)

Monsieur le Directeur général, Mesdames, Messieurs, il n’appartient pas à un ethnologue d’essayer de dire ce qu’est ou ce que n’est pas une race, car les spécialistes de l’anthropologie physique qui en discutent depuis près de deux siècles ne sont jamais parvenus à se mettre d’accord, et rien n’indique qu’ils soient plus près aujourd’hui de s’entendre sur une réponse à cette question. Ils nous ont récemment appris que l’apparition d’hominiens, d’ailleurs fort dissemblables, remonte à trois, quatre millions d’années, ou davantage, c’est-à-dire un passé si lointain qu’on n’en connaîtra jamais assez pour décider si les différents types dont on recueille les ossements furent simplement des proies les uns pour les autres, ou si des croisements ont pu aussi survenir entre eux. Selon certains anthropologues, l’espèce humaine a dû donner très tôt naissance à des sous-espèces différenciées, entre lesquelles se sont produits, au cours de la préhistoire, toutes sortes d’échanges et de métissages : la persistance de quelques traits anciens joints à la convergence de traits récents se combinerait pour rendre compte de la diversité des aspects qu’on observe aujourd’hui entre les hommes. D’autres estiment, au contraire, que l’isolation génétique de groupes humains est apparue à une date beaucoup plus récente, qu’ils fixent vers la fin du pléistocène ; dans ce cas, les différences observables ne pourraient avoir résulté d’écarts accidentels entre des traits dépourvus de valeur adaptative, et capables de se maintenir indéfiniment dans des populations isolées sous le rapport de la reproduction : elles proviendraient plutôt de différences locales entre les facteurs de sélection. Le terme de race, ou tout autre qu’on voudra lui substituer, désignerait alors une population, ou ensemble de populations qui diffère d’autres par la plus ou moins grande fréquence de certains gènes. Continuer la lecture »

Daniel Sibony, « Islam, phobie, culpabilité »

(Ce texte a été mis en ligne une première fois en août 2015 sur le site
du collectif Lieux communs, précédé d’une présentation et d’un avertissement)

L’émission Répliques sur le sujet

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Daniel Sibony

Islam, phobie, culpabilité

(extraits choisis)

Articulation du livre

1. Ce livre part d’un constat : dans le Texte fondateur de l’islam s’exprime une malédiction envers les « Gens du Livre » (juifs et chrétiens).

2. Il est lu par la masse des fidèles, et certains, plus zélés que d’autres ou plus fragiles, veulent passer à l’acte ces paroles négatives.

3. Les modérés disent que cela n’a rien à voir avec l’islam. Or, plus ils le disent, plus il y a d’intégristes qui veulent soutenir ce texte comme pour ne pas l’abandonner. Il les rattrape et les rappelle à une certaine fidélité.

4. L’Occident, au lieu de poser que nul n’est responsable de ses ancêtres et de leurs écrits, a fait de ce problème un tabou et l’a enveloppé de secret au nom d’une culpabilité qui sert surtout son narcissisme et son pouvoir. Une culpabilité dont l’usage est pervers.

5. Il s’ensuit que non seulement le problème demeure, mais qu’il y en a un nouveau : l’interdit de parler du problème, qui dès lors est perçu comme une tare dont les radicaux violents seraient le symptôme le plus criant.

6. Cette situation bloquée, des noyaux actifs la travaillent en tous sens (intégristes, gens de pouvoir en Europe, groupes et associations, médias etc.). La grande masse, elle, musulmane ou non, est laissée là-dessus dans une sorte d’abandon où prévaut le chacun pour soi.

7. Il s’ensuit une baisse réelle de la liberté d’expression, un accroissement de la censure, qui est lui-même censuré, passé sous silence.

8. Il faut repenser la transmission du Texte et chercher des issues symboliques. Les musulmans ne sont pas responsables de ce que leur Texte dit des autres ; et les autres – actuels – ne sont pas responsables des péchés qu’on impute à leurs ancêtres.

9. Le livre s’achève sur le rêve d’un ami : il y aurait un verset oublié du Coran, où Allah acquiesce à toute sa création et donne son agrément aux insoumis et aux soumis, aux vertueux et aux pervers, en disant que la vie de chacun lui donne toujours la réplique qu’il mérite. Continuer la lecture »

Bernanos et les luddites

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Georges Bernanos

La France contre les robots

(extrait du chapitre VI)

[…] On se moque des gens simples qui parlent volontiers des nations comme de personnes, mais ce sont les gens simples qui ont raison. Les gens simples simplifient, quoi de mieux ? Ils ne simplifient pas évidemment de la même manière que le génie, mais qu’importe ? Oh ! sans doute, la vie d’un peuple n’est pas moins pleine de contradictions que celle du premier venu, et les curieux gaspillent beaucoup de temps et d’ingéniosité à en faire le compte, ou même à en découvrir d’imaginaires. Les curieux sont toujours dupes de leur curiosité. Ils expliquent tout et ne comprennent rien. Ces beaux esprits n’aiment pas s’entendre dire que la France a été déçue, ils trouvent l’image sommaire, grossière, ils voudraient plus de nuances. Tant pis ! Supposez qu’on eût posé à un homme cultivé du XIIIe, du XVe ou du XVIIe la question suivante : « Quelle idée vous faites-vous de la société future ? » il aurait pensé aussitôt à une civilisation pacifique, à la fois très près de la nature et prodigieusement raffinée. C’est du moins à une civilisation de ce type que la France s’est préparée tout au long de sa longue histoire. Des millions d’esprits dans le monde s’y préparaient avec elle. On comprend très bien maintenant leur erreur. L’invasion de la Machinerie a pris cette société de surprise, elle s’est comme effondrée brusquement sous son poids, d’une manière surprenante. C’est qu’elle n’avait jamais prévu l’invasion de la Machine ; l’invasion de la machine était pour elle un phénomène entièrement nouveau. Le monde n’avait guère connu jusqu’alors que des instruments, des outils, plus ou moins perfectionnés sans doute, mais qui étaient comme le prolongement des membres. La première vraie machine, le premier robot, fut cette machine à tisser le coton qui commença de fonctionner en Angleterre aux environs de 1760. Les ouvriers anglais la démolirent, et quelques années plus tard les tisserands de Lyon firent subir le même sort à d’autres semblables machines. Lorsque nous étions jeunes, nos pions s’efforçaient de nous faire rire de ces naïfs ennemis du progrès. Je ne suis pas loin de croire, pour ma part, qu’ils obéissaient à l’instinct divinatoire des femmes et des enfants. Oh ! sans doute, je sais que plus d’un lecteur accueillera en souriant un tel aveu. Que voulez-vous ? C’est très embêtant de réfléchir sur certains problèmes qu’on a pris l’habitude de croire résolus. On trouverait préférable de me classer tout de suite parmi les maniaques qui protestaient jadis, au nom du pittoresque, contre la disparition du fameux ruisseau boueux de la rue du Bac… Or, je ne suis nullement « passéiste », je déteste toutes les espèces de bigoteries superstitieuses qui trahissent l’Esprit pour la Lettre. Il est vrai que j’aime profondément le passé, mais parce qu’il me permet de mieux comprendre le présent – de mieux le comprendre, c’est-à-dire de mieux l’aimer, de l’aimer plus utilement, de l’aimer en dépit de ses contradictions et de ses bêtises qui, vues à travers l’Histoire, ont presque toujours une signification émouvante, qui désarment la colère ou le mépris, nous animent d’une compassion fraternelle. Bref, j’aime le passé précisément pour ne pas être un « passéiste ». Continuer la lecture »

Baudoin de Bodinat, « La vie sur terre »

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Baudoin de Bodinat

La vie sur terre

Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

tome II, chapitre 2

Et voici ce que j’en ai pensé : maintenant que l’économie est venue à bout de s’emparer entièrement de la Terre, qu’elle y a tout reconstruit à nouveaux frais d’après ses conceptions et ramassé le genre humain à l’intérieur d’elle-même et de ses ondes radioélectriques ; que sa raison positive règne seule exclusivement sur une planète sillonnée d’autoroutes et de conduites de gaz, garnie partout d’agences bancaires, d’éclairage public, d’aérodromes, etc., qu’elle y a relogé l’homo sapiens dans ses bâtiments standard avec le poste de TV, le chauffage central et la cuisine intégrée ; et maintenant que même les Chinois ont des escalators, des digicodes, des cartes de crédit, des gratte-ciel et des maladies pulmonaires ; que même les Papous ont des boissons gazeuses, des parkings, des T-shirts et des radio-cassettes ; que les Esquimaux ont des scooters, des statistiques de suicide et du diabète de type 2 ; que suivant la prédiction de Senancour est arrivé le temps où le Patagon connaîtra les arts italiens, « où les rives de l’Irtis porteront les palais du Tibre et de la Seine, et les pâturages du Mechassipi deviendront arides comme les sables de Barca, etc. » (Hâtez-vous, ajoutait-il, les temps se préparent rapidement où cette nature robuste n’existera plus, où tout sol sera façonné, où tout homme sera énervé par l’industrie humaine… où l’on sera blasé sur tout, indifférent à tout, et dévoré d’une agitation qui n’aura plus même d’illusions pour objet) ; et que nous voici rendus à ce moment inévitable où rien n’existe plus qu’en raison de ses procédés, de ses artifices, de ses chimies et de ses machines, de ses perfectionnements ; qu’elle a refait les paysages plus lisibles à ses satellites, et les villes en circuits imprimés vues ainsi, plus intelligibles à la téléprospection, et repeint les tableaux des musées pour qu’ils donnent plus de satisfaction, et rajeuni les vieux monuments du génie humain en produits culturels autolumineux ; et qu’il lui faut s’inventer des arrière-mondes numériques en couleur pour trouver à y assouvir son besoin continuel d’agitation ; nous pouvons comprendre, maintenant, mais un peu tard, qu’elle ne devait auparavant ses airs d’amabilité, de sollicitude pour nous, et son apparence de bon sens, qu’à ce qu’il y subsistait de passé vivant et actif, dont elle alimentait sa croissance ; de passé humain laissé en terrain vague pour ainsi dire, à ses propres habitudes et initiatives, durant qu’elle s’activait à construire les infrastructures de sa société totale. Continuer la lecture »

« Picasso, le liquidateur », par Roger Caillois

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 Roger Caillois

Picasso, le liquidateur

(Le Monde, 28 novembre 1975)

Depuis que Picasso a rompu avec l’art de peindre, la peinture, sinon l’art, ne s’en est pas remise. Certes, la crise ne se réduit pas à Picasso seul, et il est certain que, d’autre part, elle ne concerne pas uniquement le domaine artistique.

L’œuvre de Picasso, par sa variété, par son retentissement, par le prestige et les cotes dont elle bénéficie, par le rayonnement de la personnalité de l’artiste lui-même, offre incontestablement, de la révolution dont elle fait partie, l’illustration la plus significative.

Ainsi semble l’avoir compris André Malraux, qui, dans La Tête d’obsidienne, apporte au peintre sur le plan esthétique une consécration symétrique de l’hommage que sur le plan de l’histoire, il avait auparavant rendu, avec Les chênes qu’on abat, au général de Gaulle : même fascination, même importance accordée tant à l’œuvre qu’à l’homme, même recours au dialogue et au commentaire de confidences relayées, enfin même suspension délibérée ou mise sous un boisseau temporaire de tout esprit critique.

La Tête d’obsidienne attaque le problème de front et s’efforce de montrer en quoi il constitue un tournant décisif de l’histoire de l’art. Au cours de l’ouvrage, l’admiration pour le peintre est rarement exprimée. On n’y trouve d’ailleurs presque aucune appréciation proprement esthétique sur l’œuvre. Cette réserve, à la réflexion si anormale, est selon moi parfaitement admissible, sinon inévitable, dans la perspective adoptée par l’auteur. Elle explique sans doute en partie l’absence d’analyse et de discussions dont l’ouvrage a souffert lorsqu’il est paru. Tout au long du volume, l’auteur ne se préoccupe guère de montrer le talent ou le génie du peintre, il développe l’étonnement croissant qu’il éprouve à l’égard d’un irrespect d’une espèce nouvelle. Continuer la lecture »

« Le Complot de l’art », par Jean Baudrillard

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Jean Baudrillard

Le Complot de l’art

(Libération, 20 mai 1996)

Si dans la pornographie ambiante s’est perdue l’illusion du désir, dans l’art contemporain s’est perdu le désir de l’illusion. Dans le porno, rien ne laisse plus à désirer. Après l’orgie et la libération de tous les désirs, nous sommes passés dans le transsexuel, au sens d’une transparence du sexe, dans des signes et des images qui en effacent tout le secret et toute l’ambiguïté. Transsexuel, au sens où ça n’a plus rien à voir avec l’illusion du désir, mais avec l’hyperréalité de l’image.

Ainsi de l’art, qui lui aussi a perdu le désir de l’illusion, au profit d’une élévation de toutes choses à la banalité esthétique, et qui donc est devenu transesthétique. Pour l’art, l’orgie de la modernité a consisté dans l’allégresse de la déconstruction de l’objet et de la représentation. Pendant cette période, l’illusion esthétique est encore très puissante, comme l’est, pour le sexe, l’illusion du désir. À l’énergie de la différence sexuelle, qui passe dans toutes les figures du désir, correspond, pour l’art, l’énergie de dissociation de la réalité (le cubisme, l’abstraction, l’expressionnisme), l’une et l’autre correspondant pourtant à une volonté de forcer le secret du désir et le secret de l’objet. Jusqu’à la disparition de ces deux configurations fortes – ­la scène du désir, la scène de l’illusion­ – au profit de la même obscénité transsexuelle, transesthétique – ­celle de la visibilité, de la transparence inexorable de toutes choses. En réalité, il n’y a plus de pornographie repérable en tant que telle, parce que la pornographie est virtuellement partout, parce que l’essence du pornographique est passée dans toutes les techniques du visuel et du télévisuel. Mais peut-être, au fond, ne faisons-nous que nous jouer la comédie de l’art, comme d’autres sociétés se sont joué la comédie de l’idéologie, comme la société italienne par exemple (mais elle n’est pas la seule) se joue la comédie du pouvoir, comme nous nous jouons la comédie du porno dans la publicité obscène des images du corps féminin. Ce strip-tease perpétuel, ces phantasmes à sexe ouvert, ce chantage sexuel  : ­ si tout cela était vrai, ce serait réellement insupportable. Mais, heureusement, tout cela est trop évident pour être vrai. La transparence est trop belle pour être vraie. Quant à l’art, il est trop superficiel pour être vraiment nul. Il doit y avoir un mystère là-dessous. Comme pour l’anamorphose  : il doit y avoir un angle sous lequel toute cette débauche inutile de sexe et de signes prend tout son sens mais, pour l’instant, nous ne pouvons que le vivre dans l’indifférence ironique. Continuer la lecture »

Cornelius Castoriadis interviewé par Chris Marker

A la fin des années 1980, le réalisateur Chris Marker tourne pour La Sept un film documentaire en treize épisodes de 26 minutes, consacré à l’héritage de la Grèce antique dans le monde moderne et intitulé L’Héritage de la chouette (les autres épisodes sont accessibles en ouvrant la fenêtre YouTube).

Parmi les intervenants, Jean-Pierre Vernant, George Steiner, Iannis Xenakis, Kostas Axelos, Elia Kazan… et Cornelius Castoriadis, dont l’intégralité de l’entretien est présenté ici, sous le titre Une leçon de démocratie.

« Les Principes de la novlangue », par George Orwell

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George Orwell

Les Principes de la novlangue

(Traduction d’Amélie Audiberti pour l’édition Gallimard de 1984 parue en 1950, revue et corrigée par les Amis de Bartleby)

La novlangue était la langue officielle de l’Océania. Elle avait été inventée pour répondre aux besoins idéologiques de l’Angsoc, ou Socialisme anglais.

En l’an 1984, la novlangue n’était pas la seule langue en usage, que ce fût oralement ou par écrit. Les articles de fond du Times étaient écrits en novlangue, mais c’était un tour de force qui ne pouvait être réalisé que par des spécialistes. On comptait que la novlangue aurait finalement supplanté l’ancilangue (la langue académique dirions-nous) vers l’année 2050.

Entre-temps, elle gagnait régulièrement du terrain. Les membres du Parti avaient de plus en plus de mal à employer des mots et des constructions grammaticales novlangues dans leurs conversations de tous les jours. La version en usage en 1984 et formulée dans les neuvième et dixième éditions du Dictionnaire novlangue était une version temporaire qui contenait beaucoup de mots superflus et de formes archaïques qui devaient être supprimés plus tard.

Nous nous occuperons ici de la version finale, perfectionnée, telle qu’elle est donnée dans la onzième édition du Dictionnaire.

Le but de la novlangue était non seulement de fournir un mode d’expression à la vision du monde et aux habitudes mentales des dévots de l’Angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée.

Il était entendu que lorsque la novlangue serait une fois pour toutes adoptée et que l’ancilangue serait oubliée, une idée hérétique – c’est-à-dire une idée s’écartant des principes de l’Angsoc – serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. Continuer la lecture »

Un entretien avec Jean-Claude Michéa

« L’unité d’inspiration de la pensée d’Ivan Illich », par Olivier Rey

« La question de l’échelle est un impensé de la tradition philosophique occidentale, qui met un point d’honneur à définir des concepts sans jamais s’inquiéter des bornes quantitatives entres lesquelles ces concepts ont un sens. Les réflexions d’Illich sont un remède à cet impensé. Dans tous les domaines où elles se sont portées, elles ont mis au jour les liens étroits qui unissent le bien à ce qui a la bonne taille – une taille au-delà de laquelle ce qui servait la vie se met à lui nuire et à la détruire. »

“À l’heure du péril”, par René Girard

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René Girard

À l’heure du péril 

(Épilogue d’Achever Clausewitz, Carnets Nord, 2007)

Si nous poussons jusqu’à son terme le raisonnement que nous avons suivi, celui d’une montée aux extrêmes devenue planétaire, il nous faut évoquer la nouveauté totale de la situation dans laquelle nous sommes entrés depuis le 11 septembre 2001. Le terrorisme a encore fait monter d’un cran le niveau de la violence. Ce phénomène est mimétique et oppose deux croisades, deux formes de fondamentalismes. La « guerre juste » de George W. Bush a réactivé celle de Mahomet, plus puissante parce qu’essentiellement religieuse. Mais l’islamisme n’est qu’un symptôme d’une montée de la violence beaucoup plus globale. Il vient moins du Sud que de l’Occident lui-même, puisqu’il apparaît comme une réponse des pauvres aux nantis. Il est l’une des dernières métastases du cancer qui a déchiré le monde occidental. Le terrorisme apparaît comme l’avant-garde d’une revanche globale contre la richesse de l’Occident. C’est une reprise très violente et imprévue de la Conquête, d’autant plus redoutable qu’elle a rencontré l’Amérique sur son chemin. La force de l’islamisme vient, entre autres choses, de ce qu’il est une réponse à l’oppression du Tiers-Monde tout entier. Cette théologisation réciproque de la guerre (« Grand Satan » contre « Forces du mal ») est une phase nouvelle de la montée aux extrêmes.

En ce sens, tout le monde sait que l’avenir de l’idée européenne, et donc aussi de la vérité chrétienne qui la traverse, se jouera en Amérique du Sud, en Inde, en Chine, tout autant qu’en Europe. Cette dernière a joué, mais en pire, le rôle de l’Italie pendant les guerres du XVIe siècle  : le monde entier s’y est battu. C’est un continent fatigué, qui n’oppose plus beaucoup de résistance au terrorisme. D’où le caractère foudroyant de ces attaques, menées souvent par des gens « de l’intérieur ». La résistance est d’autant plus complexe en effet que les terroristes sont proches de nous, à nos côtés. L’imprévisibilité de ces actes est totale. L’idée même de « réseaux dormants » vient corroborer tout ce que nous avons dit de la médiation interne, de cette identité des hommes entre eux qui peut soudain tourner au pire.  Continuer la lecture »

“Le Système technicien”, par Jacques Ellul

“Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer”, EDN

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Encyclopédie des nuisances

Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer

(juin 1990)

« Bien que la prospérité économique soit en un sens incompatible
avec la protection de la nature,
notre première tâche doit consister à œuvrer durement afin d’harmoniser l’une à l’autre »
Shigeru Ishimoto (Premier ministre japonais),
Le Monde diplomatique, mars 1989

« … comme l’environnement ne donne pas lieu à des échanges marchands,
aucun mécanisme ne s’oppose à sa destruction.
Pour perpétuer le concept de rationalité économique, il faut donc chercher à donner un prix à l’environnement,
c’est-à-dire traduire sa valeur en termes monétaires. »
Hervé Kempf, L’Économie à l’épreuve de l’écologie, 1991

« Quatorze grands groupes industriels viennent de créer Entreprises pour l’environnement, une association destinée à favoriser leurs actions communes dans le domaine de l’environnement, mais aussi à défendre leur point de vue. Le président de l’association est le PDG de Rhône-Poulenc, Jean-René Fourtou. […] Les sociétés fondatrices, dont la plupart opèrent dans des secteurs très polluants, dépensent déjà au total pour l’environnement plus de 10 milliards de francs par an, a rappelé Jean-René Fourtou. Il a d’autre part souligné que l’Association comptait agir comme lobby auprès des autorités tant françaises qu’européennes, notamment pour l’élaboration des normes et de la législation sur l’environnement. »
Libération, 18 mars 1992

Une chose est au moins acquise à notre époque : elle ne pourrira pas en paix. Les résultats de son inconscience se sont accumulés jusqu’à mettre en péril cette sécurité matérielle dont la conquête était sa seule justification. Quant à ce qui concerne la vie proprement dite (mœurs, communication, sensibilité, création), elle n’avait visiblement apporté que décomposition et régression.

Toute société est d’abord, en tant qu’organisation de la survie collective, une forme d’appropriation de la nature. À travers la crise actuelle de l’usage de la nature, à nouveau se pose, et cette fois universellement, la question sociale. Faute d’avoir été résolue avant que les moyens matériels, scientifiques et techniques, ne permettent d’altérer fondamentalement les conditions de la vie, elle réapparaît avec la nécessité vitale de mettre en cause les hiérarchies irresponsables qui monopolisent ces moyens matériels. Continuer la lecture »

“Appel des chimpanzés du futur”, PMO

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Pièces et main d’œuvre

Appel des chimpanzés du futur

Frères humains, sœurs humaines,

Vous avez entendu parler du transhumanisme et des transhumanistes ; d’une mystérieuse menace, groupe fanatique, société de savants et d’industriels, discrète et puissante, dont les menées occultes et l’objectif affiché consistent à liquider l’espèce humaine pour lui substituer l’espèce supérieure, « augmentée », des hommes-machines. Une espèce résultant de l’eugénisme et de la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, des neurotechnologies et des immenses progrès de la science.

Vous avez entendu l’ultimatum, cynique et provocant, de ce chercheur en cybernétique : « Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. » (1) et encore, « Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. » (2) Et vous vous êtes demandé s’il fallait prendre ces esbroufes au sérieux, ou s’il ne s’agissait que de science-fiction et de l’expression boursouflée de l’orgueil technocratique. Hélas, le danger est véritable, et l’Humanité affronte une tentative d’extinction, fomentée par et pour une faction égoïste, implacable et toute-puissante, lasse de partager ce monde résiduel avec des masses de bouches inutiles et toujours plus nombreuses. Comment en sommes-nous venus là, et que devons-nous faire ? Continuer la lecture »

Jacques Ellul, “Le Jardin et la ville”

Réalisé en 1972, Le Jardin et la ville est l’entretien filmé le plus ancien que nous connaissions de Jacques Ellul.
En voici un extrait de 15 minutes (pardon pour les pubs).

Castoriadis et l’idée de liberté

Cornelius Castoriadis

(extrait d’un entretien radio de 1996)

 On est entrés dans une époque d’illimitation dans tous les domaines, et c’est en cela que nous avons le désir d’infini. Cette libération est en un sens une grande conquête. Il n’est pas question de revenir aux sociétés de répétition. Mais il faut aussi – et c’est un très grand thème – apprendre à s’autolimiter, individuellement et collectivement. La société capitaliste est une société qui court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter. Et une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer. Nous vivons sur cette planète que nous sommes en train de détruire, et quand je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense à la mer Égée, je pense aux montagnes enneigées, je pense à la vue du Pacifique depuis un coin d’Australie, je pense à Bali, aux Indes, à la campagne française qu’on est en train de désertifier. Autant de merveilles en voie de démolition. Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche. Et cela pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, libérés d’un travail stupide, productif, répétitif, etc. Or cela est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est celui de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote – une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre –, c’est cela qu’il faut détruire. Le système s’appuie sur cet imaginaire-là. La liberté, c’est très difficile. Parce qu’il est très facile de se laisser aller. L’homme est un animal paresseux. Il y a une phrase merveilleuse de Thucydide : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. » Et Périclès dit aux Athéniens :
« Si vous voulez être libres, il faut travailler. » Vous ne pouvez pas vous reposer. Vous ne pouvez pas vous asseoir devant la télé. Vous n’êtes pas libres quand vous êtes devant la télé. Vous croyez être libres en zappant comme un imbécile, vous n’êtes pas libres, c’est une fausse liberté. La liberté, c’est l’activité. Et la liberté, c’est une activité qui en même temps s’autolimite, c’est-à-dire sait qu’elle peut tout faire mais qu’elle ne doit pas tout faire. C’est cela le grand problème de la démocratie et de l’individualisme.

“Alerte à Babylone”

Alerte à Babylone

Un film de Jean Druon (2005)

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Sur l’opération Bordeaux Euratlantique, par un habitant de la ZAC

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Brève réponse

 à l’avis d’enquête publique sur l’opération d’intérêt national

Bordeaux Euratlantique

et la réalisation de la zone d’aménagement concerté

Bordeaux Saint-Jean Belcier sur la commune de Bordeaux

par un habitant de la ZAC

Les aménageurs sont décidément plein d’égards envers les aménagés. On ne saurait donc trop les remercier de nous convier, du vendredi 15 novembre au lundi 16 décembre 2013, à donner notre avis sur l’opération Bordeaux Euratlantique et la zone « d’aménagement concerté » Bordeaux Saint-Jean Belcier, et leur savoir gré de « construire avec les habitants et les usagers du périmètre une concertation exigeante, à la fois à l’échelle de l’opération dans son ensemble et liée à la réalisation des projets ». Et ce alors que les plans sont achevés, les crédits votés, les travaux déjà engagés.

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Ce « projet métropolitain et européen », « un des plus grands projets urbains en France » que l’on nous vend sous le fallacieux habillage de « ville lente, ville verte » et d’« écoquartier de haute qualité environnementale », s’étendra sur une superficie totale de 738 hectares, avec un « levier financier » considérable puisque, pour 650 millions d’euros de « budget aménageur » et 100 millions de « participation publique, » il est attendu 5 milliards d’euros d’« investissement publics et privés ». « Mais où trouvent-ils tout cet argent, avec la crise ? » Dans la dette, tout simplement, puisque l’argent c’est de la dette, récupérable sur nos impôts, et que de toute façon « nous n’avons d’autre choix que la fuite en avant », comme l’avouait un édile. Rien ne dit cependant que ce projet mégalomane ne connaîtra pas le sort de ces villes-fantômes espagnoles, avec leurs autoroutes désertes qui mènent à des aéroports à l’abandon.
La clé de ce programme, c’est bien sûr la ligne à grande vitesse Paris-Bordeaux (10 milliards d’euros prévus, en hausse constante) qui mettra en 2017 la capitale à deux heures de la cité de Montaigne, Ellul et Charbonneau, soit une heure de moins que la ligne actuelle. « Mais qu’est-ce qu’ils font avec le temps qu’ils gagnent ? » « Et si ce temps gagné grâce à la vitesse était inutilisable pour le bonheur ? » Bonnes questions, mais dont nous ne discuterons pas, puisque, dominatrice et totalitaire, la Technique partout s’impose, sans nous demander notre avis. Voilà donc 20 millions de voyageurs pressés attendus chaque année dans la toute nouvelle gare Saint-Jean, 20  000 mètres carrés d’hôtellerie pour les accueillir et 60  000 mètres carrés de commerces pour les plumer au passage. (Pour donner un ordre de grandeur, un terrain de football mesure en moyenne 7 000 mètres carrés, publicités non comprises.)

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Baudelaire et l’idée du progrès

Charles Baudelaire

Exposition universelle de 1855 (extraits)

Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. – Je veux parler de l’idée du progrès.

Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît. Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens que lui imposait l’amour du beau : et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s’endormiront sur l’oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. Cette infatuation est le diagnostic d’une décadence déjà trop visible.

Demandez à tout bon Français qui lit tous les jours son journal dans son estaminet ce qu’il entend par progrès, il répondra que c’est la vapeur, l’électricité et l’éclairage au gaz, miracles inconnus aux Romains, et que ces découvertes témoignent pleinement de notre supériorité sur les anciens; tant il s’est fait de ténèbres dans ce malheureux cerveau et tant les choses de l’ordre matériel et de l’ordre spirituel s’y sont si bizarrement confondues ! Le pauvre homme est tellement américanisé par ses philosophes zoocrates et industriels qu’il a perdu la notion des différences qui caractérisent les phénomènes du monde physique et du monde moral, du naturel et du surnaturel.

[…] Je laisse de côté la question de savoir si, délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir ?

[…] Il en est de même des nations qui cultivent leur art de l’imagination avec joie et succès. La prospérité actuelle n’est garantie que pour un temps, hélas ! bien court. L’aurore fut jadis à l’orient, la lumière a marché vers le sud, et maintenant elle jaillit de l’occident. La France, il est vrai, par sa situation centrale dans le monde civilisé, semble être appelée à recueillir toutes les notions et toutes les poésies environnantes, et à les rendre aux autres peuples merveilleusement ouvrées et façonnées. Mais il ne faut jamais oublier que les nations, vastes êtres collectifs, sont soumises aux mêmes lois que les individus. Comme l’enfance, elles vagissent, balbutient, grossissent, grandissent. Comme la jeunesse et la maturité, elles produisent des œuvres sages et hardies. Comme la vieillesse, elles s’endorment sur une richesse acquise. Souvent il arrive que c’est le principe même qui a fait leur force et leur développement qui amène leur décadence, surtout quand ce principe, vivifié jadis par une ardeur conquérante, est devenu pour la majorité une espèce de routine. Alors, comme je le faisais entrevoir tout à l’heure, la vitalité se déplace, elle va visiter d’autres territoires et d’autres races ; et il ne faut pas croire que les nouveaux venus héritent intégralement des anciens, et qu’ils reçoivent d’eux une doctrine toute faite. Il arrive souvent (cela est arrivé au Moyen Âge) que, tout étant perdu, tout est à refaire.

“Une science qui aimerait le monde”, par Olivier Rey

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Une science qui aimerait le monde

Olivier Rey

Cahiers Simone Weil, tome XXXII, n° 2, juin 2009, p. 189-199.

En la personne de Simone Weil, nous n’avons pas affaire à une philosophe qui penserait tantôt la religion, tantôt la « question sociale », tantôt l’art, etc. : chez elle, comme chez peut-être tout philosophe authentique, la pensée met en permanence en jeu le tout de la pensée. Il en résulte que l’attention portée à la science, dont l’œuvre de Simone Weil porte de nombreux témoignages, n’est pas une province séparable de l’ensemble de sa réflexion. Le souci de la science ne cesse, au contraire, d’adhérer à ses préoccupations fondamentales – qu’il s’agisse de concevoir une science participant de la spiritualité, au lieu de combattre celle-ci, ou de déplorer les égarements d’une science moderne complice du malheur de notre temps, du malheur moderne. Ce malheur que Péguy, dans Notre jeunesse, donnait pour général :

Dans le monde moderne tout le monde souffre du mal moderne. Ceux qui font ceux que ça leur profite sont aussi malheureux, plus malheureux que nous. Tout le monde est malheureux dans le monde moderne (1).

Simone Weil était trop jeune pour approuver : elle n’avait alors, en juillet 1910, que dix-huit mois. Mais plus tard, elle sembla partager ce point de vue – et donnera au mal moderne le nom de déracinement. Au printemps 1941, dans une chronique consacrée à la littérature, elle prit soin en évoquant « le malheur du temps » de donner, comme Péguy, toute son ampleur à ce qu’elle désignait par ces termes :

Par là je n’entends pas seulement la défaite de la France ; le malheur de notre temps s’étend beaucoup plus loin. Il s’étend au monde entier, c’est-à-dire à l’Europe, à l’Amérique, et aux autres continents, pour autant que l’influence occidentale y a pénétré (2).

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“La Publicité”, par Bernard Charbonneau

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Bernard Charbonneau

La Publicité

(1935)

Économistes et psychologues ne s’en soucient guère encore. Votre rue, votre journal, vos promenades, vos décisions, elle a tout envahi. Mais précisément, elle ne relève point des techniciens. Chacun pourrait en parler : où sont dès lors ses références ? Un spécialiste, un révolutionnaire spécialiste est sérieux ; ne leur a-t-on pas appris dès dix-huit ans à distinguer la connaissance scientifique de la connaissance vulgaire (et avec quelle vulgarité nos professeurs prononçaient-ils ce « vulgaire »).

Dans cette rubrique qu’ouvre Esprit sur la révolution quotidienne on se propose précisément de parler du désordre vulgaire. Vous ne spéculez pas, vous ne jouez pas en Bourse, vous n’exploitez personne : mais vous lisez les hebdomadaires comme les autres, vous allez au cinéma comme les autres, vous ouvrez votre journal comme les autres. Une époque prend son sens dans les faits et gestes quotidiens, ceux que personne ne remarque plus parce qu’ils sont passés dans l’instinct de l’époque, bien plus que dans ses doctrines ou dans ses singularités. Notre dénonciation du désordre serait incomplète si elle n’allait, sous la critique doctrinale et la présentation des grands désordres visibles, jusqu’à la critique quotidienne, reprenons le terme de Bloy, jusqu’à une exégèse des lieux communs.

Le propre du lieu commun est de paraître anodin, comme le propre du désordre bourgeois est de s’être habillé de politesse et de légalité pour adapter le brigandage aux délicatesses d’une société civilisée. Il est par nature celui qu’on laisse dire, laisse passer. Au-dessus des partis et des classes, il nous révèle, si nous voulons l’entendre, combien le même désordre est universalisé dans les cœurs, par-dessous les désordres propres aux partis et aux classes. Mais, à proprement parler, on ne l’entend pas. Il est plus excitant de s’émouvoir avec des formules systématiques et des enthousiasmes bruyants que d’écouter la vie quotidienne. Apprendre à reconnaître le quotidien, à saisir l’essentiel dans le médiocre, voilà par quoi nous arriverons à convaincre jusqu’au boutiquier du coin que notre révolution le concerne, et non pas seulement les intellectuels ou les futurs dirigeants.

La publicité est une de ces maîtresses invisibles de nos journées.

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“Le Militant”, par Bernard Charbonneau

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Bernard Charbonneau

Le Militant

(1939)

Avant d’aborder cette étude, je dois dire que ce n’est pas sans gêne que je me suis décidé à l’intituler : « Le Militant ». Il est toujours pénible de ranger les hommes sous une étiquette. Mais l’existence du militant est une réalité : il y a malheureusement des hommes dont toute la vie se ramène à une attitude sociale interchangeable.

I. – Apparition du militant

Il est significatif que nous puissions dire, en parlant de l’homme qui a une action politique : « c’est un militant », comme si cette action ne concernait pas également les autres. Or ce mot, dans son emploi actuel, est récent.

Vers 1830, on parlait de républicains, et non de militants républicains. Sans doute parce qu’on ne pouvait qu’être républicain – ce qui comportait l’obligation de donner aussi bien son temps que sa vie à la république ; et il eût semblé absurde qu’il y eût parmi les républicains une minorité de spécialistes chargés de travailler à l’avènement de la république pour le compte des sympathisants. Si l’on se servait de ce mot, c’était dans son sens large, car toute conviction forte entraîne à militer.

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“Réformisme et action révolutionnaire”, par Bernard Charbonneau

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Bernard Charbonneau

Réformisme et action révolutionnaire

(1939)

Quand on parle de réformisme, on donne généralement à ce mot un sens trop étroit. En fait, le réformisme est une tendance qui se rencontre dans tous les mouvements lorsqu’ils se heurtent à la réalité. Les réformistes de tous les partis emploient toujours les mêmes arguments et c’est la valeur de ces arguments qu’il s’agit de discuter ; il ne s’agit pas d’une controverse théorique, puisque nous verrons qu’elle aboutit à placer la question dans le temps et sur le plan de la décision.

Le réformisme – ses justifications

Dans la société actuelle, tous les partis, malgré les haines qui les opposent, ont une conception réformiste de l’action (du communisme à l’hitlérisme en passant par la social-démocratie). L’époque actuelle donne le spectacle étonnant d’une situation révolutionnaire sans précédent et d’une absence totale de mouvement révolutionnaire.

La déviation réformiste ne se produit avec autant de régularité que parce qu’elle naît d’une nécessité profonde. Aucun mouvement n’a pu échapper au dilemme de l’action : être pur ou être efficace ; employer des moyens efficaces et être entraînés par eux jusqu’à la trahison ; à quoi bon alors prendre le pouvoir si le pouvoir devient le principal obstacle à l’action ? Pour échapper à ce dilemme, les intellectuels réformistes distinguent entre le gouvernement qui est obligé de composer avec les faits et les forces révolutionnaires (intellectuels, petits groupes) qui le poussent à l’action ; faire participer au pouvoir ces forces révolutionnaires pures serait les corrompre, une société normale doit admettre les représentants de la révolution permanente.

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