Miguel Amorós, « Brève histoire sociale du rock »

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Miguel Amorós
Brève histoire sociale du rock

(extraits)

[…]

Mais alors, quelles conditions avaient favorisé l’apparition du rock ? Tout d’abord, évidemment, la crise sociale et morale dont nous avons parlé en amont et qui se manifestait principalement au sein de la jeunesse qui, pour la première fois disposait d’un peu d’argent. Ensuite, l’existence d’une musique de la minorité afro-américaine opprimée. En 1947, le journaliste Jerry Wexler avait baptisé « rhythm’n’blues » un nouveau style de boogie, plus connu parmi ses interprètes sous le nom de « jump blues », qui marchait très bien dans les hit-parades « raciaux » et dont la particularité était d’attirer les acheteurs blancs de disques. En 1951, une émission de radio pour les jeunes de Cleveland diffusa cette musique en l’appelant « rock’n’roll (1) », une expression qui apparaissait souvent dans les paroles du blues au tempo rapide. Les jeunes Blancs ont alors découvert tout un monde dans la musique noire. Le blues offrait une matrice musicale simple et efficace pour exprimer ses sentiments, désirs, espoirs et frustrations. Une combinaison parfaite de gémissements, grognements et grattements de guitare puissants, souvent autour d’un seul accord (riff) (2) qui fournira les bases du pop rock. John Sinclair raconte dans son livre Guitar Army (3) que les musiciens noirs étaient devenus les « chevaliers de la liberté » qui s’introduisaient dans les foyers des Blancs et séduisaient leurs progénitures en s’attaquant à tous les tabous.

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Louis de Colmar, « Essai d’esquisse athée du fait religieux »

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Louis de Colmar

Essai d’esquisse athée du fait religieux :
Le religieux comme catégorie anthropologique de l’être-ensemble

Mis en ligne par Louis sur son blog En finir avec ce monde le 12 septembre 2025

Cette hypothèse peut certes sembler choquante, mais si le religieux semble présent dans l’ensemble des sociétés passées, sous une forme ou sous une autre, alors il doit nécessairement être possible de lui assigner une explication « matérialiste » (comme on disait encore il y a peu). Je propose ici de comprendre le religieux non pas sous l’angle de la croyance (en une/des divinités) mais comme phénomène particulier du vivre-ensemble des sociétés humaines (je parle du sentiment supra-individuel/supra-collectif que les humains peuvent ressentir lors de certaines manifestations collectives de la vie en société). Le religieux doit ainsi être dissocié des manifestations instituées qui se sont exprimées historiquement autour des cultes rendus à des divinités dans le contexte de cosmogonies particulières : celles-ci sont bien et irréversiblement d’un âge révolu. Pourtant il se pourrait qu’à rejeter, avec raison, ces divinités, on jette également le bébé avec l’eau sale du bain (et j’espère que personne ne peut ici douter de ma défiance absolue envers toutes les religions historiques héritées, de même que je ne cherche évidemment à n’en justifier et légitimer aucune nouvelle).

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Pier Paolo Pasolini, « La disparition des lucioles »

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Pier Paolo Pasolini

La disparition des lucioles

Parution dans Corriere della sera, sous le titre
« Le vide du pouvoir en Italie », le 18 février 1975

« La distinction entre fascisme adjectif et fascisme substantif remonte à rien moins qu’au journal il Politecnico, c’est-à-dire à l’immédiat après-guerre… » Ainsi commence une intervention de Franco Fortini sur le fascisme (l’Europeo, 26 décembre 1974) : intervention à laquelle, comme on dit, je souscris complètement et pleinement. Je ne peux pourtant pas souscrire à son tendancieux début. En effet, la distinction entre « fascismes » faite dans le Politecnico n’est ni pertinente, ni actuelle. Elle pouvait encore être valable jusqu’à il y a une dizaine d’années : quand le régime démocrate-chrétien était encore la continuation pure et simple du régime fasciste.

Mais, il y a une dizaine d’années, il s’est passé « quelque chose ». Quelque chose qui n’existait, ni n’était prévisible, non seulement à l’époque du Politecnico, mais encore un an avant que cela ne se passât (ou carrément, comme on le verra, pendant que cela se passait).

La vraie confrontation entre les « fascismes » ne peut donc pas être « chronologiquement » celle du fascisme fasciste avec le fascisme démocrate-chrétien, mais celle du fascisme fasciste avec le fascisme radicalement, totalement et imprévisiblement nouveau qui est né de ce « quelque chose » qui s’est passé il y a une dizaine d’années.

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Trois chansons de Maurice Mac-Nab

Au cours de sa brève existence (1856-1889), Maurice Mac-Nab eut le temps de fréquenter les Hydropathes, les Hirsutes et le fameux cabaret du Chat Noir.

Dans son Anthologie des poètes de Montmartre, Bertrand Millanvoye le décrit ainsi :

Quelquefois au cœur des tumultueuses soirées de l’institut du Chat Noir, Mac-Nab, long, maigre, étriqué, porteur du faciès tragique de ceux-là qui ont reçu du ciel la haute mission de venir jeter un peu de joie en ce siècle d’habits noirs et des chapeaux funèbres, Mac-Nab prenait place devant le piano et avec un zézaiement qui n’était pas un des moindres charmes de son talent déclamatoire, il annonçait solennellement: L’Expulsion. Et aussitôt une clameur d’enthousiasme emplissait la salle, cassait les vitres, couvrait le brouhaha des échanges de bocks et l’organe tonitruant de Salis. Mac-Nab possédait la voix la plus rauque et la plus fausse qu’il soit possible d’imaginer; on croyait entendre un phoque enrhumé. Mais cela l’inquiétait peu. Il chantait tout de même, sans se préoccuper des gestes désespérés d’Albert Tinchant, son accompagnateur ordinaire.

L’Expulsion

On n’en finira donc jamais
Avec tous ces n. d. D. de princes?
Faudrait qu’on les expulserait,
Et l’sang du peup’ il crit vingince!
Pourquoi qu’ils ont des trains royaux?
Qu’ils éclabouss’ avec leur lusque
Les conseillers municipaux
Qui peut pas s’payer des bell’ frusques? Continuer la lecture »

Adrián Almazán Gómez, « La non-neutralité de la technologie »

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Adrián Almazán Gómez
La non-neutralité de la technologie
Une ontologie sociohistorique du phénomène technique
(Traduction par Jacques Luzi)

Article publié dans la revue Écologie & Politique n°61, novembre 2020.

Nombre des grands problèmes actuels peuvent être associés, d’une manière ou d’une autre, à une avancée technologique. L’extension de l’informatisation et son impact sur le tissu social et économique ; les guerres contemporaines et la hantise de l’accès aux ressources qui alimentent notre mode de vie technologiquement assisté ; le changement climatique et ses solutions high-tech comme la géo-ingénierie ; l’« indispensable » transition énergétique et la manière dont elle alimente les mouvements d’accumulation et de spéculation associés à la mobilité électrique et aux énergies renouvelables de haute technologie ; la biotechnologie et ses corollaires : la transgénique, la biologie de synthèse, la reproduction artificielle de l’être humain, etc.

Pourtant, la réflexion n’est pas, en général, à la hauteur de l’hégémonie sociale exercée par ces transformations technologiques. Chaque phénomène est étudié de manière fragmentaire, ses implications négatives sont dissimulées et, plus important encore, le lien entre la domination capitaliste, la croissance économique, la destruction écologique et le développement technologique demeure en général opaque.

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Jean Bernard-Maugiron, « Penser la Nature avec Marcel Conche »

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Jean Bernard-Maugiron

Penser la Nature avec Marcel Conche.
(Pour une métaphysique naturaliste)

Exposé pour la réunion de l’Association aquitaine
Bernard Charbonneau-Jacques Ellul du
14 juin 2025

À l’origine de mon intérêt pour Marcel Conche, il y a cette citation dans le livre de Michel Blay et Renaud Garcia La Nature existe. Par-delà règne machinal et penseurs du vivant, tirée de Présence de la Nature édité aux PUF :

Revenir aux Grecs et aux premiers d’entre eux (premiers à tous égards), c’est tirer un trait sur ces “enfantillages” – le mot est de Nietzsche – que sont les systèmes ; c’est aussi laisser de côté les analyses dénuées d’horizon. Qu’est-ce donc ? C’est revenir à la conscience de l’énigme.

Avant de lire, entre autres ouvrages, Présence de la Nature, j’écoute une série d’émissions qui lui sont consacrées sur France Culture où j’apprends que ce fils de petit paysan de Corrèze a perdu sa mère, morte d’une fièvre puerpérale, quatre jours après sa naissance et fut élevé par sa grand-mère et les deux sœurs de sa mère. Son père se remariera d’ailleurs, cinq ans après la mort de sa femme, avec l’une de ces sœurs, Alice, sans jamais vouloir partager sa peine avec son fils, qu’il tenait comme responsable de la mort de sa chère épouse. Continuer la lecture »

Jacques Luzi, « Le capitalisme transhumaniste et la mort »

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Jacques Luzi
Le capitalisme transhumaniste et la mort
Écologie & Politique

Sans savoir pourquoi j’aime ce monde
où nous venons pour mourir.
Natsume Sôseki (1)

Sur la mort en tant que telle, le lecteur n’apprendra rien ici qu’il ne sache déjà en tant que mortel, c’est-à-dire peu de choses : elle est tout à la fois l’irrémédiable, l’inconcevable et l’effroyable, qui fait le sens, l’intensité et la saveur de la vie humaine. S’il y réfléchit, il conviendra en effet que l’immortalité, aussi inaccessible que la mort est fatale, n’en est pas moins inconcevable et effroyable. Qui peut désirer vivre des siècles et des siècles : se voir sombrer et s’enliser sans fin dans l’indifférence, l’ennui et l’apathie ? Épictète, déjà, savait qu’« une existence indéfiniment étirée [serait] à certains égards la forme la plus caractéristique de la damnation (2) ». Telle est, prise entre ces deux abîmes de la mortalité vivante et de l’immortalité morte, la condition du funambule humain. Et ce « C’est ainsi » persistera jusqu’au jour où l’humanité sombrera elle aussi dans le néant. À propos de ceux dont la bouche avariée, aujourd’hui encore, dégouline de promesses supraterrestres, d’« augmentation » de l’humain et d’évasion hors de la « prison terrestre », j’invite donc le lecteur à garder en tête cet avertissement de Friedrich Nietzsche : « Sciemment ou non, [métaphoriquement ou non], ce sont des empoisonneurs (3). »

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Miguel Amorós, « La Terre qui se révolte, comme farce »

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Miguel Amorós

La Terre qui se révolte, comme farce
Après la France, spectacle de la révolte en Catalogne

La théâtralisation de la protestation et la banalisation qui en découle sont les caractéristiques les plus courantes des movidas dans la société du spectacle où les expériences prétendument vécues sont préalablement mises en circulation comme rôles à jouer ; où l’activisme se confond avec le divertissement et où le spectateur fait office de figurant. Le fait que « les gens » de notre temps préfèrent l’image à la chose, l’illusion à la vérité, et le substitut à l’authenticité – c’est-à-dire le spectacle – est dû au fait que ces gens sont différents, radicalement opposés à ceux qui comptaient à l’époque précédente. Gardons à l’esprit le fait que le prolétariat industriel n’ayant plus une place primordiale dans les luttes sociales a entraîné – dans les pays où règnent les conditions postmodernes de la production capitaliste – un processus de déclassement qui a conduit au développement de ce qu’on désigne comme « citoyenneté » mais qui représente plus véridiquement les classes moyennes salariées. Si ces classes, assises entre deux chaises, la bourgeoise et la populaire, peuvent arriver à se sentir et même à se déclarer antagonistes à la classe dominante, elles ne manifestent jamais un tel antagonisme dans la pratique. Aujourd’hui, leur comportement est très médiatisé : ils agissent presque exclusivement pour passer dans la presse et à la télévision. C’est comme s’il n’y avait pas de vie en dehors des journaux ou de l’écran. Le dénominateur commun des manifestations mésocratiques telles que l’antimondialisation, l’anti-guerre, le 15-M ou les Marches de la Dignité a toujours été la volonté de ne pas modifier l’ordre ni de subvertir les règles du jeu du pouvoir. En réalité, la fausse révolte des couches sociales intermédiaires qui, en réalité, ne lutteront pas, n’obéit pas à une conscience antithétique, c’est-à-dire à une nouvelle conscience de classe antisystème, mais se soumet au principe hégémonique qui régule la vie dans la société de consommation : la mode. Cela explique non seulement l’aspect frivole et le pouvoir d’attraction du mouvement citoyen, mais aussi son caractère éphémère, récréatif et ostensiblement gadget. Le pire, c’est que, les réseaux sociaux ayant renforcé les fondements de l’irréalité, cela porte un coup fatal à ce qui restait de la communication autonome et du sens de la communauté dans la société civile. En déplaçant la majeure partie de la contestation dans l’espace virtuel, où les images et les récits valent plus que les mots, le spectacle de la révolte en réseau peut confortablement remplacer les luttes réelles prosaïques. Continuer la lecture »

Miguel Amorós, « L’anarchisme aujourd’hui »

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Miguel Amorós

L’anarchisme aujourd’hui

La pensée libertaire
et la participation populaire au XXIe siècle

« Il n’y a pas d’anarchisme plus authentique
que celui capable de diriger vers lui
le plus implacable des regards critiques. »
Tomás Ibáñez

Aujourd’hui, avec un appareil d’État hyper-développé, notamment sur le plan militaire, inféodé à un marché omniprésent, et en l’absence de forces sociales pour le contester, le mot « révolution » a disparu du vocabulaire des opprimés et des exploités. Nulle part on ne voit une convergence massive d’insatisfactions de toutes sortes qui rend inévitables les grands bouleversements sociaux. Personne ne sent l’approche des grands changements, et rares sont ceux qui les souhaitent. Au contraire, la plupart les craignent. Dans ces conditions, le rejet du principe d’autorité – fondamental pour les libertaires – se heurte au mur infranchissable de la résignation et de la peur, fléaux idéaux pour un développement infini de l’État. La pensée anti-autoritaire, incapable de converger avec une quelconque révolte digne de ce nom, s’enferme dans la propagande, tandis que l’action, rare et déconnectée d’une réflexion réellement subversive, n’a pas « l’audace de l’idée » (comme dirait Kropotkine) et, après les premiers moments d’euphorie existentielle, suivra des chemins qui la contrediront jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse. Continuer la lecture »

Georges Henein, « Pour une conscience sacrilège »

[Du journaliste, écrivain et poète surréaliste égyptien Georges Henein (1914-1973) nous avions déjà publié Prestige de la terreur, écrit quelques jours après les explosions d’Hiroshima et Nagasaki.
Pour une conscience sacrilège fut rédigé l’année précédente au Caire, dans les derniers soubresauts du nazisme. On passera sur les quelques reliefs datés d’un trotskisme dont certains surréalistes mirent du temps à se détacher – quand ce ne fut pas du stalinisme –, pour appeler avec Georges Henein à l’indispensable désacralisation des consciences dans la conquête de l’autonomie et de la liberté : « Ni l’éloquence des tribuns, ni l’héroïsme des martyrs. La libre et sacrilège conscience des hommes sans plus besoin d’intercesseurs auprès du destin. »]

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Georges Henein
Pour une conscience sacrilège
(1944)

Êtes-vous réaliste ? Êtes-vous prêt à le devenir ? Dans l’affirmative, on se chargera de vous. L’avenir daignera vous sourire. Quoi que vous fassiez et dans quelque esprit que vous le fassiez, il vous restera toujours une face de rechange, une porte encore praticable, des mots subtils ou héroïques pour surnager en cas de naufrage, de sérieuses possibilités – si vos tricheries sont à la hauteur de vos ambitions ! – d’émarger un jour à l’une des trois caisses du destin : gloire, avoir et pouvoir. Ou aux trois réunies si vous êtes assez habile pour paraître n’attacher d’importance à aucun de ces trois redoutables instruments de domination. Ainsi font en effet certains grands ascètes de notre temps qui pourtant, lorsqu’ils sont sûrs d’avoir convaincu tout le monde de leur haute intégrité morale, ne résistent pas à l’envie de se faire broder une petite chamarrure par-ci, une grosse fioriture par-là. Remarquez que même pris en flagrant délit de chamarrure, un réaliste de l’ascétisme donnera de son acte mille justifications plausibles, plausibles dans la mesure où elles se situent précisément sur un plan des plus particuliers ; celui de l’utilité immédiate, de l’intérêt tactique. La force, la force immense des réalistes tient à ce qu’ils ignorent le flagrant délit. Quelle prise aura-t-on jamais sur des gens qui sont tellement enfoncés dans ce qu’ils appellent le réel, qu’aucune évidence ne peut suffire à les confondre… ? Continuer la lecture »

Rémi de Villeneuve, « Les arrière-pays »

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Rémi de Villeneuve
Les arrière-pays

C’est en détruisant l’ancien monde que s’impose le nouveau.

Et ce nouveau monde avance à toute allure : de zones occupées en nouvelles zones occupées, le voici partout désormais.

Et nous : nous qui persistons dans notre appartenance à ce qui vient du fond des temps, nous qui restons attachés aux plaines et aux montagnes, aux rivières qui se déversent dans la mer, aux forêts et leurs clairières, à tous ces sentiers cachés et ces traces d’animaux parmi lesquelles nous apprenons inlassablement à être humains, avec nos pays, nos maisons et nos jardins, notre mémoire et nos savoir-faire ; nous qui voulons continuer à vivre comme on l’a toujours fait, nous voici encerclés. Nous voici forcés de quitter les lieux.

Et tant pis, donc, pour l’ancien monde, tant pis pour la vie sur Terre. L’univers virtuel des nouvelles technologies de l’information et de la communication n’a pas de temps à perdre. Car le temps, on le sait bien, c’est de l’argent – qu’on gagne comme on gagne la guerre. C’est pour cela qu’il faut s’organiser : pour être du côté des gagnants, du côté de celles et ceux qui transforment le système de l’intérieur : du côté du nouveau monde et de la globalisation. Continuer la lecture »

Marcel Conche, « Vers les Grecs »

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Marcel Conche
Vers les Grecs

Pour entamer mon itinéraire vers les Grecs, il me faut d’abord parler de Dieu, ou plutôt des dieux. J’ai dit comment je croyais aux dieux païens sans croire qu’ils existent réellement. Sur ce point, je risque de me distinguer d’Épicure qui, lui, affirme l’existence des dieux – non pas dans le monde mais dans ce que Cicéron appelle les « intermondes ». Dans la philosophie d’Épicure, la Nature comporte d’innombrables mondes et les dieux se trouvent dans les intervalles entre ces mondes. Comme toute chose, ils sont composés d’atomes. Ils ont une forme humaine, une beauté parfaite et, étant heureux, ils sont la preuve que le bonheur est possible. Aussi sont-ils des exemples pour le sage, qui n’a qu’à contempler les dieux pour voir ce qu’est le bonheur. Et, justement parce que les dieux sont heureux, ils se gardent de s’occuper des affaires humaines. Se soucier de ce qui arrive aux humains altérerait leur bonheur : ils risqueraient de glisser vers l’apitoiement ou le mépris.

Comme tous les êtres, ils ne sont que des corps (Épicure, de ce point de vue, est matérialiste ou du moins « corporaliste ») que nous percevons par ce qu’Épicure appelle les eidôla – les « simulacres » : la pellicule superficielle du corps, constamment rejetée dans l’espace, est immédiatement remplacée par une autre pellicule de la minceur d’un atome. Ces pellicules sont des sortes de répliques du corps, qui transportent la forme du corps, en l’occurrence du corps du dieu, donc son image, jusqu’à nous. C’est ainsi que nous les voyons. Dans le corps du dieu, se produit, comme dans nos corps humains, une déperdition continuelle d’atomes. Mais puisque, à la différence des humains, les dieux vivent dans un bain universel d’atomes, les vides de matière créés sont immédiatement comblés et, ainsi, indéfiniment ; c’est pourquoi ils sont immortels. Tandis que chez l’homme, dans la vieillesse, les vides l’emportent sur les pleins, les courants habituels d’atomes s’épuisent de sorte que le corps se dessèche et perd de sa vitalité. Quant aux images des dieux, qui nous viennent d’eux-mêmes, nous ne pouvons les voir parce qu’elles tombent au-dessous de notre perception. Elles arrivent cependant à notre esprit durant le sommeil. Nous rêvons à des êtres très beaux qui sont les images des dieux et qui nous prouvent qu’ils existent – puisque, pour Épicure, la sensation est le critère de la vérité.

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Luis Andrés Bredlow, « De la machine sociale à la révolution biologique »

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De la machine sociale à la révolution biologique
Notes sur l’œuvre théorique de Giorgio Cesarano

par Luis Andrés Bredlow, en 1996

Traduit de l’espagnol par Manuel Martinez, en 2020.

1. Vingt ans après sa mort, Giorgio Cesarano est encore inconnu du lectorat hispanophone[1], alors même qu’en Italie semble s’amorcer, avec la récente publication de ses écrits théoriques inédits[2], la redécouverte d’une œuvre qui continue d’être aussi intempestive qu’elle le fut au moment de sa rédaction. Présenter la traduction — à ce jour inédite — que nous avions faite, il y a dix ans, de son bref cycle poétique « I Centauri» — extrait du livre posthume Romanzi naturali, Guanda, Milan, 1980 — nous a semblé être le moins que nous puissions faire pour rompre un tel silence, ainsi que l’occasion propice à de brèves notes sur sa vie et son œuvre.

Préalablement au volume cité, Cesarano, né en 1928 à Milan, avait publié les recueils de poèmes L’erba bianca (1959), La pura verità (1963) et La tartaruga di Jastov (1966), qui le situent dans l’aile la plus intransigeante de la neovanguardia, où la subversion des schémas conventionnels du langage, loin de s’épuiser en un jeu formel stérile, aspire à la subversion de la réalité même qu’elle tente de refléter. Le même élan le conduit, à la fin des années soixante-dix, à abandonner l’écriture « littéraire » et à vouer les dernières années de sa vie à la « critique radicale » de la société, « car je suis convaincu — déclare Cesarano en 1974 — que c’est là que la parole livre sa guerre la plus extrême contre une langue faite de chaînes et d’armes »[3].

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Benjamin Péret, « Le déshonneur des poètes »

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Benjamin Péret
Le déshonneur des poètes
1945

Si l’on recherche la signification originelle de la poésie, aujourd’hui dissimulée sous les mille oripeaux de la société, on constate qu’elle est le véritable souffle de l’homme, la source de toute connaissance et cette connaissance elle-même sous son aspect le plus immaculé. En elle se condense toute la vie spirituelle de l’humanité depuis qu’elle a commencé de prendre conscience de sa nature ; en elle palpitent maintenant ses plus hautes créations et, terre à jamais féconde, elle garde perpétuellement en réserve les cristaux incolores et les moissons de demain. Divinité tutélaire aux mille visages, on l’appelle ici amour, là liberté, ailleurs science. Elle demeure omnipotente, bouillonne dans le récit mythique de l’Esquimau, éclate dans la lettre d’amour, mitraille le peloton d’exécution qui fusille l’ouvrier exhalant un dernier soupir de révolution sociale, donc de liberté, étincelle dans la découverte du savant, défaille, exsangue, jusque dans les plus stupides productions se réclamant d’elle et son souvenir, éloge qui voudrait être funèbre, perce encore dans les paroles momifiées du prêtre, son assassin, qu’écoute le fidèle la cherchant, aveugle et sourd, dans le tombeau du dogme où elle n’est plus que fallacieuse poussière. Continuer la lecture »

Miguel Amorós, « Le retour parcimonieux à la normalité indécente »

[Nous avons reçu de Miguel Amorós ce texte qui fait suite à celui que nous avions publié
en novembre 2024, suite aux inondations catastrophiques de la région de Valence.]

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Miguel Amorós
Le retour parcimonieux à la normalité indécente

 

Après trois mois, les conséquences désastreuses de la goutte froide (DANA) sont toujours palpables dans la métropole valencienne : l’aide officielle s’est déployée avec une grande et surprenante lenteur : sous-sols des bâtiments remplis de boue, les lits des ravins et des rivières accumulant les ordures, les champs encore boueux ; les débris n’ont pas quitté les rues, ni les tas de voitures accidentées. L’éclairage public et les ascenseurs ne fonctionnent toujours pas (les invalides, les personnes âgées, les handicapés vivent cloîtrés), les commerces de quartier sont en grande partie fermés, les écoles sont dans un état pitoyable, les transports en commun fonctionnent mal. Une poussière morbide cause de congestion pulmonaire et la mauvaise odeur des eaux usées que les stations d’épuration endommagées n’ont pas pu éliminer polluent l’air. La responsabilité des bureaucrates en charge de la gestion des urgences a été diluée dans un océan de turbulences politiques. À cet égard, rien n’a changé aujourd’hui. Afin de canaliser et d’apaiser l’indignation populaire, tout en protégeant de la vindicte les autres instances coupables, le lynchage spectaculaire du principal responsable, le président régional, a été lancé. L’opération sera politiquement profitable pour tous les partis, y compris le sien, mais inefficace comme véritable palliatif des conséquences des inondations.

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José Ardillo, « Si la nature n’existe pas, tout (ou presque) est permis »

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José Ardillo

Si la nature n’existe pas, tout (ou presque) est permis…

Un commentaire critique sur La nature existe.
Par-delà règne machinal et penseurs du vivant

de Michel Blay et Renaud Garcia

La nature existe. Par-delà règne machinal et penseurs du vivant (L’échappée, 2025), de Michel Blay et Renaud Garcia, est un livre de combat, presque un manifeste qui, malgré sa taille modeste, adopte une position claire face à la si controversée notion de « nature ».

En effet, depuis quelques années une discussion, en partie terminologique, en partie philosophique, crée une division au sein des partisans d’une critique de la civilisation industrielle-capitaliste. Michel Blay et Renaud Garcia défendent une position qui s’inscrit dans un courant unissant les anarchistes naturiens du début du XXe siècle aux premiers mouvements écologiques et antinucléaires des années 70.

Dans leur introduction, les auteurs établissent quelques éléments fondamentaux en refusant la banale association du terme « nature » à un quelconque principe hiérarchique et autoritaire, argumentant très justement que l’existence de la nature ou d’une nature est la condition nécessaire de notre liberté : « La nature est sans pourquoi, comme nous. C’est notre essentielle liberté. Celle des naturiens qui se contentent d’affirmer que leur honneur est d’être nés de la nature ; et voués ainsi à employer leurs capacités réflexives et leurs habiletés pour embellir la vie, en eux et hors d’eux. Or, s’il y a de la naissance, il y a, nous le redisons, de l’énigme. De l’immaîtrisable, en somme » (p.  25).

« De immaîtrisable… », gardons à l’esprit cette notion qui se situe au centre de la discussion que cet ouvrage propose. Continuer la lecture »

Jean-Claude Michéa, « Du bon usage libéral des guerres »

Jean-Claude Michéa
Du bon usage libéral des guerres
(Chapitre 13 d’Extension du domaine du capital, 2023)

On notera qu’une guerre – pour autant, bien sûr, que les médias choisissent de s’en faire l’écho (ce qui, de nos jours, exclut d’emblée, par exemple, les actuelles guerres du Yémen, du Soudan ou de Centrafrique) – offre, en dernière instance, les mêmes avantages idéologiques et pratiques qu’une pandémie, un « choc pétrolier » ou toute autre catastrophe, qu’elle soit naturelle ou non. Il suffit en effet de mettre en place un narratif à peu près cohérent (avec tout ce que cela suppose de manipulation émotionnelle du grand public, d’« experts » tournant en boucle sur tous les tréteaux du cirque médiatique [a] et de fake news soigneusement distillées [b]) pour se retrouver en mesure de légitimer, dans la foulée, tout un ensemble de « réformes » que la seule dynamique du capitalisme mondialisé aurait, de toute façon, conduit à imposer tôt ou tard aux « gens ordinaires » (autrement dit, à ceux « qui font tourner la machine » [the people who make the wheels go round], pour reprendre la célèbre formule d’Orwell). Pour ne rien dire ici, naturellement, des innombrables bénéfices politiques secondaires que comportent par définition toutes les guerres modernes. À l’image, pour ne prendre que cet exemple, de l’arrivée en France de ces milliers de réfugiés ukrainiens dont le député macronien Jean-Louis Bourlanges se réjouissait publiquement, au début de l’année 2022, de ce qu’ils constituent « une immigration de qualité dont on pourra tirer profit ».
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Renaud Garcia & Michel Blay, « Être naturien »

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Renaud Garcia & Michel Blay
Être naturien
Introduction à l’ouvrage La nature existe, L’Échappée, 2025

La nature existe. Là où nous vivons, la nature est cette lumière intense, ce vent fou et froid, ces îles dénudées et ces calanques ; la montagne Sainte-Victoire encore, majestueuse sans même avoir besoin du coup de pinceau de Cézanne ; ces trois loups qui ont élu domicile dans le massif de la Sainte-Baume ; cette côte bleue et ses anciens villages de pêcheurs ; et tant d’autres beautés. Mais la nature est malmenée. La lumière est obstruée de particules fines ; sous prétexte de protéger Provenceland de l’afflux touristique, il faut désormais réserver, via un QR code, l’accès à certaines calanques au printemps et à l’été. Où la « protection » devient l’alibi de la transformation du milieu en smart nature. C’est que le mode de vie connecté n’est pas négociable : les industriels de Marseille-Fos tablent sur une croissance des câbles sous-marins afin que Marseille devienne le premier nœud de télécommunications européen en 2030 ; 1050 kilomètres dans les fonds marins pour relier Tunis à Marseille et accélérer la « transition numérique ». Les fabricants de puces électroniques (STMicro, Thalès-Gemalto) ont trouvé asile en Provence pour y presser leurs plaques de semiconducteurs ; les producteurs de granulats balafrent la Sainte-Baume pour y creuser des carrières ; la Sainte-Victoire abrite un parc éolien (Cézanne peignait la nature, non la transition écologique) ; les plages marseillaises sont adaptées pour accueillir la compétition de voile des Jeux olympiques, autre occasion pour massifier et « touristifier ». Les membres de la fourmilière urbaine, les pieds au sol, la tête dans le nuage d’informations, affluent toujours davantage pour immortaliser, en selfie, leur schizophrénie numérique. Partout où l’on croit échapper à ces techno-zombies qui parlent à des images, on les voit revenir, bruyants et braillards, pilotés par GPS.

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Ernst Cassirer, « Essai sur l’homme »

[D’Ernst Cassirer, (Breslau, 1874 – New York, 1945) nous avions mis en ligne « La technique des mythes politiques modernes« , dernier chapitre de son ouvrage Le Mythe de l’Etat, où le philosophe juif allemand en exil depuis 1933 analyse, juste avant sa mort, l’origine, la structure et la technique des mythes politiques et les conditions d’apparition de l’Etat totalitaire, avec l’idée de « regarder l’adversaire en face afin de savoir comment le combattre ». Publié deux années auparavant, également en langue anglaise, l’Essai sur l’homme condense pour un plus large public le travail de toute une vie d’anthropologue philosophe sur l’analyse des formes symboliques (mythe, religion, langage, art, histoire, science) qui font de l’homme un animal pas tout à fait comme les autres.]

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Ernst Cassirer
Essai sur l’homme
Conclusion
(1944)

Si au terme de notre longue route nous regardons vers notre point de départ, nous pouvons nous demander si nous avons atteint notre but. Une philosophie de la culture commence par supposer que le monde de la culture n’est pas un pur agrégat de faits vagues et isolés. Elle cherche à comprendre ces faits comme système, comme tout organique. D’un point de vue empirique ou historique, il semblerait suffisant de rassembler les données de la culture humaine. Seule l’ampleur de la vie humaine nous intéresse alors. Nous nous adonnons à l’étude des phénomènes particuliers dans toute leur richesse et toute leur diversité ; nous jouissons de la polychromie et de la polyphonie de la nature de l’homme. Mais une analyse philosophique se propose une tâche différente. Son point de départ et son hypothèse de travail sont dans la conviction que les rayons multiples et apparemment dispersés peuvent être réunis et ramenés à un foyer commun. Les faits, ici, sont ramenés à des formes, et ces formes elles-mêmes sont supposées avoir une unité interne. Mais avons-nous été capables de prouver ce point essentiel ? Toutes les analyses particulières que nous avons faites n’ont-elles pas prouvé justement le contraire ? Car nous avons dû, tout au long, souligner le caractère et la structure spécifiques des diverses formes symboliques – celle du mythe, du langage, de l’art, de la religion, de l’histoire, de la science. Songeant à cet aspect de notre recherche, nous pourrions nous sentir enclins à soutenir la thèse contraire, celle de la discontinuité et de l’hétérogénéité radicale de la culture.

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Pluckrose & Lindsay, « Le triomphe des impostures intellectuelles »

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Helen Pluckrose et James Lindsay
Le triomphe des impostures intellectuelles
(Extrait du premier chapitre : Le postmodernisme)

[…] Mais qu’est-ce donc que le postmodernisme ? l’Encyclopædia Britannica en ligne le définit comme :

un mouvement de la fin du XXe siècle caractérisé par un climat de scepticisme, de subjectivisme ou de relativisme, une suspicion générale envers la raison et une sensibilité aiguë au rôle de l’idéologie dans l’affirmation et le maintien du pouvoir politique et économique (1).

Voilà comment Walter Truett Anderson caractérise les quatre piliers du postmodernisme (1996) :

1. La construction sociale du concept de soi : l’identité d’une personne est construite par de nombreuses forces culturelles et n’est pas donnée par la tradition.

2. Le relativisme du discours moral et éthique : la morale n’est pas quelque chose de préétabli, elle s’élabore. Autrement dit, la morale ne se fonde pas sur une tradition culturelle ou religieuse, pas plus qu’elle ne suit une prescription divine ; elle se construit par le dialogue et des choix. Il s’agit de relativisme, non pas dans le sens d’absence de jugement, mais dans le fait de croire que toutes les formes de morale sont des visions du monde culturelles socialement construites.

3. La déconstruction dans l’art et la culture : l’accent est mis sur une improvisation ludique sans fin et des variations de thèmes ainsi qu’un mélange de « haute » et « basse » culture.

4. La mondialisation : les individus considèrent les frontières de toutes sortes comme des constructions sociales pouvant être franchies et reconstruites, et ils sont ainsi moins enclins à prendre au sérieux leurs normes tribales (2). Continuer la lecture »

Pier Paolo Pasolini, trois « Écrits corsaires »

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Pier Paolo Pasolini
Trois « Écrits corsaires »

La première vraie révolution de droite

(Parution dans Tempo illustrato, le 9 décembre 1973,
sous le titre de : « Pasolini juge les dissertations d’italien ».)

En 1971-1972, s’est ouverte l’une des périodes réactionnaires les plus violentes et peut-être les plus décisives de l’histoire. Sa nature est double : profonde, importante et absolument nouvelle dans un premier temps, épidermique, contingente et ancienne dans un second. La nature profonde de cette réaction des années 70 est donc indéchiffrable, tandis que sa nature extérieure est, au contraire, aisément déchiffrable. Chacun, en effet, la caractérise par une remontée du fascisme sous toutes ses formes, y compris celles décrépites du fascisme et du traditionalisme clérico-libéral, si nous pouvons employer cette définition aussi inédite qu’évidente.

Cet aspect de la restauration (terme impropre dans notre contexte, parce qu’en réalité on ne restaure rien d’important) est un prétexte commode pour ignorer l’autre aspect, plus profond et réel, qui échappe à nos habitudes interprétatives de tout genre ; il n’est saisi empiriquement et phénoménologiquement que par les sociologues ou les biologistes, qui, naturellement, suspendent leur jugement, ou le rendent ingénument apolitique.

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Pierre Sansot, « Moderato cantabile »

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Pierre Sansot
Moderato cantabile
(extrait de Du bon usage de la lenteur, 1998)

La modération, une vertu mineure et insidieuse ? Ne faut-il pas user d’outrance pour s’égaler au sublime, pour inventer d’autres valeurs, d’autres mondes ? Michel-Ange, Napoléon, Hegel, Hartung ne firent pas dans la demi-mesure. La modération : de la tiédeur, un manque d’imagination, la peur du risque ? Elle ne se confond pas avec le juste milieu. Elle ne patauge pas dans les marécages de la médiocrité. Pour échapper à des excès contraires, il lui faut cheminer sur les crêtes, guider d’une main ferme un attelage indocile. Une vertu d’ordre privé qui s’adresse aux seuls individus ? Nous verrons plus loin qu’elle concerne aussi l’immense champ du politique.

La modération serait une vertu cardinale si nous étions, par notre condition, portés aux excès (la pleonexia des Grecs) et si ceux-ci, non seulement engendraient les conflits entre les hommes mais aussi nous détournaient de notre destinée. L’avoir, le pouvoir, le valoir inquiéteraient chacun d’entre nous. L’avoir parce que la possession nous met à l’abri du besoin et qu’il étoffe notre identité. Mais nous pouvons ainsi nous dispenser d’exister par nous-même quand nos biens semblent répondre pour nous et c’est souvent en exploitant nos semblables que nous augmentons notre capital.

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William S. Merwin, « L’amour du causse »

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William S. Merwin
L’amour du causse

Depuis bien des années, depuis que j’ai étudié à Princeton (une des périodes très heureuses de mon existence), j’ai adoré ce que j’ai découvert dans la poésie française et l’attitude à l’égard de la poésie en France et dans la culture française. J’ai commencé à étudier le français afin de pouvoir lire Villon dans le texte original. Il est resté mon poète français préféré, même si j’ai aimé les poèmes de Ronsard et de la Pléiade, de Baudelaire, Rimbaud et Corbière, et d’Apollinaire, de Supervielle, Michaud, Valéry, Reverdy, Follain, à mesure que je les découvrais. Durant ces années-là, la poésie américaine n’était quasiment pas lue en France, à l’exception de Whitman et de Poe (à cause de passionnés de l’époque post-romantique, comme Baudelaire). J’ai donc été assez surpris et flatté par l’accueil de mes éditeurs français Fanlac, par l’enthousiasme et l’attention de mes traducteurs si talentueux et méticuleux, en commençant par Luc de Goustine et sa traduction pénétrante et évocatrice de La Renarde, et de mes œuvres en prose, des Fleurs de mai de Ventadour aux Dernières Vendanges de Merle. Puis les critiques littéraires et les journalistes français ont réservé un accueil chaleureux à mes écrits, ce que je prends comme un grand honneur. Le but de ce volume est de réunir un choix représentatif de mes écrits qui révèlent la relation m’unissant depuis si longtemps à la France, et il confirme et approfondit ainsi l’honneur qui m’est fait. Et je suis reconnaissant à Michael Taylor pour l’attention et la générosité avec lesquelles il a édité mes œuvres, et pour la manière dont il en parle.

Les lecteurs français verront immédiatement que ma relation à la culture et à la littérature françaises n’a pas suivi les formes établies habituellement par les générations précédentes d’Américains en France.

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Renaud Garcia, « Leur nature et la nôtre »

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Renaud Garcia
Leur nature et la nôtre
(Avant-propos du volume 3 de Notre Bibliothèque verte,
publié en collaboration avec Pièces et main-d’œuvre)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 3 janvier 2025

L’idée a germé en 2019-2020, sinon avant, dans les cerveaux fertiles de Pièces et main-d’œuvre : « Et si nous sommes, qui sommes-nous ? »

Autrement dit, s’ils veulent exister dans le « débat public » et ce qu’il convient d’appeler le « débat d’idées », comment doivent se nommer ceux qui tiennent, indissolublement, pour la nature et la liberté, tout en se réclamant de la critique anti-industrielle ? Mais ce nom, ils ne pouvaient le choisir qu’en exposant d’abord au lecteur leur héritage littéraire, philosophique ou artistique. D’où la constitution d’une bibliothèque à la façon populaire et si souvent décriée par les cuistres, des manuels Lagarde et Michard : une œuvre telle qu’elle vaut pour nous, replacée dans le contexte d’une vie. Indifférents à l’air du temps, nous avons trouvé quelques vertus à procéder ainsi par une suite de notices biobibliographiques. Avant tout, celle de cerner le concept de « nature » par contraste avec ce qui s’en dit aujourd’hui chez les penseurs et militants prétendus « écolos ».

Le champ était encombré. Il y a cinq ou six ans, vaguelette éditoriale, les « collapsologues », ingénieurs et consultants experts en survie par temps de catastrophe, paradaient sur les étals de livres en « sciences humaines », bandeaux promotionnels et vidéos Youtube à l’appui. Ils servaient une salade de résilience et de spiritualité New Age, pimentée de catastrophisme scientifique dans la lignée du rapport Meadows de 1972 (œuvre des technocrates du Club de Rome). Promus dans les pages « Idées » du journal Le Monde, en « lanceurs d’alerte » indiquant le cap de la « transition écologique », c’est-à-dire de l’approfondissement de la domestication technologique de la nature, les « collapsologues » n’ont eu que le mérite d’exprimer l’état de la conscience écologique de masse dans le premier quart du XXIe siècle – la « génération climat ».

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François Lonchampt, « Ils ne mouraient pas tous… »

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François Lonchampt
Ils ne mouraient pas tous…

 

Le sujet idéal du régime totalitaire n’est ni le nazi convaincu
ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre faits et fictions,
et la distinction entre vrai et faux n’existaient plus.
Hanna Arendt

    Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme.
Pier Paolo Pasolini

Nos aînés syndicalistes révolutionnaires, libertaires ou communistes non dogmatiques, qui étaient bien seuls à dénoncer les forfaits du colonialisme français quand c’était d’actualité, savaient qu’il existe de faux universels dissimulant des intérêts ou des stratégies. Ils ne concluaient pas pour autant que d’universels il n’en saurait exister d’aucune sorte[1], ni que la destinée de l’homme blanc soit de se consumer en enfer pour l’éternité. Depuis le Chemin des Dames, Hiroshima et Nagasaki en outre, ils connaissaient les instruments de destruction formidables dont les scientifiques mercenaires ont pourvu les administrateurs du désastre. Quant à nous, nous sommes bien placés pour apprécier leur contribution singulière aux cycles de développement qui ont façonné l’univers de notre enfance, fondés sur la généralisation du taylorisme, l’innovation technologique, le déploiement des infrastructures, l’équipement des ménages et la consommation de masse d’objets standardisés – la manière originale, en d’autres termes, dont le nouveau pouvoir fustigé par Pasolini a dévoyé le mouvement ouvrier en organisant l’accès hiérarchisé des couches populaires à la marchandise – et pour apprécier les désastres résultant de cette fuite en avant ou de ses ratés, des difficultés de la valorisation, du tour crépusculaire d’accumulation grâce auquel ce mode de production se survit à lui-même.

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Günther Anders, préface à « L’Obsolescence de l’homme »

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Günther Anders
Préface à la cinquième édition de L’Obsolescence de l’homme
(1979)

Non seulement ce volume que j’ai achevé il y a maintenant plus d’un quart de siècle ne me semble pas avoir vieilli, mais il me paraît aujourd’hui encore plus actuel. Cela ne prouve rien quant à la pertinence de mes analyses de l’époque : cela prouve seulement que l’état du monde et la condition humaine que je décrivais étaient déjà très dégradés, qu’ils n’ont guère changé sur le fond depuis 1956, et ne le pouvaient d’ailleurs pas. Ces observations n’étaient pas des pronostics mais des diagnostics. Les trois thèses principales : que nous ne sommes pas de taille à nous mesurer à la perfection de nos produits ; que ce que nous produisons excède notre capacité de représentation et notre responsabilité ; et que nous ne croyons que ce qu’on nous autorise à croire – ou plutôt ce que nous devons croire, ou plutôt ce qu’il faut impérativement que nous croyions –, ces trois thèses fondamentales sont malheureusement devenues, à l’évidence, plus actuelles et explosives qu’elles ne l’étaient alors, en raison des risques encourus par notre environnement dans le dernier quart de ce siècle. Je souligne donc que je ne possédais à l’époque aucune puissance « visionnaire », mais qu’en revanche 99 % de la population mondiale étaient incapables de voir – ou plutôt avaient été rendus incapables de voir ; phénomène que j’avais dénoncé sous le nom d’« aveuglement devant l’apocalypse ».

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Pierre Reverdy, « Cette émotion appelée poésie »

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Pierre Reverdy
Cette émotion appelée poésie

[Pierre Reverdy (1889-1960) écrit cet essai entre 1945 et 1947 à Solesmes.
Il le lira à la radio en 1948 lors d’une émission pour la Chaîne parisienne
avant de le faire paraître dans le Mercure de France du 1er août 1950.]

Est-ce le même qui prétendait que le cerveau sécrète la pensée comme le foie la bile ? Quoi qu’il en soit, la première de ces deux propositions énonce une vérité irréfutable d’où découle toutefois cette autre, qui ne l’est pas moins, à savoir que l’âme serait justement une de ces choses qui ont pour propre de ne se jamais laisser surprendre à la pointe du scalpel. C’est tout. Il en est bien d’autres, que l’on a si longtemps considérées comme les attributs ou manifestations de l’âme, et dont aucun chirurgien ne s’est avisé de nier l’existence : la pensée, par exemple, l’intelligence, la mémoire. Et, encore, la personnalité dont, que je sache, l’on n’est pas si facilement parvenu à bien définir en quoi elle consiste vraiment. Pourtant à moins d’accident grave, d’affaiblissement morbide ou d’aliénation mentale, chaque homme a de sa personnalité un sens tellement irrépressible qu’il est tenu à un constant effort sur lui-même pour concéder une place à peu près raisonnable à celle des autres. Tout le monde sait que chaque homme, et dès l’enfance, a plutôt tendance à se considérer un peu comme le centre du monde – à ne voir autour de lui que de vagues épiphénomènes surtout gênants et dont il essaiera toute sa vie de tirer tout ce qu’il pourra au profit de sa propre subsistance. Et malheur à celui à qui survient la fâcheuse aventure de perdre ce sens-là. En réalité, l’homme est obligé, tout au long de sa vie, d’être alternativement fauve et proie, n’étant que l’un ou l’autre exclusivement il ne tarde pas à être éliminé du concert.

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2025

Karl Marx, projet de réponse à Véra Zassoulitch

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Karl Marx
Projet de réponse à Véra Zassoulitch
rédigé en français, début mars 1881

[En 1881, le  « dernier Marx » (il allait mourir deux années plus tard) ébauche une réponse à l’anarchiste russe Véra Ivanovna Zassoulitch qui l’interroge sur le question agraire et la commune rurale. Il y célèbre la communauté rurale telle qu’elle existait au Moyen Âge comme le « seul foyer de liberté et de vie populaire » et annonce « un retour des sociétés modernes à une forme supérieure du type le plus archaïque  –, la production et l’appropriation collectives ».]

Pour une contextualisation de cet échange
et l’histoire de ce brouillon de lettre retrouvé en 1924, 
on pourra se reporter à l’étude publiée en mai 2024 par Robin Goodfellow.

Lettre de Véra Zassoulitch à Karl Marx

Honoré Citoyen !
Vous n’ignorez pas que votre Capital jouit d’une grande popularité en Russie. Malgré la confiscation de l’édition le peu d’exemplaires qui sont restés sont lus et relus par la masse des gens plus ou moins instruits de notre pays ; il y a des hommes sérieux qui l’étudient. Mais ce que vous ignorez probablement c’est le rôle que votre Capital joue dans nos discussions sur la question agraire en Russie et sur notre commune rurale. Vous savez mieux que n’importe qui combien cette question est urgente en Russie. Vous savez ce qu’en pensait Tchernychevski. Notre littérature avancée, comme les « Отечественные записки » par exemple, continue de développer ses idées. Mais cette question est une question de vie ou de mort, à mon avis, surtout pour notre parti socialiste. De telle ou telle autre manière de voir sur cette question dépend même la destinée personnelle de nos socialistes révolutionnaires. L’un des deux : ou bien cette commune rurale, affranchie des exigences démesurées du fisc, des payements aux seigneurs et de l’administration arbitraire, est capable de se développer dans la voie socialiste, c’est-à-dire d’organiser peu à peu sa production et sa distribution des produits sur les bases collectivistes. Dans ce cas le socialiste révolutionnaire doit sacrifier toutes ses forces à l’affranchissement de la commune et à son développement. Continuer la lecture »

Edouard Schaelchli, « Non, décidément »

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Non, décidément

La dégradation du politique se mesure à la tentative désespérée de s’identifier à ses propres principes et au repentir qui en résulte toujours dans l’exercice du pouvoir. Il en est du politique comme du paradoxe du comédien : s’il se confond avec ses propres principes comme celui-ci avec son propre personnage, l’illusion même du théâtre ou du politique est perdue. La scène est perdue.
Si l’acteur se confond avec le spectateur, c’est la fin de tout.
Baudrillard

La motion de censure qui vient fort heureusement de faire tomber un gouvernement de pure façade ne prendra son véritable sens que si les hommes qui en ont assumé l’irresponsabilité vont jusqu’au bout d’une action qui a pour premier effet de démontrer qu’il est possible de dépasser ce qu’on appelle (fort improprement) la logique des partis. Si l’on avait suivi cette logique, le Rassemblement national n’aurait pas soutenu la motion de censure déposée par le Nouveau Front populaire, mais celle qu’il avait lui-même déposée, laquelle n’aurait à son tour pas reçu les suffrages dudit Front, et le gouvernement de Barnier, qui n’était là que pour masquer une forme d’illégitimité insoluble, serait encore là, menant tranquillement une politique dont tout ce qu’on peut dire, c’est que les Français n’en peuvent plus, ce qui serait la suite logique du tour de passe-passe par lequel Sarkozy, avec l’accord du Parlement tout entier, est revenu en 2007 sur le referendum du 29 avril 2005. Continuer la lecture »

Ernst Cassirer, « La technique des mythes politiques modernes »

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Ernst Cassirer

La technique des mythes politiques modernes

Dernier chapitre du Mythe de l’État, 1945

Quand on tente de décomposer nos mythes politiques contemporains on découvre qu’ils ne contiennent pas de traits véritablement nouveaux. Tous les éléments qui les constituent sont déjà bien connus. La théorie du culte du héros de Carlyle ainsi que la thèse de Gobineau sur la différence intellectuelle et morale intrinsèque des races n’ont cessé de faire l’objet de discussions. Mais celles-ci sont toujours demeurées académiques. Aussi a-t-il fallu quelque chose de plus pour que ces vieilles idées se transforment en armes politiques efficaces et puissantes. Il a fallu qu’elles puissent s’accorder à l’entendement d’un public différent. Cela a nécessité de recourir à un instrument neuf – un instrument d’action et pas seulement de pensée. Il a fallu développer une nouvelle technique. Ce qui a constitué un facteur décisif car, pour le dire en termes scientifiques, cette technique a eu un effet de catalyseur. Elle a accéléré toutes les réactions et pleinement fait jouer tous leurs effets. Alors que les germes du mythe du xxe siècle existaient depuis déjà bien longtemps, c’est grâce à ce nouvel instrument technique qu’ils ont pu produire leurs fruits.

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Guillaume Blanc, « L’invention du colonialisme vert »

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Guillaume Blanc
L’Invention du colonialisme vert
Conclusion

 

Sankaber, Simien, 6 janvier 2019. C’est la première nuit dans le parc, il est à peine sept heures, et dans le campement, tout le monde s’active. Du côté des touristes, une petite centaine d’Américains, d’Européens et d’Australiens, on termine son petit déjeuner, on range sa tente, on cherche ses lunettes de soleil, on se prête de la crème solaire, on s’étire. Aujourd’hui c’est Sankaber-Gich : 17 kilomètres de marche, à 3 800 mètres d’altitude, sous un soleil de plomb.

Les randonneurs se préparent pendant qu’à l’entrée du camp, leurs guides négocient avec les muletiers. Tous originaires du Simien, les premiers sont partis vivre en ville pour travailler dans le tourisme, les seconds sont restés dans leurs montagnes pour exploiter la terre de leurs parents. Ils se connaissent tous, et pourtant, chaque matin, c’est la même dispute : une mule, ou deux ?

Le principe est simple. Depuis que le parc a lancé sa politique communautaire en 2003, tous les matins, l’association gouvernementale Simien Eco-Trekking rassemble les habitants des montagnes qui souhaitent louer leurs mules aux touristes ; pendant la randonnée, les mules transporteront les sacs des visiteurs et le matériel fourni par leur guide (bonbonne de gaz, casseroles, assiettes, couverts et nourriture). Les tarifs sont fixes : 70 birrs par mule et 100 birrs par muletier (soit six euros en tout aujourd’hui), et ces gains seront distribués à parts égales entre les muletiers et les gestionnaires du parc. Seulement voilà, si le poids total du paquetage dépasse 30 kg, les touristes ont l’obligation de louer une deuxième mule, et les services d’un deuxième muletier. Continuer la lecture »

Trois poèmes de Pierre Béarn

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Pierre Béarn

Synthèse

Ce poème, publié en 1951 chez Seghers, distribué à 1000 ou 2000 exemplaires aux étudiants
de mai
68 qui occupaient alors le théâtre de l’Odéon à la veille d’aller demander aux ouvriers
des Usines Renault de les rejoindre dans les rues, donna naissance, sur les murs de la Sorbonne,
au plus connu des slogans de mai
68 : Métro-boulot-dodo... (NdA)

Élan nerveux du corps embourbé de sommeil
         pour étouffer l’appel strident
         du quotidien plantant ses dents
dans l’oubli fatigué des journées sans soleil

Qui dira l’heure exacte et le pourquoi du geste  ?
        dans la nuit brusquement sapée ?
        La lampe a sa tige embrumée
elle fumait hier ; mais où donc est ma veste ?

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Miguel Amorós, « Décomposition absolue à des niveaux élevés »

[Nous avons reçu de Miguel Amorós les notes qu’il avait rédigées pour sa participation à l’émission Contratertulia diffusée par Ágora Sol Radio, le 5 novembre dernier, suite aux inondations catastrophiques de la région de Valence.]

Miguel Amorós
Décomposition absolue à des niveaux élevés

Le désastre causé par les inondations provoquées par la « goutte froide » du 29 octobre dernier, en particulier dans la partie sud de l’aire métropolitaine de Valence, n’a rien de naturel. Dans la genèse et le développement de la plus grande catastrophe de la région, quatre causes non naturelles ont convergé, qui sont étroitement liées aux modes de vie, de travail et d’administration des affaires publiques en régime capitaliste. La première, d’origine industrielle, est le réchauffement climatique généré par l’émission de gaz à effet de serre par les usines, les systèmes de chauffage et les véhicules, provoquant des phénomènes météorologiques extrêmes tels que la DANA  [depresion aislada en niveles alto : dépression isolée à des niveaux élevés]. La deuxième, de nature politique, est l’incompétence coupable des administrations de l’État et des Régions, dont la passivité et la négligence irresponsables pourraient être qualifiées au sens juridique d’homicides. La troisième, de nature économique et sociale, est la suburbanisation complète de la périphérie agricole de la ville de Valence, c’est-à-dire la conversion des municipalités de la Huerta [Horta en catalan] en une grande banlieue-dortoir et en une zone polygonale logistique, commerciale et industrielle. La quatrième, conséquence de la précédente, est la motorisation généralisée de la population suburbaine, forcée par la séparation nette que le développement forcené a établie entre les lieux de travail et les lieux de résidence. Continuer la lecture »

Luis Andrés Bredlow, prologue au « Communiqué urgent contre le gaspillage »

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Luis Andrés Bredlow
Prologue
au Communiqué urgent contre le gaspillage
d’Agustín García Calvo

Mis en ligne le 10 octobre 2024 sur le site de Palim Psao

Cela fait quarante-trois ans, à la fin de 1972, que fut publiée dans l’exil parisien la première édition, quasi confidentielle, du Comunicado urgente contra el despilfarro. Plus de trente ans se sont écoulés depuis que la dernière édition, de 1979, s’est épuisée ; cela fait plus de vingt ans que j’insiste sur l’urgence d’une nouvelle édition de ce livre, ce qui m’oblige, semble-t-il, à expliquer aux lecteurs les raisons d’un tel entêtement. Je préciserai d’emblée qu’il ne s’agit pas, bien sûr, de sauvegarder pour l’histoire, comme on dit, un document de plus issu des mouvements contestataires de ces années-là : histoire contre laquelle la Commune antinationaliste de Zamora se soulevait justement et à laquelle elle se refusait obstinément d’appartenir. Elle ne put, bien entendu, y parvenir complètement ; voici, alors, quelques mots introductifs sur la situation de la Commune dans l’histoire de son temps, au cas où ceux-ci puissent servir à quelque chose.

Pour la réalité historique, la Commune antinationaliste de Zamora fut un cercle vague de gens plutôt jeunes qui se réunissaient, dès les derniers mois de 1969, dans des tavernes parisiennes autour d’Agustín García Calvo, professeur de latin à l’université, destitué de son poste par le régime franquiste pour son appui à la rébellion étudiante madrilène de février 1965 ; depuis juin 1969, il vivait exilé en France. Ces gens venaient des terres d’Espagne (seuls quelques-uns de Zamora) ; certains avaient fui la police et les prisons de la dictature, après avoir pris part aux actions de protestation des acrates de Madrid[1]. Un an et demi s’était écoulé depuis l’éruption de mai 1968 ; en France (comme ailleurs) on vivait « la triste réintégration à l’Ordre du bouillonnement étudiant qui avait secoué le monde les années précédentes, entre violences désespérées des derniers groupuscules trotsko-maoïstes et autres fidèles, et assimilation la plus puissante de la pensée rebelle à la pédanterie académique et philosophante » [2].

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José Ardillo, « Aldous Huxley, les Zuñis et l’excellence anti-tech »

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José Ardillo

Aldous Huxley, les Zuñis et l’excellence anti-tech

(Note critique sur le livre de Nicolas Casaux,
Mensonges renouvelables & capitalisme décarboné.
Notes sur la récupération du mouvement écologiste,
éditions Libre, 2024)

En parcourant le livre de Nicolas Casaux, j’ai achoppé sur un chapitre intitulé « Aldous Huxley, les Zuñis et la technologie ». À la lecture, il m’a surpris par le traitement injuste et presque incroyable, oserais-je dire, qu’il réserve à Huxley. En effet, comment un tel auteur a-t-il pu échouer dans un livre qui se veut un inventaire de l’écologie récupérée, au milieu des ONG, de Cyril Dion, de Naomi Klein, etc. ?

Pour étayer ses critiques, Casaux prend appui sur un passage de l’essai Ends and Means [La fin et les moyens], datant de 1937, dans lequel Huxley se livre à une comparaison entre la culture zuñi et la civilisation industrielle – en critiquant l’une comme l’autre, et en envisageant la possibilité d’une synthèse des meilleurs aspects de chacune d’elles.

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Charles Stépanoff, « De la division du travail moral »

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Charles Stépanoff
De la division du travail moral
(Chapitre 24 de L’animal et la mort)

Lorsqu’ils abattent un arbre, les chasseurs tuva prononcent souvent quelques mots d’excuse. Par exemple, un de mes amis avait l’habitude de dire : « Ce n’est pas moi qui coupe cet arbre, c’est une autre personne qui le coupe. Si je coupe cet arbre, c’est parce qu’il est nécessaire à ma vie. Ce n’est pas moi, c’est cette hache tranchante qui te coupe. » Pour les Tuva, les arbres peuvent comprendre les paroles, ils entretiennent entre eux des rapports sociaux, ils sont habités par des esprits sylvestres puissants qui punissent les offenses. Le procédé de ce chasseur est d’une moralité ambiguë : il reconnaît que l’arbre est doué de sensibilité et de puissance d’agir et, pour se prémunir de représailles, il rejette la faute sur quelqu’un d’autre ou sur la hache, pourvue elle aussi de sa force propre. L’arbre abattu se porte-t-il mieux d’avoir entendu cette étrange disculpation ? Ce qui est certain, c’est que ces formules traditionnelles enseignent aux chasseurs une attitude de prudence et de modération qui les incite à limiter leurs prélèvements parmi les arbres comme parmi les animaux, puisqu’ils emploient à l’égard de ces derniers des formules semblables.

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Mark Hunyadi, « L’âge des technologies de l’esprit »

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Mark Hunyadi

L’âge des technologies de l’esprit

(Chapitre 1 de sa Déclaration universelle des droits de l’esprit humain)

Des prophètes en humanité

C’est un curieux symptôme de notre temps : ceux qui sont, industriellement, commercialement, financièrement, les plus intéressés à la technologisation intégrale de la société n’ont que le mot « humanité » à la bouche. Apôtres de la technique, ils se font prophètes en humanité. Ces entrepreneurs du numérique, ingénieurs des nouvelles technologies, industriels du monde digital, promoteurs de l’innovation et acteurs de la disruption parlent sans cesse de l’avenir de l’humanité, du futur du genre humain et du devenir de la civilisation. Elon Musk : « L’avenir de l’humanité va bifurquer dans deux directions : soit elle va devenir multiplanétaire, soit elle va rester confinée à une seule planète et finira par s’éteindre. » Mark Zuckerberg : « Le progrès nécessite maintenant que l’humanité se rassemble non seulement en villes et en nations, mais également en communauté globale. » Etc. On n’en finirait pas d’enfiler les citations.

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Nicolas Casaux, « Mensonges renouvelables & capitalisme décarboné »

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Nicolas Casaux

Mensonges renouvelables & capitalisme décarboné

Conclusion
Où on va ? J’en sais rien, mais on y va !

« L’être humain n’est plus qu’un instrument démodé servant à l’augmentation du capital, un reliquat de l’histoire, dont très bientôt les capacités, insuffisantes au regard de la science, seront remplacées par des automates qui penseront impeccablement.
J’eus un soupir méprisant :
– Oh, oui, c’est un rêve qu’affectionne H. G. Wells.
– Non, dit alors Kafka d’une voix dure, ce n’est pas une utopie : c’est simplement l’avenir, qui croît déjà sous nos yeux. »
Gustav Janouch, Conversations avec Kafka (1951).

« Bien qu’encore aujourd’hui peu de gens semblent soupçonner la forme idéale et la destination finale de l’organisation industrielle qui s’est façonnée à notre propre époque, elle se dirige en réalité vers une finalité statique où la transformation du système lui-même sera si intolérable qu’elle ne se produira que par désintégration et destruction totales. »
Lewis Mumford, Le Mythe de la machine, tome 2, Le Pentagone de la puissance (1967).

« […] à l’intérieur du système de référence habituel où nous vivons, à l’intérieur du type de civilisation donné, appelons-la civilisation occidentale ou civilisation industrielle, il n’y a pas de solution possible ; l’imbrication des problèmes économiques, politiques, idéologiques et scientifiques, si vous voulez, est telle qu’il n’y a pas d’issue possible. »
Alexandre Grothendieck, « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? », conférence donnée au CERN à Genève, 27 janvier 1972.

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Venant Brisset, « De retour des rencontres du Maquis »

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Venant Brisset
De retour des rencontres du Maquis,
août 2024 à Bois-bas (Minerve)

L’après-midi du 14 août a été consacrée à la présentation par Vanina de son livre paru en 2023 Les leurres post-modernes contre la réalité sociale des femmes aux éditions Acratie. Le débat qui a suivi a été partiellement houleux.

Mais peu avant, lors du repas de la mi-journée, une confrontation rapide était déjà apparue : comme d’habitude dans ces rencontres annuelles, un crieur/crieuse dit, au moment du repas, à haute voix des messages pas forcément anonymes déposés la demi-journée précédente sur des sujets absolument variés.

Ce mercredi un message laconique est lu : « Stop aux TERF ! » provoquant de l’incompréhension dans les tablées collectives fruits des affinités et du hasard. À la mienne, à une amie demandant à haute voix : « Qu’est-ce que les TERF ? », la réponse lui est faite d’un inconnu, nettement plus jeune que nous : « les TERF ce sont des gens transphobes ! » Je rectifie immédiatement auprès de mes proches et à voix suffisamment forte pour que l’autre bout de la tablée entende : « Non, les TERF (TERF : trans exclusionary radical feminist), ce sont des féministes qui refusent d’admettre des hommes-en-transition-femmes dans des lieux réservés aux femmes » (quartier femmes des prisons, épreuves sportives, vestiaires, douches collectives, refuges pour femmes battues, etc.). Ma rectification n’est pas appréciée à l’autre bout de la tablée.

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Miguel Amorós, « Qu’est-ce que l’anarchisme ? »

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Miguel Amorós
Qu’est-ce que l’anarchisme ?

Traduction Sergio Ghirardi

Est-ce une doctrine, une idéologie, une méthode, une branche du socialisme, une ligne de conduite, une théorie politique ? La réponse, en principe, est simple : l’anarchisme est ce que pensent et font les anarchistes et, en général, ceux qui se définissent comme ennemis de toute autorité et imposition. Ceux qui, de différentes manières, pour la plupart véritablement antagonistes, recherchent « l’anarchie », c’est-à-dire une société sans gouvernement, un mode de coexistence sociale étranger aux dispositions autoritaires. L’anarchisme ne serait rien d’autre que le moyen de parvenir à cette anarchie, que le géographe Reclus définissait comme « la plus haute expression de l’ordre ». En quoi consiste-t-il ? Il existe des stratégies multiples et contradictoires pour atteindre un idéal basé sur une négation dont il existe différentes versions, c’est pourquoi on pourrait parler plus proprement d’anarchismes, comme le fait, par exemple, Tomás Ibáñez. Si l’on prend également en compte la situation historico-sociale contemporaine, où l’anarchisme n’est plus grand-chose – juste un signe semi-académique d’identité juvénile qui n’a que très peu à voir avec des époques passées plus glorieuses et qui se maintient à l’abri de toute critique sérieuse et objective – les définitions pourraient s’étendre à l’infini. L’anarchisme serait donc une sorte de sac rempli de formules disparates étiquetées comme anarchistes. Les portes restent ouvertes à toute dérive, qu’elle soit réformiste, individualiste, catholique, communiste, nationaliste, contemplative, mystique, complotiste, avant-gardiste, etc. Sur l’étourdissement bon enfant des médias libertaires dû à une telle diversité, on pourrait conclure avec l’auteur ou les auteurs du pamphlet De la misère en milieu étudiant (Internationale Situationniste, 1966) à propos des membres de la Fédération Anarchiste : « Ces gens-là tolèrent effectivement tout, puisqu’ils se tolèrent les uns les autres ».

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Charlotte Delbo, « Prière aux vivants… »

Charlotte Delbo
Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants

Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…

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Jean-Claude Michéa, entretien (intégral) avec « Le Point »

Entretien paru dans Le Point du 28 septembre 2023, à l’occasion de la parution de l’essai
Extension du domaine du capital, après mystérieuse disparition des questions 3, 8 et 9,
ici rétablies.

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Jean-Claude Michéa
Entretien paru dans Le Point
en septembre 2023 (version intégrale)

Le Point. Après avoir passé plusieurs décennies à Montpellier, vous vivez depuis sept années dans un petit village des Landes. Cette expérience vous permet-elle de révoquer les conclusions des sociologues qui expliquent que la « France périphérique » dont a parlé Christophe Guilluy n’existe pas ?

Jean-Claude Michéa. Il est sûr que quand vous vivez dans un village de 400 habitants, dépourvu de tout moyen de transport en commun (ici, il faut téléphoner la veille pour qu’un chauffeur de car accepte de faire le détour !), situé à dix kilomètres du premier café et du premier petit commerce et – ces choses allant de pair – au cœur d’un véritable « désert médical », les sarcasmes des sociologues de la gauche métropolitaine envers Christophe Guilluy ont quelque chose de surréaliste. Surtout quand on sait par ailleurs que les nouveaux modes de calcul adoptés par l’Insee depuis 2021 (les critères de densité – 17 habitants au kilomètre carré dans le cas de notre village – sont enfin mis au premier plan) ont permis d’établir que cette France rurale (qui ne représente elle-même qu’une partie de la France périphérique) – regroupe en réalité 88 % des communes et 33 % de la population. Je m’empresse d’ajouter que cette expérience quotidienne de la ruralité – outre qu’elle permet généralement de découvrir un monde (surtout dans le Sud-Ouest !) où les valeurs d’entraide et le sens de la fête ont encore tout leur sens – a d’autres vertus pédagogiques. Elle offre notamment à tous ceux qui, originaires comme moi de la grande ville, se sont donc résolus à franchir le pas, une occasion rêvée de s’affranchir une fois pour toutes de cette étroitesse d’esprit inhérente à toute vision purement citadine de la vie (il faut absolument lire, sur ce sujet, le génial A la terre de Marin Fouqué). Il suffit, par exemple, d’avoir désormais une terre à cultiver et des animaux à protéger (poules, canards, etc.), pour en venir ainsi très vite à porter sur les renards, les chevreuils et les sangliers – sans même parler des autres prédateurs locaux – un regard autrement plus complexe que celui des studios Walt Disney et, à leur suite, des différentes sectes « animalistes » ou de la Mairie de Paris (quelques collisions nocturnes pouvant d’ailleurs également favoriser cette prise de conscience !). Et donc, dans la foulée, à remettre progressivement en question la plupart de ces préjugés urbains – à l’image de ceux que la « bourgeoisie verte » entretient rituellement à l’endroit des chasseurs ruraux – dans lesquels il est effectivement plus gratifiant de voir le signe de sa supériorité morale sur les « ploucs » et les « beaufs » de la France populaire (à la façon caricaturale d’un Aymeric Caron) que celui de sa propre soumission pavlovienne à la sensibilité, désespérément hors-sol, des nouvelles classes moyennes métropolitaines. Autrement dit, de cette « fraction dominée de la classe dominante », selon la formule de Bourdieu, qui est devenue de nos jours la base sociologique privilégiée de la nouvelle gauche « inclusive », comme le prouve, entre autres, la corrélation désormais classique entre mairie « écologiste » et prix du mètre carré !

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Edouard Schaelchli, « Pour ne pas désespérer tout à fait de la France »

Edouard Schaelchli
Pour ne pas désespérer tout à fait de la France

Ce qu’il y a d’admirable, c’est que cette manœuvre, séduction, détournement et retournement, réussit toujours ; le prolétariat marche toujours pour la bourgeoisie voltairienne et contre la bourgeoisie chrétienne, en particulier catholique ; et toutes les fois que le mouvement de la bourgeoisie voltairienne contre la bourgeoisie catholique rate, c’est contre et sur le prolétariat que retombe le ressentiment féroce de la bourgeoisie catholique ; mais toutes les fois que le mouvement de la bourgeoisie voltairienne contre la bourgeoisie catholique réussit, c’est contre et sur le prolétariat que tombe l’ingrate vacance féroce de la bourgeoisie voltairienne.

Péguy, 1904

En Macron, que rejetons-nous donc ? Qu’est-ce qui, dans son attitude, dans son maintien, dans son regard, dans les inflexions de sa voix, dans l’écoulement de sa phrase, nous répugne à ce point que nous en arrivons à ne plus pouvoir nous projeter qu’en des alternatives où le pire ne fait que s’opposer au pire ? Mais Macron n’est rien. Ce qu’il faut essayer de comprendre, c’est l’état d’accablement général où nous ont mis quelques décennies de charlatanisme politique, au cours desquelles se sont progressivement épuisées toutes les réserves d’illusion qu’entretenait à grands frais un système d’exploitation des ressources et des énergies qui n’eut jamais besoin de la démocratie que pour servir de caution morale aux plus déplorables opérations. Comment expliquer autrement que nous nous résignions si facilement à voir disparaître de notre paysage social, culturel et politique tout ce qui faisait de la France, malgré tout, un grand pays, un pays de tradition – chrétienne, humaniste, révolutionnaire, peu importe, mais de tradition.

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R. M. Rilke, « Les grandes villes… »

Rainer Maria Rilke
Extrait du Livre de la pauvreté et de la mort, traduction Arthur Adamov

Les grandes villes ne pensent qu’à elles-mêmes
et entraînent tout dans leur hâte dévorante ;
elles brisent la vie des bêtes comme du bois mort
et consument des peuples entiers dans leur tourment.

Et les hommes asservis à une fausse science
s’égarent, ayant perdu le rythme de la vie
et parce qu’ils vont plus vite vers des bruits aussi vains
ils appellent progrès leur traînée de limace.
Et ils font parade de leur impudeur comme des filles
et s’étourdissent au bruit du métal et du verre.

Ils vont sans cesse obsédés d’un mirage
qui les pousse hors d’eux-mêmes.
L’or règne en tyran et use toutes leurs forces…
Et ce n’est que sous le fouet de l’alcool et des autres poisons
qu’ils persistent dans leur agitation stérile

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Jacques Luzi, « Ce que l’intelligence artificielle ne peut pas faire »

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Jacques Luzi

Ce que l’intelligence artificielle
ne peut pas faire

Editions La Lenteur, 2024

Lettre d’un Martien à Elon Musk

Et si c’était possible, nous quitterions l’empire
du Soleil pour nous élancer par-delà les limites
de notre astre errant. Hélas ! il n’est de patrie possible
pour l’homme que celle qu’emporte son cœur.
Friedrich Hölderlin, Hypérion, 1797-1799

Très divertissant Elon,

Nous, Martiens, avons commencé à nous intéresser à toi vers 2015, à la suite de tes déclarations sur la colonisation de Mars par des post-humains. Tu proposes de refroidir notre planète en larguant des bombes nucléaires sur ses pôles ou en y introduisant, pendant plusieurs années, des gaz à effet de serre. Conjointement, tu prédis qu’une fois les humains partis à la conquête de l’espace (car Mars ne serait qu’une étape), la Terre pourrait être reconvertie en un vaste parc naturel où viendraient gambader, pour leurs loisirs, les post-Terriens dispersés dans l’univers. À l’occasion de cette aberration futuriste, nous t’avons décerné, à l’unanimité, le titre honorifique de plus grand Comique intergalactique de votre XXIe siècle.

D’après ton biographe, Walter Isaacson, l’origine de ces ambitions démesurées serait à chercher dans la lecture, pendant ton adolescence mélancolique, de la comédie écrite par Douglas Adams en 1979, Le Guide du voyageur galactique. On y trouve les idées « inspirantes » de destruction de la terre, de voyages interstellaires, de traducteur universel, de systèmes d’armes nucléaires automatisés, d’êtres hyper-intelligents, de superordinateur (Deep Thought), bref : de technologies aux capacités surhumaines – ou inhumaines, c’est selon (1). Le fait que l’intelligence supérieure du robot Marvin le plonge dans une dépression d’égale mesure, le fait que la réponse de Deep Thought au mystère du sens de la vie (le chiffre 42, ou 101010 en langage binaire) demeure énigmatique pour tout être humain normalement constitué, ou encore que le traducteur universel, en rendant superficielle la compréhension mutuelle entre personnes, provoque d’irréparables conflits, tout cela aurait dû t’amener à douter que cette comédie soit un traité de technophilie.

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Trois poèmes d’Anjela Duval

D’autres poèmes d’Anjela Duval, poétesse-paysanne du Trégor (1908-1981),  
sont à lire sur le site des Amis d’Anjela

Qui n’aime pas

Qui n’aime pas l’eau n’a pas le cœur vrai
Qui n’aime pas le pain ne sait pas juger la terre
Qui reste chez lui n’aime pas le vent
Qui aura l’accident n’aura pas l’espace libre
Ni les larmes de l’adieu ni le Destin devant lui
Il passe sans savoir qu’il n’est qu’un passant.

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Sylvaine Bulle, « La zad, le kibboutz »

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Sylvaine Bulle

La zad, le kibboutz :
des expérimentations existentielles

Les kibboutzim israéliens et les « zad » : alors que nous croyons ces expériences incomparables, bien des éléments nous invitent au contraire à penser leur rapprochement. Dans ces deux cas, les modalités d’usage des ressources et des moyens de production, l’entraide et l’autogestion offrent des points de comparaison. Dans les deux cas, les normes et les grammaires qui président à ces communautés ont pour ambition de réaliser une émancipation fondée sur l’expérience, indépendamment de toute détermination exogène. L’intérêt de leur rapprochement est également méthodologique. L’anarcho-autonomie qui caractérise ces deux types d’expériences se déploie à partir d’une réalité propre et sui generis. Une démarche empirique et une approche matérialiste apparaissent donc comme des outils d’analyse pertinents pour mener une analyse comparative de ces formes politiques et sociales.

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Une lettre de Solène sur la lutte contre l’A69

[Nous avons reçu copie de cette lettre adressée par Solène, une opposante tarnaise au projet de l’A69 habitant à proximité du tracé, aux collectifs La Voie est libre et des Soulèvements de la terre toulousains.

D’aucuns pourront la trouver théoriquement ou politiquement insuffisante, mais pourtant, ce type de témoignage direct est aussi rare et courageux que précieux.  Cette lettre nous semble bien décrire, sans jargon et avec la spontanéité des instants réellement vécus,  les contradictions et impasses d’un mouvement défendant une cause juste mais où les considérations stratégiques d’une avant-garde révolutionnaire font peu de cas des situations locales vécues à hauteur d’homme – et de femme en l’occurrence.

On pouvait lire dans un « Retour sur le week-end de mobilisation contre l’A 69 par des membres du Comité Soulèvements 31″  : « Confidentialité vs lisibilité donc, cela fait plusieurs fois que l’on échoue à établir un équilibre correct à cet endroit. On peut penser plusieurs outils pour empêcher que cela se reproduise. On pourrait par exemple, distribuer des cartes des alentours massivement, afin que chacun.e ait en tête les possibles autour de lui. » Certes, mais voilà : la carte n’est pas le territoire.]

 

Le jour d’après

Bonjour à toutes et tous.

Je m’appelle Solène.
Je vis sur la commune d’Appelle, dans le Tarn, située, comme tant d’autres, sur le tracé du projet A69.
Je vous écris aujourd’hui après un bon mois de réflexion.
Le petit témoignage que je vais vous livrer est au final très symbolique et parlant.
Pour la mise en contexte, je suis opposée au chantier d’autoroute.
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Gustav Landauer, « De la bêtise et du vote »

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Gustav Landauer
De la bêtise et du vote
(1912)

Présentation, traduction et notes d’Anatole Lucet

Trois jours seulement après la victoire des sociaux-démocrates le 12 janvier 1912 aux élections du Reichstag, le parlement de l’empire allemand, l’article Von der Dummheit und von der Wahl paraît dans le journal Der Sozialist (1). Avec 197 sièges pour les progressistes contre 163 pour les conservateurs et un total de 34,8 % des suffrages attribués au Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD), le « triomphe » que remporte le mouvement socialiste au terme de cette « bataille des urnes » conforte la majorité de l’élite dirigeante du SPD dans l’idée que la révolution et le pouvoir sont au bout du bulletin de vote.

Mais sous les acclamations jubilatoires, Gustav Landauer fait montre d’un scepticisme marqué vis-à-vis de cette « pantalonnade » et de ces résultats, éclairant sous un tout autre jour cet événement apparemment majeur de la vie politique sous l’empire de Guillaume II. Quelques semaines avant sa mort, l’auteur de ce pamphlet déclarait, à l’occasion d’un conseil de la révolution bavaroise : « De toute l’histoire naturelle, je ne connais pas de créature plus répugnante que le Parti social-démocrate. » (2) Partisan, théoricien et praticien d’un socialisme qui ne serait qu’un autre nom pour l’anarchisme, ou plus précisément son versant positif, Landauer reste dubitatif face à ce que d’aucuns ne manquent pas d’analyser comme un « succès socialiste ». Son aversion à l’encontre du principal parti politique du moment tient pour part au contenu du projet de société social-démocrate, en profonde rupture avec le sien, mais elle est aussi le fruit d’une hostilité d’autant plus prononcée à l’encontre du système représentatif. Continuer la lecture »

Chantal de Crisenoy, « Lénine face aux moujiks »

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Chantal de Crisenoy
Lénine face aux moujiks
(1978)

Conclusion
Le léninisme, un jacobinisme radical

Les théories sociales ou politiques ne sont souvent qu’habiles camouflages de conduites pragmatiques. Ce cynisme est étranger à Lénine. Sans théorie révolutionnaire, pas de parti révolutionnaire : c’est là, nous le savons, un de ses premiers principes.

Mais d’où vient la théorie ? Selon Lénine, elle est « créée » par les intellectuels eux-mêmes :

Dans tous les pays de l’Europe occidentale, le socialisme et le mouvement ouvrier ont d’abord existé indépendamment l’un de l’autre. Les ouvriers luttaient contre les capitalistes, organisaient des grèves et montaient des associations, cependant que les socialistes se tenaient à l’écart du mouvement ouvrier et créaient des théories qui critiquaient l’actuel régime capitaliste, le régime bourgeois, et réclamaient son remplacement par un autre régime social d’un ordre supérieur : le régime socialiste (1).

L’idéal socialiste n’est donc pas issu de la lutte des classes exploitées mais introduit de l’extérieur : « Dans la lutte de classe du prolétariat, qui se développe spontanément sur le terrain des rapports capitalistes, le socialisme est introduit par les idéologues (2). » Aussi, les sociaux-démocrates n’ont-ils rien à apprendre des masses : « Il faut nous attacher principalement à élever les ouvriers au niveau des révolutionnaires, et nullement nous abaisser nous-mêmes […] au niveau de la masse ouvrière (3). »

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Edouard Schaelchli, « Raison de plus (pour s’abstenir) »

Edouard Schaelchli
Raison de plus (pour s’abstenir)

[…] mais pourquoi veut-on que l’humanité ne s’affranchisse d’une autorité de commandement que pour tomber sous une autorité de commandement au moins égale et de sens contraire ; pourquoi veut-on que l’humanité ne se sauve d’une domination que pour tomber sous une domination au moins égale et de sens contraire ; pourquoi surajouter tout un travail, tout un effort humain de libération, d’affranchissement, à tout un travail d’asservissement pour n’aboutir, en fin de compte, qu’à changer de servitude, pour n’aboutir, somme faite, qu’à remplacer une servitude par une servitude au moins égale et de sens contraire, pour n’aboutir qu’à substituer à une servitude insupportable une servitude au moins également insupportable et de sens contraire ; – et sans doute une servitude pire, car une servitude qui se présente comme un dogme, c’est-à-dire comme une servitude intellectuelle, et non pas comme une liberté, parce qu’elle est loyale, en ceci au moins, est moins dangereuse, plus honorable, moins avilissante, moins asservissante qu’une servitude qui est servitude et qui se présente comme une liberté ; et une servitude ancienne, ayant eu le temps qu’on l’ait généralement reconnue comme servitude, est moins dangereuse qu’une servitude récemment fondée, qui ne manque pas de se présenter comme une liberté, sous prétexte que son établissement a nécessité qu’on se libérât de la servitude précédente antagoniste[…].1

Ne faudrait-il pas les avertir, ces gens-là, que nous nous moquons éperdument d’eux ? Je veux parler de ces dizaines, ou centaines, d’hallucinés qui, depuis l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, s’agitent en tous sens pour nous convaincre de la nécessité absolue d’aller aux urnes et de choisir parmi eux ceux qui nous représenteront au cours de prochaine législature. Il faut leur dire que nous nous moquons éperdument d’eux et de leurs programmes, et de tout ce qu’ils représentent autant que des valeurs qu’ils prétendent défendre. Ils ne nous représentent pas, il n’est même pas sûr qu’ils se représentent eux-mêmes, et les valeurs qu’ils soutiennent dévalorisent tout à nos yeux, tout comme leurs programmes ne sont qu’autant de manières de liquider ce à quoi nous tenons, nous autres.

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Gustav Landauer, « Au sujet du socialisme et de la science »

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Gustav Landauer

Au sujet du socialisme et de la science
Une lettre ouverte à Franz Oppenheimer (1)

Présentation d’Anatole Lucet

L’ouvrage majeur de Gustav Landauer, son Appel au socialisme, règle savamment ses comptes à la doctrine marxiste du « socialisme scientifique ». Contre la théorie lénifiante défendue par le Parti social-démocrate allemand, ce texte de 1911 est un plaidoyer vibrant pour un socialisme de l’action, reposant sur la volonté des acteurs sociaux plus que sur le développement inéluctable des lois de l’histoire. L’anarchiste y défend l’idée que « le socialisme n’est pas, comme on se l’est imaginé, une science, quand bien même toutes sortes de savoirs lui sont nécessaires […]. Bien plutôt, le socialisme est un art. Un art nouveau qui veut créer dans le vivant (2). » Quelques mois après sa parution, l’économiste et sociologue Franz Oppenheimer (1864-1943) s’était fendu d’une note critique dans la revue Die neue Rundschau (3).

Les deux hommes s’étaient souvent recroisés, depuis leur fréquentation, en 1893, du groupe de discussion berlinois Freiland (en référence au récit utopique Terre-libre. Une image sociale de l’avenir, de Theodor Hertzka). Partisans décidés du mouvement des coopératives, ils apportèrent, chacun de son côté, une contribution non négligeable à la mise en place de différents projets d’implantation communautaire (ces « colonies » intérieures ou Siedlungen dont font état leurs textes respectifs).

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François Lonchampt, Lettre à une amie, quant au prétendu Front “populaire”…

Lettre à une amie, quant au prétendu Front « populaire »
et aux petites fées qui ont présidé à sa naissance

 

Le fascisme peut revenir sur la scène
à condition qu’il s’appelle antifascisme.

Pier Paolo Pasolini

Chère S.,

J’entends bien que les électeurs qui le 9 juin ont apporté leur suffrage à la liste de Jordan Bardela n’ont sans doute pas voté pour un programme, plutôt pour mettre en avant, parmi leurs préoccupations, celles qui sont souverainement dédaignées par la technostructure, par l’aristocratie digitale régnant sur les bases de données, par la Communauté européenne et par les coteries qui se sont emparées des rouages de l’État. Mais je ne suis pas sûr que le sentiment de dépossession et de révolte qu’ils éprouvent à juste titre ait produit sur le fond une quelconque prise de conscience ; et si certains soupçonnent que la croissance sans limites, la division internationale du travail et le tour crépusculaire d’accumulation grâce auquel ce mode de production se survit à lui-même entraînent le monde à sa perte, il n’apparaît pas qu’ils sont disposés à tirer aucune conséquence d’un tel constat. De mon point de vue, ce scrutin démontre encore une fois que l’expérience du vieux mouvement prolétarien n’a pas été transmise, que les espérances, les convictions et les sacrifices de ceux qui nous ont précédés ne peuvent être rapportés à rien dans la nature de notre temps, les capacités étant tombées en désuétude qui permettaient de les embrasser par l’esprit, de les comprendre ou de les interpréter.

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Aurélien Berlan, « Pour en finir avec l’alternative “Progrès” ou “Réaction” »

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Aurélien Berlan
Pour en finir avec l’alternative « Progrès » ou « Réaction »

Article publié dans le numéro 6 de la revue L’An 02 en automne 2014,
repris sur le site A contretemps le 30 décembre 2015.

Il arrive souvent, chez les gens « de gauche », de penser que toute critique du « Progrès » (dans ses dimensions actuellement dominantes, celles du développement économique, scientifique et technologique) est forcément « réactionnaire », au sens où elle serait « de droite » et ferait le jeu des élites capitalistes. C’est notamment la position de Jacques Rancière qui dénonce aujourd’hui, au nom de l’égalité, toute critique des formes de vie modernes en termes d’aliénation – qu’il s’agisse de celle de Debord ou de celle de Finkielkraut, mises dans le même sac. Cette position nous semble intenable dans la mesure où les formes de vie modernes, basées sur le salariat et la consommation de masse, supposent des inégalités terribles entre les nations et au sein de chacune d’elles et où le « Progrès », économique et technoscientifique, fait en réalité le jeu du capitalisme.

Si l’on revient aux débats qui ont eu lieu dans l’Allemagne de 1900, où la révolution industrielle a été particulièrement rapide et brutale, on remarque une configuration qui peut nous aider à sortir de l’alternative désuète, héritée de la Révolution française, entre Progrès et Réaction, entre Rancière et Finkielkraut. Face au nouveau monde industriel engendré par le capitalisme, deux courants d’idées se faisaient alors concurrence : la critique sociale et la critique culturelle. Une critique pertinente du capitalisme nous semble aujourd’hui devoir articuler ces deux approches, sociale et culturelle. C’est la condition sine qua non pour sortir de l’alternative infernale « Progrès » ou « Réaction ». Continuer la lecture »

Hélène Tordjman, « La croissance verte contre la nature »

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Hélène Tordjman

La croissance verte contre la nature
Critique de l’écologie marchande

Introduction

« C’est une triste chose de songer que la nature parle
et que le genre humain n’écoute pas ».
Victor Hugo, Carnets, 1870

Envoyer des nanoparticules de soufre dans l’atmosphère pour atténuer le rayonnement solaire ; « fertiliser » les océans avec du fer ou de l’urée pour favoriser la croissance du phytoplancton, grand consommateur de dioxyde de carbone ; fabriquer de toutes pièces des micro-organismes n’ayant jamais existé pour leur faire produire de l’essence, du plastique, ou les rendre capables d’absorber des marées noires ; donner un prix à la pollinisation, à la valeur sacrée d’une montagne, à la fonction de séquestration du carbone des forêts ou aux récifs coralliens en espérant que le mécanisme de marché permettra de les protéger ; transformer l’information génétique de tous les êtres vivants en ressources productives et marchandes… Cette liste à la Prévert est celle de quelques-unes des « solutions » envisagées aujourd’hui pour répondre à la crise écologique. Elle témoigne du rapport à la nature qui domine nos sociétés, rapport caractérisé par une volonté de maîtrise, une instrumentalisation de toutes les formes de vie sur Terre, en sus d’une foi inébranlable dans le mécanisme de marché. Or c’est justement une telle perspective anthropocentrique qui a engendré la catastrophe écologique. Depuis les débuts de l’ère moderne en Occident, la nature a été envisagée comme un réservoir de ressources dont l’Homme pouvait faire ce que bon lui semblait. L’émergence et l’approfondissement du capitalisme industriel il y a un peu plus de deux siècles se sont inscrits dans ce paradigme et ont renforcé sa légitimité.

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Les rupestres et Gustave Courbet, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Les rupestres et Gustave Courbet
Notre Bibliothèque Verte n° 59 & 60

Mis en ligne par Pièces et main d’œuvre sur leur site le 21 mai 2024

Aujourd’hui, notre bibliothécaire, Renaud Garcia, nous parlera de l’origine des hommes et de leur monde. « Nous réalisons que l’utérus est un endroit obscur et dangereux, un milieu plein de périls. Nous devons souhaiter que nos enfants potentiels se trouvent là où ils peuvent être surveillés et protégés autant que possible. » Ainsi parle Joseph Francis Fletcher (1905-1991), prêcheur chrétien et sommité reconnue de bioéthique médicale à Harvard. Mais aussi biophobe révulsé par la saleté et les incertitudes de notre naissance inter faeces et urina. Un utérus artificiel serait tout de même plus sain, plus sûr, plus opérationnel (1).

Nous, les humains, nous avons toujours su que nous étions faits de boue primaire, formés au fond d’une fosse hirsute, à l’accès obturé ; la matrice de la mère matière (matr-) (2), dont nous étions finalement issus, expulsés et – pardon pour cette offense – nés. D’une racine I-E* gen(e)-, gnè « engendrer » et « naître », d’où le latin nascor, « naître » ; d’où le participe futur natura, ce qui « va naître », par opposition à ce qui est déjà né ou naissant ; d’où « naissance », que ce soit au présent, au passé ou au futur. Natura désignant à l’origine « l’action de faire naître », le caractère naturel de ce qui naissait s’en suivit naturellement (3).

Exemple : Natura filius, « un fils par nature », par opposition à adoptione filius, « un fils par adoption (4) ». Ce dernier n’étant le frère du premier qu’au moyen d’un artifice juridique. Une convention en vertu de laquelle, on feint de tenir le fictif pour le véridique, l’artificiel pour le naturel, et le fils adoptif pour le frère du fils naturel. Cependant le naturel et l’artificiel, malgré toutes les tentatives de « brouillage » et fausses solutions de continuité, relèvent irrévocablement de statuts ontologiques disjoints et contradictoires. Entre les deux passe toujours un seuil, un saut, une rupture, une épithète qui précise ou modifie le nom auquel elle se rapporte (fils) ; et la nature refoulée rejaillit en force. Sauvons les mots sous peine de sombrer dans la confusion.

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José Ardillo, recension des « Essais d’hérésie » de L.A. Bredlow

[Nous venons de recevoir cette recension par José Ardillo des Essais d’hérésie
de Luis Andrés Bredlow, que nous publions volontiers]

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José Ardillo

Recension des Essais d’hérésie de Luis Andrés Bredlow
Crise et Critique, 2024

Luis Andrés Bredlow, décédé il y a quelques années, n’est pas un auteur très connu en France. Chercheur en philosophie, essayiste et poète installé à Barcelone, traducteur de Günter Anders et de Guy Debord en espagnol et auteur d’une introduction aux écrits de Stirner, son œuvre se compose également de textes courts et d’articles publiés dans des revues comme Archipiélago, Mania ou Etcétera, connues pour leur vocation critique en marge de tout discours officiel. En ce sens, Bredlow fait partie de ces auteurs qui se tiennent à l’écart de la scène intellectuelle et académique et préfèrent parler à partir d’une perplexité ironique et désintéressée, en occupant des espaces où il est encore possible de porter une voix sans avoir à rendre des comptes aux petites et grandes tyrannies qui nous cernent. Il n’est pas difficile de deviner que notre auteur s’inscrit dans une tradition de pensée libre et inconditionnée, qui tâche de l’être du moins, et qu’il ne craint pas d’être frappé de l’ostracisme auquel les nouvelles orthodoxies condamnent les hérétiques.

De nos jours, nous sommes victimes des différentes orthodoxies que la classe dirigeante et tous ceux qui se soumettent à ses préceptes veulent nous imposer de gré ou de force. Quelles sont-elles ? Le livre de Bredlow en signale précisément quelques-unes, parmi les plus implacables et les plus œcuméniques : Démocratie, État, Progrès, Futur, Bien-Être… Un catalogue d’horreurs quotidiennes qui constituent pourtant l’idéologie utilisée par le Pouvoir pour administrer ses stratégies. Ceux, peu nombreux, qui ne partagent pas les principes de l’orthodoxie officielle sont-ils irrémédiablement voués au bûcher où brûlaient jadis les hérétiques ? En tout état de cause, Bredlow, avant d’être soumis à un supplice si sanguinaire, prend le temps d’expliquer les raisons qui l’ont poussé à s’écarter de l’orthodoxie officielle et à faire acte d’hérésie. Un exercice de toute évidence nécessaire, car bien que les inquisiteurs de service ne semblent pas très enclins à entendre raison, c’est un devoir inéluctable pour le dissident que de rendre public le défi à l’autorité.

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James Horrox, « Le mouvement des kibboutz et l’anarchie »

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James Horrox

Le mouvement des kibboutz et l’anarchie.
Une révolution vivante
(2009, traduit de l’anglais par Philippe Blouin
pour les Editions de l’éclat en 2018)

Introduction

« Comme l’homme cherche la justice dans l’égalité,
la société cherche l’ordre dans l’anarchie.
Anarchie, absence de maître, de souverain, telle est la forme
de gouvernement dont nous approchons tous les jours.
 »
Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ? 1840

Parmi toutes les expériences d’« utopies » sociales qui ont pu se développer dans l’histoire récente, le mouvement des kibboutz (1) fait à la fois office d’exemple et d’exception. À partir d’un ensemble de cabanes de torchis rudimentaires établies sur les rives du Jourdain au début du XXe siècle, l’idée d’une société communautaire, dépourvue de toute exploitation et de domination, s’est rapidement implantée en Palestine mandataire et est parvenue à constituer un réseau national de communautés égalitaristes. Avec leurs hauts et leurs bas, ces communes ont perduré sous différentes formes pendant plus d’un siècle.

À la différence des autres expériences « utopiques » qui, pour la plupart, n’ont connu qu’une brève existence historique et ont généralement été rejetées par leurs sociétés d’accueil qui les considéraient avec méfiance et appréhension, les kibboutz ont joué un rôle central et même décisif dans la fondation d’une nation et dans la possibilité donnée à un peuple de se reconstruire. Dès leur création, ils ont assumé l’ensemble des tâches essentielles à la renaissance juive : ils ont aidé à la construction des infrastructures du futur État d’Israël et jeté les bases d’une économie nationale ; ils ont assumé la responsabilité de l’intégration en masse de plusieurs milliers d’émigrants, créé un syndicat national regroupant plus des trois quarts de l’ensemble des forces de travail du pays et fourni une contribution industrielle et agricole encore largement supérieure à leur importance démographique.

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Annkrist, « La beauté du jour »

(écouter la chanson d’Annkrist)

La beauté du jour

Dis-moi toi ce que t’inspire
La beauté du jour
Viens vers moi que j’en retire
Un vrai chant d’amour
Le temps suspend la fragrance
D’un parfum très rare
Quelque archange en vacances
Soupire quelque part

Roux et rousses exceptionnelles
A l’éclat [carrare]
S’inclinent au fond des chapelles
Sises en nos mémoires
L’amour ne fait pas d’esclaves
Mais des volontaires
Faut avoir la peau suave
Et des nerfs de fer

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Trois tracts de Gustav Landauer

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Gustav Landauer
Trois tracts

Que veut l’Alliance socialiste ?
(1908)

L’Alliance socialiste cherche à regrouper tous les êtres humains qui veulent se mettre sérieusement au socialisme.

On vous a dit que la société socialiste ne pourrait remplacer l’exploitation, la prolétarisation, le capitalisme que dans un temps indéterminé, éloigné. On vous a renvoyé au développement.

Nous disons : le socialisme n’adviendra pas du tout si vous ne le créez pas.

Il y en a certains, qui vivent parmi vous, pour dire que la révolution doit d’abord arriver, et qu’ensuite le socialisme pourra commencer.

Mais comment ? Implanté d’en haut ? Un socialisme d’État ? Où sont les organisations, les prémices, les germes d’un travail socialiste et d’un échange juste entre communautés de travail socialistes ? Nulle part on n’en voit la moindre trace, la moindre idée, la moindre prise en compte de sa nécessité.

Nous faudra-t-il à cet instant être renvoyés aux avocats, aux politicards, aux curateurs du peuple ?

Les peuples ont toujours eu de mauvaises expériences avec eux. Nous disons : c’est mettre la charrue avant les bœufs ! Nous n’attendons pas la révolution pour qu’ensuite commence le socialisme, mais nous commençons à faire du socialisme une réalité, afin qu’à travers cela advienne le grand renversement !

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Fabrice Nicolino, « Lettre à des jeunes gens sur le destin du monde »

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Fabrice Nicolino
Lettre à des jeunes gens sur le destin du monde

Voyez-vous, je suis presque vieux. Mais désespérément aussi jeune que vous, qui commencez votre vie terrestre. Il ne vous a pas échappé que tout va mal et vous souffrez, évidemment, d’un avenir aussi noir que le charbon le plus sombre. J’aimerais vous dire quelques mots.

Tout d’abord, c’est vrai. Le climat, cette bénédiction à peu près stable pendant douze milliers d’années, est désormais un fou dangereux. Il aura permis l’émergence des civilisations, de toutes ces civilisations que nous vénérons tant. L’Égypte de Pharaon, la Chine de l’empereur Jaune, la civilisation Chavin d’avant les Incas, Tenochtitlan, Nok, Aksourn, Sumer, Babylone, Athènes, Rome n’auraient pas vu le jour sans la garantie de récoltes à peu près régulières. À peu près.

Et c’est donc fini. Comme si cela ne suffisait pas, un autre phénomène incroyable se déroule devant nous, sous tant de regards incrédules. La vie disparaît, comme une goutte d’eau au soleil. Elle se perd dans l’azur. La beauté nous quitte, sans esprit de retour. Des formes nées au fil d’un temps immense de milliers de siècles ne pourront plus être admirées par quiconque. Et certaines, déjà nombreuses, ont déjà versé dans le néant. Continuer la lecture »

Annie Le Brun, « Du trop de théorie »

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Annie Le Brun
Du trop de théorie
2006

Que j’aie choisi d’intituler cette intervention Du trop de théorie (1) après avoir publié, il y a maintenant six ans, une violente critique de ce temps qui avait pour titre Du trop de réalité (2), n’est pas dû à mon manque d’imagination, comme des esprits malveillants pourraient le croire. Je pense plutôt que c’est le fait de l’époque. Au point de me demander si ce manque d’imagination n’est pas ce qui relie en profondeur le trop de théorie apparu avec les années soixante-dix au trop de réalité des années 2000.

Du moins, j’y vois la raison pour laquelle je me suis tout naturellement tenue très loin des différents philosophes réunis sous le label de la French Theory. Et pour qu’on mesure à quelle distance de cette activité conceptuelle je me trouvais au moment où, justement, commençait à se constituer l’ensemble théorique qui nous occupe aujourd’hui, je citerai quelques phrases de ce que j’écrivais alors. C’était en 1969 : Continuer la lecture »

François Lonchampt, « Engrenage »

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François Lonchampt
Engrenage

Mais d’où vient cette résistance à dissoudre
les hiérarchies sexuelles ?
Le Monde, 2014

On se persuade volontiers d’avoir à vivre des moments décisifs, à l’orée de son existence, et comme bien d’autres avant moi, j’ai éprouvé la certitude de connaître des bouleversements de grande ampleur et d’avoir à jouer dans cette représentation un rôle important : j’imaginais de bonne foi, avec quelques élus, d’être appelé à l’élaboration d’une théorie critique dont la classe ouvrière allait s’emparer pour réaliser le programme que Marx et les premiers socialistes lui avaient assigné et imposer la dictature internationale des conseils. Simone Weil en traitait plaisamment, en relevant que « chaque génération révolutionnaire se croit, dans sa jeunesse, désignée pour faire la vraie révolution, puis vieillit peu à peu et meurt en reportant ses espérances sur les générations suivantes ; elle ne risque pas d’en recevoir le démenti, puisqu’elle meurt ». Mais l’émancipation de l’humanité grâce à l’assaut des prolétaires aux citadelles du capital n’était pas au rendez-vous de l’histoire (1), et il nous revenait seulement de traverser cet éternel présent qui n’en renferme aucune trace, caractéristique de la consommation des temps dans la prophétie millénariste, et tout l’enchaînement de cataclysmes et de vexations qui doit normalement le précéder. Continuer la lecture »

« Poésie contre l’État », un entretien avec Luis Andrés Bredlow

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Un entretien avec Luis Andrés Bredlow
Poésie contre l’État

 

Nous avons reçu de Manuel Martinez, son traducteur, à l’occasion de la parution des Essais d’hérésie de Luis Andrés Bredlow aux éditions Crise & Critique, la traduction d’un entretien inédit datant de 1995, accompagnée d’une brève notice biographique. Pour une plus ample présentation, nous renvoyons le lecteur au portrait « Souvenir de Luis Bredlow » qu’en avait fait son ami Anselm Jappe au moment de son décès.

*

Luis Andrés Bredlow (1958-2017) a enseigné l’histoire de la philosophie à l’université de Barcelone. Poète, traducteur, essayiste, philosophe, spécialiste de Parménide, après avoir contribué à la diffusion des idées situationnistes en Allemagne dès la fin des années soixante-dix par le biais de la revue Ausschreitungen qu’il cofonda avec l’éditeur Klaus Bittermann, il a participé aux revues barcelonaises Archipiélago, Mania et Etcétera, dans lesquelles il a publié de nombreux articles de critique sociale ainsi que des traductions de textes de la critique de la valeur. On lui doit, entre autres choses, une traduction du passage sur « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret » du Capital de Marx (introduite par Anselm Jappe), une édition des Écrits mineurs de Max Stirner, des traductions commentées des œuvres de Gorgias et de Diogène Laërce, une introduction à la philosophie de Platon et à celle de Kant, ainsi qu’une édition critique du Poème de Parménide en collaboration avec Agustín García Calvo. Outre les Essais d’hérésie, le lecteur pourra lire en français son article « La contradiction et le sacré » publié dans le n° 6 de la revue Jaggernaut, ainsi que les présentations qu’il a faites des ouvrages traduits en français d’Agustín García Calvo (La société du bien-être, Le pas de côté, 2014 ; Histoire contre tradition. Tradition contre Histoire, La Tempête, 2020 ; Qu’est-ce que l’État ?, Atelier de création libertaire, 2021 et Apophtegmes sur le marxisme, Crise & Critique, 2022). Continuer la lecture »

Rémi de Villeneuve, « Par-delà nature et culture : le nouveau règne des machines »

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Rémi de Villeneuve

Par-delà nature et culture :
le nouveau règne des machines
Petite critique de la grande thèse de Philippe Descola

Qui cherche à gagner en influence doit s’en remettre à la circulation de l’information, et donc aux nouvelles technologies utilisées à cet escient. Ceci ne vaut pas que pour les stars du show-business ou les professionnels de la politique, cela vaut aussi désormais pour les savants et les intellectuels, et donc tout particulièrement pour celles et ceux qui font passer l’immédiateté du succès médiatique avant le temps long de la reconnaissance par les pairs (suivie, souvent de façon posthume, par celle des gens ordinaires). Autrement dit, l’intelligence des intellectuels, de leurs travaux ou leurs œuvres, s’est fait doubler par une sorte d’opportunisme cybernétique qui ne se mesure jamais mieux qu’à l’aune du nombre de fois où leur nom est cité dans les fichiers informatiques de la recherche techno-scientifique globalisée, avant de se faire une place dans les médias et – ce qui revient à peu près au même – les « milieux » qui font l’actualité.

C’est ainsi que nous entendons beaucoup parler aujourd’hui de Philippe Descola – et de Bruno Latour notamment, mort récemment, avec qui Descola entretenait d’ailleurs des échanges intellectuels très rapprochés.

Un tel opportunisme technologiquement augmenté n’est évidemment pas donné à tout le monde ; il faut quand même savoir saisir les bonnes opportunités. Et pour cela, rien de tel que de partir avec les bons bagages, qu’ils soient « économiques » (comme c’est le cas du champagne Latour) ou « culturels » (à l’image de la thèse d’anthropologie que Descola a soutenue sous la direction de Claude Lévi-Strauss). Continuer la lecture »

Freddy Gomez, « Digression sur la confusion »

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Freddy Gomez
Digression sur la confusion

Mis en ligne sur le site A contretemps le 4 mars 2024

 

Il arrive parfois qu’on nous écrive pour nous manifester une certaine mauvaise humeur, voire plus, suscitée par nos hétérodoxes « digressions » qui, l’air de rien, circulent assez dans certains milieux que, par facilité, l’on pourrait qualifier de gauchistes à la mode post-mo. Encore que le terme de « gauchistes », au sens de Lénine, leur aille plutôt mal, puisqu’il désignait explicitement les « gauches communistes » et, plus largement, tous ceux qui, anti-autoritaires, remettaient en cause, d’un point de vue révolution-naire s’entend, le postulat avant-gardiste et les méthodes policières du bolchevisme historique. Il leur va tout aussi mal, d’ailleurs, au sens que prit, par un curieux retournement, cette qualification dépréciative dans l’après-68, qui finit par englober tout ce qui, de près ou de loin, se situait à la gauche du Parti communiste français – ce qui, entre nous soit dit, n’était pas difficile. Ainsi des autonomes de toutes sortes et des anarchistes (pas encore post mais, pour beaucoup, déjà néo) se virent rangés dans le même panier à crabes que les léninistes de tout acabit – trotskistes, maoïstes, guévaristes et autres –, autrement dit les contempteurs historiques du gauchisme originel. Preuve que les journaleux de l’époque n’étaient pas encore lobotomisés, mais déjà ignorants en matière d’histoire. 

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Béatrice Douvre, « A l’hiver d’un feu »

À l’hiver d’un feu

Le visage traversé
Dans des jardins à jambes de verre, et de roses
Quand recommence la mer tendue
Des lampes, et le froid
Et que l’on tient, dans les mains, le dernier monde

Rêve, et à l’avant du rêve un corps l’éclaire
J’ai peur de ces troupeaux dans le progrès des lampes
Peur de la terre des pas
Près de la porte où penche
La nuit lourde de l’aile
Il y a ce péril

Des lampes dans la maison
Ce désir
Comme un taureau dans l’or
Un feu de bois de rose
Coupé par l’hiver.

Soleils courts, 1991 Continuer la lecture »

Charles Stépanoff, « Métaphysiques de la prédation »

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Charles Stépanoff

Métaphysiques de la prédation

Conclusion de l’essai L’animal et la mort
La Découverte, 2021

 

« Après tout, le moyen le plus simple d’identifier
autrui à soi-même, c’est encore de le manger. »
Claude Lévi-Strauss, « Nous sommes tous des cannibales », 2013 [1993].

 

L’un des plus puissants et épineux paradoxes de notre rapport moderne aux animaux est un étrange mélange de sensibilité extrême et d’insensibilité endurcie. Pour le philosophe Baptiste Morizot, la crise écologique actuelle est en grande partie une crise de la sensibilité. Les oiseaux disparaissent de nos horizons en même temps que notre capacité d’entendre leurs chants, de les reconnaître et de nous y intéresser. Devant une prairie fleurie résonnant de myriades de cris, de bourdonnements, de messages d’amour et de menaces qu’émettent passereaux, insectes et petits mammifères, nous n’entendons rien, nous ne percevons que le « silence reposant » que l’on vient chercher à la campagne [1].

Or, d’un autre côté, notre parcours historique nous a montré que l’âge moderne est caractérisé par le progrès et la généralisation d’une forme de sensibilité aiguë à la souffrance animale, entérinée par une législation toujours plus protectrice. Nous sommes devenus incapables de mettre à mort le poulet que nous mangeons, écraser un insecte nous est pénible et les pratiques cruelles envers les animaux nous heurtent. Alors qu’il nous est difficile de distinguer un sansonnet d’une grive, ou même une chèvre d’une brebis, nous sommes remplis de respect envers ces êtres que nous ne savons plus ni nommer ni comprendre. Comment expliquer ce décalage ? Existerait-il plusieurs manières d’être « sensible » au vivant, dont l’une pourrait se développer tandis que l’autre déclinerait ?

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Quentin Bérard, « Éléments d’écologie politique »

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Quentin Bérard

Éléments d’écologie politique
Début du chapitre I : «  Survol ethno-historique »  

Mis en ligne le 27 février 2024 sur le site Lieux communs

L’approche historique me semble la plus à même d’introduire d’emblée quelques repères essentiels. Je vais donc dresser un petit panorama des rapports que les humains ont tissés avec leur environnement naturel au fil de leur longue histoire – ou courte, tout dépend dans quelle perspective on se place. Bien sûr, il n’est pas question d’épuiser le sujet, cela n’a pas de sens, seulement de prendre un peu de recul en posant quelques jalons, aussi connus qu’oubliés. Il en sera de même pour chaque séance : établir quelques repères élémentaires, sous forme de synthèse d’éléments plus ou moins épars, plus ou moins connus – quitte à ce que le propos paraisse un peu dense ou trop allusif – en soulevant presque sur chaque point une multitude de questions, dont certaines seront abordées au fil du temps.

Dans tous les cas, le présent exposé me semble un prérequis à toute réflexion sur l’écologie qui ne se cantonnerait pas à du discours idéologique. À propos de ce dernier, il y a, par exemple, deux idées à abattre : celle selon laquelle les sociétés primitives ou premières, donc pré-néolithiques, ou bien les civilisations pré-industrielles, pré-modernes ou plus généralement non occidentales auraient entretenu une sorte d’« harmonie », de « communion » avec la nature. Ce mythe du « bon sauvage » – et l’on verra que dès qu’il est question de « la » « Nature », les mythes abondent, aujourd’hui comme hier – est progressivement remis en cause auprès du grand public au profit de cet autre, totalement contraire, qui voudrait que l’être humain soit ontologiquement une sorte de prédateur de la « Nature », un cancer de la biosphère, un parasite de la vie, un destructeur-né de la Création… Vous voyez que ces deux mythes, presque omniprésents, se répondent parfaitement ; ils n’ouvrent sur aucune possibilité d’action politique, et ça tombe bien, c’est leur fonction, c’est la fonction première du mythe : garder les choses telles qu’elles sont tout en donnant un sens pré-donné à ce qui arrive, quel qu’il soit. Continuer la lecture »

Jacques Ellul, « Technique et Économie »

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Jacques Ellul
Technique et Économie
(1984)

Il n’est pas question de traiter de la relation entre Technique et Économie comme si elles étaient des réalités permanentes, toujours identiques à elles-mêmes, ou comme s’il y avait un être-technique et un être-économique transcendants et indépendants de leurs manifestations historiques. Si l’on commence à étudier depuis une vingtaine d’années la question philosophique de la technique, c’est uniquement dans la mesure où celle-ci a pris une ampleur, une complexité, qui la rendent prégnante, où le phénomène technique ne peut plus être ignoré. Il est évident que dans les sociétés antérieures, on appliquait des techniques multiples, mais qui étaient à la fois subordonnées et fragmentaires. Il y a toujours eu des techniques mais le phénomène ne s’imposait pas. Certes on pouvait accidentellement s’y intéresser sur un plan intellectuel mais il ne pouvait y avoir ni une théorie générale de la technique ni la considération d’une réalité philosophique de la technique. Aristote, Varron, Caton, s’intéressent à des techniques et les décrivent, cela ne va pas plus loin. Au fond, il se passe pour la Technique ce que Marx a parfaitement décrit pour l’Économie. Il y a toujours eu une activité économique de l’homme, mais cette activité économique n’était pas « l’Économie politique ». C’est-à-dire que si importante qu’elle soit elle n’avait pas acquis un volume et une complexité qui fassent passer au stade réflexif. C’est seulement lorsque l’activité économique devient majeure, envahissant tous les aspects de la société, que l’on peut commencer à procéder à une réflexion, à une théorisation de ce phénomène, et l’on voit alors naître l’Économie politique. Comme il le dit, l’Économie politique est l’Économie devenue consciente d’elle-même. Je dirais exactement la même chose en ce qui concerne la Technique. D’où je ne puis considérer ni Technique ni Économie comme des réalités fixes, éternelles et « en soi ». La Technique comme l’Économie changent d’être et de réalité suivant la place qu’elles occupent dans une société, suivant leur volume et leur complexité.

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Marcelle Delpastre, « La terre »

Marcelle Delpastre
La terre

Il fut un temps pour te chanter, parole, poésie de vent.

Mais maintenant je tiens la terre à bras-le-corps, je l’étreins corps à corps, je porte entre mes bras la fraîcheur de la glèbe.

Je porte entre mes doigts le sable avec l’humus, et j’ai sous mes genoux la pesanteur des pierres. J’ai la fraîcheur du sable entre mes cuisses et la rugosité des pierres sous mes pieds.

Le gravier marque sur ma peau des lignes et des signes. La poussière me trace mes rides, avec ma sueur et ma salive. Avec ma sueur et ma salive, je fais de la pâte vivante. C’est moi qui sème les levures.

C’est moi qui creuse le sillon, moi qui sème le blé. Je porte l’eau jusqu’aux racines, et la récolte me revient. J’ai le poids du soleil sur mon cou, le poids du blé sur mes épaules, entre mes bras la pesanteur des gerbes; et le parfum des herbes embaume tous mes os.

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Patrick Dupouey, « Pour ne pas en finir avec la nature »

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Patrick Dupouey
Pour ne pas en finir avec la nature
Questions d’un philosophe à l’anthropologue Philippe Descola

Introduction
(suivie de Dix questions à Philippe Descola)

Faut-il encore présenter Philippe Descola ? Figure majeure de l’anthropologie, professeur au Collège de France de 2000 à 2019, titulaire de la médaille d’or du CNRS et de plusieurs distinctions scientifiques et universitaires, il est l’auteur de nombreux ouvrages (1).

Par-delà nature et culture est un livre qui a fait date dans les recherches anthropologiques. Au point de s’être légitimement imposé dans la bibliothèque de celui que le siècle des Lumières appelait l’« honnête homme » – et qui, soit dit en passant, savait aussi être une femme !

À celles et ceux qui veulent lire Descola, je conseille de commencer par La Composition des mondes. Dans ce long entretien avec Pierre Charbonnier, l’anthropologue propose, en même temps qu’une présentation générale de ses thèses, une bonne introduction à l’histoire et aux problèmes de la discipline anthropologique.

Le texte de la leçon inaugurale au Collège de France, très dense, intéressera de près les philosophes. C’est peut-être là que se trouve définie de la manière la plus concise la mission de l’anthropologie : « Contribuer avec d’autres sciences, et selon ses méthodes propres, à rendre intelligible la façon dont des organismes d’un genre particulier s’insèrent dans le monde, en sélectionnent telle ou telle propriété pour leur usage et concourent à le modifier en tissant, avec lui et entre eux, des liens constants ou occasionnels d’une diversité remarquable mais non infinie » [UCF, § 17] [Pour le développement des sigles bibliographiques, voir infra, Abréviations]. Continuer la lecture »

Daniel S. Milo, « La survie des médiocres »

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Daniel S. Milo

La survie des médiocres
Critique du darwinisme et du capitalisme

Introduction

Il y a trop de choses dans notre monde, beaucoup trop. Il y a trop de types de céréales pour le petit déjeuner (Kellogg’s a commercialisé quatorze sortes de Rice Krispies depuis 1929) ; trop de synonymes pour l’adjectif « merveilleux » (le Dictionnaire électronique des synonymes en compte cinquante-neuf) ; trop d’illusions perdues, trop de races de chien, trop de stimuli dans la journée, et trop de nuances de beige pour les armoires de cuisine. Trop, c’est trop !

Le trop est mon obsession, ma hantise, ma phobie, je l’ai même honoré d’un néologisme barbare : la tropéité. L’excès humain – je n’en ai pas imaginé d’autre – est une obsession devenue programme de recherches en histoire, en littérature, en philosophie et au cinéma. J’ai passé vingt-quatre ans à l’explorer sous des angles divers et variés. Dans ma thèse de doctorat, Aspects de la survie culturelle (1), j’ai cherché les lois qui président à l’entrée des auteurs et des œuvres dans le canon artistique et littéraire. Comme le titre l’indique, la recherche a été menée sous le signe de Malthus et de Darwin. Il y a trop de postulants à la mémoire collective et trop peu de sièges au Panthéon. Les premiers prolifèrent de manière exponentielle, tandis que les seconds ne croissent que lentement. Dans la culture, c’est la postérité qui joue le rôle de la sélection naturelle dans la lutte pour la survie posthume. J’ai tourné deux courts-métrages qui sont des bœufs (des improvisations à la manière du jazz) sur le trop. Le héros de Entre canapé et plafond (2000) ne fait que contempler le plafond, tandis qu’une voix off déclame que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » (Pascal). Le jeûne comme art (2006) met en scène l’artiste de la faim de Kafka. En 2006 toujours, j’ai lancé le site TooMuch.Us, un musée philosophique interactif. J’ai même essayé d’imiter Henry David Thoreau en m’isolant à la campagne pendant quatre ans pour me soustraire au trop. Continuer la lecture »

Olivier Rey, « De la limite en général et en médecine en particulier »

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Olivier Rey
De la limite en général et en médecine en particulier
Contribution au colloque La médecine confrontée aux limites, Paris, 18-19 novembre 2021

 

Au seuil d’un colloque qui a pour objet la médecine confrontée aux limites, il vaut la peine d’accorder quelque attention au contexte général dans lequel la question se pose. Il n’y a pas que la médecine, en effet, qui se trouve confrontée aux limites : c’est notre monde dans son ensemble qui, après ce que Marcel Gauchet a appelé la « sortie de la religion » (1), après la répudiation des cadres traditionnels, et après deux siècles marqués par un développement industriel et technologique explosif, accompagné d’une croissance démographique non moins explosive, voit se dresser devant lui la question des limites, qu’il a désappris à appréhender.

La limite, à respecter ou à dépasser ?

Paul Valéry disait que « deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre (2) ». Un ordre trop strict ou un désordre trop grand sont, l’un comme l’autre, contraires à l’épanouissement et à la fécondité de la vie. La limite présente le même type d’ambiguïté. Trop étroite ou mal placée, elle empêche de respirer. Cela étant, avant de contraindre, la limite est aussi ce qui distingue de l’informe, ce qui fait être.

Pourquoi la limite est-elle, pour les humains que nous sommes, une question si essentielle ? Nous venons au monde pauvres en instincts. Nous avons des pulsions – qui, donc, nous poussent, mais à quoi exactement ? Le mode d’emploi ne nous est pas d’emblée donné. C’est pourquoi il revient aux hommes de donner forme, par des coutumes, des usages, des interdits, des règles, des lois à leurs comportements – qui sans cela seraient erratiques, imprévisibles, dangereux, impropres à toute vie communautaire (3). En tant qu’elles ne sont pas dictées par l’instinct, mais établies, les formes que les groupes humains confèrent à leurs comportements sont susceptibles de changements, d’évolutions – au gré des circonstances, des rapports de force et aussi, dans certains cas, simplement afin de satisfaire une certaine appétence pour la nouveauté. Il en résulte, dans tout groupe humain, une tension, latente ou explicite, entre ce qu’on pourrait qualifier de « conservatisme » (c’est-à-dire le respect par principe des formes et des limites établies), et ce qu’on pourrait qualifier de « progressisme » (c’est-à-dire un préjugé favorable à l’égard du changement, qui implique, sinon l’effacement de toute limite, du moins la transgression des limites établies). Les conservateurs intransigeants ont tendance à identifier les limites, sans lesquelles il n’y a pas d’humanité, aux limites en cours – négligeant le fait qu’une certaine évolution des limites fait elle-même partie de l’humanité. Les progressistes militants, de leur côté, ont tendance à faire de la transgression des limites en cours une fin en soi – quitte à perdre de vue le caractère positif et indispensable de la limite, et à oublier qu’un changement, pour souhaitable qu’il soit, ne doit pas être précipité, sans quoi, en lieu et place de l’amélioration attendue, on n’obtient que la confusion (4).

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L’Atelier paysan, « Reprendre la terre aux machines »

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L’Atelier paysan
Reprendre la terre aux machines
(Extrait du chapitre 2 : Les ingrédients d’un verrouillage)

Le complexe agro-industriel…

Ces difficultés sont à la mesure des organisations qui dominent depuis plusieurs décennies les exploitants agricoles soi-disant indépendants, clients ou fournisseurs captifs de ces géants. On parle communément de complexe militaro-industriel, en premier lieu aux États-Unis, pour désigner l’ensemble formé par les industries de l’armement, l’armée elle-même, et les décideurs publics qui promeuvent les intérêts des deux premières. Il paraît justifié de parler dans les mêmes termes d’un complexe agro-industriel à propos des industries de l’agroalimentaire, de la grande distribution, des engrais, pesticides et semences, des machines agricoles ; des banques ; des organisations syndicales dont les figures dirigeantes sont de gros exploitants et des décideurs publics (ministres, hauts fonctionnaires, organisations internationales) qui promeuvent l’intérêt de ces industries et des agriculteurs les plus prospères.

Rappelons d’abord l’asymétrie de taille et de pouvoir entre un exploitant agricole ordinaire, en France de nos jours, et les entreprises dont il est généralement dépendant. Cinq acteurs majeurs dominent le marché mondial de l’agroéquipement : John Deere, CNH Industrial (avec les marques New Holland, CASE IH, STeyr, IVECO, Unie, Magirus), Kubota, AGCO (Massey Ferguson, Fendt, Challenger, Valtra) et Claas. Ces géants représentent environ 60 % d’un marché mondial estimé à 131 milliards de dollars en 2016. Même logique oligopolistique dans le secteur des semences : cinq groupes contrôlent les deux tiers d’un marché mondial de près de 40 milliards de dollars (1), après les rachats-fusions des dernières années. Après l’absorption de Syngenta par ChemChina, le mariage de Dow Chemical et DuPont (donnant naissance à Corteva Agrisciences), l’acquisition de Monsanto par Bayer, amenant ce dernier groupe à céder son activité semences à BASF, le Français Vilmorin fait figure de challenger dans ce quintette. Cette concentration concerne aussi l’agrochimie, où Bayer-Monsanto, Syngenta, Corteva, FMC et BASF s’approprient les deux tiers du marché mondial des pesticides, estimé à 57,6 milliards de dollars en 2018 (2).

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Antoine Antignac, « La calomnie »

Antoine Antignac
La calomnie

[« Charretier anarchiste » d’après le Maitron, Antoine Antignac est né à Argentat (Corrèze) en 1874 et mort en 1930 au Bouscat, près de Bordeaux où il passa la plupart de sa vie. Cet article est paru dans Le Libertaire en 1904. Il a été mis en ligne en septembre 2023 sur le site de Nedjib Sidi Moussa, à qui nous devons une remarquable défense d’Albert Camus, cet autre calomnié.]

La calomnie est une arme lourdement maniée par les uns, finement par les autres. Elle tranche les réputations, fauche les caractères, trouble la sérénité ou le repos des personnes sur lesquelles elle s’abat avec perfidie. Ses ravages sont considérables, parce qu’il est souvent difficile de les prévenir ou que, parfois, on les ignore.

La calomnie est l’instrument des sots, des méchants ou des jaloux. Quand elle s’exerce dans l’ombre, elle est redoutable ; publiquement, elle est aussi lâche.

Réduire à néant la pureté morale, la probité intellectuelle ou matérielle des gens dont la sincérité irrite ; dresser avec irréflexion ou volontairement un réquisitoire contre des individus à la conscience nette, insinuer qu’ils sont des êtres pervers, baver sur eux comme une limace sur une feuille de papier blanc ; parce qu’on est constipé cérébralement, bilieux, ignare, se permettre d’accuser des citoyens d’horreurs invraisemblables, n’est-ce pas la preuve de l’indignité des calomniateurs, de leur manque de sens critique ?

La calomnie est le signe le plus significatif de la faiblesse d’esprit, le symptôme de la stupidité des diseurs de mensonges, des émetteurs d’infamies.

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Jean-Claude Michéa sur le Conseil constitutionnel

Jean-Claude Michéa
Extension du domaine du capital
(p. 125-127)

Dans ce transfert progressif et continu, depuis maintenant plusieurs décennies, de l’ancienne « souveraineté populaire » – même si celle-ci ne s’exerçait jusque-là que dans le cadre limité des institutions « républicaines » – au seul bénéfice du pouvoir (aujourd’hui quasiment sans aucun contrepoids légal) d’« experts », de juges et de « sages » non élus (puisque tel est le nouveau sens qu’a pris aux yeux du monde médiatique et « universitaire » – depuis l’entrée du capitalisme dans son stade néolibéral et la chute du mur de Berlin – le vieux concept d’« État de droit »), une place de choix doit être reconnue à l’incroyable décision prise par le Conseil constitutionnel, le 16 juillet 1971 (alors que les cendres du général de Gaulle étaient encore chaudes et les lampions de la fête nationale à peine éteints), de s’octroyer de lui-même – et cela, sans la moindre protestation de Georges Pompidou ni de la majorité parlementaire de droite de l’époque – des pouvoirs démesurés et exorbitants que la Constitution de 1958 (pourtant approuvée par 82,6 % des électeurs) ne lui accordait absolument pas. Cette décision (qui constitue donc, de ce point de vue, un véritable coup d’État légal) revenait tout simplement, en effet, à subordonner désormais la validité de cette Constitution (c’est-à-dire d’un texte juridique clair et précis et à l’interprétation technique duquel se bornait jusque-là la compétence dudit Conseil constitutionnel) à celle de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » qui figure symboliquement dans son préambule (c’est la théorie dite du « bloc de constitutionnalité »).

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Édouard Schaelchli, « À chacun son fascisme ? »

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Édouard Schaelchli
À chacun son fascisme ?

Le collectif est le lien nécessaire, indispensable, où s’inscrire dans la liberté […]. Il devient la condition objective de la liberté parce que c’est sa présence qui exige l’objectivation de la liberté, l’affrontement qui conduit à savoir si cette liberté n’est que prétexte, illusion ou attestation. Le collectif est alors à la fois l’occasion de la liberté (sans lui, elle ne pourrait jamais s’attester, elle serait toujours supposée) et la possibilité de la liberté (sans lui, la liberté n’aurait jamais aucun moyen d’expression). Ainsi la société, le groupe, la collectivité ne peuvent jamais être libérales ou permissives, ce n’est jamais par fusion en eux que l’on trouve la liberté, mais sans eux cette liberté n’est que problème. On peut en débattre indéfiniment, il n’y a aucune solution. On ne saura jamais que l’homme est libre, sinon par son affrontement avec l’en deçà de la liberté, avec cette réalité très exacte qui la nie. Ainsi le collectif est le lieu où la volonté de liberté individuelle, que l’on pourrait appeler, à la limite, la métaphysique de la liberté, est sommée de se découvrir dans sa réalité en même temps que dans sa vérité, c’est-à-dire de devenir historique.

Jacques Ellul

Il est plus que déconcertant de voir, dans un podcast de la radio Zoom écologie du 18 octobre 2022 (« Bilan critique du courant anti-industriel »), puis dans une brochure, anonyme, très largement diffusée depuis le 7 décembre (1), à partir du site de l’IAATA, sur tout le réseau des luttes anti-autoritaires et écologistes (« Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel »), se mettre en place toute une argumentation explicitement destinée à nous mettre en garde contre les dangers d’une dérive réactionnaire et/ou fascisante au sein du mouvement anti-industriel. Ce mouvement, en effet, tout comme celui de la décroissance, s’inspire principalement, si ce n’est essentiellement, des grandes critiques de la technoscience qu’ont développées dans la seconde moitié du vingtième siècle des penseurs aussi profondément anti-autoritaires et/ou anti-fascistes qu’Orwell et Bookchin, Arendt et Anders, ou, en France (à la suite de Bernanos), Ellul, Charbonneau, Illich, Castoriadis et Virilio, pour n’en citer que quelques-uns. On a du mal à comprendre comment des mouvements aussi soucieux de se démarquer des courants idéologiques dominants de l’ère industrielle auraient pu, sans même s’en rendre compte, dériver de leurs propres attaches spirituelles au point de se retrouver, en fin de compte, dans la situation de constituer de véritables têtes de pont pour tout ce qui, de façon plus ou moins occulte, ne rêve que de mettre à la tête de l’humanité un gouvernement autoritaire destiné à revenir sur toutes les conquêtes de la liberté et sur tous les acquis sociaux.

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Philippe Descola pour « l’homme machine »

[Dans une série d’entretiens avec François L’Yvonnet  publiés dans l’ouvrage Le sport est-il un jeu ? (Robert Laffont, 2022), Philippe Descola oublie quelque peu ses habituelles précautions oratoires et montre à quoi l’on arrive en postulant que « la nature, ça n’existe pas » : à présenter le transhumanisme (« la cohabitation avec des robots humanoïdes », « l’ajout de prothèses amplifiant des capacités humaines »…) comme une « nouvelle manière d’être humain »,  une « hominisation » comme les autres. Ceux qui s’y opposent ne sauraient bien sûr être mus que par  « des considérations morales de type religieux ».]

L’homme machine

François L’Yvonnet. – Vous avez consacré plusieurs ouvrages à la question de la nature et de la culture, montrant que, au fond, cette coupure est dépassée. Que vous inspirent toutes ces avancées liées au transhumanisme, à l’hybridation de l’homme et de la machine, à tout ce qui est en train d’émerger et qui évidemment pose des problèmes nouveaux ? Pas simplement l’intervention de l’homme sur la nature, mais la modification de l’homme par l’homme, la perspective du cyborg, cette rencontre des nanotechnologies, de la biologie informatique et de l’intelligence artificielle. Comment l’anthropologue que vous êtes analyse-t-il ce phénomène ?

Philippe Descola. – Je pense que cela signale peut-être la fin d’un cycle. Ce que j’ai appelé le « naturalisme », dans ses grandes façons de percevoir des continuités et des discontinuités entre les objets du monde, est fondé sur cette idée que, par contraste avec l’animisme que j’évoquais tout à l’heure, les humains se sont arrogé une place prééminente du fait de leurs dispositions cognitives : aptitude réflexive, capacités symboliques, langage, etc. Et, en revanche, ils se considèrent comme faisant partie d’un continuum beaucoup plus large, organique et inorganique, gouverné par les mêmes lois. C’est exactement l’inverse de l’animisme.

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Julia Laïnae et Nicolas Alep, « Contre l’alternumérisme »

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Julia Laïnae et Nicolas Alep

Contre l’alternumérisme

Chapitre 6
La pensée de Jacques Ellul
et la réalité du système technicien de nos jours

L’ambivalence de la Technique et le système technicien

Au cours de presque chaque débat que nous avons sur le sujet, après que nous avons exposé en long et en large l’ensemble des conséquences destructrices de la numérisation du monde, arrive un moment ou une (ou plusieurs) personne(s) nous di(sen)t : « Mais le numérique, ce n’est qu’un outil, il suffit de bien l’utiliser ; il y a forcément des possibilités de le contrôler, de le maîtriser. » Il faudrait pour cela distinguer « les mauvais des bons usages » et ne garder que les « bons côtés ».

Croire que tout dépend de l’usage que l’on en fait, c’est penser que la Technique est neutre. Et effectivement, l’exemple suivant revient si souvent : « Avec un couteau, on peut peler une pomme ou tuer son voisin. » Ellul, comme de nombreux penseurs de la Technique, explique que ce genre de comparaison est absurde, car la Technique porte ses effets en elle-même, indépendamment des usages (1). C’est-à-dire qu’elle induit intrinsèquement, quel que soit l’usage que l’on en fait, un certain nombre de conséquences, indissolublement positives et négatives. En tout cas, ce n’est pas une affaire d’intention : la Technique contient en elle-même des potentialités qui seront inévitablement exploitées. « Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille », disait ainsi Hannah Arendt. Paul Virilio, lui, expliquait :

Inventer le train, c’est inventer le déraillement, inventer l’avion, c’est inventer le crash […]. Il n’y a aucun pessimisme là-dedans, aucune désespérance, c’est un phénomène rationnel […], masqué par la propagande du progrès (2).

La Technique n’est donc ni bonne, ni mauvaise, ni neutre, mais ambivalente. Les exemples le confirmant ne manquent pas : pas de rationalisation de la production sans aliénation des producteurs, pas d’économie numérique sans concentration capitalistique, pas de nucléaire civil sans son pendant militaire, son secret-défense, sa raison d’État et ses déchets radioactifs. La numérisation à 1’œuvre actuellement nous (sur)connecte à la société et nous déconnecte du monde. Elle nous rend plus efficaces et nous fait perdre du temps. C’est un tout, qu’on le veuille ou non. Continuer la lecture »

Une lettre d’Olivier Rey à Vincent Cheynet

[Nous avons reçu copie de cette lettre adressée par l’écrivain, philosophe et mathématicien Olivier Rey à Vincent Cheynet, directeur de publication de la revue La Décroissance, en réponse au texte « Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel », dont nous avions publié le 7 janvier la réaction d’Annie Gouilleux.]

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Soulbrois, le 10 janvier 2024

Cher Vincent,

Sur ton conseil j’ai lu la plaidoirie en faveur de ceux que l’article « Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel » mettaient en cause.
https://lille.indymedia.org/spip.php?article36165
Séduit par ce texte, j’ai ensuite eu la curiosité de lire l’acte d’accusation dont je n’avais pas connaissance.
https://paris-luttes.info/le-naufrage-reactionnaire-du-17598#nb35
Ce qui m’a appris beaucoup de choses, dont certaines sur moi-même.
Par exemple, je ne m’appelle pas Olivier Rey, mon vrai nom est « le fasciste Olivier Rey ».
Éléments de preuve :

— Je suis catholique. Voilà une charge bien lourde.
Si on disait de quelqu’un qu’il est juif, ou musulman, avec autant de sous-entendu malveillant, ce serait odieux – du fascisme, du nazisme –, mais catholique, on peut y aller (en faisant semblant de croire que les catholiques représentent une majorité oppressive, alors qu’ils ne constituent plus aujourd’hui en France qu’une minorité qui se réduit comme peau de chagrin et qui, sur quelque sujet que ce soit, se voit depuis plus d’un siècle toujours défaite ; ceux qui à l’heure actuelle s’en prennent aux catholiques se donnent des airs de courageux chevaliers affrontant le dragon, tout en goûtant le plaisir de taper sur une minorité).

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Internationale Situationniste, « Adresse aux révolutionnaires d’Algérie… »

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Internationale Situationniste
Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays
(1965)

Les révolutions prolétariennes… raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d’elles, reculent constamment à nouveau devant l’immensité infinie de leurs propres buts, jusqu’à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible
tout retour en arrière.
Marx (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte).

Camarades,

L’écroulement en miettes de l’image révolutionnaire que présentait le mouvement communiste international suit avec quarante années de retard l’écroulement du mouvement révolutionnaire lui-même. Ce temps gagné par le mensonge bureaucratique, ajouté au permanent mensonge bourgeois, a été du temps perdu par la révolution. L’histoire du monde moderne poursuit son processus révolutionnaire, mais inconsciemment ou dans une fausse conscience. Partout des affrontements sociaux, mais nulle part l’ordre ancien n’est liquidé parmi les forces mêmes qui le contestent. Partout les idéologies du vieux monde sont critiquées et rejetées, mais nulle part « le mouvement réel qui supprime les conditions existantes » n’est libéré d’une « idéologie » au sens de Marx : les idées qui servent des maîtres. Partout des révolutionnaires, mais nulle part la Révolution. Continuer la lecture »

Internationale Situationniste, « Deux guerres locales »

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Internationale Situationniste
Deux guerres locales
(1967)

La guerre israélo-arabe a été un mauvais tour joué par l’histoire moderne à la bonne conscience de gauche, qui communiait dans le grand spectacle de sa protestation contre la guerre du Vietnam. La fausse conscience, qui voyait dans le F.N.L. le champion de la « révolution socialiste » contre l’impérialisme américain, ne put que s’embrouiller et sombrer dans ses insurmontables contradictions, quand il s’est agi de départager Israël et Nasser ; elle n’a pas cependant, à travers ses burlesques polémiques, cessé de proclamer que l’un ou l’autre avait absolument raison, même que telle ou telle de leurs perspectives était révolutionnaire.

C’est qu’en immigrant dans les zones sous-développées, la lutte révolutionnaire était l’objet d’une double aliénation : d’une part, celle d’une gauche impuissante devant un capitalisme surdéveloppé qu’elle ne peut nullement combattre, et, d’autre part, celle des masses laborieuses des pays colonisés, qui ont hérité des restes d’une révolution défigurée et ont dû subir ses tares. L’absence de mouvement révolutionnaire en Europe a réduit la gauche à sa plus simple expression : une masse de spectateurs qui se pâment chaque fois que les exploités des colonies prennent les armes contre leurs maîtres, et ne peut s’empêcher d’y voir le nec plus ultra de la Révolution. De même que l’absence de la vie politique du prolétariat en tant que classe-pour-soi (et pour nous le prolétariat est révolutionnaire ou il n’est rien) a permis à cette gauche de devenir le chevalier de la vertu dans un monde sans vertu. Mais quand elle se lamente et se plaint de « l’ordre du monde » comme étant en conflit avec ses bonnes intentions, et qu’elle maintient ses pauvres aspirations en face de cet ordre, elle est en fait attachée à lui comme à son essence, et si cet ordre lui est ravi et si elle-même s’en exclut elle perd tout. La gauche européenne se montre si pauvre que, comme le voyageur dans le désert aspire à une simple goutte d’eau, elle semble aspirer pour se réconforter seulement au maigre sentiment d’une objection abstraite. À la facilité avec laquelle elle se satisfait peut se mesurer l’étendue de son indigence. Elle est étrangère à l’histoire, autant que le prolétariat est étranger à ce monde ; la fausse conscience est son état naturel, le spectacle son élément, et l’affrontement apparent des systèmes sa référence universelle : toujours et partout où il y a conflit, c’est le bien qui combat le mal, la « Révolution absolue » contre la « Réaction absolue ».

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Annie Gouilleux, « La nébuleuse (soi-disant) anti-autoritaire… »

Annie Gouilleux
La nébuleuse (soi-disant) anti-autoritaire plonge
dans le confusionnisme et la délation.

[Nous venons de recevoir d’Annie Gouilleux, traductrice entre autres de Maria Mies, Lewis Mumford ou Paul Kingsnorth, le texte suivant, en réaction personnelle au fumeux pamphlet anonyme intitulé Le naufrage du mouvement anti-industriel où elle est mise en cause. Nous le publions sans attendre, un peu vexés de ne pas faire partie de cette charrette où nous comptons de nombreux amis. On pourra consulter également deux autres réactions : ce texte et celui-ci.]

*

Je parle de « nébuleuse » à propos des auteurs (et/ou auteures ?) du pamphlet intitulé Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel qui se réfugient courageusement derrière l’anonymat que leur procure Mars-Info tout en lançant des accusations ad hominem. Tous ceux qui sont accusés de « faire le jeu de » ou, pire, de « frayer avec » l’extrême-droite signent ce qu’ils écrivent. C’est également mon cas. Je suis mise en cause en tant que traductrice de Kingsnorth (il serait utopique de croire qu’ils ont lu Mumford, ou Maria Mies) précisément parce que je signe mes traductions. J’ajoute que je ne traduis que les textes que je trouve intéressants – ou que mes amis, mis en cause ici également, jugent intéressants – et/ou utiles dans la « guerre des idées » qui est ou devrait être notre meilleure arme si le débat était possible.

Une nébuleuse, c’est confus, et celle-ci l’est particulièrement. J’essaie ici de dresser une liste (non exhaustive) de leurs confusions : Continuer la lecture »

La Lenteur, avant-propos à « La Prolétarisation des paysans »

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La Lenteur
Avant-propos
à La Prolétarisation des paysans
de Kostas Papaïoannou

La Prolétarisation des paysans regroupe trois articles initialement parus en 1963 dans la revue de Boris Souvarine Le Contrat social. Vingt ans plus tard, Raymond Aron les avait inclus dans son recueil posthume des travaux de Papaïoannou, De Marx et du marxisme (1). À l’origine, les trois articles s’intitulaient : « La prolétarisation des paysans, I » (n° 1, janvier-février 1963), « La prolétarisation des paysans, II. La contre-révolution totalitaire » (n° 2, mars-avril), et « L’accumulation totalitaire » (n° 3, mai-juin 1963).

Nous avons pour cette édition repris la présentation d’Aron, c’est-à-dire le changement d’ordre entre le deuxième et le troisième article (conformément à des indications manuscrites laissées par l’auteur), et le titre donné au triptyque. Les citations et la bibliographie ont été mises à jour, lorsque des traductions plus récentes étaient parues.

Nous n’avons pas cherché, sauf rares exceptions, à gommer les quelques répétitions entre les trois articles d’origine (qui sont ici des chapitres). Dans la biographie qu’il consacre à Kostas Papaïoannou, François Bordes indique que ce dernier reprenait et complétait ses textes successifs « à l’aide de ciseaux, de scotch, de colle […]. [Ses] archives portent la trace de ce travail continuel, sans cesse repris, continué, remis sur le métier (2) » Un grand nombre de ses articles d’analyse et de combat, surtout dans les années 1960, travaillaient effectivement toujours la même matière : la pensée de Marx et de ses disciples, et la réalité des régimes qui se réclamaient d’eux au XXe siècle. Papaïoannou voulut durant les années 1970 écrire un livre synthétisant ses réflexions sur ces deux thèmes, mais cet opus magnum ne vit jamais le jour. Des recueils tels que De Marx et du marxisme, La Consécration de l’Histoire (3), ou encore l’essai L’Idéologie froide (4) donnent toutefois une belle idée de la clairvoyance de cet écrivain grec, arrivé en France en 1945 par le même bateau que Cornelius Castoriadis – un autre illustre représentant de l’étude hétérodoxe de Marx, émancipée des mensonges des Partis communistes. Continuer la lecture »

Jacques Réda, « Terre des livres »

Longtemps après l’arrachement des dernières fusées,
Dans les coins abrités des ruines de nos maisons
Pour veiller les milliards de morts les livres resteront
Tout seuls sur la planète.
Mais les yeux des milliards de mots qui lisaient dans les nôtres,
Cherchant à voir encore,
Feront-ils de leurs cils un souffle de forêt
Sur la terre à nouveau muette ?
Autant demander si la mer se souviendra du battement de nos jambes ; le vent,
D’Ulysse entrant nu dans le cercle des jeunes filles.
Ô belle au bois dormant,
La lumière aura fui comme s’abaisse une paupière.
Et le soleil étant son casque
Verra choir une larme entre ses pieds qui ne bougent plus.
Nul n’entendra le bâton aveugle du poète
Toucher le rebord de la pierre au seuil déserté.
Lui qui dans l’imparfait déjà heurte et nous a précédés
Quand nous étions encore à jouer sous vos yeux,
Incrédules étoiles.

2024

2024 a

Annick Stevens, préface au « Municipalisme libertaire »

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Annick Stevens

Préface à la nouvelle édition
du Municipalisme libertaire
de Janet Biehl
2013

Dans la plupart des pays où les différents paliers de gouvernement sont constitués par des élections, on constate un abstentionnisme croissant lors des scrutins, et d’une manière générale un désintérêt pour la vie politique. Nombreux sont les observateurs qui attribuent cette tendance à un repli égoïste et consumériste sur la vie privée. Quelques-uns seulement font remarquer que, si le remplacement progressif de toutes les valeurs par la valeur économique est certainement un facteur important, ce repli a aussi été suscité par les institutions représentatives elles-mêmes, qui privent le « citoyen » – terme désormais abusif – de tout pouvoir de décision quant à l’organisation de la vie en société, ne lui laissant que le loisir d’élire des candidats de plus en plus identiques et, éventuellement, de participer à des consultations très médiatisées dont les résultats ne seront jamais pris en compte. Rousseau, déjà, adressait cette critique au régime parlementaire, et c’est en toute connaissance de cause que les constitutions républicaines depuis la fin du XVIIIe siècle ont fixé dans l’airain ce régime qui ne laisse aucune chance à la démocratie, c’est-à-dire au pouvoir exercé par le peuple.

La plupart des gens se sont habitués à cette passivité, et s’ils protestent parfois, c’est à propos du contenu d’une décision, non du mode de décision lui-même. Les habitants des pays dits démocratiques sont suffisamment formatés par l’idéologie dominante pour considérer qu’une véritable démocratie n’est ni possible ni même souhaitable. Pour s’en convaincre, chacun s’empresse de déprécier les expériences qui en ont été faites dans le passé, soit en invoquant d’autres défauts des sociétés où elles ont eu lieu, soit en alléguant leur inadéquation aux sociétés actuelles.

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Janet Biehl, entretien avec Murray Bookchin

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Janet Biehl
Entretien avec Murray Bookchin
(1996)

Janet Biehl – Murray, un de vos critiques anarchistes a pris votre mot d’ordre « démocratiser la république et radicaliser la démocratie » et, en un certain sens, il l’a scindé en deux. Il vous accuse de vouloir seulement démocratiser la république, omettant de dire que vous voulez aussi radicaliser la démocratie. Pouvez-vous expliquer le sens de ce mot d’ordre ?

Murray Bookchin – Actuellement, dans la plupart des États-nations républicains, les libertés civiques qui existent au sein des cités et des villes ont été obtenues au prix de luttes ardues, livrées il y a longtemps par différents mouvements populaires. Bien des cités, il est vrai, n’ont pas de libertés civiques. Mais celles qui en ont les ont obtenues d’abord et avant tout grâce aux combats des parties opprimées de la population contre les aristocrates qui prétendaient que ces cités faisaient partie de leur propre État ou qui tentaient de les incorporer dans les États qu’ils essayaient de former. Il est vrai que dans bien des cités et des villes les personnes les plus éduquées et les mieux nanties ont souvent joué un rôle hégémonique dans ces victoires. Mais même dans ce cas, elles avaient toujours peur de ces opprimés qu’elles exploitaient le plus souvent.

Ces libertés conquises de haute lutte ont rétréci avec le temps et ont été circonscrites par les bien-nantis. Pourtant, elles existent encore, sous forme de vestige ou de sédiment, dans la culture politique de notre époque. Aujourd’hui, le mouvement municipaliste libertaire doit faire deux choses. Premièrement, il doit tenter de les préserver ; deuxièmement, il doit tenter de les étendre, de les utiliser comme tremplin pour revendiquer des libertés civiques plus étendues et pour en créer de nouvelles qui stimuleront la participation de l’ensemble de la population.

Alors, quand je dis que nous devons démocratiser la république, je veux dire que nous devons préserver ces éléments démocratiques qu’a gagnés le peuple autrefois. En même temps, il nous faut aller plus loin et essayer de les radicaliser en les élargissant, en opposition à l’État et à ces éléments de l’État qui ont envahi la vie. Je sais bien que nombre d’aspects de la vie urbaine de nos jours sont contrôlés par l’État-nation ou des corps intermédiaires tels que les gouvernements des provinces et des États fédérés qui fonctionnent dans l’intérêt de l’État-nation. On retrouve ces aspects de l’État partout, même dans les villages, sans parler de toutes les cités du monde à l’heure actuelle.

Mais à côté de ces très puissants éléments étatiques dans la vie civique, il y a aussi des éléments démocratiques, ou des vestiges d’éléments démocratiques, et ceux-ci doivent être élargis et radicalisés. Cette radicalisation, selon moi, est le seul moyen dont dispose le mouvement municipaliste libertaire pour développer un pouvoir parallèle dirigé contre l’État. Continuer la lecture »

Cornelius Castoriadis, « Les racines psychiques et sociales de la haine »

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Cornelius Castoriadis

Les racines psychiques et sociales de la haine
1996 (1)

(Mis en ligne le 2 juin 2010 sur le site de Lieux communs)

Peut-être y a-t-il eu des guerres n’ayant mobilisé que des pulsions agressives « limitées », par exemple le minimum d’agressivité impliqué par la défense de soi. Mais ce dont nous sommes les témoins depuis des années en Afrique et en Europe, de même que ce qui a eu lieu en Europe et en Asie de l’Est pendant la Deuxième Guerre mondiale, c’est une explosion d’agression illimitée, exprimée par le racisme, les meurtres sans discrimination des populations civiles, les viols, les destructions de monuments et d’habitations, les assassinats et les tortures infligées aux prisonniers, etc. Et ce que nous savons de l’histoire humaine nous oblige à penser que les innovations de la période récente dans ce domaine concernent surtout les dimensions quantitatives et les instrumentations techniques du phénomène, comme aussi ses articulations avec l’imaginaire des groupes considérés, nullement sa nature. Quelle que soit l’importance d’autres conditions ou de facteurs concomitants, impossible de comprendre le comportement des gens participant à ces événements sans y voir la matérialisation d’affects de haine extrêmement puissants.

J’essaierai de montrer ici que cette haine a deux sources qui se renforcent l’une l’autre :

– la tendance fondamentale de la psyché à rejeter (et ainsi, à haïr) ce qui n’est pas elle-même ;

– la quasi-nécessité de la clôture de l’institution sociale et des significations imaginaires qu’elle porte.

La racine psychique Continuer la lecture »

Thomas Jodarewski, « L’Apocalypse selon Nolanheimer »

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Thomas Jodarewski
L’Apocalypse selon Nolanheimer

Mis en ligne le 14 septembre 2023 sur le blog Chez Renart

Il aura quand même fallu 3h30 au réalisateur britannique Christopher Nolan pour rendre sympathique le directeur scientifique du programme nucléaire qui fit 200 000 morts civiles, les 6 et 8 août 1945, à Hiroshima et Nagasaki. Sa recette : un acteur sexy joue un honnête physicien persécuté, rongé par des problèmes de conscience. Nous, qui ne sommes pas responsables d’un crime de masse, avons d’autres problèmes. Et d’abord celui de rétablir la biographie du « Père de la bombe atomique », puisque les critiques cinéma s’empêchent de le faire. Question de salubrité intellectuelle. Le film a dépassé les quatre millions d’entrées en France, et les 315 millions aux États-Unis. Le Japon ne s’est quant à lui pas embarrassé à diffuser le film. Allez savoir…

En 1958, les surréalistes sifflaient les conférences d’Oppenheimer et boycottaient les « films qui endorment l’opinion » au sujet de l’atome. Allez comprendre…

Voyez la puissance de suggestion du cinéma. Hollywood est parvenu cet été à réhabiliter deux monstres du XXe siècle, Barbie et Oppenheimer. Grâce aux 100 millions de dollars de l’industriel Mattel, Barbie est désormais une poupée féministe, et sa production plastique retrouve les sommets [1]. Quant au Scientifique, il était à côté du Gendarme, du Curé et du Marchand un de ces archétypes que le cinéma ou le théâtre mettaient en scène pour effrayer ou amuser les enfants – que l’on songe à l’effrayant Dr. Frankenstein, au Pr. Folamour et à son surmoi nazi, aux Pr. Tournesol ou Shadoko à la rationalité farfelue. Avec Oppenheimer, le Scientifique devient, en dépit de l’extermination de civils, un chic type.

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Mohamed El Khebir, « Brève histoire de la libre-pensée arabe »

Mohamed El Khebir
Brève histoire de la libre-pensée arabe

Préambule [1]

L’extrême visibilité de l’islam aujourd’hui nourrit l’idée – fausse – que toute personne qui, de quelque façon, par sa famille, son pays, son nom ou sa culture, aurait lien avec lui, serait intrinsèquement croyante ou religieuse. Cette visibilité, essentiellement construite autour des idéologies extrémistes, rejaillit indûment sur toute une partie du monde, en dépit des réalités historiques, politiques et sociales qui vont à l’encontre de cette vision.

Tout cela participe d’une double ignorance : celle de l’histoire des oppositions, des hérésies, d’une pensée libre et critique dans les pays musulmans, et celle des réalités sociales et politiques de ces mêmes pays. Car depuis son apparition, de très nombreux courants, personnages ou penseurs, mystiques ou rationalistes, ont critiqué l’islam comme religion de pouvoir, tels Averroès, les mu’tazilites, les qarmates, Ibn Arabi, Abu Nuwas, Omar Khayyam, Bayazid Bostami, et bien d’autres. Mais, plus récemment, s’y sont ajoutées différentes formes d’athéisme dans les pays dits musulmans – philosophies modernistes, séculières, baasistes, marxistes, et même anarchistes – et, sur un autre plan, un islam dit de marché à dimension très peu spirituelle.

Généralement censurée dans les pays où l’islam est religion d’État, cette histoire spécifique disparaît sous des récits de fondation de la Nation tous frappés du sceau de l’identité ethnique et confessionnelle, récits participant de ce qu’Aziz al-Azmeh nomme l’ « industrie de la méconnaissance ». Ce processus de recouvrement est à double effet : d’une part, il maintient les peuples des pays musulmans, et plus largement tous les musulmans d’origine, dans l’ignorance de cette histoire spécifique ; de l’autre, il donne une image de l’islamité, construite médiatiquement, qui contribue elle-même à cette ignorance en reproduisant les discours et formes de légitimation de ces différents pouvoirs. Ainsi, du fait de cette méconnaissance historique et de la non-prise en compte des discours et des combats qu’elles mènent, les nombreuses figures d’athées, d’apostats ou de libres-penseurs d’Égypte, du Maroc, d’Iran, d’Arabie saoudite, du Liban, d’Indonésie, du Soudan, des Philippines, etc. se voient doublement condamnées au silence.
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Albert Camus et Marguerite Yourcenar, par Renaud Garcia et Marius Blouin (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Albert Camus & Marguerite Yourcenar
Notre Bibliothèque Verte n° 57 et 58
Mis en ligne par Pièces et main d’œuvre sur leur site le 3 décembre 2023

Albert Camus (1913-1960) n’eut pas de père, et Marguerite Yourcenar (1903-1987), pas de mère. Ce n’est certes pas cette similitude biographique qui réunit dans Notre Bibliothèque Verte l’auteur de L’Etranger (1942) et celui des Mémoires d’Hadrien (1951), mais leur style ainsi décrit par Sartre : « un certain genre de sinistre solaire, ordonné, cérémonieux et désolé, tout annonce un classique, un méditerranéen. » Et aussi l’acquiescement sans réserve à la vie que partagent le petit employé d’Alger et le maître de l’empire romain, sans chercher de sens au-delà des sens.

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Un acquiescement qui trouve sa source chez les Grecs, stoïciens, épicuriens, dans le culte de la beauté, de la mesure et de la sérénité. Camus et Yourcenar partagent également une réserve un peu ombrageuse et altière, un même dégoût de la société industrielle ; chaos de laideur, de violence et de vulgarité déshumanisantes ; un même refus des mobilisations grégaires sous la discipline des partis. Ni l’une, ni l’autre, n’ont jamais embrassé la misérable maxime de « la fin qui justifie les moyens ».

Ils restent personnels même quand ils joignent leurs voix à celles de groupes solidaires des hommes et des animaux opprimés, suppliciés et exterminés. La protestation solitaire de Camus dans Combat, le 8 août 1945, seul face au Monde et à L’Humanité, contre l’application scientifique de la volonté de puiscience, à Hiroshima, inaugure en France une critique des technosciences mortifères, devenue depuis un demi-siècle la révolte même de l’humanité contre son propre instinct de mort. Une révolte sans illusion que Yourcenar nourrit de tout son être, par la parole, par l’écrit et par l’action, notamment dans sa défense des animaux et du milieu naturel.

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François Lonchampt, deux articles dans « La Décroissance »

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François Lonchampt

Deux articles dans La Décroissance

Tribune parue dans le n° 197 de mars 2023

François Lonchampt est l’auteur d’Une merveilleuse victoire qui n’existait pas (L’Allée des brumes, 2022), et avec Alain Tizon, de Votre révolution n’est pas la mienne (Sulliver, 1999). Il a contribué longtemps à La Révolution prolétarienne, revue syndicaliste révolutionnaire fondée par Pierre Monatte en 1925.

L’existence de faux universels dissimulant des intérêts de classe, coloniaux ou d’un autre ordre est avérée, sans qu’on doive conclure pour autant qu’il n’en saurait exister aucun, qu’au nom d’un relativisme absolu on doive réfuter la possibilité même d’une appréhension objective de la réalité, qu’en raisonnant avec logique on fasse preuve d’un insigne mépris envers les peuples premiers. Et les questions sexuelles ou raciales sont sans doute des questions sérieuses, outre-Atlantique notamment. Peut-être n’ont-elles pas été traitées par nos aînés avec l’attention qu’elles méritaient – en référence aux conditions de la production et de la reproduction sociale, non aux fantasmes des activistes ou aux caprices des minorités concernées. Cette carence a déchaîné une funeste cabale qui menace la vie intellectuelle d’un affaissement durable, le patrimoine culturel d’annulation pure et simple, les factions révolutionnaires d’une stérilité sans failles.

Une fois échappées des laboratoires de recherche où elles auraient dû rester confinées en effet, concourant à la perte de tout point de vue à partir duquel il soit loisible de porter un jugement fondé sur ce monde, les impostures du post-modernisme militant ont fini par infuser dans l’ensemble de la société, gangrenant la gauche de la gauche, l’écologie politique et le courant libertaire, qui dans sa déclinaison collectiviste passait autrefois pour une des meilleures veines du parti prolétarien.

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Bernard Lahire, « Eux/nous: ethnocentrisme, racismes »

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Bernard Lahire

Les structures fondamentales
des sociétés humaines

Eux/nous : ethnocentrisme, racismes
(Extraits du chapitre 21)

« La plupart des groupes sociaux
doivent l’essentiel de leur cohésion à leur pouvoir d’exclusion,
c’est-à-dire au sentiment de différence attaché à ceux qui ne sont pas “nous”. »
Richard Hoggart, La Culture du pauvre (1970 : 117).

« Il a l’habitude de considérer tous les étrangers comme des inférieurs,
comme des êtres pas tout à fait humains. »
Ursula Le Guin, Les Dépossédés (1975 : 25).

Dans l’histoire des sociétés humaines, l’un des grands invariants réside dans l’opposition entre un « nous », chargé de toutes les valeurs positives imaginables, et un « eux » associé à tout ce qui est perçu comme négatif (1). Le renvoi de l’« autre » (clan, tribu, société, ethnie, race, classe, caste, ordre, groupe, catégorie, etc.) du côté de la laideur, de l’ignorance, de l’animalité, de la « barbarie » ou de la « sauvagerie » est le principe de tout ethnocentrisme. L’absolutisation et la sublimation (au sens d’une image « portée au sublime ») des traits de son propre groupe (qu’il soit familial, amical, religieux ou national) conduisent classiquement à découper tous les beaux costumes (bonnes mœurs, bon goût, vraie culture, pleine humanité, etc.) à sa taille et à juger de la grandeur des « autres » à partir de ces costumes faits sur (sa propre) mesure :

Que les Walbiri [Aborigènes d’Australie] considèrent d’autres tribus sous un jour favorable ou non, leurs opinions traduisent toujours une conviction inébranlable en leur propre supériorité. Comme on pourrait s’y attendre, ils évaluent le comportement et les usages des autres à l’aune de leur adéquation avec les normes Walbiri, et ils considèrent toute divergence notable entre les deux comme une preuve des défauts des étrangers. Le fait que le rituel mortuaire de Warramunga diffère de celui des Walbiri, ou que les Pintupi soient dépourvus d’un système élaboré de sous-sections de mariage, est interprété comme un reflet de l’infériorité foncière des groupes en question. Inversement, le plus grand compliment dont les Walbiri puissent gratifier des voisins qu’ils apprécient, comme les Walmanba ou les Yanmadjari, est de parler d’eux comme « à demi Walbiri » (2).

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Sylvaine Bulle, « L’anarchisme juif et ses résurgences écologiques contemporaines »

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Sylvaine Bulle
L’anarchisme juif et ses résurgences écologiques contemporaines
Article mis en ligne le 23 novembre 2022 sur le site de la Revue K

L’écologie, tout comme les alternatives anticapitalistes et communalistes, connaissent un succès croissant auprès des militants et des chercheurs attachés à la critique sociale. Ces publics se réclament quelquefois de Gustave Landauer (1870-1919), d’Emma Goldman (1869-1940), de Murray Bookchin (1921-2006), ou même de Martin Buber (1878-1965), des penseurs juifs que l’on peut qualifier d’anarchistes ou de socialistes libertaires[1]. Leurs visions utopiques ont préfiguré un socialisme agraire ou un communisme du quotidien, dont certaines initiatives, en France – comme les zones à défendre ou les collectifs alternatifs et écologiques – sont des réactivations. Sylvaine Bulle revient sur les origines juives de ces auteurs de référence ; origines qui restent tues par ceux qui analysent et défendent leur pensée.

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Meng Jiao, « Songes d’automne »

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Meng Jiao
(751-814)
Songes d’automne 

Traduction d’André Markowicz

1.

La nuit vieille carcasse l’insomnie
Chant du grillon il chante chante chante.
Les sanglots du vieillard n’ont pas de larmes
C’est la rosée d’automne qui les verse.
Forces parties – tranchées comme au ciseau
Indémêlable – un écheveau de ruines
La fin du fil – rien de frais pour le cœur
Tant de douleurs ne sont que de mémoire.
Comment avec ce fil suivre la voile
Par les monts et les fleuves du passé ?

2.

Lune d’automne un visage de glace
Le vieil errant cœur réduit à sa trame.
Rosée qui goutte – disloquant les rêves
Un vent féroce sur des os transis.
Forme d’un corps malade sur la natte
Écheveau de tristesses dans le cœur.
Craintes et doutes nés comme d’eux-mêmes
Écoute en vain les choses – sans raison.
Dans le wu-t’ung nu et majestueux
Le vent – accords comme un écho de plainte.

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Henri Lefebvre, « Anthropes ou cybernanthropes ? »

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Henri Lefebvre

Anthropes ou cybernanthropes ?
Contribution à la problématique de l’humanisme
(extrait de  Positions : contre les technocrates, Gonthier, 1967
Réédité avec de légères modifications sous le titre Vers le cybernanthrope, Denoël, 1971
)

L’espèce nouvelle

Nous entrons dans un nouvel âge, qui l’ignore ? Une espèce nouvelle naît autour de nous, en nous peut-être (ici « nous », c’est vous, toi, moi, elles et ils). Elle naît à l’intérieur du genre humain qui la précède, dont elle procède comme la branche de l’arbre. Peut-être l’espèce va-t-elle supplanter le genre. Sa naissance accompagne une inquiétude. Le genre humain ne serait-il pas voué à l’échec ? N’aurait-il pas déjà échoué ? Cette suspicion remplace le sentiment de culpabilité qui a empoisonné les générations précédentes. Certes, ce n’est pas ma faute, ni la tienne, si « nous » sommes des avortons, contemporains de grands avortements, sachant depuis peu, par Bolk et son école, que l’homme n’est pas un descendant du singe mais un singe prématuré et que le fameux progrès consiste biologiquement en une « fœtalisation ». Non, ce n’est pas ma faute, ma chérie, ni la tienne. Nous sommes innocents comme le Devenir. Tu es, douce amie, plus fœtalisée que moi, et mieux, plus nue, plus faible, donc supérieure. Mais alors quid de l’homme ? Celui qui exprima le mieux cette inquiétude, Zarathoustra parlant par la bouche d’un homme du xixe siècle, annonçait le surhumain. Nous ne demandions qu’à le croire. Quand le géant blond monta sur l’estrade en levant son drapeau et qu’il se mit à hurler : « C’est moi le Surhomme », nous eûmes envie de rire et nous avons répondu : « Tu te vantes ! Pourquoi pas moi ? » Et voilà que nous ne croyons plus au genre humain mais au fœtus de singe et que surgit la nouvelle espèce et qu’elle monte à l’assaut du genre humain, en lignes et colonnes aussi serrées que celles des plus puissantes matrices. Serait-ce le Surhomme espéré ou le sous-homme tant craint ?

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Une promenade biographique avec Bernard Charbonneau.

Ces entretiens inédits ont été réalisés les 9 et 10 septembre 1995,  quelques mois avant sa mort dans sa quatre-vingt-sixième année le 28 avril 1996,  dans sa maison du Boucau à Saint-Pé-de-Léren dans les Pyrénées-Atlantiques. Bernard Charbonneau – et sa femme Henriette qui intervient à plusieurs moments – y répondent aux questions de Michel Bergès et Daniel Cérézuelle. Ces cinq heures de discussions furent enregistrées sur un magnétophone de médiocre qualité, que la teneur des propos fait vite oublier. Un découpage des sept cassettes suit chaque enregistrement audio.

Première cassette

0 mn. Souvenirs d’enfance. Naissance. Parents notables (père pharmacien, grand-père banquier), famille. Mariage mixte de ses parents (père protestant, mère catholique, enfants baptisés catholiques). Père abonné au Temps (devenu Le Monde). D’Agen vers Bordeaux. Mère plus grosse dot du département (50 000 francs or).

6 mn. Quatre enfants. Jacques (1898), l’aîné. Jeté au front à 18 ans entre la première et la seconde partie du bac. Pierre (1899), passion de la mer. Capitaine au long cours. Messageries maritimes de Marseille (Tahiti, Hébrides etc.). Marthe. Devenue américaine (épousa professeur d’université quaker en Pennsylvanie). S’était embarquée clandestinement à 18 ans sur un paquebot qui allait aux USA. Accueillie comme une vedette.

11 mn. École primaire privée puis école du lycée Montesquieu (Longchamps). « Élève lamentable », agité et se désintéressant complètement des cours.

13 mn. Atmosphère familiale. Père très gentil, fantaisiste, dans la lune, qui fabriquait des produits nouveaux qui l’ont ruiné… Lisait Zola, Maupassant, écoutait Beethoven, Wagner.

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Thierry Paquot, « Lewis Mumford, une philosophie de l’amour »

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Thierry Paquot

Lewis Mumford,
pour une philosophie de l’amour

Introduction à
Histoire naturelle de l’urbanisation
PUF, 2023

Elvina Conradina Baron (1865-1950) est amoureuse à dix-huit ans d’un Anglais de deux fois son âge, John Mumford, qui réside dans la pension que tient sa mère. Elle l’épouse et devient madame Mumford. Le mariage n’est pas consommé, le mari part au Canada et ne donne plus aucun signe de vie, au point que le mariage est annulé. Elvina devient gouvernante chez un célibataire aisé qui reçoit régulièrement son neveu, Jacob Mack, un homme d’affaires marié, qui vit à Somerville dans le New Jersey, non indifférent à Elvina. Ils s’aiment et elle donne naissance à Lewis le 19 octobre 1895, de « père inconnu », car Jacob ne peut le reconnaître. Il passe néanmoins de nombreux samedis après-midi avec le petit Lewis lors de ses déplacements à New York, jusqu’au début du siècle. Il envoie, chaque année, 600 dollars à Elvina et offre des cadeaux de Noël à son fils. Tout cela cesse avec sa mort prématurée, mais il léguera un petit héritage, d’abord géré par un oncle, puis par Lewis dès 1915. Lorsqu’Elvina décède à son tour, Lewis découvre dans son sac à main la notice nécrologique de Jacob qu’elle conservait près d’elle, prouvant qu’il fut bien l’amour de sa vie.

C’est en 1942 que sa mère lui apprend l’existence de son père juif, il a 47 ans, ce qui l’amuse, car lorsqu’il s’est marié avec Sophia, sa future belle-mère regrettait qu’il soit goy. Il a été baptisé, sa mère et sa grand-mère étaient des protestantes d’origine allemande, mais n’a pas reçu ce qu’on appelle une « éducation religieuse ». Son environnement est féminin et aimant. Le compagnon de sa grand-mère, Charles Graessel, également venu d’Allemagne dans les années 1860, l’emmène explorer la ville, il lui doit sa passion pour New York et la découverte de deux musées qu’il ne cessera de visiter, l’America Museum of Natural History et le Metropolitan Museum of Arts. Sa mort en 1906 s’avère une grande perte pour le jeune garçon. L’été, Lewis part en vacances dans le Vermont chez Mrs French et s’initie à la vie champêtre, ce qui, indéniablement, en fait un amoureux de la nature, comme Emerson et Thoreau, qu’il lira passionnément toute sa vie. Son enfance et son adolescence bénéficient du dévouement et de l’amour de sa nurse irlandaise, Nellie Ahearn, dite « Nana », qu’il présente dans ses Mémoires comme une seconde mère. Continuer la lecture »

George Perkins Marsh, « L’homme et la nature »

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George Perkins Marsh

L’homme et la nature
ou la géographie physique modifiée
par l’action humaine
(1864)
Revue Écologie & Politique, nos 35-36, 2008

Présentation, par Estienne Rodary

L’ouvrage de George Perkins Marsh Man and nature ; or  physical geography as modified by human action, (The Belknap Press of Harvard Univ. Press, The John Harvard Library, Cambridge, 1965, initialement paru en 1864 chez Charles Scribner, New York) dont nous traduisons ici pour la première fois en français un chapitre, est un monument de l’histoire de la pensée environnementale, écologique et géographique. Salué à ce titre dans les pays anglo-saxons depuis sa première publication en 1864, l’ouvrage est généralement ignoré des spécialistes, et a fortiori du grand public, francophones. Après plus de 140 ans, Man and nature conserve pourtant un indéniable intérêt, principalement constitué par ce mélange déroutant de contemporanéité et d’obsolescence. Le livre est de sage culture, écrit par un homme aisé et instruit du XIXe siècle, et de nature exubérante, encore rétif aux disciplines scientifiques et pourtant fondateur de ces disciplines, ouvrage positiviste et pourtant héraut de la critique environnementale. Il pose ainsi, au moment où se consolide la modernité, les fondements de la réflexion sur les dépassements de cette modernité tels qu’ils se déploient aujourd’hui à travers la question environnementale.

Un ouvrage ignoré des Français Continuer la lecture »

Freddy Gomez, « Digression sur les boomers »

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Freddy Gomez
Digression sur les boomers
Mis en ligne le 23 octobre 2023 sur le site A contretemps

Il y a quelque temps déjà, sur le parvis du théâtre de la Commune (Aubervilliers), un soir de printemps, quelques cultureux à la conscience écologiste aiguisée dissertaient, en bande, sur l’état du monde. Vague, polie, morale, la parole « bienveillante » y circulait sans que personne, à aucun moment, ne haussât jamais le ton. Le groupe était jeune, avenant, inclusif et probablement intersectionnel. Accompagnée d’une amie qui, par son âge et ses activités, aurait pu en faire partie, et mu par curiosité, je m’agrégeai à ce cercle, en me contentant d’écouter, quand, du haut de sa quarantaine distinguée, une militante de l’écologie gnangnan que je voyais pour la première fois de ma vie, s’adressa à moi et s’exprima en ces termes : « C’est votre génération, Monsieur, celle des boomers, qui a fait de ce monde dont vous avez profité cette terre brulée dont nous avons héritée. » Au vu de mon rapport plutôt distant depuis toujours au productivisme et à la consommation, la visée généralisante d’une telle accusation me fit sourire, mais jaune. Ma réplique cassa, pour sûr, la bienveillante ambiance de ce cénacle bobo : « Je pourrais vous proposer, Madame la Procureure, de comparer nos bilans carbone en sachant d’avance que, même si le vôtre a du retard sur le mien, je suis sûr que vous le dépassez déjà, et de loin. Quant au poids de culpabilité dont vous me chargez sans me connaître, sachez qu’il ne prouve que votre arrogante bêtise ! » Un léger brouhaha de désapprobation conféra enfin à cette assemblée de bien-pensants un peu de vie.

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Jacques Philipponneau, « Au-dessus du volcan »

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Jacques Philipponneau

Au-dessus du volcan
Lettres italiennes
(2017-2022)

Éditions de L’Encyclopédie des Nuisances

Postface

L’actualité récente confirme lourdement les analyses et le titre de ce recueil. Il y a là peu de mérite, tant ces évidences semblent aveuglantes pour qui se donne la peine d’observer sans œillères idéologiques la réalité conflictuelle de son temps. Et pour ce faire il existe une méthode infaillible, il suffit d’y prendre part. Ces quelques commentaires, au risque de se répéter, seront donc lapidaires.
L’embrasement des banlieues de cet été, qui excède d’ores et déjà en intensité celui de 2005, révèle le mélange d’aveuglement, d’incapacité et d’illusions de cette société devant des événements pourtant si aisément prévisibles. Éclairés par le précédent américain, vieux d’une soixantaine d’années, on devait s’attendre sans doute possible à ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
En 1965, le sociologue noir américain Kenneth Clark avait parfaitement résumé la raison fondamentale des émeutes, d’une tout autre ampleur, qui venaient d’éclater à Detroit : « Le comportement [des insurgés] dans les ghettos noirs correspond en partie à la volonté inconsciente de détruire le cadre de leur vie qu’ils haïssent. »
Il aura donc fallu cinquante ans pour que tous les responsables politiques successifs laissent se constituer en France des ghettos urbains issus de la colonisation. Cette réalité est désormais irréversible. Le maintien de l’invisibilité relative de cette désintégration sociale spécifique, qui concerne quelque 1 200 quartiers dits sensibles, a été confié progressivement, et maintenant quasi exclusivement, à une police dont la brutalité et le racisme institutionnel jouent le rôle de pompier pyromane. Pour le reste, la consommation généralisée et l’économie informelle de la drogue produisent l’abrutissement social et l’autodestruction violente pour le contrôle d’un marché dont la construction de milliers de places de prison constitue l’ultime retombée économique. Un cynisme implicitement partagé par tous les décideurs se satisfait, faute de mieux, de cette situation. Continuer la lecture »

Ibn Warraq, « Pourquoi je ne suis pas musulman »

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Ibn Warraq

Pourquoi je ne suis pas musulman
(1994)

Introduction

Les musulmans sont les premières victimes de l’islam.
Combien de fois n’ai-je pas observé au cours de mes voyages
en Orient, que le fanatisme est le fait d’une minorité
d’hommes dangereux qui, par la terreur, maintiennent les autres
dans la pratique d’une religion. Affranchir le musulman de
sa religion est le plus grand service qu’on puisse lui rendre.
E. Renan

Le lecteur fera la distinction entre théorie et pratique : la distinction entre ce que les musulmans devraient faire et ce qu’ils font en réalité ; ce qu’ils devraient croire et faire par opposition à ce qu’ils croient et font réellement. Nous pourrions distinguer trois islams, que je numéroterais 1, 2, et 3. L’islam 1 est ce que le Prophète enseigna, c’est-à-dire les préceptes qui sont contenus dans le Coran. L’islam 2 est la religion telle qu’elle est exposée, interprétée et développée par les théologiens à travers les traditions (hadiths). Elle comprend la charia et la loi coranique. L’islam 3 est ce que les musulmans réalisent, c’est-à-dire la civilisation islamique.

Si jamais une idée générale ressort de ce livre, c’est que la civilisation islamique, l’islam 3, est souvent parvenue au sommet de sa splendeur malgré l’islam 1 et l’islam 2, et non pas grâce à eux. La philosophie islamique, les sciences islamiques, la littérature islamique et l’art islamique n’auraient pas atteint leurs sommets s’ils avaient uniquement reposé sur l’islam 1 et 2. Prenez la poésie par exemple. Muhammad méprisait les poètes : « quant aux poètes : ils sont suivis par ceux qui s’égarent » (sourate 26.224), et dans un recueil de traditions appelé le Mishkat, Muhammad aurait dit « une panse remplie de matière purulente vaut mieux qu’un ventre plein de poésie ». Les poètes eussent-ils adhéré à l’islam 1 et 2, nous n’aurions jamais connu les textes d’Abu Nuwas qui chante les louanges du vin et les merveilleuses fesses d’éphèbes, ou n’importe quel autre poème bachique pour lesquels la littérature arabe est si justement renommée. Pour ce qui est de l’art islamique, le Dictionnaire de l’Islam nous apprend que Muhammad maudissait ceux qui peignaient ou dessinaient des êtres humains ou des animaux (Mishkat, 7.1.1). Par conséquent, cela est illicite. Ettinghausen signale dans son introduction à La Peinture arabe que les hadiths contiennent de nombreuses condamnations contre les « faiseurs d’images », dès lors qualifiés de « pires des hommes ». On leur reproche de concurrencer Dieu, qui est le seul créateur. La position dogmatique ne laisse aucune place à la peinture figurative. Heureusement, influencés par les traditions artistiques des civilisations voisines, des musulmans nouvellement convertis n’hésitèrent pas à défier l’orthodoxie et à produire des chefs-d’œuvre d’art figuratif tels que les miniatures perses ou mongoles. Continuer la lecture »

Bertrand Russell, « Pourquoi je ne suis pas chrétien »

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(Merci à Floréal)

Bertrand Russell

Pourquoi je ne suis pas chrétien
(1927)

Préface

J’ai une dette de reconnaissance à l’égard du professeur Paul Edwards, de l’université de New York. C’est lui en effet qui a pris l’initiative de réunir dans cet ouvrage les textes qui en font la matière, conçus et rédigés en des époques très différentes, et qui tous ont pour sujet la théologie. Je lui suis tout particulièrement reconnaissant de ce qu’il m’a donné l’occasion de réaffirmer mes convictions sur des problèmes essentiels.

Un bruit s’est répandu ces dernières années selon lequel je serais devenu moins hostile à l’orthodoxie religieuse que je ne le fus autrefois. Ce bruit est dénué de fondement. Je considère sans exception les grandes religions du monde – le bouddhisme, l’hindouisme, le christianisme, l’islamisme et le communisme – comme fausses et néfastes. Il est donc logique de considérer, puisque ces religions diffèrent, qu’il ne saurait y en avoir plus d’une, parmi elles, qui soit vraie. L’on peut admettre au surplus que la religion adoptée par un individu est celle de la société dans laquelle il vit.

Les scolastiques ont inventé de prétendus arguments logiques prouvant l’existence de Dieu, et ces arguments, ou d’autres du même genre, ont été acceptés par maints philosophes éminents. Mais la logique à laquelle se réfèrent ces arguments traditionnels relève de l’ancienne logique aristotélicienne qui est actuellement réfutée, pratiquement, par tous les logiciens à l’exception de ceux qui sont catholiques. Il est un de ces arguments qui n’est pas purement logique. Je veux parler de l’argument de la finalité. Cet argument, cependant, fut réfuté par Darwin ; et en tout cas il ne pouvait être pris en considération sur le plan logique qu’au prix de l’abandon de l’omnipotence divine. La logique mise à part, il existe à mes yeux quelque chose d’un peu étrange dans l’échelle des valeurs morales de ceux qui croient qu’une divinité toute-puissante, omnisciente et bienfaisante, après avoir préparé le terrain demeuré pendant des millions d’années à l’état de nébuleuses privées de toute vie, se considérerait parfaitement récompensée par l’apparition finale d’Hitler, de Staline et de la bombe H. Continuer la lecture »

Pièces et main-d’œuvre, « IA et technofascisme »

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Pièces et main-d’œuvre
Intelligence artificielle & technofascisme
Les accointances du « camp progressiste » avec l’extrême-droite

Mis en ligne par PMO sur leur blog le 12 octobre 2023

 

« L’intelligence artificielle » – en fait, le calcul machine – constitue pour le moment l’état le plus avancé de la Machinerie générale. Le plus intégré, le plus étendu, le plus puissant ; la Machine des machines. La critique théorique et politique n’a rien de plus à en dire que tout ce qui a été dit par des milliers d’auteurs depuis que le mathématicien Norbert Wiener, en 1948, a publié La Cybernétique, ou Contrôle et Communication dans l’Animal et la Machine (1). Un mot forgé en 1834 par Ampère, un autre mathématicien, pour désigner « la science du gouvernement des hommes ». En clair, tout calculer pour tout pouvoir. Un projet totalitaire.

En revanche, l’avènement concret, matériel, du « tout numérique », de cette Machine à tout pouvoir (mégaréseaux + mégadonnées + supercalculateurs + algorithmes), provoque soudain le trouble chez ses victimes actuelles ou à venir ; et des débats au sein de la caste politico-médiatique sur la meilleure façon de plier la population à cette machination générale (« encadrer », « réguler »). C’est ainsi que Le Monde qui n’a jamais cessé de vanter discrètement le moindre progrès de l’« IA », nous alerte à son sujet d’un schisme entre « techno-progressistes » et « technofascistes » ; nous appelant bien sûr à soutenir les premiers contre les seconds. Les protagonistes de ce débat secondaire s’accordent sur le principal : il n’est pas question – ni possible – de détruire cette mégamachine dont chacun convoite la puissance pour son propre camp.

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Jean-Claude Michéa, « Extension du domaine du capital »

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Jean-Claude Michéa

Extension du domaine du capital

(Trois scolies choisies)
Albin Michel, 2023

 

 

2. Tout ce qui bouge n’est pas rouge

S’il y a bien un trait qui distingue le système capitaliste développé (ou « moderne ») de toutes les sociétés de classes qui l’ont précédé dans l’histoire, c’est sans conteste le caractère révolutionnaire de la dynamique qui l’anime depuis l’origine. Marx et Engels le soulignaient dès 1848, dans le Manifeste du parti communiste, lorsqu’ils écrivaient que « la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes ».

Et en 1892 – dans sa préface à la nouvelle édition allemande de La Situation de la classe laborieuse en Angleterre – Engels prenait encore bien soin de rappeler que le mode de production capitaliste [a], du fait qu’il repose par définition sur l’accumulation continuelle et illimitée du capital – ou, si l’on préfère, sur la « croissance » –, « ne peut pas se stabiliser, il lui faut s’accroître et se développer, sinon [il] est condamné à périr ».

On mesure alors tout ce qu’a de mystificateur le dogme habituel de l’intelligentsia de gauche selon lequel la société capitaliste moderne serait conservatrice par essence et ne chercherait donc, à ce titre, qu’à « se maintenir sans changement » (il suffit, du reste, d’observer l’« évolution des mœurs » – ou celle de n’importe quelle agglomération urbaine – sur deux ou trois décennies, pour prendre immédiatement conscience de l’inanité absolue de cette thèse profondément antimarxiste [b]). Ce dogme ne peut que conduire les idéologues de la « gauche progressiste » – c’est-à-dire tous ceux qui croient encore, de nos jours, que « tout ce qui bouge est rouge » (c’était certainement là l’un des slogans les plus naïfs – ou les plus pervers – de Mai 68 !) – à tenir chaque nouvelle « avancée » du capitalisme contemporain (qu’il s’agisse de la voiture électrique, de la « maison connectée », des réseaux sociaux, du « métavers » de Mark Zuckerberg, de l’« Intelligence artificielle », du bitcoin ou encore de la GPA) pour un pas supplémentaire dans la bonne direction – autrement dit, la plupart du temps, celle que symbolisent la Silicon Valley et sa « contre-culture » californienne [c]. Continuer la lecture »

Matthieu Amiech, « Lettre ouverte aux… »

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Lettre ouverte aux organisatrices du rassemblement estival Les Résistantes,
au(x) Réseau(x) de ravitaillement des luttes
et aux comités locaux des Soulèvements de la Terre

par Matthieu Amiech
(collectif Écran total/éditions La Lenteur)

L’envie d’écrire ce texte m’est venue au retour du rassemblement des luttes écologistes et de défense des territoires, du 3 au 6 août dernier sur le plateau du Larzac, en lisière de l’autoroute A 75. Je suis rentré de ce rassemblement animé de sentiments contradictoires : à la fois surexcité et frustré, rempli de l’énergie donnée par toutes les rencontres qui ont lieu dans un tel moment, et en même temps gêné de ce qui y manque. Conscient qu’une telle initiative est précieuse et traduit le fait que la société où nous vivons n’est pas encore écrasée par l’État et le capitalisme, qu’elle présente des réserves admirables d’auto-organisation et de solidarités ; mais aussi frappé par l’homogénéité sociale des participants, par la présence diffuse d’une écologie – dépolitisée – du bien-être en contrepoint des discussions visant à raconter et faire grandir les luttes. Enfin, j’ai été frappé par la persistance de l’emprise numérique sur le milieu social et politique qui se trouvait réuni à cette occasion.

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Bernard Lahire, « Les structures fondamentales des sociétés humaines »

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Bernard Lahire

Les structures fondamentales
des sociétés humaines

Editions La Découverte, 2023

Introduction générale. L’oubli du réel
(extraits)

[…]

Contre-pente

Dégager des constantes ou des lois concernant les sociétés humaines lorsque le réalisme est perçu comme naïf, et la recherche de lois comme une pure illusion, ne va pas du tout de soi. Proposer un cadre général, synthétique et intégrateur commun, ou encore ce que Thomas Kuhn appelait un « paradigme », à des chercheurs en sciences sociales éparpillés en chapelles théoriques ou en petites entreprises personnelles n’a rien d’une chose facile.

Établir des liens ou viser la consilience (1) entre certains faits établis et interprétés par la biologie évolutive, l’éthologie, la paléoanthropologie, la préhistoire et les sciences sociales, et construire un cadre commun de pensée à l’ensemble de ces domaines de savoir leur permettant d’échanger de façon fructueuse, dans un monde scientifique qui craint plus que tout la naturalisation ou la biologisation du social, ne va pas davantage de soi. Montrer la présence trans-spécifique et trans-historique de certaines lois biologiques et sociales dans un univers scientifique qui a partie liée avec l’idée de changement, de variation et d’historicité, et au sein duquel les chercheurs inclinent à penser, comme ces jeunes hégéliens révolutionnaires dont parlaient Marx et Engels, qu’il suffit de (se) défaire (d’)une idée ou de ne plus y croire pour abolir un état de fait existant, n’a rien d’une évidence (2). Établir une différence classificatrice entre le « social » et le « culturel », en montrant que les animaux non humains sont aussi sociaux que les humains, mais qu’ils ne sont pas ou ne sont que très peu culturels – les humains étant, quant à eux, à la fois sociaux et culturels – n’est pas une habitude de pensée ordinaire dans un monde qui utilise indifféremment les termes de « social », de « culturel » et d’« historique ». Faire tomber la différence entre « nature » et « culture » ou entre « nature » et « social », en montrant que nous sommes sociaux et culturels par nature et que la culture n’est qu’une solution évolutive ayant permis des adaptations plus rapides et plus efficaces que celles permises par la sélection naturelle, est pour le moins déroutant pour des chercheurs qui ont en tête une nette différence entre « eux » (les « animaux » qui sont du côté de la nature) et « nous » (les êtres humains qui sommes du côté de la culture). Brosser l’histoire des sociétés humaines en tant qu’histoire globalement structurée par les contraintes propres à l’espèce, contraintes qui ne se saisissent qu’en comprenant ce que nous sommes au sein du règne animal – parmi les vertébrés, parmi les mammifères et parmi les primates – est une démarche peu commune dans des sciences qui sont habituées à défendre chèrement leur autonomie, et à n’expliquer le social que par le social, pour reprendre la célèbre formule durkheimienne. Continuer la lecture »

Günther Anders, « L’Homme sans monde »

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Günther Anders
L’Homme sans monde
(1984)

Traduit de l’allemand par Christian David
Fario, 2015

Introduction
I. L’Homme sans monde

Ce n’est pas à tort que je passe pour un auteur ayant consacré des décennies à peindre la fresque des rotations du globe terrestre désolé à travers l’espace – une occupation peu divertissante –, c’est-à-dire à mettre en garde contre l’autodestruction de l’humanité, contre « le monde sans hommes » (et peut-être même sans vie).

Cette « idée fixe » qui est la mienne (c’est ce que disait Bloch, désespérément condamné à l’espoir perpétuel) m’a certes accompagné pendant plus de la moitié de ma vita philosophica (si je peux dire du « sujet apocalyptique », qui s’est imposé un jour à moi, qu’il m’a « accompagné »). Mais cette « préoccupation » pour la fin possible, apparue sur-le-champ, le jour d’Hiroshima, le 6 août 1945, sans avoir pu bien sûr se transformer aussitôt en « textes », constitue véritablement un « tournant » (pour reprendre le terme de Heidegger), un renversement de ce qui était mon sujet principal à l’origine. Car, avant cette date-césure, presque toutes mes préoccupations – spéculatives, politiques, pédagogiques et littéraires, les différencier me semble assez absurde – étaient tournées vers « l’homme sans monde ». Qu’est-ce que je vise sous cette expression ?

Plusieurs choses.

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Hans Magnus Enzensberger, « Deux notes sur la fin du monde »

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Hans Magnus Enzensberger
Deux notes sur la fin du monde
(New Left Review n°110, juillet-août 1978)

Traduction Le Grand Continent, décembre 2022

I

L’apocalypse fait partie de notre bagage idéologique. C’est un aphrodisiaque, un cauchemar, une marchandise comme une autre. On peut en faire une métaphore de l’effondrement du capitalisme, qui, comme nous le savons tous, est imminent depuis plus d’un siècle. Nous nous y heurtons sous les formes et les aspects les plus divers : comme un signal d’alarme et une prévision scientifique, une fiction collective et un cri de ralliement sectaire, un produit de l’industrie des loisirs, une superstition, une mythologie vulgaire, une énigme, un coup, une plaisanterie, une projection. Elle est toujours présente, mais jamais « actuelle » : comme une deuxième réalité, une image que nous nous construisons, une production incessante de notre fantasme — une catastrophe dans l’esprit.

Elle est tout cela et plus encore, car c’est l’une des plus anciennes idées de l’espèce humaine. Des volumes épais auraient pu être écrits sur ses origines — et de tels volumes ont bien sûr été écrits. Nous savons également beaucoup de choses sur son histoire mouvementée, sur ses flux et reflux périodiques et sur la manière dont ces fluctuations sont liées au processus matériel de l’histoire. L’idée de l’apocalypse accompagne la pensée utopique depuis ses débuts, elle la poursuit comme une ombre, comme un revers qu’on ne peut laisser derrière soi : sans catastrophe, pas de millénaire ; sans apocalypse, pas de paradis. L’idée de la fin du monde est simplement une utopie négative. Continuer la lecture »

Günther Anders, « Dix thèses sur Tchernobyl »

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Günther Anders

Dix thèses sur Tchernobyl

Adresse amicale au 6e congrès international des médecins
pour l’empêchement d’une guerre nucléaire
1986

Chers contemporains du temps de la fin !
Car c’est bien ce que nous sommes : des contemporains du temps de la fin, et c’est notre devoir de ne pas devenir des contemporains de la fin des temps afin de pouvoir précisément continuer à nous occuper du temps de la fin. Cette série de thèses sur le danger atomique aujourd’hui est la troisième que je propose. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung avait encore accepté de publier la première, en 1957 ; il ne voudrait plus aujourd’hui se compromettre avec ce genre de choses. J’ai dicté la deuxième en 1959, après mon retour d’Hiroshima, aux étudiants de la Freie Universität de Berlin qui l’ont publiée et faite circuler [1]. J’avais conclu la première série de thèses par les mots : « Hiroshima est partout. » Plus tard, j’ai fait de ce mot d’ordre le titre d’un livre [2]. Aujourd’hui, on l’a détourné à mon insu, mais avec un parfait esprit d’à propos, pour en faire ce nouveau mot d’ordre : « Tchernobyl est partout. »
Ces deux premières séries de thèses étaient des mises en garde. Espérons qu’une même fonction de mise en garde incombera encore à cette troisième série de thèses. C’est assailli par le doute et le cœur serré que je dis cela car, entre-temps, le début de ce contre quoi les deux premières séries de thèses mettaient en garde a peut-être déjà commencé. Quoi qu’il en soit, nous devons continuer à mettre en garde. Continuer la lecture »

Jean-Noël Rieffel, « Éloge des oiseaux de passage »

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Jean-Noël Rieffel
Éloge des oiseaux de passage
(extrait des pages 157 à 164)

Equateurs, 2023

8. L’expérience François Terrasson

Le rythme d’érosion actuel des espèces animales et végétales (cent fois plus élevé par rapport au taux naturel d’extinction) est largement imputable aux activités humaines.

Selon François Terrasson, scientifique français à la personnalité atypique et à la pensée iconoclaste, élève de Théodore Monod au Muséum national d’histoire naturelle, « la nature, c’est ce qui existe en dehors de toute action de la part de l’homme ». Relire ses écrits permet de s’interroger sur notre rapport à la nature.

François Terrasson, avec le franc-parler qui le caractérisait, avait le sens de la punchline : « Vous aimez la nature, alors foutez-lui la paix ! » Le nourrissage des oiseaux à la mangeoire et sans discernement tout au long de l’année ou encore les déchets alimentaires jetés en pâture aux bébés lions de mer de Steller sont des pratiques totalement contre-productives pour ces espèces animales et de superbes illustrations du message de Terrasson : au diable la sensiblerie !

Il considérait que la vraie cause du besoin de destruction de la nature par l’homme était inscrite au plus profond de notre inconscient, dans notre peur de la nature sauvage. Une peur viscérale de cet univers hostile. La peur de ce qui grouille, de ce monde puant, visqueux et gluant. Comme cette peur d’un coronavirus hébergé par des chauves-souris, puis transmis par un pangolin ayant côtoyé de trop près des hommes dans des marchés chinois. Certaines de ces peurs irrationnelles (loups, chauves-souris, chouettes) étant transmises dès le plus jeune âge, notamment par certains contes de notre enfance. Selon François Terrasson, cette peur nous pousse à dominer et maîtriser tous les aspects effrayants de la nature. Par exemple, la peur de cette vie mycologique et bactérienne foisonnante et menaçante contre laquelle nous nous défendons à grands coups de pesticides ou de gels hydroalcooliques. Mais que se cache-t-il vraiment derrière notre besoin de dompter la nature ? Continuer la lecture »

Olivier Lefebvre, « Lettre aux ingénieurs qui doutent »

Olivier Lefebvre
Lettre aux ingénieurs qui doutent
L’Echappée
(extrait, p. 33-40)

La dimension politique du travail

La dissonance cognitive est en réalité produite par la conscience d’une dimension politique du travail : la politique mise en œuvre par son travail va à l’encontre de la politique qu’on souhaiterait mettre en œuvre. Le caractère politique du travail d’ingénieur apparaît comme une évidence si on le pense selon un enchaînement de deux propositions élémentaires.

La première proposition est que l’ingénieur développe de la technologie. C’est une tautologie, car son travail consiste historiquement à créer des moyens techniques,  c’est-à-dire non seulement des objets techniques, mais aussi tout le système technique dans lequel ils s’insèrent. Hartmut Rosa souligne que le rythme du changement technique ne cesse de s’accélérer, produisant une accélération sociale et une accélération des modes de vie qui engendre à son tour un besoin de technologies permettant de s’adapter à cette accélération du rythme social (1). Le rôle de l’ingénieur producteur de nouvelles technologies est au cœur de cette spirale d’accélération.

La seconde proposition est que la technologie est politique. Elle peut sembler moins évidente, car l’idée que la technologie serait neutre, c’est-à-dire ni bonne ni mauvaise en soi, est largement dominante dans nos sociétés. Selon cette conception, les objets technologiques seraient de simples outils, des instruments dont les effets sociaux dépendraient essentiellement de l’usage qui en est fait. Penser la technologie se réduirait alors à encadrer ses usages afin de se prémunir de ses effets indésirables.

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Marin Fouqué, « A la terre »

Marin Fouqué
A la terre
Un reportage littéraire
XXI bis
(extraits)

J’sais pas c’qu’il s’passe dans ma têteParfois, j’voudrais sauver la TerreParfois, j’voudrais la voir brûler
PNL, Jusqu’au dernier gramme

[…] Et quelles sont vos références?

Sourire figé, Valentin se lance. Un à un, comme des rats avant le naufrage, les mots s’échappent de sa bouche. Bien sûr qu’il connaît ses artistes de référence, quand on est en cinquième année, C’est le minimum. Mais quelque chose coince. Il fait diversion en parlant de sa peinture. Il décrit sa peinture. Il explique ce que l’on voit, c’est-à-dire l’arrière-train d’une INRA 95, c’est-à-dire un culard, c’est-à-dire une anomalie génétique, c’est-à-dire un animal créé par l’homme, c’est-à-dire un bovin aux muscles hypertrophiés d’hormones, c’est-à-dire une bête conçue pour l’abattoir, ça veut dire un tas de steaks sur pattes.

Uhmmokay, et qu’est-ce que ça questionne ?

Ça questionne ton ventre, connard. On ne peut pas répondre ça, on ne peut pas froisser l’homme à l’écharpe de soie, Valentin le sait. Alors il se met à parler de son tableau, de la composition, de la ligne, des couleurs, de la manière dont la lumière s’empare de la chair rose, et peu à peu, son regard s’éteint. De son côté, l’homme en soie semble s’apaiser.

[…]  C’est une aberration. On a tassé la terre, rasé la garrigue, tronçonné les chênes, bétonné les hectares, creusé des tunnels, tiré des rails, tracé des lignes, levé des poteaux, collé du bois, vitré les parois. L’ensemble est impeccable, propre, moderne. Moche, en somme. Aix-TGV, les bagnoles foncent.

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Daniel Blanchard, « La vie sur les crêtes »

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Daniel Blanchard
La vie sur les crêtes
Editions du Sandre

(Extraits choisis à propos de Socialisme ou Barbarie,
Debord, Castoriadis, Baudrillard, Bookchin  etc.)

[…] Ce n’est pas par hasard si, s’agissant de mon histoire individuelle, je préfère parler d’affranchissement plutôt que de liberté. Je ne saurais me proclamer, comme Bakounine, « un amant fanatique de la liberté ». Je dirais plutôt avec l’écrivain norvégien Jens Bjerneboe : « Y a-t-il quelque chose qui puisse me saisir d’angoisse comme la liberté ? » L’angoisse du vide… La liberté n’a de séduction que par ce qui la comble, les sentiments et les entreprises passionnés dont elle ouvre la possibilité. Mais n’en va-t-il pas de même pour les sociétés ? Car dans ces fissures, ces fractures qui ont ébranlé dans ces années-là les régimes d’oppression et d’exploitation écrasant la planète, allait ressurgir et se déployer à nouveau la créativité historique des peuples, ouvrant non pas sur une liberté anomique mais donnant vie concrètement à des rapports plus justes et plus féconds entre les humains et laissant entrevoir, pendant quelques années, la possibilité concrète d’une société affranchie de la domination et ouverte ainsi à une existence plus foisonnante, plus passionnante… C’est ce que nous avons vécu – ou voulu vivre, peut-être – dans les années soixante, très brièvement.

[…] C’est aussi au cours de ces soirées que j’ai fait de plus près connaissance avec Chaulieu-Castoriadis. Là, nous n’étions pas soumis à l’exigence de sérieux, de rigueur dans le raisonnement et l’expression qu’imposait la participation aux réunions du Groupe. Là, nous donnions libre cours à notre verve critique, à notre passion de démolition ironique de toutes les constructions de l’ordre établi. La conversation à bâtons rompus donnait l’occasion d’échanger boutades et plaisanteries avec ce Chaulieu qui nous intimidait si fort lors des réunions par la puissance et l’ampleur de ses exposés, de ses raisonnements. Enfin, nous pouvions rivaliser avec lui sur le mode des associations libres, des extrapolations acrobatiques, volontiers sur le mode caricatural, parfois ubuesque, la boutade fusant dans le rire, dans une connivence chaleureuse. Continuer la lecture »

François Terrasson, « La peur de la nature »

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François Terrasson
La peur de la nature
(extraits)

« Nous faisons périr le corps de la nature
en oubliant que c’est le nôtre
. »
Ibrahim al Koni

Expliquer les paysages. Voilà une vieille ambition sur laquelle ont peiné des générations de géographes. Et bien sûr, une seule cause ne peut être à l’œuvre. L’économie, l’organisation sociale, le climat, le sol, l’écologie sont des conditionnements réels.

Mais à voir vivre les hommes, à les entendre parler de leurs paysages, on se prend à soupçonner de plus profondes et de plus déterminantes raisons.

Les arbres, les fourrés, les friches sauvages sont le domaine des forces naturelles. Le paysan des sociétés traditionnelles prend position face à elles. Il parle de la forêt de façon amicale, comme protectrice et bienveillante, ou au contraire il y verra le repaire de loups et d’ours féroces, l’obstacle à l’extension de ses champs.

Les haies autour des parcelles, caractéristiques du bocage, seront des clôtures utiles, des coupe-vent, des pourvoyeuses de bois de chauffage et de piquets, voire de fruits sauvages.

Ou bien des pieuvres conquérantes lançant leurs ronces à l’assaut de la civilisation qui a le devoir de s’en défendre. La vision tentaculaire et inquiétante du foisonnement végétal s’oppose comme plus moderne face à l’acceptation du paysage ancien. Elle arrive portée par un courant culturel urbain. Des idées, un style, une façon de faire et d’être dont l’origine se révèle urbaine. 

Et nous tenons là un bout du secret qui commande la forme du paysage.

Les sociétés rurales qui gardent des arbres se distinguent de celles qui les massacrent parce que leur culture est différente.

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Pièces et main-d’œuvre, « Naissance, nature et liberté »

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Pièces et main-d’œuvre
Naissance, nature et liberté

Mis en ligne par PMO sur leur site le 30 juin 2023

Avis aux intéressés : les 5e « rencontres internationales contre les technosciences » auront lieu à Alessandria, en Italie, les 28, 29 et 30 juillet 2023. (Voir ici le programme et les détails pratiques). Ces rencontres sont organisées par Resistenze al Nanomondo, avec qui nous avons participé aux Enfants de la machine, le n° 65 de la revue Ecologie & Politique, publié en novembre 2022 et consacré à l’eugénisme, aux biotechnologies et à la reproduction artificielle de l’humain.

Si vous l’avez manqué, il est épuisé – mais vous pourrez en lire l’édition italienne à l’automne, si vous lisez l’italien ? Non ? Alors il ne vous reste qu’à lire « Naissance, nature et liberté », notre contribution à ce volume collectif (1) ; ou encore Les lettres simiesques du Professeur Bonobo, dont nous avons déjà posté quatre spécimens ; et qui dissèquent les accusations d’ « écofascisme » portées par l’Illustre Professeur Flappi et ses pareils contre notre livre et ses auteurs.

« Ecofascistes » (var. « biocentrés »), c’est l’infâmie en vogue à l’extrême-gauche de la Machine pour disqualifier les défenseurs d’une humanité libre dans un monde vivant. Quitte, par ailleurs, à radoter ad nauseam les mots d’ordre confusionnistes de la cybernétique et de la deep ecology fusionnées : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». Nous les cyborgs, les transhumanistes, technologistes et machinistes. Nous et nos machines. Nous, machines. Nous la Machine Nature. Car la nature est une machine et les machines sont naturelles. En même temps, oui. Aussi n’est-il pas question d’être « binaire » ou « dualiste », de choisir ou de distinguer entre l’une et l’autre – ce serait « fasciste ».

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François Jarrige, postface au « Modernisme réactionnaire »

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François Jarrige

Sur le culte de la technologie

Postface à l’édition française
du Modernisme réactionnaire de Jeffrey Herf paru aux Editions de L’Echappée

Depuis les débuts de l’âge industriel, le déferlement incessant et le gigantisme croissant des technologies ont conduit à de nombreux débats et querelles sur leurs risques, leurs potentialités et leurs effets. Si l’hostilité et la fascination à l’égard des nouvelles technologies n’ont évidemment rien de neuf, elles s’exprimèrent avec une intensité particulière dans la première moitié du XXe siècle. Au cours de cet « âge des extrêmes » qui vit les ravages des deux guerres mondiales ainsi que l’accélération de l’industrialisation et l’essor de la consommation de masse, la question des techniques fut prise dans un ensemble de discours opposés et conflictuels. Dans le champ intellectuel, elle suscita d’innombrables querelles et controverses qui se déclinèrent en de subtiles nuances selon les pays. Parallèlement au développement du capitalisme et de la colonisation et aux grandes crises sociales et culturelles qui secouèrent l’époque, les nations industrialisées expérimentèrent en effet un déferlement inédit de nouvelles technologies – pensons à l’électricité, à l’aviation, à la chimie. Partout dans le monde, la question des techniques surgit alors comme un enjeu décisif, opposant des critiques pessimistes et inquiets aux entrepreneurs modernes et enthousiastes, tandis que les discours laudateurs sur la technique s’incorporaient aux nationalismes triomphants.

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