Baudoin de Bodinat, « La vie sur terre »

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Baudoin de Bodinat

La vie sur terre

Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

tome II, chapitre 2

Et voici ce que j’en ai pensé : maintenant que l’économie est venue à bout de s’emparer entièrement de la Terre, qu’elle y a tout reconstruit à nouveaux frais d’après ses conceptions et ramassé le genre humain à l’intérieur d’elle-même et de ses ondes radioélectriques ; que sa raison positive règne seule exclusivement sur une planète sillonnée d’autoroutes et de conduites de gaz, garnie partout d’agences bancaires, d’éclairage public, d’aérodromes, etc., qu’elle y a relogé l’homo sapiens dans ses bâtiments standard avec le poste de TV, le chauffage central et la cuisine intégrée ; et maintenant que même les Chinois ont des escalators, des digicodes, des cartes de crédit, des gratte-ciel et des maladies pulmonaires ; que même les Papous ont des boissons gazeuses, des parkings, des T-shirts et des radio-cassettes ; que les Esquimaux ont des scooters, des statistiques de suicide et du diabète de type 2 ; que suivant la prédiction de Senancour est arrivé le temps où le Patagon connaîtra les arts italiens, « où les rives de l’Irtis porteront les palais du Tibre et de la Seine, et les pâturages du Mechassipi deviendront arides comme les sables de Barca, etc. » (Hâtez-vous, ajoutait-il, les temps se préparent rapidement où cette nature robuste n’existera plus, où tout sol sera façonné, où tout homme sera énervé par l’industrie humaine… où l’on sera blasé sur tout, indifférent à tout, et dévoré d’une agitation qui n’aura plus même d’illusions pour objet) ; et que nous voici rendus à ce moment inévitable où rien n’existe plus qu’en raison de ses procédés, de ses artifices, de ses chimies et de ses machines, de ses perfectionnements ; qu’elle a refait les paysages plus lisibles à ses satellites, et les villes en circuits imprimés vues ainsi, plus intelligibles à la téléprospection, et repeint les tableaux des musées pour qu’ils donnent plus de satisfaction, et rajeuni les vieux monuments du génie humain en produits culturels autolumineux ; et qu’il lui faut s’inventer des arrière-mondes numériques en couleur pour trouver à y assouvir son besoin continuel d’agitation ; nous pouvons comprendre, maintenant, mais un peu tard, qu’elle ne devait auparavant ses airs d’amabilité, de sollicitude pour nous, et son apparence de bon sens, qu’à ce qu’il y subsistait de passé vivant et actif, dont elle alimentait sa croissance ; de passé humain laissé en terrain vague pour ainsi dire, à ses propres habitudes et initiatives, durant qu’elle s’activait à construire les infrastructures de sa société totale.

Et maintenant qu’elle s’est refermée sur nous, qu’elle a tout dévoré et que la voici réduite à elle-même et à ses seules lumières rationnelles, que rien n’existe que sur la foi de ses calculs d’intérêt, et même ces lambeaux de nature sauvage entourés de grillage, on peut apprécier sans quiproquo son intelligence de la vie terrestre et le genre d’estime qu’elle avait, l’idée qu’elle se faisait de nous, en réalité, depuis le début, et durant tout ce temps qu’elle nous harcelait de ses assiduités et de ses assurances.

Et donc maintenant que nous voici arrivés dans ce monde futur qui était la destination de tous ses travaux, qu’elle est devenue exactement ce qu’elle devait être, qu’elle a tenu avec le soin le plus scrupuleux toutes ses promesses de libération des forces productives et de mise en œuvre de ses connaissances rationnelles ; et que nous voici habitant ses villes géantes, ces océans de bâtisses où elle fait notre élevage, sans qu’on puisse en sortir ; et privés tout à coup de ces illusions qui nous en déguisaient l’aboutissement, puisque nous y sommes, à défaut désormais de ces plus tard, de ces bientôt vous verrez de l’avenir heureux du progrès ; j’ai constaté, maintenant que le plus bel ordre terrestre a été converti par son industrieux délire en ce tas d’ordures répandues au hasard comme on s’y trouve en sortant de chez soi, que la plupart de ceux ayant connu l’époque d’enthousiasme et de croyance aux projets d’amélioration, l’optimisme d’une vie bientôt plus riche et diverse en même temps que régulière, tranquille et dépourvue de danger, plus active mais facile et moderne en appuyant sur des boutons, etc., conviennent, au vu du résultat, qu’en effet ce n’est pas comme on nous l’avait dit sur le programme ; qu’en effet c’est décevant et même si l’on y réfléchit assez déprimant, à envisager ses années de reste là-dedans, dont on distingue nettement le fond aux actualités internationales ; d’une vicissitude si déconcertante à se reporter aux jours peu lointains d’avant les neurovirus dans la restauration rapide ; au monde d’avant ces enfants obèses et sournois complotant par e-mail (dont on se souvient malgré soi), du temps de l’ancien régime climatique à quoi nos cultures étaient habituées ; d’avant les résidences sécurisées pour s’abriter du tempérament irréfléchi de la jeunesse et de la prédilection qu’elle montre pour l’exploit féroce, où l’on s’inspecte en circuit fermé sur son écran de contrôle, etc. ; qu’en effet on ne voit pas du tout comment se tirer de là. Et aussi qu’il suffit à ce moment, quelque négligemment qu’on le fasse, de hasarder, après tout, au vu de ce que la vie sans lui est devenue, un peu de regret du monde natal, une allusion à ce qui a disparu, avec de l’indulgence à son égard, pour qu’ils sortent à l’instant de ce découragement, de cet accès de défaitisme, de cette courte honte et qu’ils s’indisposent ou se scandalisent : Quoi, voudrait-on que l’on rétrogradât vers ces ténèbres dont la Terre était alors si généralement obscurcie ?

C’est chaque fois assez dans le goût d’une fiction à douze milliards d’habitants entassés dans un délabrement urbain avec des tablettes de « plancton » aux repas et trois minutes d’eau recyclée pour la douche bimensuelle, où un réflexe implanté sous hypnose ferait se rétracter les habitants au seul articulé de Malthus, et même s’indigner contre lui : qu’il suffise de prononcer Autrefois pour actionner qu’à trop idéaliser le passé par comparaison on oublie un peu vite la tyrannie sociale et ses populations abruties de superstitions, aux mœurs grossières sur les femmes, et que cet idyllique était d’ailleurs crasseux, malodorant, infesté de maladies dont on mourait les dents cariées faute de connaissances ; que c’est négliger le manque de distractions et d’installations sanitaires, de confort thermique, l’incélérité des transports et puis ses habillements hypocrites ou ridicules ; que surtout c’est ne pas songer à tout cet embarras de conventions sociales, de protocoles, de convenances astreignantes et fallacieuses, de bienséances rigides, de règles et d’étiquettes très sourcilleuses du haut en bas de la société, au lieu que dans la vie progressive on dispose pour les commodités de l’existence d’inventions mécaniques tout à fait perfectionnées, à quoi nous devons la jouissance d’une psychologie inédite, sans comparaison plus libérale, plus authentique et subjective, qui autorise, et même qui recommande de se montrer au naturel, d’être spontané et sincère, qui permet de se sentir partout soi-même en tenue décontractée ; que toutes ces nouveautés de pédagogie démocratique, de gymnastique et de communications à distance ont délivré les hommes de la fixité sociale et de ses traditions étouffantes, de ses préjugés complètement incroyables aujourd’hui, de sa morale antihygiénique, qui les brimaient et qui les engonçaient dans les frustrations d’une névrose étroite et fatidique, etc. Et voyez plutôt, continuent-ils, tout ce choix de sociostyles dans les rues avec l’équipement de la mobilité individuelle en autopromotion, ces plages égalitaires de l’émancipation sexuelle au soleil, ces voyages aériens nous ouvrant au dialogue et toute cette abondance de l’Âge de la consommation et de ses images nous montrant plus intelligents et rapides, mieux informés et curieux de tout, plus tolérants, avec des horizons élargis, « plus anxieux peut-être mais plus heureux aussi, à mélanger l’angoisse et la vitalité, plus intenses à vivre dans l’inquiétude et le bonheur où rien n’est acquis d’avance », etc., et que finalement tous ces désagréments de toxicologie et de désordres atmosphériques, ces troubles nerveux allégués en dénigrement de la société mondiale sont en insignifiants débours aux lumières qu’elle dispense, de cette opportunité pour chacun de s’y réaliser entièrement conscient de sa propre valeur irremplaçable.

Et à cet instant de triomphe sur sa lâcheté et son abattement de tout à l’heure on voit sur le visage de l’individu à la peau en effet bien lustrée par les crèmes de soin et les compléments nutritionnels, s’esquisser l’ombre d’un sourire, l’air de dire en super-forme : « D’ailleurs, regardez-moi, ai-je le genre d’une pauvre créature aliénée ? » ; qu’il argumente en résumé : « Si être libre c’est de vivre à sa guise, et si cette société me plaît après tout comme elle est, où est le problème ? »

À quoi je ne réponds rien ; non seulement que je ne suis pas resté à écouter ça jusqu’au bout ; non seulement que la prochaine fois il ne me remettra pas le croisant dans la rue, trop occupé en marchant à confier à son portatif les mille projets urgents et combinaisons très habiles que lui débite un nouvel antidépresseur sans aucune contre-indication, qu’on peut prendre toute la vie où est le problème ? Ou serait-ce au supermarché, pâle et cauteleux, l’œil fuyant à pousser vers les caisses son chariot de plats préparés sans m’avoir vu, impatient de reprendre son pseudonyme des rencontres sur écran parmi des milliers de forums où l’on peut se montrer soi-même enfin sans inhibitions, dans un vrai dialogue humain à travers le monde, ou de rejoindre son poste de combat de la guerre intergalactique en réseau, où là on peut vraiment « sortir son potentiel » ; ou dans un transport public de l’Âge des foules en proie sous son masque à une attaque de panique nosophobique avec des gants à cause de cette nouvelle bactérie agressive montrée aux informations : on s’écorche la main dans le métro et vite il faut procéder sur place à l’ablation, ou de ce virus porcin reformulé dans le cadre de la guerre économique et qui aurait enjambé la barrière des espèces, ou de ce Kuru atypique, qu’on obtient peut-être dans les sandwiches : tout à coup la victime se débat sur le sol comme un gros insecte maladroit et en ouvrant le crâne à l’autopsie on découvre une sorte de gélatine périmée ; ou bien les apercevrai-je en couple au loin dans une rue en loques et dangereuse d’après l’effondrement systémique, amaigris, les yeux baissés, soucieux, poussant tristement leur petit hermaphrodite ; non seulement que ce serait vouloir évoquer à ces gens des choses disparues, et que nul ne voit plus, des justifications qui furent vivantes et qui n’existent plus, dont ils n’ont aucune idée et que rien ne ressuscitera, comme naïvement avec des photos jaunies, dans un patois qu’ils entendraient à grand-peine ; non seulement que c’est le propre du vaincu de paraître insignifiant, excentrique, dérisoire du fait même de son impuissance, et que je n’y tiens pas devant eux ; mais aussi que je ne vois pas non plus où est le problème, les concernant.

Et à ce sujet il me revient d’avoir lu que nous n’irions sans doute jamais sur Mars, en fin de compte : trop cher et compliqué ; d’ailleurs inutile avec les sondes automatiques et leurs mini-robots équipés de caméras à notre place ; et d’autant que se présente à nous l’aventure, plus accessible et démocratique, d’explorer comme une planète inconnue le cyberespace contenu à l’intérieur des ordinateurs en interconnexion, générant des hallucinations « suffisamment réalistes pour tromper nos sens », dans quoi, « si nous avons le courage de surmonter notre peur du nouveau », l’esprit peut s’immerger pour des « voyages » dans un univers « presque aussi réaliste que le monde réel », qui nous laisseront des souvenirs « comme un moment de vie réellement vécu ». J’ai lu ensuite cette nouvelle en provenance d’une tyrannie misérable et surpeuplée : des dizaines de morts par un attentat au vélo piégé ; il y arrive aussi que des hommes se fassent exploser dans un autobus bondé, sans qu’on sache pourquoi.

Baudoin de Bodinat. La vie sur terre. Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes,
tome second,
éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 1999.

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