PMO, «Peste islamiste, anthrax transhumaniste»

Pièces et main d’œuvre

Peste islamiste, anthrax transhumaniste

Le temps des inhumains

Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour.

Albert Camus, L’Homme révolté

Cela fait quarante ans que les bourgeois intellectuels – universitaires, militants et médiatiques – macèrent dans l’anti-humanisme. Cette haine, dans un monde voué à la machine, est devenue l’idéologie dominante. Contre les transhumanistes avides d’en finir avec l’erreur humaine, et les djihadistes assoiffés d’inhumanité, nous, animaux politiques, défendons le genre humain. C’est bien plus beau lorsque c’est inutile.

Cela fait quarante ans que les beaux esprits s’en vont radotant que « Camus est un philosophe pour classe de terminale. » Si seulement c’était vrai. Ils auraient au moins enseigné l’école du courage et de la droiture à leurs élèves.

Le 12 novembre 2015, nous avons reçu ce message du journal Libération :

Madame, Monsieur,
Samedi 28 novembre, Libération organise à Grenoble une journée de débats consacrée à la santé connectée. Ce Forum sera à la fois la vitrine des innovations de santé mais aussi le lieu du débat et de la réflexion sur les conséquences politiques, économiques et sociales d’une telle transformation.

Nous aimerions inviter un représentant de Pièces et Main d’Oeuvre à prendre part au débat « Le progrès, un débat de société? ». Cette rencontre aura lieu samedi 28 novembre de 18h30 à 20h, à la Faculté de médecine de l’Université Joseph Fourier.

Dans l’attente de votre retour, je vous prie de croire en mes sentiments les plus distingués.

Lauren Houssin Forums Libération

Le 13 novembre 2015, avec la France entière nous avons reçu ce message de l’Etat islamique :

Un groupe ayant divorcé la vie d’ici-bas s’est avancé vers leur ennemi, cherchant la mort dans le sentier d’Allah, secourant sa religion, son prophète et ses alliés, et voulant humilier ses ennemis. (…) Huit frères portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut ont pris pour cible des endroits choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale française (…) où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité.

Qu’est-ce qui nous fait agir, nous, les humains ? On peut lister toutes sortes de facteurs, matériels, psychologiques, affectifs, politiques, culturels. Mais en fin de compte, ce qui nous fait choisir une direction plutôt qu’une autre, ce sont les idées. C’est-à-dire des formes – eidos, en grec. « L’image d’une chose », dit Descartes. L’idée qu’on se fait de ce qui est juste, bon, désirable, par exemple. Nous ne cessons de répéter, quand on nous demande « quoi faire », à nous, Pièces et main d’œuvre, que les idées ont des conséquences. Nous menons une lutte d’idées ; nous devons par conséquent être capables de forger et d’énoncer les idées qui nous font choisir une direction – qui devraient nous faire agir.

 

Notre idée, c’est que l’homme, comme espèce et comme individu, mérite d’être défendu, au même titre que le vivant sur cette planète (on n’ajoute pas « parce que la vie est belle », ça déclencherait le détecteur de conneries).

Face à nous, des gens qui haïssent l’homme et la vie agissent en fonction de cette idée : il faut en finir avec l’humain. La même idée de supprimer l’imperfection humaine guide les massacreurs à la kalachnikov, mobilise les promoteurs du cyborg et nous oppose à eux. Chacun à un bout du spectre anti-humaniste, djihadistes et transhumanistes traduisent en actes une lâche idéologie de désertion de notre commune condition. Ils s’intoxiquent de toute-puissance virtuelle – dans l’au-delà des «martyrs», ou par l’incorporation de la force machinique – quand ils ne savent pas même être des hommes sur terre.

Les premiers haïssent la vie et révèrent la mort, source de félicité. Les seconds refusent la mort, et croient la vaincre en abolissant la vie. Les premiers sont des obscurantistes religieux utilisant le dernier cri de la technologie. Les seconds des technologues futuristes manipulant des mythes archaïques et religieux. Ils partagent une vision millénariste de l’avenir. L’Apocalypse adviendra pour les uns, le Surhomme-machine pour les autres.

Les fanatiques du djihad imposent leurs idées arriérées à l’aide de technologies ultra-performantes. Chacun reconnaît à Daesh sa maîtrise des outils multimédias (vidéo, imagerie de jeux vidéo tels GTA ou Call of Duty) et des réseaux sociaux familiers aux «digital natives». En juin 2015, le ministère de la Défense français estimait à 2,8 millions le nombre de followers francophones de l’organisation terroriste, qui crache 40 000 tweets en français par jour (1). Quand on vous dit que le téléphone portable est un gadget de destruction massive.

Aux dernières nouvelles, on redoute l’usage d’armes chimiques et bactériologiques par les djihadistes en Europe. Et pourquoi pas, puisque chacun peut, grâce aux progrès technologiques, fabriquer ses bactéries et virus de synthèse dans son garage, avec des modèles en open access sur le web ? Ayant exterminé un maximum de mécréants et succombé au combat, ils comptent jouir de leurs prérogatives de « martyrs » au paradis.

Le paradis des transhumanistes, c’est l’immortalité et la surpuissance sur terre. Pour y parvenir, ils comptent eux aussi sur la technologie, qui est à la fois leur coran et leur arme de destruction massive : nanotechnologies, biotechnologies, informatique, neurotechnologies. Hyperconnexion, modèles prédictifs, big data, « planète intelligente », implants corporels électroniques.

Êtres vivants, nous sommes mortels et sexués. Deux caractères insupportables aux ennemis du corps, le substrat biologique de nos vies de mammifères. Les uns n’ont de cesse de le voiler, de le bâillonner (« ceux qui chantent et qui aiment la musique seront transformés en singes et en porcs », enseigne l’imam de la mosquée Sunna de Brest aux enfants – 183 000 fans sur Facebook), de dénoncer en lui le lieu de la perversité à éradiquer, s’acharnant sur celui de la femme ou de leurs ennemis avec une cruauté sans limite. Les autres n’en parlent qu’en termes d’imperfection, de faiblesse, de défaillance, et s’activent à lui substituer des artefacts plus fiables et performants : parfaits. « Nos corps seront entourés d’une multitude de capteurs dissimulés dans les objets du quotidien, qui traqueront l’irrégularité d’une palpitation, l’anormalité d’un mouvement. Ces corps seront auscultés et diagnostiqués à distance, on anticipera leurs défaillances grâce à l’analyse des millions de données collectées sur smartphones et objets connectés. » C’est ainsi que Libération vend son forum « Mon corps connecté » du 28 novembre à Grenoble.

Contre ce corps trop humain, des deux côtés, ils se rêvent en surhommes modifiés par la technologie. Les survivants des tueries djihadistes décrivent des assassins déshumanisés, au calme et au sourire robotiques. Leur comportement semble dû au Captagon, une pilule de fénéthylline destinée à leur donner un sentiment de toute-puissance, une résistance à la fatigue et une vigilance accrue (2). Cette même amélioration des performances recherchée pas les transhumanistes militant pour la dérégulation de l’usage des drogues psycho-actives au nom de la « liberté cognitive ». Parmi eux, Anders Sandberg revendique la prise de modafinil (une autre molécule destinée aux narcoleptiques) pour augmenter ses capacités cognitives. Mais, diront les niaiseux 2.0, la technologie est neutre et tout dépend de ses usages. Il doit y avoir moyen de devenir supérieur sans faire des autres des inférieurs. En théorie, au moins.

Égorgeurs et massacreurs de l’Etat islamique ne se reconnaissent en aucune figure humaine autre que celle, fantasmée, du pur croyant. Les impurs étant voués au néant.
Apôtres du cyborg et de l’« homme augmenté » aspirent à une séparation des espèces, sur-hommes-machines versus sous-hommes-chimpanzés. Les inférieurs étant voués à disparaître.

Exterminer froidement des inconnus ou prétendre faire espèce à part, c’est toujours nier l’appartenance à un même genre humain. Dans les deux cas, c’est par la toute-puissance, terroriste ou techno-totalitaire, que djihadistes et transhumanistes prétendent soumettre les humains. Ils ne nous laissent aucun choix – sinon, bien sûr, la soumission ou l’extinction.

La machinisation du monde et l’évincement de l’homme ne sont pas des lubies de luddites. Elles se constatent chaque jour, quand la connexion avec « le monde » remplace l’attention à son voisin ; quand les SMS et les « émoticônes » remplacent le langage, la conversation et ses codes ; quand Internet, GPS et portable supplantent la mémoire, l’autonomie intellectuelle et pratique ; quand les machines virent de leur travail une part croissante d’humains. Ce n’est pas rien, d’ignorer son prochain, de ne pas savoir s’exprimer, d’être étranger au monde sans ses interfaces électroniques, de confier à des robots des tâches qui nous inscrivaient dans un lien social réel. Détruire les fondements de notre humanité, de notre condition d’animaux politiques, c’est faire place aux pulsions, au nihilisme, à la haine de soi et au ressentiment.

***

Également ennemis du hasard qui fait la vie – celle des êtres vivants créés par l’évolution, mais aussi la vie vivante car imprévisible des humains – les uns lui substituent les desseins indiscutables de Dieu, les autres la programmation automatisée, la standardisation technologique. Si leur haine de l’humain a trouvé deux débouchés, deux niches politiques, elle s’appuie sur une commune idéologie : l’anti-humanisme, ce nihilisme de la fin du XXe siècle. Or cette idéologie envahit les milieux intellectuels, universitaires, médiatiques et militants depuis que la French Theory en a hissé l’étendard.

Quelle est leur idée ? « Il n’y a pas à s’émouvoir particulièrement de la fin de l’homme », assène Foucault. Et d’ailleurs, « il y a des Devenirs non humains de l’homme » (3), selon Deleuze et Guattari, qui prônent l’abandon de « l’illusion du moi » pour un « corps sans organes » fait d’agencements et de machines. Il faut « déloger tous les concepts métaphysiques », ajoute Derrida. C’est-à-dire ceux « d’âme, de vie, de valeur, de choix et de mémoire », qui distinguent l’homme de la machine (4).

Les postmodernes ont liquidé le personnage littéraire, l’auteur, le sens, la langue, l’Histoire, le sujet et l’individu. Rien de tout cela n’existe. Conformément à l’idéologie cybernétique qu’ils ont adoptée avec enthousiasme, toute réalité se réduit à la pure information, au code et aux structures. À des dispositifs machinaux. Leur bombe à neutrons conceptuelle a éradiqué l’humain et ouvert la voie à un homme-machine coupé du monde réel (qui n’existe pas), de l’Histoire et de ses congénères. Leurs épigones, dont les essais, tribunes et autres interventions saturent à bas bruit la pensée contemporaine, poursuivent l’entreprise de démolition – de déconstruction. Après Peter Sloterdijk présentant l’humanisme comme une forme de narcissisme (5), Raphaël Liogier, l’auteur du Mythe de l’islamisation, renchérit, dans un séminaire sur le transhumanisme : « c’est un peu narcissique de penser que le meilleur, l’absolu, l’idéal, c’est l’homme tel qu’il existe aujourd’hui (…). Qui le dit ? à part cet homme-là, justement, qui a tellement peur de changer et qui, pour ça, a besoin de se rétracter ? On pourrait dire que c’est une forme d’équivalent du nationalisme, on se rétracte sur son identité, mais là, c’est son identité corporelle. » (6)

Ce ne serait pas un peu raciste, de revendiquer son humanité à seulement deux pattes, deux bras, vision strictement diurne et peur de la mort ? Vous ne seriez pas cyborgophobes, à refuser que des ingénieurs greffent une mémoire sur silicium à des gens-tes, si ça leur plaît ?

Ne plus se sentir partie prise de l’Histoire, ni de la nature ni du monde, ce n’est plus être humain. En détruisant le sujet universel, pour lui substituer le seul particulier, le micro, divisible à l’infini, le courant postmoderne conforte et légitime le mouvement d’artificialisation qui nous coupe du monde réel, des autres et de nous-mêmes. L’expérience sensible du monde est remplacée par sa mise en chiffres. Tout s’abstrait, tout s’éloigne. Et si rien n’est vrai, alors tout est permis.

Ayant répandu et professé avec une mauvaise joie la haine de soi, un soi plus haïssable encore s’il est occidental, ces prêcheurs du rien ont désarmé les individus des temps postmodernes. Ils les ont amputés des idées qui les aideraient à combattre l’idéologie inhumaine, de Daesh ou de la Silicon Valley. Au nom de quoi défendre encore le genre humain ? Et d’ailleurs, pourquoi discuter ? « Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihiliste logique doute que son interlocuteur existe, et n’est pas bien sûr d’exister lui-même. À son point de vue, il est possible qu’il ne soit lui-même qu’une « conception de son esprit ». » (7) Quel dead white European male, ce Victor Hugo. Encore un humanocentré.

Afin de nous aider à n’être plus qu’une « conception de [notre] esprit », Foucault a édicté ses fatwas, notamment la « destruction du sujet comme pseudo-souverain (c’est-à-dire par l’attaque culturelle) : suppression des tabous, des limitations et des partages sexuels; pratique de l’existence communautaire ; désinhibition à l’égard de la drogue ; rupture de tous les interdits et de toutes les fermetures par quoi se reconstitue et se reconduit l’individualité normative ». (8)

Un tel programme doit parvenir à détruire l’individualité de tout humain, effaçant entre autres les repères liés aux limites et à l’apprentissage de la finitude. Si le pseudo-calife Al-Baghdadi n’a pas lu Foucault, quelqu’un devrait lui en parler. Peut-être connaît-il les élucubrations du philosophe hexagon sur la révolution islamique iranienne et son chef, l’ayatollah Khomeyni ?

 

Voyons comment le dénigreur de « l’humanisme [qui] implique de toute façon « mollesse » » appréciait cette arrivée au pouvoir des mollahs : « C’est l’insurrection d’hommes aux mains nues qui veulent soulever le poids formidable qui pèse sur chacun de nous, mais, plus particulièrement sur eux, ces laboureurs du pétrole, ces paysans aux frontières des empires : le poids de l’ordre du monde entier. C’est peut-être la première grande insurrection contre les systèmes planétaires, la forme la plus moderne de la révolte et la plus folle. » Mais aussi, parlant d’un imam qui fomentait la création d’un Etat islamique : « Il n’y aura pas de parti de Khomeyni, il n’y aura pas de gouvernement Khomeini » (9).

Même un avocat aussi dévoué qu’Olivier Roy doit le reconnaître : « Ce que Foucault ne voit pas, c’est l’islamisme, c’est-à-dire la relecture du religieux en termes d’idéologie politique, laquelle réinsère la révolution iranienne dans une tradition révolutionnaire plus large et cette fois bien millénariste. » (10)

Ce n’est pas de la naïveté, mais de l’idéologie : en relativiste ennemi de l’universalisme, Foucault prétend que les Iraniens n’ont pas « le même régime de vérité que nous ». Les démocrates, les anarchistes, les féministes, les laïcs iraniens ont payé de leur sang ce «droit à la différence» généreusement reconnu par les contempteurs de « l’universel abstrait ». Ils goûtent aussi sûrement la postérité de ces fulgurances, colportées par les relativistes d’aujourd’hui : « Dans la mesure où la révolution iranienne a exprimé un profond rejet du marché mondial, elle pourrait être considérée comme la première révolution postmoderne. » (11) La mollahcratie iranienne ennemie du marché mondial, prévenez vite Attac !

Voilà qui résonne en écho à ces multitudes d’explications en forme d’excuses pour les massacreurs de Daesh, supposés se révolter contre leur sort de dominés. Qu’importe si les biographies des tueurs de Paris (et de tant d’autres) démentent cette fiction puisque pour nos postmodernes la réalité n’existe pas – il n’y a que des points de vue. Les leurs, de préférence.

Quant à nous, Pièces et main d’œuvre, nous restons aux côtés des démocrates arabes, des laïcs arabes, des athées et des humanistes arabes abominablement trahis par leurs homologues français ; et que leur héroïque défense des valeurs universelles de liberté et de justice désigne à la terreur. Nous méprisons cette prétendue gauche hexagone, essentialiste et raciste, qui instrumentalise depuis des lustres « les minorités » pour ses propres fins politicardes et renvoie les réfractaires issus de l’immigration à leurs prétendues « identité » et « communauté » musulmanes.

Cependant le nihilisme a une histoire. Sans remonter à ses premières manifestations en Russie, le nihilisme du début du XXIe siècle se répand dans un monde-machine, devenu hostile à l’humain. Demandez aux scientifiques, aux ingénieurs et aux technocrates ce qu’ils ont fait des paysans, des ouvriers, des employés, et maintenant des professions intellectuelles, tous remplacés par des robots, des automates, des logiciels moins coûteux et plus efficaces. « L’homme est plus petit que lui-même », écrit Günter Anders. Avec le nucléaire, la cybernétique, puis la robotique et les technologies convergentes, la recherche & développement a fait de l’homme une créature inférieure à sa propre création. Contrairement à Foucault, le philosophe allemand défendait la dignité de l’homme et s’inquiétait de sa possible disparition.

Il en faut, du courage et de la vitalité, pour croire encore en l’animal politique sous la tyrannie technologique. Les esprits lâches et tordus préfèrent s’apparier à la machine afin de partager sa puissance. If you can’t beat them, join them. Le transhumanisme n’est rien qu’une fuite devant l’obsolescence de l’homme. Ce progrès justifie tout projet d’anéantissement des humains. Le djihadisme, qui proclame la primauté de la foi et des valeurs théocratiques, ne détruit pas les machines, la puissance matérielle, mais assassine les hommes et leurs statues, ces non-sujets négligeables.

 

Quand le chaos commence à secouer le monde – catastrophe climatique, pollutions multiples, guerres pour les ressources – les rats quittent la cause perdue de l’homme. Ils se réfugient dans une projection machinique – le cyborg, ou dans une vision millénariste, apocalyptique – le djihad. Loin d’agir en hommes, ils s’abandonnent à leurs instincts et pulsions de mort.

***

Djihadistes et transhumanistes mobilisent le nihilisme sécrété par le capitalisme hypertechnologique, dont ils sont à la fois les produits et les promoteurs. Connectés, communicants, nomades, experts des technologies de pointe et des réseaux économiques mondialisés, ils sont aussi fluides, déterritorialisés et interchangeables les uns que les autres.

On nous le reproche assez à nous, PMO : nous ne voulons ni transformer le monde, ni changer la vie et encore moins liquider le vieil homme pour faire advenir l’Homme Nouveau. Nous voudrions juste sauver ce qu’il reste de ce monde, de cette vie, de cet homme, qui furent quelquefois si dignes d’amour et si prodigues d’allégresse. Nous voyons bien qu’il est de moins en moins possible de demander aux autres, aux jeunes notamment, de combattre pour ce passé résiduel, irrémédiablement dégradé, mais c’est du passé que nous venons et c’est avec lui que nous passerons.

Non seulement nous n’avons pas de « projet », mais nous les refusons tous, parce que tous également démentiels et mortifères. Nous n’avons que des rejets. Ce qui fut assez bon pour nos ancêtres le serait aussi pour nous mais nous n’aurons pas cette chance. La politique de la terre brûlée nous a arrachés de nos paysages, avec leurs animaux et leurs peuplades pour nous laisser un dépotoir planétaire, empoisonné et jonché de déchets nucléaires, grillant à la vitesse de l’incendie industriel. Le passé avait ses noirceurs, ses pestes, ses guerres et ses famines. Il avait aussi ce qu’on nous a volé, l’ailleurs et le futur. Il reste la noirceur. Une fois de plus, il faut prévoir le pire et combattre pour le meilleur. Face aux totalitarismes, islamique ou technologique, nous maintenons notre idée de l’homme. Tant pis si nous restons les derniers animaux politiques, soumis au hasard et capables de choix libres et réfléchis. Nous ne pouvons, ni ne voulons, être autre chose. Contre les inhumains d’avenir machinal, nous restons des humains, faillibles et perfectibles, d’origine animale.

En attendant de recevoir un beuglement par Twitter « Je ne suis pas Bataclan (et je t’emmerde) », de lire sur le net le témoignage d’un aigri, « Pas raciste le Bataclan ? Si vous le dites... » ou d’être gratifiés de la prochaine illumination d’Emmanuel Todd, « J’irai cracher sur vos tombes » : pensons. Les sympathiques « résistants » de novembre 2015 qui boivent des bières en terrasse, troquent leurs capacités de réflexion contre des boutades. Va iéch Daesh. Tweet reçu 5 sur 5 à Raqqa et à Saint- Denis. C’est tout de  même génial, d’insulter son ennemi en direct. Toi-même.

À part ça, qui, à la terrasse, est volontaire pour une prise de tête ? Nous avons le devoir de penser la modernité héritée des Lumières : revendiquer l’émancipation, refuser le nihilisme. Défendre la raison sensible, combattre la déraison technicienne. Préserver la culture, refuser la toute-puissance divine et démiurgique. Choisir Eros contre Thanatos.

Face aux massacres djihadistes et aux progrès du techno-totalitarisme, nous redécouvrons une vérité oubliée : devenir et rester humain exige une volonté, des efforts, une application de chaque jour. « Le repos et la liberté me paraissent incompatibles ; il faut opter » (Rousseau) (12). D’autres l’ont su avant nous et nous l’avaient enseigné. Mais il n’y plus de temps pour Cicéron, Aristote, Montaigne, Camus et la lignée des penseurs humains, dans des programmes scolaires inculquant dès le plus jeune âge le codage informatique et l’identité numérique.

Apprendre à devenir homme, c’est précisément l’objet des humanités. Puisque l’école nous prive des armes intellectuelles pour rester humains, nous devons les forger nous-mêmes. Lire et comprendre l’histoire, la philosophie, les langues anciennes, les lettres. La faculté d’articuler les raisonnements en mots, de comprendre l’implicite d’un discours, de percevoir l’humour, distingue les humains des inhumains – machines, hommes-machines, robots-tueurs. C’est ainsi que les défenseurs de l’humain doivent élever leurs enfants et s’élever eux-mêmes. Pour le résumer avec les humanistes de l’Antiquité : prendre soin des mots pour prendre soin de la cité.

Obscurantistes massacreurs et fanatiques de l’homme-machine nous menacent également – les uns immédiatement : c’est l’histoire événementielle qui vient de nous frapper. Les autres continûment : c’est l’histoire de longue durée qui façonne nos sociétés au fil des décennies, les broie et les entrechoque. Le rapport entre ces deux histoires, c’est le travail souterrain de la longue durée qui crée les conditions et provoque soudain l’irruption de l’événement. Les techno-furieux nous renvoient aux enfers moyennâgeux quand nous refusons le « corps connecté » du forum Libération, la « smart city » et les simulacres de vie numériques. Les terroristes islamistes nous promettent la mort et leur enfer pyrotechnique pour châtiment du matérialisme et des mœurs des sociétés contemporaines. Nous sommes, simples humains, les cibles et l’ennemi des uns comme des autres. L’imaginaire anti-humaniste dégorge de récits et d’images choc. Films, bandes dessinées, jeux video, romans de science-fiction ont imposé son hégémonie culturelle. Les cyborgs et les tueurs en série, psychopathes ou islamo-fascistes, nous sont plus familiers que les humains ordinaires, imparfaits, courageux, drôles et désirables qui nous entourent.

Nous qui refusons la charia et le techno-totalitarisme, nous sommes la majorité immense et muette. Il ne tient qu’à nous de prendre la parole, de forger nos arguments et de répandre nos idées, nos motifs de rester humains.

 

  1. http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/06/01/l-etat-islamique-compte-2-8-millions-de-francophones- sur-twitter_4645047_3218.html
  2.  www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/20151116.OBS9569/qu-est-ce-que-le-captagon-la-drogue-des- djihadistes.html
  3. Mille Plateaux.
  4. Cf Céline Lafontaine, L’empire cybernétique, des machines à penser à la pensée machine (Seuil, 2004)
  5.  Cf. L’Heure du crime et le temps de l’œuvre d’art (2000), cité in Céline Lafontaine, L’empire cybernétique, des machines à penser à la pensée machine (Seuil, 2004)
  6.  Collège international de philosophie, 2015
  7.  V. Hugo, Les Misérables
  8. Dits et écrits
  9. I Corriere della sera, 26 novembre 1978
  10. Vacarmes, oct 2004
  11. T. Negri et M. Hardt, cités in http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/05/08/cette-gauche-qui-n-ose-pas- critiquer-l-islam_4630280_3232.html#wC9rkdCaC5gimJMI.99
  12.  J.J. Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne.

 

Pièces et main d’œuvre

Grenoble, le 24 novembre 2015

 

Publicités
Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :