Olivier Rey : « Pier Paolo Pasolini. La force du passé »

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Olivier Rey

Pier Paolo Pasolini
La force du passé

(Texte paru dans Radicalité. 20 penseurs vraiment critiques,
L’Échappée, 2013)

Pier Paolo Pasolini est né en 1922 à Bologne, fils aîné d’un père militaire originaire de cette ville, et d’une mère venant du Frioul, région où Pier Paolo passera une bonne partie de sa jeunesse et qui restera toujours la plus chère à son cœur. Il est mort en 1975, dans ce qui a été présenté comme un différend qui aurait mal tourné avec un jeune tapin, mais dont beaucoup pensent qu’il s’agissait d’un assassinat commandité, dont les tenants et aboutissants restent obscurs. Artiste brillant et éclectique, il s’est illustré dans de nombreux registres, au premier chef la poésie et le cinéma, mais aussi le théâtre et le roman. Grande figure de la culture italienne au xxe siècle, il a aussi été un intellectuel de premier plan. Entre 1973 et sa mort, il a écrit régulièrement dans les journaux des articles qui, au-delà des circonstances immédiates qui ont pu les inspirer, sont aussi de véritables essais politiques, qui ont su saisir en profondeur le drame profond que vit notre époque.

Près de quarante ans après sa disparition, c’est surtout comme cinéaste que Pier Paolo Pasolini est encore connu en France. On se rappelle aussi qu’il fut victime, en 1975, d’un meurtre sordide sur une plage d’Ostie. Ses films le plus souvent cités sont ceux des débuts – Accattone (1960), Mamma Roma (1961) –, ainsi que Théorème (1968) et le toujours « sulfureux » Salò ou les 120 journées de Sodome (1975), pour le scandale provoqué à leur sortie. En fait, Pasolini s’exprima par bien d’autres moyens que le cinéma : il fut aussi un poète de premier ordre, un romancier, un dramaturge et un essayiste politique très important. C’est sur ce dernier aspect que nous entendons ici insister – un aspect que la figure de Pasolini cinéaste permet généralement de minimiser, voire d’ignorer complètement. Après sa mort, on l’a embaumé comme artiste. Artiste, il l’était incontestablement ; mais cette étiquette ne doit pas servir à émousser la portée politique de sa pensée. Si celle-ci se trouve négligée, ce n’est pas parce qu’elle serait périmée, mais parce qu’elle dit trop bien ce qui nous arrive.

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, le jeune Pasolini a adhéré au parti communiste italien. Il n’y est demeuré que deux ans. Ce n’est pas un différend idéologique qui l’a amené à le quitter, mais une affaire de mœurs (dans une fête de village, il avait eu des relations sexuelles avec des adolescents) : il perdit son emploi de professeur de lettres, et le parti prononça son exclusion. Pasolini traversa alors une période extrêmement dure. Cela étant, certaines des souffrances qu’il connut à cette époque lui en épargnèrent peut-être quelques autres par la suite. Ainsi, il est clair que les tensions entre le parti communiste et lui étaient destinées à s’aggraver avec le temps. La cible principale du parti, en effet, était la détention privée du capital, à laquelle devait se substituer la propriété collective des moyens de production. Pour Pasolini cependant, cette propriété collective des usines n’avait de sens que si elle menait, en fin de compte, à leur démantèlement. C’est ce qui ressort d’un texte de 1975, dans lequel Pasolini s’adresse à Gennariello, un adolescent imaginaire qu’il a choisi de faire vivre à Naples parce que, écrit-il, « je préfère la pauvreté des Napolitains au bien-être de la République italienne, je préfère l’ignorance des Napolitains aux écoles de la République italienne (1) ». Malgré la proximité qu’il ressent vis-à-vis de ce garçon, Pasolini est conscient du gouffre que moins de quatre décennies ont suffi à creuser entre eux, du simple fait de l’explosion industrielle.

En te parlant, je pourrai peut-être avoir la force d’oublier, ou de vouloir oublier, ce qui m’a été enseigné avec les mots. Mais je ne pourrai jamais oublier ce qui m’a été appris par les choses. Donc, sur le chapitre du langage des choses, c’est un véritable abîme qui nous sépare : c’est l’un des sauts de génération les plus profonds que l’histoire ait enregistrés. Ce que les choses m’ont appris par leur langage est totalement différent de ce que les choses t’ont appris par leur langage. […] La qualité mystérieuse [des choses] était celle de l’artisanat. Jusqu’en 1950, ou aux premières années soixante, il en a été ainsi. Les choses étaient encore faites ou confectionnées par les mains des hommes : des mains patientes et anciennes de menuisiers, de couturiers, de tapissiers, de faïenciers. Et c’étaient des choses qui avaient une destination humaine, c’est-à-dire personnelle. Ensuite l’artisanat, ou son esprit, a disparu subitement. […] Le fossé entre l’univers de la consommation et le monde paléo-industriel est encore plus profond et total que le fossé entre le monde paléo-industriel et le monde préindustriel (LL, 51-53).

Ce bouleversement, Pasolini le déplore, et estime qu’il ne faut pas s’y résoudre au motif que tel serait le sens de l’histoire. « Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas la transformation ne doit pas être acceptée : son “acceptation réaliste” n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser la conscience et continuer son chemin » (LL, 33-34).

En attendant la Révolution, le parti communiste revendiquait de meilleurs salaires pour les ouvriers. Mais que pouvait-il résulter de ces augmentations de revenu, sinon une meilleure insertion du peuple dans la société de consommation en laquelle Pasolini, quant à lui, avait identifié l’ennemi essentiel à combattre ? « La consommation, jugeait-il, consiste en un pur et simple cataclysme anthropologique (2). » Elle avait déjà commis ses ravages dans nombre de pays, pulvérisant les peuples pour les transformer en multitudes consuméristes. « Hors d’Italie, dans les pays “développés” – surtout en France – les jeux sont faits depuis un bon bout de temps. Il y a longtemps que le peuple n’existe plus, anthropologiquement » (LL, 85). Ce qu’il a vu au cours de ces trois décennies que, à la suite de l’économiste Jean Fourastié, le discours ambiant appelle « les Trente Glorieuses », c’est le mouvement emporter un des derniers lieux d’Europe occidentale qui étaient encore restés à l’écart. En 1974 à Milan, à la fête de L’Unità (alors organe officiel du parti communiste italien), Pasolini déclare à la tribune : « L’Italie vit aujourd’hui, d’une façon dramatique et pour la première fois, le phénomène suivant : de larges strates, qui étaient pour ainsi dire demeurées en dehors de l’histoire – l’histoire de la domination bourgeoise et de la révolution bourgeoise – ont subi ce génocide, à savoir cette assimilation au mode et à la qualité de vie de la bourgeoisie » (EC, 294). Pour réaliser L’Évangile selon saint Matthieu, film sorti en 1964, Pasolini avait recruté l’essentiel des acteurs dans les rues des petites villes de l’Italie du Sud où le tournage a été effectué. Il avait le sentiment d’avoir affaire à des visages, à des corps fondamentalement semblables aux visages et aux corps qui avaient vécu deux millénaires plus tôt en Palestine. Dix ans plus tard, il s’est rendu compte que le même tournage aurait désormais été impossible : tous les visages, tous les corps des jeunes gens portaient maintenant, en eux, la marque de leur exposition à la télévision, à la publicité et à la consommation, et du rapport radicalement modifié au réel qui en résulte.

Ce qui importe ici, bien entendu, n’est pas le problème du cinéaste : c’est le phénomène d’une rapidité et d’une ampleur inouïes, et pourtant si mal mesuré, dont il est le symptôme. Pasolini n’a cessé, au début des années 1970, d’attirer l’attention sur la gravité du processus en cours avec le sentiment, qui a dû maintes fois le déconcerter et l’atterrer, d’être l’un des seuls à pendre conscience de ce qui pourtant saturait l’espace entier. De là la véhémence de ses propos.

Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple. Dans le film de Naldini (3), on voit que les jeunes étaient encadrés et en uniforme… Mais il y a une différence : en ce temps-là, les jeunes, à peine enlevaient-ils leurs uniformes et reprenaient-ils la route vers leur pays et leurs champs, qu’ils redevenaient les Italiens de cinquante ou de cent ans auparavant, comme avant le fascisme. Le fascisme avait en réalité fait d’eux des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette “civilisation de consommation” est une civilisation dictatoriale. En somme, si le mot de “fascisme” signifie violence du pouvoir, la “société de consommation” a bien réalisé le fascisme (EC, 303-304).

Pasolini insiste : « Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais… » (EC, 57).

L’emploi que Pasolini fait ici du terme « fascisme » est contestable. Un souci d’hygiène conceptuelle conseillerait de réserver le mot à la désignation d’un complexe d’idées assez précis, et aux régimes qui l’ont incarné en Europe dans les années 1930. Sans quoi, il devient une invective que des adversaires peuvent s’adresser mutuellement pour se disqualifier, et qui n’a plus grand sens (de nos jours, on est toujours le fasciste de quelqu’un). Les différences entre le fascisme et la société de consommation dans laquelle nous vivons sont considérables, ne serait-ce que parce que « le capitalisme contemporain fonctionne désormais beaucoup plus à la séduction qu’à la répression (4) ». Au demeurant, Pasolini en était on ne peut plus conscient, puisque c’est précisément dans cet enrôlement par la séduction qu’il identifiait le caractère le plus redoutable, sous ses airs bonasses, de la société de consommation. Le recours au terme de « fascisme » était d’abord, pour lui, d’ordre tactique. Ulcéré qu’il était de voir ses contemporains se tromper d’ennemi, en persistant à croire que la plus grave menace à conjurer était un retour du fascisme d’avant-guerre, il traitait cette attitude d’antifascisme archéologique, excellent prétexte pour se voir décerner un brevet d’antifascisme réel.

Il s’agit d’un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais. […] Voilà pourquoi une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui ou, du moins, de ce que l’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit sert de couverture et est de mauvaise foi ; en effet, cet antifascisme combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C’est, en somme, un antifascisme de tout confort et de tout repos (EC, 302-303).

Pire : c’est un antifascisme qui dispense d’affronter le véritable adversaire, qui permet même de collaborer sans trop d’états d’âme, voire ardemment avec lui.

Si Pasolini a qualifié de « fasciste » la société de consommation, c’était parce qu’il était confronté à des personnes qui ne pouvaient concevoir d’autre ennemi que fasciste : qu’au moins, sous ce mot, ils apprennent à placer ce qui était devenu le vrai monstre auquel se confronter. Par ailleurs, aussi différente du fascisme soit la société de consommation, elle n’en partage pas moins avec lui certains traits. Une forme d’obscénité, par exemple, ou le confinement à vie des êtres dans l’immaturité, et la mobilisation des plus jeunes pour asseoir son règne. Dans son livre Dix millions d’enfants nazis, publié en 1938, Erika Mann rapporte une scène glaçante où un morveux de quatorze ans, parce qu’il a un certain grade au sein du Jungvolk, est en mesure de faire la loi à un père de famille dans sa propre maison. Un parallèle s’impose avec la situation présente, où la société de consommation s’entend à passer par-dessus la tête des parents pour s’adresser directement aux enfants, et faire d’eux ses représentants tyranniques à l’intérieur des foyers. Comparant cette société à un pénitencier, Pasolini remarquait que « les personnages principaux de ce pénitencier sont les jeunes » (LL, 112) – aussi bien prisonniers les plus maltraités que gardiens les plus féroces. Il est facile, en effet, « pour un manipulateur habile de faire naître chez l’enfant n’importe quel désir conforme à ses intérêts. Autrefois c’étaient les parents qui se chargeaient de ce genre de tours de passe-passe. Maintenant qu’ils ont eux-mêmes été réduits à l’état infantile par le capital, celui-ci se charge de manipuler directement tout le monde, les petits enfants comme les grands » et « l’adolescence, d’entrée dans l’existence qu’elle était jadis, est devenue simplement une entrée dans l’envie (5) », déjà effectuée pour une large partie à un âge plus tendre. « Dans les pays occidentaux, près de 70 % des achats opérés par les ménages le sont désormais sous la pression morale et psychologique de leurs propres enfants. Si les mots ont un sens, cela signifie que le dressage spectaculaire et marchand de la jeunesse s’est déjà révélé si efficace qu’une grande partie de cette dernière assume sans le moindre état d’âme son nouveau rôle d’œil du système à l’intérieur de la sphère familiale. (6)»

On entend régulièrement dire dans l’espace public, et particulièrement de la part du personnel politique, que le souci majeur des citoyens est leur pouvoir d’achat. C’est possible mais, si tel est le cas, c’est en vertu du contexte dans lequel ces citoyens sont amenés à vivre et au sein duquel on les a fait grandir – ou, plus exactement, ne pas grandir. La publicité n’est pas seule en cause, mais aussi l’école telle qu’elle est aujourd’hui organisée. Comme l’a souligné Illich,

la production des consommateurs est devenue un secteur florissant de l’économie. À mesure que les coûts de production décroissent dans les nations riches, on trouve une concentration accrue à la fois des capitaux et de la main-d’œuvre sur l’entreprise qui conditionne l’homme à la consommation disciplinée. […] Pour Marx, le coût de production de la demande de biens n’entrait pas en ligne de compte. Aujourd’hui, la plus grande partie de la main-d’œuvre participe à la production de demandes qui puissent être satisfaites par l’industrie. La part la plus importante de cette tâche nouvelle est assurée par l’école. […] Les jeunes sont aliénés par une école qui les maintient à l’écart du monde, tandis qu’ils jouent à être à la fois les producteurs et les consommateurs de leur propre savoir, défini comme une marchandise sur le marché de l’école. L’enseignement fait de l’aliénation la préparation à la vie. (7)

Cette évolution est particulièrement funeste pour les pauvres, arrachés à la richesse, à la vitalité et à la dignité des cultures populaires pour être précipités, sous prétexte d’égalité, dans une culture de masse où plus rien ne les distinguera sinon un statut d’infériorité. Pasolini parle du « génocide culturel » perpétré à l’encontre des jeunes sous-prolétaires italiens à qui on a ôté leur manière d’être, de se comporter, de parler, de juger la réalité.

 Ils ont été de manière constante détruits et embourgeoisés. Leur connotation de classe est donc maintenant purement économique et non plus également culturelle. La culture des classes subalternes n’existe (presque) plus : seule existe l’économie des classes subalternes. […] Le malheur atroce, ou l’agressivité criminelle, des jeunes prolétaires et sous-prolétaires provient précisément du déséquilibre entre culture et condition économique (LL, 210).

D’où ces deux propositions : « 1) Abolir immédiatement l’école secondaire obligatoire. 2) Abolir immédiatement la télévision » (LL, 201)

Dans sa défense des cultures populaires, des coutumes vernaculaires, des dialectes comme derniers remparts contre le formatage consumériste généralisé, Pasolini impatientait la droite dont il révélait l’imposture permanente, qui consiste à s’ériger en défenseur des traditions au moment des élections, et à les liquider ensuite avec méthode dans l’exercice du pouvoir, que ce soit directement ou dans la promotion permanente d’un système économique qui les lamine. Il s’est mis à impatienter également la gauche, obnubilée par une conception du progrès fondée sur le rejet et la destruction du passé. Pasolini a parfaitement compris qu’ainsi orientée la gauche, tout en prétendant combattre frontalement une droite qui, sous des oripeaux conservateurs, favorise le déracinement général en servant le capital, devient en fait le meilleur allié de son ennemi et l’auxiliaire indispensable du mouvement qu’elle se flatte d’inverser.

Cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et la moralité). Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité — ce qui leur fait élire, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes (LL, 90-91 – nous soulignons).

De là le malaise qu’éprouva Pasolini en 1968. D’un côté, il ne pouvait qu’être en accord avec la mise en cause par les manifestants du type de société qui triomphait en Occident depuis les lendemains de la guerre ; de l’autre, il pressentait ce que, dans son inspiration, cette contestation avait de douteux : « L’apostolat des jeunes extrémistes d’extraction bourgeoise – l’apostolat en faveur de la conscience des droits et de la volonté de les obtenir – n’est autre que la rage non consciente du bourgeois pauvre contre le bourgeois riche, du bourgeois jeune contre le bourgeois vieux, du bourgeois impuissant contre le bourgeois puissant, du bourgeois petit contre le grand bourgeois. C’est une guerre civile non consciente – déguisée en lutte des classes – dans l’enfer de la conscience bourgeoise » (LL, 224-225).

Pasolini a vu se constituer, avant et après 1968, une « rebellitude » prétendument antisystème, en réalité partie intégrante du système et agent de son extension indéfinie. « Pour tous ces jeunes, la figure ou “modèle” du “désobéissant” est valable. Aucun d’entre eux ne se considère comme “obéissant”. En réalité, sémantiquement, les mots ont renversé et échangé leur sens. Puisqu’il acquiesce à l’idéologie “destructive” du nouveau mode de production, celui qui se croit “désobéissant” (et qui s’affiche comme tel) est en réalité “obéissant” ; alors que celui qui désapprouve cette idéologie destructive et, puisqu’il croit en ces valeurs que le nouveau capitalisme veut détruire, est “obéissant”, celui-là même est donc en fait “désobéissant” » (LL, 94). Dans les faits, les contestataires n’ont souvent fait qu’accélérer la dynamique ambiante, ils ont eu l’impression d’arracher au système ce qu’en vérité celui-ci avait besoin qu’ils prennent sans oser le leur donner. D’où la profonde ambiguïté de nombre de « libérations », qui sont aussi bien des aliénations renforcées. Ainsi, afin de faire baisser les salaires par une concurrence accrue entre les demandeurs d’emploi, le système économique avait-il tout intérêt à lancer massivement les femmes sur le marché du travail ; afin de faire augmenter la demande, il avait tout intérêt à libérer les enfants de l’emprise des adultes pour qu’ils deviennent dès le plus jeune âge des consommateurs de plein droit. À travers la légalisation du divorce en Italie, Pasolini a identifié d’une part « un progrès réel et conscient, dans lequel les communistes et la gauche ont tenu un grand rôle ; de l’autre, un faux progrès qui fait que l’Italien accepte le divorce à cause des exigences laïcisantes du pouvoir bourgeois – car qui accepte le divorce est un bon consommateur » (EC, 99). Plus généralement, lui qu’on aura du mal à faire passer pour un pudibond, tant au vu de ses œuvres que de ses relations, nombreuses et pleinement assumées, avec des garçons, il a perçu ce que la « libéralisation » des mœurs pouvait avoir de faussement émancipateur et de véritablement destructeur. « Révolution sexuelle piège à cons » disait Maurice Clavel, et il partageait ce jugement. « La société préconsumériste avait besoin d’hommes forts, donc chastes. La société de consommation a besoin au contraire d’hommes faibles, donc luxurieux » (LL, 121) ; ce qui fait qu’« aujourd’hui, la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. […] Le résultat d’une liberté sexuelle “offerte” par le pouvoir est une véritable névrose générale. La facilité a créé l’obsession ; parce qu’il s’agit d’une obsession “induite” et imposée, qui dérive du fait que la tolérance du pouvoir concerne uniquement l’exigence sexuelle exprimée par le conformisme de la majorité » (EC, 163-164).

Pourquoi Pasolini a-t-il tourné Salò ou les 120 journées de Sodome ? Pour montrer, à une intelligentsia irresponsable croyant trouver dans les transgressions sadiennes un modèle de révolte contre la morale bourgeoise et l’ordre fasciste, qu’elle contribuait ce faisant à renverser les derniers obstacles qui s’opposaient encore à une marchandisation intégrale du monde (8). Voici, par exemple, ce que Raoul Vaneigem clamait dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations :

Je veux au passage saluer Sade. Il est, par son apparition privilégiée à un tournant de l’histoire autant que par son étonnante lucidité, le dernier des grands seigneurs révoltés. Comment les maîtres du château de Silling assurent-ils leur maîtrise absolue ? Ils massacrent tous leurs serviteurs, accédant par ce geste à une éternité de délices. C’est le sujet des Cent vingt journées de Sodome. Marquis et sans-culottes, D.A.F. de Sade unit la parfaite logique hédoniste du grand seigneur méchant homme et la volonté révolutionnaire de jouir sans limite d’une subjectivité enfin dégagée du cadre hiérarchique. L’effort désespéré qu’il tente pour abolir le pôle positif et le pôle négatif de l’aliénation le range d’emblée parmi les théoriciens les plus importants de l’homme total. Il est bien temps que les révolutionnaires lisent Sade avec autant de soin qu’ils en mettent à lire Marx. (9)

Pasolini a lu Sade. Et ce qu’il a trouvé, ce n’est pas l’homme total, mais l’homme hideux, pour qui les autres ne sont et ne peuvent être que des instruments. Oui, Salò ou les 120 journées de Sodome est un film atroce, irregardable. Mais telle est sa fonction. Sa propre conception de la sexualité, Pasolini l’a exprimée dans sa Trilogie de la vie (Le Décaméron, Les Contes de Canterbury, Les Mille et Une Nuits). Il a réalisé Salò comme un pensum : pour répondre, de manière conséquente, aux « révolutionnaires » à la Vaneigem, et aux libertaires qui s’imaginent porter des coups d’une incroyable audace à la société ambiante par leurs apologies de la transgression alors qu’ils ne font, en réalité, que stimuler et confirmer sa dynamique, la conduire plus vite et plus efficacement vers le néant moral où ne restent plus, entre les êtres, que des rapports d’utilisation et de consommation.

Selon Pasolini, « la caractéristique la plus intransigeante de la “première véritable et grande révolution de droite” réside dans son pouvoir de destruction : sa première exigence est de faire place nette d’un univers “moral” qui l’empêche de s’étendre » (LL, 93). Le diagnostic est juste, à ceci près que cette révolution n’est pas plus de droite que de gauche mais, simultanément et complémentairement, de droite et de gauche. Simone Weil affirmait, contre le déracinement généralisé provoqué par la société industrielle, que chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines, et « de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie (10) » ; aujourd’hui, à gauche, on peut donner pour mission à l’école « d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix (11) ». On peine à saisir comment un choix dégagé de toute détermination pourrait être autre chose que totalement hasardeux et arbitraire, et de ce fait dépourvu de sens. La volonté d’évacuer les déterminismes culturellement hérités repose sur l’idée que la personnalité de l’individu réside dans sa nature ; cette volonté revient alors, poussée à bout, sur le plan logique à résorber l’individu dans les déterminismes de la matière, sur le plan pratique à le soumettre aux injonctions de la mode et aux pulsions consuméristes. Dans ce contexte, l’extension du modèle de marché ne constitue pas un vrai mystère. On incrimine beaucoup, de nos jours, le néolibéralisme. Mais qu’a-t-il de si néo, ce libéralisme ? Sur le plan des principes, rien du tout. La seule véritable nouveauté est son extension : progressivement, il étend son emprise sur tous les aspects de l’activité humaine. Karl Polanyi a montré que toutes les anciennes civilisations, empires compris, s’étaient entendues à mettre des bornes aux activités commerciales et à la logique économique ; et que ce qui caractérise notre époque n’est rien d’autre que l’effacement de ces bornes, d’où résulte un désenclavement, une dés-inclusion (disembedding) de l’économie, qui avait jadis une place limitée au sein de la culture et qui tend aujourd’hui à tout englober. Tel est le processus inévitable lorsque toutes les limites édifiées par les différentes cultures se trouvent récusées au nom de la liberté de choix individuelle : ne reste, pour « réguler » la société, que le modèle du marché. En effet, « comment concevoir autrement les interactions entre des acteurs qui se veulent rigoureusement déliés et sans rien au-dessus d’eux pour empêcher la maximisation de leurs entreprises de toute nature ou de leur recherche de satisfactions, quelles qu’elles soient ? De ce point de vue, la sphère d’application du modèle est destinée à s’élargir bien au-delà du domaine de l’échange marchand, en même temps que celui-ci est appelé à se dilater. C’est ce qui donne à la protestation contre la “dictature du marché” son allure de rage impuissante contre les conséquences de ce qu’on réclame avec la même véhémence par ailleurs (12) ». Au prétexte de libérer l’individu, on détruit le cadre social où il pourrait s’épanouir ; au prétexte de servir la diversité, on produit un conformisme de masse, et on réduit « l’homme à un automate souvent désagréable et ridicule à cause de la perte de substantielle de sa dignité (disons, de la dignité qu’il avait, d’une manière ou d’une autre, traditionnellement) » (LL, 91).

Dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, Dwight Macdonald proposait de remplacer la distinction classique entre « gauche » et « droite » par une distinction nouvelle, entre « progressistes » et « radicaux », tout en expliquant à quel type de confusion on se condamnait en persistant à interpréter les événements à partir de la grille de lecture « gauche/droite » (13). De fait, l’opposition entre gauche et droite est de plus en plus exclusivement une opposition à l’intérieur d’un même mouvement, celui d’une perpétuelle « modernisation » conçue comme allant toujours « dans le bon sens ». Pasolini avait compris que la droite moderne n’a plus rien de conservateur, et que l’entêtement à la considérer comme gardienne de l’ordre ancien est une pathétique erreur (ou un alibi commode), qui conduit la gauche (ou l’autorise) à une perpétuelle surenchère sur les transformations qu’elle prétend contrer. Il a assisté consterné à l’anéantissement, au nom du progrès, des cultures populaires, anéantissement d’autant plus catastrophique qu’il voyait venir, dès le début des années 1970, le moment où des convulsions économiques renverraient une grande partie de la population vers la pauvreté, dans un monde marqué dans l’intervalle par la dégradation des villes et des paysages, par les ravages d’un « développement » manqué et ayant tourné en désastre écologique, et par l’effondrement des valeurs qui permettaient de vivre une vie authentiquement humaine dans la frugalité. Un monde de travailleurs précaires ou sans travail, de consommateurs frustrés, que la propagande sur le bonheur dans la consommation a rendus inaptes à supporter l’échec, le dénuement, la privation. Christopher Lasch n’avait pas peur de l’affirmer : « Croire que, d’une certaine manière, il était plus facile d’être heureux jadis, ne relève en rien de l’illusion sentimentale. Et cela n’implique pas non plus une vision rétrograde, ni une paralysie rétrograde de la volonté politique (14). » Cela ne veut pas dire qu’il faille revenir en arrière, ce qui est de toute façon impossible. Cela ne veut pas dire non plus que tout allât bien auparavant – les défauts des anciens temps ne sont que trop massifs. Cela signifie que la manière dont on s’y est pris pour améliorer les choses était mauvaise, ou l’est devenue. Au point où nous en sommes un rapport critique, mais plus positif, au passé, est nécessaire pour éviter un futur désastreux. Pasolini ne se laissait pas intimider par ce qu’il appelait le « scandale des pédants », prêts à le taxer de passéiste, de réactionnaire, d’ennemi du peuple pour ne pas l’entendre, et persévérer dans leur mensonge ou leur aveuglement – il pensait que « mieux vaut être ennemi du peuple que de la réalité » (LL, 12).

Notes

1. « Gennariello », in Lettres luthériennespetit traité pédagogique [Lettere luterane, 1976], trad. Anne Rocchi Pullberg, Seuil, 2000 ; coll. Points, 2002, p. 22. Dans la suite du texte, la mention LL renvoie à cette édition des Lettres luthériennes (nous retouchons ici ou là les traductions). Le titre de ce livre fait référence au caractère « hérétique » de Pasolini par rapport aux dogmes de la pensée dominante, de droite comme de gauche.

2. Écrits corsaires [Scritti corsari, 1975], trad. Philippe Guilhon, Flammarion, 1976 ; Le livre de poche, 1979, p. 175. Dans la suite, la mention EC renvoie à cette édition des Écrits corsaires.

3. Nico Naldini, né en 1929 et cousin germain de Pasolini, est un écrivain et poète qui a collaboré à la réalisation de tous les films de Pasolini, et a lui-même tourné, en 1973, un film intitulé Fascista, fondé sur les documents de l’Istituto Luce (L’Union cinématographique éducative) dont le régime fasciste avait fait un de ses outils de propagande.

4. Jean-Claude Michéa, La Double Pensée retour sur la question libérale, Flammarion, coll. Champs, 2010, p. 33. La formule est empruntée à Mona Chollet, qui ajoute : « Que la contrainte ne soit plus physique représente un avantage indéniable, mais implique aussi qu’elle ait des effets beaucoup plus profonds. L’individu n’est plus aux prises avec un pouvoir externe qu’il peut cerner et auquel il s’oppose frontalement, mais subit une force de persuasion qui s’insinue dans son esprit et en épouse tous les mouvements » (« Le moral des ménages », Le Monde diplomatique, déc. 2007).

5. Claude Alzon, La Mort de Pygmalion – essai sur l’immaturité de la jeunesse, François Maspéro, 1974, p. 99 et 128. Alzon fait partie de ces critiques radicaux qu’on s’est empressé d’oublier à partir des années 1980.

6. Jean-Claude Michéa, La Double Pensée, op. cit., p. 121.

7. Ivan Illich, Une société sans école, trad. Gérard Durand, Seuil, 1971 ; œuvres complètes, op. cit., vol. 1, 2004, p. 265-266. Le titre original de l’ouvrage, Deschooling Society, aurait dû être traduit par Déscolariser la société ; il ne s’agit pas de supprimer l’école, mais la dépendance de la société à l’école (qui a entraîné, par contrecoup, une dénaturation de l’école, écrasée par son rôle social ; la déscolarisation de la société est un préalable nécessaire à une rescolarisation de l’école).

8. La République de Salò fut l’État fasciste dirigé par Mussolini en Italie du Centre et du Nord entre l’automne 1943 et le printemps 1945. Dès son titre le film de Pasolini entend signifier la parenté entre la logique sadienne et le fascisme.

9. Gallimard, 1967, p. 214-215.

10. L’Enracinement, in Œuvres, Gallimard, coll. Quarto, 1999, p. 1052.

11. Interview de Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale, au Journal du dimanche, 1er septembre 2012. Comme l’a relevé Christopher Lasch, le modèle d’éducation éclairée fondé sur la liquidation des attachements traditionnels, qui « présente le sens du lieu et le sens du passé comme absolument réactionnaires dans leurs implications politiques, ignor[e] le rôle important qu’ils ont joué dans les mouvements démocratiques et les révolutions populaires » (Culture de masse ou culture populaire ?, trad. Frédéric Joly, Climats, coll. Sisyphe, 2001, p. 28).

12. Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même, Gallimard, coll. Tel, 2002, p. xxv.

13. Cf. Le Socialisme sans le progrès [1946, 1953], trad. Célia Izoard, Éditions La Lenteur, 2011, p. 16 sq.

14. Christopher Lasch, La Culture du narcissisme – la vie américaine à un âge de déclin des espérances [1979], trad. Michel L. Landa. Flammarion, coll. Champs, 2006, p. 26.

Bibliographie

En ce qui concerne la critique sociale et politique, les ouvrages fondamentaux de Pasolini sont Écrits corsaires (1975) et Lettres luthériennes (1976). Bien que ces deux livres ne fassent que réunir des articles écrits dans la presse durant les trois dernières années la vie de Pasolini, on est frappé par la force et la cohérence de pensée qui s’en dégage. D’autres essais sont d’un grand intérêt, comme Contre la télévision, et autres textes sur la politique et la société (Les Solitaires intempestifs, 2003), ou Les Terrains – écrits sur le sport (Le Temps des cerises, 2005).

Par ailleurs, Pasolini n’a jamais dissocié ses œuvres artistiques de son engagement dans la cité. Non que l’art fût pour lui subordonné, astreint à véhiculer ses idées, mais parce que son inspiration poétique, littéraire ou cinématographique s’alimentait au même rapport au monde qui était à la racine de sa pensée politique. C’est ce qui fait que Pasolini a pu s’exprimer de manières aussi diverses sans jamais se disperser, et que se dégage de son œuvre, par-delà un apparent éclatement, une remarquable unité. Dès lors, il est difficile de citer certains titres plutôt que d’autres dans une production extrêmement abondante. Côté poésie il existe plusieurs recueils de traductions publiés par Gallimard, dont : Poésies, 1953-1964 (trad. José Guidi), Poésies, 1943-1970 (trad. René de Ceccaty), Poèmes de jeunesse et quelques autres (trad. Nathalie Castagné et Dominique Fernandez), La Nouvelle Jeunesse – poèmes frioulans (1941-1974) (trad. Philippe Di Meo). Au chapitre des romans, citons entre autres Les Ragazzi (1955), Le Rêve d’une chose (1962), Théorème (1968), Pétrole (posthume, 1992) ; mentionnons aussi deux recueils de nouvelles publiés en français, Nouvelles romaines et Les Anges distraits. Actes Sud a rassemblé en un volume les principales pièces de théâtre (1995). Parmi les deux douzaines de films réalisés par Pasolini, à l’esthétique particulière (parfois un peu datée), on peut retenir en particulier Accattone (1961), Mamma Roma (1962), La Ricotta (1963), L’Évangile selon saint Matthieu (1964), Théorème (1968), Le Décaméron (1971), Les Contes de Canterbury (1972)… Les essais permettent de mieux saisir l’ambition de Pasolini dans ses œuvres littéraires ou cinématographiques et, réciproquement, ces œuvres révèlent le type d’expérience qui nourrit les essais. On remarquera que la critique de Pasolini ne trouve jamais son origine dans des sentiments négatifs, mais dans un amour premier du monde et de sa beauté, qui seul le conduit à s’élever contre ce qui les défigure.

Pour une meilleure connaissance de la vie de Pasolini on dispose de plusieurs biographies, dont celle établie par son cousin Nico Naldini (1989), ainsi que celle due à René de Ceccatty (2005).

 

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