« Pierre Ryckmans, alias Simon Leys. Le feu sacré d’un esprit libre »

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys.
Le feu sacré d’un esprit libre

Extraits choisis et présentés
par Jean Bernard-Maugiron

(2012)

INTRODUCTION

« Le seul moyen de délivrer les hommes du mal,
c’est de les délivrer de la liberté. »
[Images brisées] (1)

On peut dire de Simon Leys ce que le prince de Ligne écrivait, parlant de Casanova : que « son esprit est de l’espèce qui donne de l’élan à celui d’un autre ». Il en va ainsi des lectures comme des rencontres, certaines vous élèvent et vous rendent meilleur, quand d’autres vous font retomber au ras du bitume, le nez dans l’aigreur des jours.

Ce moraliste à la manière classique possède une vaste érudition dont il parsème ses écrits avec élégance et légèreté. Dans la forme brève où il excelle, il chemine « par sauts et gambades », associant l’ange et le cachalot, mêlant le bonheur des petits poissons et le moine Citrouille-Amère, croisant les ombres chinoises et la mort de Napoléon. Selon le temps et l’humeur, il aura la gravité d’un Conrad, la sagesse d’un Tchang Tseu, la révolte d’un George Orwell, la concision d’un Koestler, la spiritualité d’une Simone Weil, l’élégance d’un prince de Ligne, la causticité d’un Montherlant, le goût du large d’un Melville, la radicalité d’un Léon Bloy, la sensualité d’un Albert Camus, l’humour d’un Chesterton…

Un de ses plus grands mérites est de proposer un dépassement des sempiternelles oppositions sensible/intelligible, tradition/modernité, Orient/Occident, d’entrelacer la critique sociale et la métaphysique, la vie quotidienne et la haute poésie, le temporel et le spirituel. Ce qu’il écrivait à propos d’Orwell, à bien des égards son alter ego, peut lui être appliqué : « Son attitude présente trois traits remarquables : une saisie intuitive des réalités concrètes ; une approche non doctrinaire de la politique, allant de pair avec une profonde méfiance à l’égard des intellectuels de gauche ; un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine. » [Le Studio de l’inutilité]

Est-ce pour cela qu’il est plus reconnu dans le monde anglo-saxon que dans sa francophonie d’origine, même si beaucoup en France le considèrent comme l’un des auteurs contemporains majeurs, voire indispensables ? Contre l’idéologie de la liberté que prône le libéralisme, contre l’idéologie de l’égalité qu’exalte le communisme, il met en avant la vérité comme valeur souveraine, la vérité qui fonde la justice, la vérité qui nous rend libres. On pense à Albert Camus, qu’il affectionne : « On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et encore moins selon ce que la droite ou la gauche décident d’en faire. Si enfin la vérité me paraissait être de droite, j’y serais. » 

Les mêmes qui ont tenté d’annexer George Orwell en le limitant à son antisoviétisme essaieront de tirer Simon Leys à eux en le réduisant à son antimaoïsme. Nous verrons la complexité du personnage et comment il a, tout comme l’auteur de 1984, réussi à se dégager de toute emprise et à sauvegarder sa souveraine liberté de pensée. Car son combat antitotalitaire est une lutte autant contre l’hydre communiste que contre la pieuvre capitaliste. L’originalité de Simon Leys tient à la vérité de son être. Or, comme il le dit si justement d’Orwell, « un homme vrai ne saurait se réduire à des simplifications abstraites, à des définitions à sens unique (gauche, droite, progressiste, réactionnaire) ; c’est un nœud naturel de contradictions, un vivant paradoxe ».

Son ami Jacques Dewitte a justement observé que Leys « est très proche de la figure de l’intellectuel d’Europe centrale : pas purement politique, mais soucieux des questions morales, métaphysiques ou esthétiques, et surtout préoccupé par la culture. […] C’est la figure d’un intellectuel qui comprend sa vocation autrement que l’intellectuel occidental et qui, comme l’écrit Leslek Kołakowski, considère que sa “fonction la plus importante est de préserver et de transmettre le bien accumulé de la culture spirituelle de l’humanité en tant que bien commun”, de “perpétuer la continuité spirituelle de l’humanité”. » [Revue Textyles] On ne saurait mieux dire. Évoluant à contre-courant des pensées à la mode, se tenant toujours à distance des politiciens et des sociologues, qui ne voient que des causes matérielles et sociales aux inextricables problèmes de notre temps, il défend la culture comme indispensable paradigme, le fondement de la civilisation. Talentueux et inspiré, ce délicat styliste est un des derniers gardiens du trésor de l’humanité, une des rares lueurs dans cette nuit qui peu à peu recouvre le monde.

Lire Leys, c’est respirer l’air du large, l’horizon dégagé pour laisser la pensée s’épanouir dans de grands espaces libérés. Curieux, nerveux, caustique, émouvant, paradoxal et insaisissable, il est rarement là où on l’attend. Libre esprit raillant ces « nauséabondes petites orthodoxies qui se disputent notre âme », il construit patiemment, loin des coteries et des obédiences, une œuvre sincère et plaisante, anticonformiste et subtile, composée d’ouvrages toujours trop courts que l’on referme à regret, puis que l’on ouvre à nouveau, en attendant le prochain.

Qui plus est, il est souvent irrésistiblement drôle. On verra plus loin quelques exemples de son humour ravageur et de son ironie mordante. Une ironie et un humour qui dissimulent mal une révolte viscérale et peinent à cacher une profonde mélancolie, qu’enlacent des écharpes de grâce. Car il n’hésite pas à porter haut la dimension émancipatrice et la puissance symbolique du christianisme, qu’il concilie avec la mystique du taoïsme et l’humanisme du confucianisme, pensées complémentaires et non incompatibles selon lui.

De la même manière que Nietzsche envisageait de classer les philosophes d’après la qualité de leur rire, on pourrait songer à établir une hiérarchie des écrivains en fonction de leur humour. À cette aune-là, Simon Leys serait dans le wagon de tête, en compagnie de Philippe Muray, Alexandre Vialatte, Evelyn Waugh, Léon Bloy, Chesterton ou Céline. Car il n’y a finalement que le rire doré qui permette au dégoût de l’absurde de se décharger.

Pierre Ryckmans est né le 28 septembre 1935 à Bruxelles. Cette « belgitude », qu’il évoque ici en parlant de son compatriote Henri Michaux, puis dans un entretien, lui octroie quelques traits d’identité nationale particuliers.

S’il est une chose dont le Belge est pénétré, c’est de son insignifiance. Cela, en revanche, lui donne une incomparable liberté – un salubre respect, une tranquille impertinence, frisant l’inconscience. La fourmi n’a aucun scrupule à marcher sur le pied de l’éléphant […]. Le Belge est une sorte de fou du roi : comme ce qu’il dit ne saurait tirer à conséquence, il peut tout dire. [SI]

– Il semblerait que la dissidence vous soit naturelle. À quoi l’attribuez-vous ?

S.L. – Je suis d’origine belge, et mes infortunés compatriotes développent généralement, et presque de naissance, une hostilité spontanée à l’égard de l’autorité. Il faut savoir en effet qu’en Belgique, les autorités gouvernementales, étatiques, institutionnelles et politiques sont d’une stupidité extrême, et que leur malfaisance et leur arrogance sont directement proportionnées à leur bêtise. […] En fait, à la lumière de l’expérience belge, les plus noirs cauchemars de Kafka font encore figure d’innocentes rêveries…
[Le Figaro, 2008]

Il a la chance de découvrir très tôt deux des passions qui enchanteront sa vie : la mer et la Chine. Et, déjà, il écrit : dans un petit récit de jeunesse intitulé Prosper – publié en complément de l’effroyable Naufragés du Batavia –, nous apprenons qu’il a navigué lors de ses vacances scolaires vers les bancs de Terre-Neuve, sur un thonier breton à voile, avant son premier voyage pour la Chine. La mer aura dès lors une place à part dans son existence. La mer et les écrivains de mer, au premier plan desquels bien sûr Conrad et Melville, mais aussi les auteurs francophones, à qui il consacrera une monumentale Anthologie de la mer dans la littérature française. Inscrit à l’université catholique de Louvain, c’est à l’âge de dix-neuf ans qu’il rencontre la civilisation chinoise, lors d’un voyage d’une délégation de jeunes Belges.

Étudiant en droit et en histoire de l’art occidental, je me suis trouvé faire partie, en 1955, d’une délégation estudiantine belge invitée à visiter la Chine pendant un mois. À 19 ans, cela ne se refuse pas. Nous avons accompli le tour classique, agrémenté d’un entretien d’une heure avec Zhou Enlai, maître en séduction. Ce mois de mai, dans la douceur du printemps, fut enivrant. En même temps, je me sentais imbécile, puisque incapable d’échanger un mot avec qui que ce fût parmi les 600 millions de personnes qui m’entouraient. Je suis rentré pénétré d’une évidence : il est inconcevable de ne pas savoir le chinois. Après un tel voyage, reprendre ma vie et mes études d’avant me semblait n’avoir aucun sens. Je ne pouvais pas en rester là. J’appris donc le chinois et me mis à lire fiévreusement sur la Chine. Dès l’abord, la poésie de l’époque des Tang et la peinture de la période Song ont été pour moi une révélation. [Le Point, 2004]

Ses études en Belgique terminées, il reviendra en Chine pour parfaire son apprentissage de la langue et de la culture chinoises, à Taïwan, puis à Singapour et à Hong Kong, de 1959 à 1970. Il épousera en 1964 Hanfang, une Chinoise avec laquelle il aura quatre enfants. La famille s’installe en Australie, d’abord à Sydney, où Pierre Ryckmans enseigne la culture chinoise à l’université, de 1987 à 1993. En désaccord profond avec cette institution, il donnera sa démission six ans avant de partir à la retraite. Il réside actuellement à Canberra.

En France, Simon Leys a crevé l’écran il y a trente ans, le 27 mai 1983. Certains se rappellent encore ce vendredi soir d’Apostrophes – maigre nourriture de l’esprit qui réservait parfois de belles surprises – où un homme très remonté, à la barbe châtain et au fort accent belge, était venu présenter son « Essai sur la politique et la culture chinoises », métaphoriquement titré La Forêt en feu. Bernard Pivot avait également invité Maria Antonietta Macciocchi, une intellectuelle maoïste auteur quelques années plus tôt d’un volumineux autant qu’indigeste De la Chine à la gloire du Grand Timonier, édité par la revue Tel quel de Philippe Sollers et autres « commis voyageurs du maoïsme ». S’il ne le savait déjà, Simon Leys allait vite comprendre qu’« il y a des gens, comme les végétariens et les communistes, avec lesquels il est impossible de discuter », ainsi que l’écrivait Orwell. Tendu comme un arc pendant que l’Italienne maolâtre débitait son petit catéchisme sur le nouveau « paradis socialiste » rouge sang,
Simon Leys avait décoché ses flèches lorsque son tour était venu.

Je pense… que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux, et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé. Prenons le cas de madame Macciocchi – je n’ai rien contre madame Macciocchi personnellement, je n’ai jamais eu le plaisir de faire sa connaissance –, quand je parle de madame Macciocchi, je parle d’une certaine idée de la Chine, je parle de son œuvre, pas de sa personne. Son ouvrage De la Chine, c’est… ce qu’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale, parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie.

De la Chine repose sur deux données de fait : le peuple de Mao est une humanité sans péché ; Mao les a délivrés de leur condition humaine ; de là découle que les ouvriers refusent les augmentations de salaire et estiment les organisations syndicales superflues. Les paysans pratiquent la philosophie et la pensée de Mao fait pousser les cacahuètes.

Et la dame de pâlir, puis de s’empourprer et de s’étouffer en piteuses dénégations. C’est qu’elle avait affaire à un connaisseur, et pas des moindres. En 1971, l’année même où Mme Macciocchi publiait son brouet de 600 pages en vénération pour la « Révolution culturelle » et ses millions de morts, Pierre Ryckmans, jusqu’alors connu seulement de quelques sinologues pour ses travaux pointus sur des artistes chinois, avait fait paraître chez Champ libre Les Habits neufs du président Mao, sous le pseudonyme de Simon Leys. Pourquoi ce nom d’emprunt ? Il s’en expliquait dans un entretien en 2004.

– Quand vous allez en Chine populaire pour la première fois, vous n’êtes encore que Pierre Ryckmans. Quand vous y retournez en 1972, après un long séjour à Hong Kong, vous êtes devenu Simon Leys. Quand et comment ?

S.L. – À la veille de faire paraître Les Habits neufs du président Mao, dont j’ai recueilli les matériaux à Hong Kong entre 1966 et 1969, mon éditeur me prévient que publier un tel livre sous mon nom m’empêcherait de partir pour Pékin comme attaché culturel à l’ambassade de Belgique, ainsi qu’il en était question. Il m’a donc fallu trouver un nom à consonance belge ordinaire, et celui de Leys, emprunté à René Leys, le roman de Victor Segalen, que peu de gens à l’époque avaient lu, fit l’affaire, Pierre, mon prénom, devenant tout naturellement Simon.

– Pour un écrivain, se doter d’un pseudonyme ne va-t-il pas au-delà d’une nécessité circonstancielle ? D’Éric Blair, alias George Orwell, vous avez écrit qu’en changeant de nom il est devenu « un homme idéal déterminé à tout prix à énoncer des vérités pas bonnes à dire ». Est-ce une manière d’autoportrait ? Orwell a été calomnié pour ses écrits sur la guerre d’Espagne comme vous sur la Révolution culturelle…

S.L. – Quand j’ai publié Les Habits neufs, j’étais loin de m’attendre aux réactions de haine qui se sont ensuivies. Vivant en Extrême-Orient, je croyais naïvement tout simple d’instruire les Occidentaux des réalités de la Révolution culturelle, dont la presse française, en particulier, donnait des descriptions fantaisistes ou délirantes. Le choix d’un pseudonyme n’était donc pas destiné à me préserver d’une hostilité que je ne prévoyais pas. Reste qu’il a constitué une protection : attaquer Pierre Ryckmans, c’était attaquer ma personne ; attaquer Simon Leys, c’était attaquer mes œuvres. Aujourd’hui, cette distinction n’a plus lieu d’être. Et puis, comme dit Ezra Pound, peu importe le nom du poète, il faut que le poème soit écrit… L’idéal serait l’anonymat. [Le Point, 2004]

L’éditeur en question, c’est le situationniste René Viénet, qui l’a accueilli dans sa « Bibliothèque asiatique » et lui a conseillé de prendre un surnom pour déjouer les sbires de Mao.

À ce sujet, que l’on me pardonne ici l’intrusion indécente d’une parenthèse personnelle (ce sera la seule, je vous promets) : en 1971, au moment de publier Les Habits neufs du président Mao, il me fallut, au pied levé et pour de triviales raisons bureaucratiques, le signer d’un pseudonyme. Si j’osai alors emprunter mon patronyme fictif au chef-d’œuvre de Segalen, c’est tout simplement parce que, à ce moment-là, René Leys, complètement épuisé et introuvable depuis plus de vingt ans, n’éveilla plus d’échos que dans la mémoire d’une poignée d’admirateurs fidèles, amoureux de littérature, un peu frottés de Chine, et c’était à ces happy few, mes semblables, mes frères, que j’adressais ainsi un innocent clin d’œil. Eussé-je pu soupçonner alors que l’œuvre de Segalen allait justement connaître un prodigieux regain d’intérêt, je me serais modestement choisi quelque banal autre pseudonyme flamand, Beumelans ou Coppenolle – mais maintenant il est évidemment un peu tard pour changer. [SI]

Mais en France des sycophantes veillaient, en particulier la sinologue maoïste Michelle Loi, qui fit paraître un insipide libelle dont Leys dira que « l’objet et la mission tenaient tout entiers dans la dénonciation imprimée sur sa page de couverture » : « Pour Luxun. Réponse à Pierre Ryckmans (Simon Leys)», Lausanne, Alfred Eibel éditeur, 1975. La véritable identité de Simon Leys étant, par ce dégoûtant procédé tenant plus de la délation que de la controverse intellectuelle, livrée à la police de la pensée de Chine comme de France, Pierre Ryckmans se fit justice lui-même dans un magistral pamphlet, L’Oie et sa farce, qu’il faudrait citer en entier tant il est significatif de la verve et de la trempe de son auteur. En voici un extrait, qui donnera le ton de cette compilation.

Une dame […] un peu exaltée et brûlant pour sa religion maoïste du feu des néophytes (sa conversion est de date assez récente, mais comme elle venait de l’Église stalinienne, elle n’a pas eu à faire une bien longue route) s’est mis en tête d’accumuler des mérites dans le paradis de Mao (ceux-ci ne se comptent pas en centaines de jours d’indulgence mais en semaines de congés payés à Pékin) par la dénonciation des hérétiques et des mal-pensants. […]

C’est ainsi qu’elle s’est adonnée depuis tout un temps dans divers journaux, revues et tracts à une dénonciation obsessionnelle de l’identité réelle de Simon Leys. (La précaire protection que ce pseudonyme était censé m’assurer durant mes séjours successifs en Chine en devint plus dérisoire encore, et j’ai mémoire en particulier d’un certain incident à Pékin où seul le hasard me permit d’éventer une trappe si joliment machinée qu’elle aurait dû me catapulter avec une quasi-certitude précisément là où la bonne dame en question souhaite si charitablement me voir relégué une fois pour toutes.)

La passion policière qui pousse certaines gens à dénoncer voisins, parents, relations ou collègues ne trouve de véritable exutoire que dans les périodes de bouleversement, de guerres, d’occupations, etc., mais même en temps normal, elle n’en demeure pas moins latente chez les ratés, les envieux et les médiocres et constitue un phénomène psychologique singulier qui mériterait d’être mieux étudié. La vénalité en est rarement absente, mais ce serait une erreur d’y voir son moteur exclusif ; dans ce genre de démarche en effet, la recherche d’avantages personnels s’augmente le plus souvent d’autres mobiles non moins puissants : des sentiments d’infériorité ou de frustration (sur qui la seule apparence de succès chez autrui vient agir comme une intolérable provocation), le désir de se donner de l’importance, une forme d’exhibitionnisme, et surtout un respect inné du Pouvoir, de l’Ordre établi, des Autorités, l’instinct flic, la haine de tout ce qui apparaît non conforme, différent, hétérodoxe, hérétique. (Qu’il puisse y avoir une vertu dans la rébellion, que l’irréductible refus du cordeau, la critique permanente du pouvoir puissent être des traits de l’intellectuel révolutionnaire en général, et de Lu Xun en particulier, constituent évidemment autant de notions inintelligibles pour une personne qui dut attendre pour s’intéresser à Lu Xun qu’il survienne d’abord une « Révolution culturelle » et qu’au lendemain de celle-ci les croque-morts du département de la Propagande, armés de leurs pommades et de leurs vaselines, aient réussi à maquiller contre toute vraisemblance le cadavre du farouche rebelle en une sorte d’empaillé rose et béat, docile chantre du Pouvoir et prophète bénisseur de l’utopie maoïste…)

Enfin, une dernière et puissante motivation de la manie dénonciatrice est incontestablement le fanatisme religieux. Les maoïstes occidentaux ne conçoivent pas qu’on puisse se rendre en Chine simplement par amour de ce peuple et de cette terre ; de tels sentiments leur demeurent évidemment étrangers, à eux qui ont choisi d’ignorer l’un et l’autre à l’exclusif profit de la poignée de bureaucrates qui monopolisent le pouvoir à Pékin ; sans Mao, la Chine et les Chinois ne retiendraient pas une minute leur attention. La seule idée qu’un individu comme Simon Leys puisse constamment souhaiter revoir la Chine, qu’il ait noué dans ce monde-là les liens les plus chers ne leur paraît pas seulement incompréhensible, elle leur est proprement sacrilège. Deux fois déjà qu’ils ont échoué à le faire appréhender alors qu’il souillait de ses pas le pavé de Pékin – il s’agit maintenant de prévenir le retour d’une telle profanation. Quels ulémas déployèrent jamais vigilance plus sourcilleuse pour barrer à un infidèle le chemin de la Ville sainte ? [IB]

Ce florilège est avant tout conçu comme un cadeau à partager, une recommandation enthousiaste que l’on s’adresse entre amis. Il s’inscrit délibérément dans le genre que Cioran avait défini comme exercice d’admiration, bien loin d’un travail universitaire ou d’un essai critique (même si l’on trouvera sans peine – c’est tout l’intérêt et la richesse d’une pensée ouverte – à discuter, à compléter ou à approfondir dans les extraits qui suivent). Qu’il soit une incitation à lire Simon Leys, et comme lui à combattre les cons, les flics et les dévots (vaste programme !), mais comme lui autant que possible avec élégance, humour et pertinence, pour ne pas leur ressembler un jour.

Quant aux principes qui ont inspiré sa composition, même s’ils sacrifient aux contraintes de présentation et de mise en contexte, ils ont été donnés par Simon Leys lui-même dans L’Ange et le cachalot :

Mettez bout à bout les pages que vous avez copiées au fil de vos lectures : cet ensemble, sans qu’il contienne une seule ligne qui soit de vous, pourra parfois composer le meilleur portrait de votre esprit et de votre cœur.

  1. Les références abrégées sont développées dans la bibliographie placée en fin d’ouvrage.

LE COMBAT ANTITOTALITAIRE

« Mieux que l’approbation de la foule :
l’indignation d’un seul honnête homme. »
Sima Qian (145-90 av. J.-C.)

Il serait bien réducteur de qualifier Simon Leys d’écrivain « engagé » (« dégagé », pour paraphraser Pierre Desproges, serait plus précis pour définir cet exilé des antipodes), tant cet homme en marge des partis comme des systèmes de pensée s’est toujours gardé de toute appartenance à l’intelligentsia, ayant vite compris comme George Orwell que « les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires ». Est-il nécessaire de rappeler les flirts d’Aragon et d’Éluard avec Staline, de Breton avec Trotsky, de Sartre avec Castro, Mao et caetera, de Badiou avec Pol Pot, Tito et tutti quanti, de Barthes et Sollers avec Mao, de Foucault avec l’ayatollah Khomeyni… ? La liste serait trop longue de ces compromissions au nom d’une « critique de la domination » si complaisante vis-à-vis des dictatures dès lors qu’elles se parent du qualificatif d’« anti-impérialiste » ou d’« anticapitaliste ».

Cette curieuse appétence de certaines têtes pensantes pour le socialisme totalitaire en ses diverses variantes n’est toutefois pas née d’hier. Jean-François Revel, dans la préface à la réédition d’Ombres chinoises, en retrouve la trace en divers lieux et diverses époques.

Le phénomène socialiste totalitaire est le résultat d’une catégorie de l’esprit humain qui est parvenu à s’appliquer dans des contextes aussi différents que l’Amérique précolombienne des Incas, l’Amérique espagnole des Jésuites du Paraguay, la Mésopotamie du IIIe millénaire avant notre ère, l’ancienne Égypte, la Russie du xxe siècle, le Bénin, le Cambodge, l’Albanie, la Corée, Cuba ou l’Éthiopie. Donc, dans des sociétés appartenant à des périodes et des aires géographiques aussi éloignées les unes des autres que peuvent l’être leurs niveaux respectifs de développement économique, technologique et politique, aussi étrangères les unes aux autres par leurs antécédents que par leur culture, leur religion, leurs systèmes de parenté, peut surgir un même type d’organisation où se retrouvent avec une exactitude confondante des traits identiques. Cette seule constatation suffit à faire justice du matérialisme historique, selon lequel le socialisme serait lié à un stade précis des « forces productives » et des « contradictions du capitalisme ».

L’amnésie historique est partie intégrante du programme totalitaire : ce n’est pas parce que le Mur est tombé ou que la Chine a placé en Bourse le Petit Livre rouge que le combat contre l’idéologie communiste doit se relâcher. Au contraire, il est plus nécessaire que jamais, surtout quand on observe l’étonnante mansuétude dont bénéficie le communisme dans l’intelligentsia occidentale – contrairement aux autres utopies meurtrières que furent le nazisme et le fascisme, et malgré les goulags, les camps de redressement, les cent millions de victimes –, et si l’on veut bien considérer que la plupart de ses principes fondateurs ont toujours les faveurs du discours prétendument critique. Encore à se tortiller quoi qu’ils en disent dans les rets du marxisme-léninisme, les plus « radicaux » de ces intellectuels, confortablement campés dans la posture du rebelle, obnubilés par une « question sociale » qui serait l’alpha et l’oméga des malheurs de l’humanité, l’origine du mal et son remède universel, s’emploient méthodiquement à assécher les terres fécondes de la complexité humaine pour étendre toujours plus loin le désert de l’idéologie.

Le propre des comportements totalitaires est de transformer une opinion en délit. La haine en est le principe directeur, le carburant principal, la jouissance dévoyée. Confits dans le ressentiment, atrophiés dans leurs dogmes depuis longtemps périmés, claquemurés dans une conception dualiste et bidimensionnelle du monde, ces idiots utiles du capitalisme (se rendront-ils compte un jour à quel point ils sont indispensables au système ?)(2) rêvent tout haut de propager la guerre civile, de répandre la terreur, de ressortir les guillotines. En attendant le grand soir et le paradis sur terre, chaque jour des hommes sont emprisonnés, torturés et assassinés pour le seul crime de leurs opinions dans les geôles islamistes ou communistes, dans l’indifférence de ces beaux esprits, indifférence qui n’est pas sans rappeler le lâche silence des intellectuels progressistes de l’après-guerre à l’égard des dissidents de l’Est. Et peu importe le nombre des sicaires puisque, comme l’écrit Kasimierz Brandys, « l’histoire contemporaine nous enseigne qu’il suffit d’un malade mental, de deux idéologues et de trois cents assassins pour s’emparer du pouvoir et bâillonner des millions d’hommes ». Au nom de la paix, de la justice ou de la liberté, comme de bien entendu.

2. Pour les y aider, des voix fortes s’élèvent pour dénoncer leur imposture et analyser sans complexe ces pathologies mortifères. Voir par exemple les écrits de Jean-Claude Michéa ou du collectif Lieux communs.

Les Habits neufs

Lorsqu’il s’installe en Chine, conquis par la civilisation chinoise, ses arts et ses lettres, son peuple et ses paysages, Pierre Ryckmans n’est pas a priori rebuté par le communisme, qu’il ne connaît guère et pour lequel il éprouve même « une vague sympathie ». Mais il ne pourra pas longtemps se replier dans l’étude de la peinture de Shitao ou de Su Renshan, et garder les yeux fermés sur ce qui l’entoure. Ni surtout garder le silence.

– Quand la nécessité de témoigner à charge sur la politique menée en Chine s’est-elle imposée ?

S.L. – « Politique » n’est pas le terme approprié, car j’étais et je suis resté apolitique. Je n’ai aucun goût pour cette activité. D’ailleurs, ma discipline personnelle, et ma vraie vocation, se situe dans le domaine classique – artistique et littéraire. De plus, en 1955, j’éprouvais une vague sympathie pour la révolution chinoise. Ce sont l’expérience quotidienne de la « Révolution culturelle » vue de Hong Kong, le contact permanent avec des victimes, la masse des témoignages convergents, les mensonges des communistes qui m’ont mobilisé. Ce n’était pas de l’analyse théorique, c’était une évidence première, qu’il fallait opposer aux dénégations extérieures. Ma connaissance de la langue, mon immersion dans le milieu chinois me facilitaient la tâche. [Le Point, 2004]

Il évoque dans Ombres chinoises l’épisode qui l’a dessillé :

Personnellement, ma première rencontre avec le communisme en action date de 1967, à Hong Kong, quand je trouvai sur le pas de ma porte le corps d’un courageux journaliste chinois : quelques secondes auparavant, il avait été horriblement mutilé par des assassins communistes et il était en train d’agoniser.

Là, il y a eu un contact avec l’horreur de la politique. J’ai compris alors qu’on est acculé, qu’il n’est pas possible d’être seulement en dehors du monde dans un poste d’observation privilégié. On est dedans, il n’y a pas moyen de ne pas prendre position. (Propos rapportés par Pierre Boncenne dans son blog)

Après cette première introduction élémentaire à la politique communiste, le reste de mon éducation ne fut pas compliqué. Pendant les deux ou trois années qui suivirent, je me contentai d’écouter attentivement les propos de quelques amis chinois intelligents et cultivés, et de lire deux quotidiens chinois au petit déjeuner.

C’est de ces seules sources, accessibles à qui prenait la peine d’apprendre le chinois, que Simon Leys a tiré la matière de ses Habits neufs, qui lui valurent l’unanime condamnation des intellectuels de gauche. En cette France où Sartre et consorts imposaient leur terreur intellectuelle, il fallait une belle dose de courage ou d’inconscience pour exprimer sa vision des choses à

ces esprits généreux mais faibles qui, en Occident, rêvent de révolution sans comprendre qu’elle reste à réinventer sur place par ceux qui veulent la faire et ne saurait se cueillir comme une pomme mûre dans un verger exotique. [Les Habits neufs du président Mao]

Nous l’avons vu, c’est René Viénet qui publia Les Habits neufs, dans la « Bibliothèque asiatique » qu’il dirigeait aux éditions Champ libre. Les deux hommes s’étaient rencontrés à Hong Kong, par l’entremise du professeur Pimpaneau, d’après lequel « il n’a pas fallu un quart d’heure pour que Ryckmans et Viénet découvrent qu’ils avaient deux qualités communes, l’intelligence politique et l’intégrité intellectuelle » [Textyles]. De 1967 à 1969, en pleine « Révolution culturelle », afin d’arrondir ses fins de mois (il avait une famille à nourrir) Pierre Ryckmans épluchait la presse chinoise pour l’ambassade
diplomatique belge, rédigeant deux fois par mois des comptes rendus de ses lectures. « Viénet, téléphonant de Paris, lui arrachera, chapitre après chapitre, ce qui deviendra Les Habits neufs. » [Laurent Six, Textyles] Dans une lettre de janvier 2003 adressée à Pierre Boncenne, Ryckmans reconnaît sa dette à l’égard de Viénet :

Je sais qu’il a dû surmonter des résistances puissamment organisées. Une chose est certaine : sans lui, je n’aurais probablement jamais rien publié – on pourrait dire assez littéralement que c’est Viénet qui m’a inventé.

En ces années-là, les résistances étaient effectivement puissantes : l’intelligentsia retranchée à Vincennes étouffait le souffle libertaire de 68 sous une chape doctrinaire et verbeuse. Car il faut dire et redire que, comme le notait Castoriadis, ce que certains ont appelé la « pensée 68 » représente en fait « la pensée anti-68, la pensée qui a construit son succès de masse sur les ruines du mouvement de 68 et en fonction de son échec. [Foucault, Derrida, Lacan, Althusser, Badiou, Bourdieu and Co] n’ont joué aucun rôle même dans la préparation “sociologique” du mouvement, à la fois parce que leurs idées étaient totalement inconnues des participants et parce qu’elles étaient diamétralement opposées à leurs aspirations implicites et explicites. La distribution de leurs écrits pendant la nuit des barricades du Quartier latin aurait, au mieux, provoqué un rire inextinguible, au pire, fait débander et se débander les participants et le mouvement » (3). Il faut également rappeler qu’à cette époque Philippe Sollers faisait paraître dans la revue Tel quel sa traduction enflammée de Dix poèmes de Mao Tsé-toung, que le Petit Livre rouge était la nouvelle Bible du Quartier latin, et que Sartre jetait l’anathème sur tout réfractaire au marxisme – « l’horizon indépassable de notre temps » – en éructant : « Tout anticommuniste est un chien. »

3. Cornélius Castoriadis, « Les mouvements des années 60 », in La Montée de l’insignifiance, Seuil, 1996.

À droite également, giscardiens et gaullistes préparaient le terrain des hommes d’affaires en célébrant avec ferveur la gloire du Grand Timonier et, retour de Chine, noircissaient du papier pour rivaliser d’admiration et enfiler mensonges et inepties (l’impayable Peyrefitte !). Pourtant, Leys n’était pas le premier à montrer la nudité du Guide. En 1967, le numéro 11 de la revue Internationale situationniste s’ouvrait par un article de Guy Debord titré « Le point d’explosion de l’idéologie en Chine », où l’essentiel était déjà dit sur la « pseudo-révolution pseudo-culturelle ».

Ce sont finalement les débris gauchistes des pays occidentaux, toujours volontaires pour être dupes de toutes les propagandes à relents sous-léninistes, qui sont capables de se tromper plus lourdement que tout le monde, en évaluant gravement le rôle dans la société chinoise des traces de la rente conservée aux capitalistes ralliés, ou bien en cherchant dans cette mêlée quel leader représenterait le gauchisme ou l’autonomie ouvrière. Les plus stupides ont cru qu’il y avait quelque chose de « culturel » dans cette affaire, jusqu’en janvier où la presse maoïste leur a joué le mauvais tour d’avouer que c’était « depuis le début une lutte pour le pouvoir ».

[…] Du fait que les maoïstes se sont montrés, avec le succès que l’on peut voir, les champions de l’idéologie absolue, ils ont rencontré jusqu’ici l’estime et l’approbation au degré le plus fantastique parmi les intellectuels occidentaux qui ne manquent jamais de saliver à de tels stimulis. […] Le Monde, le journal le plus franchement maoïste paraissant hors de Chine, a annoncé jour après jour le succès imminent de M. Mao Tsé-toung prenant enfin le pouvoir qu’on lui croyait acquis depuis dix-huit ans. Les sinologues, quasiment tous stalino-chrétiens – le mélange est répandu partout mais là principalement –, ont ressorti l’âme chinoise pour témoigner de la légitimité du nouveau Confucius. Ce qu’il y a toujours eu de burlesque dans l’attitude des intellectuels bourgeois de la gauche modérément stalinophile a trouvé la plus belle occasion de s’épanouir devant les records chinois du genre : cette révolution « culturelle » devra peut-être durer mille ou dix mille ans.

Quatre années plus tard, les premiers mots des Habits neufs feront écho à ces propos bien sentis :

La « Révolution culturelle », qui n’eut de révolutionnaire que le nom et de culturel que le prétexte tactique initial, fut une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d’individus, derrière le rideau de fumée d’un fictif mouvement de masses (dans la suite des événements, à la faveur du désordre engendré par cette lutte, un courant de masse authentiquement révolutionnaire se développa spontanément à la base, se traduisant par des mutineries militaires et par de vastes grèves ouvrières ; celles-ci, qui n’avaient pas été prévues au programme, furent impitoyablement écrasées).

[…] Que Mao Zedong eût effectivement perdu le pouvoir a pu paraître, à distance, difficile à admettre par des observateurs européens. C’est pourtant bien pour les récupérer qu’il déclencha cette lutte.

[…] Pour le peuple, le maoïsme pur signifie la substitution d’une mystique politique austère et fanatique aux légitimes exigences matérielles, intellectuelles et émotives de la nature humaine, l’imposition d’un état permanent de mobilisation quasi militaire, la destruction impitoyable de toutes les valeurs traditionnelles, une désolante monotonie de l’existence, l’établissement d’un désert culturel, une universelle bigoterie, une aridité et un ennui interrompus seulement par de périodiques explosions de violence et d’activisme hystérique.

On imagine mal les outrages et les insultes qui ont suivi la publication d’un jugement aussi clairvoyant, à l’image du journal Le Monde qui accusa Leys d’être un agent de la CIA. Il est vrai que l’Officiel de la bien-pensance n’en était pas à son coup d’essai : il avait déjà calomnié Albert Camus avant de tenter de salir George Orwell et de s’en prendre à d’autres. La réception du livre par l’intelligentsia parisienne fut toute de vindicte et de fiel, ainsi que le note Simon Leys avec ironie.

On m’a fait remarquer que j’avais une vision simplifiée des processus historiques, que je réduisais tout à des querelles d’individus et qu’il y avait une dynamique des forces sociales et économiques non saisie dans mes livres.

Dès sa parution, Les Habits neufs du président Mao, comme on pouvait s’y attendre, a fait l’objet d’une campagne de calomnies. Leurs connaissances de l’actualité chinoise étant trop indigentes pour engager un débat sur le fond, les détracteurs de ce livre se sont contentés de chercher à le discréditer de façon globale et vague, en l’accusant d’être basé sur des sources américaines et sur des ragots de Hong Kong. [HN]

Même ses proches eurent du mal à suivre Simon Leys dans son combat.

« Mais pourquoi diable êtes-vous retourné en Chine ? » me demandait l’autre jour à Paris un de mes aînés en sinologie – un savant pour qui j’ai d’ailleurs beaucoup de respect et d’affection. J’avoue que cette question m’a laissé pantois. Y aurait-il donc des sinologues qui, hors de Chine, ne se sentent pas en exil ? Et un autre – un ami très cher pourtant – m’a dit : « C’était très joli vos Habits neufs, mais j’espère quand même que maintenant vous n’allez plus perdre votre temps avec les affaires de la Chine contemporaine. Abandonnez plutôt cela aux journalistes, et revenez à vos travaux classiques. » Des propos comme ceux-là me rappellent que « sinologie » rime hélas avec « assyriologie », voire même avec « entomologie ».

Dieu sait pourtant combien l’existence serait agréablement simplifiée si nous pouvions nous persuader que seule la Chine morte doit faire l’objet de notre attention ! Comme il serait commode de garder le silence sur la Chine vivante et souffrante, et de se ménager à ce prix la possibilité de revoir encore cette terre tant aimée – mais je craindrais qu’un tel silence ne rejoigne alors celui que visait Lu Xun dans son propos célèbre : « John Stuart Mill a dit que la dictature rendait les hommes cyniques. Il ne se doutait pas qu’il y aurait des républiques pour les rendre muets. » [OC]

À la notable exception de son ami Claude Roy, dont Leys fit une remarquable critique de l’ouvrage Sur la Chine, où il en profita pour dire leur fait à ces « charlatans et ces escrocs », qui surent post festum gérer leur reconversion sans trop de scrupules.

Académiciens astucieux, politiciens en vacances, dominicains en délire, dames patronnesses de la révolution, gurus sexologues, marchands de pommade, prophètes, diplomates retraités, grands couturiers, que sais-je ? quiconque croit être quelqu’un à Paris s’est senti dans l’obligation, à l’un ou l’autre moment de sa carrière, de nous livrer les visions que lui avait inspirées le rituel pèlerinage à Pékin et, avant la fatale démocratisation du tourisme en République populaire, le Petit Livre rouge arrosé de thé vert est resté longtemps pour notre élite pensante un des hallucinogènes les plus en vogue. Même les voyageurs qui, retour de Chine, n’avaient rien à dire du tout, réussissaient quelquefois à le dire avec une mémorable prolixité (dans ce domaine, on se souvient par exemple de la prouesse exécutée dans les colonnes du Monde par un joyeux drille qui s’occupe maintenant d’amuser le public du Collège de France).

Mais il serait sans doute vain de chercher à pourfendre ces gens-là : comme les vagues de l’océan qui renaissent de leur défaite même, c’est leur inconsistance qui les rend indestructibles. Toutefois, le lecteur de bonne foi sur qui déferle depuis si longtemps ce raz de marée de prestigieuses inepties risquerait bien de perdre finalement pied si, de temps à autre, la voix d’un homme libre ne s’élevait pour lui rendre le sens de l’orientation et le ramener à l’évidence.

[…] « On ne saura jamais ce que la peur de ne pas paraître suffisamment à gauche aura fait commettre de lâchetés à nos Français », observait déjà Péguy. À la lumière de cette réflexion, on appréciera encore mieux le rare courage de Claude Roy, d’autant plus admirable que son activité journalistique s’est principalement exercée dans des endroits où la terreur de ne pas paraître suffisamment à gauche atteignit parfois des proportions paniques.

D’où lui vient donc son exceptionnelle résistance à la contagion ? L’explication est simple : qui « est » de gauche n’éprouve nul souci de le « paraître ». « Le vrai clivage entre “droite” et “gauche”, a-t-il indiqué dans un remarquable entretien, réside dans le privilège que s’accordent ou se refusent les hommes d’être des “chefs”… »

[…] Les charlatans et les escrocs que Roy brocardait ont survécu fort convenablement à leur périssable pacotille, ils se sont recyclés ; qui dans la sémiotique à l’américaine, qui dans la nouvelle philosophie, qui dans le néo-deng-xiaopingisme. Vous entendrez encore parler d’eux ; la prochaine fois, sachez les reconnaître. Il en va des maoïstes comme des cannibales, dont Vialatte disait qu’ils avaient disparu de la Papouasie depuis que les autorités locales en avaient mangé les derniers… [La Forêt en feu]

Orwell

George Orwell est, on l’a dit, sous bien des aspects l’alter ego de Simon Leys. Ce n’est pas pour rien que ce dernier lui a consacré en 1984 un livre en forme d’hommage, Orwell ou l’horreur de la politique. La même exigence de justice et de vérité, la même approche sans concession de la réalité, le même engagement antitotalitaire (l’un contre les staliniens, l’autre contre les maoïstes), la même méfiance vis-à-vis de l’intelligentsia les réunit. Avant que Leys ne vienne prendre la relève, Orwell fut en son temps un des seuls à s’opposer à Sartre, qu’il balaya d’un lapidaire : « Sartre is a windbag » (« Sartre est une grosse outre gonflée de vent ») qui ne fit pas monter sa cote chez les progressistes… Ceux-là lui en voudront longtemps pour sa liberté de pensée, puisque, plus de cinquante années après sa mort, une campagne orchestrée par Le Monde, Libération and Co (toujours les mêmes pour lancer la curée contre les esprits libres, que ce soient Albert Camus, Arthur Koestler, Czesław Miłosz, George Orwell, Simon Leys hier, et tous ceux qui aujourd’hui ne se plient pas aux diktats progressistes) tenta de le faire passer pour un indicateur, rien de moins. Ainsi, Le Monde n’hésita pas à titrer : « Quand Orwell dénonçait au Foreign Office les crypto-communistes » et Libération : « Orwell en mouchard anticommuniste ». Simon Leys fit justice de ces calomnies lors d’une réédition de son ouvrage, plaçant en annexe un court texte, « L’Affaire de la “liste noire” », qui se concluait ainsi :

Le fait que, un demi-siècle après sa mort, Orwell ait pu être la cible d’une aussi crapuleuse calomnie montre bien quelle formidable et vivante menace il continue de représenter pour tous les ennemis de la vérité.

Mais il fut bien seul à s’élever contre cette « conspiration du silence et de la calomnie, efficacement organisée par les commissaires du Komintern et tous leurs auxiliaires bénévoles de la gauche » (4), si l’on excepte Jaime Semprun et ses amis de l’Encyclopédie des nuisances, qui firent paraître sur-le-champ un vigoureux George Orwell devant ses calomniateurs :

Parmi tant d’aimables caractéristiques, le xxe siècle aura eu celle d’inaugurer l’ère de la falsification à grande échelle. Il ne pouvait s’achever sans que la suspicion soit jetée sur l’un de ses témoins les plus véridiques. George Orwell, ainsi, nous apprennent les journaux, aurait été un délateur, un « mouchard », un donneur. Et même si bientôt nul ne se souvient plus exactement du contenu des articles qui prétendirent révéler ce « scoop », ni même qu’il y ait eu des articles, il en restera toujours le souvenir vague et soupçonneux d’une affaire louche, d’un Orwell opportuniste et trouble, un genre d’imposteur comme le siècle en a tant produit. L’opération aura donc réussi puisqu’il faudra alors tenter de prouver le contraire (comme récemment il aura fallu prouver l’existence des chambres à gaz) et justifier la vérité auprès d’un tribunal de menteurs et d’amnésiques. Une telle tâche a quelque chose d’accablant, et c’est bien ce que visent ces sortes de « révélations ».

4. Leys ajoute en bas de page : « Notons qu’un de ses tardifs calomniateurs fut
l’illisible Claude Simon. Dans ses Géorgiques, la calomnie bête et basse n’est tempérée que par l’inintelligibilité générale de la prose. Mais, à moins d’être un académicien suédois, qui donc voudrait lire Claude Simon ? »

Mais écoutons plutôt Leys parler d’Orwell.

– George Orwell se présentait comme un « anarchiste conservateur ». D’autres ont évoqué un « patriote subversif et anticonformiste ». Ce sens dialectique de la contradiction est-il ce qu’il peut nous apporter de meilleur ?

S.L. – Chez Orwell, la qualité qui frappe le plus, c’est l’originalité. La vraie originalité, c’est le fait d’un homme qui, ayant d’abord réussi à devenir lui-même, n’a plus qu’à écrire naturellement. L’originalité échappe invinciblement à qui la poursuit pour elle-même, ne trouvant que la fausse originalité – cette lèpre qui ronge les lettres… Or un homme vrai ne saurait se réduire à des simplifications abstraites, à des définitions à sens unique (gauche, droite, progressiste, réactionnaire) ; c’est un nœud naturel de contradictions, un vivant paradoxe, comme Orwell l’a bien suggéré en se décrivant lui-même comme un « anarchiste conservateur ». [Le Figaro, 2006]

Quand nous relisons les écrits des dissidents et des exilés soviétiques et est-européens, nous sommes frappés par un thème récurrent : leur stupeur, leur indignation et leur colère face à la stupidité, à l’ignorance et à l’indifférence de l’opinion occidentale, tout particulièrement de la classe intellectuelle, qui resta largement incapable de saisir la criante réalité de cette peste totalitaire qui affectait l’existence d’une moitié du genre humain.

Chose remarquable, le nom d’un écrivain occidental est fréquemment mentionné dans les écrits des grands dissidents des pays de l’Est ; ils lui rendent hommage comme au seul auteur à avoir complètement perçu la réalité concrète de leur condition, jusque dans ses bruits et ses odeurs – et c’est George Orwell. [Le Bonheur des petits poissons]

Les éditions londoniennes Harvill Secker ont publié en 2009-2010 l’intégralité des journaux et un choix de lettres de George Orwell, deux recueils qui restent à traduire en français (ses œuvres complètes, éditées par Peter Davison en 1998, représentant par ailleurs 20 volumes pour près de 9 000 pages, les traducteurs ont du travail pour les années qui viennent, et sans doute encore bien des trésors à découvrir) (5). Simon Leys a lu ces deux ouvrages, Diaries et A life in letters, et nous donne ses notes de lecture (« Orwell intime », in Le Studio de l’inutilité).

5. Les éditions Ivrea-EDN ont déjà édité quatre remarquables volumes d’Essais, articles, lettres.

Orwell avait interdit qu’on écrive sa biographie ; il considérait que « toute vie vue de l’intérieur serait une série de défaites trop humiliantes et honteuses pour qu’on puisse la contempler ».

Il s’est défini un jour – à moitié par plaisanterie (à moitié seulement) – comme un « anarchiste conservateur ». Et en effet, après sa première expérience de jeunesse dans la police coloniale de Birmanie, il avait seulement appris à haïr l’impérialisme et toutes les formes d’oppression politique : « Toute autorité me paraissait suspecte et même la simple réussite me semblait une forme de brimade. » Ensuite, après son enquête dans le monde ouvrier du nord de l’Angleterre durant la Dépression, il épousa de façon non partisane la cause de « socialisme » : « Socialisme signifie simplement justice et liberté, une fois qu’on le débarrasse de sa sotte logomachie. »

Dans la mesure où elles traitent de politique, ses lettres se concentrent sur le combat antitotalitaire. Dans ce domaine, l’attitude d’Orwell présente trois traits remarquables : une saisie intuitive des réalités concrètes ; une approche non doctrinaire de la politique, allant de pair avec une profonde méfiance envers les intellectuels de gauche ; un sentiment de l’absolue primauté de la dimension humaine.

En ce qui concerne l’approche non doctrinaire : Eileen explique (dans une lettre à une ancienne condisciple, datée du 1er janvier 1938) qu’ils avaient appelé leur petit chien « Marx » : « C’était pour nous rappeler que nous n’avions jamais lu Marx. Mais maintenant que nous l’avons un peu lu, nous avons pris l’homme tellement en grippe que nous n’osons plus regarder notre chien dans les yeux quand nous lui parlons. »

Le dégoût qu’avait Orwell à l’endroit de « toutes les nauséabondes petites orthodoxies qui se disputent notre âme » explique aussi le mélange de méfiance et de mépris qu’il éprouvait à l’égard des intellectuels. Dans une lettre d’octobre 1938, il indique qu’il s’agissait là d’une attitude très ancienne chez lui :

« Ce qui me rend malade à propos des gens de gauche, spécialement les intellectuels, c’est leur absolue ignorance de la façon dont les choses se passent dans la réalité. Ça me frappait déjà quand j’étais encore en Birmanie, et que j’avais l’habitude de lire leur littérature anti-impérialiste. » En effet, si l’expérience coloniale lui avait enseigné la haine de l’impérialisme, elle lui avait aussi inculqué le respect (comme dans un conte de Kipling) pour « les hommes qui bâtissent les choses ».

« Les intellectuels me dépriment horriblement » est un autre thème qui revient souvent dans les lettres : « Les intellectuels sont plus souvent enclins au totalitarisme […] et le danger est qu’ils développent ici une variété indigène de totalitarisme. »

Dans une lettre de mai 1948, il tire une bordée bien ajustée contre Emmanuel Mounier et sa paroisse de « compagnons de route » chrétiens : « C’est curieux, en 1945, je n’avais rencontré Mounier que pendant dix minutes, mais d’emblée je me suis dit : ce gaillard-là est un “compagnon de route”. Il dégage un relent qui ne trompe pas. » Ce relent devait me revenir également familier vingt ans plus tard – ah, mes lamentables coreligionnaires, théologiens maoïstes et curés crétinisés qui prêchaient l’évangile de la « Révolution culturelle » !

Nous l’avons déjà relevé, dans son essai Pourquoi j’écris, Orwell disait : « Je ne voudrais pas complètement abandonner la vision du monde que j’avais quand j’étais enfant ; tant que je serai bien vivant, je continuerai à aimer la face de la terre, et à faire mes délices des objets solides ainsi que de mille bribes d’informations inutiles » ; et dans ses fameuses Réflexions sur le crapaud ordinaire, il ajoutait : « Si un homme ne peut prendre plaisir au retour du printemps, comment pourrait-il jouir d’un futur paradis libéré du travail ? Je pense que c’est en conservant notre amour enfantin pour les arbres, les poissons, les papillons, etc., que l’on rend un peu plus probable la possibilité d’un avenir paisible et décent. » [SI]

Le maître ouvrage de Simon Leys sur George Orwell est, nous l’avons déjà évoqué, L’Horreur de la politique, dont la première édition est parue en 1984, comme il se devait.

[Orwell] n’épargna pas ses sarcasmes à une certaine mystique socialiste qui, disait-il, avait le don d’« attirer par une attraction magnétique tous les buveurs de jus de fruits, les nudistes, les illuminés en sandales, les pervers sexuels, les Quakers, les charlatans homéopathes, les pacifistes et les féministes d’Angleterre. »

En fait, le malentendu qui l’entoure ici doit avoir des causes politiques, semblables peut-être à celles qui permirent jadis à Sartre et Beauvoir d’excommunier si durablement des rangs de l’intelligentsia bien-pensante un Camus ou un Koestler, coupables de la même lucidité.

Il montra qu’il était vraiment un de ces moines iconoclastes et inspirés qui, par une froide nuit d’hiver, n’hésitent pas à prendre une hache et à faire du petit-bois avec les statues saintes.

Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que la « vérité des faits » ne saurait exister à l’état pur. Les faits par eux-mêmes sont dénués de sens : seule la création artistique peut les investir de signification, en leur conférant forme et rythme. L’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Littéralement, il faut inventer la vérité.

L’histoire a déjà montré à plusieurs reprises qu’il ne faut pas grand-chose pour faire basculer des millions d’hommes dans l’enfer de 1984: il suffit pour cela d’une poignée de voyous organisés et déterminés. Ceux-ci tirent l’essentiel de leur force du silence et de l’aveuglement des honnêtes gens. Les honnêtes gens ne disent rien, car ils ne voient rien. Et s’ils ne voient rien, ce n’est pas faute d’avoir des yeux, mais précisément faute d’imagination.

Dans le camp socialiste, il était l’un des très rares esprits à avoir dès le début refusé le dogme simplificateur qui voulait voir dans le fascisme « une forme de capitalisme avancé » ; il avait clairement perçu au contraire que le fascisme était en fait une perversion du socialisme, et que, malgré l’élitisme de son idéologie, c’était un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire.

Ce que je voulais seulement souligner ici, c’est cette admirable capacité qu’il avait de découvrir en lui-même, et de connaître de l’intérieur, les maux qu’il combattait. C.G. Jung a observé que, pour guérir son patient, un bon docteur devait être capable, dans une certaine mesure, de partager sa maladie. Orwell semble avoir lui-même pressenti cette vérité, comme l’atteste par exemple ce jugement critique qu’il formulait sur les limitations de H.G. Wells : « Il est foncièrement trop sain d’esprit pour vraiment comprendre le monde moderne. » Inversement, si le cauchemar de 1984 réussit à évoquer une telle terreur, écrasante et sans issue, c’est que, fondamentalement, nous sentons bien que cette horreur ne nous est pas extérieure : elle habite en nous, car elle fait écho à celle que l’auteur avait d’abord identifiée en lui-même.

[Orwell critique l’article Portrait d’un antisémite de Sartre.]

« … en conséquence, les livres sur l’antisémitisme tendent à devenir des exercices pour enlever les pailles qui sont dans l’œil du voisin… » « M. Sartre […] irait presque jusqu’à nier qu’il pût exister des êtres humains tout court, car pour lui il ne saurait y avoir que des catégories abstraites, telles que “l’ouvrier”, ou “le bourgeois”, classifiables exactement comme différentes espèces d’insectes. »

[Leys l’approuve, avec toutefois une rare, mais essentielle, réserve.]

Ce refus des catégories abstraites et des masques idéologiques, cette volonté de retrouver le visage de notre commune humanité, même dans les plus singulières, les plus déconcertantes ou les plus odieuses, fondent l’humanisme d’Orwell. Fût-elle malade, criminelle ou vicieuse, l’humanité demeure irréductiblement une.

Mais cet humanisme laïque ne réussit sans doute pas à confronter en profondeur le mystère du mal. La tentative pour réduire celui-ci à diverses formes de névrose est-elle vraiment convaincante ? En corollaire, les seuls absolus que pourra ériger la pensée d’Orwell seront ces notions de sanity et de decency – les plus larges communs dénominateurs d’une société civilisée, fondements pragmatiques d’un consensus que son unanimité même dispenserait de définition.

Ces similitudes [entre Simone Weil et George Orwell, tous deux engagés dans la guerre d’Espagne] font, par contraste, ressortir encore plus leur divergence essentielle : l’attente de Dieu ouvre l’œuvre de Simone Weil sur l’infini ; l’absence de Dieu renferme celle d’Orwell sur un univers curieusement plat, dépourvu de mystère, de prolongements, de vibrations et d’échos. La rançon de sa parfaite clarté est aussi qu’elle exclut la poésie, puisqu’ici les choses ne peuvent plus être que ce qu’elles sont.

[L’]annexion d’Orwell par la nouvelle droite reflète moins le potentiel conservateur de sa pensée que la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et à le comprendre, s’est laissé scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains.

Il est vrai qu’Orwell avait souvent réservé ses traits les plus féroces pour ses propres compagnons. […] C’est précisément parce qu’il prenait l’idéal socialiste tellement au sérieux qu’il ne pouvait tolérer de le voir manipulé par des pitres ou des escrocs.

Orwell ignorait le marxisme ; il avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste ; il maudissait l’ensemble de l’expérience communiste ; il pensait que « toutes les révolutions sont des échecs » ; avec tout cela, qu’il ait persisté à se proclamer « socialiste » peut paraître assez déconcertant, et paradoxalement rappelle un peu l’attitude de certains ecclésiastiques d’avant-garde qui nient la divinité du Christ, l’autorité des Écritures, voire même l’existence de Dieu, mais insistent cependant pour qu’on continue à les appeler « chrétiens ». En fait, il voulait redécouvrir ce qu’il considérait comme les valeurs essentielles du socialisme, cet idéal de « justice et de liberté » qui se trouvait « enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montagne de crottin. La tâche d’un vrai socialiste est de le ramener au jour. » « Le collectivisme mène aux camps de concentration, au culte du chef et à la guerre. Il n’y a pas moyen d’échapper à ce processus, à moins qu’une économie planifiée puisse être combinée avec une liberté intellectuelle, ce qui ne deviendra possible que si l’on réussit à rétablir le concept de bien et de mal en politique. »

Aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat.

Nous en voyons un autre : Simon Leys lui-même.

Liu Xiaobo

Liu Xiaobo serait-il le George Orwell chinois ? Les deux partagent de nombreux traits, mais Liu dénonce le totalitarisme de l’intérieur, ce qui lui vaut de purger actuellement une peine de onze ans de prison pour subversion. Abandonné par la plupart des bonnes consciences occidentales. Sauf de Simon Leys, qui a consacré à sa défense un long texte dans son dernier essai. Ce faisant, il nous dresse un tableau saisissant de l’état de la Chine en 2012 et de la « sordide misère morale » qui y règne.

L’attribution du prix Nobel de la paix en 2010 a porté le nom de Liu Xiaobo à l’attention du monde entier. Bien avant cette date, cependant, il jouissait déjà, en Chine même, d’une réputation considérable – celle d’un intellectuel sans peur, dont les commentaires non conformistes et pénétrants touchaient une large audience. Et les autorités communistes – bien involontairement ! – avaient déjà confirmé à plusieurs reprises la redoutable pertinence de ses vues : depuis le massacre de Tian’anmen (4 juin 1989) l’expression de ses vues lui a valu des arrestations répétées ; en ce moment même il est en prison – pour onze ans cette fois, soumis à un régime particulièrement sévère, malgré sa très mauvaise santé. Comme Pascal le disait : « Je crois des témoins qui se font égorger. »

Comme beaucoup d’autres intellectuels chinois avant lui […], Liu Xiaobo avait tout d’abord idéalisé l’Occident. Mais ensuite son expérience de l’Europe, tout d’abord, puis des États-Unis, eut tôt fait d’ébranler ses illusions. Durant une visite au Metropolitan Museum de New York, il eut une sorte de révélation soudaine qui cristallisa le chaos de ses récentes interrogations ; il mesura la superficialité de son propre savoir en regard des fabuleuses richesses des grandes civilisations du passé, et simultanément il perçut le caractère profondément inadéquat de la réponse que l’Occident proposait aux problèmes de l’humanité contemporaine ; en ce qui concernait son propre rêve de se servir de l’occidentalisation pour réformer la Chine, cette idée lui parut soudain aussi pathétique que « l’attitude d’un quadriplégique qui solliciterait l’aide d’un paraplégique ».

[Après le massacre de Tian’anmen] Liu fut arrêté dans la rue et emprisonné sans procès durant les deux années qui suivirent. Quand il sortit de prison, il était devenu un autre homme. L’université le congédia ; sans emploi, il perdit son permis de séjour et il lui fut interdit de publier ou de donner des causeries publiques en n’importe quel endroit du pays entier. Grâce à l’Internet (« L’Internet est un don de Dieu à la Chine », devait-il dire dans la suite), il réussit progressivement à s’improviser une nouvelle carrière : celle d’un libre, vibrant et prolifique commentateur des problèmes culturels, sociaux et politiques de la Chine d’aujourd’hui. Ses articles et essais étaient publiés en chinois, outre-mer : à Hong Kong, à Taïwan, en Amérique, dans diverses revues. En Chine même, il continuait à atteindre une foule de lecteurs, grâce au réseau des nouvelles communications électroniques qui échappent encore largement au contrôle de la censure. Son influence et son prestige dans les courants intellectuels contestataires culminèrent avec son patronage de la Charte 08 – un document collectif dont il assuma la responsabilité principale, et qui fut conçu sur le modèle lancé trente ans plus tôt en Tchécoslovaquie communiste par Vaclav Havel et ses amis, la Charte 77.

[Que dit Liu ?] « En Chine, la mafia et le parti se compénètrent étroitement et ne font plus qu’un : les éléments criminels ont acquis un statut officiel (en devenant députés à l’Assemblée nationale populaire, ou membres de la Conférence consultative populaire) tandis que les officiels se sont criminalisés (ils s’appuient sur la mafia pour maintenir l’ordre dans les collectivités locales). »

Liu peint aussi une image sombre du consternant désert spirituel de la culture urbaine de la Chine post-totalitaire. Les autorités imposent une rigoureuse amnésie du passé récent. Le massacre de Tian’anmen a été effacé de la mémoire de la jeune génération, cependant qu’un nationalisme grossier se trouve périodiquement excité, afin de détourner le mécontentement de la population dans une direction qu’il est plus aisé de contrôler. La littérature, les revues illustrées, le cinéma, les vidéos débordent d’une même marée de sexe et de violence « reflétant la sordide misère morale de notre société ». La Chine est entrée dans une période de cynisme : « Les gens ne croient plus à rien. Même les hauts fonctionnaires et les membres influents du Parti n’attachent plus aucune créance au verbiage officiel. La recherche du profit commande tout. La poursuite exclusive de l’intérêt personnel et l’endoctrinement incessant de l’idéologie du Parti communiste ont produit une génération d’individus dont la mémoire est absolument vide […]. Les générations urbaines de l’après-Tian’anmen qui ont été éduquées avec une perspective de bien-être modéré n’ont plus que trois objectifs possibles : devenir fonctionnaire, devenir riche ou partir à l’étranger. […] N’essayez pas de leur parler des souffrances du passé récent : vous leur cassez les oreilles ! La famine géante du Grand Bond en avant ? Les désastres de la Révolution culturelle ? Le massacre de Tian’anmen ? Cette façon de critiquer le gouvernement et d’exposer le côté sombre de la société est, à leurs yeux, complètement contre-indiquée. Ils préfèrent se replier sur les petites jouissances de leur existence et s’en tenir aux fariboles que leur conte la propagande officielle sur les fantastiques progrès accomplis par la Chine. »

Je connais des libertaires occidentaux qui, confrontés précédemment à l’extrême puritanisme de l’époque maoïste, imaginaient naïvement que la libération sexuelle qui, après tant d’années d’inhibition rigide, ne pourrait manquer d’exploser, agirait comme une dynamite, ouvrant la voie vers une émancipation de la société. Maintenant, en effet, un « carnaval érotique » (l’expression est de Liu), fait de sexe, de violence et de culte de la richesse, est en train de balayer le pays tout entier, mais – comme Liu le décrit – ce raz-de-marée ne reflète que l’effondrement moral d’une société qui se trouve vidée de toutes ses valeurs après avoir été soumise trop longtemps à la brutalisation totalitaire : « La frénésie de la révolution politique des décennies passées s’est simplement transformée en une frénésie de sexe et d’argent. »

La « nouvelle gauche » attribue le présent vide spirituel et moral de la société chinoise à l’influence du marché et de la mondialisation – forces qui sont également blâmées pour l’ahurissante corruption qui envahit maintenant le pays. Liu estime au contraire que la source profonde du cynisme, de l’hédonisme et de la banqueroute morale qui s’étalent aujourd’hui remonte directement à l’époque maoïste : c’est alors en effet, à une époque que la nostalgie gauchiste nous peint aujourd’hui sous les couleurs d’un âge de pureté morale, que l’âme de la nation a souffert sa plus grande dévastation : le régime maoïste était « anti-humain et anti-moral […] ; la cruelle certitude d’agression permanente dont Mao infectait tout l’organisme social forçait les gens à se ruer à qui mieux mieux pour vendre leur âme : haïssez votre conjoint, dénoncez votre père, trahissez votre ami, accablez une victime impuissante, dites n’importe quoi pour prouver votre orthodoxie politique. Les grossières massues irrationnelles des campagnes politique de Mao se succédaient sans trêve qui ont démoli toutes les plus élémentaires notions morales de la vie chinoise. » Ce type de mobilisation s’est calmé après la mort de Mao, mais il est loin d’avoir disparu. Après le massacre de Tian’anmen, la campagne d’amnésie obligatoire a une fois de plus forcé les gens à professer des mensonges dans des rassemblements publics : « Si la Chine s’est transformée en une nation de gens qui trahissent leur propre conscience, comment pourrions-nous espérer reconstruire de saines valeurs sociales ? » Et Liu conclut : « L’inhumanité de la période maoïste qui a fait de la Chine un champ de ruines est la cause principale du “vide moral” que nous observons aujourd’hui dans le pays entier. »

Dans pareille situation, la licence sexuelle devient un auxiliaire commode pour une dictature qui cherche à contrôler une société en train de s’enrichir : « L’idée de liberté sexuelle n’est nullement un soutien de la démocratie politique […] ; la première fait parfaitement le jeu des dictateurs ; elle est en complète harmonie avec la pourriture morale et le gangstérisme politique que des années d’hypocrisie ont engendrés, et elle détourne la soif de liberté dans une direction politiquement inoffensive aux yeux des autorités. » [SI]

Des accents libertaires

On rappelle souvent qu’Orwell s’est un jour défini comme anarchist tory (« anarchiste conservateur »), faux oxymore qui pourrait tout à fait convenir à Simon Leys. S’il ne saurait être question d’enfermer Simon Leys dans quelque mouvance que ce soit, le propre d’un esprit libre étant par nature d’être insaisissable, on notera tout de même que son œuvre est diaprée de tonalités libertaires et que Simon-Pierre ne déparerait pas dans cette nébuleuse d’« anarchistes chrétiens » (un pléonasme, selon certains) qu’a tenté de cerner Jacques de Guillebon (6), improbable constellation où l’on retrouve entre autres les mânes de Proudhon, Kropotkine, Tolstoï, Barbey, Villiers, Hello, Bloy, Péguy, Bernanos, Simone Weil, Thibon, Baudelaire, Thoreau, Jünger, Hainard, Robin, Ellul, Charbonneau, Chesterton, Pasolini… – qu’ils soient d’ailleurs restés croyants ou non, comme Erri De Luca, dont ce propos qu’aurait pu signer Leys prouve que l’on peut sortir du gauchisme par le haut :

La révolution ne porte aucun fruit quand elle n’est que politique. Les faibles, les pauvres, les offensés doivent s’armer d’autre chose. Seule une révolte d’âmes en flammes, d’êtres sans défense passionnés de sainteté peut déloger de leurs trônes les multiples Rome du monde. Les agitateurs de mon peuple, les courageux zélotes se trompent : ce n’est pas avec les armes de David, mais avec ses psaumes qu’il est possible de gagner (7).

6. Jacques de Guillebon, Falk van Gaver, L’Anarchisme chrétien, L’Œuvre, 2012.
7. Erri De Luca, Noyau d’olive, Folio Gallimard, 2006.

Pour éviter que la pensée antitotalitaire et anticommuniste de Simon Leys ne fasse l’objet – comme ce fut le cas pour George Orwell – d’une tentative de récupération par des forces tout aussi nuisibles, il n’est pas inutile de rappeler certains de ses propos.

Un dernier mot sur l’attitude politique d’Orwell : à la fin de sa vie, il semble être retourné à son point de départ – la position d’« anarchiste conservateur ». Dans une lettre datée du 4 décembre 1948 […], il y a un propos qui me semble de fondamentale importance : « La vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires, mais entre autoritaires et libertaires. » [SI]

Et Simon Leys d’approuver son ami Claude Roy, qui a justement observé que « le vrai clivage entre droite et gauche réside dans le privilège que s’accordent ou se refusent les hommes d’être des chefs ». Dans son Discours de réception à l’Académie belge, il cite une nouvelle fois son frère de combat anglais :

En effet, comme George Orwell le faisait remarquer, le principal mérite des institutions héréditaires réside dans le fait que les titres et positions s’y trouvent périodiquement confiés à des incapables, ce qui engendre une certaine fantaisie, tandis que les systèmes bureaucratiques ne peuvent se renouveler que de façon mornement prévisible. Ainsi, on peut souvent voir des aristocrates excentriques, mais on n’imagine pas un Commissaire qui serait farfelu.

Dans les Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère, cette sentence toute taoïste :

Il a été dit que l’homme parfait est sans règles. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas de règles, mais que sa règle est celle de l’absence de règles, ce qui constitue la règle suprême. [CA]

… trouve son écho chez Confucius, et jusque dans les écrits de Montesquieu :

Confucius nourrissait une méfiance profonde pour les lois : les lois incitent les gens à la ruse et excitent leurs pires instincts. La cohésion profonde d’une société n’est pas assurée par des dispositions légales, elle se fonde sur un commun respect des rites. […] il suffit de remplacer le mot rites par des expressions telles que « conventions morales », « common decency », ou « mœurs civilisées », et l’on saisit aussitôt que les valeurs confucéennes sont en fait remarquablement proches des principes de philosophie politique que l’Occident a hérités des Lumières. […] Le propos célèbre de Montesquieu : « Quand un peuple a de bonnes mœurs, les lois deviennent simples » aurait pu sortir tout droit des Entretiens de Confucius. [A&C]

Anti-autoritaire, se revendiquant comme Jacques Ellul d’une « non-puissance » toute chrétienne qu’il retrouve dans le wu wei, le « non-agir » taoïste, Leys s’oppose de toutes ses fibres aux schémas de pensée totalitaires. Mais, contrairement à ce que prétend la doxa gauchiste, le totalitarisme ne s’exerce pas toujours du haut vers le bas, des « dominants » vers les « dominés ». Les fascismes et l’islamisme nous enseignent que les tyrans ne répriment pas depuis le sommet mais qu’ils peuvent sévir et se multiplier à la base : l’oppression du peuple, par le peuple, pour le peuple. Cette dictature des masses fait rage également dans nos sociétés, dans des formes plus ou moins policées mais toujours avec l’alibi de la « tolérance », quand ce n’est pas avec l’injonction d’amour de l’Autre ainsi hypostasié, fût-il animé des plus troubles intentions. Dans l’extrait qui suit, Simon Leys raconte un incident dont il a été le témoin alors qu’il écrivait dans un café animé, où une radio déversait dans l’indifférence générale chansons à la mode et flashs d’informations entrecoupés de publicités et de cours de la Bourse.

Tout à coup – miracle ! – pour une raison inexplicable, cette vulgaire routine radiophonique fit place sans transition à une musique sublime : les premières mesures du Quintette avec clarinette de
Mozart prirent possession de notre petit espace avec une sereine autorité, transformant cette salle de café en une antichambre du Paradis. Mais les autres consommateurs, occupés jusqu’alors à bavarder, à jouer aux cartes ou lire les journaux, n’étaient pas sourds après tout : en entendant ces accents célestes, ils s’entre-regardèrent, interloqués. Leur désarroi ne dura que quelques secondes – au soulagement de tous, l’un d’entre eux se leva résolument, vint tourner le bouton de la radio et changea de station, rétablissant ainsi un flot plus familier et rassurant, qu’il fut à nouveau loisible à chacun de tranquillement ignorer.

À ce moment, je fus frappé d’une évidence qui ne m’a plus jamais quitté depuis : les vrais philistins ne sont pas des gens incapables de reconnaître la beauté – ils ne la reconnaissent que trop bien, ils la détectent instantanément, et avec un flair aussi infaillible que celui de l’esthète le plus subtil, mais c’est pour pouvoir fondre immédiatement dessus de façon à l’étouffer avant qu’elle ait pu prendre pied dans leur universel empire de laideur. Car l’ignorance, l’obscurantisme, le mauvais goût, ou la stupidité ne résultent pas de simples carences, ce sont autant de forces actives, qui s’affirment furieusement à chaque occasion, et ne tolèrent aucune dérogation à leur tyrannie. Le talent inspiré est toujours une insulte à la
médiocrité. Et si cela est vrai dans l’ordre esthétique, ce l’est bien plus encore dans l’ordre moral. Plus que la beauté artistique, la beauté morale semble avoir le don d’exaspérer notre triste espèce. Le besoin de tout rabaisser à notre misérable niveau, de souiller, moquer, et dégrader tout ce qui nous domine de sa splendeur est probablement l’un des traits les plus désolants de la nature humaine.

Un siècle après la publication du Droit à la paresse par l’anarchiste Paul Lafargue, Leys à son tour aime à faire l’éloge de la vie contemplative.

Pierre Reverdy a remarqué : « Il me faut tellement de temps pour ne rien faire, qu’il ne m’en reste plus pour travailler. » Ceci est d’ailleurs une excellente définition de l’activité poétique, laquelle est elle-même le fruit suprême de l’activité contemplative. […]

Depuis l’Antiquité, on a toujours considéré que le loisir était la condition première de toute existence civilisée. Confucius a dit : « Consacrez au gouvernement les loisirs de l’étude, et à l’étude les loisirs du gouvernement. » Politique et savoir étaient des privilèges jumeaux de l’honnête homme, et tous deux prenaient leur source dans le loisir. Les Grecs développèrent une notion similaire, qu’ils appelaient scholê. Ce mot désigne littéralement la condition d’un individu qui s’appartient à lui-même, qui a la libre disposition de soi. […] Dans un dialogue de Platon, Socrate demande de façon rhétorique : « Sommes-nous des esclaves, ou bien avons-nous du loisir ? » Ces vues ont persisté dans la culture occidentale jusqu’à l’époque moderne. […] Nietzsche notait déjà l’érosion du loisir civilisé sous la pression de ce qu’il considérait comme une délétère influence américaine : « Il y a quelque chose de barbare, caractéristique du sang peau-rouge dans cette soif américaine de l’or. Leur furieux besoin de travailler – qui est un vice typique du nouveau monde – est en train de barbariser par contamination la vieille Europe, et engendre ici une extraordinaire stérilité spirituelle. Déjà nous devenons honteux de notre loisir ; une longue méditation nous cause presque du
remords… “Faites n’importe quoi, mais ne restez pas sans rien faire” : ce principe est la corde avec laquelle toutes les formes supérieures de culture et de goût vont se faire étrangler… on en arrivera au point où plus personne n’osera céder à une inclination pour la vie contemplative sans ressentir du repentir et de la honte. » [BPP]

Aujourd’hui, par un paradoxe ironique, le Lumpen-proletariat est condamné aux loisirs forcés d’un chômage chronique et dégradant, cependant que les membres de l’élite éduquée, dont les professions libérales ont été transformées en démentes machines à faire de l’argent, se condamnent eux-mêmes à l’esclavage d’un travail accablant qui se poursuit jour et nuit, sans relâche – jusqu’à ce qu’ils crèvent sous la tâche, comme des bêtes de somme écrasées sous leur fardeau. [BPP]

– Vous plaidez pour une certaine paresse créative face à l’agitation du monde. En quoi « l’inaction est-elle une action supérieure » ?

S.L. – Action ou contemplation ? Une fable chinoise : un peintre alla chaque jour s’asseoir au même endroit devant le même paysage pendant quarante ans. Puis un jour, dans son atelier, en trois minutes et quelques coups de pinceau, il peignit ce paysage, son œuvre la plus accomplie. Question : cette peinture fut-elle créée en trois minutes ou en quarante ans ? [Le Figaro, 2008]

Il s’élève contre le « politically correct », qui veut régenter jusqu’au vocabulaire.

Les mots sont par nature neutres et indifférents. C’est de leur contexte qu’ils tirent le plus vif et le plus dru de leur charge émotionnelle. Racisme et sexisme sont une lèpre de l’âme et doivent être combattus sans merci, mais la lutte contre le langage raciste et sexiste se trompe le plus souvent de cible : ainsi, cette revue américaine qui – dans la meilleure des intentions – interdisait à un de ses auteurs de faire référence au Nègre du Narcisse, ou encore ces journaux français, non moins vertueux, qui croient seconder la juste cause des femmes en imprimant des monstruosités telles que « auteure » ou « écrivaine ». Les mots sont innocents, il n’y a nulle perversion dans le dictionnaire, elle est tout entière dans les esprits, et ce sont ceux-ci qu’il faudrait réformer. [BPP]

« Les cigarettes sont sublimes », écrit-il, un brin provocateur, à la manière de Philippe Muray, mort à 60 ans d’un cancer du fumeur.

Il ne fait aucun doute que si la brigade antitabac pouvait en venir à ses fins, elle transformerait bientôt le monde en une sorte d’Ulster lugubre et lunatique. C’est pour cette raison-là, je pense, que – alors même que je ne fume plus guère maintenant – chaque fois que le choix m’en est offert, d’instinct, j’opte toujours pour la section fumeurs dans les cafés, restaurants, salles d’attente et autres lieux publics : la compagnie y est plus sympathique. D’un certain point de vue, les fumeurs bénéficient d’une sorte de supériorité spirituelle sur les non-fumeurs : ils ont une conscience plus aiguë de notre commune mortalité. [BPP]

Un Philippe Muray dont certains propos résonnent à merveille avec ceux de Simon Leys, comme en témoigne cet extrait d’un fameux pamphlet où il raillait l’« envie du pénal », qui pousse à la délation et institue le « despotisme légalitaire ».

La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots solidarité, justice, redistribution. […] Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l’ordre établi, bien hébété d’admiration pour la société telle qu’elle s’impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d’autres jouissances que celles qu’on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d’aujourd’hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu’avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l’évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu’il n’est pas, par définition, c’est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu’on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s’épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l’horizon(8).

8. Philippe Muray, Exorcismes spirituels I, Les Belles Lettres, 1997.

Le Studio de l’inutilité, titre du dernier essai de Simon Leys, est une référence à Zhuang Zi (Tchang Zeu) – penseur taoïste du IIIe siècle avant J.-C., « un des esprits les plus profonds qu’ait créés l’humanité » selon lui –, dont cette citation est placée en exergue : « Les gens comprennent tous l’utilité de ce qui est utile, mais ils ignorent l’utilité de l’inutile. »

Je passai donc deux ans dans le Studio de l’inutilité ; ce furent des années intenses et joyeuses ; pour moi, l’étude et la vie ne formaient qu’une seule et même entreprise, d’un intérêt inépuisable ; mes amis devenaient mes maîtres, et mes maîtres, des amis. On trouve la meilleure description de ce genre d’expérience dans le grand classique de John Henry Newman, The Idea of a University ; Newman y fait une affirmation extraordinairement audacieuse – il dit que, s’il avait à choisir entre deux types d’université, l’une où d’éminents professeurs dispensent leur enseignement à des étudiants qui ne viennent là que pour assister aux cours et pour présenter des examens, et l’autre, où il n’y aurait ni professeurs, ni cours, ni examen, ni diplômes, mais où les étudiants vivraient simplement ensemble pendant deux ou trois ans – il opterait pour ce second type, et il conclut : « Comment expliquer ceci ? Quand une foule de jeunes gens, enthousiastes, ouverts, capables de sympathie et d’observation comme le sont tous les jeunes, se trouvent rassemblés et se fréquentent librement les uns les autres, ils vont nécessairement apprendre quantité de choses du seul fait de ces échanges, même sans personne pour leur donner cours ; la conversation de tous est une série de leçons pour chacun, et ils acquièrent ainsi de nouvelles idées et des vues inédites, une nourriture originale pour la pensée, de clairs principes pour le jugement et l’action quotidienne. » [SI]

L’apparition du politicien professionnel marque un déclin de la démocratie – puisque dans une démocratie authentique, l’exercice des responsabilités politiques est le privilège et le devoir de chaque citoyen. [SI]

Dans le texte qui clôt le livre, « Pour prendre congé », Leys précise de nouveau son idée de l’université, ainsi que les limites de la démocratie.

[…] Si l’exigence d’égalité est une noble aspiration dans sa sphère propre – qui est celle de la justice sociale –, l’égalitarisme devient néfaste dans l’ordre de l’esprit, où il n’a aucune place. La démocratie est le seul système politique acceptable, mais précisément elle n’a d’application qu’en politique. Hors de son domaine propre, elle est synonyme de mort : car la vérité n’est pas démocratique, ni l’intelligence, ni la beauté, ni l’amour – ni la grâce de Dieu. (La grâce de Dieu : des auditeurs m’ont demandé si j’étais janséniste. Il n’en est rien. Je pensais simplement à la parabole des Ouvriers de la onzième heure et à celle du Fils prodigue. […]) Une éducation vraiment démocratique est une éducation qui forme des hommes capables de défendre et de maintenir la démocratie en politique ; mais dans son domaine à elle, qui est celui de la culture, elle est implacablement aristocratique et élitiste.

[…] Quand l’université cède à la tentation utilitariste, elle trahit sa vocation et vend son âme. Il y a plus de cinq cents ans, Érasme a défini en une phrase l’essence de l’entreprise humaniste : « On ne naît pas homme, on le devient. » L’université n’est pas une usine à fabriquer des diplômés, à la façon des usines de saucisses qui fabriquent des saucisses. C’est le lieu où une chance est donnée à des hommes et des femmes de devenir qui ils sont vraiment. [SI]

Ledit « congé » ne devrait pas être définitif. Un troisième tome de son Anthologie de la mer dans la littérature française est en préparation. De plus, au printemps 2012, il évoquait dans un entretien à L’Express un ouvrage à venir sur la « physiologie du bureaucrate » à partir de son combat pour faire redonner à ses enfants la nationalité belge confisquée par un zélé rond-de-cuir.

– Quels sont vos projets ?

S.L. – Comme je l’évoque dans le post-scriptum de mon essai sur Liu Xiaobo, par la faute d’un agent consulaire belge, mes fils (jumeaux) se sont trouvés réduits à l’état d’apatrides. La faute aurait pu être rectifiée ; malheureusement, elle était tellement grotesque que les autorités responsables n’auraient pu le reconnaître sans se rendre ridicules – aussi fallait-il la cacher. Comme toujours dans ce genre de mésaventure administrative, la tentative de camouflage est cent fois pire que ce qu’elle tente de dissimuler. Le problème devient monumental et rigide, il s’enfle et gonfle comme un monstrueux champignon vénéneux qui, en fin de compte, ne contient rien : un vide nauséabond. Ayant jadis passé pas mal de temps à analyser et à décrire divers aspects du phénomène bureaucratique au sein du totalitarisme marxiste, j’ai découvert avec stupeur qu’il avait son pendant naturel dans un ministère bruxellois : des bureaucrates belges placés dans le plus toxique des environnements pékinois se seraient aussitôt sentis comme des poissons dans l’eau.

Je voudrais tâcher de dépasser l’anecdote personnelle pour cerner une leçon universelle. De nombreux lecteurs, victimes d’expériences semblables, m’ont d’ailleurs offert des rapports d’une hallucinante absurdité. J’envisage donc de faire une petite physiologie du bureaucrate. Cela pourrait s’intituler Le Rêve de Zazie – par référence à l’héroïne de Raymond Queneau. Comme on demande à Zazie ce qu’elle voudrait devenir quand elle sera grande, elle répond : « Institutrice ! – Ah, fort bien et pourquoi ? – Pour faire chier les mômes ! »

Satires

C’est avec une férocité jubilatoire que Leys étrille ses contemporains les plus infatués. Polémiste naturel, il affectionne particulièrement le genre de la satire, dans lequel il excelle. Son intelligence mordante a épinglé quelques beaux spécimens à son tableau de chasse.

Barthes

Avec la subtilité qu’on lui connaît, M. Barthes nous explique en quoi résidait la contribution originale de son témoignage [sur son voyage en Chine] (que de grossiers fanatiques avaient si mal compris à l’époque) : il s’agissait, nous dit-il, d’explorer un
nouveau mode de commentaire, « le commentaire sur le ton no-comment », qui soit une façon de « suspendre son énonciation sans autant l’abolir ». M. Barthes, qui avait déjà à de nombreux titres la considération des lettrés, vient peut-être de s’en acquérir un qui lui vaudra l’immortalité, en se faisant l’inventeur de cette catégorie inouïe : le « discours ni assertif, ni négateur, ni neutre », « l’envie de silence en forme de discours spécial ». Par cette découverte dont toute la portée ne se révèle pas d’emblée, il vient en fait – vous en rendez-vous compte ? – d’investir une dignité entièrement neuve, la vieille activité, si injustement décriée, du parler-pour-ne-rien-dire. Au nom des légions de vieilles dames qui, tous les jours de cinq à six, papotent dans les salons de thé, on veut lui dire un vibrant merci. [IB]

En avril-mai 1974, Roland Barthes a effectué un voyage en Chine avec un petit groupe de ses amis de Tel quel. Cette visite avait coïncidé avec une purge colossale et sanglante, déclenchée à l’échelle du pays entier par le régime maoïste – la sinistrement fameuse « campagne de dénonciation de Lin Biao et Confucius » (pi Lin pi Kong). À son retour, Barthes publia dans Le Monde un article qui donnait une vision curieusement joviale de cette violence totalitaire : « Son nom même, en chinois Pilin-Pikong, tinte comme un grelot joyeux, et la campagne se divise en jeux inventés : une caricature, un poème, un sketch d’enfants au cours duquel, tout à coup, une petite fille fardée pourfend entre deux ballets le fantôme Lin Biao : le Texte politique (mais lui seul) engendre de tels happenings. »

[…] Quoi que l’on puisse penser de Roland Barthes, nul ne saurait nier qu’il avait de l’esprit et du goût. Et aussi s’est-il soigneusement abstenu de publier ces carnets. Maintenant, qui diable a pu avoir l’idée de cette consternante exhumation ? Si cette initiative émane de ses amis, cela rappelle alors la mise en garde de Vigny : « Un ami n’est pas plus méchant qu’un autre homme. »

Dans le numéro de janvier 2009 du Magasine littéraire, Philippe Sollers estime que ces carnets reflètent la vertu que célébrait George Orwell, « la décence ordinaire ». Il me semble au contraire que, dans ce qu’il y tait, Barthes manifeste une indécence extraordinaire. De toute manière ce rapprochement me paraît incongru (la « décence ordinaire » selon Orwell est basée sur la simplicité, l’honnêteté et le courage ; Barthes avait certainement des qualités, mais pas celles-là). Devant de tels écrits « chinois » de Barthes (et ses amis de Tel quel), une seule citation d’Orwell saute spontanément à l’esprit : « Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. » [SI]

Peyrefitte

– Les arguments que donne Alain Peyrefitte pour justifier la dureté du régime (population énorme qu’il est difficile de nourrir, espace géographique immense, pas de tradition démocratique en Chine, etc.) sont-ils acceptables selon vous ?

S.L. – Ce qui est surtout inacceptable chez Alain Peyrefitte – puisque vous le mentionnez –, c’est l’empressement avec lequel il s’est précipité à Pékin pour mettre un puissant haut-parleur au service de l’un des mensonges les plus ignobles de notre époque. À ce propos, il est d’ailleurs révélateur de noter que c’est précisément chez les hommes de droite que l’on a trouvé une volonté instinctive d’aider les bouchers de Pékin à se refaire, contre toute évidence, des apparences de respectabilité. Ainsi, des gens comme Nixon et Kissinger se sont aussitôt employés à solliciter la compréhension indulgente de l’Occident pour les dirigeants chinois. Pourquoi ? Pour justifier leur attitude, ces étranges avocats invoquent les impératifs de la Realpolitik : il faut tenir compte des intérêts stratégiques à long terme de l’Occident ; rompre les ponts avec Pékin, disent-ils, ne serait pas dans l’intérêt d’un mouvement de libéralisation en Chine, etc. […] Ah, il est diablement fort, leur réalisme ! Claude Roy a justement observé : « Le vrai clivage entre droite et gauche réside dans le privilège que s’accordent ou se refusent les hommes d’être des chefs. » En fait, ce qui inspire l’attitude des Nixon, Kissinger et, si perva licet componere magnis, d’un Peyrefitte, ce n’est pas la Realpolitik, mais bien ce qu’on pourrait appeler l’« Internationale des Chefs » – phénomène qui transcende toute idéologie. On se demande d’ailleurs pourquoi ces gens ont besoin d’un interprète pour bavarder avec Li Peng : au fond, ils parlent naturellement le même langage. [Libération, 1989]

BHL

Dans son aimable insignifiance, l’essai de M. Lévy [Impressions d’Asie, 1985] semble confirmer l’observation d’Henri Michaux : « Les philosophes d’une nation de garçons coiffeurs sont plus profondément garçons coiffeurs que philosophes. » Quiconque a jamais dû essuyer, pendant la durée d’une tonte, la faconde d’un figaro inspiré en aura fait l’expérience : des propos qui manquent de sérieux ne sont pas nécessairement drôles pour autant. Le livre de M. Lévy amuse parfois (« le voyageur de l’avenir n’aura pas forcément le choix : il sera kantien, ou il ne sera pas » ; ou encore : « il y a Taipeh région du monde, et il y a Taipeh région de l’Être. On avait failli oublier qu’il y avait une ontologie de Taipeh »… etc.). Mais ces moments de franche gaieté sont trop rares pour qu’on puisse vraiment ranger cet ouvrage dans la catégorie des livres humoristiques.

[…] On se demande parfois s’il n’aurait pas eu avantage à rester cloîtré dans une cabine hermétiquement close et capitonnée car, au contact des réalités de la rue, sa prose à fâcheusement tendance à
enfler et, comme un ballon gonflé d’air chaud, elle s’élève bientôt jusqu’à la zone des Hautes Platitudes, région dont elle ne redescendra plus, sauf pour quelques rafraîchissantes plongées dans un brouillard de
volapük [… brouillard dont par charité on fera grâce au lecteur].

Un critique a reproché à ce livre de contenir vingt-quatre portraits de l’auteur. (Pour ma part, j’en ai compté vingt-sept.) Et pourtant, tout bien réfléchi, là n’est peut-être pas le fond du problème ; après tout, imagineriez-vous Tintin en Amérique sans Tintin ? Au fond, il n’y a pas de règles : comme le faisait remarquer Henry James, en littérature tout est permis – aussi longtemps que vous intéressez le lecteur. En principe, il ne devrait donc pas être impossible d’écrire un livre sur le thème « L’Extrême-Orient et Moi » – tout dépend du calibre du « Moi » en question. En d’autres mots, pour emprunter le langage de l’auteur, on pourrait peut-être dire que le problème de ce dernier se situe dans l’ordre de l’Être. Pour que des Impressions d’Asie de M. Lévy puissent vraiment intéresser, au départ, il faudrait d’abord que M. Lévy fût. Et sitôt qu’il aura remédié à cette carence ontologique, il nous captivera, même avec des Impressions de Pontoise. [« Une excursion en haute platitude »,  in L’Humeur, l’Honneur, l’Horreur]

Badiou

Commentant la remise à la mode d’un certain maoïsme mondain (voir par exemple la réédition posthume des Carnets de Barthes), [un de mes amis parisiens m’]écrivait :

« Je ne parviens pas à me départir d’un certain effroi en constatant comment le mensonge criminel sur le maoïsme perdure en toute impunité et surtout se régénère sans cesse […]. Voyez par exemple l’engouement actuel dont bénéficie en France le philosophe “radical” Alain Badiou, qui se flatte d’être un défenseur émérite de la “Révolution culturelle”. Badiou écrit notamment : “S’agissant de Saint-Just, Babeuf, Blanqui, Bakounine, Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxemburg, Staline, Mao Zedong, Chou En-lai, Tito, Enver Hoxha, Guevara et quelques autres, il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler”. »

J’ai sans doute tort de reproduire ici une citation de ce Badiou – que je ne connais d’ailleurs pas (et je n’oublie pas le vieux proverbe chinois : « Ne prenez jamais la bêtise trop au sérieux »). Mais, n’empêche, je suis choqué : quelle injustice ! Le nom de Pol Pot a été omis du petit panthéon barioliez (9)– et il aurait pourtant tant mérité d’y figurer, surtout en ce moment. Les « anecdotes ébouriffantes » rapportées par le livre de Deron et le « contexte de criminalisation » créé par le procès de Pnom Penh risqueraient justement d’« annuler » sa glorieuse mémoire.

9. Rassurons Simon Leys : c’est sans doute par inadvertance que le nom de Pol Pot est omis par le sinistre Badiou, qui avait consacré en 1974 dans une tribune du Monde un effarant « Kampuchea vaincra » en soutien au génocideur khmer.

M. Manach

Comment il se paie la tête d’un ambassadeur de France en Chine qui a eu l’idée saugrenue de publier ses Mémoires.

« Je n’ai jamais su voir le monde extérieur lorsqu’une pensée ardente m’habite », nous dit M. Manach. On ne s’étonnera donc pas qu’il n’ait guère vu la Chine ni les Chinois et ne puisse nous rapporter grand-chose à leur propos. En revanche, il nous livre quelques étincelles de sa « pensée ardente » [Suivent quelques extraits choisis que par manque de place et par charité nous ne reproduirons pas].

« La Chine est un vaste pays, et qui est peuplé de Chinois », avait observé le général de Gaulle. Son envoyé, n’ayant disposé que de six ans pour méditer cette pensée, semble n’avoir eu le temps que d’en peser la première moitié. Les Chinois n’apparaissent guère dans son ouvrage, et quand, d’aventure, on en rencontre un au détour des pages, c’est avec le saisissement de Robinson découvrant Vendredi.

Avec Leys, la satire n’est jamais gratuite. La dérision cède la place à la colère froide pour mieux porter l’estocade en fin d’article.

En avril 1970, un Chinois, membre d’une délégation en visite, avait discrètement fait savoir qu’il voulait faire défection ; du côté français, la Sûreté lui avait donné l’assurance que l’asile politique lui serait accordé. Les cadres de la délégation, ayant eu vent de son projet, le droguèrent et cherchèrent à le réexpédier de force à Pékin. À Orly, la police s’interposa : l’homme, plongé dans un demi-coma, n’était manifestement pas en état de voyager. Il fut ramené à Paris, et placé dans un hôpital. Les Chinois exigèrent qu’on leur rendît leur victime. De fébriles pourparlers s’engagèrent entre Pékin et Paris : les « relations privilégiées » étaient en danger, il fallait les sauver, fût-ce au prix de l’honneur et de la simple décence humaine.

La France renia donc sa parole, le malheureux, qui ne tenait même pas sur ses jambes, fut arraché de son lit d’hôpital, livré aux geôliers maoïstes, embarqué à destination de Pékin, vers le sort qu’on imagine… M. Manach, qui fut, je pense, au courant de cette opération abjecte, saura certainement rapporter l’épisode bien mieux que je ne pourrais le faire. Pour lire enfin, ce qu’il aura à nous dire là-dessus, nous demeurons stoïquement prêts, s’il le faut, à piocher à travers cinq ou six livraisons de ses Mémoires. [« En Chine les yeux fermés. » FF]

Ces Experts-qui-nous-expliquent-la-Chine

En toutes circonstances et quoi qu’il arrive, un Expert ne doit jamais rien dire, mais il doit le dire avec éloquence et abondance, en quatre ou cinq volumes, de façon pondérée et réfléchie, du haut d’une tribune prestigieuse. Un Expert doit cultiver l’Objectivité, l’Équilibre et l’Absence-de-Préjugés ; ainsi, dans tout conflit qui pourrait survenir entre votre subjectivité et sa subjectivité, ces qualités lui permettront toujours, au moment crucial, de se soulever par les lacets de ses bottines jusque dans les hautes sphères de l’Objectivité, d’où il pourra alors arbitrer le débat en toute sérénité et délivrer le jugement final. Un Expert est sans passion ; il ne perd jamais de vue que toute médaille a son revers, et que l’on peut toujours envisager les choses du point de vue opposé. Mettez-le devant Auschwitz par exemple, et il vous rappellera qu’on ne devrait pas se laisser emporter par ses émotions, ni avoir l’arrogance d’imposer nos jugements subjectifs sur des valeurs nazies qui, après tout, étaient différentes. Chaque fois qu’il formule une conclusion, l’Expert s’empresse d’ajouter qu’il serait également possible en théorie de formuler une conclusion inverse. Toutefois, lorsqu’il présente des faits ou des opinions qui vont à l’encontre de ses préjugés favoris, il a toujours soin de les priver d’efficacité convaincante, bien qu’en même temps, il leur donnera quand même une substance discrète, suffisante pour qu’ils puissent servir d’issue de secours au cas où sa propre thèse devrait être infirmée par la réalité. [FF]

Quand on lit certains ouvrages de sociologie, de sciences politiques ou de théorie littéraire, on souscrirait volontiers à cette suggestion jadis formulée par un de mes collègues : de même que les gouvernements de certains pays hyperdéveloppés paient de temps à autre leurs paysans pour qu’ils ne produisent pas de beurre ou de maïs, ne pourrait-on pas subsidier certains universitaires pour qu’ils cessent d’écrire des livres ? [BPP]

Malraux

À la mort de Malraux, un hebdomadaire parisien me demanda d’écrire une page sur le thème : qu’a représenté Malraux pour vous ? Je crus naïvement qu’on souhaitait la vérité ; je la livrai donc en toute innocence – mais la rédaction fut horrifiée et l’envoya aux oubliettes. Et pourtant mon papier ne faisait que répéter une banalité bien connue des critiques étrangers les plus divers – de Koestler à Nabokov – qui avaient passé un bon demi-siècle à traiter Malraux de phoney – de charlatan.

[…] Sur la guerre d’Espagne, après la vérité d’Orwell, comment peut-on encore prendre l’amphigouri théâtral de Malraux au sérieux ? À côté de Homage to Catalonia, les discours de L’Espoir avec leur rhétorique brumeuse et flatulente font figure de parlotes de café.

Quant au Musée imaginaire – astucieux démarquage d’Élie Faure (dont Malraux s’abstient de jamais mentionner le nom) – depuis Georges Duthuit et la féroce érudition de son Musée inimaginable (en trois volumes !), on devrait quand même avoir compris que c’était encore la fiction la plus audacieuse de notre auteur ! (Duthuit a épinglé avec une précision aussi savante qu’implacable les innombrables bourdes du « Musée imaginaire » (Les Voies du silence) – ses erreurs historiques, anachronismes, information fantaisistes, propos absurdes et conclusions illogiques. Sa démonstration, développée en deux volumes de texte et un volume d’illustrations, était rigoureuse et dévastatrice, mais elle n’atteignit guère qu’un cercle restreint de spécialistes et de connaisseurs.)

[…] Dans ses vieux jours, Malraux confia à Bruce Chatwin (un autre séduisant farceur – moins prophète peut-être, mais certainement meilleur écrivain) : « En France, les intellectuels ne sont pas même capables d’ouvrir un parapluie. » Si l’observation est exacte, elle pourrait sans doute expliquer son mystérieux et durable prestige auprès de ces mêmes intellectuels. Des gens qui manient maladroitement leur parapluie doivent être facilement impressionnables, et sans doute était-il fatal qu’ils fussent subjugués par un écrivain capable de jongler avec des revolvers et de piloter des automitrailleuses et des avions. (En réalité, bien que Malraux eût organisé une escadrille durant la guerre d’Espagne et se fût lui-même promu colonel à la tête d’une brigade blindée lors de la Libération, ses seules expériences aéronautiques étaient simplement celles d’un passager et, à terre, il ne savait même pas conduire une voiture. Notez d’ailleurs que cette incompétence me paraît fort sympathique ; le fait est que, moi-même, j’ai souvent du mal à ouvrir mon parapluie.)

[…] Nabokov, qui le tenait pour « un écrivain de troisième ordre », écrit à propos de La Condition humaine : « Depuis l’enfance, je me souviens d’une inscription en lettres d’or qui me fascinait : “Compagnie internationale des Grands Express européens”. L’œuvre de Malraux relève de la Compagnie internationale des Grands Clichés. » Et il poursuit, en dressant une hilarante liste de questions : « Dites-moi par exemple ce qu’est ce « grand silence de la nuit chinoise » – faites donc l’essai : substituez-y “le grand silence de la nuit américaine” ou “le grand silence de la nuit belge”, etc. et voyez un peu ce que vous obtiendriez… »

[…] Chardonne, qui eut des idées discutables mais qui savait indiscutablement écrire le français, a sans doute le mieux identifié l’origine profonde du « galimatias » malrucien : « J’ai essayé de lire Malraux et je suis fâché. Je ne veux pas faire son travail. Qu’il débrouille sa pensée avant de la dire ; il dira mieux et plus vite. »

[…] Un ancien philosophe grec avait remarqué avec justesse que, si les chevaux avaient des dieux, ces dieux auraient des têtes de chevaux. Chaque époque place dans ses panthéons les icônes qu’elle mérite, et en qui elle se reconnaît. Notre âge aura été jusqu’au bout celui de la Frime et de l’Amnésie. Vous me reprocherez peut-être ici d’étaler une singulière acrimonie ; vous me soupçonnerez d’avoir voulu régler un compte – eh bien, vous n’aurez pas tort. Voici au fond de quoi il s’agit : dans l’avant-propos de la réédition (1977) de son ouvrage monumental, vengeur et sarcastique sur Staline (qui datait de 1935 !), Boris Souvarine rappelle les difficultés incroyables et sinistres auxquelles il se heurta lorsqu’il voulut publier la première édition de son livre. Partout les membres de l’élite intellectuelle s’efforcèrent très efficacement d’étouffer son brûlot ; en général, ils y mettaient des périphrases, mais Malraux – qui refusa d’intervenir pour lui auprès de Gallimard – eut au moins le triste mérite de la franchise, et lui déclara : « Je pense que vous avez raison, vous, Souvarine, et vos amis, mais je serai avec vous quand vous serez les plus forts ! » [A&C]

François Jullien

Billeter est philosophe comme Jullien mais, à la différence de ce dernier, il connaît la Chine et sait écrire le français (je me demande d’ailleurs dans quelle mesure ce n’est pas l’opacité du jargon de Jullien qui lui a assuré le plus clair de son autorité). Avec courtoisie mais rigueur, Billeter montre que la Chine dont parle Jullien est une construction abstraite présentant peu de relations avec la mouvante réalité chinoise. Jullien glane ses matériaux un peu partout dans les textes chinois (quelquefois il se contente de les piller dans les travaux de ses collègues), puis il les utilise hors contexte, de façon anachronique ; assemblant ces éléments disparates en un vaste collage, il intitule « pensée chinoise » ce qui n’est en fait que de la pensée-Jullien.

[…] Intéressante coïncidence : en décembre dernier, Le Monde a publié un entretien dans lequel Jullien commentait « L’Énigme de la pensée chinoise ». Il expliquait que « le lettré chinois n’est jamais devenu un intellectuel critique », et Tian’anmen ne saurait donc avoir de lendemain. Mais exactement le jour même où paraissaient ces propos, deux cent cinquante mille Chinois bravant les contrôles policiers manifestaient à Hong Kong pour exiger la démocratie. Apparemment donc, au moins un quart de millions de Chinois seraient déjà las de servir de « commodité théorique » à la pensée-Jullien. [BPP]

Sartre

Quand Sartre déclara que Mauriac n’était pas romancier, la victime aurait pu se consoler en songeant que ce même juge avait également découvert qu’Orson Welles n’était pas cinéaste [« Citizen Kane ne saurait être du cinéma »]. Dans les deux cas, sa méthode fut la même : d’abord énoncer une définition arbitraire de ce qu’est le roman, le cinéma ; puis confronter l’œuvre analysée à ce dogme, et conclure à l’inexistence de la première. Sartre assumait ainsi la position d’un bureaucrate courtelinesque – ou kafkaïen – qui exigerait pour traiter avec un interlocuteur que celui-ci produise d’abord un certificat attestant qu’il est bien en vie ; seulement ce certificat ne pourrait être délivré que par ce même bureaucrate.

L’irresponsabilité – qui est un autre nom du bonheur – constitue un privilège dénié aux laborieux et aux consciencieux, pauvres bougres sur les épaules desquels repose la plus ou moins bonne marche de ce bas monde. Au fond, la vie de Sartre fut une féerie permanente : il n’y a pas de position plus amusante, plus séduisante, plus originale – et finalement mieux récompensée – que celle de dissident au sein d’une société tolérante, stable et prospère. [BPP]

Mme Han Suyin

Au cours de ces quelques heures de lecture, emporté par le flot turbulent de la puissante imagination de l’auteur, j’ai souvent cru perdre pied, mais en même temps je saisis mieux maintenant tout ce que sa vision a de positivement cosmique : c’est un chaos fertile, une polyphonique coexistence des contraires, une alternance lyrique, un grand dialogue du Yin et du Yang. On le sait, la maison de Mme Han Suyin a d’ailleurs deux portes, et son œuvre, comme ces vêtements en deux couleurs que l’on peut porter, suivant le temps et l’humeur, avec le dehors dedans, et le dedans dehors (je crois que les couturiers appellent cela un « modèle réversible » : la formule est commode, surtout pour les personnes qui aiment à retourner leur veste), présente simultanément un côté pile et un côté face, dont on n’apprécie vraiment tout le subtil contrepoint que lorsqu’on prend la peine de les mettre en regard.

[Suit un florilège de citations tirées de l’œuvre de Mme Han Suyin, côté « Pile » et côté « Face », un modèle d’opportunisme et de « pensée réversible ».]

Au lieu de simplement admirer le chatoiement kaléidoscopique qui naît de ces virevoltes, des esprits mesquins voudront peut-être en demander la raison. À cette question, la réponse de Mme Han Suyin est encore une fois multiplement splendide.

« En toutes circonstances, regardez de quel côté souffle le vent », note-t-elle judicieusement dans ses carnets. La politique maoïste est pleine de vicissitudes et d’aléas « mais je m’en sortais. La vie était une rivière capricieuse et rapide, et on apprend à naviguer sur des eaux changeantes ».

Mme Han Suyin a le pied marin. Ayant assez tôt observé que « durant les deux dernières décennies, la Chine n’a pas cessé de donner le démenti à toutes les affirmations qu’on a avancées à son sujet », elle a sans doute sagement conclu que si l’on accompagnait toute affirmation d’une affirmation contraire, on était mathématiquement certain d’avoir au moins raison la moitié du temps. Et d’ailleurs, il n’y a de vérités que successives : « Mais je sais que vous n’avez pas menti (dit-elle à des amis qui lui ont menti) : l’âme humaine est une somme de contradictions. Et donc vos deux versions sont exactes, celle de ces années-là, et celle d’aujourd’hui. »

[…] Mme Han Suyin me reprochera sans doute – à juste titre – de ne pas comprendre la dialectique. « Il est impossible d’essayer d’expliquer le processus historique en Chine au vingtième siècle et la pensée de Mao Zedong sans faire référence à la dialectique. » La dialectique, ce gai savoir auquel le cirque intellectuel de notre âge doit déjà quelques-unes de ses plus éblouissantes cabrioles, devrait évidemment venir à point pour expliquer les audacieux zigzags de la Pensée de Mme Han Suyin : dialectiquement, c’est elle qui avait raison d’avoir tort, tandis que nous avions tort d’avoir raison.

En tout cas, les sociologues et autres spécialistes qui démontent les mécanismes des communications de masse auraient intérêt à étudier ce singulier phénomène : jamais autorité plus durable n’a été fondée sur un propos plus changeant ; la seule constante de cette œuvre tient dans la constance avec laquelle les événements ont à chaque tournant démenti ses analyses et pronostics. Ce paradoxe d’une réputation aussi solide, assise sur une telle mouvance d’opinions, tendrait à confirmer l’observation formulée naguère (par Montherlant je crois) : au fond, les gens ne lisent pas ; ou s’ils lisent, ils ne comprennent pas ; quant à ceux qui comprennent, ils oublient. [FF]

 

LA CHINE,  « UNE RÉGION DE L’ESPRIT »

« Quand on efface son histoire,
on efface les fondations morales d’un peuple. »
Ma Jian

« La Chine qui m’occupe maintenant n’est pas un pays sur la carte, c’est une région de l’esprit », déclarait Simon Leys en 1992 dans un entretien à La Libre Belgique. En 2005, pour le même journal, il précisait sa conception de la sinologie.

– Que lisez-vous aujourd’hui ?

S.L. – Julien Green a dit que, passé un certain âge, on ne lit plus rien par hasard. Tout ce qu’on lit doit avoir un sens, un sens qui nous échappe, mais il faut bien le croire. Il n’y a évidemment pas des choses qu’il faut lire. Il faut seulement suivre son goût et son plaisir.

Les gens me disent parfois que je suis sinologue. J’ai des réserves à l’égard de cette conception. Ce n’est pas de la fausse
modestie. Je ne pense pas que je sache moins de chinois que ceux qui s’intitulent sinologues. Je crois que je me défends bien dans le domaine que j’ai choisi. Mais le sinologue au sens universitaire du mot est justement un homme qui est obligé de lire des tas de choses qu’il n’a pas nécessairement envie de lire.

Je vous avoue que mes lectures chinoises sont celles qui m’intéressent, qui m’amusent, celles qui me nourrissent. Vous faites votre miel de certaines choses. Le sinologue au sens universitaire, technique du mot, n’a pas le droit simplement de faire son miel, il doit aussi faire son travail. Et ça me paraît le cauchemar. Les études chinoises, pour moi, sont un élément de culture. Cela fait partie d’une totalité qui est le processus humaniste par lequel on devient soi-même.

Les polémiques entre sinologues (ne serait-ce qu’entre les francophones René Étiemble, François Jullien, Jean-François Billeter, Jean Lévy, Anne Cheng, René Viénet, Simon Leys etc.) sont aussi nombreuses que passionnées. N’ayant aucune compétence pour prendre parti, nous renvoyons aux écrits et correspondances de ces auteurs, ainsi qu’à l’excellent article de Sebastian Veg « Simon Leys et la Chine : dedans et dehors », paru dans le numéro 34 de la revue Textyles, qui pose clairement certains termes du débat. En s’aidant d’une fable métaphorique, Simon Leys insiste sur la nécessité d’une connaissance globale de la Chine avant de se lancer dans des interprétations trop rapides :

Faute d’être guidé par une intuition d’ensemble, le spécialiste demeure à jamais condamné au sort des aveugles dans la célèbre fable bouddhiste : voulant savoir ce qu’était un éléphant, ils en palpèrent qui la trompe, qui la patte, qui la queue, et déduisirent respectivement que l’éléphant devait être par conséquent une sorte de serpent, de colonne ou de balai. [Revue d’esthétique, n° 5, cité dans Textyles]

Culture

On sait comment, tout au long du xxe siècle, en France, le Parti communiste a mis la main sur le domaine de la culture, avant de sombrer avec elle. Le philosophe Jacques Dewitte, un des plus fidèles amis et correspondants de Simon Leys (« Sa réflexion sur la politique, l’art ou tout simplement sur l’existence humaine a nourri la mienne »), écrit fort justement :

« Le totalitarisme tente d’extirper la culture, de différentes manières. Cela peut aller de la destruction pure et simple des bibliothèques et autres lieux de culture à une réduction idéologique des œuvres, de manière à les priver de toute substance propre et à les assimiler à un message univoque. C’est aussi l’anéantissement de l’art populaire et la diffusion massive de produits culturels de pacotille (comme les opéras de Mme Mao). La culture devient alors un simple instrument de propagande. » [Textyles]

La haine de l’art, dont les commissaires politiques de tout poil ne reconnaissent au mieux que la « fonction sociale » (on voit le type d’œuvres que peut produire une telle conception utilitariste : de la pure propagande) et la réquisition de la culture à des fins d’endoctrinement sont une constante de tous les systèmes de pensée totalitaires, qu’ils sévissent au nom de la « lutte antibourgeoise » ou pour « la promotion de la vertu et la prévention du vice ». Dans notre Occident en décomposition, nous voyons jour après jour les ravages que perpètre la dictature économique dans tous les secteurs de la vie civilisée, et comment la culture a sombré dans le culturel, cette industrie prospère, insipide et abrutissante dont les innombrables marchandises alimentent la consommation de masse. Paul Valéry nous avait pourtant prévenus : si l’on ne les défend pas, les civilisations sont mortelles. Simon Leys ne dit pas autre chose :

Sachant ce que la culture chinoise représente pour eux, je me suis souvent étonné de l’impassible sérénité avec laquelle la plupart des vieux lettrés chinois que je connais assistent maintenant, de l’étranger, à la destruction de cette culture. Comme je discutais un jour de cette question avec l’un d’eux, un savant archéologue, esthète et collectionneur de renommée mondiale dont toute l’existence n’est nourrie et justifiée que par cette culture, il me dit en souriant de mon feu naïf : « Voyons, cher ami, ne vous échauffez pas tant : la culture chinoise est indestructible. » […]

En Chine même, par contre, la « Révolution culturelle » a finalement forcé un certain nombre d’intellectuels éminents à confronter l’impensable. Si Lao She, Fu Lei et tant d’autres se sont suicidés, c’est en effet, je crois, parce qu’ils ont eu brutalement cette insoutenable révélation que peut-être la Chine pouvait, elle aussi, être mortelle. [IB]

N’y a-t-il vraiment plus rien d’autre à tenter que ce geste désespéré des pigeons ramiers devenus pompiers volants ?

Zhou Lianggong, un célèbre lettré du xviie siècle, raconte cette fable : un vol de palombes avait pour un temps élu domicile dans une certaine forêt. Plus tard, repassant dans la région, les palombes s’aperçurent que la forêt avait pris feu. Elles s’élancèrent aussitôt vers la rivière, y trempèrent leurs ailes et revinrent secouer les gouttes d’eau de leurs plumes au-dessus de l’incendie. Comme elles s’affairaient à ce manège, Dieu leur dit : « Votre intention est touchante, mais je crains fort qu’elle ne serve pas à grand-chose. » « On s’en doute un peu, répliquèrent les oiseaux. Mais que voulez-vous, nous avons jadis habité cette forêt et ça nous fend le cœur de la voir ainsi ravagée. » [FF]

Esthétique, éthique

C’est une des leçons de Shi Tao que cette indissociabilité des dimensions esthétique et éthique dans les arts majeurs de l’ancienne Chine. Simon Leys ne cessera de développer ce thème, aussi déroutant que fascinant pour l’homme occidental.

La Chine est une vision du monde, une façon de concevoir les rapports de l’homme avec l’univers, une recette pour l’entretien de l’ordre cosmique.

Le concept clé de la civilisation chinoise est celui d’harmonie : qu’il s’agisse d’ordonner les rapports des hommes entre eux, ou d’accorder l’individu aux rythmes de l’univers, cette même préoccupation anime la sagesse confucéenne, et la mystique taoïste ; en ceci les deux écoles sont complémentaires plutôt qu’opposées, et ne diffèrent essentiellement que par leur aire d’application – sociale, extérieure et officielle pour l’une, spirituelle, intérieure et populaire pour la seconde.

Les divers courants de la pensée chinoise dérivent tous d’une commune source cosmologique. Cette cosmologie (résumée schématiquement dans le plus ancien, le plus précieux, mais aussi le plus obscur des traités canoniques, le Livre des mutations), considère que l’infinité des phénomènes est en état de flux perpétuel ; cette création permanente résulte elle-même du mariage de deux forces antithétiques et complémentaires. Ces deux forces – ou ces deux pôles – constituent une diversification de l’Avoir. L’Avoir est lui-même un produit du Non-Avoir (wu) que, par un contresens courant, on s’obstine à traduire par « le Néant », alors que la notion se rapproche plutôt de ce que la philosophie occidentale appelle « l’Être ». Les penseurs chinois ont jugé avec sagesse que l’Être ne se peut appréhender que de façon négative : en effet, l’Absolu que l’on pourrait définir et nommer, qui aurait des qualifications et des propriétés, qui donnerait prise à une description, ne saurait être l’Absolu véritable, mais relève seulement du domaine de l’Avoir, avec son kaléidoscope éphémère et mouvant des phénomènes. Le phénomène qu’on vient d’esquisser ne forme pas un enchaînement mécanique, une séquence causale ; c’est un cercle organique à l’intérieur duquel les diverses phases existent simultanément. Si les textes plus anciens semblent impliquer une antériorité du Non-Avoir sur l’Avoir, les commentaires ultérieurs décrivent leurs relations comme un échange, une dialectique d’opposés-complémentaires, s’engendrant l’un l’autre. L’Être est le substrat fécond, le champ où germe l’Avoir, ou, si vous voulez, le vide est l’espace nourricier des phénomènes. On ne peut donc appréhender l’Être qu’en creux, en cernant son absence – un peu comme un sceau gravé intaglio livre son message en blanc, ne révélant son dessin que grâce à l’absence de matière. Cette notion selon laquelle l’Absolu ne saurait être suggéré que par le vide est d’une importance particulière pour l’esthétique chinoise, comme nous le verrons plus loin.

La pratique des arts constitue une mise en œuvre concrète de cette vocation d’universalité, de cette suprême mission d’harmonie, que la sagesse chinoise assigne à l’honnête homme : il s’agit pour celui-ci de dégager et retrouver l’unité des choses, de mettre le monde en ordre, de s’accorder au dynamisme de la création. [FF]

Les quatre arts majeurs de la Chine – la poésie, la calligraphie, la peinture (exécutée à l’encre, au moyen d’un pinceau calligraphique) et la musique de qin (cithare à sept cordes) – sont pratiqués non par des professionnels, mais par des amateurs lettrés. Traditionnellement, ces diverses disciplines ne sauraient être exercées comme un métier : un artiste qui accepterait paiement pour son art se disqualifierait et se verrait aussitôt réduit à une condition inférieure d’artisan. Si le poète, le musicien, le calligraphe et le peintre (et bien souvent un même homme est tout cela à la fois) peuvent faire jouir gratuitement quelques connaisseurs, quelques amis choisis, des produits de leur art (quelquefois d’ailleurs, c’est l’appréciation de ce public restreint mais talentueux qui vient épauler leur inspiration), il n’en reste pas moins que l’objet premier de leur activité demeure la culture et le développement de leur vie intérieure. On écrit, on peint, on joue de la cithare, pour perfectionner sa personnalité, pour s’accomplir moralement en accordant son humanité individuelle aux rythmes de la création universelle.

L’esthétique chinoise […] s’est élaborée sans faire aucune référence au concept de « beauté » (mei ; le terme meixue « étude du beau » est un vocable moderne spécialement fabriqué pour traduire la notion occidentale d’esthétique) ou lorsque ce concept intervient, c’est souvent dans un sens péjoratif, car la recherche du « beau » est, pour un artiste, une tentation vulgaire, un piège, une malhonnête tentative de séduction. Les critères esthétiques sont fonctionnels : l’œuvre opère-t-elle de façon efficace, nourrit-elle l’énergie vitale de l’artiste, réussit-elle à capter le souffle qui informe les monts et les fleuves, instaure-t-elle une harmonie entre les métamorphoses des formes et les métamorphoses du monde ? [SI]

Malraux – esprit généralement brumeux, mais dont le brouillard était traversé d’éclairs – a eu une formule non moins exacte et saisissante : « La Chine est l’autre pôle de l’expérience humaine. » Ces observations contiennent deux vérités qu’il importe de saisir conjointement : 1°) l’expérience humaine est une ; 2°) ses modalités diverses sont d’autant plus stimulantes, riches et fécondes qu’elles sont plus radicalement autres. (Songez par exemple à la différence des sexes, qui donne saveur et poésie à notre existence…)

Si l’on comparait le phénomène de civilisation à une sorte de mont Everest, on pourrait dire que la cordée occidentale et la cordée chinoise ont finalement opéré leur jonction au sommet, sans s’être croisées en cours de route, car elles ont effectué leur ascension par deux faces opposées. Quand elles se rencontrent enfin, on imagine avec quel intérêt passionné elles peuvent enfin échanger leurs expériences respectives ! [BPP]

La fascination unique que la Chine semble exercer sur tous ceux qui l’abordent pourrait en un sens se comparer à l’attraction qui rapproche les sexes : elle suscite en effet toute une luxuriante imagerie qui suggère une romanesque touffeur de magie et de mystère, mais elle repose en fait sur une réalité élémentaire – du point de vue occidental, la Chine est tout simplement l’autre pôle de l’expérience humaine. Toutes les autres grandes civilisations sont soit mortes (Égypte, Mésopotamie, Amérique précolombienne), soit trop proches de nous (cultures islamiques, Inde) pour pouvoir offrir un contraste aussi total, une altérité aussi complète, une originalité aussi radicale et éclairante que la Chine. C’est seulement quand nous considérons la Chine que nous pouvons enfin prendre une plus exacte mesure de notre propre identité et que nous commençons à percevoir quelle part de notre héritage relève de l’humanité universelle, et quelle part ne fait que refléter de simples idiosyncrasies indo-européennes. La Chine est cet Autre fondamental sans la rencontre duquel l’Occident ne saurait devenir vraiment conscient des contours et des limites de son Moi culturel. [HHH]

Dans la correspondance de Tchekhov, il y a un passage où l’écrivain donne des conseils à un acteur qui jouait dans une de ses pièces le rôle d’un homme désespéré. Comme cet acteur avait tendance à charger son personnage – poussant des cris, se tordant de douleur et roulant des yeux tragiques –, Tchekhov le met en garde et lui fait remarquer qu’un homme vraiment désespéré se tient fort tranquille et se contente de siffloter pensivement dans l’embrasure de la fenêtre.

Ce principe esthétique du less is more est bien connu des Chinois, qui l’ont cultivé depuis longtemps et poussé à un point de raffinement remarquable. Chez eux, la méthode du sous-entendu expressif a trouvé d’innombrables illustrations picturales et littéraires. Dans le domaine classique, l’un des plus beaux exemples en pourrait être donné par un court poème de Xin Qiji (xiie siècle) dont je vous demande de me croire sur parole quand je vous dis qu’il est sublime (pour que la démonstration soit vraiment convaincante, il faudrait qu’un poète le traduise ; pour ma part, je ne puis, hélas, que le paraphraser en prose) : après avoir expliqué comment, dans sa jeunesse, quand il ignorait encore le goût de la tristesse, il aimait à prendre des poses romantiques sur de hauts balcons d’où il déclamait les chagrins qu’il s’était inventés à seule fin de composer des poèmes originaux, le poète confesse qu’aujourd’hui, comme la vie lui a fait vider jusqu’à la lie sa coupe d’amertume, il se retient désormais de parler, ou, s’il lui faut absolument ouvrir la bouche, c’est seulement pour dire (et c’est le dernier vers du poème) : Le temps est frais ; quel bel automne ! [HHH]

Le premier pôle, au sein duquel j’ai été élevé, est l’Occident chrétien, sachant que la chrétienté n’est pas nécessairement occidentale. Une Europe totalement déchristianisée, tout en étant admirable et prospère, peut très bien se concevoir dans le futur. Mais il est impossible de comprendre l’Occident tel qu’il s’est construit en dehors de sa dimension chrétienne. Or il n’existe pas beaucoup, dans le monde, de civilisations complètes qui soient toujours en vie et qui possèdent une vision globale de l’homme et de l’univers s’exprimant dans tous les domaines. Seuls, me semble-t-il, l’Occident et la Chine sont dans ce cas, sans avoir rien de commun l’un avec l’autre. Alors que, en matière linguistique ou artistique, il existe des points de contact entre les cultures européenne, indienne et arabe, il n’y a rien de tel avec la Chine. Sa philosophie, sa cosmologie, sa littérature, ses arts sont sans aucun rapport avec les nôtres, sinon par leur commune humanité. C’est cela qui est passionnant et qui donne tout leur prix aux échanges entre ces deux pôles. Nous nous posons les mêmes questions, mais nous y répondons de façons totalement différentes, donc complémentaires. Pour être complètement humain, il faudrait unir en soi une part occidentale et une part chinoise. [HHH]

Pour dominer l’univers naturel, l’homme occidental s’est séparé de lui. Cette attitude héroïque, agressive et conquérante à l’égard de l’environnement est bien illustrée par exemple dans l’art des jardins classiques (l’art des jardins est toujours la projection la plus expressive qu’une culture peut donner de sa vision du monde) – voyez Versailles ! –, où la nature est soumise, déformée, violée, réduite et taillée de façon à devenir entièrement conforme à une géométrie et un dessin que lui impose l’homme. Dans une telle perspective, rigoureusement anthropocentrique, les formes et les motifs naturels, non façonnés de main d’homme, et dont la complexité mystérieuse ne reflète celle d’aucun cerveau, acquièrent automatiquement quelque chose de menaçant. Leur autonomie hermétique limite et met en question l’empire de l’esprit humain. Les Chinois, eux, avaient renoncé à dominer la Nature afin de demeurer en communion avec elle (aujourd’hui, bien sûr, paradoxalement, l’Occident ayant atteint l’impasse découvre l’écologie et s’efforce désespérément de négocier une réconciliation avec le monde, tandis que les Chinois adoptent avec enthousiasme et sans discrimination certaines de nos attitudes les plus désastreuses). [HHH]

Les chrétiens ont progressivement perdu de vue que l’entreprise missionnaire fut au départ un défi à la civilisation, une provocation lancée à contre-courant de la modernité. Saint Pierre débarquant à Rome pour y prêcher l’Évangile, prolétaire et métèque illettré, lancé à l’assaut de la métropole la plus sophistiquée de l’univers occidental, pourrait se comparer à un pauvre émigrant du Bangladesh qui entreprendrait aujourd’hui de convertir Londres à quelque culte exotique, ou à un chômeur portoricain qui ambitionnerait de faire la conquête spirituelle de New York. Au xvie siècle encore, un François-Xavier, par exemple, était toujours fidèle à cette sublime naïveté lorsqu’il abordait une Inde prospère, un Japon raffiné, en bohème illuminé, armé seulement d’une sainteté et d’une crasse à étonner les fakirs. Mais ensuite, avec l’ascension de l’Occident, les choses se gâtent et, quand la diffusion du christianisme se lie directement à l’expansion coloniale, la faillite des missions est temporairement scellée. Le nadir est atteint au xixe siècle ; après la première expédition de Chine (1858), le baron Gros peut envoyer à Napoléon III ce télégramme typique : « La Chine s’ouvre enfin au christianisme, source réelle de toute civilisation, et au commerce et à l’industrie des nations occidentales » ! [HHH]

La calligraphie

Parmi les quatre arts de l’honnête homme chinois (calligraphie, poésie, peinture, cithare), la calligraphie occupe une place à part pour Simon Leys, qui la pratique d’ailleurs avec autant de talent qu’il la décrit.

La découverte d’un art inconnu devrait avoir des conséquences plus importantes pour l’humanité que l’exploration d’un continent vierge ou l’apparition d’une nouvelle planète.

Depuis l’aube des temps, la Chine a cultivé une branche particulière des arts visuels, qui n’a d’équivalent dans aucune autre culture. Lorsqu’ils furent confrontés pour la première fois à cette discipline, les Occidentaux la baptisèrent incorrectement du nom de « calligraphie », par une trompeuse analogie avec un modeste art décoratif qui leur était plus familier.

Comme la peinture (qui, née d’un même pinceau, est sa cadette plutôt que sa sœur jumelle), la calligraphie chinoise s’adresse à l’œil et est un art de l’espace. Comme la musique, elle se déroule dans le temps. Comme la danse, elle enchaîne une séquence dynamique de gestes animés d’une pulsion rythmique. C’est un art qui rayonne d’une telle présence physique, d’une telle puissance sensuelle, qu’il défie presque la reproduction photographique.

[…] Avec la calligraphie, les Chinois disposent d’un art de plus, qui n’a de véritable équivalent dans aucune des grandes civilisations lettrées. Les premiers voyageurs européens ne s’aperçurent même pas de l’existence de cet art ! En effet, la plupart du temps, la majorité des gens ne voient pas : ils se bornent à reconnaître ; et ce qu’ils ne reconnaissent pas leur demeure invisible.

[…] En baptisant cette écriture du nom de « calligraphie », on lui concéda cependant une sorte de mérite artistique. Cependant, le choix du terme était malencontreux, car il devait engendrer un durable et profond malentendu. De par son étymologie même, « calligraphie » signifie « belle écriture », c’est-à-dire une écriture qui a été embellie par l’adjonction d’ornements divers ou par l’application d’un traitement décoratif. Cette définition convient d’ailleurs à divers arts relativement mineurs qui nous sont plus familiers, ainsi, par exemple, la calligraphie gothique ou la calligraphie arabe. En revanche, ce que les Chinois appellent shu signifie tout simplement « écriture » ; et le terme est souvent jumelé avec celui de peinture (hua). Dans ce contexte, parler de « belle écriture » serait aussi absurde que de parler de « belle peinture » ; car […] c’est l’écriture elle-même qui est un art. [A&C]

Si la Chine peut parfois nous paraître énigmatique, compliquée ou bizarre, c’est essentiellement parce qu’elle est un monde à l’envers : en toutes choses, les Chinois procèdent à l’exact rebours de nos usages et procédés « normaux ».

[…] La Chine nous oblige constamment à remettre en question des notions dont nous croyions naïvement qu’elles avaient une validité universelle, alors qu’il s’avère en fait que la sphère de leur application se limitait à notre seul univers culturel. Ainsi, par exemple, en linguistique, il y a un axiome selon lequel la parole précède nécessairement l’écriture ; ce principe semble du reste conforme au bon sens et à l’expérience. Allez en Chine, toutefois, et vos confortables certitudes auront tôt fait de s’évaporer. Vous vous apercevrez en l’occurrence que cette antériorité de la parole sur l’écrit – qui a commandé toute notre culture depuis l’Antiquité – pourrait bien n’avoir été qu’une simple idiosyncrasie indo-européenne.

[…] Les premières inscriptions ne consignaient pas des paroles, mais des concepts : elles transcendaient partiellement le langage. D’une certaine façon, on pourrait les comparer à ces indications pictographiques – de plus en plus complexes et nuancées – qui sont utilisées aujourd’hui dans les aéroports internationaux.

Les anciens Chinois développèrent ainsi un métalangage emblématique, indépendamment de leur langue parlée de l’époque. Pour la commodité, toutefois, ils attribuèrent progressivement des sons conventionnels aux caractères d’écriture ; ainsi, finalement, les inscriptions ne transmirent plus seulement des informations muettes, elles devinrent également prononçables. Et, au terme de cette évolution, elles engendrèrent elles-mêmes un nouveau langage, monosyllabique et dénué d’inflexions, [qui] supplanta progressivement l’ancienne langue parlée.

[…] En Chine, la fonction originelle de l’écrit – qui possédait le pouvoir de démiurge d’ordonner le cosmos et d’engendrer le réel – n’a jamais entièrement disparu, mais elle a été progressivement éclipsée par de nouvelles vertus esthétiques.

[…] Dans la théorie esthétique de la calligraphie, la catégorie suprême est le naturel. Le naturel est atteint quand la calligraphie devient capable d’oublier les règles. Mais c’est seulement après qu’il a conquis la pleine maîtrise des règles qu’il devient capable de les oublier. La calligraphie a toujours constitué un exercice favori des moines et des ermites : elle présente en effet un paradoxe esthétique qui répond au paradoxe de la discipline ascétique. En Orient comme en Occident, à travers les âges, les grands mystiques qui ont réussi à anéantir leur moi furent précisément des personnalités d’une puissance et d’une originalité singulières. Dans l’art de la calligraphie comme dans la vie spirituelle, quand la négation de soi est complète, l’expression de soi est à sa plénitude.

[…] Billeter remarque avec pertinence que l’esthétique chinoise se passe entièrement du concept de beauté. À ce propos, il cite Fu Shan, un grand calligraphe du xviie siècle : « Plutôt que d’être habile, gracieux, léger, convenu, je préfère être gauche, déplaisant, décousu, mais vrai. » C’est une vérité qu’aurait approuvée Stendhal : « Je crois que pour être grand dans quelque chose que ce soit, il faut être soi-même. » Et Nietzsche a développé cette même conception de la vraie originalité « Chacun porte en lui une originalité productive qui est le noyau même de son être ; et s’il prend conscience de cette originalité, une étrange auréole, celle de l’extraordinaire, se dessine autour de lui. » Dans cette quête de l’originalité, le tout premier précepte est de fuir la vulgarité. [A&C]

[…] Et il y a également ces paysages de Huang Binhong, superbement noirs et farouches avec leurs épais encrages, que l’artiste peignit vers l’âge de quatre-vingt-deux ans, à un moment où il était devenu complètement aveugle. […] Bien qu’il ne pût voir ce que produisait son pinceau, il se laissait guider par ces rythmes calligraphiques qu’il avait quotidiennement cultivés durant toute sa longue existence. […] Aujourd’hui encore, les maîtres de la cithare (gu qin), dans leurs exercices quotidiens, jouent quelquefois de la « cithare muette » : ils exécutent un morceau entier sans émettre un seul son, laissant planer leurs mains au-dessus de l’instrument sans toucher les cordes de leurs doigts.

Au début du ve siècle, un illustre original, Tao Yanming – peut-être le poète le mieux aimé des Chinois – allait plus loin encore : il emportait partout avec lui une cithare sans cordes. Comme on lui demandait à quoi pouvait bien lui servir un tel instrument, il répondit : « Je cherche seulement l’inspiration qui dort au cœur de la cithare. À quoi bon m’exténuer à faire du bruit sur les cordes ? » [BPP]

Politique

L’idéologie communiste

Si la plupart des traits du maoïsme sont propres aux dictatures d’inspiration marxistes-léninistes – dictature du prolétariat, lutte des classes, etc. –, d’autres sont communs à de nombreuses formes de totalitarisme, où l’on reconnaîtra sans peine quelques régimes contemporains…

[…] mélange d’anarchie et de tyrannie (la seconde étant le
corollaire de la première) ; pratique de la violence et culte de
l’irrationnel (« Obéissons aux instructions du président Mao, même et surtout quand nous ne le comprenons pas ! ») ; dévotion inconditionnelle et religieuse au Chef, Guide, Führer, Duce, Leader suprême, Caudillo, Grandiose Pilote, Infaillible Maître-à-ne-plus-penser, Soleil rouge qui, illuminant tous les cœurs, fait pousser les asperges et trancher les cous ; la haine de l’intelligence et du savoir, la manipulation d’une jeunesse fanatisée ; l’entretien méthodique d’une hystérie permanente et collective ; l’identification d’ennemis mythiques, arbitrairement désignés sur la base de critères délirants (biologie, hérédité, affinités cosmopolites, origine sociale, éducation, etc.) ; la haine, la cruauté et le meurtre érigés en vertus civiques… [FF]

Plus originale est la conception qu’a Leys du totalitarisme comme « apothéose du subjectivisme », qu’il illustre en donnant une nouvelle fois la parole à Orwell.

Nous pouvons […] résumer en disant que le totalitarisme est l’apothéose du subjectivisme. Dans 1984, la révolte de Winston Smith trouve son point de départ dans cette soudaine prise de conscience :

Le parti vous ordonnait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son ultime commandement, le plus essentiel. […] Contre cela, de quoi dispose un homme ordinaire ? L’évidence, le stupide bon sens et la vérité doivent être défendus. Les truismes sont vrais. Il faut s’appuyer là-dessus. Les pierres sont dures, l’eau est mouillée, les objets qui tombent sont soumis aux lois de la gravité. Cela une fois admis, tout le reste s’ensuit.

L’objectivisme – cette conviction qu’il existe une vérité objective, indépendante de l’arbitraire des dogmes et de l’idéologie – est donc véritablement la pierre angulaire de la liberté intellectuelle et de la dignité humaine – et donc aussi la principale pierre d’achoppement du totalitarisme. [FF]

Dans la même veine orwellienne, Simon Leys se remémore une histoire que Yuri Krotkov racontait dans son Red Monarch.

Un certain pays était gouverné par un tyran fou et sanguinaire. L’axiome fondamental de l’idéologie officielle spécifiait que deux plus deux font six. La population vivait dans une terreur permanente. Finalement, le tyran vint à mourir ; un autre tyran lui succéda, qui n’était pas tout à fait aussi fou, ni aussi fort. Il fallut procéder à divers ajustements. On révisa l’axiome fondamental, et on proclama que dorénavant deux plus deux feraient cinq. Cette réforme idéologique provoqua un grand remous dans les milieux intellectuels. Un jeune et brillant mathématicien eut l’inspiration de repenser tout le problème lui-même. Après plusieurs mois de fiévreuses recherches, il découvrit qu’en fait deux plus deux font quatre ! Très excité, il s’apprêtait à publier sa découverte quand, un beau matin, deux individus en gabardine grise vinrent frapper à sa porte et lui demandèrent doucement : « Alors, camarade, vous n’êtes pas content ? Vous voudriez peut-être qu’on retourne à l’époque où deux plus deux faisaient six ? » [HHH]

L’idéologie communiste se paie de mots, qu’elle donne en pâture à l’opinion publique qui peut ainsi décharger ses frustrations lors de « minutes de la haine » savamment orchestrées. Avec le recours au boniment dialectique pour faire passer la pilule.

À la lutte des classes réelle qui oppose en Chine les dirigés aux dirigeants, la propagande a substitué la fiction d’une lutte entre le « prolétariat » et la « bourgeoisie ». Le « prolétariat » se trouve redéfini de façon à confondre la base avec le sommet, le peuple avec ses maîtres, et à escamoter ainsi le conflit véritable des opprimés et des oppresseurs. Quant à la « bourgeoisie », cet épouvantail mythique sur qui les masses sont périodiquement invitées à décharger leur colère et leurs frustrations d’une façon qui laisse intacts les pouvoirs et les privilèges de leurs véritables exploiteurs, ses effectifs sont simplement constitués par les bureaucrates tombés en disgrâce. La classe dirigeante est en effet déchirée en permanence par une impitoyable lutte pour le pouvoir ; la clique victorieuse abandonne chaque fois ses collègues malchanceux à la fureur populaire, après les avoir préalablement affublés d’une identité « bourgeoise-capitaliste ». Elle fait ainsi d’une pierre deux coups : elle se débarrasse de ses rivaux, et elle fournit un exutoire au mécontentement des masses. [Bâtons rompus]

Le Parti communiste est essentiellement une société secrète. Dans ses méthodes et sa mentalité, il présente une troublante ressemblance avec la pègre. Il redoute le grand jour ; pour croître et se développer, il a besoin des ténèbres ; il vit d’intrigues et de mensonges ; il impose sa loi par le chantage, la conspiration et la terreur.

[…] Comme Ladany le souligne [The Communist Party of China and Marxism 1921-1985 : a self portrait], un régime communiste repose sur trois piliers : la dialectique, le pouvoir du Parti et la police secrète. (Quant au marxisme, il ne constitue guère qu’un ornement facultatif ; la plupart du temps, le régime peut fort bien s’en passer.)

La dialectique, c’est le gai savoir qui permet au Chef suprême d’avoir toujours raison, car, même quand il a tort, il a tort au bon moment, en sorte qu’il a raison d’avoir tort ; l’ennemi, par contre, même quand il a raison, il a raison au mauvais moment, ce qui fait qu’il a tort d’avoir raison.[HHH]

Le massacre de Tian’anmen

Simon Leys a écrit à chaud sur le massacre de juin 1989, massacre qui devait enfin dessiller les yeux des Occidentaux. Le temps de quelques images seulement, car « déjà on voit réapparaître les premiers visiteurs étrangers, hommes d’affaires et politiciens qui reviennent s’asseoir au banquet des assassins ». S’il en est un qui ne fut pas surpris par la sauvagerie de la répression, c’est bien lui.

En juin 1989, les massacres de Pékin ont révolté l’opinion mondiale. Notre époque, qu’on aurait pu croire blasée en fait d’atrocités, a découvert une nouvelle dimension dans l’horreur en assistant à ce spectacle apparemment inédit : un gouvernement qui déclare la guerre à son peuple et qui lance une armée de meurtriers contre les foules désarmées et pacifiques de la capitale.

Ces massacres ont sidéré le monde entier, et pourtant ils n’auraient dû surprendre personne. Les bouchers de Pékin seraient parfaitement en droit d’éprouver de la perplexité devant l’indignation de l’opinion internationale. Pourquoi ce soudain revirement des étrangers à leur égard ? Qu’y a-t-il donc de nouveau dans ces atrocités de juin – dont les proportions sont d’ailleurs demeurées bien modestes, si on les compare à tant d’autres opérations similaires, effectuées précédemment par ce même régime ?

En fait, ce n’est pas la nature du régime communiste chinois qui a soudain empiré en juin : c’est seulement l’Occident qui a commencé enfin à y voir un peu plus clair.

Bien avant de s’être emparés du pouvoir, les communistes considéraient déjà le meurtre comme une élémentaire technique politique – et je parle du meurtre dans ses modalités les plus diverses : à chaud, à froid, en masse, au détail, en secret, en public, avec mise en scène ou à la sauvette, visant des contestataires pour déraciner l’opposition, ou visant des innocents pour terrifier la population entière.

[…] À ses débuts, le mouvement communiste chinois a été animé d’un authentique idéal révolutionnaire ; il avait soif de justice et il réussit à mobiliser la générosité et le courage d’une élite morale et spirituelle du pays entier. Mais dès le départ, il portait aussi en lui un germe de perversion : les communistes ont toujours pensé que l’humanité importait plus que les hommes. Pour les dirigeants du Parti, les vies individuelles n’ont jamais constitué qu’un matériau abondant, bon marché et aisément remplaçable. Il était dès lors inévitable qu’ils en viennent bien vite à considérer l’exercice de la terreur comme une forme fondamentale de la conduite du pouvoir. Si un gouvernement communiste ne pouvait pas massacrer ses citoyens de temps à autre, comment voudriez-vous qu’il gouvernât ?

[…] Selon [un sinologue britannique], les dirigeants qui ont ordonné les massacres « ne sont pas des communistes ; ce sont des fascistes ».

On peut formuler bien des accusations à l’endroit des dirigeants chinois, la seule chose qu’on ne saurait leur reprocher, c’est de ne pas s’être comportés en communistes. Le fond du problème, précisément, c’est qu’ils ont agi purement et exclusivement en communistes. Les comparer à des « fascistes », c’est recourir à un bien chétif lumignon pour éclairer le tableau. On pourrait aussi bien comparer la férocité d’un tigre du Bengale à celle d’un chat de gouttière.

D’un point de vue communiste, on ne saurait même pas condamner la sottise des massacres. Non seulement ils étaient nécessaires, mais leur logique apparaît impeccablement léniniste.

[…] Comme l’a remarqué Bernanos, « on ne massacre jamais que par peur ». La grande peur des moribonds qui gouvernent la Chine a tourné à la panique quand ils ont vu le peuple entier qui se ralliait autour des manifestants de Tian’anmen, et du jour où ceux-ci ont réussi à mettre la loi martiale en échec et à faire vaciller la résolution de l’armée, leur sort fut scellé. Il fallait, par une violence sans retour, creuser un fleuve de sang entre les soldats et le peuple.

[…] Aux violences succède maintenant la terreur à froid, bien plus redoutable encore – méthodique, impitoyable. Dans ce second stade, l’ordre se trouve apparemment rétabli, on a récuré les dernières traces de sang sur les boulevards à nouveau nets et pimpants, et déjà on voit réapparaître les premiers visiteurs étrangers, hommes d’affaires et politiciens qui reviennent s’asseoir au banquet des assassins ; pendant ce temps, dans les caves de la Sécurité, d’une balle dans la nuque, on liquide l’intelligence, la jeunesse et l’espoir de la Chine. [Le 3 juillet 1989, préface à la réédition des Habits neufs.]

Les manifestations de mai avaient pu paraître confuses et vagues à certains égards ; c’était le prix inévitable de leur spontanéité. Néanmoins, elles ont accompli un résultat décisif : elles ont fait éclater une fois pour toutes la fiction qui s’incarnait dans le mot même de « république populaire de Chine ». Suivant une convention orwellienne qui exige généralement que des rois cannibales se parent du titre de « Guide éclairé », que des bandes d’assassins soient appelées « fronts de libération », et que tout despotisme sanguinaire s’orne du nom de « république démocratique », le régime chinois avait apposé l’étiquette « populaire » sur presque tous les organes et institutions de l’État et du gouvernement, comme pour mieux souligner que le peuple réel en devait être rigoureusement évacué. Exclu de partout, trouvant toutes les avenues barrées, le peuple a fini, ce printemps, par se rassembler spontanément au cœur de la capitale, sous le ciel, sur la place Tian’anmen. Et là, il offrit au monde entier un spectacle remarquable à l’issue duquel on devait voir comment un gouvernement communiste pouvait, après s’être aliéné la nation entière, entreprendre de faire la guerre à ses propres citoyens. [HHH]

 

UNE CONCEPTION LITTÉRAIRE DU MONDE

« Celui qui sait une chose ne vaut pas celui qui l’aime.
Celui qui l’aime ne vaut pas celui qui en fait sa joie. »
Confucius

À l’opposé des conceptions sociologique, économique, policière ou politique, une conception littéraire du monde se refuse à diviser l’humanité en catégories, en groupes ou en classes sociales, pour ne considérer que les hommes – et le plus souvent l’homme seul, parmi ou contre ses semblables –, pauvres nains juchés sur les épaules de géants, désemparés face à un destin tragique et tiraillés par des passions contraires. Comme l’a finalement compris Cornélius Castoriadis quand il a rompu avec le marxisme, « l’histoire de l’humanité, ce n’est pas l’histoire de la lutte des classes, c’est l’histoire des horreurs, même si elle n’est pas que cela » (11). Or, qui mieux que les grands auteurs a su saisir les différentes figures du mal à l’œuvre dans l’histoire ?

11. La Montée de l’insignifiance, op. cit.

La subjectivité de Simon Leys est faite à la fois de révolte et d’acceptation, de pessimisme joyeux et de désillusion inspirée. Cette attitude ouverte, autocritique jusqu’à l’autodérision, est pénétrée de la tragédie humaine, d’où elle tire la substance de son humour et la hauteur de ses vues.

Nous ne cessons de nous étonner du passage du temps : « Comment ! hier à peine, ce père de famille chauve et moustachu était encore un gosse en culottes courtes ! » Cela montre que le temps n’est pas notre élément naturel. Imagine-t-on un poisson qui s’étonnerait de la mouillure de l’eau ? C’est que notre vraie patrie est l’éternité ; dans le temps nous ne sommes que des visiteurs de passage.

N’empêche, c’est dans le temps que l’homme construit la cathédrale de Chartres, peint le plafond de la Sixtine et joue de la cithare à sept cordes – ce qui inspira la fulgurante intuition de William Blake : « L’Éternité est amoureuse des œuvres du temps. » [BPP]

Avec un sens du paradoxe qui ne craint pas l’aporie, il reconnaît les limites du langage et son incapacité à percer certains mystères.

Les fragments de vérité que nous pourchassons sont comme des papillons : en cherchant à les fixer, nous les tuons. [FF]

Ce que peut résumer cette sentence de Zhou Zuoren qu’il aime à citer :

« Tout ce qui peut s’énoncer est dépourvu d’importance. » [FF]

Bernanos, Bloy, Chamfort, Chesterton, Cioran, Chateaubriand, Conrad, Emerson, Hugo, C.S. Lewis, Ligne, Montherlant, Nietzsche, Orwell, Paulhan, Schopenhauer, Thoreau, Valéry : l’inventaire des auteurs le plus fréquemment cités dans le savoureux recueil Les Idées des autres, idiosyncratiquement compilées pour l’amusement des lecteurs oisifs compose un cabinet de curiosités littéraire qui donne une idée des goûts et des influences majeures de Simon Leys.

Des femmes y sont présentes : Simone Weil, à qui il a toujours témoigné sa plus grande admiration, mais aussi Hannah Arendt, Marie Noël, Madame de Staël ou Thérèse d’Avila. Simon Leys rend également plusieurs fois hommage au rôle joué par les femmes dans la vie et l’œuvre de certains écrivains, comme Victor Segalen, dont l’épouse, Yvonne, le seconda inlassablement et contribua grandement à sa postérité. Ou encore Eileen O’Shaughnessy, « pure poésie », qui fut pour George Orwell, d’un caractère souvent déroutant, la complice et le soutien qui lui étaient indispensables. Dans un texte sur Nabokov, Simon Leys loue l’abnégation de sa femme Vera, qui, persuadée du génie de son époux, lui sacrifia des ambitions justifiées par son propre talent. « Elle a fait l’homme qu’il est devenu. Sans Vera, quelle sorte de livres Nabokov eût-il écrits ? Nul ne peut le dire ; une chose est certaine : ils auraient été l’œuvre d’un autre écrivain. » [SI]

S’il place la littérature très haut dans l’ordre des productions humaines, Leys n’en idéalise pas pour autant les écrivains, développant à de nombreuses reprises (ainsi de Michaux, Cervantès, Gide, Balzac, Flaubert…) cette idée qui lui est chère selon laquelle les œuvres sont supérieures à leurs auteurs.

Accomplir une œuvre et accomplir une vie semblent parfois deux entreprises mutuellement incompatibles. Sinon, comment expliquer que tant d’écrivains admirables soient de pauvres types, et que tant d’hommes admirables soient de pauvres écrivains ? C’est que les grands artistes, dirait-on, créent contre eux-mêmes, ils réalisent leur œuvre au prix et à rebours de leur existence. Leur vie devient l’envers de leur création, ce n’en est plus que le résidu minable, quelquefois même malpropre. [HHH]

Dans la même veine, on retrouve ce type de considération dans son Discours de réception à l’Académie belge.

Les gens s’étonnent souvent que, dans la vie, un grand écrivain ne ressemble pas du tout à l’image qu’ils s’étaient faite de lui en le lisant. Ainsi, ils découvrent avec un ahurissement assez naïf que tel pamphlétaire dont ils avaient admiré la fougue et les violences est en réalité un homme effacé, timide et pacifique, ou encore, tel chantre de la volupté brûlante se révèle être un eunuque ; tel aventurier illustre ne quitte jamais ses pantoufles ni le coin de son feu ; tel esthète mange dans de la vaisselle en plastique et porte des cravates hideuses, et ainsi de suite. Ils auraient pourtant dû s’y attendre. Le plus souvent, l’artiste crée pour combler un manque ; sa création n’est pas le débordement d’un trop-plein, elle répond plutôt à une carence.

Mais qu’est-ce que la littérature ? Voici quelques pistes pour tenter de cerner son objet, son rôle, et ses limites.

Cri d’appel pour réveiller les consciences, la littérature est tout à la fois irrépressible et fondamentalement impuissante.

La force triomphante est toujours muette – ce sont les victimes qui crient : le chat attrape silencieusement la souris, tandis que la souris s’égosille. Écrire est par définition même un aveu d’échec, écrire est le fait des vaincus. Mais la littérature rejoint la révolution en ceci que l’écrivain, comme le révolutionnaire, refuse l’état actuel des choses. L’un et l’autre troublent l’ordre établi, mais seul le révolutionnaire (et Lu Xun se défendait explicitement d’en être un) détient le privilège de l’action. Toutefois, si la révolution est nécessaire, elle est aussi nécessairement un échec ; car sa victoire même la transforme en un nouveau pouvoir. L’alliance de l’écrivain et du révolutionnaire est donc fatalement provisoire : leurs chemins se séparent du moment où le second est victorieux, car il cesse alors d’être un révolutionnaire pour devenir une autorité établie ; de ce fait, il va essayer à son tour de bâillonner l’écrivain, lequel, en tant que critique permanent du pouvoir, lui apparaît maintenant subversif et intolérable. [HHH]

Les psychothérapeutes tendent-ils à se multiplier dès que les romanciers et les poètes commencent à se faire rares ? Il se pourrait bien que le développement de la psychologie clinique corresponde à un assèchement de l’imagination inspirée ; à tout le moins, d’éminents praticiens l’ont pensé. Rainer Maria Rilke demanda un jour à Lou Andreas-Salomé de le psychanalyser. Elle refusa, expliquant : « Si l’analyse réussissait, vous risqueriez de ne plus pouvoir écrire de poèmes. » (Et imaginez un peu : si un habile thérapeute avait réussi à guérir Kafka de ses angoisses existentielles, la condition de l’homme moderne aurait perdu son interprète le plus pénétrant.) [BPP]

Notre équilibre intérieur est toujours précaire et menacé, car nous sommes constamment en butte aux épreuves et agressions de la réalité quotidienne ; l’issue des luttes de l’existence demeure à jamais incertaine, et c’est peut-être un personnage de Mario Vargas Llosa qui a donné la meilleure description de notre humaine condition : « La vie est une tornade de merde, dans laquelle l’art est notre seul parapluie. » [BPP]

Sur la saine façon de fréquenter les livres, Schopenhauer a fait des observations qui demeurent d’une pertinence troublante : « L’art de ne pas lire est très important. Il consiste à ne pas s’intéresser à tout ce qui attire l’attention du grand public à un moment donné. Quand tout le monde parle d’un certain ouvrage,
rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera
jamais de lecteurs. Pour lire de bons livres, la condition préalable est de ne pas perdre son temps à en lire de mauvais, car la vie est courte. » Et puis, il décoche ce trait final […] : « Seul celui qui tire ses écrits directement de son cerveau mérite d’être lu. » [BPP]

Fins manquantes : deux grands romans qui avaient entrepris de se colleter avec les questions ultimes sont restés inachevés – et ceci pourrait bien constituer leur conclusion la plus appropriée.

Kafka, dans son dernier chef-d’œuvre, Le Château, raconte l’histoire d’un jeune homme qui tente à plusieurs reprises, mais toujours en vain, de surmonter d’innombrables obstacles compliqués pour obtenir accès à un mystérieux château. Après tant d’efforts, son obstination sera-t-elle récompensée ? Nous ne le saurons jamais, car Kafka est mort sans avoir achevé son manuscrit.

Dans Bouvard et Pécuchet, Flaubert décrit comment deux vieux célibataires, qui ont pris leur retraite de petits employés de bureau, se lancent dans un examen encyclopédique de la totalité du savoir humain. Leur naïve entreprise devient bientôt une sorte de navigation circulaire autour de l’immense continent, encore largement inexploré, de la Stupidité humaine. Au départ de cette exploration désespérante, Flaubert avait d’abord eu l’intention de peindre ses personnages comme une paire de lamentables imbéciles ; mais les créatures se rebellèrent bientôt contre leur créateur et elles réussirent à recouvrer leur dignité individuelle. Cette transformation décisive (si bien notée par Borgès) prend place à mi-chemin du récit : « Alors, nous dit Flaubert, une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. » À partir de ce moment, Bouvard et Pécuchet commencent à parler au nom de Flaubert lui-même, cependant que la besogne gigantesque et sans espoir de ce dernier devient une agonie mentale et physique. Il mourut à la tâche, s’effondrant comme un baudet qui crève, écrasé sous un fardeau trop lourd.

Dans sa dernière œuvre, Kafka écrivait la quête du salut, et Flaubert la recherche d’un sens. Mais ce sont là des poursuites qui engagent dans des mystères que nul mortel ne saurait sonder. La mort semble donc être intervenue ici de façon singulièrement significative, puisqu’elle a permis à ces explorations de demeurer ouvertes – à jamais. [Protée]

Traductions

Pierre Ryckmans est entré en littérature comme traducteur, d’abord du chinois vers le français, nous permettant de connaître dans les années 70-80 les écrits de Shitao, Shen Fu, Lu Xun (Lou Sin) ou Kouo Mo-jo. Sa traduction des Six récits au fil inconstant des jours de Shen Fu nous donne accès à un monde disparu.

Pour le lecteur occidental, ce récit ne présente pas moins d’intérêt, au contraire ; en entrant de plain-pied dans un monde qu’il pouvait croire lointain et étranger, c’est avec émerveillement qu’il découvrira dans le témoignage de Shen Fu les accents les plus familiers de l’humanité universelle.

Après avoir nourri et inspiré des millions d’hommes pendant des siècles, l’univers traditionnel évoqué par Shen Fu est peut-être en train de disparaître pour jamais. Mais même si ce monde ancien devait totalement s’effacer de la vie, pour nous Shen Fu n’en restera pas moins un compagnon infiniment cher et proche dans l’incertain voyage de notre existence, car il détient un secret dont nous avons besoin aujourd’hui comme jamais – le don de poésie, lequel n’est pas le privilège de quelques prophètes élus, mais l’humble apanage de ceux qui savent découvrir, au fil inconstant des jours, le long courage de vivre et la saveur fugitive de l’instant. [SR]

Ensuite, avec une conception du temps tout asiatique, il travailla durant six années pour traduire les Entretiens de Confucius, et dix-huit pour Deux années sur le gaillard d’avant, le somptueux roman de mer de l’Américain Richard Dana. Il est également devenu, à l’instar de Conrad, un auteur de langue anglaise de grande renommée. Comme il l’explique ici, sans sa profession de professeur d’université, il n’aurait eu ni le loisir ni les moyens d’exceller dans cette tâche financièrement ingrate :

Il est simplement impossible de produire des traductions littéraires satisfaisantes lorsqu’on doit pratiquer cette activité comme un gagne-pain. Si talentueux soit le traducteur, s’il traduit pour vivre, il lui faut constamment choisir : ou bien bousiller l’ouvrage, ou bien mourir de faim. Une bonne traduction est à la fois œuvre d’amour et objet de luxe. Traduire, c’est poursuivre une passion (parfois coûteuse !) – ce ne saurait constituer une activité rentable.

[…] De toutes les traductions que j’ai faites, celle qui m’a coûté le plus de peine et donné le plus de joie, c’est la traduction d’un classique de la littérature américaine, Deux années sur le gaillard d’avant, de R.H. Dana (1840). J’ai récrit trois fois mon manuscrit, et l’ai gardé dix-huit ans sur le métier.

[…] Le paradoxe de cette tâche obstinée et harassante, c’est qu’en la poursuivant le traducteur ne s’applique pas à parfaire un monument qui perpétuera la mémoire de son talent, mais au contraire il s’emploie à effacer toute trace de sa propre existence. On ne remarque le traducteur que lorsqu’il a échoué. Son succès est de se faire oublier. La recherche de l’expression naturelle et juste est la recherche d’une expression qui ne sente plus la traduction. Il s’agit de donner au lecteur l’illusion qu’il a directement accès à l’original. Le traducteur idéal est un homme invisible. [A&C]

La mer

« La mer lave tous les crimes des hommes. » Cette citation d’Euripide tirée d’Iphigénie en Tauride ouvre et conclut le magnifique et terrifiant essai sur Les Naufragés du Batavia. La mer est une des grandes passions de Simon Leys ; la mer qui s’est de tout temps plu en littérature, même si le marin ne fait pas l’écrivain. Il le rappelle fort justement dans l’Introduction de son anthologie La Mer dans la littérature française.

Joseph Conrad faisait remarquer que l’amour des lettres ne fait pas plus un littérateur que l’amour de la mer ne fait un marin. Cette vérité est cruelle : pauvres amoureux frustrés – écrivains manqués et marins en chambre –, puisse cette anthologie vous apporter quelque consolation !

Cette mer qu’il connaît bien pour l’avoir pratiquée lui-même, dans l’Atlantique autant que dans l’Indien et le Pacifique. Il nous dit sa passion et sa fascination pour le grand large.

– Avec la Chine et la littérature, la mer est votre troisième passion. Qu’est-ce qui fait aller un Bruxellois vers la mer ?

S.L. – Je l’ai vraiment découverte en partant, encore adolescent, sur un chalutier ostendais à la pêche à la morue dans les parages de l’Islande. Un peu plus tard, en 1958, j’ai embarqué sur un thonier breton, comme je l’ai raconté dans Prosper. Je dois à la mer quelques-uns des plus beaux moments de mon existence. Aujourd’hui encore, je navigue avec ma femme sur mon vieux voilier, très paresseusement, dans la baie de Sydney.

– Vous avez publié deux volumes, et un troisième est en préparation, de textes choisis relatifs à la mer dans la littérature française. Pour écrire sur elle avec justesse, est-il nécessaire de l’avoir fréquentée ?

S.L. – Il me semble que oui. C’est pourquoi, a contrario, Balzac, dans cet exercice, est à la fois merveilleux et absurde. Pensons aussi au Joseph Prudhomme d’Henri Monnier : « Une telle quantité d’eau frise le ridicule. » Mais je n’ai pas voulu écarter ces propos amusants. Il n’y a guère de grands auteurs qui n’aient consacré des pages à la mer. Celle-ci révèle ce qu’il y a de plus vrai, mais aussi de faux, chez un grand écrivain. Michelet, sur ce point, est exemplaire. La Mer a des côtés ridicules, mais Hugo l’a lue avec profit pour écrire Les Travailleurs de la mer, et Pierre Loti lui a rendu justice. [Le Point, 2004]

La fascination qu’exerce la mer, même sur les badauds terriens les plus insensibles, est un phénomène universel qui peut s’observer sur tous les littoraux du monde. Robert Frost a fixé ce mystère dans un poème d’une énigmatique simplicité :

Les gens le long des plages
Se tournent et regardent tous du même côté ;
Ils tournent le dos à la terre
Et regardent la mer toute la journée.
[…]
Ils ne peuvent pas regarder bien loin,
Ils ne peuvent regarder bien profond ;
Mais ceci n’a jamais fait obstacle
À leur contemplation. [MLF]

L’aventure marine serait-elle donc essentiellement une invention de terriens ? Le fait est que la plupart des marins n’ont pas grand-chose à dire de la mer : c’est leur élément naturel, ils s’y sentent simplement chez eux […]. Un des plus extraordinaires aventuriers de la mer, sir Francis Drake, a donné son sentiment là-dessus, dans une lettre d’une désarmante et laconique sincérité : « Ce n’est pas que la vie à terre me déplaise : mais la vie en mer est meilleure. » Que pourrait-on ajouter à cela ? Même sur ce sujet, les marins ont toujours répété la même chose : ainsi, dans un de ses derniers essais, Conrad confessait : « La monotonie de la vie en mer est plus aisée que l’ennui de la vie à terre. » Et avant cela, dans une nouvelle (laquelle, paradoxalement, est un chef-d’œuvre d’angoissante ambiguïté), il avait évoqué le soulagement du marin qui, après un séjour à terre, se retrouve enfin avec un bon navire sous les pieds : « Soudain, j’éprouvai à nouveau ce bonheur que donne la grande sécurité de la mer comparée aux agitations de la terre ; je me félicitai du choix que j’avais fait de cette existence dénuée de tentations, exempte de problèmes troublants, et à laquelle l’absolue franchise de ses exigences et la simplicité de son but confèrent une fondamentale beauté morale. » [MLF]

Profondément marqué par la terrible aventure des naufragés du Batavia, ce trois-mâts qui sombra en 1629 sur un récif des Houtman Abroholos, à 80 kilomètres au large de l’Australie, Simon Leys
accumula des notes pendant près de vingt ans, collecta tout ce qui se
publiait à ce sujet, fit un séjour sur l’archipel maudit, avant d’apprendre finalement que Mike Dash venait de publier son magistral ouvrage sur le sujet, Batavia Graveyard, traduit en français sous le titre L’Archipel des hérétiques. Il renonça à son travail mais nous offrit néanmoins ses notes, en un dense et brillant récit d’une soixantaine de pages.

Après avoir lu et relu cette synthèse définitive, j’ai remisé une fois pour toutes la documentation et les notes, photos et croquis que j’avais glanés sur cette affaire dans les bibliothèques et sur le terrain : je n’en aurai plus jamais besoin. Et maintenant, en publiant les quelques pages qui suivent, mon seul souhait est qu’elles puissent inspirer le désir de lire son livre.

[…] Les quelque trois cents rescapés du naufrage, réfugiés sur quatre îlots, tombèrent sous la coupe d’un des leurs, un psychopathe qui les soumit à un régime de terreur ; ce personnage, secondé par quelques acolytes qu’il avait réussi à séduire et endoctriner, entreprit de massacrer les autres naufragés de façon progressive et méthodique, n’épargnant ni les femmes, ni les enfants. Trois mois plus tard, comme il avait déjà liquidé plus des deux tiers de ces malheureux, il fut interrompu dans sa bizarre besogne par l’arrivée inopinée d’un navire envoyé de Java avec des secours.

Quand il devint évident que le Batavia était définitivement perdu, ce fut le chaos à bord ; mercenaires et gabiers firent main basse sur les réserves d’alcool et de vin, et s’adonnèrent à une orgie sauvage. Tous les interdits furent balayés, des matelots ivres envahirent l’espace sacré du gaillard d’arrière, ils forcèrent les coffres, s’emparèrent des chapeaux à plume, des brocarts et des chaînes d’or de leurs chefs et se mirent à improviser avec frénésie une sorte de carnaval grotesque et désespéré.

[…] Tout le monde finit par être impliqué dans ce massacre permanent. Finalement, qui était complice et qui était victime ? Le dessein de Cornelisz [le meneur des mutins] était d’effacer toute démarcation claire entre ces deux états, car c’était sur cette confusion même que s’asseyait son pouvoir. Les serments d’allégeance que tous avaient prêtés (et durent renouveler à plusieurs reprises) constituaient déjà une sorte de participation collective au meurtre.

[…] Une société civilisée n’est pas nécessairement une société qui comporte une moindre proportion d’individus criminels et pervers (celle-ci est probablement à peu près constante dans tous les groupements humains) – simplement, elle leur donne moins l’occasion de manifester et d’assouvir leurs penchants. Sans Cornelisz, ses deux douzaines d’acolytes n’auraient probablement jamais découvert le vrai fond de leur propre nature.

[…] Au passage, il est curieux de noter que ce sont encore les gens qui ne croient pas à l’enfer qui semblent parfois les plus enclins à en fabriquer d’assez bonnes répliques ici-bas…

L’exergue des Naufragés du Batavia est une phrase d’Edmund Burke qui fait écho à la common decency orwellienne : « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les braves gens ne fassent rien. » En contrepoint, Leys a écrit la préface d’un autre récit de naufrage, Les Naufragés des Auckland de François Raynal (catastrophe qui eut lieu en 1865 et inspira Jules Verne pour son Île mystérieuse) où l’heureuse issue est à mettre au crédit de l’établissement d’une communauté de destin parmi les naufragés. Preuve que le mal n’est pas toujours victorieux.

D’emblée, Raynal a bien vu le problème ; la construction de la cabane une fois achevée, il fait une claire analyse de la situation :

« Mais il ne suffisait pas de pourvoir au matériel de la vie ; le côté moral réclamait aussi notre attention. Assurément, nous avions, depuis notre naufrage, vécu ensemble dans l’union et la concorde, je puis même dire dans une véritable fraternité ; cependant il était arrivé quelquefois tantôt à l’un tantôt à l’autre d’entre nous de s’abandonner à un mouvement d’humeur, de laisser échapper une parole désobligeante, qui naturellement provoquait une repartie non moins vive, or des habitudes d’aigreur, d’animosité, s’établissant parmi nous, pouvaient avoir des conséquences désastreuses. Nous avions tant besoin les uns des autres ! […] Il était évident que nous n’avions de force que par notre union, que la discorde et la division seraient notre ruine. Mais l’homme est si faible que la raison, le souci de sa dignité et même la considération de son intérêt ne suffisent pas toujours à le maintenir dans le devoir. »

Et il tire une conclusion : « Il faut qu’une règle extérieure, une discipline protège l’homme contre les défaillances de sa volonté. » […] Raynal suggère donc à ses compagnons de « se choisir non pas un maître, ni un supérieur, mais un chef de famille » – ou mieux, « une sorte de frère aîné ». Le devoir de cet homme sera de maintenir la discipline et l’harmonie de la communauté, de trancher d’éventuels conflits. Il dirigera et distribuera les tâches ordinaires, mais dans les circonstances graves ne pourra prendre de décision sans l’assentiment de la majorité. S’il abusait de son autorité, la communauté se réserve le droit de le destituer et de nommer un autre à sa place. Cette Constitution adoptée à l’unanimité fut inscrite sur la page de garde d’une bible sauvée du naufrage, « on devait la lire tous les dimanches avant de prononcer la prière ; puis tous, la main sur le volume sacré, nous jurâmes obéissance et respect à notre Constitution ».

[…] Les remarquables talents politiques de Raynal assurèrent l’harmonie et l’organisation de la petite communauté durant les vingt mois de son épreuve, et surtout, ils permirent, durant les six derniers mois, de mobiliser l’énergie pour mener à bien une tâche quasi surhumaine : la construction d’un petit bateau capable d’affronter une traversée de trois cents milles sur un océan sauvage.

[…] Le docteur Alain Bombard a bien résumé le problème essentiel du naufragé : sans nourriture on peut survivre trente jours, sans eau on peut survivre dix jours ; mais le seul désespoir tue parfois en quelques heures. [SI]

Sur quelques grands auteurs

Chroniqueur (les lecteurs du Magazine littéraire ont eu le bonheur de lire ses savoureuses Lettres des antipodes, qu’il envoyait régulièrement de Canberra), Simon Leys est également préfacier et critique. Ses essais regorgent de morceaux d’anthologie sur des écrivains pour lesquels il éprouve une admiration sans réserve (Chesterton, Conrad, Simenon ou Hugo), ou plus nuancée
(Michaux ou Gide).

Confucius

[…] En conséquence de ces manipulations idéologiques, le nom de Confucius a fini par se trouver étroitement associé à l’exercice millénaire de la tyrannie féodale. Au xxe siècle, pour l’élite progressiste, sa doctrine est devenue synonyme d’obscurantisme et d’oppression ; tous les grands mouvements révolutionnaires de notre époque furent farouchement anticonfucéens – et, à beaucoup d’égards, il n’est que trop facile de sympathiser avec eux. Et je me souviens encore (s’il m’est permis d’évoquer ici une expérience personnelle) de la consternation que m’ont manifestée certains de mes amis chinois quand ils ont appris que je travaillais à une traduction des Entretiens de Confucius : ils se demandaient tristement comment j’avais pu sombrer dans une telle régression intellectuelle et politique.

Naturellement, je n’éprouve aucun besoin de justifier l’orientation prise par mon travail. Pourtant, si c’était vraiment nécessaire, pareille justification ne serait que trop facile à fournir, et pour une raison élémentaire et évidente. Dans toute l’histoire du monde, nul livre n’a exercé durant une plus longue période une plus profonde influence sur un plus grand nombre d’hommes. Prêchant une morale humaniste de fraternité universelle, ce mince petit recueil a inspiré tous les peuples de l’Asie orientale et, en particulier, il est demeuré la pierre angulaire de la plus ancienne civilisation vivante de notre planète. Si nous ne lisons pas ce livre, nous nous interdisons la principale clé d’accès au monde chinois. Et quiconque ignore la Chine se condamne à n’atteindre jamais qu’une compréhension bien limitée de l’expérience humaine.

[…] Les Entretiens de Confucius constituent évidemment le classique par excellence. […] Un classique est essentiellement un texte qui demeure ouvert, dans ce sens qu’il se prête constamment à de nouveaux développements et commentaires, à des interprétations différentes, à des prolongements inattendus. Avec le passage du temps, ces gloses s’accumulent en couches successives comme les alluvions d’un fleuve. Un classique est offert en permanence à l’us et à l’abus, il nourrit, il inspire, il provoque l’extrapolation, il suscite le malentendu. C’est un texte qui vit et qui croît ; il est susceptible d’enrichissement, de déformation, de transformation, et, à travers tous ces avatars, il conserve un noyau d’identité essentielle, même s’il mue et change de peau au fil des saisons et des années.

[…] Confucius avait souvent dit que, si seulement un souverain voulait bien l’employer, en un an il accomplirait beaucoup et en trois ans il réussirait. Un jour, un de ses disciples lui demanda : « Supposez qu’un souverain vous confie un territoire que vous pourriez gouverner à votre guise ; quelle serait votre première initiative ? » « Ma toute première tâche, répondit Confucius, serait assurément de rectifier les dénominations. » Le disciple fut interloqué : « Rectifier les dénominations ? Et ce serait votre priorité ? Parlez-vous sérieusement ? » (Mais Chesterton ou Orwell auraient immédiatement saisi et approuvé cette idée.) (12) Confucius dut lui expliquer : « Si les dénominations ne sont pas correctes, si elles ne correspondent pas aux réalités, le langage est sans objet. Quand le langage est sans objet, l’action devient impossible et, en conséquence, toutes les entreprises humaines se désintègrent : il devient impossible et vain de les gérer. C’est pourquoi la toute première tâche d’un véritable homme d’État est de rectifier les dénominations. » [A&C]

12. Ainsi qu’Albert Camus, qui écrivait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Cervantès

Les critiques littéraires jouent un rôle utile […], mais il me semble qu’une partie de la critique contemporaine (et je pense en particulier à une certaine école de théoriciens universitaires) souffre d’une assez redoutable infirmité. À les lire, on soupçonnerait parfois que ces gens, au fond, n’aiment pas vraiment la littérature. On dirait qu’elle ne leur donne aucun bonheur ; ou, s’ils se mettaient à prendre du plaisir à la lecture d’un livre, ils l’accuseraient aussitôt de frivolité. Car, à leurs yeux, rien de ce qui est amusant ne saurait être important. Mais là ils commettent une lourde erreur ; en effet, quand une chose n’est pas amusante, cela ne veut pas nécessairement dire qu’elle est sérieuse ; cela veut seulement dire qu’elle est ennuyeuse.

[…] Naturellement, beaucoup de poètes et de romanciers croient qu’ils ont des messages à communiquer, et la plupart du temps, ils sont passionnément convaincus de leur portée décisive. Mais en fait, bien souvent, ces messages n’ont nullement l’importance que leur attribuent leurs auteurs ; quelquefois même, ils se révèlent erronés, voire stupides – sinon carrément néfastes. Et fréquemment, après un temps, ils perdent simplement toute pertinence, tandis que les ouvrages eux-mêmes, s’ils ont une authentique valeur littéraire, acquièrent une vie autonome et dévoilent progressivement leur signification dont l’auteur lui-même n’avait guère eu conscience. Aujourd’hui, les plus fervents lecteurs de Dante ne se préoccupent pas nécessairement de théologie médiévale, et pratiquement aucun des admirateurs modernes de Don Quichotte n’accorde la moindre attention à ces romans de chevalerie que Cervantès avait attaqués avec une aussi féroce passion.

[…] Dans la mesure où un livre réussit vraiment à être une œuvre d’art – une authentique création animée d’une vie propre –, il y a peu de chances que son auteur ait eu un plein contrôle et une claire compréhension de ce qu’il écrivait. D.H. Lawrence, qui avait une exceptionnelle sensibilité critique, a résumé cette situation dans un propos que j’ai déjà cité plusieurs fois, mais qu’on ne devrait jamais se lasser d’invoquer : « Ne faites jamais confiance à l’artiste. Faites confiance à son œuvre. La vraie fonction d’un critique est de sauver l’œuvre des mains de son créateur. »

[…] Flaubert (qui vouait d’ailleurs un culte à Don Quichotte) a dit que l’écrivain devait être dans son œuvre comme Dieu dans la création : Il a tout créé, mais nulle part on ne le voit ni ne l’entend. Il est partout, mais demeure invisible et silencieux ; on le croirait absent et indifférent. Et nous maudissons ce silence et cette indifférence, qui nous semblent une preuve de sa cruauté.

[…] Unamuno était un catholique pour qui la foi demeura toujours la question centrale : ne pas croire est inconcevable – et croire est impossible. Cette contradiction dramatique est bien résumée dans un de ses poèmes :

Je souffre à vos dépens,
Ô Dieu non existant, car si vous existiez
Moi aussi j’existerais vraiment

En d’autres termes, Dieu n’existe pas, et la meilleure preuve en est que – comme vous pouvez tous le constater – moi non plus je n’existe pas. Ainsi chez Unamuno, chaque aveu d’incrédulité devient une paradoxale profession de foi. Dans sa philosophie, la foi finit par créer ce qu’elle contemple – non pas comme une autosuggestion subjective et évanescente, mais bien comme une réalité objective et solide, susceptible d’être transmise et partagée.

[…] Le fameux multibillionnaire Ted Turner a tenu il y a quelques années un propos remarquable. Il a déclaré qu’il n’aimait pas la religion chrétienne car, dit-il, « c’est une religion de perdants ». Comme c’est vrai ! On ne saurait mieux la définir.

Des expressions telles que « quichottesque » ou « faire le Don Quichotte » […] sont passées dans la langue courante pour décrire des attitudes ou des comportements absurdement naïfs et idéalistes, ridiculement dénués de pratique – voués à l’échec. Que ces expressions soient toujours utilisées dans un sens péjoratif indique non seulement que nous avons cessé de lire Cervantès, ou de comprendre son personnage, mais, plus fondamentalement, révèle que notre culture est partie à la dérive et s’est coupée de ses racines spirituelles.

Ne nous y trompons pas : malgré (ou avec) toutes ses farces grossières, son réalisme cynique, son langage parfois grivois et scatologique, le chef-d’œuvre de Cervantès est ancré dans le christianisme, et plus spécifiquement dans le catholicisme espagnol, avec sa vigoureuse aspiration mystique. Sur ce sujet, Unamuno a observé que ni Jean de la Croix ni Thérèse d’Avila ou Ignace de Loyola ne rejetaient la raison, ni ne mettaient le savoir scientifique en question ; ce qui les avait poussés dans la voie mystique, c’était cette perception qu’ils avaient d’un intolérable écart entre l’énormité de leur désir et la petitesse de la réalité. Dans sa quête d’une gloire immortelle, Don Quichotte a subi d’innombrables revers. Comme il refusait obstinément d’ajuster « l’énormité de son désir » à la « petitesse de la réalité », il était voué à un perpétuel échec. Seule une culture fondée sur « une religion de perdants » pouvait produire un pareil héros.

Cependant, nous devrions aussi nous souvenir de ceci : les gens qui réussissent sont ceux qui savent s’adapter à la réalité. En revanche, ceux qui persistent à vouloir élargir la réalité aux dimensions de leur rêve échouent. Et c’est pourquoi tout progrès humain est dû en définitive aux gens qui échouent. [« L’imitation de Notre Seigneur Don Quichotte », in Protée]

Le prince de Ligne

Gai, vif, en état de perpétuelle effervescence, incapable de tenir en place, toujours en route, à cheval, en carrosse, à bord de barges ou de galères, en traîneau, Ligne a passé sa vie à courir d’un bout à l’autre de l’Europe ; sa prose, écrite sur un rythme allegro à perdre haleine, reflète cette bondissante mobilité. Malgré les épreuves de l’existence – la mort d’un fils bien-aimé, l’échec d’une carrière militaire brillamment commencée, mais trop tôt brisée par la conspiration des médiocrités –, il y a chez lui une joie et une grâce dont la source profonde ne tarit jamais. Il est d’une étourderie désarmante, et pourtant il étonne par sa perspicacité psychologique. Sa sensibilité trop aiguë se protège volontiers derrière un masque bouffon – par exemple, il ne résiste jamais à un mauvais jeu de mots – ou une farce saugrenue. Il donne ainsi le change aux imbéciles, mais au bout du compte ceux-ci le lui feront payer.
Wagner reprochait à Mozart de « manquer de sérieux » ; un même malentendu a pesé sur Ligne : dès qu’il n’a plus eu affaire à de hautes intelligences comme Marie-Thérèse ou Joseph II à Vienne, ou la grande Catherine en Russie, son « manque de sérieux » a caché son génie aux yeux de souverains médiocres qui n’ont plus osé l’employer, le réduisant à une semi-retraite prématurée.

Comme tout véritable aristocrate, il était essentiellement un homme sans profession. […] Dans les lettres et dans les arts (création de jardins), Ligne était un amateur au sens le plus profond, le plus complet et le plus fécond du terme ; libéré de l’utile, il cultivait ces disciplines pour le plaisir, à son caprice et à son loisir, avec désinvolture, nonchalance et détachement, sous l’impulsion d’une inspiration soudaine : au fond, il n’y a qu’un seul art qui compte, et c’est l’art de vivre. Les artisans à gages peuvent atteindre une très grande maîtrise technique, mais ils n’auront pas accès à ces valeurs supérieures ; il y a dans la poursuite de celles-ci une exquise maladresse qui échappera toujours à la virtuosité des professionnels.

Dans sa vieillesse à Vienne, exilé de son cher Belœil – que « l’humeur, l’horreur, l’honneur » l’empêchaient seuls de revoir –, Ligne connut la pauvreté. Des témoins de l’époque le décrivent, vieillard hirsute et sans perruque, et qui « puait fort ». Il avait aussi un âne, un mouton et une chèvre qui chaque matin grimpaient sur son lit pour mendier du pain. [SI]

Balzac

Balzac offre un des exemples les plus purs du génie créateur : « pur » dans ce sens qu’il était largement dénué d’autres vertus. Ce qui permet aux grands artistes et écrivains de créer, ce n’est pas l’intelligence (chez certains d’entre eux, celle-ci peut-être moyenne, voire médiocre ; en ce qui concerne Balzac, il avait souvent des opinions d’une saisissante absurdité – non seulement manquait-il d’élémentaire bon sens, mais, à certains moments, il n’était pas bien loin du déséquilibre mental) ; ce n’est pas la sensibilité non plus (bien des gens peuvent « ressentir » des choses avec une extrême acuité sans être capables de les exprimer) ; ce n’est pas une question d’éducation ni de goût (dans le décor de son intérieur et dans ses collections d’« objets d’art », Balzac faisait montre de tout le sens esthétique d’un riche souteneur caraïbe). La vraie source de toute création (comme Baudelaire l’a souligné), c’est l’imagination. Les fictions de Balzac ont pris leur source dans une intuition qu’il avait une première fois saisie alors qu’il était un pitoyable petit écolier enfermé dans la sombre geôle de son collège – intuition à laquelle il devait demeurer fidèle toute sa vie, et qui lui permit d’ouvrir tout un monde à ses innombrables lecteurs : la vie est une prison où seule l’imagination peut percer une fenêtre. [A&C]

Victor Hugo

La grandeur de Hugo présente un paradoxe assez difficile à digérer : le plus fameux de tous les écrivains français est aussi celui qui offense le plus agressivement le goût français. Le génie de ce pays vise essentiellement à la mesure, à la clarté et à la perfection. Or Hugo est excessif, brumeux et déséquilibré. Dans une tradition qui prise par-dessus tout l’ordre, l’harmonie et le sens des proportions, Hugo est venu planter la tente bariolée de son musée ambulant des horreurs : un cirque de cauchemar plein de bossus, de colosses, de nains et de monstres divers, avec des combats à mort contre des crocodiles et des pieuvres géantes, sur une toile de fond d’égouts, de ruines gothiques, de nuits de tempête, d’incendies, de raz de marée et de naufrages. La folie qui l’accompagna toute sa vie – son frère et sa propre fille finirent dans un asile d’aliénés – transparaît en filigrane dans toute son œuvre.

[…] Avec le vocabulaire le plus riche jamais employé par un écrivain depuis Rabelais, son clavier linguistique disposait d’un registre aussi immense et varié que celui des grandes orgues – tour à tour solennel, familier, tonnant, chuchotant, suave, rugissant. Il était capable d’improviser sans effort dans toutes les formes de la prosodie ; il s’exprimait en alexandrins comme si c’était sa langue natale. […] Les termes techniques de tous les métiers stimulaient son imagination ; il explora l’argot de la pègre, les langages secrets du monde du crime et de la prison ; sa maîtrise du vocabulaire nautique (navigation, architecture navale, gréements, voilures, manœuvres et matelotage) est exhaustive, étonnante, et rigoureusement exacte.

[…] Une bonne partie des malheurs de ce monde est causée par des gens dont l’unique talent est de savoir se faufiler dans des positions pour lesquelles ils n’ont nulle compétence. En revanche, combien d’hommes de valeur sont condamnés à l’obscurité faute d’une seule capacité : le don de se pousser eux-mêmes en avant ? Hugo fut une exception : un homme prodigieusement doué, mais qui sut aussi se faire l’impresario efficace et astucieux de son propre personnage.

[…] Les Misérables […] est moins un roman, au sens conventionnel du mot, qu’un immense poème en prose, peut-être la dernière (sinon la seule) épopée de l’âge moderne. La passion que Hugo nourrissait pour le langage a trouvé là son déversoir le plus vaste et le plus fou. Le livre est un Niagara de mots, écumant et mugissant ; c’est aussi une ahurissante bigarrure de pièces rapportées : non seulement le fil du récit est constamment interrompu par des considérations socio-politico-philosophiques, mais il y a encore d’innombrables morceaux de comédie, de drame, de satire, des épisodes d’une action haletante ; il y a de tendres élégies, des croquis réalistes, d’immenses fresques historiques ; des essais sur les sujets les plus hétéroclites (la structure de l’argot, l’économie du recyclage des égouts), un prodigieux étalage de curiosités encyclopédiques (sur un modèle dont Jules Verne se souviendra) ; et en même temps, ces mille fragments hétérogènes sont tous charriés par l’élan unanime d’un vaste fleuve aux affluents innombrables. [Protée]

Conrad

En réponse à la question d’Antoine Gallimard et Jean Rouaud (le roman du xxe siècle), ce n’est pas un roman qui m’est venu aussitôt à l’esprit, mais bien deux : L’Agent secret de Joseph Conrad (1907) et Le Nommé Jeudi de Chesterton (1908). […] Leurs auteurs respectifs, bien qu’actifs tous deux presque à la même époque sur la scène littéraire anglaise, se sont entièrement ignorés l’un l’autre. […] Ils sont de ces écrivains que tout sépare et qui ne se trouvent finalement réunis que dans le panthéon de leurs plus fervents lecteurs. Chesterton est le poète de la lumière en plein jour (« Si la simple lumière du jour n’est pas poétique, rien n’est poétique ») et Le Nommé Jeudi rayonne d’une énorme joie solaire. Quant à Conrad, dès qu’il s’éloigne de la mer, il plonge dans une noire angoisse (n’avait-il pas lui-même remarqué que la paix de Dieu – ce Dieu auquel lui-même ne croyait d’ailleurs pas – ne commence qu’au grand large à mille lieues de toute terre ?).

[…] George Orwell, qui tenait Conrad pour « un des meilleurs écrivains du siècle », souligne aussi combien il est victime d’un malentendu quand on le réduit aux dimensions d’un « écrivain de mer », alors que sa contribution la plus profonde et la plus originale réside dans ses romains terriens, tout particulièrement L’Agent secret et Sous les yeux de l’Occident.

[…] Pour revenir au cœur de notre effroyable époque, écoutons plutôt Primo Levi : « Si mon travail littéraire a ses racines quelque part, c’est dans Conrad. »

Chesterton

La poésie est une saisie du réel. La poésie dresse un inventaire de l’univers visible : elle donne leur nom à toutes les créatures ; elle nomme ce qui est. Ainsi, pour Chesterton, l’un des plus grands poèmes jamais écrits se trouve dans Robinson Crusoé ; cette liste de toutes les choses que Robinson réussit à sauver du naufrage de son navire : « deux fusils, une hache, trois sabres, une scie, trois fromages de Hollande, cinq pièces de viande séchée… » La poésie est notre lien vital avec le monde extérieur – la ligne de sécurité dont dépend notre survie même – et, en certaines circonstances, le dernier rempart de notre santé mentale.

Lorsque Chesterton n’était encore qu’un jeune homme oisif et rêveur qui s’était laissé dériver sans motivation particulière vers une vague école des beaux-arts, il se trouva secoué par une crise soudaine : il fit l’expérience d’une terrible confrontation avec le Mal – le Mal perçu non pas comme une menace venue de l’extérieur, mais bien comme une réalité spirituelle, lovée au creux de sa propre conscience. Ce fut alors qu’il eut l’intuition du paradoxe central qu’il ne cessera d’explorer toute sa vie durant, et qu’il finira par résumer vers la fin de sa carrière, dans son livre magistral sur saint Thomas d’Aquin : le christianisme a inversé l’ancienne croyance platonicienne selon laquelle c’est l’univers matériel qui serait mauvais, et l’univers spirituel qui serait bon. En réalité, c’est le contraire qui est vrai : ayant créé le monde, Dieu regarda toutes choses et vit qu’elles étaient bonnes. « Il n’y a pas de choses mauvaises, mais seulement un mauvais usage des choses. Ou, si vous voulez, il n’y a pas de mauvaises choses, mais seulement des pensées mauvaises, et surtout des intentions mauvaises. Il est possible de disposer des choses bonnes avec de mauvaises intentions, et les bonnes choses, telles que le monde et la chair, ont été détournées par une intention mauvaise, appelée le diable. Mais le diable est incapable de rendre aucune chose mauvaise – les choses demeurent telles qu’elles ont été créées le premier jour. L’œuvre du Ciel seule est matérielle – la création du monde matériel. l’œuvre de l’enfer est entièrement spirituelle. »

Chesterton […] pendant une période, tituba littéralement au bord de la folie. Dans cet état, ce fut finalement la poésie qui le sauva et lui permit de conserver la raison car le don du poète (qui est aussi celui de l’enfant) consiste dans la capacité de rester relié au monde extérieur, de contempler les choses avec une attention intense et totale, et de tomber en extase devant le spectacle du réel. Et le poète et l’enfant ont reçu en partage ce que Chesterton appelait « le minimum mystique » – à savoir, la conscience de ce que les choses sont, point à la ligne. « Si une chose n’est rien d’autre qu’elle-même, c’est bien ; elle est, et c’est ça qui est bon. »

Il a dit que si, à sa mort, il devait aller en enfer, il remercierait encore Dieu de lui avoir au moins accordé la chance d’une vie ici-bas. Dès le début, c’est ce besoin de remercier le Créateur qui l’a poussé à écrire. Pour Chesterton, le seul fait d’être est tellement miraculeux en soi, que nul malheur ne saurait ensuite nous dispenser d’éprouver une sorte de gratitude cosmique. [SI]

Miłosz

Des recherches médicales (appuyées sur des statistiques fort sérieuses) ont établi que les records de longévité sont généralement atteints par des individus qui mènent au fin fond de montagnes inaccessibles une existence monotone, ennuyeuse et dénuée d’incidents. Le poète Czesław Miłosz, mort à l’âge de quatre-vingt-treize ans, en pleine activité créatrice, après une vie mouvementée qui l’avait placé au cœur de quelques-unes des plus affreuses tragédies de son siècle, semble avoir suivi une recette de longue vie exactement inverse. Mais les poètes ne fournissent guère matière à statistiques.

Comme le monde intellectuel et littéraire l’avait réduit à un isolement de pestiféré, un seul honnête homme eut le courage de lui tendre une main fraternelle, et l’aida à survivre : Albert Camus. Une profonde amitié se développa entre les deux écrivains, encore cimentée par leur commune admiration pour Simone Weil.

En ce qui concerne Camus, on ne mesure pas encore assez combien la pensée et l’exemple de Simone Weil ont compté dans sa vie intellectuelle et spirituelle depuis la fin de la guerre jusqu’à sa mort prématurée. C’est un point que les meilleurs biographes n’ont pas su traiter adéquatement – confirmant en cela l’opinion d’Emerson, qui tenait la biographie littéraire pour une entreprise vaine, puisqu’elle s’attache à raconter des vies dont, par définition même, les événements les plus significatifs se sont déroulés dans le silence et dans l’invisible.

Miłosz s’est défini lui-même comme un « pessimiste extatique » – et c’est peut-être en cela qu’il se rapproche le plus de Simone Weil. Face au mystère du mal, il n’y a guère de place dans leur foi pour une Providence (qui soulagerait la souffrance) ni pour la communion des saints (qui lui donnerait un sens). La religion qui console serait-elle une forme avilie de religion ? « L’amour n’est pas consolation, il est lumière » – cette phrase de Simone Weil est admirable ; mais pourquoi la lumière ne serait-elle pas consolation ? [SI]

Lu Xun

Les gens sont bizarres. Songez par exemple aux inquisiteurs du bon vieux temps ; au lieu de se contenter de simplement torturer leurs clients, il fallait encore exécuter leur numéro sous l’image, et au nom même, de la plus innocente des victimes : ce crucifié qu’ils faisaient profession de vénérer comme leur seigneur. Ou encore, voyez aujourd’hui ces pieux disciples de Khomeyni : il ne leur suffit pas de massacrer des femmes et des enfants, ils tiennent absolument à le faire au nom d’Allah le Miséricordieux.

La République populaire de Chine, dans le cadre des Quatre Modernisations, est évidemment impatiente d’égaler ces glorieux exemples de civilisation. C’est ainsi qu’au moment de déclencher une nouvelle purge dans les milieux intellectuels et littéraires, les autorités communistes ont jugé bon d’invoquer la mémoire d’un grand intellectuel et écrivain ; elles répriment ainsi la contestation au nom du plus courageux des contestataires ; elles écrasent la critique au nom d’un héroïque irréductible ; elles prêchent le conformisme et exigent la soumission au nom de celui qui fut le rebelle par excellence. [FF]

Michaux

Le phénomène des écrivains de génie qui, sur le tard, cessent de comprendre ce qu’ils ont fait de mieux, le désavouent et le gauchissent, ou s’appliquent à le refaire ou à le mutiler, est consternant mais nullement exceptionnel. Si la mort ne l’avait interrompu, Gogol aurait achevé de saboter ses Âmes mortes en leur accrochant l’affreuse rallonge d’une seconde partie en forme de sermon moral. Tolstoï, dans ses vieux jours, s’estimait coupable d’avoir gaspillé son énergie à écrire un roman frivole comme Anna Karenine, alors qu’il aurait dû employer son temps à rédiger de la propagande pieuse. Henry James, à la fin de sa vie, entreprit de réécrire nombre de ses romans pour une nouvelle édition de ses œuvres complètes […]. Conrad, souffrant dans ses dernières années d’une véritable sclérose de l’imagination, renia la riche ambiguïté des grands romans de sa maturité. […]

Plus une œuvre est originale et parfaite, plus elle est vulnérable et risque ultérieurement de subir les mauvais traitements de son géniteur. Une œuvre inspirée est, par définition même, une œuvre qui a échappé à son auteur – le danger est donc qu’il veuille la rattraper et qu’il tente maladroitement de rétablir son contrôle sur elle. Nul artiste n’est à la hauteur de ce qu’il a fait de plus beau : cet écart peut devenir pour lui source de perplexité et d’hostilité. Dans le cas de Michaux, il n’est donc pas étonnant que ce soit Un barbare en Asie – son chef-d’œuvre – qui ait finalement été le plus malmené par ses révisions.

Comment cet esprit irréductiblement indépendant a-t-il pu docilement accepter une propagande que des criminels dictent à des crétins ? […] Il s’est passé ceci que Michaux est devenu français.
[…] Un Belge arrogant est une contradiction dans les termes – une notion dont le seul énoncé fait rire. Mais pour un Français, l’arrogance est un soupçon dont il faut constamment se protéger. À l’étranger, au milieu d’indigènes déshérités, le Français est souvent amené, bon gré mal gré, à promener son identité nationale comme une sorte de saint-sacrement qu’il s’agit de ne point déshonorer. Et Michaux, en homme de cœur, se sentit donc dans l’obligation morale de censurer Un barbare en Asie.
Michaux a finalement oublié ses propres principes : « Toujours garder en réserve de l’inadaptation » et « Il y a de ces maladies, si on les guérit, à l’homme il ne reste rien ». [SI]

Gide

La littérature était sa préoccupation exclusive, le but même de son existence. En dehors de cela, comme il le proclama lui-même à diverses reprises : « Au fond, il n’y a que deux sujets qui me passionnent, la pédérastie et le christianisme. »

Sur tous les autres sujets – qui lui demeuraient d’ailleurs essentiellement indifférents –, il n’avait pas d’opinion arrêtée ; ses vues étaient vagues, contradictoires, mal informées, incertaines, inconstantes, influençables, banales, hésitantes, conventionnelles.

[…] L’indécision, les vacillements, hésitations et contradictions de Gide étaient légendaires parmi ses intimes. Avec lui nulle décision n’était jamais ferme ni définitive ; parfois, d’une même haleine, il réussissait à opter simultanément pour une ligne d’action et pour son exact opposé. Il était impossible de prévoir ce qu’il choisirait en fin de compte, et il valait mieux ne même pas s’en enquérir. L’ambiguïté était son élément naturel, il se complaisait dans l’équivoque. Dans tout débat, ses interventions étaient tellement contournées et contradictoires – chaque affirmation étant tempérée d’une réserve, et chaque réserve remise en question par une réflexion après coup – qu’il était impossible de savoir s’il approuvait ou désapprouvait la thèse en discussion. Il adoptait cette même attitude à l’égard de toutes les questions, grandes et petites – qu’il s’agisse de se réconcilier avec Dieu, ou de prendre un café après le déjeuner.

[…] Un jour que Gide se tortillait délicieusement, une fois de plus, sur les charbons ardents de quelqu’une de ses crises
religieuses, [la Petite Dame] coupa court à ses atermoiements : « Si vous voulez aller vers Dieu, allez-y, mais soyez net ! » Hélas, pour Gide, être acculé à prendre une décision constituait une indicible torture ; il évitait toujours la ligne droite et optait d’instinct pour l’oblique : son esprit faisait des méandres ou progressait « en crochets » ; les problèmes ne pouvaient être empoignés de front ; il fallait les aborder de biais et, idéalement, il préférait ne pas les aborder du tout. Il faisait constamment d’imprudentes promesses, qu’ensuite il ne pouvait pas tenir, mais il ne savait comment s’inventer d’échappatoire. Il était perpétuellement déchiré entre, d’une part, les effusions de son irresponsable spontanéité, et d’autre part la panique où le plongeait son incapacité à s’acquitter des obligations qu’il avait étourdiment contractées. D’un côté, il se sentait en permanence affranchi de tout engagement, et de l’autre il était tourmenté sans relâche par le remords d’avoir trompé l’attente d’autrui.

Corydon est essentiellement frauduleux, car les frénétiques activités sexuelles de Gide et tout particulièrement la monomanie de sa vieillesse n’étaient nullement pédérastiques mais relevaient carrément et sordidement de la pédophilie : les voyages de Gide en Afrique du Nord et dans les zones misérables du nord de l’Europe méridionale représentaient pour son époque l’équivalent de ces sex tours qui, de nos jours, amènent par avions entiers de riches touristes occidentaux dans les bordels d’enfants de l’Asie du Sud-Est.

[…] L’univers intérieur de Gide est caractérisé par une extrême pauvreté spirituelle : le domaine des passions humaines lui demeure fermé. Il n’a guère d’imagination et pas d’idées originales. Chez lui, c’est le style qui fait tout : il ramasse des clichés, et il les « gidifie » – leur conférant une forme qui les rend uniques. Sa principale force réside dans son inlassable curiosité, sa liberté sans limites, son intransigeante poursuite de l’excellence. Mais le sentiment tragique de la vie lui fait entièrement défaut ; il n’a aucune expérience du drame humain. De là provient cet étrange malaise qui affecte souvent les lecteurs sensibles quand ils se plongent dans son œuvre.

[…] Finalement, le seul problème insoluble n’est pas celui que posait la sexualité de Gide ; il résulte plutôt du tortueux rapport qu’il avait choisi d’établir avec la vérité.

[…] Ce malaise découlait d’une source profonde. Saint Augustin – qui fut probablement le premier psychologue moderne – l’a identifiée il y a mille six cents ans : « Les hommes aiment tellement la vérité que, lorsqu’il leur arrive d’aimer quelque chose d’autre, ils veulent que cette autre chose soit la vérité ; et comme ils ne veulent pas qu’on les convainque d’erreur, ils refusent d’être éclairés ; aussi finissent-ils par haïr la vérité, au nom précisément de ce qu’ils se sont mis à aimer à sa place. » [Protée]

Simenon

Le besoin de créer des personnages, d’inventer d’autres êtres, atteint chez Simenon les dimensions d’une obsession tellement exclusive et dévorante, que l’on pourrait vraiment étudier chez lui la physiologie, et même la pathologie de la création littéraire. C’est ce besoin qui donne à ses romans leur inexorable nécessité. En le lisant, on vérifie la vérité de la réflexion de Julien Green : « Les seules œuvres qui comptent sont celles dont on pourrait dire que leur auteur serait mort étouffé s’il ne s’en était délivré. » Peu d’écrivains furent aussi totalement romanciers ; très tôt d’ailleurs, de bons connaisseurs comme Gide et Mauriac ne s’y sont pas trompés – leur admiration pour le phénomène Simenon se teintait d’envie, et d’une sorte d’incrédulité : comment diable s’y prenait-il, cette espèce de boutiquier belge sans culture et sans idées, pour leur donner d’aussi éblouissantes leçons sur leur propre terrain ?

En revanche, dès que Simenon cesse d’écrire des romans, c’est comme s’il cessait d’exister ; il n’a plus rien à dire, ou, s’il ouvre la bouche, les platitudes le disputent à une certaine goujaterie qu’il étale avec une froide inconscience. Qu’importe ! Aurait-on l’idée de demander à un acrobate qui vient de traverser les chutes du Niagara sur une corde raide, ce qu’il sait faire d’autre, à part ça ? Même si, au repos, Simenon déconcerte ses admirateurs, on ne voit pas comment cette décevante impression pourrait jamais affecter les souverains pouvoirs de son art. Ouvrez n’importe lequel de ses romans majeurs, d’emblée, la magie opère : dès le premier paragraphe, vous êtes happé par la mâchoire d’un piège qui ne vous relâchera pas avant le point final de la dernière page ; et même alors, le livre refermé, vous restez étourdi et pantelant tandis que vous tentez de reprendre pied dans votre petit monde familier dont, le temps d’une lecture, vous avez soudain entrevu le vertigineux envers.

Au fond, la grâce d’écrire des romans est un peu à l’image de la grâce de Dieu : arbitraire, incompréhensible, et d’une sublime injustice. Ce n’est pas un scandale que des romanciers de génie s’avèrent être de pauvres types ; c’est un réconfortant miracle que de pauvres types s’avèrent être des romanciers de génie.

J’arrive à la fin de mon propos, et je ne vous ai toujours pas dit quand Simenon est né, ni quand il est mort, ou comment il a vécu. Je ne vous ai pas parlé des triomphes de sa vie publique, ni des drames de sa vie privée ; je ne vous ai pas parlé de ses parents, de ses origines, de sa carrière, de ses voyages, de ses aventures, de ses pipes, de ses femmes, ni de tout le folklore de Maigret… Et vous commencez à voir, je crois, pourquoi je ne vous en parlerai pas. Ce sont de fausses pistes, elles ne mènent nulle part. Ce qu’un chercheur industrieux pourrait finalement ramener dans ses filets – souvent après avoir dragué de mornes étendues de vase – justifierait bien mal ses efforts. Toute vie laisse derrière elle un bric-à-brac bizarre et parfois malodorant dans lequel, en farfouillant bien, on trouvera toujours assez de pièces à conviction pour établir que le prévenu était un monstre doublé d’une nullité. Ce mélange est fort commun d’ailleurs ; quiconque en doute n’a qu’à se regarder dans un miroir. [Discours de réception au fauteuil de Georges Simenon de l’Académie belge]

La mort de Napoléon

Nous avons parcouru toute l’étendue des talents littéraires de
Simon Leys : historien, sinologue, traducteur, essayiste, polémiste, préfacier, chroniqueur, critique… mais ne manquerait-il pas une couleur à sa vaste palette ? Un tel amoureux des lettres serait un écrivain inaccompli s’il ne s’était essayé à son tour à l’écriture romanesque. Et pourtant, Simon Leys n’a pour l’heure publié qu’un seul roman, un drôle et subtil conte philosophique dont il nous confie dans la postface de la dernière réédition quelques secrets de fabrication.

Durant une période assez angoissante de mon existence, j’éprouvai soudain le désir irrésistible d’écrire un roman. C’était un besoin urgent et impérieux, comme d’ouvrir une fenêtre sans air. Mais un roman sur quoi ? Une seule chose était certaine : l’usage du pronom de la première personne du singulier devrait en être banni ; pour garantir la stricte observance de cette règle, il faudrait concentrer mon récit sur un personnage avec lequel je ne pouvais avoir aucune espèce d’accointance réelle ou imaginaire, aucune connexion rationnelle ni émotionnelle, un individu qui me serait aussi radicalement étranger que – disons – Napoléon. Napoléon ? Tiens, pourquoi pas lui, précisément. Et pour n’être entravé par aucune contrainte objective, j’optai pour un Napoléon délivré de l’Histoire : l’évadé de Sainte-Hélène.

Comme je ruminais cette notion, le premier paragraphe du premier chapitre me fut donné tout d’un coup – je l’écrivis d’une venue, comme s’il m’était dicté. Et puis, peu après, les dernières lignes du livre s’imposèrent à moi, de la même façon. Ainsi, d’entrée de jeu, je me trouvais muni du commencement et de la fin de mon récit ! Il ne me restait donc plus qu’à remplir l’intervalle, en reliant ces deux extrémités l’une à l’autre. Je m’y employais durant les deux mois qui suivirent.

Chaque soir, avant de me coucher, dans le silence de la nuit, alors que toute la maisonnée dormait déjà d’un sommeil tranquille – entre minuit et une heure du matin – j’écrivais dans un cahier d’écolier une ou deux pages de mon Napoléon, tricotant ainsi, maille après maille, la trame de cette histoire. Il n’y avait guère de ratures : « ça » coulait plus ou moins de source, avec un débit assez constant – quelques centaines de mots chaque nuit – et ne requérait au fond qu’une intense concentration (qui ne pouvait se soutenir de façon utile que pendant trois quarts d’heure environ). Les développements de l’intrigue demeuraient largement imprévisibles et me prenaient souvent au dépourvu. Pendant la journée, j’en venais à anticiper avec une curiosité joyeuse et excitée ce moment magique de la nuit : qu’allait-il m’apporter cette fois ? Parfois il me prenait une soudaine inquiétude : et si « ça » devait s’arrêter ? Mais comme je tenais déjà la fin de l’histoire, je me rassurais bientôt : l’achèvement de l’entreprise semblait garanti d’avance.

[…] On travaille avec tout ce dont on se souvient, mais on ne crée qu’avec ce qu’on a oublié.

On me demande parfois : « Pourquoi n’écrivez-vous pas un autre roman ? » Question naïvement cruelle : comme si c’était l’envie qui manquait ! Il m’arrive souvent de songer avec nostalgie à l’étrange bonheur que j’avais connu jadis durant mes rédactions nocturnes. Si « ça » pouvait revenir, moi de mon côté, je suis toujours prêt ! Mais « ça » n’est plus revenu.

En espérant que « ça » reviendra très vite, nous vous disons au
revoir et merci, Simon Leys. Merci de nous aider à comprendre notre mystérieuse et difficile humanité, celle qui, même mutilée par les chimères de la modernité, s’épanouit dans l’amour et dans la révolte, pour célébrer encore la beauté du monde et nous faire découvrir, « au fil inconstant des jours, le long courage de vivre et la saveur fugitive de l’instant ».

 

BIBLIOGRAPHIE

Essais

La Vie et l’œuvre de Su Renshan, rebelle, peintre et fou. UER Asie orientale de l’université Paris 7, 1970.

Les Habits neufs du président Mao. Champ libre, 1971, LGF, 1989. [HN]

Ombres chinoises. UGE 10/18, 1974, Laffont, 1976. [OC]

Images brisées. Laffont, 1976. [IB]

La Forêt en feu : essai sur la culture et la politique chinoises.
Hermann, 1983. [FF]

Orwell, ou l’horreur de la politique. Hermann, 1984, Plon, 2006. [OHP]

L’Humeur, l’Honneur, l’Horreur : essais sur la culture et la politique chinoises. Laffont, 1991. [HHH]

Essais sur la Chine. Bouquins, Robert Laffont, 1998. (Cette compilation réunit Les Habits neufs du président Mao, Ombres chinoises, Introduction à Lu Xun, La Mauvaise Herbe, Images brisées, La Forêt en feu, L’Humeur, l’Honneur, l’Horreur.)

L’Ange et le Cachalot. Seuil, 1998, Points-Essais, 2002. [A&C]

Protée et autres essais. Gallimard, 2001. [Protée]

Les Naufragés du Batavia, suivi de Prosper. Arléa, 2003, Points-Seuil, 2005. [NB]

La Mer dans la littérature française de François Rabelais à Pierre Loti (tome 1 : De François Rabelais à Alexandre Dumas ; tome 2 : De Victor Hugo à Pierre Loti. Plon, 2003. [MLF]

Les Idées des autres, idiosyncratiquement compilées pour l’amusement des lecteurs oisifs. Plon, 2005.

Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès, 2008. [BPP]

Le Studio de l’inutilité. Flammarion, 2012. [SI]

Traductions (sous le nom de Pierre Ryckmans)

Shen Fu, Six récits au fil inconstant des jours. Larcier, 1966 ;
Christian Bourgois 1982, JC Lattès, 2009. [SR].

Shitao, Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère. Ibhec, Bruxelles 1970, Hermann, 1984, Plon 2007. [CA]

Kouo Mo-jo, Autobiographie — Mes années d’enfance. Gallimard, 1970.

Lu Xun, La Mauvaise Herbe. UGE 10/18, 1975. [MH]

Jao Tsong-Yi, Peintures monochromes de Dun-Huang. École
française d’Extrême-Orient, 1978.

Chen Jo-Hsi, Le Préfet Yin (introduction et traduction sous le nom de Simon Leys). Denoël, 1980.

Confucius, Entretiens. Gallimard, 1987.

Richard Henry Dana, Deux années sur le gaillard d’avant. Laffont, 1990, Petite bibliothèque Payot, 1995.

Analects of Confucius, Norton, 1997.

Roman

La Mort de Napoléon. Hermann, 1986, Plon, 2005. [MN]

Illustration

Jeanne Ryckmans, Les Deux Acrobates, illustrations de Simon Leys, Paris, Seuil Jeunesse, 1998.

Pierre Ryckmans a également rédigé, pour l’Encyclopédie Universalis, de nombreuses notices biographiques de peintres chinois, qui constituent une des plus remarquables introductions à l’histoire de la peinture chinoise.

Chinoise (civilisation) — les arts ; Dai Jin (1388-1462) & Wu Wei (1459-1508) ; Daoji ou Shitao (1641-env. 1720) ; Ding Yanyong (1904-1978) ; Dong Qichang (1555-1636) ; Gong Xian (av. 1599-1689) et Kuncan (1612-av. 1680) ; Gu Kaizhi (344 env.-env. 406) ; Guo Xi (1020 env.-env. 1100) ; Han Gan (viiie s.) ;
Han Yu (768-824) ; Huang Binhong (1864-1955) & Fu Baoshi (1904-1965) ; Huang Gongwang (1269-1354) ; Huizong (1082-1135) ; Jing Hao & Guan Tong (fin ixe-déb. xe s.) ; Liang Kai et Muqi (xiie-xiiie s.) ; Li Cheng et Fan Kuan (xe-xie s.) ; Li Longmian (1040-1106) ; Li Sixun (651-716) ; Li Tang (xie-xiie s.) et Ma Yuan (xiie-xiiie s.) ; Mi Fu (1051-1107) ; Ni Zan (1301-1374) ; Peinture — les techniques ; Shen Zhou (1427-1509) ; Sima Qian (145 env.-env. 87) ; Xia Gui (actif vers 1190-1225) ; Xu Wei ou Wenchang (1521-1593) ; Zhu Da (1626-1705)

Articles, entretiens

« Simon Leys à l’école des Chinois », entretien avec Laurent Theis, Le Point, 2 décembre 2004.

« L’intellectuel français ne sait pas comment on ouvre un parapluie », entretien avec Emmanuel Hecht, L’Express, 6 avril 2010.

« Orwell selon Leys », entretien avec Sébastien Lapaque, Le Figaro, 2 novembre 2006.

« Simon Leys », entretien avec Benoît Laudier, Le Figaro Magazine,
16 février 2008.

Plusieurs entretiens avec Philippe Paquet dans La Libre Belgique, etc.

Études, biographies, correspondances

Textyles n° 34, Revue des lettres belges de langue française ; Simon Leys, excellent dossier dirigé par Pierre Piret. Avec des contributions de Philippe Paquet, Sébastien Veg, Matthieu Timmerman, Jacques Dewitte, Laurent Six, Nicolas Idier, Pierre Piret.

Matthieu Timmerman, Simon Leys, un critique artiste du politique, Éditions universitaires européennes (pas lu, hors de prix !).

Trois excellents ouvrages sont parus après la publication de ce recueil, et la mort de Pierre Ryckmans, le  11 août 2014, à Sydney.

Pierre Boncenne, Quand vous viendrez me voir aux antipodes, lettres de Simon Leys à Pierre Boncenne, Philippe Rey, 2015.

Pierre Boncenne, Le Parapluie de Simon Leys, Philippe Rey, 2015.

Philippe Paquet, Simon Leys : navigateur entre les mondes, Gallimard, 2016

 

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