PMO : « Machines arrière ! »

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Machines arrière !
(des chances et des voies d’un soulèvement vital)

 

(Texte mis en ligne le 8 mars 2016 sur le site de Pièces et main d’œuvre)

 

 

Une revue universitaire vient de nous poser l’une de ces questions qui remplissent les bibliothèques de livres et les penseurs d’angoisse depuis 1945 : « Quelle forme est-il encore envisageable de donner à la résistance ? Peut-on espérer voir se lever les populations superflues contre le capitalisme technologique et ses soutiens politiques ? »

Il faudrait pour répondre à pareilles questions avec une certitude scientifique, maîtriser la théorie du chaos et connaître la situation dans toutes ses conditions initiales et toutes les chaînes de réactions qu’elles peuvent déclencher. Heureusement, ni les big data, ni les logiciels des sociologues et de la Rand Corporation, malgré tous leurs modèles, ne peuvent encore traiter l’avenir comme un mécanisme programmé.

Le plus sage serait de dire, oui, on peut espérer un tel soulèvement, mais ses formes, par nature, sont indéterminables, et c’est d’ailleurs ce qui en fera un véritable soulèvement et lui donnera une issue possible. Nous n’obéissons à nul destin. Tant qu’il y aura de la vie et de l’humain, l’irréductible liberté nous ouvrira une issue de secours.

Il y a cependant derrière ces deux questions, une troisième informulée, qui se résume classiquement par : Que faire ? et à laquelle tout partisan de l’émancipation s’efforce de répondre, en paroles et en actes. Que peut cet individu ? Que peut-il avec ses semblables pour transformer la situation donnée ? Et d’abord quelle est cette situation ? Qui sont les superflus ? Qu’est-ce qui les émeut ? Comment leur vient la critique ? Que sont les radicaux et comment peuvent-ils révéler aux superflus, le contenu même de leur rêve ancien ? Quelles sont les oppositions entre extrémistes et radicaux, et pourquoi les extrémistes sont les pires ennemis de toute radicalité ? Quels buts et moyens peuvent se fixer les partisans du soulèvement vital ?

Il ne s’agit pas ici d’un traité systématique. Nous avons tâché d’articuler sous une forme claire et sommaire, des éléments retenus de nos lectures, de nos observations, de notre expérience depuis quelques lustres : des matériaux de base. La pensée et le passé. Le rêve ancien du monde. La clarté des humanités. Des éclairs de Marx, Pascal, Rabelais. Un retour sur Debord et « la construction des situations». Les ZAD, le Chiapas et l’Etat islamique. L’anthropologie mimétique et le refus des politiques identitaires. Une théorie des idées et des propositions pratiques.

Faute d’avoir à offrir, comme d’autres, un grandiose plan stratégique, nous avançons les quelques directions dont nous sommes sûrs, jusqu’à ce que les faits les contredisent, pour servir ce que de bon semblera.

Question : À l’aube de l’ère industrielle, les briseurs de machines ont démontré le rôle prépondérant du système technique dans l’assujettissement au capitalisme, sa violence (sociale et policière) et la conscience aiguë qu’en avaient ceux qui la subissaient. Cette conscience semble avoir disparu, laminée par le fétichisme de la technique qui anime aujourd’hui la majorité des personnes qui en sont pourtant victimes. Quelle forme est-il encore envisageable de donner à la résistance ? Autrement dit : sans présager du futur, peut-on espérer voir se lever les populations superflues contre le capitalisme technologique et ses soutiens politiques ? Quels sentiments retirez-vous, dans cette perspective, de l’expérience de vos propres luttes ?

Les résistances à la machine – et surtout à la machination subséquente des hommes – précèdent de beaucoup la révolte luddite (1810-1814) à laquelle vous faites allusion. Nous avons repéré l’exemple, à Lyon, de la plus grande grève de l’Ancien Régime, 15 000 émeutiers, durant une semaine, en août 1744, contre l’introduction des métiers mécaniques conçus par le Grenoblois Jacques Vaucanson ; célèbre par ailleurs pour ses automates, le Canard, le Joueur de flûte ; et pour avoir tenté de construire cet Homme machine qui inspira le traité éponyme de La Mettrie.(1)

Il est remarquable que les ouvriers lyonnais, souvent des artisans indépendants, à domicile, se soient moins dressés contre la machine que contre les changements de règlement qu’elle entraînait, et qui les pliaient désormais aux diktats de l’industrie naissante. Des machines à leur main, des outils perfectionnés, après tout, ils en avaient, ils en fabriquaient, mais ils restaient leurs propres maîtres et celui de leurs machines. Ils n’en étaient pas les esclaves, ils n’étaient pas directement subordonnés aux patrons des fabriques ni soumis à la discipline de fabrique.

Cette résistance, sensible lors de multiples épisodes de la Révolution française, perdura longtemps au XIXe siècle – voyez Technocritiques de François Jarrige (2) et L’Apocalypse joyeuse, une histoire du risque technologique, de Jean-Baptiste Fressoz.(3)
Cette conscience qu’on doit dire humaine – par opposition à l’inconscience machinale – a disparu de deux façons. Matériellement avec les hommes qui la portaient. Intellectuellement avec le marxisme et le léninisme qui éliminèrent du mouvement ouvrier les éléments de critique endogènes et autonomes, pour y substituer la dictature de leurs théories technocratiques. (4)

Comme le dit Staline, pas d’hommes, pas de problème. Les émeutes de Lyon, en 1744, se terminent par des pendaisons et des condamnations aux galères. De même le soulèvement luddite entraîne le vote d’une loi punissant de mort le bris de machines et nombre de luddites sont déportés en Australie.

Cette classe ouvrière, battue et re-battue lors de multiples et héroïques insurrections, durant 150 ans, décimée de ses chefs et meneurs, spécialement assassinés, s’est trouvée noyée par l’immigration paysanne de masse qui a fourni la nouvelle classe ouvrière de masse, sans métier, sans tradition, sans conscience. Les manœuvres, les OS, directement ajustables aux machines.

De même, sans Indiens, pas de problème indien. L’Ouest est grand ouvert à l’immigration européenne qui déverse au même moment ses foules misérables à Ellis Island, pour en faire la plus grande puissance industrielle des temps modernes.
Les Indiens se sont trouvés face à deux façons de perdre. Devant l’invincible supériorité que le progrès des technosciences donnait aux armes de l’envahisseur, soit ils se ralliaient aux façons de l’Homme blanc par souci d’efficacité – comme le firent les Turcs et les Japonais. Mais alors, ils perdaient, en un combat d’ailleurs bien incertain, ce qui était leur raison de combattre : leurs coutumes, leurs traditions, leurs croyances, etc. ce que les anthropologues nomment leur culture, et qui charrie le pire et le meilleur.

Soit ils se fortifiaient dans leurs cultures – comme le firent les Afghans et les Ethiopiens – et ils perdaient alors, balayés de leurs propres terres par le nombre et les armes des migrants. Sans bisons, sans territoires de chasse et de nomadisme : pas d’Indiens.

Les Turcs et les Japonais de l’ère Meiji ont survécu à la rencontre des armées techno-industrielles parce qu’ils disposaient d’Etats forts et anciens, de populations nombreuses et de cultures qui leur permettaient d’assimiler rapidement les ressorts du progrès techno-scientifique. Ils ne sont plus des Turcs ni des Japonais, mais des Jeunes Turcs et des néo-Japonais.

Les Afghans et les Ethiopiens ont survécu parce que leurs montagnes, sauvages et reculées, combattaient avec leurs peuples guerriers, viscéralement ancrés dans leurs fois religieuses et le sentiment national ; et parce que cela n’avait pas tant d’importance, à l’époque, de les conquérir. Cependant l’Ethiopie se modernise et s’industrialise et la guerre laissera un jour l’Afghanistan comme elle a laissé le Vietnam aujourd’hui : modernisé et industrialisé. Il n’y a plus d’autres ; il n’y a plus d’ailleurs.

Certains se reposent sur une « justice poétique », comme disent les Américains, sur la justice immanente qui coïncidera avec l’effondrement du techno-capitalisme sous le poids de ses contradictions. Ce qui revient à ramener par la porte de derrière, la divine providence qu’on avait jetée par la fenêtre. Ainsi Debord, en 1971, dans La Planète malade :

« La révolution ou la mort», ce slogan n’est plus l’expression lyrique de la conscience révoltée, c’est le dernier mot de la pensée scientifique de notre siècle. Ceci s’applique aux périls de l’espèce comme à l’impossibilité d’adhésion pour les individus. (…)
Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates: l’impossibilité de la fonction du capitalisme.

Et pourtant il fonctionne toujours 45 ans plus tard, sans que le texte de Debord, comme Le Manifeste du Parti communiste ou l’Apocalypse de Saint Jean, ait perdu un mot de sa pertinence ni de son actualité. C’est la force des prophéties non datées. La révélation approche. Les contradictions grandissent. La planète agonise, mais, suivant le poncif, il s’agit d’une agonie sans fin plutôt que d’une fin sans agonie. L’épidémie de « désaffiliation » (dissidence, sécession, exclusion, etc.) s’étend aux masses après avoir frappé les individus, sans que l’on voie poindre à l’horizon la révolution – qui pourrait pourtant éclater d’un coup, attendue et inattendue, suivant l’usage des révolutions. Voyez le Printemps arabe.

Où est le sujet révolutionnaire, sans lequel il n’y a pas de projet révolutionnaire ?
Quelle est la théorie révolutionnaire, sans laquelle il n’y a pas de parti révolutionnaire ?
Où est le parti révolutionnaire, sans lequel, suivant les révolutionnaires professionnels, il n’est pas de révolution possible ?

Les ennemis du Progrès, comme les Indiens, ont le choix entre deux façons de perdre.
Soit ils considèrent que la fin est dans les moyens, ils refusent – à la manière des Amish – de vivre avec leur temps. Ils se retirent dans des isolats temporels, à la campagne, au sein de micro-sociétés et de micro-réseaux, dans l’espoir, au mieux, que leur exemple soit contagieux, au pis, d’assurer leur salut individuel. S’ils sortent de leur refuge pour attaquer le système, ils sont vaincus, sauf exception ; comme les Indiens, avec leurs arcs et leurs flèches, furent vaincus, sauf exception. On ne peut pas éternellement se gargariser du Larzac et de la Little Big Horn.

Soit ils considèrent que la fin justifie les moyens et ils retournent contre l’ennemi, les armes de l’ennemi. C’est la position des communistes, de Lénine, de Trotsky (5) des nationalistes des pays colonisés, des islamistes aujourd’hui. C’est possible parce que ces courants croient à la neutralité des moyens scientifiques, technologiques, industriels, militaires, etc. Le Progrès est neutre, les moyens sont neutres, tout dépend de leur usage, de ce qu’on en fait, de leur fin. Ainsi l’arme nucléaire devient-elle morale, dès qu’elle devient rouge, communiste, ou verte, islamique. Les drones auraient toutes les vertus s’ils attaquaient Israël, les Etats-Unis et l’Europe, etc. Cette souplesse morale s’étend d’ailleurs aux moyens politiques et guerriers. La fin justifie la terreur : les massacres de septembre 1792, l’extermination des anarchistes et des populistes par le Guépéou bolchevique, et les moyens théorisés par l’Etat islamique dans la Gestion de la terreur, afin de purifier le monde de ses mécréants. C’est ainsi que la Révolution perfectionne l’Etat hérité de l’autocratie russe ou de l’absolutisme royal et que la technologie, conçue et développée en Occident, transforme le monde, modernise/américanise/occidentalise tous ceux qui prétendent l’employer contre l’Occident. Et en fin de compte, « nous sommes tous américains » – mais comme les Américains eux-mêmes – moyennant quelques gris-gris culturels et identitaires, que l’on soit afro-américain, sino-américain, juif américain, hispano-américain etc., ou gallo-ricain pour les résidents de l’Hexagone.

Si les ennemis du Progrès, au nom de l’efficacité et du pragmatisme, utilisent les moyens du Progrès pour combattre le Progrès, il leur faut devenir de meilleurs progressistes que les progressistes. Il leur faut, pour vaincre les progressistes sur leur terrain, devenir de meilleurs ingénieurs et techniciens, utiliser mieux de meilleures machines, de meilleurs systèmes et réseaux. Les spécialistes et les experts instaurent aussitôt leur domination et prennent le pouvoir chez les ennemis du Progrès comme ils l’ont pris chez les progressistes. Technocratie contre technocratie, l’identité profonde entre les deux adversaires l’emporte sur l’opposition de surface, et le combat cesse faute de combattants.

Ainsi a-t-on vu en 1989 la fusion du capitalisme privé et du capitalisme d’Etat, la fusion du spectaculaire concentré et du spectaculaire diffus dans le spectaculaire intégré. Ainsi voit-on l’avènement du techno-capitalisme mondialisé sous l’emprise et l’absorption de la Chinamérique, avec la gravitation l’une vers l’autre, et l’imbrication des deux superpuissances, qui s’empruntent mutuellement de nombreux traits. Ainsi voit-on les hackers, les makers et les alter-spécialistes prendre le dessus, au nom des nécessités pratiques, dans les milieux justement dits « alternatifs », cependant que les négristes théorisent un communisme technocratique où les multitudes n’auraient qu’à s’emparer des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple & Cie) et de l’appareil cybernétique pour les faire fonctionner à leur service.

La technologie, comme tous les moyens, n’est pas neutre (ne-uter : ni l’un, ni l’autre) ; elle est ambivalente (ambi : ceci & cela), voire polyvalente. Elle n’interprète pas le monde comme la philosophie spéculative, elle le transforme ainsi que ceux qui l’utilisent. De moyen en vue d’une fin, elle devient sa propre fin et celle de ses utilisateurs.

Là où il y a action, il y a réaction – égale en force suivant Newton et la physique. Aujourd’hui comme hier, le capitalisme produit son négatif. Hier, les prolétaires industriels, « ses propres fossoyeurs » et les crises économiques qui manifestaient « la révolte des forces productives contre les rapports modernes de production » (Engels & Marx). Aujourd’hui les masses immenses et croissantes de superflus, qu’on les nomme exclus, expulsés (Saskia Cohen), nègres (Achille Mbembe) ; l’effondrement du milieu naturel et des conditions physiques de la vie humaine ; la chute emballée du taux de profit qui exige en retour des investissements financiers, des prédations sur le milieu et des gains de productivité toujours plus démentiels. L’exemple canonique étant la production des « puces » électroniques, ce composant de base, matériel (hardware), emblématique de la société technologique et de l’économie de la connaissance. Or le coût unitaire et le prix de vente des puces ne cesse de s’effondrer, en même temps que diminue leur taille et qu’augmente leur vitesse de calcul – mais – l’investissement dans une fonderie, une fab, est devenu si vertigineux que des entreprises concurrentes doivent s’associer lorsqu’elles se risquent à en construire une. Ainsi l’Alliance qui regroupe Motorola, TSMC et STMicroelectronics, en 2002, à Crolles, près de Grenoble, pour construire une fab à 3 milliards d’euros (dont 543 millions de subventions publiques) : le plus gros investissement industriel en France, depuis dix ans. Malgré les multiples soutiens de la puissance publique à tous les échelons, du municipal à l’européen, l’Alliance, qui pille les eaux des massifs voisins et bouleverse par sa seule présence le paysage et le marché de l’immobilier, ne cesse de changer de partenaires et de licencier des centaines de salariés, au gré des cycles du marché des semi- conducteurs, en voie de concentration, et des luttes à mort entre constructeurs. La superfluité – la prolétarisation – frappe même les ingénieurs et les techniciens. La part des salariés dans les coûts de production devient toujours plus marginale. Les ouvriers – les « opérateurs » des salles blanches – se réduisant depuis longtemps à une minorité quantitative et qualitative, par rapport aux machines et aux strates supérieures de personnel. Une classe ouvrière réduite à des éléments épars, submergée de robots et de bataillons d’ingénieurs, a perdu toute chance d’être le sujet de l’ultime révolution.

Tel situ-marxien qui n’aurait rien appris ni oublié verrait là de quoi se réjouir. La prophétie a pris un certain retard historique qui n’invalide pas sa justesse de principe. Nous aboutissons à la situation prévue par Le Manifeste et reformulée par les activistes d’Occupy Wall Street : d’un côté « les 1 % », les ploutocrates qui concentrent 99 % des richesses ; de l’autre, les multitudes, les 99 % qui se partagent les 1 % restant. Il n’y a plus qu’à entonner « C’est la lutte finale... » Voire. Les superflus sont aujourd’hui vraiment superflus. Inutiles comme producteurs concurrencés par l’informatique et l’automation. Insolvables comme consommateurs au point d’en être à quémander une allocation d’existence universelle. Ils n’atteignent même pas à la dignité des prolétaires au sens originel, ceux qui n’ont que leurs enfants à offrir à la cité. Les multiples techniques de reproduction artificielle déjà au point et sans cesse améliorées suffisent bientôt aux besoins en ressources humaines des entreprises et des collectivités, ainsi qu’aux projets parentaux des technarques et de la technocratie : les 1 % mentionnés plus haut.

Cependant les superflus mangent, boivent, respirent, s’habillent, se logent, circulent, consomment. Dans un monde de raréfaction des ressources en eau, en nourriture, en espace, en énergie et minéraux, ils ne sont pas seulement superflus, mais nuisibles. La technocratie n’a que faire d’opprimer les superflus. Elle se soucie comme d’une guigne de leur assurer les conditions d’existence qui leur permettent au moins de vivre dans la servitude. Elle se moque de leur assurer une existence d’esclaves parce que leur existence d’esclave est pur gaspillage. Le règne de la technocratie repose sur les machines, sur la symbiose du cyborg (cyber-organisme), de l’homme bionique (bio-électronique). Il faut prendre au sérieux le discours transhumaniste des entrepreneurs et scientifiques de la Silicon Valley qui a déjà gagné leurs pareils en Asie et en Europe. Même si les faits ne sont pas encore, ne sont pas toujours, au niveau des proclamations, l’idéologie de L’Homme augmenté, de l’eugénisme technologique, de l’espèce supérieure des cybernanthropes (Henri Lefebvre) infecte les élites scientifico-entrepreneuriales. Voyez cette page du Monde, dans son cahier économie & entreprise du 11 février 2016 : « Repousser les limites du corps avec la technologie. Le Forum Netexplo distingue les innovations qui cherchent à stimuler le vivant ou à y intégrer du numérique. « L’idée de la fusion entre l’homme et la machine n’est pas nouvelle, mais cette quête s’accélère avec l’utilisation du big data ». » Il ne s’agit plus d’assurer un « Reich de mille ans » à la « race des seigneurs » mais la domination éternelle de cette espèce supérieure.

La piétaille de gauche a toujours protesté contre l’existence d’« une humanité à deux vitesses », attestée par l’inégalité des qualités et des espérances de vie. Il s’agit ici de créer deux humanités, des surhommes et des sous-hommes, d’une mutation de la lutte de classes en lutte d’espèces. Cette création est en cours, même si, stricto sensu, les deux « espèces » resteront inter-fécondes. C’est la fameuse prédiction du cybernéticien transhumaniste, Kevin Warwick, « Ceux qui refuseront de s’augmenter seront les chimpanzés du futur » (6). On sait ce qu’il est advenu des chimpanzés sous la domination planétaire des humains. À quoi la gauche progressiste (Politis, Le Nouvel Observateur, France Inter, Le Monde, etc.) riposte par la revendication de l’augmentation pour tous et toutes – prise en charge par la Sécurité sociale, sans doute, dans le droit fil de l’allocation universelle d’existence. Comme si l’élite technocratique avait le moindre intérêt à maintenir en vie et à « augmenter » la masse vorace des superflus à laquelle elle dispute ce trognon de terre résiduel. L’analyse froide et rationnelle dont elle est seule capable, grâce à ses think tanks, la mène plutôt à la conclusion qu’il faut se débarrasser de ces bouches nuisibles. L’art d’y parvenir est ensuite tout d’exécution. Stérilisation via l’empoisonnement chimique ou la contrainte légale ; dégradation des conditions de vie et baisse de l’espérance de vie ; catastrophes « naturelles » et technologiques, épidémies, famines, guerres…

Cette planète serait très vivable pour une élite de un ou deux milliards de technocrates, maîtrisant sa reproduction et son environnement, fonctionnant en symbiose avec sa machinerie automatisée.

Les superflus savent bien qu’il y a des superflus et des nécessaires ; ils savent qu’ils font partie des superflus, mais tant que leur existence individuelle n’est pas directement menacée, cette conscience reste sans conséquence. Il n’y a pas de lieu, de moment, ni de pratique qui rassemblerait les superflus et où se forgerait une force collective agissante. Il y a tout au plus des ersatz d’identité (les clubs de supporters, les « tribus » juvéniles) et de la conscience aliénée (l’islam et ses rivaux mimétiques).

L’individu superflu se moque de la survie ou non des superflus, en tant que catégorie. Aucune fierté, aucune force ne peut se fonder sur la conscience de sa superfluité. L’individu superflu approuverait plutôt, au contraire, l’extinction tacite, en douceur, de sa personne et de sa catégorie. Il est d’ailleurs captif, comme vous l’avez noté, de l’idéologie technocratique qui lui est continuellement inculquée, à la fois par son mode de vie dans la technosphère et par les appareils de formatage scolaires, médiatiques et socio-culturels. Et puis il est trop occupé à se distraire à mort (Neil Postman). Ce qu’il souhaite au mieux pour lui-même et pour ses enfants, c’est « de s’en sortir », le passage dans la catégorie des nécessaires grâce à quelque miracle. Mais dans « un monde qui bouge », de « mobilité », de « flexibilité », de « recyclage permanent », d’emploi à l’heure ou à la tâche, il décroche tout au plus des missions de bouche-trou entre deux machines et en attendant qu’une troisième le remplace.

D’où pourraient renaître les hommes et la conscience humaine, capables de penser la déshumanisation du monde et de s’y opposer ? Et surtout de s’y opposer avec la moindre chance de succès, alors que tant de générations et de héros, autrement résolus et armés, intellectuellement et militairement, et qui combattaient dans un rapport de forces moins défavorable, furent écrasés. C’est de leurs défaites, aussi, que nous restons anéantis. Pour mémoire, la dernière insurrection victorieuse en France remonte à février 1848. (7)

Et d’ailleurs, qu’y a-t-il à sauver et à défendre ? Qui veut vraiment risquer ce qui lui reste de vie pour un monde irrémédiablement dévasté de ses animaux et milieux naturels, dégradé pour tout l’avenir prévisible de déchets et de pollutions radioactives. Ce monde décrit en 1968 par Philip K. Dick dans Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? où les hommes paient au prix fort la compagnie d’un cheval, d’un canard, d’un mouton ; ou à défaut, celle d’un automate, d’un simulacre d’animal.

Ce n’est pas tout-à-fait par hasard si les explosions de violence que nous voyons parmi nous, y compris dans nos « sociétés avancées », présentent ce caractère de folie furieuse, aveugle, absurde, nihiliste et suicidaire qu’on associe au désespoir. « Vous aimez la vie, nous aimons la mort » disent les tueurs – tous les tueurs – et non pas seulement les fanatiques islamistes. On avait compris qu’il ne fallait pas compter sur eux pour défendre les baleines et les forêts de Bornéo, ni les loups et les tritons des bocages. Ceux-là se sont reconnus comme des hommes en trop, superflus et expendables. De la chair à bombe. Ils ont ratifié l’évaluation que le système faisait d’eux. On ne peut être plus loin des « terroristes délicats » dont parle Camus dans L’Homme révolté.

La conscience ne peut renaître qu’avec la sortie de la superfluité.
C’est vers le passé que se tournent les révoltes et les révolutions. C’est dans le temps que les peuples et leurs meneurs vont chercher l’image d’un monde et d’une société moins dégradés. Ils n’agissent jamais, ils réagissent ; ils se défendent, ils n’attaquent pas. Ce sont les innovateurs et leurs mortifères innovations qui les réduisent à l’insurrection, en leur rendant la vie impossible par les changements qu’ils leur imposent. De quoi faire ricaner les beaux esprits qui haïssent la nostalgie et ironisent, « Ah oui, c’était mieux avant ! » Les beaux esprits sont progressistes : ils ne sont pas du côté des arbres, des baleines, ni des tritons. Pas même du côté des hommes.
Certes, cette image du passé est forcément mythifiée, du moins en partie, et nous sommes loin d’en regretter tous les us et coutumes, mais elle est émouvante, ce qui vaut mieux que d’être mobilisatrice.
C’est ce mirage, ce passé, qui, depuis un demi-siècle, dans les « sociétés avancées », ramènent des hommes à la campagne, en groupes ou en solitaires. Ceux-là sortent de la superfluité. Ils témoignent pour les autres que c’est possible, éveillant du coup la vision d’une sortie en masse. Ils portent en actes la critique du Progrès, née avec le Progrès lui-même, il y a deux siècles. Précisons pour les malentendants : le progrès technoscientifique contre le progrès social et humain. (8)
On dira, quelques milliers, quelques dizaines de milliers de dissidents en 50 ans, elle n’est pas pressée votre révolution, le système a de beaux jours devant lui. Ces îlots de dissidence – un bien grand mot pour de bien pauvres choses – dans un océan de soumission ne le menacent en rien. Escapisme, apolitisme. Autosuggestion plutôt qu’autogestion (J.P. Garnier). Ces robinsonnades sous les caméras des satellites, dans les mailles du filet informatique et de ses capteurs RFID, semblent des reality shows, de cruelles expériences en vase clos, mises au point par des chercheurs en sciences humaines et sociales. Si leur exemple devenait contagieux, si la population désertait massivement le système au point de le menacer dans son existence, on verrait alors un pouvoir terroriste et archi-minoritaire se déchaîner comme il l’a toujours fait – et avec succès. Faut-il vous rappeler vos défaites ?

C’est vrai, les dissidents n’ont pas de beaux jours devant eux. Ils n’ont pas le temps, les quatre siècles de diffusion que les chrétiens mirent à se répandre dans l’Empire – mais leur Royaume n’était pas de ce monde. Et finalement l’Eglise et l’Empire conclurent sur leur dos, un beau mariage de raison. Le désastre va plus vite que la conscience du désastre et l’emporte. C’est le cas prévu par Le Manifeste de cette lutte qui finit, certes, « par une transformation révolutionnaire de la société tout entière », mais une transformation hideuse et sans retour.

L’urgence est donc de savoir si ce dissentiment qui affecte certains groupes et individus est le type d’une idée neuve, apte à se reproduire et à se développer ou l’ultime lueur d’une idée morte, ayant traversé l’espace-temps pour venir enfin s’éteindre. Et d’abord, d’où vient cette idée ? Comment vit-elle ? Comment se propage-t-elle ?

 

Elle naît évidemment de l’expérience, de la comparaison directe entre les conditions de vie passées et présentes. C’est pourquoi les innovateurs s’acharnent à dénigrer et à détruire les facteurs de transmission (la famille, l’école, la culture) pour livrer la jeunesse à la seule autorité du showbiz, des mass media et des pairs d’âge. La dictature, présentéiste et amnésique, de l’innovation s’appuie sur la jeunesse, flattée, dupée, génération après génération, pour s’imposer. Ainsi, l’actuelle promotion des digital natives, ennemie de l’écrit autant qu’amie de l’écran. L’idée du « retour à la campagne » et de la « défense du vivant » qui touche certains jeunes, résulte d’une transmission ayant échappé aux plus strictes mesures de prophylaxie (parents, grands-parents, livres au grenier, journaux à la cave…). Il arrive ensuite que le porteur de l’idée la communique à ses proches, voire à ses amis virtuels, sur Internet. Une idée qui s’empare des têtes se transforme en force matérielle, pour le pire ou le meilleur. Elle active des passages à l’acte. La nature virale, mimétique et épidémique, des idées est un poncif trop ressassé pour qu’on y insiste. De fait, elles peuvent circuler plus vite que l’électricité, s’emparer instantanément d’une population. Si notre salut en tant qu’espèce, en tant qu’animaux politiques, réside dans la conscience, alors non seulement nous devons produire des idées, mais surtout des producteurs d’idées. Pascal : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir.Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. »

Ceci tuera cela. Soit le techno-totalitarisme tue la pensée – c’est plus qu’en voie de fait. Soit la pensée tue le techno-totalitarisme.
Ainsi le milieu anti-industriel avait remis en circulation, voici des années, l’idée de « Réappropriation des savoirs-faire », déjà présente dans les communautés post-soixante- huitardes. Heureuse idée, destinée à rendre un peu d’autonomie vis-à-vis de la Mégamachine, à ceux qui la mettraient en pratique ; à conserver des vieilles pratiques ; à renouer avec cette expérience directe, avec cette sensibilité qui façonne les réfractaires à la société industrielle. Nombre de textes, parmi les plus intéressants de l’époque, sont issus de cette mouvance, qu’on peut lire notamment à L’Encyclopédie des Nuisances et dans Notes & Morceaux choisis, le bulletin de Bertrand Louart. Cette idée de « réappropriation des savoirs-faire » circule dans les squats, les communautés, les ZAD, les ateliers et les jardins collectifs et chez bien des gens qui vivent à l’écart, seuls ou en famille. Elle est un point d’ancrage et un point de départ. Elle donne du recul et matière à penser à ceux qui la mettent en pratique, sans prétendre un instant s’être affranchis du système, au sein d’on ne sait quelle Utopie enfin trouvée. Il n’y a pas d’ailleurs, mais des idées nées de la pratique et qui suscitent de nouvelles pratiques, en un perpétuel va-et- vient cumulatif entre l’expérience et la théorie. Une fois passé le seuil du mouvement spontané, de la réaction instinctive née de l’existence même des sujets – et il est aussitôt passé-, ce sont la réflexion et la critique qui commandent la pratique.

En tête de la réappropriation des savoir-faire, il faut donc classer la réappropriation de la pensée et du savoir-penser. Les moines du Moyen Âge et leurs ouailles ont sans doute beaucoup appris de l’expérience du défrichage des forêts, de leur mise en culture, de la création de milliers de communautés villageoises. Ils ont appris des techniques agricoles et quelques règles de ce que le babil contemporain nomme « le vivre-ensemble ». Ces mêmes techniques et ces mêmes règles que la technocratie libérale-libertaire s’est acharnée à détruire et que d’aucuns s’efforcent maintenant de recueillir. Ils ont surtout appris à penser et à se réapproprier la pensée des Anciens. D’où l’héroïque labeur des copistes, sauvant les lambeaux de la culture gréco-latine, parfois transmise par les Arabes, enfouie sous les ruines de l’Empire, ravagée par les envahisseurs extérieurs et les guerres intestines. D’où la philosophie médiévale, la restauration des Humanités – la Renaissance. On peut, à partir de la pratique agricole, avoir l’idée du collier de trait et du soc de charrue. On peut, à partir de la vie quotidienne, réguler les rapports entre les hommes et les femmes, entre vilains et seigneurs, d’une manière beaucoup plus équilibrée qu’on ne l’imagine d’ordinaire.(9) On ne peut pas réinventer Platon, Aristote, Epicure, ni le trésor d’émancipation amassé durant des siècles pour la postérité : enquêtes, logique, dialectique, etc. Toutes ces méthodes qui développent le langage – grammaire et vocabulaire – et permettent à l’homme de verbaliser et de penser sa situation, d’en avoir l’idée, c’est-à-dire la représentation (eidos : forme, image, icône, idée), et ainsi d’y pouvoir quelque chose. Et nous ne nous remettrons jamais de l’irréparable incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Certes les Pères de l’Eglise et les théologiens ont intégré une part de l’héritage philosophique, mais la lettre de Gargantua à Pantagruel, datée « D’Utopie, ce dix-septième jour du mois de mars », exulte du renouveau, du bond de quinze siècles accompli en quelques décennies grâce aux traductions.

 

 Les temps étaient encore ténébreux, se ressentant du malheur et des calamités causés par les Goths qui avaient mis à sac toute bonne littérature ; (…)
Maintenant toutes les disciplines sont rétablies, et l’étude des langues instituée : le grec, sans lequel c’est une honte qu’on se prétende savant, l’hébreu, le chaldéen et le latin ; l’imprimerie qui fournit des livres si élégants et si corrects, est en usage, elle qui a été inventée de mon vivant par une inspiration divine, alors qu’au contraire l’artillerie l’a été par une suggestion diabolique. (…)
Je vois les brigands, les bourreaux, les mercenaires, les palefreniers d’aujourd’hui, plus doctes que les docteurs et les prédicateurs de mon temps. Que dirai-je ? Les femmes et les filles ont aspiré à cette gloire et manne céleste que sont de bonnes études.

De bons manuels de rhétorique, de grammaire et de logique sont aujourd’hui aussi utiles que des manuels de jardinage, pour traverser les cataclysmes qui viennent.
Nous qui ne savons ni le grec, ni l’hébreu, et à qui les temps qui s’enténèbrent n’ont permis que de mauvaises études, nous avons proposé la méthode de l’enquête critique afin de produire des idées et des producteurs d’idées. Il y a toutes sortes d’enquêtes. Sans détailler ce qui semble un pléonasme – après tout, une enquête devrait toujours être critique – il s’agissait de pousser tout un chacun à se « réapproprier la pensée », à fabriquer du sens par lui-même, en enquêtant sur le monde à partir de son lieu de vie. Ellul : « Penser globalement, agir localement ». Du concret et du particulier, à l’abstrait et au général. C’est l’exemple que nous avons tâché de développer à partir de la technopole grenobloise qui, de fil en aiguille, s’est transformé en critique du capitalisme mondialisé à l’ère technologique. À une époque où – moyennant de considérables ajustements de la notation – 80 % d’une classe d’âge obtient son bac, c’était un moyen d’auto-éducation que nous proposions. Un moyen concret pour des autodidactes de conquérir cette autonomie si hautement revendiquée. On pouvait croire que ces innombrables bacheliers étaient au moins capables de lire et d’écrire, comme autrefois les élèves de l’école primaire, et qu’ils pouvaient, à partir de là, développer leurs connaissances et leurs idées.

C’était une façon, pour n’importe quel individu, souvent jeune, professant son rejet des « vieux partis autoritaires » et des structures « hiérarchisées » de s’instruire par lui-même. Il n’y avait pas même besoin du cadre collectif, souvent pesant, réducteur et champ clos de conflits sans merci entre égaux – tous plus égaux les uns que les autres.

C’était également pour des gens perdus sous un fatras de théories et un déluge d’informations permanentes, le moyen le plus juste d’entrer en politique, par l’enquête concrète de leur situation concrète. On ne peut franchir un obstacle sans l’attaquer. Enquêter sur un problème, c’est commencer à le résoudre.

Quel que soit le bout par lequel on le saisit, il suffit de remonter le fil d’Ariane pour sortir du labyrinthe. En fait, quel que soit le fil saisi, il suffit de ne jamais le lâcher pour remonter jusqu’au nœud embrouillé du problème. On peut dire aussi « la source », « la racine », le principe unifiant d’une multitude de maux : le principe d’efficacité absolue, par exemple, (alias rationalité technicienne) affranchi de tout autre considération. Chaque époque, en effet, présente un caractère particulier, qui l’unifie et qui l’affecte dans tous ses aspects. Ainsi le caractère technologique du capitalisme contemporain depuis la Seconde Guerre mondiale nous serait tôt ou tard apparu, que nous enquêtions sur l’élevage ovin en Lozère, la porcelaine à Limoges, le foot spectacle à Marseille ou plus directement sur l’aviation, les télécoms ou les nanotechnologies dans la technopole grenobloise, à Rennes ou à Toulouse. Dire que la technologie est le front principal ne signifie pas qu’on réduise toute opposition à sa contestation. Ce serait aussi absurde que de se battre « contre la Somme » ou « contre le Rhin » parce qu’à un moment donné la ligne de la Somme ou celle du Rhin matérialise le front principal entre deux armées. Le front principal n’est que le théâtre majeur de l’action, celui qui commande les fronts dits secondaires et où se décide l’issue du conflit. C’est-à-dire que toute percée ou recul sur ce front se répercute en cascade sur les autres et transforme la situation. À aucun moment, il ne s’agit de hiérarchiser les mérites de différentes causes, ni ceux de leurs défenseurs (cause des femmes, des homos, des animaux, etc.). Il s’agit de comprendre, avec le moins de retard possible sur le fait accompli, comment la technologie transforme le monde, villes et campagnes, les hommes et les femmes, leurs corps, les rapports sociaux, le rapport à soi, les idées, etc. Et enfin les rapports de force entre nécessaires et superflus, à l’avantage des premiers, bien sûr. Maintenant, si vous pouvez nous dire quel autre facteur que les technosciences a davantage changé l’homme et le monde depuis la révolution industrielle (circa 1800), ou la révolution cybernétique (circa 1945), nous serons vraiment intéressés.

Notre idée était donc de susciter des nuées d’enquêteurs autant que de fournir des moissons d’enquêtes. Vous connaissez la rengaine des associations humanitaires, « Donnes du poisson à un homme, il aura encore faim, demain. Apprends-lui à pêcher, il n’aura plus jamais faim. » L’enquête critique se développe en enquête-action au fur et à mesure de l’établissement des faits, de leur explication, de leur publication, de l’implication des individus qui en prennent connaissance. Elle permet d’élaborer des théories, toujours provisoires, toujours à revoir en fonction de l’évolution incessante des faits rapportés par l’enquête perpétuelle. Par théorie, nous n’entendons pas prédiction, ni prescription, mais ce que les Grecs entendaient eux-mêmes : une suite, une vision ordonnée par opposition au bruit, au chaos du monde, produit par des myriades d’émetteurs. Et à la fin s’impose le bruit du plus gros, ou du plus grand nombre d’émetteurs.

Nos idées se sont vérifiées dans les faits. Notre enquête s’est développée en action, impliquant des individus et des groupes qui, jamais, « n’ont fait partie » de Pièces et Main d’œuvre, mais que nous avons croisés à certains moments, pour des objectifs précis et limités. Nous ne voulions pas être prisonniers d’un collectif, ni porter le fardeau d’un comitas. Cela répondait par ailleurs à un axiome anti-bureaucratique : ce n’est pas l’organisation qui agit, c’est l’action qui organise. Nous avons toujours trouvé les moyens de répondre aux besoins qui se présentaient. Ils s’offrent à ceux qui agissent, tandis que l’action se dérobe à tous les Comités Ran-Tan-Plan qui, sans fin, « se donnent les moyens ». Fétichisme du « programme », de la « plateforme », de la « charte », de l’analyse et de l’organisation impeccables, interminablement discutées à huis-clos, et qui finissent par mourir comme elles ont vécu : sans bruit et sans avoir servi à rien.

L’attention critique que nous avons portée au Laboratoire grenoblois, à son activité, à son mode de fonctionnement (« la liaison recherche-industrie-pouvoirs publics »), à ses innovations, nous a parfois permis d’anticiper : Sur la gestion informatique de tout et de tous, par exemple (puces RFID, biométrie), sur les nanotechnologies et technologies convergentes, les neurotechnologies, la biologie de synthèse, etc. Elle nous a permis d’alimenter des campagnes, de tenir des réunions publiques, d’organiser en 2006, contre l’inauguration du centre Minatec, une manifestation demeurée fameuse, de saboter en 2010 la campagne d’acceptabilité des nanotechnologies de la Commission Nationale du Débat Public. Elle nous a permis d’attirer, sur le transhumanisme et le techno-totalitarisme, l’attention d’une frange de militants, de journalistes et d’universitaires – et surtout de nombre d’isolés qui se croyaient seuls à voir le monstre-machine. De même qu’un paléozoologue reconstitue l’anatomie, l’alimentation et le milieu d’un dinosaure à partir d’un os, nous avons pu, à partir de la technopole grenobloise, reconstituer le technocapitalisme mondialisé (le stade Silicon Valley du capitalisme), désigner et décrire au fil d’une quinzaine de livres et de centaines de textes, nombre de concepts et de phénomènes associés : la police totale (gestion et contention), la société de contrainte (implants cérébraux), la technocratie (l’alliage du capital et de l’expertise), la reproduction artificielle de l’humain, etc. Nous avons reçu un accueil mondain, la reconnaissance rechignée d’un étroit milieu d’initiés, et un échec politique ; les enquêteurs, les producteurs d’idées et les idées ne se sont pas multipliés à la vitesse nécessaire. La conscience du désastre traîne loin derrière l’emballement technologique. Nous-mêmes, qui y passons notre temps et nos efforts, nous peinons à saisir « ce qui se passe », « en temps réel ». Et encore plus à le dire, et à y répondre.

Certes, nous avons parlé avec beaucoup de gens. Nous avons suscité des écrits et des écriveurs, mais finalement nous n’avons rencontré que ceux qui nous cherchaient. Ou plutôt qui cherchaient un accès à l’écriture, à la publication etc. Des convaincus. Et si ce n’était PMO, c’est d’autres qu’ils auraient trouvés.

Nous avions effroyablement sous-estimé les ravages de « La Fabrique des crétins » et de « L’Enseignement de l’ignorance ». La destruction de l’école et de l’éducation depuis 68, afin de priver les enfants du peuple des moyens d’intelligence et d’expression claires, de leur situation. Pardon de notre naïveté, nous avons rencontré tant de diplômés, désireux de « nous aider », de « faire quelque chose », en proie à la panique et à la procrastination dès lors qu’on leur proposait – non pas d’écrire – mais de rédiger sur tel ou tel sujet qui leur tenait à cœur. Ils en étaient simplement incapables ; et aussi humiliés que les illettrés à qui l’on demande soudain de lire ou de remplir un document.

Nous avions également surestimé la volonté de penser de la basse intelligentsia ; associative ou politique, citoyenniste ou radicaliste. Celle-ci inverse la formule d’Ellul : elle pense localement et agit globalement. Elle se vit toujours, à son insu, ou du moins avec évidence, comme le bras local d’un cerveau global. Elle prétend penser, bien sûr, ne serait-ce que pour sauver la face, et contribuer « à son niveau » à l’élaboration du discours convenu. Mais elle ne fait que répéter, souvent de manière indigente, ce qui se dit de source autorisée – quelques auteurs, revues, medias, maisons d’édition, départements universitaires – et qui finit par percoler, via des conférences et des soirées-débat jusque dans les cerveaux du café-citoyen et du squat anarchiste. Outre le rôle de chambre d’échos, ces endroits remplissent une fonction paroissiale de sociabilité. On s’y retrouve entre soi pour se distraire et/ou se disputer devant un verre de vin bio et une quiche aux légumes. Ce qui n’est jamais dit, ni discuté, c’est l’existence réelle de ce centre idéologique, de ce parti fantôme qui tient lieu de Parti officiel, mais dont le fonctionnement est encore plus opaque, oligarchique que celui du vieux Parti, avec un recrutement par cooptation et une absence totale de règles et de contrôle de la direction par les dirigés.

Quand la basse intelligentsia prétend « agir local », elle ne fait que répercuter localement une idée ou un mot d’ordre, généralement venus de Paris-Montreuil, en réaction à une question nationale ou internationale. Dans le meilleur des cas, elle cherche fébrilement des exemples locaux qui illustrent et vérifient les thèses et les thèmes mis à la mode par « les copains de Paris » et des Parisiens « décentralisés ». Quitte à plaquer artificiellement des mots d’ordre abstraits sur des situations concrètes.

Il y a en fait un immense besoin inexprimé – et inexprimable – de prise en charge. Le bas clergé n’a jamais prétendu penser à la place des théologiens, ni demandé l’abolition du Pape, des évêques, de l’église. Mais simplement qu’on lui laisse jouer son rôle de truchement, de porte- parole du peuple et des fidèles auprès des princes, et d’enseignant de la parole divine auprès du peuple et des fidèles. Les sous-officiers et les contremaîtres n’ont jamais voulu l’abolition des stratèges, des ingénieurs, des généraux ni des patrons. Ils souhaitent tous, au contraire, de bons chefs et de bonnes têtes, compétents dans leurs fonctions et qui reconnaissent leur propre compétence spécifique de connaissance et d’encadrement de la foule ; leur expertise du terrain. Chacun sa mission. Tout le monde ne peut pas tout faire à la fois.

La prétendue abolition de la hiérarchie et des structures verticales dissimule le plus souvent de nouvelles méthodes de direction, perverses et manipulatrices, et l’apparition de hiérarchies de fait, informelles et tacites : le groupe a horreur de l’anarchie. (10)

Et de même au niveau des simples fidèles, des simples soldats, ouvriers, citoyens. Nul ne laisserait le chef ou l’Etat se mêler de ses affaires, la sphère d’activité, si réduite soit-elle, où il s’estime non seulement compétent, mais le plus compétent. La critique des supérieurs commence avec le procès de leur intrusion incompétente, « ils n’y connaissent rien » et pourtant ils veulent obliger « celui qui sait mieux », celui « qui connaît son métier » à des façons dommageables.

Un bon chef doit écouter ses subordonnés, tenir compte de leur avis, et transmettre à l’échelon supérieur. Un bon Etat doit écouter l’avis des citoyens, en tenir compte, et gouverner au mieux de leur sauvegarde mutuelle. Sans intrusion abusive, ni négligence de ses devoirs.
Plus le territoire est vaste et la population nombreuse, plus s’exprime un besoin d’organisation publique pour prendre en charge ce qui dépasse les capacités et les compétences individuelles : la défense, les infrastructures. Et puis ce qui fut longtemps l’apanage de la gauche, les services publics: transports, santé, enseignement, sécurité: le social. C’est que contrairement aux intellectuels, « les gens » ont un vif souci, émouvant, du commun et de l’intérêt général. Ils se respectent. Ils se font une haute idée de leurs devoirs, de leurs missions, de leur conscience professionnelle – y compris quand leurs supérieurs négligent et sabotent. Lâchons le gros mot : ils ont de la morale.

Il est cruel de demander à des gens privés de moyens, de structures, de directions, de penser et d’agir par eux-mêmes, afin de pallier l’abandon dont ils sont victimes, sous couvert de lutte contre L’Etat, l’autoritarisme, « les appareils verticaux » etc. Si l’Etat manque à ses devoirs, surgissent des Etats dans l’Etat pour s’y substituer, mobilisant des particularismes réactionnaires et des méthodes encore plus autoritaires, afin de s’imposer.

Il est cruel de demander à la basse intelligentsia de gauche de « penser par elle-même », après avoir « déconstruit » tous ses cadres de pensée : la patrie, la classe, le parti, la république, la nation, le socialisme, etc. pour y substituer une bouillie « multiculturelle », ô combien fluide, à base de « diversité », « minorités », « micro-pouvoirs », privilégiant toujours la fraction contre l’individu et le commun.

Notre action, comme démontré par Newton, ne pouvait que susciter une réaction de force égale. Elle a vivement stimulé la sociologie des « controverses techno-scientifiques », officines d’acceptabilité, agences de communication et budgets de tout ce petit personnel de sociologues, créatifs, etc. Elle a suscité un silence assourdissant, une surdité forcenée des partis et associations progressistes, y compris à Grenoble, malgré l’ampleur et la précision de notre enquête sur la technopole et nos multiples interpellations. Une force d’inertie fascinante, capable d’absorber n’importe quel choc, retranchée dans sa fausse conscience et sa routine abrutissante. Toutes sortes de facteurs s’imbriquent dans cette résistance passive: la misère intellectuelle, la mesquinerie de boutique, le calcul politicien et l’intérêt de classe. Après tout, le personnel politique et associatif de la technopole est lié idéologiquement et matériellement à la technocratie locale, quand il n’en est pas issu. Il parle donc d’autre chose : le Chiapas, la Palestine, les sans- papiers, les migrants, le Front national, etc. Du PS à certains anarchistes, en passant par le PC, le NPA, les Alternatifs, les Verts & cie, tous les techniciens de la gauche grenobloise rivalisent en bonnes recettes de gestion de STMicroelectronics. Le mieux que l’on puisse en espérer, ce sont

de rarissimes embarras quant aux effets des causes qu’ils soutiennent, et des sortes de concours Lépine pour conserver les bonnes causes, tout en atténuant leurs mauvais effets.

Au fond, nous avons, comme Ellul, fait des choix ignobles par opposition aux choix tenus pour nobles par la militance et l’intelligentsia. Nous sommes partis d’en bas, des faits, du local et du phénomène technologique, réputé aride et apolitique ; alors que l’intellectuel de gauche part d’en haut, de la théorie, du global et de la politique, de la Grande Politique, voire de la géopolitique et singe les sommités du Monde diplomatique. Nul ne méprise davantage la province et le concret que l’intellectuel de province.

Il en fut de même de cette frange de la jeunesse, issue du mouvement anti-mondialisation (1999, Seattle. Gênes, 2001), privée de mémoire, de culture et de tradition par la honteuse défaillance de La Génération (celle des soixante-huitardes) (11) ; et qui, courageusement, entreprit de se recomposer une pensée, en allant piocher dans toutes sortes de vieux textes, souvent trouvés sur le net et en s’informant auprès de quelques « anciens » qui avaient l’avantage d’être disponibles, sinon pertinents. Le résultat ne pouvait être, tout d’abord, qu’une salade d’analyses situationnistes, de proclamations des « groupes de guérilla urbaine », d’affabulations « autonomes », de vaticinations diverses (Hakim Bey) et de multiples ingrédients, brassés dans le huis-clos des squats et des bocaux alternatifs. Cette remontée dans le temps rencontra vite la French Theory (Foucault, Derrida, Deleuze et Gattari), la déconstruction et la sociologie de Bourdieu. Elle s’y est perdue. Engloutie dans les sables mouvants du postmodernisme. Post-humanisme, post-féminisme, post-colonialisme, post-gauchisme, post-anarchisme, post-communisme, post-antifascisme et antiracisme… Post, post et post. Arrivée trop tard, dans un monde trop vieux, la génération postérieure s’est pulvérisée en micropolitiques, faute de pouvoir former un dessein politique d’ensemble, aux dimensions de la situation où elle patauge. Elle compense cette absence ou cette impossibilité de radicalité par un extrémisme obtus.

La plupart des jeunes radicalistes que nous avons croisés ne s’intéressaient pas plus au local et aux technologies que les vieux citoyennistes. Ils cherchaient surtout des thèmes d’activisme pour se mettre en valeur, des prétextes à réunions, à hauts cris, conciliabules, opérations d’agit-prop’, voire, dans leur plus cher désir, à une émeute réglementaire, avec cagoules, black bloc et bris de vitrines. Il nous incombait de fournir le discours, les faits, les arguments, les textes, justifiant ces envies d’esclandres. Pour peu qu’on féminise les textes collectifs et qu’on ajoute systématiquement « … et son monde » après l’objet de notre opposition – Contre Ceci et son monde !… Contre Cela et son monde ! – comme un répons de messe, nous avions l’imprimatur. Peu d’entre eux ont vraiment compris ce qu’étaient les nanotechnologies, les technologies convergentes, ni ce que signifiait l’emballement technologique. Nous étions pour eux, comme pour les gauchistes du NPA, une sorte de commission spécialisée, dans un domaine ésotérique et abscons. On ne s’y investit que lorsqu’on n’a rien de plus urgent ou de plus gratifiant à faire ; et on y fait appel quand on a besoin d’une explication ou d’un intervenant sur le sujet. Gauchistes et post-gauchistes n’ont jamais admis que nous étions des généralistes de la politique et non pas des spécialistes des technologies. Il aurait fallu d’abord comprendre que la technologie était devenue la politique de notre temps – la réelle politique du capital et de la technocratie – et non pas un simple moyen, susceptible de « dérives » et de « dysfonctionnements ».

Il y a des années de cela, une note étonnante du Centre d’analyse stratégique – ou d’une officine similaire – nous était passée sous les yeux. L’auteur y déclarait que les risques de tension majeurs à venir en France, étaient soit les controverses technologiques (nucléaire, OGM, nanos, etc.), soit les controverses identitaires (ethniques, confessionnelles, sexuelles, etc.). En tant qu’humains, à qui rien d’humain n’est étranger, nous nous sommes évertués à faire de la lutte contre l’inhumain (transhumanisme, anomie, fanatisme) le souci premier de nos congénères. Devinez qui a gagné.

 

C’est qu’on ne luttait pas à égalité. Il est tellement plus facile de mobiliser la foule (mob), à coups de twitts, de punch lines, de vidéos, de posts sur les « réseaux sociaux », que de « lâcher des hommes libres dans le monde », en leur demandant de lire et d’écrire de longs textes compliqués. Les conflits identitaires sont si faciles à comprendre et à passionner. L’union fait la force. Plus faible l’individu, plus fort le besoin d’appartenance au groupe. Il suffit à l’individu fort d’être ce qu’il fait, sans souci d’identité innée ou acquise. Celui-ci fera de la peinture, de la pêche, de la chasse, de l’élevage, de la critique sociale, et se dira tout au plus, peintre, pêcheur, chasseur, éleveur et/ou critique. Les dividus faibles, incapables, passifs ou dont l’activité est méconnue, tirent vanité de l’être et du paraître. Individuellement humiliés, ils se « distinguent » par leurs possessions prestigieuses ou leur appartenance de groupe. Fiers d’être corses, aryens ou du 9-3 ; fiers de leur troupeau de vaches, d’un riad à Ouarzazate ou d’une paire de Nike dernier cri. Chaque dividu se croit expert en identités du simple fait de sa propre identité : homme/femme, homo/hétéro, blanc/brun. Le potentiel de division et d’amplification est inépuisable. L’amour- propre, la susceptibilité, le sentiment enragé de soi-même, confondu avec l’appartenance catégorielle, fournit à ces brasiers une huile inépuisable. C’est à la portée de n’importe quel entrepreneur en identité, de n’importe quel spécialiste en marketing, sur le marché politique ou commercial. Et aux caractères innés (sexe, âge, couleur de peau), non choisis, s’ajoutent les caractères acquis de ceux qui se choisissent fièrement hallal, casher ou cathos, et prétendent fonder là-dessus des droits particuliers, voire d’imposer leurs prescriptions et leurs interdictions à toute la société.

Les politiques identitaires sont le plus bas degré de politique. Ce sont les politiques d’histrions au cirque et sur les plateaux télés, de beuglards et de brutes, quand le peuple se dégrade en masses ; plèbe et populace. Ce sont les batailles de factions, à l’hippodrome de Byzance, entre supporters des écuries verte et bleue, ou entre supporters « d’Auteuil » et de « Boulogne » dans les tribunes du PSG. Ce sont les querelles sur le sexe des anges ou celui des intersexués quand surgissent les assaillants et les assassins islamistes.

Ce sont des politiques de vanité stupide, de diversion et de division du peuple. A-t-on jamais vu, malgré des décennies d’appels et de propagande, la France d’en bas défiler en masse contre les nuisances qui frappent davantage les quartiers populaires ? Le bruit, l’air et l’eau empoisonnés, la malbouffe, les pesticides, les engrais qui infectent et abrègent la vie. A-t-on jamais vu la jeunesse des cités ou la vieillesse des cantons se soucier de l’intérêt général et se joindre aux protestations contre le nucléaire, les chimères génétiques et l’artificialisation du territoire ? Pour toutes les critiques qu’on leur adresse, et qu’ils méritent, les petits-bourgeois « écolos » restent les seuls, et les derniers, à ne pas séparer leurs intérêts de l’intérêt commun, à faire preuve d’idéalisme et à se battre pour tous, en même temps que pour eux. Qu’ils gagnent et qu’ils s’y prennent bien pour rallier l’ensemble du peuple à la cause commune est une autre affaire. Mais pour en parler, il faut avoir tenté, une fois, d’éveiller un canton d’éleveurs de porcs ou les banlieusards d’une métropole à la critique radicale.

Demandez à n’importe quel ancien établi, mao ou marxiste-léniniste. Aux derniers prêtres ouvriers et curés des cités. Cela suppose d’y habiter. De se lier aux habitants. D’enquêter. De ne pas suivre les idées et les revendications aliénées, aussi populaires soient-elles. De ne pas émettre un langage et un programme tout faits, aussi justes soient-ils dans l’abstrait, mais étranges et incompréhensibles pour la population. De se plonger dans le milieu sans s’y perdre, mais sans heurter. Cela suppose d’écouter, d’observer, de comprendre – « l’analyse concrète de la situation concrète ». De synthétiser les griefs pour produire des idées radicales (et non pas extrémistes), dont les habitants puissent s’emparer, etc. L’expérience de l’établissement (« aller au peuple ») et de l’enquête de masse, depuis le XIXe siècle, ont accumulé là-dessus de multiples règles et leçons qu’on ne discutera pas ici. Mais si vous connaissez des volontaires, on ne demande qu’à leur en faire part.

La critique de cet engagement sacrificiel et de l’aliénation de l’engagé (alias militant) relève du cliché « situ » depuis des décennies. Cet engagement a produit des résultats contrastés suivant les orientations des militants et leurs conditions d’intervention : comparez le bilan des zapatistes du Chiapas avec celui des populistes russes. Il n’y a pas plus sourd que les masses qui ne veulent pas entendre. Le discours d’émancipation sociale et féminine porté dans la population arabe des cités par des militants français n’a jamais eu qu’un succès marginal et superficiel ; de plus en plus mince au fur et à mesure de l’afflux de nouveaux immigrés arabes et du départ des Européens (Français, Italiens, Espagnols, Portugais, etc.). La prédication islamiste des blédards algériens dans les années quatre-vingt-dix a conquis et transformé les cités en dix ans. C’était un discours de l’intérieur, arabe et musulman, et non pas un discours de l’extérieur, laïque et français. Le discours dont avaient besoin nombre de jeunes hommes arabes pour exprimer et justifier leur rejet des Français et de la francisation. Leur refus d’être des Français comme les autres (noirs, blancs, bruns, jaunes), et d’être « humiliés » ; de perdre leur position spéciale, hautaine, dans la famille et la société. Cette fierté virile qui se manifeste d’abord par la soumission des femmes. Le plus humilié des musulmans trouve ainsi dans « ses » femmes (mères, sœurs, épouses) de quoi humilier plus bas que lui et regagner un peu de self-esteem. Qu’importe l’effondrement des conditions de vie à qui aime la mort. Qu’importe l’expansion du techno-totalitarisme s’il peut servir à l’instauration de la charia et du califat. L’islam est la solution à tout.

Quant à nous, nous savons qu’on ne gagne pas toujours avec le nombre, mais qu’on ne gagne jamais sans lui et moins encore contre lui. Nul à ce jour n’a trouvé d’autre moyen de transformer les idées en force matérielle, et la critique en actes, que la conviction du plus grand nombre. Comment, alors, lui communiquer ces idées, qui sont d’abord ses idées mises à jour par l’enquête, « le rêve d’une chose dont il lui suffisait de prendre conscience pour la posséder réellement » ? – Du moins, si l’on a bonne opinion du monde.

Guy Debord s’était posé la question au moment où l’avènement de la production automatisée ouvrait un nouveau champ de bataille, celui des loisirs, aussitôt colonisés par la télévision et la passivité spectaculaire. Dans le sillage de Brecht, il avait élu « la construction de situations » pour « idée centrale », parmi les nouveaux procédés d’intervention de la critique radicale. « C’est-à-dire la construction concrète d’ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. Nous devons mettre au point une intervention ordonnée sur les facteurs complexes de deux grands composants en perpétuelle interaction ; le décor matériel et la vie ; les comportements qu’il entraîne et qui le bouleversent. » (Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale)

La filiation entre ces « constructions de situation », les « zones d’autonomie temporaires » d’Hakim Bey, les « zones d’opacité » du Comité Invisible et les « Zones à défendre », saute aux yeux. L’objectif stratégique de Debord étant d’abolir la coupure entre acteurs actifs et spectateurs passifs, l’abolition du Spectacle qui est l’inversion de la vie, pour faire de tous, acteurs et spectateurs, des viveurs.

Son projet, comme celui de Marx, un siècle plus tôt, est de fournir la théorie, la vision ordonnée du monde, qui permettra aux prolétaires, aux consommateurs – aux superflus, désormais – d’en saisir la réalité pour la transformer.

Marx en 1843, présentant son projet de revue à Rugge : « Notre devise sera donc : réforme de la conscience, non par des dogmes, mais par l’analyse de la conscience mystique, obscure à elle- même, qu’elle se manifeste dans la religion ou la politique. On verra alors que, depuis longtemps, le monde possède le rêve d’une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement. On s’apercevra qu’il ne s’agit pas de tirer un grand trait suspensif entre le passé et l’avenir, mais d’accomplir les idées du passé. On verra enfin que l’humanité ne commence pas une œuvre nouvelle, mais qu’elle réalise son œuvre ancienne avec conscience. Nous pouvons par conséquent formuler la tendance de notre revue en un seul mot : examen introspectif (philosophie critique) de notre temps sur ses luttes et ses aspirations. C’est là une tâche pour le monde et pour nous. Ce ne peut être que l’œuvre de forces réunies. »

 

Debord en 1957, présentant son projet d’action aux fondateurs de l’Internationale situationniste : « La théorie situationniste soutient résolument une conception non continue de la vie. La notion d’unité doit être déplacée depuis la perspective de toute une vie – où elle est une mystification réactionnaire fondée sur la croyance en une âme immortelle, et en dernière analyse, sur la division du travail – à la perspective d’instants isolés de sa vie, et de la construction de chaque instant par un emploi unitaire des moyens situationnistes. Dans une société sans classes, peut-on dire, il n’y aura plus de peintres, mais des situationnistes qui, entre autres choses, feront de la peinture. »

C’est-à-dire qu’il n’est pas même question pour Debord, d’être ce qu’on fait (peintre par exemple), à la mode existentialiste – intolérable et mutilante spécialisation – mais d’agir en homme complet et total, comme l’homme communiste (renommé situationniste), selon Marx, pratiquant la pêche le matin, la critique sociale le soir, sans se réduire à une identité de pêcheur ni de critique social. On n’« est » rien ; on fait tout. On essaie.

Les situations sont des maquettes de vie – des décors, dit Debord – qui entraînent certains comportements, et ces comportements, en retour, modifient le décor, la situation, en un perpétuel mouvement. Que chacun soit – non pas l’acteur – mais le viveur conscient et délibéré, le plus libre possible, de sa propre vie.

La théorie de Marx en appelle à tous, au renversement de la société par de nouvelles structures. La théorie de Debord en appelle à chacun, à la dissolution de toutes les structures – sauf référence de pure forme aux « conseils ouvriers » – par l’émancipation des individus ; à « lâcher des hommes libres dans le monde ». Mais les comportements sont des formes et les formes sont des idées : eidos, image, icône, idole. Des représentations. Ne dit-on pas « donner l’exemple », ou « se donner en spectacle » ? Pour communiquer ses idées au nombre, Debord table évidemment sur ses films et ses écrits, c’est-à-dire un discours médiatisé, même s’il ne touche d’abord qu’un public restreint ; mais également sur les constructions de situations, discours immédiat, en actes, et dont chacun peut et doit s’approprier la méthode pour la reproduire. Même le pro-situ, suiviste et paumé, errant dans La Société du Spectacle, peut devenir un vrai situationniste en jetant le livre et en construisant par lui-même telle situation que son désir lui soufflera.

Et d’où lui viendra ce désir ? Cette idée d’agir ainsi ou autrement ?
Debord admet implicitement l’existence d’un invariant anthropologique, qui est le mimétisme, l’imitation des modèles dans les désirs, les idées, les actes, etc. La théorie mimétique qui court de la mimésis d’Aristote à la « mémétique » de Dawkins et Jouxtel, en passant par Gabriel Tarde, Gustave Le Bon, Elias Canetti, Serge Moscovici et surtout, René Girard, est la plus occultée, quoique la plus vérifiée et la plus pervasive (sous de multiples noms d’emprunt) des innombrables théories de l’humain. Elle s’étend à tous les champs, de l’amour à la guerre, en passant par l’art et l’économie. La règle de l’art de Bourdieu en relève tout autant que l’Œdipe selon Freud ou la théorie de Veblen sur la classe de loisir. Par cela même que nous vivons en société, dans un rapport constant l’un à l’autre, d’imitation ou de distinction, nous sommes tous des miméticiens, instinctifs et spontanés ; et nous ne pouvons être autrement. La racine de l’humain, c’est l’humain. Il ne peut y avoir pour l’humain, animal politique, d’autonomie au sens de l’autonomie divine. Il n’y a pas pour lui de splendide isolement malgré toutes les comédies du snobisme et de la fausse indifférence qu’il se donne, à lui-même et aux autres. Il n’y a pas d’autonomie parce que si loin qu’il pousse ses désirs, il ne fait que suivre les désirs d’autrui ou s’en distinguer. Il n’est pas premier ni originel, il ne fait pas ses propres règles (nomos). Il ne peut

que les violer ou les respecter, de manière plus ou moins consciente, dussent son amour-propre et sa prétention à l’originalité en souffrir. Peu de penseurs furent moins autonomes que Guy Debord, perpétuellement engagé dans de féroces rivalités avec ses modèles rivaux (Isidore Isou, André Breton, Henri Lefebvre, etc.), et ses imitateurs rivaux (tous ses disciples de l’IS, un à un dévorés par ce terrible Saturne). Si un chrétien se définit par « l’imitation du Christ » et revendique avec joie ce modèle par ailleurs inimitable, un situationniste se trouve confronté à la double contrainte d’imiter Debord, sans l’imiter. Ce qui est, comme on sait, une façon efficace de devenir fou, à moins de saisir, comme pour la pêche et l’enquête, qu’il ne s’agit pas tant de s’approprier le produit que la méthode – et – s’il-vous-plaît, de l’améliorer. Confronté au même dilemme, Debord le tranche par un coup de génie digne d’Alexandre face au nœud gordien, la pratique revendiquée du plagiat, sous la forme du détournement qui améliore les idées. (La Société du Spectacle, thèse 207)

C’est la théorie mimétique que les zadistes tentent de mettre en pratique quand, se posant en modèles, ils appellent à faire « des ZAD partout ». Ils communiquent une idée, à la fois en actes et en paroles, immédiate par leur maquette de vie, leur construction d’une situation, et médiate par leur media center (Internet) et leurs interventions dans les médias de masse ou alternatifs.

La circulation et la reproduction de cette idée, sa réception, dépend ensuite des circonstances : les émetteurs, le terrain, les agents, les destinataires, les récepteurs, les idées rivales qui lui disputent les esprits. Dans le monde des idées, c’est la guerre de toutes contre toutes. Il y aurait une étude éclairante à faire du conflit mimétique entre l’idée radicale des ZAD et l’idée extrémiste du Califat dans les jeunesses en France. En termes de réception, d’attraction, de dynamique, etc.

De même, il faudrait comparer les fortunes respectives des ZAD et des « zones de non-droit », constituées par des caillera, comme on disait jadis, n’ayant jamais lu Debord, Hakim Bey ni Julien Coupat ; et n’ayant pas besoin de lire pour imposer le droit du plus fort.
L’idée radicale, comme il a été maintes fois rappelé, depuis Marx, va à la racine (radix), c’est-à- dire à l’homme, « racine de l’homme ». Elle vient du passé. Elle formule son rêve et son oeuvre anciens. Sa transmission, de génération en génération, est un mimétisme positif, actif et généreux, qui obéit aux règles minimales du don et de la vie en société : accepter (des anciens) – recevoir (l’idée radicale) – rendre (aux enfants).(12)

L’idée extrémiste, c’est l’idée folle, poussée à bout, et qui de surenchère en surenchère, se transforme en son contraire. La surenchère étant la distinction du pauvre d’esprit. L’extrémisme est le mimétisme aigri de la rivalité, du ressentiment réactif et narcissique. Il n’accepte rien, il ne reçoit rien : le don l’écrase et l’humilie. Il ne peut ni le reconnaître, ni le rendre. Il se réfugie dans une posture hargneuse, en vrac, on ne lui a rien donné ou si peu, jamais assez ; il n’a rien à accepter, il tient tout de lui-même, de manière innée ou acquise. Il n’a rien à rendre et, en vérité, rien à donner. L’extrémisme est le fruit sec et stérile d’une branche morte ou d’un arbre tranché à la racine. Il n’y a pas eu transmission. L’extrémisme tient lieu de radicalité aux forts en gueule et faibles d’esprit. Les postérieurs relèvent de l’extrémisme jusqu’au-boutiste, de l’anti-radicalisme haineux malgré leurs constantes tentatives de récupérer la radicalité et de s’en prévaloir. L’antiracisme radical combat les systèmes d’oppression et de séparation fondés sur la couleur de peau et l’origine ethnique. Le pseudo-antiracisme extrémiste revendique le retour à la séparation afin de se constituer une clientèle captive ; voire le renversement d’une suprématie par une autre. Le féminisme radical combat les systèmes d’infériorisation fondés sur le genre. Le pseudo- féminisme extrémiste revendique la séparation, etc.

La radicalité libère les individus. L’extrémisme renferme les dividus dans le groupe et sous le contrôle du groupe.

On sait que toutes sortes de facteurs favorisent la contagion mimétique dont l’analogie épidémique relève du lieu commun. La foule, l’inconscient collectif et les médias de masse

constituent des tissus conjonctifs de transmission instantanée des idées. Les médias de masse mobilisent toujours mieux, toujours plus, depuis un siècle, au fur et à mesure de leur extension et de leur accélération électronique. La fusion entre les masses et les médias s’emballe avec Internet et les « réseaux sociaux » (Twitter, Facebook, YouTube), royaume de la Rumeur Reine et des idées folles, tirées, mitraillées, par des myriades d’émetteurs solitaires ou organisés. La mobilisation et l’extrémisme se nourrissent mutuellement. De même que la radicalité et la démobilisation. C’est à la démobilisation que travaille l’enquête critique, à dissoudre les masses et à former des individus, libres penseurs, immunes aux emballements mimétiques, capables de sauvegarder et de transmettre l’idée radicale.

En pratiquant et en proposant l’enquête critique, afin de produire des idées et des producteurs d’idées, c’est évidemment l’imitation positive que nous avons tenté de susciter, avec le succès que l’on sait. Mais ce que nous avons réussi et raté, et pourquoi, nous ne le savons qu’en partie.

En fait, les questions que vous nous posez : « Quelle forme est-il encore envisageable de donner à la résistance ? Peut-on espérer voir se lever les populations superflues contre le capitalisme technologique et ses soutiens politiques ? » sont de celles qui remplissent les bibliothèques de livres et les penseurs d’angoisse, depuis 1945. Votre formulation même reflète ce pessimisme. Un siècle plus tôt, vous auriez demandé : « Quelle forme prendra la révolution ? Comment soulever la classe ouvrière et ses alliés contre le capitalisme ? » C’est-à-dire Que faire ? Question à laquelle Lénine avait répondu en 1902, avec ses implacables pragmatisme et détermination, dans le livre programme du bolchevisme.(13) Nous sommes loin d’avoir un pareil plan d’action à vous proposer, mais à défaut, voici quelques directions dont nous sommes sûrs, jusqu’à ce que les faits les contredisent.

Tout d’abord, on ne peut parler de « soulèvement des populations superflues contre le capitalisme technologique » sans préciser qui sont les superflus et à quelle échelle on envisage leur soulèvement. Nous avons désigné les superflus comme des prolétaires ne servant plus à rien (même pas à fournir de la chair à servir), et des consommateurs n’ayant plus de quoi consommer. L’immense classe des sans-rien à la charge et à la merci de la technocratie planétaire.

Nous avons désigné l’infime classe technocratique comme l’alliage indissoluble du capital et de l’expertise dont le but est de régner sans fin, en concentrant et en accroissant sans cesse, les moyens de sa puissance. Les technosciences lui offrent les moyens de cette puissance et de se passer du travail humain. La technocratie peut substituer la recherche de la puissance et de l’efficacité à celle du profit capitaliste, comme moteur de son développement, dans le cadre d’une organisation collective (ordre ou caste), limitée à ses rangs.

La question pendante reste celle du sort des superflus. Peuvent-ils retrouver une existence autonome, livrés à eux-mêmes dans les « zones grises » ? Vont-ils s’éteindre « naturellement » sous la combinaison de fléaux divers et d’une stérilité galopante ? Seront-ils exterminés, plus ou moins violemment, par la technocratie ?

Nous forçons le trait bien sûr. Beaucoup diront que nous versons dans la science-fiction catastrophiste. Mais il y aurait lieu de s’interroger sur l’existence et la croissance de ce courant prophétique, sur ce qu’il peut exprimer de conscience réelle de l’évolution historique. Si nous voulons sortir du sempiternel retard de la conscience sur le désastre, il faut cesser de passer de « on n’en est pas là » à « de toute façon, c’est trop tard ».

Un éventuel soulèvement, quelle que soit sa forme, commencerait forcément quelque part, comme tous ceux qui l’ont précédé dans l’histoire du monde. Mais pour réussir, il doit s’étendre partout, au monde entier. C’était déjà l’avis des révolutionnaires de la Belle Epoque que les bolcheviques outrepassèrent dès qu’ils eurent entrevu la possibilité de prendre le pouvoir. Malgré les acrobaties théoriques de Lénine, Trotski et cie, malgré leur volontarisme et le forçage des circonstances, il n’y eut pas, il ne pouvait y avoir, de « socialisme dans un seul pays ». Et encore moins de communisme. Déjà, l’immense Russie rouge ne pouvait vivre en autarcie, protégée des échanges commerciaux, des progrès technologiques, des conflits internationaux. Le « camp socialiste », lui-même, étendu de la Corée à l’Allemagne, ne put résister au dynamisme du capitalisme technologique. Il ne put en produire qu’une caricature toujours plus retardataire, où le bâton de la contrainte l’emportait sur la carotte de la consommation. Ce qui était vrai à l’époque de l’impérialisme et des colonies l’est plus encore à celle du capitalisme mondialisé et de la « gouvernance mondiale’ . Il n’y aura pas plus de « Jardin d’Eden » – au-delà des minuscules communautés et phalanstères déjà expérimentés depuis deux siècles – que de « socialisme en un seul pays ». Voyez le Chiapas, chef-lieu de toutes les ZAD. Une idée qui a d’autant plus ravi l’imaginaire des altermondialistes, qu’elle était exotique et enjolivée. Les Zapatouristes comme tous les « compagnons de route » avant eux, sont allés voir sur place ce qu’ils avaient déjà dans la tête. Mais les limites territoriales et politiques de cette idée, ses capacités de reproduction et d’attraction restent ténues. Sa plus belle conséquence, au bout de vingt ans, c’est sa persistance locale. Il n’y a pas de zapatistes en Syrie, mais l’islam progresse au Chiapas. Le capitalisme mondialisé par la technologie n’a aucune raison d’épargner des enclaves luddites qui seraient à la fois un gaspillage de ressources matérielles et un mauvais exemple politique. Les seuls paradis possibles sont les paradis fiscaux, les îles, les zones à riches, et les cités artificielles que les entrepreneurs de la Silicon Valley projettent de construire off shore. C’est-à-dire des lieux hors de portée des superflus, redoutables et inattaquables, et d’où les technoploutocrates, invisibles et immortels, pourront gérer leurs affaires à distance, par liaisons électroniques.

 

Si ce monde est trop petit pour deux classes, pour la technocratie et les superflus, la première est concentrée ; coordonnée ; consciente d’elle-même. Elle jouit de la continuité de l’Etat, d’une unité de volonté, d’une immense supériorité économique, technologique et militaire. Les seconds sont faibles, dispersés et leur conscience ne va guère au-delà des péripéties de la vie pratique et quotidienne. Malgré les moyens de communication modernes, il n’y a pas encore d’unité de vue, d’intérêts, de pensée, entre les néo-prolétaires d’Asie et d’Afrique, les paysans indiens, les superflus du Maghreb, d’Europe et des Amériques : tout au plus un début de connaissance de leurs intérêts et de leurs rapports mutuels. Et il faudra longtemps avant que cette connaissance ne produise une conscience commune. Or notre affaire n’est pas de renverser un gouvernement, ni un régime, mais une civilisation en voie d’intégration à l’échelle mondiale, qui est l’échelle contemporaine.

Les espérances d’un soulèvement des superflus ne se cognent pas seulement aux conditions nouvelles, objectives et subjectives. Elles se heurtent aux obstacles anciens que le mouvement ouvrier avait dû découvrir et apprendre à franchir – à essayer du moins. Et avant lui, les mouvements paysans et les révoltes serviles. L’obstacle de la dispersion et des discordes tout d’abord, entre individus et groupes dont les consciences spécifiques l’emportent sur la conscience unitaire et s’entrechoquent sans cesse. Les « contradictions au sein du peuple », selon Mao. L’ennemi commun – la technocratie, le capitalisme technologique – est trop loin, trop abstrait (« virtuel »), pour unifier les superflus contre lui, au-delà des plaintes contre « le système ». Concrètement, au jour le jour, ce sont leurs proches, leurs voisins, leurs rivaux (ceux de l’autre rive), qui irritent les superflus et qu’ils haïssent. Ainsi, délinquants et oppresseurs de proximité « qui pourrissent la vie des gens » sont infiniment plus ressentis et haïs, malgré les sermons de la gauche, que les oppresseurs de l’Etat, du gouvernement, et les délinquants en cols blancs, traders, spéculateurs et affairistes, qui n’apparaissent qu’à la télévision, quand bon le semble à leurs conseillers en communication.

La fin est dans les moyens. La direction d’un soulèvement – ses chefs – dépendent de ses moyens subjectifs et objectifs. Employez la violence révolutionnaire, ce sont les violents et les experts en violence qui s’emparent du soulèvement. Employez le discours religieux, ou nationaliste, ou social et – pour peu qu’il prenne ou que le peuple en soit déjà imprégné -, les religieux, les nationalistes ou les socialistes (anarchistes, communistes, etc.), s’emparent du soulèvement. Mais, à quoi bon, pour nous, un printemps radical, s’il doit tourner à l’hiver sans fin et sanguinaire. Peut-on, dans l’hypothèse d’une sécession de masse – non-coopération, désobéissance civile – éviter la confrontation armée, la prise en tenailles entre les violences étatiques et extrémistes? L’armée et les groupes armés sont par définition des minorités agissantes, avant tout des jeunes hommes en bandes organisées, qui n’obéissent qu’à leurs chefs et ne respectent que les rapports de force. Ils se moquent d’être minoritaires et méprisés. Ils peuvent ensanglanter le plus irénique des soulèvements et s’en emparer ; forcer la population à suivre leur exemple et à choisir entre leurs fureurs jumelles. Peut-on, à l’échelle mondiale, éviter la mobilisation et susciter des myriades de libres-penseurs, capables d’agir sans le support d’une structure autoritaire, ni le combustible d’une idéologie mystifiante ? Le pronostic semble désespéré, mais l’instinct des superflus et le rôle des radicaux sont de chercher sans cesse la minuscule issue de secours. Elle existe. Elle est là. Et quand on la voit, on ne voit plus qu’elle, tant elle paraît évidente.

Quant à la résistance aux nouvelles formes d’inhumanité, technologiques et/ou jihadistes, nous partageons l’avis de Rabelais, de Pascal et de Marx. Elles ne progressent pas du fait de leur force matérielle mais de notre faiblesse spirituelle, de ce dégoût de soi qui sape toute résistance vitale. Nous devons nous ré-humaniser. Nous ne pouvons nous relever que de la pensée et du passé : non pas commencer une œuvre nouvelle, mais réaliser l’œuvre ancienne avec conscience. Nous devons, au rebours du malheur et des calamités, qui mettent à sac toute bonne littérature depuis que « nous sommes tous américains », restaurer les humanités et la connaissance des langues mères (les français anciens, langues d’oc et d’oïl, latin, grec, etc.) ; restaurer la transmission, qui est d’abord la transmission du rêve, de l’œuvre et de la mémoire de l’humanité. Or la conscience n’est rien d’autre que cette mémoire continue de soi, d’être et d’avoir été. Sans passé, pas d’avenir. C’est pourquoi les islamistes détruisent les idées du passé, sculptées dans la pierre de Bamyan, Mossoul et Palmyre, inscrites sur les parchemins de Tombouctou. C’est pourquoi les inquisiteurs, les nazis et les pompiers de Farenheit 451 brûlent les livres, tandis que les résistants les apprennent par cœur. C’est pourquoi C. P. Snow, porte-parole de la technocratie triomphante, appelle à l’oubli et à l’inhumation de la culture et des humanités, au profit d’un savoir-faire efficace et absurde, n’ayant d’autre fin que son propre fonctionnement circulaire. (14)

« Celui qui a le contrôle du passé disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. »
Et Baudelaire : « La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. » (Écrits intimes)

Il ne suffit pas de protester contre la destruction de l’école, de la langue, de la pensée, de la culture, de la mémoire, ni de se réfugier, chacun pour soi, dans la lecture. Il s’agit de créer un réseau de maisons vouées à la conservation et à la transmission de l’œuvre ancienne de l’humanité. Il faut de la pierre : des bâtiments, des librairies, des salles d’étude. Il faut des programmes, des maîtres, des élèves et de l’argent.

Il n’a jamais suffit de la réunion mensuelle du « café citoyen » ou du « lieu alternatif », avec son film-débat ou son conférencier en tournée.
Il faut, partout, des centres de recherches sauvages qui analysent constamment, concrètement, la situation et lâchent des essaims d’enquêteurs dans toutes les situations concrètes.

Il faut sauver tout ce qui peut l’être. Il faut des jardins, des vergers, des potagers ; des semences paysannes et des arches animales. Il faut des ateliers où réapprendre les techniques vernaculaires et autonomes, par opposition aux systèmes technologiques et autoritaires. Il faut donc tout ce qui se fait déjà, depuis des années, de manière éparse et multiple, et qui nourrit ce fond de conscience humaine et vitale, hostile à la mort machine. Mais il le faut de façon beaucoup mieux pensée, beaucoup plus dense et rayonnante. Beaucoup plus sérieuse.

Il s’agit en somme d’instituer une véritable éducation populaire, du meilleur niveau et pour le plus grand nombre. D’ouvrir des écoles partout.

Les résistances n’ont attendu personne pour se donner leurs propres formes, individuelles, collectives, passives, actives, spontanées, réfléchies. Elles couvrent l’éventail qui va de la dissidence intérieure et à la mauvaise volonté (Je préférerais ne pas…), à la défiance déclarée (Je suis contre..., ou, je n’achète pas de conserves industrielles) ; de la sécession individuelle (Je pars faire du miel en Ardèche), à l’opposition active (Tous à Malville ! Tous à Notre-Dame-des-Landes !) ; de la pétition à la sédition (émeutes, sabotages), des actions éclairs à celles de longue durée (occupation). Toutes sont utiles, voire nécessaires ; aucune n’est suffisante, ni même leur ensemble. Cependant chacun des résistants « fait ce qu’il peut », et même « tout ce qu’il peut », « c’est mieux que rien ». On nous pose souvent la question redoutable de « ce qu’il faut faire », ou de « ce qu’il faudrait faire ». Si nous avons l’imprudence de répondre (l’enquête critique, etc.), les résistants lèvent les bras au ciel et soupirent, « vous, c’est pas pareil », « vous êtes jeunes », « vous êtes nombreux », « vous avez du temps », « des moyens » ; réactions toutes plus flatteuses, mais toutes plus fausses, les unes que les autres – hélas. Ce que les résistants attendent, c’est un tour de magie qui ne leur demande rien de plus que « tout ce qu’ils font déjà », un simple vœu ; un acte d’opinion. « ils font partie », « Ils soutiennent »… Beaucoup n’espèrent plus qu’en la Catastrophe pour arrêter la catastrophe, mais avec souvent une sorte de complaisance et d’inconséquence. Ils n’imaginent pas concrètement cette catastrophe ; ou alors sans douleur ; ou du moins, après leur mort. Ils déplorent la catastrophe en cours, mais « jusqu’ici, ça va », et s’ils la nomment « catastrophe », c’est davantage par goût des grands mots et de l’exagération militante que par exactitude. La Catastrophe arrivera « un jour », et ce sera un événement subit, d’une violence planétaire.

Cependant, cette attente apocalyptique qui se coule dans le moule culturel et religieux de nombreux peuples, façonne une mentalité anxieuse et désespérée. Elle sature l’esprit du temps et tourmente, de façon latente, celui des superflus. Ainsi s’accumule un fond de désespoir et d’abattement, telle une nappe de naphte, prête à nourrir des feux spontanés, lorsqu’elle affleure la surface, ou à s’embraser en incendie gigantesque, suite à un accident de forage. Aussi attendu soit-il, l’événement, sur le vif, surprend et stupéfie. Après coup, assez vite, les commentateurs rappellent qu’on s’y attendait, que « ça ne pouvait pas durer » ; même si, en fait, « ça durait » depuis si longtemps qu’on ne voyait pas pourquoi « ça » ne pourrait pas durer aussi longtemps – et même toujours – quoi qu’on s’interdît de le dire par piété révolutionnaire. Ainsi vont les catastrophes dont la théorie n’est plus à faire. Soit la catastrophe provoque la révolution, soit la révolution prévient la catastrophe. – sauf, bien sûr, disparition conjointe des deux classes en lutte : technocrates et superflus.

Les radicaux ne choisissent pas les circonstances, ni leurs contemporains. Ils ne choisissent pas les difficultés qu’ils ont à résoudre. Elles sont données. S’ils y échouent, ce n’est pas la faute des difficultés, mais la leur. Si les superflus ne s’emparent pas de leurs idées, c’est qu’elles sont mal formées, c’est-à-dire mal fondées (la forme, c’est le fond qui remonte à la surface. V. Hugo). Et si elles sont mal fondées, c’est que nous n’avons pas assez enquêté. Que nous n’avons pas identifié les obstacles, ni les moyens de les franchir. Ainsi, selon une idée commune chez les superflus, « les écolos » défendent la nature au détriment des hommes. Les arbres, les tritons, les paysages, au détriment des ouvriers, des exploitants agricoles et des commerçants ; de l’économie et de l’emploi. Ils y voient une sensiblerie esthétique de citadins parasites (« assistés ») et/ou privilégiés. Le parti technocratique, gauche et droite confondues, stimule cette opinion afin de maintenir son emprise sur les masses et leur soutien à ses projets. Il aurait fallu dès le début se donner le nom, c’est-à-dire le drapeau, qui nous désignait vraiment et qui était propre à rallier le peuple. Les amis de la nature sont d’abord les amis de l’homme, et c’est parce qu’ils défendent celui-ci, qu’ils défendent celle-là. Nous sommes le vrai parti de l’homme. C’est nous qui défendons les peuples aborigènes contre la destruction de leurs milieux, eaux et forêts, par le progrès techno-industriel. C’est nous qui défendons les paysans du monde contre la destruction de leurs campagnes. C’est nous qui défendons les ouvriers des usines et les habitants des mégapoles contre les nuisances mortifères. Partout et toujours, depuis la révolution industrielle, c’est nous, les esthètes romantiques et les théoriciens radicaux, qui défendons les conditions de vie des hommes ; leur liberté ; leur possibilité, non seulement formelle, mais réelle, de subvenir à leurs besoins par eux-mêmes, sans dépendre d’un patron, d’un propriétaire, ni d’un dirigeant. La politique de la terre brûlée n’est pas seulement la conséquence d’un pillage effréné ; elle a aussi pour conséquence l’extermination ou la réduction en servitude de ceux qui vivaient sur cette terre. Il a fallu le livre d’un historien américain, Black Earth, de Timothy Snyder, pour voir Le Monde, organe central de la gauche technocratique, s’interroger, avec scepticisme, sur la notion de «génocide écologique». (15) Mais toutes les guerres de prédation, de conquête des « ressources » et des « richesses », ne sont que des « guerres écologiques » par un autre nom. La destruction « écologique » nourrit déjà « la catastrophe en cours », l’effondrement social, et ce déferlement de « réfugiés économiques », qui croise en chemin le déferlement technologique.

Si nous sommes le vrai parti de l’homme, nous devons le dire aux hommes et reprendre le nom et le drapeau volés par les partis communistes, socialistes, etc.
Nous devons leur dire que leur vie est liée à celle de la nature, et qu’ils meurent quand elle meurt. Que le parti technocratique n’a rien à leur offrir qu’une survie artificielle et machinale, à la merci de ses besoins et de ses systèmes. Et nous devons le dire avec respect, c’est-à-dire hautement et simplement. Le peuple déteste qu’on le méprise et qu’on lui parle mal sous prétexte de « se mettre à sa portée», comme il déteste qu’on use de la novlangue technocratique pour l’impressionner.

Et si nous devons perdre, perdons au moins sous notre nom et nos couleurs ; et en tenant notre discours.
Nous (Pièces et main d’œuvre), ne tenons pas plus que ça à nous identifier et à être réduits à une étiquette – à un prédicat comme disent les ânes savants. Nous nous sommes dits « simples citoyens » par opposition aux technocrates et aux radicalistes, aux extrémistes libertaires, plus proches en effet des libéraux et des libertariens que de la critique radicale. Nous avons encore régressé en revendiquant notre qualité d’« animaux politiques » suivant la définition d’Aristote, au moment où transhumanistes, post-féministes, cyber-féministes et théoriciens Queer (tordu) nous expliquaient conjointement
1) Qu’ il n’y avait pas de nature.
2) Que, d’ailleurs, « la nature, c’est fasciste » (Clémentine Autain).
3) Que nous étions voués à devenir des cyborgs ou les « chimpanzés du futur ». (16) Naturellement, nous nous sommes ralliés aux chimpanzés. Nous aurions pu dire « anarchistes conservateurs », comme Orwell. Nous acceptons provisoirement le terme de « luddite », que peu de gens revendiquent, comme synonyme d’esprit libre et critique. Il nous va tant qu’il n’est pas galvaudé, même si, pas un instant, nous ne mettons nos activités à la même hauteur que celle des briseurs de machines anglais ; si dénigrés, si méprisés par la gauche progressiste.

Cependant, comme ce terme de « luddite » est inconnu en France, il reste soit à le rendre fameux, soit à trouver mieux.

Il faut pour agir un but et des moyens.

Quant au but, nous reprenons notre bien : l’usage partagé des biens communs (de ce qu’il en reste), qui était l’exigence des vrais socialistes et anarchistes du jeune XIXe siècle.
L’usage prudent, frugal, des biens communs, qui était celle des vrais « écologistes » du jeune XXe siècle (Ellul, Charbonneau et alii) ; le contrôle des naissances revendiqué par Armand Robin et les anarchistes des années vingt (les « néo-malthusiens ») ; la décroissance qui est, en ce début de XXIe siècle, l’autre nom, le « nom obus », du combat contre la société de consommation engagé par les contestataires des années soixante (situs, beatnicks, hippies, etc.) ; tous ces buts et ces moyens participent de cet épicurisme, de cet art choisi et délicat de la vie sur terre, dont le monde porte depuis longtemps le rêve. N’en déplaise aux pieux natalistes, il ne suffit pas de réduire la consommation ostentatoire de quelques-uns pour préserver notre jardin, il faut aussi réduire le nombre des consommateurs. Aussi viable que serait une fourmilière humaine, elle n’en serait pas pour autant vivable, ni enviable. Nous sommes des animaux politiques et non pas des insectes sociaux.

Avec cette idée, et seulement avec cette idée d’un art de vivre sur terre – le rêve, en fait, de l’Âge d’or et du Jardin d’Eden que le monde porte en lui depuis qu’il rêve – pouvons-nous l’appeler à réaliser consciemment son œuvre ancienne.
Jamais, d’ailleurs, ce rêve ne l’a autant hanté, comme l’endroit positif et poignant de l’envers réel et négatif. Cette seule idée – leur idée – est la force d’attraction la plus puissante pour soulever les superflus. Nécessaire, mais non suffisante.

Quant aux chances de les voir tenter ou réussir un tel soulèvement, elles existent par définition tant qu’il y a de l’histoire. Au-delà, il y a trop de facteurs et d’interactions pour asséner des certitudes, sauf à jouer les dévots et les devins de L’Insurrection-qui-vient. Avant coup, ils ne peuvent être démentis. Après coup, ils pourraient, le cas échéant, se vanter de leurs visions. Les ordinateurs de la CIA et les prospectivistes la Rand Corporation étudient tous les scénarios et leur affectent des cotes de probabilité. Les radicaux, eux, ne sont ni des bluffeurs, ni des techniciens, ils ne peuvent que proposer des rudiments d’analyse et d’action.

Suivant les professionnels, une révolution survient quand ceux d’en bas ne veulent plus, et que ceux d’en haut ne peuvent plus. Chacun s’accorde à voir dans l’épuisement des minerais et combustibles fossiles, la pire menace pour ceux d’en haut. Ils ne pourraient plus parce qu’ils n’auraient plus les moyens matériels de pouvoir. D’où effondrement social et politique : la catastrophe provoque la révolution, etc. Cette tendance à l’épuisement est à balancer avec les multiples gisements qu’on ne cesse de découvrir, avec la généralisation du recyclage et surtout avec l’innovation technologique : énergie solaire, nanomatériaux, etc. La technocratie n’est pas dans l’impasse, mais dans la passe. Son but est de gagner le temps nécessaire à la soudure minérale et énergétique. Elle y concentre ses ressources: recherche & développement, métropolisation – quitte à lâcher du terrain par ailleurs. Ainsi se multiplient, en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, les zones grises laissées à elles-mêmes, c’est-à-dire aux mafias, aux seigneurs de la guerre et aux organisations armées. Ces zones grises sont tout sauf des « zones libérées » ou des « utopies pirates ». À supposer qu’on prenne les pirates pour des ennemis du système, alors qu’ils n’en sont que les protagonistes les plus féroces. Où se retire l’Etat officiel, c’est l’Etat sauvage qui envahit. En France, mis à part ces « quartiers de la République » qui ne sont pas «perdus» pour tout le monde, la désertification administrative, structurelle et démographique des campagnes ouvre aux dissidents des espaces plus vastes et plus vides qu’il n’y en eût depuis l’Ancien Régime. Il faut pondérer, cependant. Si les hameaux, les villages, les postes, les écoles, les commerces, les hôpitaux, les gares ferment au profit des métropoles, les autoroutes ne laissent aucun point du territoire à plus d’une heure de voiture et les satellites en scrutent le moindre arpent.

Nous avons évoqué cette course de vitesse entre le désastre et la conscience du désastre. Autrement dit, le soulèvement est déjà en cours. Il suit la catastrophe comme son ombre, mais il ne fait que la suivre et rien ne dit qu’il atteindra ce seuil critique, ce point de bascule où surgit l’événement, la Catastrophe au sens courant. Nous avons également noté quelques signes de ce soulèvement des consciences (dépressions, dissidences intérieures, passives, sécessions actives, collectives, etc.), et certains moyens de l’accroître, de saturer le monde de l’attente consciente de son rêve immémorial. Son « horizon eschatologique » en termes religieux. Peut-on, au-delà, proposer aux superflus et aux résistants des tactiques de lutte, comme l’ancien mouvement ouvrier en avait inventé durant son histoire ?

En fait, nous pouvons toutes les transposer – grèves, sabotages, occupations, blocages, boycottages – de l’usine à la vie quotidienne, en sachant qu’aucune ne constitue l’arme absolue (aujourd’hui comme hier), et que toutes peuvent être récupérées et retournées par la technocratie. Il est ainsi possible pour les radicaux de se lier aux superflus en faisant une propagande intense et constante aux entrées des grandes surfaces, aux sorties des gares, aux arrêts de bus, etc., partout où ils passent et consomment en masse des produits et des services, afin de les informer concrètement des vices de ces marchandises, les inciter au boycottage, leur proposer des alternatives d’achat, et surtout, des alternatives à la consommation. Ces boycottages peuvent cibler d’abord certains produits particulièrement nocifs, socialement et sanitairement, faciles à éviter, et s’étendre ensuite. Le refus d’achat est beaucoup plus facile que le refus de travail : on ne perd pas d’argent, on en gagne. À moins de restaurer la vente forcée, comme celle du sel sous l’ancien régime (la gabelle), on ne peut obliger les clients à acheter. Les partisans de la décroissance, ennemis de la « consommation patriotique » et saboteurs du « moral des ménages », devraient répandre cette tactique, au lieu de la confiner de manière anecdotique et symbolique à leur seul usage. Mais il faut oser parler et apprendre à parler aux superflus. Leur parler en vrai, de vive voix dans le monde réel, et non pas seulement par le biais d’Internet et de publications internes aux milieux « écolos ». Nous pouvons par ce moyen mettre des entreprises à genoux. Nous pourrions, à titre de mythe radical, lancer l’idée d’une grève générale des achats, réminiscente de la grève générale du travail. En fait, les clients qui agissent avec leur porte- monnaie – en le gardant bien fermé – dérangent davantage le système depuis quelques années, que les grèves de transports qui enragent surtout les voyageurs. Ni les prix, ni les salaires, ni la croissance, ne bougent beaucoup. Le taux de profit tend vers son étiage ; les profiteurs se dédommagent sur le dos des contribuables (subventions, abattements fiscaux), et sur celui des citoyens (coupes des dépenses sociales). L’Etat du bien-être s’en remet aux groupes d’entraide, aux associations humanitaires et charitables pour remplir ses missions. C’est une membrane qui sépare les initiatives d’autogestion alternative, de l’exploitation par l’Etat du sentiment de fraternité.

De même qu’autour de l’usine en grève pouvait se développer une « société autogérée », piquets de grèves, fêtes, approvisionnements, occupation et production « sauvage », préfigurant « le monde à venir », le boycottage peut mener à la grève des achats et celle-ci, à la mise en place d’autres circuits, et de proche en proche à l’instauration d’une économie parallèle gérée par des conseils populaires. Sourdement, c’est à quoi tendent les « amap », les « sel », les « zad » etc., quels que soient leurs défauts par ailleurs.

Suivant ce modèle du boycottage, nous pourrions établir et répandre des listes de conseils « Faites/ Ne faites pas », expliquant les motifs des prescriptions et des proscriptions, libre à chacun de les suivre ou non. L’établissement de ces listes et de leurs attendus serait l’occasion de réunions et de discussions, un moyen d’auto-éducation pour les participants. De la multitude des cas pourraient émerger des figures générales, mais toujours concrètes, empiriques et prudentes. Nous l’avons dit maintes fois, nous n’avons pas de « projet » au sens des programmes et théories des vieilles avant-gardes surplombantes, nous n’avons que des rejets. Nous proposons d’agir par soustraction, d’examiner collectivement, une à une, toutes les activités économiques suivant leur utilité ou leur nocivité, et de décider de leur maintien ou de leur abolition. À titre d’échantillons, nous pourrions examiner le sort de l’industrie publicitaire, de la grande distribution, de l’agrochimie, de l’industrie nucléaire, de la spéculation financière, des médias de masse, etc.. Et ainsi, pièce par pièce, en démanteler des pans entiers. Ce qui resterait de ce passage au crible ne serait nullement la société socialiste ou communiste des traités marxiens, mais un pis-aller. Un capitalisme rabougri, ramené des décennies en arrière, et laissant à la société le loisir de débattre au fond, consciemment, de ses formes d’organisation. Ce serait un peu d’air.

Les modalités de ces examens et l’application de leurs verdicts impliquent le plus haut degré de conscience des individus et d’accord social. C’est dans la conscience de chacun et l’accord du plus grand nombre que réside notre force, et non pas dans la mobilisation sous la direction ouverte ou occulte d’un quartier général, type Parti-pas-si-imaginaire-que-cela. Nous n’avons cessé de dire, des luddites partout, plutôt qu’un parti luddite. Mieux vaut l’Etat que nous connaissons, que celui que nous ne connaissons pas. D’autant que les rapports de la société et de l’Etat ne sont pas de pur conflit. La société est dans l’Etat, comme l’Etat est dans la société. Ils se mêlent et se modèlent mutuellement de mille manières, par des myriades d’échanges quotidiens et les multiples individus à l’intersection de l’un et de l’autre. Il ne manque pas, aujourd’hui même, de fonctionnaires partisans d’un certain dépérissement de l’Etat – et qui joignent par leurs démissions, le geste à la parole ; ni d’individus voyant dans l’Etat, l’instrument de la volonté générale, à épurer des intérêts particuliers, ceux des factions idéologiques et des groupes capitalistes.

La plupart des citoyens, ni plus naïfs ou mystifiés que les ennemis de l’Etat, ne se résignent pas à une quelconque sujétion envers celui-ci. Ils reconnaissent plutôt que cet « appareil » – ce « char », ce « navire » – est le lieu d’un perpétuel conflit entre les forts et les faibles, dont il convient de chasser les méchants et les fripons, d’occuper les postes de commande et notamment « le gouvernail », afin de le piloter au mieux des intérêts du plus grand nombre et d’empêcher l’emballement de la machine. C’est-à-dire son autonomie vis-vis des passagers et de l’équipage. Ils se résignent en somme à une démocratie imparfaite, toujours à conquérir, sachant bien que nulle constitution ni système social ne leur garantira le repos civique. Mais, « il faut choisir, être libres ou se reposer. » (Thucydide) Quant aux « rapports de domination », tant que les hommes font leur histoire et ne sont pas fabriqués industriellement à l’identique, ils renaissent constamment avec eux. L’accomplissement de la démocratie littérale – le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple -, exempte de toute domination, relève du mythe et du rocher de Sisyphe. Imaginons Sisyphe heureux et roulons notre rocher.

Les plus raides et lucides des anarchistes savent bien qu’aujourd’hui « l’abolition de l’Etat » n’est plus un objectif possible ni souhaitable, même s’ils se refusent par piété ou coquetterie à en convenir publiquement. Qui paierait leurs salaires, et ceux de tous leurs collègues de gauche, dans la fonction publique: enseignants, chercheurs, bibliothécaires, travailleurs sociaux, infirmiers, etc. ? Plus sérieusement, ils reconnaissent avec tristesse et colère que le complexe technoscientifique a réussi sa prise d’otages, en nous infligeant à perpétuité, le dépôt, le traitement et la garde de ses ordures radioactives : soit l’appareil administratif, scientifique et militaire qu’on désigne par le nom d’ « Etat ». Mais si l’on veut lui donner un autre nom pour sauver la face, rien n’empêche de se payer de mots en distinguant lard et cochon. La mort saisit le vif. L’industrie nucléaire n’est que le passif le plus lourd de l’héritage technoscientifique que nous ne sommes plus libres de refuser. Il comprend, outre nos 58 réacteurs à démanteler, l’hydre immense et hideuse d’usines chimiques, métallurgiques, etc, les filets de distribution des fluides (eau, gaz, pétrole, électricité), toute l’organisation industrielle et technologique qui tient nos sociétés, et qu’on ne peut simplement détruire ou ignorer, sous peine de chaos meurtrier. L’An 01, ce serait plutôt le Siècle 01.

Un avantage de cette idée de « déconstruction », sommairement griffonnée, c’est qu’elle ne sort pas de la tête d’un utopiste, développant son système en chambre pour l’appliquer ensuite, bon gré mal gré, à la société qui n’en veut pas plus que d’une camisole de force. Elle lève plutôt de cette même société qui exprime avec impatience, son aspiration à s’occuper de ses propres affaires. Son inconvénient, c’est la facilité avec laquelle la technocratie peut la retourner. On sait comment l’aspiration des ouvriers à l’autonomie, leur dégoût du taylorisme et du travail en miettes (Georges Friedmann) a servi l’instauration des cercles de qualité et l’intériorisation des contraintes de production. On voit déjà comment l’aspiration des superflus à l’autonomie, leur dégoût du bureaucratisme public et privé, les rabattent en masse vers « l’auto-entreprenariat » et l’économie « ubérisée » des plateformes d’Internet, avec intériorisation des normes d’évaluation, notation, etc.

La technocratie pourrait ainsi lâcher du lest dans les services qu’elle n’a plus l’intention de financer, en laissant aux superflus le soin de gérer leur pénurie, sous couvert de démocratisation et de « participation citoyenne ». Voire d’« autogestion ». S’il est un point sur lequel les libertariens volent au-devant des post-anarchistes libertaires, c’est bien celui du moins d’Etat possible, au profit de l’auto-organisation spontanée de la société, au gré des désirs et besoins. Leur idée de la société, c’est celle d’un agglomérat multicellulaire, en perpétuelle mutation immanente, au flux des pulsions qui le traversent. Il ne faut pas dire « corps social » ni « organisme » parce qu’ils ont appris que c’était une « métaphore réactionnaire » (naturaliste, essentialiste), induisant la domination transcendante du chef (caput, la tête). La pulsion, oui ; le surmoi, non. Et de fait, ils forment la conjuration des écervelés et des décérébrés.

Libéraux et libertaires n’ont que faire de cette prise de conscience du rêve ancien de l’humanité, ni de la réalisation consciente de son œuvre ancienne. Ils ne veulent pas accomplir les idées du passé : ils sont futuristes. Avides d’innovations, ils se soumettent par avance à toutes les métamorphoses du devenir. Avec volupté. Avec veulerie. Ils ne résistent pas, ils avalisent.

Qu’ils se rassurent. Jamais le fleuve ne remonte vers la source. Il n’y aura pas plus de retour des temps mérovingiens et carolingiens que des ours et des bisons. La destruction des conditions matérielles et sociales de ce demi-millénaire entre les Grandes invasions et le couronnement de Hugues Capet nous coupe toute retraite. Futuristes, nous le sommes tous de gré ou de force, par cela même qu’il nous faut à chaque instant affronter ce futur.

On sait que les révolutionnaires de 1789 qui projetèrent la France et l’Europe dans le plus gigantesque bond en avant de l’histoire moderne, pensaient à l’antique, en style romain et spartiate. C’est chez les Anciens qu’ils allaient chercher nombre de leurs idées et de leurs modèles. L’analogie est trop frappante entre l’époque de l’effondrement de l’empire romain et la nôtre, avec ce spectre de la civilisation à venir (chrétienne) émergeant des ruines et ces « migrations des peuples » – Völkerwanderung, comme disent les Allemands – submergeant les Gaules, pour que toutes sortes de gens ne retrouvent pas, consciemment ou inconsciemment, les leçons de leurs manuels d’histoire : désordre et insécurité générale, exode et dépeuplement urbain, regroupement autour des villae rurales et des domaines, restructuration administrative autour des évêques et de l’église, conservation des savoir-faire et de la culture dans les moutiers. Le dernier bison fut abattu dans les Vosges au temps de Charlemagne, mais pour se partager l’empire, ses fils employaient un français primitif et les historiens parlent – déjà – d’une « renaissance carolingienne ».

Nous ne savons rien de la civilisation qui tente de naître des décombres de notre temps. De ces paroxysmes de puissance et de décadence entremêlés. Nous n’en connaissons que les écritures, rouges, vertes, noires, qui annoncent sa venue et la programment. Mais comparez les textes du Nouveau Testament et des pères de l’église avec la chrétienté historique. Voyez comme le projet d’une société douce, pacifique, frugale, égalitaire, en attendant le retour du Christ et le Jugement dernier, fut, malgré de merveilleux élans, retourné en son contraire par l’organisation ecclésiastique et aristocratique, « les puissances de ce monde ». Voyez comment le rêve chrétien aboutit à une réalisation antichrétienne. Aussi est-ce au nom de ce rêve chrétien, trahi par les puissants, que se levèrent tant de mouvements millénaristes, de pauvres et de paysans.(17) Tous éphémères et atrocement taillés en pièces par les seigneurs. Mais nous n’avons pas d’autre rêve, ni de meilleure idée à proposer, que ceux du passé et du monde ancien. Quant à l’oeuvre, elle reste à accomplir.

 

Pièces et main d’œuvre

Grenoble, le 6 mars 2016

 

Notes

1. Vaucanson ou le prototype de l’ingénieur, Olivier Serre, sur http://www.piecesetmaindoeuvre.com
2. Ed. La Découverte.
3. Le Seuil, 2012.
4. cf. De la technocratie, 1-Ludd contre Marx ; 2-Ludd contre Lénine, Marius Blouin, sur http://www.piecesetmaindoeuvre.com
5. Leur morale et la nôtre, Trotski.
6. Libération, 12/05/02
7. cf. Terreur et Possession. Enquête sur la police des populations à l’ère technologique, Pièces et main d’œuvre (Ed. L’Echappée, 2008).
8. cf. Progrès technoscientifique, regrès social et humain, PMO, sur http://www.piecesetmaindoeuvre.com
9. cf. Caliban et la sorcière. Federica Fellici. Ed. Senonevero.
10. cf. Le Monde, 27 octobre 2015, « Les organisations horizontales, mythe ou réalité ? Entretien avec le sociologue Erhard Friedberg.
11. cf. Hamon, Rotman, Génération (Le Seuil).
12. cf. Marcel Mauss, Essai sur le don.
13. cf. Ludd contre Lénine, op. cit.
14. cf. « Les deux cultures », ou la défaite des humanités, Pièces et main d’œuvre (2016).
15. cf. Le Monde, 6 octobre 2015
16. cf. Ceci n’est pas une femme. À propos des tordus « queer », Pièces et main d’œuvre.
17. cf. Norman Cohn, Les Fanatiques de l’Apocalypse (Payot).

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