Pierre Ryckmans, alias Simon Leys : « Perplexités d’un vieil homme électroniquement analphabète »

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys

Perplexités d’un vieil homme
électroniquement analphabète

Cet article, écrit en anglais par Pierre Ryckmans, a été lu par son auteur lors d’un discours donné à la Conférence annuelle de la Cour suprême de la Nouvelle-Galles du Sud, le 14 juin 1996. Il a été publié dans The Quadrant (Balmain, Australie) en septembre 1996 et traduit à Bordeaux au printemps 2016 par des Amis de Bartleby.

Ce qui a suscité les réflexions qui suivent est une nouvelle plutôt inquiétante parue dans la presse à propos de la Bibliothèque nationale : il était rapporté que la Bibliothèque, à cause de restrictions budgétaires, allait devoir effectuer des coupes dans certains domaines traditionnels de ses collections et orienter une partie des ressources restantes vers de nouveaux domaines, afin de répondre au plus près à l’actuelle politique nationale d’« engagement vers l’Asie ». Dans le même temps, il était également annoncé que davantage d’efforts seraient déployés en faveur de ce qui apparaît aujourd’hui comme la tendance de l’avenir : le remplacement progressif des livres par l’information électronique.

Le titre de cet article a été choisi avec soin : le mot Perplexités indique que je ne suis armé d’aucune certitude, que mes points de vue sont hésitants – ils pourraient être imprudents, voire ridicules, d’autant plus que je m’aventure sur un terrain que je ne comprends qu’avec peine, puisque je suis électroniquement analphabète. En ce qui me concerne, tout objet de lecture est nécessairement quelque chose d’écrit ou d’imprimé sur du papier, que l’on peut lire au coin du feu ou dans un train, dans un bain, aux toilettes ou allongé dans un lit ; de plus, cela doit aussi posséder des marges où l’on peut librement griffonner ses réactions et ses idées. Je suis parfaitement incapable de collecter quelque information que ce soit (et ne parlons pas d’inspiration) à partir d’un petit écran. Comme la vieillesse, il s’agit simplement d’un fait : il n’y a pas de quoi en être fier, pas non plus de quoi en avoir honte. Je le mentionne tout de même, car cela pourrait fausser certains de mes jugements – sans nécessairement les invalider dans leur totalité.

1. Un détour par la recherche universitaire

Une patiente demanda un jour à Carl Gustav Jung : « Herr Professor, vous qui êtes si intelligent, accepteriez-vous, s’il vous plaît, de m’indiquer le chemin le plus court pour atteindre le but de mon existence ? » Sans la moindre hésitation – sans même réfléchir –, Jung répondit : « Le détour ! »

Je m’accorde avec cette sagesse. Avant d’aborder mon sujet, permettez-moi de faire un détour par le domaine de la recherche universitaire. L’intérêt de ce détour apparaîtra (je l’espère) par la suite.

Dans les universités, il est d’usage chez les enseignants de haut rang d’utiliser les services d’assistants de recherche. Parfois, il me semble que ces directeurs d’études gardent les assistants de recherche de la même façon qu’en Afrique centrale certaines tribus gardent les vaches. Comme ces Africains ne mangent pas de viande bovine et ne consomment pas de produits laitiers, les vaches ne remplissent aucune fonction pratique directe, mais leur importance sociale et culturelle est énorme : elles sont des symboles de prestige. La richesse et la puissance d’un homme sont mesurées par le nombre de vaches en sa possession. De manière similaire, une fois qu’un universitaire a atteint un certain niveau d’ancienneté, il devient habilité à employer un ou plusieurs assistants de recherche – leur nombre étant généralement proportionnel à son rang et à son importance.

Je suppose qu’à un certain point de ma carrière j’aurais pu être qualifié pour un tel privilège, mais en fait je n’ai jamais tenté d’en profiter. La raison en est très simple : à ce jour, je n’ai pas encore été en mesure de comprendre quel usage on pouvait bien faire d’un assistant pour son travail de recherche.

De fait, si vous pouviez dire à votre assistant ce qu’il doit chercher pour vous, vous n’auriez plus besoin de ses services, puisque vous auriez déjà atteint votre objectif. Je serais tenté de citer ici la déclaration de Pascal sur la quête de Dieu : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé*. » Les seules choses que vous puissiez charger votre assistant de chercher sont celles que vous avez déjà découvertes.

Dans toute activité intellectuelle, la tâche la plus difficile n’est pas de trouver les réponses, mais de trouver les questions. Si l’on peut formuler la question, on peut énoncer la réponse. La réponse est simplement une extension logique, un développement naturel de la capacité à formuler la question. Parvenir à la réponse n’est qu’un simple processus technique ; formuler la question est une véritable difficulté intellectuelle. En ce sens, nous pourrions tout à fait dire que poser la question, c’est y répondre.

La plupart du temps, nous ne sommes pas conscients de ce que nous cherchons vraiment – jusqu’à ce que, et à moins que, nous trébuchions dessus. Comment votre assistant de recherche serait-il en mesure d’identifier le véritable objet de votre quête, quand vous-même ne le connaissez pas encore ? Archimède découvrit le principe de la poussée alors qu’il était dans son bain. Aurait-il pu ordonner à son assistant : « Va prendre un bain et rapporte-moi l’idée que je cherche à tâtons » ? Ou Newton envoyer son assistant sous un pommier pour chercher à sa place la loi de la gravitation ?

2. La quête des idées et la collecte d’informations

Vous objecterez que je confonds ici la quête des idées avec la simple collecte d’informations. Voilà le problème : ces deux activités sont en fait intimement liées, associées de façon inextricable.

Considérez ces deux scénarios :

Vous ressentez une puissante envie d’explorer un certain sujet, mais vous ne parvenez pas à trouver l’angle sous lequel il offrirait des perspectives nouvelles et stimulantes. En un sens, votre situation est semblable à celle d’un poète amoureux : bien que son désir d’écrire un poème d’amour soit profond et sincère, il n’en demeure pas moins que son sujet n’est pas d’une originalité particulièrement saisissante. Vous communiquez votre idée somme toute banale à votre assistant, lequel s’acquitte consciencieusement de son devoir : il vous déniche plusieurs volumes qui correspondent précisément à votre requête – ils sont aussi banals et assommants que votre projet, et, si vous poursuivez dans cette voie, selon toute vraisemblance vous finirez par écrire encore un de ces ouvrages universitaires dont personne n’a besoin et que personne ne lit.

Scénario n° 2 : Comme vous n’avez pas d’assistant, vous passez la plupart de votre temps à ouvrir et feuilleter des livres. Au cours d’une incursion sans but précis dans une bibliothèque, vous tombez par hasard sur un ouvrage, une revue ou un document. Il ne présente qu’un lien très lointain avec votre sujet, vous n’en connaissiez même pas l’existence, or il capte accidentellement toute votre attention. Le sujet en question pourrait être tout à fait incongru, ou frivole, voire absurde, quelque chose dans son contenu – il s’agit parfois seulement d’une page, d’un paragraphe, d’une citation, d’une simple référence – met en route le train de vos réflexions et stimule votre imagination. En un éclair, vous envisagez la forme que doit prendre votre projet : maintenant, vous savez comment formuler la question et, sous cette nouvelle forme, elle semble désormais offrir les promesses d’incroyables développements. Est-ce de la chance ? La chance n’existe pas. La chance est ce qui arrive à un homme lorsqu’il se lève et se met en marche.

Dans ces moments d’inspiration (sans lesquels toute étude demeure stérile), le travail intellectuel s’apparente réellement à l’activité poétique. Les Murray a dit : « Pour penser clairement en termes humains, vous devez être poussé par un poème. » Considérez en effet comment fonctionne le langage poétique : dans un poème, ce qui forme les associations d’images, parfois le simple appariement de mots, singulièrement réussi – quelquefois électrisant –, est la combinaison de la surprise et de la nécessité. Une métaphore lumineuse est l’éclair qui relie soudainement deux pôles éloignés l’un de l’autre ; qu’une telle connexion puisse se produire est à la fois tout à fait inattendu et absolument inévitable. L’esprit poétique puise dans deux ressources : la mémoire et l’imagination. La mémoire emmagasine l’information ; l’imagination active ces données en décelant leurs invisibles connexions. La véritable activité intellectuelle n’opère pas différemment. Vous pourriez naturellement objecter que, suivant de tels critères, bien peu de ce qui passe pour une activité intellectuelle serait digne de ce nom. Je ne saurais mieux dire. Pour prolonger l’analogie poétique, permettez-moi de citer ce judicieux commentaire de Randall Jarrell dans une lettre à un confrère poète :

Le meilleur Wallace Stevens était terriblement bon, mais oh, qu’il était dur d’en trouver… Il n’y a pas beaucoup de bons Gerard Manley Hopkins, mais ils sont tellement bons qu’on s’en fiche… Qu’il est difficile d’écrire un bon poème ! Les bons poèmes sont si rares ! Quelles choses étranges sommes-nous vous et moi ! Si nous sommes quelque chose ! Quand nous le sommes ! Avoir écrit un bon poème – bon utilisé de manière sérieuse – est une chose invraisemblable et merveilleuse à laquelle seulement quelques centaines d’auteurs de la langue anglaise, tout au plus, sont parvenus – c’est comme si, alors que vous êtes assis au soir dans le jardin, une météorite vous tombait dessus.

3. L’indivisibilité de la culture

Après ce long détour par la nature et les conditions de la recherche universitaire, nous pouvons maintenant revenir à notre point de départ, et tenter de considérer sous ses véritables perspectives la nouvelle politique de la Bibliothèque nationale, qui fut évoquée au tout début de cet essai.

Pour le dire simplement, le principal problème avec cette politique est qu’elle semble refléter une ignorance fondamentale du modus operandi de la pensée intellectuelle. Elle est figée dans une conception naïve et mécanique de ce qui est en fait (comme nous l’avons vu) un processus poétique. (J’emploie le mot poétique dans son sens original et le plus large, tel que le conçoit Samuel Johnson, englobant toutes les formes d’activité créatrice de l’esprit littéraire.)

L’idée selon laquelle il serait possible d’orienter le développement de la Bibliothèque nationale dans une direction précise et politiquement déterminée, ou de faire disparaître pour de bon certains domaines de la culture afin d’en faire apparaître d’autres, trahit (il me semble) une incompréhension profonde de la nature même des Humanités. Une telle réorganisation des priorités serait à la rigueur concevable dans un domaine technique spécialisé – par exemple, il serait envisageable (je suppose) de détourner l’importance accordée à l’étude de l’ingénierie mécanique vers l’étude de l’ingénierie électrique. Mais suggérer que l’on devrait, ou que l’on pourrait, d’une manière ou d’une autre, abandonner une partie de nos ressources dans les études européennes pour donner une importance accrue aux études asiatiques semble si risible et absurde que l’on finit par se demander si cette nouvelle a été correctement rapportée.

Ne vous méprenez pas sur ma position. J’ai consacré de nombreuses années de ma vie à enseigner les études asiatiques à des étudiants australiens et – croyez-moi ! – je serais la dernière personne à mettre en cause le point de vue selon lequel ce pays devrait « s’engager vers l’Asie ». La seule réserve que j’aurais à l’égard de ce parti pris est que, du fait de notre position géographique, il s’agit d’un tel truisme qu’il est inutile de le réaffirmer : lorsqu’il sort du ventre de sa mère, un nouveau-né n’a pas besoin de beaucoup de stimulation extérieure pour commencer à utiliser ses poumons ; la question n’est pas s’il souhaite ou non « s’engager » dans son nouvel environnement en en respirant l’air – ne pas respirer ne serait pas vraiment une solution.

Ce qui caractérise la culture est sa nature indivisible. Le savoir ne présente pas d’aspects optionnels ou d’éléments superflus interchangeables à volonté ou remplaçables par des pièces de rechange équivalentes. La culture ne peut qu’être développée, le savoir ne peut qu’être étendu, sinon c’est le dépérissement et la mort.

Permettez-moi d’ajouter, en puisant dans mon expérience personnelle, que cette indivisibilité de la culture devient absolument frappante lorsqu’on a la chance de présenter à un public occidental un sujet tel que la littérature chinoise. Comment expliquer l’influence de Nietzsche sur Lu Xun à des étudiants qui n’ont jamais lu Nietzsche ? Comment décrire l’importance de Goethe et de Walt Whitman pour Gue Moruo à des étudiants qui n’ont presque jamais entendu parler de ces poètes ? En commentant le concept de « rituel » chez Confucius, quel serait l’intérêt de montrer qu’il a un équivalent dans les mœurs* chez Montesquieu si vos étudiants ne peuvent même pas épeler ce dernier nom ? Vous ne pouvez pas aborder avec profit une culture étrangère – en particulier une culture étrangère riche et complexe – si vous n’avez pas d’abord une bonne compréhension de votre propre culture.

Pour justifier le fait de considérer la culture comme un saucisson que l’on découpe à volonté et que l’on réduit à une longueur désirée, le seul argument avancé est qu’une approche plus civilisée constituerait aujourd’hui un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. En fait, le luxe qu’aucun pays ne saurait se permettre, quelles que soient les circonstances – et plus spécifiquement lorsqu’il est pressé par les défis de son temps –, c’est de se dispenser de sa mémoire et de son imagination. Une Bibliothèque nationale est le lieu où une nation alimente sa mémoire et exerce son imagination – où elle se relie à son passé et invente son avenir.

4. Les ordinateurs vont-ils remplacer les livres ? 

Il reste à examiner une dernière question. Pour le dire simplement : les ordinateurs vont-ils remplacer les livres ?

Comme je l’ai confessé dès le début, je suis électroniquement analphabète, et donc peu qualifié pour me prononcer sur un sujet qui échappe largement à ma compréhension. J’aborderai simplement deux points.

1. Les ordinateurs sont capables de produire des réponses avec une exhaustivité, une vitesse et une efficacité incomparables. Cependant, ils délivrent les réponses seulement dans la mesure où vous leur fournissez les questions. En d’autres termes, cela nous renvoie à notre précédent paradigme de l’assistant de recherche, que je n’ai pas besoin de répéter.

2. Loin de rendre les livres obsolètes, je me demande si, en fait, les ordinateurs ne vont pas venir au secours des livres, en prenant en charge une fonction pour laquelle, ces dernières années, les livres ont été dangereusement détournés.

Depuis peu, les livres sont parvenus au point où ils sont menacés d’extinction, et cette menace ne vient pas de la compétition avec les ordinateurs, mais du succès même de l’industrie du livre. Il y a une quarantaine d’années, l’édition d’un livre était encore un art, et un artisanat. Sa philosophie fondamentale fut très justement résumée dans les années 1920 par le grand éditeur français P. V. Stock, qui expliqua un jour à son jeune assistant (lequel allait devenir un romancier de renom sous le nom de plume de Jacques Chardonne) : « Un éditeur perd toujours de l’argent lorsqu’il publie ; par conséquent, tout le secret de notre métier est de publier aussi peu de livres que possible – et idéalement aucun. »

L’édition moderne a tourné le dos à cette sagesse paradoxale, et a opté pour la stratégie exactement contraire : la production de masse, à grande vitesse, d’autant de titres que possible. L’édition de livres s’est changée en industrie, et le formidable développement de cette industrie a modifié la nature même de son produit – un produit qu’il a même pratiquement détruit au passage. Conçu pour satisfaire une demande instantanée, d’une durée de vie aussi courte que le temps qu’il a fallu pour le concevoir et le fabriquer, ce nouveau produit, sous l’illusoire apparence d’un livre, est en fait un non-livre : à peine encore écrit par un individu humain, il est assemblé par des ordinateurs, sur des ordinateurs, pour des ordinateurs. Le renouvellement des nouveaux titres est si rapide, les espaces d’exposition et de stockage sont si rares et si coûteux, que les vagues de nouvelles parutions déferlent constamment, noyant les publications précédentes. Par conséquent, les livres ont pris le caractère fragile et éphémère de simples magazines – une transformation qui menace jusqu’à leur survie. Ils ont perdu la permanence qui, depuis l’Antiquité, a toujours défini l’essence même de ce qui est écrit. Scripta manent n’est plus vrai ; désormais, c’est scripta volant.

Et pourtant, si ce monstrueux débordement de matière imprimée était à l’avenir quelque peu redirigé dans les canaux électroniques qui constituaient initialement sa source et devraient constituer son ultime destination, cela dégagerait la voie et permettrait un retour aux vrais livres.

Notons cependant que le problème n’est pas de savoir comment défendre les bons livres contre les mauvais livres ; le vrai combat se trouve entre les livres et les non-livres. S’agissant des mauvais livres, les lecteurs intelligents n’ont pas de différend sérieux à leur endroit. Pour paraphraser Chesterton, tout comme un mauvais homme est néanmoins un homme, un mauvais livre est néanmoins un livre. Tandis que les lecteurs ennuyeux trouvent la plupart des livres ennuyeux, les lecteurs subtils soutirent du sens même des sources les plus improbables. Prenons Montaigne par exemple : ses Essais sont l’expérience immortelle d’un merveilleux lecteur – mais ce que nous avons tendance à oublier, c’est qu’une partie significative des auteurs dont il tire son inspiration étaient ennuyeux, bizarres, obscurs, mornes, étranges – et désormais complètement oubliés. Les mauvais livres sont le fumier qui permet aux bons livres de pousser.

(* En français dans le texte.)

 

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