Jacques Ellul, « L’utopiste, géomètre et technicien »

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Jacques Ellul

L’utopiste, géomètre et technicien
(1975, in Trahison de l’Occident)

L’Occident est trahi. Ceux qu’il a conquis et convertis à lui-même ont retourné contre lui ses propres armes. L’Occident s’est trahi. Ses propres enfants le couvrent de sarcasmes et d’insultes, plus personne, s’il veut encore se reconnaître européen, ne peut plus tolérer de porter la charge de l’Occident. Mais il s’est trahi lui-même, et ce qui se passe aujourd’hui est en effet le fruit d’un très long processus, où tout s’est retourné – où chaque conquête a été durement payée ; pour être ensuite inversée. Nous avons dit incidemment que le langage raisonnable avait produit la perte irréparable du mythe, de la capacité créatrice, évocatrice… lourde rançon. Mais le pire fut, au fil du progrès, de voir l’impossibilité de rester où l’Occident avait créé sa propre grandeur. Tout fut inversé, dans un certain mouvement. Tout fut porté au paroxysme, alors qu’il eût fallu, au contraire, la plus grande maîtrise, la plus grande discrétion. La liberté découverte produisit l’esclavage des autres peuples, et en Occident même celui des travailleurs : effroyable malédiction. La liberté provoquant non seulement des crimes mais son contraire – si bien que l’on ne pouvait plus, en rien, la prendre au sérieux, on ne pouvait plus la considérer que comme un mensonge, une illusion, une hypocrite déclaration de principes ; permettant le déchaînement des plus forts. Un exemple d’inversion. La raison s’est traduite dans un rationalisme borné, en prétendant la pousser jusqu’au bout – c’est-à-dire en faire un paroxysme. Étrange retournement ici encore. La raison faite de mesure engendrait la démesure d’une raison dévorante, exclusive, autoritaire, hargneuse, inquisitoriale. La raison faite de clarté plongeant dans la confusion des croyances primaires avec le scientisme. Paroxysme au lieu de mesure. Comme une malédiction secrète, tout ce que l’Occident a déclenché, inventé, tout a été détourné de ce qu’il devait être. Nous sommes bien au-delà des conflits de classe et des interprétations sociologiques. L’Occident avait visé trop haut. Trop haut dans la perfection, il atteignit la puissance. Tel est son drame final.

 

La trahison de la raison et de l’histoire :
l’utopiste, géomètre et technicien

La raison inventée par l’Occident a donc été trahie. Et nous pouvons mesurer trois degrés. Nous parcourrons rapidement les deux premiers parce qu’ils sont bien connus. La raison a engendré la rationalité. Ratio, en latin, c’était la mesure. La rationalité fut l’orgueil d’une mensuration universelle. Tout soumettre à la raison, tout faire entrer dans un cadre de rationalité, n’accepter aucune dérogation, aucun excès, aucune ombre. L’impondérable ou le non-mesurable ne devait plus exister. La raison qui était la mesure exacte de soi-même, le garde-fou contre les délires, est devenue l’origine d’un nouveau mode d’être, celui de la mensuration. Seul ce qui se pèse, se dénombre, se mesure existe. Mais comment ne pas voir que dans la simple formulation de ce mot « seul », est déjà incluse la contradiction de la raison. Car celle-ci était la mesure de la démesure de l’homme. Elle était le frein à son hybris, elle était la ligne droite correcte qui pouvait enfin être tracée. Elle était le compas, la carte et le sextant qui permettaient au capitaine de tracer la course exacte de son navire, mais elle n’était pas la négation du vent fou qui pousse le navire. Pour être elle-même, elle supposait au contraire que soit toujours en action la force souterraine qui donne l’être et l’intègre, la ressource d’où surgit le torrent des possibles. Au contraire, dans l’exaltation de la découverte d’un si merveilleux instrument, l’homme a plongé dans l’extrême en niant ce qui le faisait vivre ! Mais l’absolu de la rationalité s’accompagnait d’une autre déviation pire, le rationalisme. Ici nous sommes passés dans l’univers du mythe et des croyances. Mais chose étrange, le Dieu est devenu la Raison. Autrement dit, on s’est mis à adorer ce qui était le destructeur normal (ou tout au moins la mise en question) des adorations. Le rationalisme fait de la raison ce en quoi l’on croit, ajoute une dimension mythique à ce qui est l’inverse du mythe. Mais comme toute pensée religieuse, le rationalisme devient incohérent, étroit, sectaire, borné. Rien de plus mesquin que les rationalistes du XIXe siècle. La raison qui est ouverture et maîtrise de soi devient exclusion de l’autre et refus a priori de ce qui n’a pas un aspect rationnel. Inutile d’insister sur ces deux aspects si souvent dénoncés, si souvent mêlés à la critique de l’Occident. Par contre, le troisième me paraît aujourd’hui devoir retenir l’attention à cause du succès de l’utopisme et des erreurs commises à son sujet (1).

L’utopie est présentée aujourd’hui soit comme un idéal d’anarchisme, soit comme la réaction contre une pensée rationaliste. Combien avons-nous lu de pages sur cet aspect de rêve de l’utopie, de romantisme d’un ailleurs qui n’existe pas, sur l’incitation que l’utopie provoque en nous orientant vers un imaginaire débridé. « Tout est possible en utopie – on peut tout imaginer –, on peut se lancer à corps perdu dans les nuées, on en retirera le plus grand bien. Notre pensée technicisée a grand besoin de ce bain de jouvence et de cette folie raisonnée… Notre conformisme a besoin de l’appel vigoureux de ce non-conformisme critique. À partir d’Utopie c’est l’Angleterre que More dénonce. Aujourd’hui où tout semble enfermé dans un discours technicien sans faille nous devons précisément, nous livrer à cette incitation qui nous permet d’en sortir… » Il n’y a pas de plus grande illusion que ce discours, plus grande hypocrisie ! Car l’utopie n’a jamais été cela. Elle n’est pas une imagination débridée, elle n’est pas un lieu neuf ! Et jamais le discours utopique n’a pu aborder sur les rives de l’anarchie. Elle est tout au contraire « la construction mathématique, logique et rigoureuse d’une cité parfaite soumise aux impératifs d’une planification absolue : qui a tout prévu d’avance et ne tolère pas la moindre faille et la moindre remise en question – synonyme de totalitarisme ». Cette définition de Laplantine correspond à ce qu’a toujours été l’utopie – car enfin, il faut s’entendre – ou bien on parle de l’utopie à partir de toutes les créations historiques d’utopies, depuis Platon jusqu’à Fourier et autres par exemple, et alors on n’y trouve strictement qu’une dictature absolutiste, scientifique, rationnelle, technicienne, la négation totale de l’individu et sa fusion dans l’ensemble social, la fermeture à tout ce qui est extérieur, etc. ou bien on ne se réfère pas à ces réalités historiques, et alors on part dans un discours fuligineux, qui permet de dire n’importe quoi au sujet de l’utopie, qui devient à ce moment un mot sans autre contenu que le verbalisme de l’auteur. Mais s’il n’y a aucune référence objective, je ne vois pas pourquoi dans ces conditions on emploie ce mot même d’utopie. Or, ce n’est pas par hasard si par exemple Lefebvre s’y attache. Le mécanisme qui conduit à adopter ce mot est subtil et fondamental. Nous sommes dans un monde technicien et rationaliste. Nous discernons de mieux en mieux le danger de ce monde. Il nous faut un recours. Comme il n’est pas possible de trouver exactement la réponse, l’issue de ce monde, de faire une prévision satisfaisante d’un avenir acceptable, on se rejette sur un avenir imprévisible, on saute l’obstacle en pensée, on construit cette cité, non réelle mais qui n’est pourtant pas de la science-fiction. On prétend alors faire œuvre révolutionnaire parce que l’on introduit une dimension « rêvée », on évoque des possibles différents… on sort de la technique et de la technologie, mais cette entreprise, on la dénomme utopie… Et ce mot ne vient pas par hasard. Car il est celui qui permet en réalité de ne pas être en contradiction avec ce monde technicien. Toutes les utopies ont été le triomphe de la technicité. Ce que l’on propose, inconsciemment, c’est un monde radicalement technicisé, d’où seulement les inconvénients visibles, éclatants, de la technique seront éliminés, c’est le triomphe absolu du rationalisme technicien sous le couvert d’un rêve – c’est le travail le plus parfaitement anti-révolutionnaire sous le couvert d’une imagination révolutionnaire ! Voilà pourquoi l’on a précisément recours à ce mot même d’utopie. L’utopie est l’univers le plus monotone qui soit, le plus fastidieux. Elle est « la charte logique de l’ordre ou plutôt de l’organisation établie, dans l’évidence close et béate de l’ordre, de l’épuration, de la prévision ». Il n’y a pas de plus grande erreur que de croire à l’utopie comme imagination exubérante, elle est sèche et impérative. Les hommes y sont parfaitement mécanisés. Elle est précise et méticuleuse. Elle est le « rationalisme social » pur et simple présenté comme seule voie vers la perfection. Car on a dorénavant comme vue de la perfection ce qu’il y a de plus étroitement moraliste, de plus totalement planifié : l’utopie, c’est la méga-machine de Mumford enfin réalisée. Chaque homme ramené à n’être qu’un rouage infime de l’ensemble, un ensemble qui fonctionne parfaitement parce que tous les obstacles sont écartés – obstacles provenant des souvenirs (et l’utopie est un monde dans lequel l’histoire est abolie, il n’y a pas de passé) mais aussi des projets (et l’utopie ne peut concevoir aucun avenir nouveau : le lendemain ne peut être rien d’autre que la répétition d’aujourd’hui) ou aussi des désirs (l’utopie ne peut rien désirer, puisque tout a été prévu pour son bien, et que tout désir individuel provoquerait un trouble dans ce mécanisme parfait…). L’individu a totalement disparu dans une géométrie sans faille, et c’est bien cela que veulent aussi nos braves utopistes modernes, sans même en être conscients ! Il faut réaliser la perfection sociale, une fois pour toutes. Et seule la mathématique leur en fournit la certitude.

« Les utopistes abhorrent ce que les poètes chérissent, la faune et la flore, les branches de l’arbre qui poussent selon une fantaisie capricieuse, les ponts, les torrents et les instincts indociles des hommes (2). » Leur préférence va, comme l’a très bien vu G. Lafarge, aux compas, aux équerres, livres de comptes, syllogismes et taxinomies. « Ils ont la haine de ce qui peut différencier, ils sont rigoureusement et en tout conformistes. Et il ne faut pas oublier que sociologiquement l’utopie naît toujours dans des milieux possédants, bourgeois, effrayés par des agitations révolutionnaires exubérantes. L’utopie a un rôle très précis, conservateur en présentant un faux projet de perfection sociale qui devrait faire taire l’agitation ! L’utopie est consolante, maternante, car elle prévoit tout, organise tout, elle envisage d’ailleurs aussi de permettre à toutes les tendances de l’homme de se faire jour, à condition que ce soit parfaitement discipliné, parfaitement régularisé, moralisé. En somme que les tendances que chacun va suivre ne soient plus les siennes propres, mais celles de l’homme social et abstrait que l’utopie a reconstruit. Tout marche à condition qu’une discipline intérieure existe au point que rien de personnel n’existe plus. Ni famille, ni relation privilégiée d’un homme et d’une femme… cela va de soi… ni propriété bien évidemment, mais pas davantage de vie privée ou de sentiment particularisé. La poésie, la musique sont exclues, car l’imagination pourrait grâce à elles provoquer de grands troubles nouveaux. La religion bien entendu, remplacée par une rigoureuse morale intégrée au maximum et une idéologie de l’humanité la plus abstraite. L’utopie est caractérisée par la frénésie de l’organisation. Le groupe social doit être arraché à son environnement naturel pour être remodelé de fond en comble aux exigences purement urbaines… ils nourrissent ce projet incroyable : que tout l’homme soit réduit au citoyen, et que le citoyen soit irréversiblement attaché à sa cité comme le nourrisson que l’on empêcherait de grandir à sa mère (3). » L’habitant d’utopie est définitivement un infantile, conservé dans la tutelle maternelle de la société, et se comportant gravement et paisiblement comme on attend qu’il se comporte. Il ne peut se distinguer en rien d’aucun autre : l’utopie, c’est le signe de l’identique. Cette utopie est par ailleurs coupée du monde extérieur qui ne peut que produire des désordres et introduire un facteur imprévisible dans la cité idéale. Les citoyens n’ont pas le droit de voyager : quelles rencontres feraient-ils qui ne seraient pas prévues, et que risqueraient-ils alors de rapporter ! l’utopie repose bien entendu dans ces conditions sur une confiance fanatique dans la scolarisation et la pédagogie. Une société totalement scolarisée, dans laquelle on apprend collectivement tout – y compris bien sûr à faire l’amour. à ce sujet, l’utopie nous renvoie sans cesse à notre société en train de se faire. Et prenons garde, précisément, c’est le mouvement le plus en pointe qui représente toujours le processus d’intégration sociale le plus poussé. Je pense ici au mouvement de sexualisation, d’éducation sexuelle collective, de sexualité à l’école, etc. Comment ne voit-on pas que l’on est en train de détruire ce qui précisément reste mystérieux, aventureux, incertain, mythique, pour le ramener soit à une froide connaissance, soit à une pratique technicisée parce que collective. Lorsque, à propos de l’éducation sexuelle à l’école et de sexologie, j’entends les thuriféraires parler de liberté sexuelle que l’on gagne, et déclarer avec un accent de victoire : « Ce dont on n’osait pas parler il y a vingt ans, voici que maintenant, enfin, nous en parlons sans honte et sans crainte. Voyez comme nous avons gagné. Nous avons tué un affreux complexe. Voyez comme nous sommes devenus audacieux, intelligents. Une absurde morale nous ligotait. Nous l’avons détruite. Des fausses pudeurs et des complexes… nous ne les avons plus. Il faut que nos chers petits pratiquent le sexe comme la tétée… En plein ciel »…

Sinistres imbéciles, parfaits crétins de la sexologie, de l’éducation sexuelle, de la sexualisation généralisée, vous n’avez pas encore compris ce que l’on a fait de Racine en l’ânonnant à l’école ? Vous n’avez pas encore compris que l’école, l’éducation dite permanente, dégoûte inaltérablement et totalement l’enfant de ce que l’on y a fait, que le rationalisme scientiste infantile de l’école ne sera pas rénové, même si on y fait de l’expérimentation sexuelle, mais que ce sera la sexualité qui sera banalisée, collectivisée, ridiculisée, mortellement ennuyeuse, sans mystère, sans drame, sans passion… « Eh mais, c’est justement ce que nous voulons faire : une sexualité sans mystère et sans drame… il n’y a en effet pas de quoi s’exalter parce qu’on a des organes de service. » Ne savez-vous pas que l’homme a besoin de mystère et de passion – que si la messe blanche est en français et rationalisée, socialisée, il s’inventera des messes noires – que la part du rêve est aussi importante, fondamentale, décisive, pour l’homme que celle de la raison – ou plutôt que la raison n’existe plus s’il n’y a pas le rêve, s’il n’y a pas l’imagination délirante, le mythe et la poésie ; la raison devient alors son contraire qui est mathématique combinée ou rationaliste. Ce que vous nous préparez avec votre sexologie, c’est un homme qui sera dégoûté de la sexualité, qui ne saura plus, du tout, ce qu’est l’amour, qui s’ennuiera un peu plus. Et, par Jupiter, on sait ce que fait l’homme quand il s’ennuie – il se suicide à la fin. Votre éducation sexuelle à l’école c’est la préparation d’une génération de tortionnaires suicidaires – une génération qui n’aura plus d’autre issue que le suicide collectif. Vous leur enlevez la passion de l’amour (sexuel aussi, mais pas seulement sexuel), alors ils auront la passion de la mort. Il n’y en a plus d’autres. Effroyables hypocrites qui prétendez libérer l’homme en lavant soigneusement à l’eau de Javel les replis tortueux de son cœur, et la femme en lavant de même ses organes pour les rendre stériles !

Je ne parle pas au nom de la morale. C’est précisément contre votre morale scientiste et intégratrice dans la société (car la sexualité gauchiste joue exactement le même rôle et il est ridicule de voir s’opposer les savants sexologues médecins qui parlent objectivement de la chose, et les groupuscules de libération sexuelle qui se prétendent sauvages, ils font exactement la même chose) que je m’élève, mais la récusation de la morale ne peut se produire que dans la découverte d’un comportement individuel nouveau, différent, ne résultant ni de scolarisation, ni de pédagogie, ni d’expérimentation collective, mais prenant sa source dans l’expérience indicible, dans la transgression tremblante du tabou, dans le conflit avec la pression collective, dans la pénétration de ce qui me fut jusqu’à présent caché, et qui est mystère. L’homme sans cette immense zone d’ombre autour de lui n’est rien qu’un insecte sur un mur blanc. Il faut qu’en avançant, mais lui et lui seul, il projette sa propre clarté – si vous le situez sur une paroi d’avance blanchie, toute nette, et sans problème – il n’a plus rien à faire – ni à vivre. Vous nous préparez avec vos bonnes petites intentions le plus bel enfer climatisé, la plus belle génération d’hommes conformistes et sans intérêt à vivre. Là, nous trouvons le jeu spécifique de l’utopie : toute utopie se présente comme expression de la liberté quand elle est la caserne la plus perfectionnée, elle se présente comme une évidence du bonheur quand elle est une gigantesque école didactique avec tous les défauts de la plus ennuyeuse des écoles. Elle est dirigiste, autoritaire, centralisatrice, planificatrice. Elle est communiste. Mais quel communisme ? En tout cas le contraire de celui de Marx ! La redistribution égalitaire des richesses mises en commun. Certes la propriété privée est abolie. Mais à quel prix ! Et cela devrait évidemment faire réfléchir : tout est aboli avec elle. Toute initiative, toute invention, toute spécification, toute possibilité de changer qui que ce soit…

Prenons garde : je ne présente pas ici une défense de la propriété privée en disant qu’on ne peut l’abolir que dans un régime totalement conformisé. Mais je veux dire que si les utopistes, tous, ont lié la police totale avec l’abolition de la propriété privée, s’ils ont fait une société mécanique, et de chaque homme un petit rouage sans aucune initiative, c’est qu’ils plaçaient infiniment haut la propriété privée. L’utopie n’est jamais que l’image inversée de la formule selon laquelle la propriété privée est un droit inviolable et sacré ! Ils sont bien, et tous, tous, sans en excepter un, représentatifs de la plus bourgeoise des pensées, nos utopistes ! Et le Travail, en avant pour le travail. Tout le monde au travail et sous le contrôle idéal et complet de l’Hygiène – avec ses loisirs aussi parfaitement ordonnés, organisés et collectifs, comme il se doit, que tout le reste. Cabet décide la fête obligatoire rationalisée. Et surtout que rien ne change. Le progrès, c’est la répétition. Une fois arrivés à ce stade idéal, ripoliné, aseptisé, sans problème et sans faits, il est évident que tout changement produirait une exigence d’adaptation et par conséquent un trouble, un pli, une question. Pas de question. Il faut que plus jamais rien ne se passe. Et dans son orgueil délirant la pensée utopiste rationaliste s’élève en valeur, transcende l’histoire et prétend la juger. En cela elle est bien « rationaliste », puisque la raison a été détrônée pour mettre à sa place l’idéologie, la mythologie, la religion de la raison. Nous sommes en présence d’une pensée gestionnaire qui se prend pour la vérité dernière. « Son espérance n’est pas celle d’une humanité rédemptée, d’autres diront libérée, mais d’une micro-société totalement planifiée et organisée à merveille dans le moindre de ses détails. » Elle ne s’intéresse ni à l’homme vrai, ni à l’ardente souplesse de la vie, mais à la rigide mécanique sociale et à la prise du pouvoir. L’utopiste veut occuper le pouvoir pour organiser l’homme et la société.

On comprend alors le regain d’utopie dans notre société : elle est l’idéologie qui correspond parfaitement à la société technicienne. Sans doute la technique ne réussit pas encore partout, elle provoque bien des troubles et des désastres, on ne voit pas bien comment s’en sortir. Mais de même que les bourgeois effrayés par des mouvements messianiques ou par des forces incontrôlées, en face de qui ils ne savaient que faire, répondaient en fabriquant une utopie où tout serait enfin maîtrisé, contrôlé, organisé, de même aujourd’hui, où la technique soulève des problèmes que nous sommes incapables de résoudre, les mêmes bourgeois (mais ici, il faut le prendre dans le sens que je donnais à ce terme dans Métamorphose du bourgeois), également affolés, également incapables de résoudre, font le saut dans l’utopie. Et il ne faut ici pas confondre. Car on parle parfois d’utopie pour les livres d’Huxley ou d’Orwell, mais ce n’est pas du tout le cas : nous sommes là en présence de modèles horribles pour faire réagir contre ce qui va risquer de se produire, ce n’est pas l’utopie. Au contraire est utopique la nouvelle reprise de la pensée de Marx en tant qu’utopie. Les visions de nombreux urbanistes (Yona Friedmann, etc.) et le courant des E. Bloch, Lefebvre, etc. présentent d’ailleurs une caractéristique spécifique de l’utopie de prétendre être le contraire de ce qu’elle est. Ainsi les bourgeois fabricateurs d’utopie se présentaient comme essentiellement révolutionnaires alors qu’ils étaient les plus régressifs, de même aujourd’hui, on se présente comme anti-technicien alors que l’on permet à la technique de procéder à son achèvement précisément grâce au faux poumon de faux oxygène que représenterait l’évasion utopique. La rationalité moderne s’inscrit dans la Technique. Le rationalisme dans l’utopie. Ce que veut faire le technicien ce n’est en définitive rien d’autre que ce que leur propose l’utopiste.

Et voici que pour une fois l’utopiste entrevoit la possibilité de réaliser son programme. Une conformisation parfaite – certes par les méthodes psychologiques ; une maîtrise totale des sols, du milieu, de l’économie… certes par la technique économique ; une exclusion totale de la Nature et de ses aléas ; une urbanisation totale ; une élimination des hasards, y compris ceux de la naissance (oh technique génétique de l’homme idéal, déjà maintenant réalisable !) ; une distribution rigoureuse des tâches et des avantages ; une répétition indéfinie dans une stabilité définitive ; une pédagogie incessante, avec une information continue et de ce fait une formation permanente… Mais n’oublions pas l’étymologie de pédagogie : c’est bien une infantilisation totale. La formation permanente, idéologie utopique par excellence, implique que l’on ne sorte jamais du stade infantile. Tous ces objectifs sont ceux-là même de la technique. Et quelle admirable rencontre avec l’utopie ! Celle-ci va être le véhicule qui permet de faire passer dans l’âme des gens l’impératif technicien. Elle permet de faire croire que l’on accède enfin à la société d’égalité parce que l’utopie est égalitaire, et que l’on réintroduit la part du rêve parce que l’utopie a toujours été présentée comme le rêve de l’humanité. Et nous retrouvons là ce caractère vicieux et hypocrite de l’utopie, de se faire prendre pour le contraire de ce qu’elle est : car, en réalité elle est l’anti-rêve.

Ramené par les bruits de la rue dans son cabinet d’études, et regardant d’un air morose les embarras de la circulation, l’humaniste rêve. Il ne peut tolérer les insultes que se prodiguent les chauffards et l’air tendu, soucieux, exaspéré, fatigué des passants. Il ne peut tolérer de pareils désordres et de tels gaspillages. Tout est désordre. Les motos explosent de bruits déchirants. Les camions lourdement laissent leur échappement libre asphyxier les voisins. Les agents interviennent avec violence, l’insulte à la bouche, le carnet de contravention à la main, les conducteurs excédés se garent en double file bloquant la rue voisine – cependant que celui-ci, le malin stupide, veut passer à tout prix, s’infiltrer sitôt qu’il aperçoit une apparence de passage, décroche d’une file sur l’autre – se rue pour un centimètre, ne tient aucun compte de ceux qui viennent latéralement, occupe un passage où les autres auraient pu dégager, et bloque radicalement deux, trois courants de voitures qui s’imbriquent inexorablement les unes dans les autres. L’humaniste rêve. Il rêve d’une cité où les voies seraient larges, presque sans bornes, et rectilignes avec peu d’arrivées latérales. Une cité où les conducteurs ne se déplaceraient que quand ils en ont strictement besoin évaluant sans cesse leur désir particulier au bien-être général, où ils seraient détendus et heureux, réduisant leur activité fébrile, pour ne procéder que par actions communautaires, sans concurrence ni arrivisme, ni possibilité de dépasser les autres, de quelque façon que ce soit. Fini l’esprit de puissance et de domination. Des vies tracées au cordeau comme les rues. Et certes, qu’il n’y ait pas trente-six modèles de voitures, plus ou moins belles, rapides, puissantes, vastes… non, pourquoi le gaspillage et cette rivalité ? un seul type d’autos, purement utilitaires, purement pragmatiques – et tant qu’à faire toutes peintes de la même couleur. Que personne ne puisse se faire remarquer des autres – car de là vient une grande partie du mal.

Mais de l’auto, l’humaniste passe immanquablement à tous ces signes extérieurs de frivolité, bijoux, costumes incohérents… pourquoi donc doit-on porter une cravate… ou un blue jean ? Il faut de toute évidence si l’on veut que les conduites soient rationnelles rationaliser en même temps le cadre de vie. Ne plus céder à des traditions (qui ont eu certes leur raison d’être mais qui ne signifient plus rien aujourd’hui…) ou à des modes. Frivolités, déraison, tout le costume est tel. L’humaniste revenu à son bureau médite. Il laisse aller sa main sur le papier blanc. Il dessine, distraitement, une silhouette avec un costume dont chaque élément est exactement satisfaisant. Il constate avec plaisir que, quoique n’exerçant pas son talent, sur le vif il dessine toujours aussi bien. Et le costume féminin, pourquoi faudrait-il qu’il soit différent du masculin ? rien ne permet de le comprendre rationnellement. Mais au fait… il dessine, il dessine, et son travail… s’abandonner à la rêverie ne vaut rien. Ce n’est bon ni pour l’âme ni pour le corps. Il sait bien la tâche qu’il doit fournir. Du dessin encore – mais industriel – pour compléter son travail d’hier. Le bruit est incessant. Comment se concentrer. La nuit tombe peu à peu. Et soudain, en face de sa fenêtre, l’illumination brutale d’un grand magasin explose. Avec une vaste enseigne clignotante blanche et rouge – toute la pièce en est illuminée. Trois secondes rouges. Trois secondes blanches. Un clignotement stupide et aveugle. Quel inconvénient. Et quel gaspillage. Il revient à sa fenêtre – partout la rue s’est bariolée d’enseignes au néon. Qui croit-on attirer par ces fantaisies coûteuses ? à quoi bon cette folle concurrence, toutes ces forces et ces intelligences perdues pour faire de la publicité… ce serait si simple si au lieu de ces mille magasins, il n’y en avait qu’un seul exactement organisé, rigoureusement réparti – silencieux et climatisé, où le client trouverait strictement tout. Sans diversité, sans emballages coûteux, sans multiplicité de marques provoquant de soi-disant recherches qui ne sont que du gaspillage, puisque finalement tous les concurrents présentent la même chose avec des noms différents. Un magasin avec des allées bien droites, des ascenseurs multiples silencieux et rapides… et dans chaque rayon, tout ce que l’on peut désirer, mais en un seul modèle, que de temps économisé, perdu dans ces tergiversations, ces discussions, que d’efforts évités aux vendeurs qui n’auront pas à faire de démonstration, à essayer de convaincre. Vous avez besoin d’une cuisinière électrique ? la voici. Un point c’est tout. Il n’y a pas d’autre modèle. Quel soulagement pour tous. Achèvement d’une parade et d’une comédie dont on n’a que faire. L’humaniste voit. Il revoit cette cité incroyablement parfaite, où enfin les hommes seraient délivrés de tant de soucis, où il ne pourrait y avoir de haines et de concurrences puisque tous seraient identiques, où chacun coopérerait exactement à l’œuvre commune puisque n’ayant ni supérieur ni inférieur, tous seraient prêts à s’entendre avec tous. Supprimer avant tout les causes de conflit et les gaspillages. Voilà l’objectif. Mais alors, ne faudrait-il pas bloquer la parole publique et le discours politique ? L’humaniste anxieux s’interroge, car il est assurément pour la liberté. Il a horreur de la censure. Cependant, si c’était le prix à payer… à quoi sert d’ailleurs ce discours politique… agitation stérile, d’un côté, souci du bien-être de la cité, de l’autre, mais si tacite et si bien organisée que l’on n’ait plus aucune revendication, que toute revendication ne pourrait que troubler et dérégler cet ordre merveilleux, cet équilibre que nos moyens techniques rendent possibles. À quoi bon encore se livrer à ces spéculations vaines ? Le discours politique ne pourrait rien ajouter, sinon produire des revendications… mais au fait non, aucune revendication ne serait plus possible puisque tous les besoins seraient satisfaits, glorieusement satisfaits. Alors, le discours politique devient en soi inutile. Il est strictement vain. Et par conséquent, en le supprimant, on ne fait nullement œuvre de censure. Cette suppression est dans la nature des choses. On ne peut supporter de division futile qui troublerait l’ordre – et personne n’en a besoin. D’ailleurs, dans cette généreuse vision d’une fraternité enfin rendue possible, l’humaniste se demande s’il ne faudrait pas considérer que le discours poétique, lui aussi, n’a plus de raison d’être. Regrets, aspirations, refuge dans le vague, l’incertain, l’inconscient… n’est-ce pas le signe lui aussi d’un désordre, d’un refoulement, d’une insatisfaction… l’homme a substitué cette satisfaction futile et fallacieuse à sa frustration profonde. Mais nous n’avons plus de frustration, plus de conflits. Alors plus de passions, et la poésie cesse d’être utile. La musique, du même coup, qui trouble et entraîne dans des zones peu claires de l’humanité. Car tout doit être clair. Tout doit être amené à la surface de la conscience et du jugement… Des jeunes gens vont au cinéma sous ses yeux, ils se bousculent, rient et se disputent, ils commettent cent imprudences et provocations… ils ont pourtant l’air heureux. Et ce bonheur dans ces circonstances trouble l’humaniste. Comment peut-on être heureux dans un tel désordre, une telle gabegie… Mais c’est tout simplement parce qu’ils sont inconscients… L’inconscience, l’inconscient, il faut les combattre, que chaque homme sache exactement de quoi il est fait, quel est son sort parfaitement clair et tracé sans aléa ni surprise. Qu’il ne supplée pas à un malheur de fond par cette comédie de rires et de bousculades ; qu’il possède son bonheur permanent raisonnable et rationnel, au lieu de cette gaieté factice et ridicule. Il faut leur apprendre… l’humaniste revient à sa table de travail, apprendre. Leur apprendre, c’est la seule voie parce que pour des générations peut-être, l’homme n’est pas encore prêt à entrer dans la cité parfaite. Peut-être faut-il la créer sans lui. Et ensuite, procéder à une rigoureuse éducation pour résorber l’irrationnel ancestral… En soupirant, l’urbaniste se remet au travail, à dessiner des tubulures d’une nouvelle chaudière, là au moins tout est satisfaisant, les conditions sont objectivement déterminées, la circulation s’effectue sans embarras et sans irrégularités : le fluide est parfaitement cohérent, chaque molécule n’a aucune prétention particulière, tout est en ordre. Enfin l’ordre…

Cette pensée utopique a fait l’objet de tant d’interprétations… Les deux plus opposées sont celles de Duveau (Sociologie de l’utopie, 1961) qui y voit l’accès au stade adulte, conscient, élaboré, volontaire de la vie sociale, l’autre de Laplantine qui y voit la forme même de la schizophrénie politique – or, le poids des deux thèses n’est assurément pas le même, parce que leurs valeurs de départ sont opposées. Si d’un côté la pure rationalité est le seul critère, alors en effet l’utopie est la pointe extrême et satisfaisante. Mais est-on assuré que ce n’est pas l’homme même (enfin, ce que jusqu’ici on a appelé de ce nom !) que l’on abandonne ? On a trop tendance à mettre indéfiniment l’accent sur le cerveau : l’homme a gagné grâce à son cerveau, les potentialités du cerveau ne sont utilisées qu’à 80 %, etc. Si tout l’homme est ramené au cerveau, s’il n’est plus un corps, s’il n’a plus d’émotion, s’il n’a plus d’autres relations que les communications rationnelles laissant de côté tout l’émotionnel, alors l’utopie est le modèle… Mais aussi bien l’avenir souvent décrit de l’aliénation du corps pour brancher directement le cerveau sur des machines… Si l’on veut conserver un homme intact et dans sa complexité, alors, la thèse de Laplantine est très forte. L’utopie est d’abord maternalisante, elle exprime le désir de quiétude absolue, le retour au sein maternel. « Le voyageur est pris en charge par une Mère capable de pourvoir à tous ses besoins et désirs alimentaires et végétatifs. » L’analyse est ferme sur la signification du régime alimentaire, la pureté, l’hygiène… on entre dans l’État pouponnière. Il n’est plus besoin de père ni d’autorité politique, qui s’interposent fâcheusement entre la mère prévoyante totale et les nourrissons.

« L’individu dissous dans ces structures immuables de la chaude harmonie cosmique se retrouve seul aux prises avec des images maternalisées, dans une épouvantable soumission… c’est-à-dire en fait dans un état de psychose… il ne désire plus rien que de garder sa mère pour lui tout seul. Ainsi s’explique en partie la haine irrésistible que l’on rencontre chez tous les utopistes, à l’égard des étrangers… » Tel est le premier volet de l’analyse. Le second se réfère au caractère abstrait des schémas utopiques, résultant du rationalisme rigoureux, mais qui ne peut être rigoureux que dans la mesure où les pulsions vitales, où l’inattendu, l’invention, le projet, la fantaisie, l’imagination, la communion, sont exclus… Il y a alors une « aptitude morbide à la stéréotypie et à l’abstraction ».

Laplantine fait le parallèle entre la schizophrénie effective et l’utopie. « Elle relève d’une homologie structurelle qui fonde à la fois l’utopie, comme système politique totalitaire, et la conscience utopique qui est celle des citoyens habitants… » Les points de comparaison effectifs sont les suivants : souci dans l’utopie d’être une fois pour toutes délivré du fardeau des décisions à prendre, et une joyeuse acceptation de ses membres d’une dépendance totale où ils trouvent leur bonheur et qu’ils assimilent à la liberté : or, « on connaît la difficulté du schizophrène à prendre des décisions et son obstination à rechercher une dépendance à tout prix à s’en remettre les yeux fermés aux ordres de l’institution… ». Le second point de comparaison me paraît évident. L’utopie, nous n’avons cessé de le dire, n’est nullement une invention intelligente. Elle est la trahison de la raison par le rationalisme aveugle : aveugle puisqu’il est incapable de se soumettre à la mesure du réel. Elle est « une excroissance monstrueuse de la raison » or, le schizophrène s’enferme en lui-même, devient réfractaire au monde extérieur, imperméable à l’expérience et n’a plus de ce fait aucun rapport avec la vie, et Laplantine très judicieusement montre comment l’utopie n’est pas seulement un modèle théorique et lointain : nous sommes maintenant grâce à l’appareillage technique en mesure de l’accomplir à peu près complètement, et surtout nous le sommes du fait même de la technique qui se structure en système dans l’utopie en mouvement. Et l’auteur découvre dans le comportement des urbains de nombreux traits schizophréniques, rapportés à cette structuration : « l’inappétence effective des schizophrènes, leur rigidité, leur comportement figé, catatonique tel qu’il s’étale aujourd’hui dans nos grandes villes sont des faits cliniques… nous sommes envahis de jour en jour dans le moindre de nos gestes comme dans le plus profond de nos mentalités par des modèles que je qualifierais indifféremment d’utopies ou de technophrénies… la froideur, l’inaffectivité, l’impossibilité de s’engager à fond en son nom personnel dans les rapports humains… l’obsession de la symétrie, du plan, du programme, du calcul et des assurances… » Toutes ces tendances qui peuvent être interprétées dans un diagnostic de maladie mentale sont la présence parmi nous du désir de l’utopie. Enfin, le dernier caractère à retenir, c’est la tendance à s’enfermer dans le socio-centrisme d’une existence immobile qui déploie des dépenses considérables pour poursuivre un équilibre artificiel morbide, qui a pour corollaire une négation du temps et de l’événement. Il est évident que nous sommes ici en plein dans l’utopie. Mais aussi et en même temps dans la schizophrénie avec la déchéance bien connue de la temporalisation. Le schizophrène a l’angoisse qu’il puisse encore survenir quelque chose dans sa vie. « C’est cette négation typiquement psychotique de l’exubérance de la vie, du mouvement et de l’histoire qui est érigée en valeur par le créateur d’utopie… » Et pour conclure, notre auteur présente la double formule suivante qui est saisissante : d’un côté la structure « schizo-utopique » provoque un rétrécissement qui consiste à ramener la polyphonie et l’ambivalence des symboles à la monovalence et à l’univocité des signes. De l’autre, la pensée utopique a la frénésie du dualisme et la haine de la dialectique. Tout dans l’utopie est divisé en deux opposés. Et elle nous somme de choisir le bien contre le mal, le jour contre la nuit, l’ordre contre l’incohérence, l’efficacité contre le divertissement, la ligne droite contre la ligne courbe, le cérébral contre le spontané, le plan contre le vivant, l’espace contre le temps. Tout est ramené à un univers divisé clairement en deux, avec exclusion d’une des deux parties, or, c’est bien une attitude schizophrénique. Mais c’est aussi typiquement l’inverse de la raison. Car celle-ci n’est pas un carcan imposé au réel ni une division de ce réel en opposés inconciliables, elle est au contraire relation de l’homme au réel pour le situer et rendre le réel vivable et compréhensible. Mais dans le sens effectif d’une compréhension, non pas d’une intellection ni, encore moins, d’une rupture analytique. La raison de l’Occident a comporté l’aspect de la maîtrise, mais d’une maîtrise mesurée par la raison même, non point de cette exclusion et de cette sclérose.

Le passage à l’utopie par le rationalisme montre très clairement le processus de la trahison de la raison par l’Occident, c’est-à-dire de sa trahison par soi-même, chaque découverte, chaque avancée de l’Occident se traduisant nécessairement par l’émergence d’une contradiction, et par l’ouverture d’une aventure nouvelle. La raison n’est restée raison que dans la mesure où l’homme et l’univers étaient foncièrement non raisonnables, où les puissances vitales étaient infiniment au-delà de toutes les maîtrises recherchées par la raison. Celle-ci édifiait son ordre et sa régularité sur un subconscient que l’on cherchait à éclairer, comprendre et maîtriser mais qui ressurgissait toujours avec une puissance dévorante, dévastatrice. Et la raison était un jeu merveilleux pour reprendre inlassablement la toile d’araignée fine, exacte, ordonnatrice, sans cesse traversée, déchirée par le cyclone d’un gros bourdon. Mais la raison fut pourvue de moyens de puissance. Et c’est le moment du choix qui s’effectue sans choix, sans décision par une sorte de fatalité programmatrice. La raison ne fut plus elle-même, seulement le centre d’un immense appareillage qui cessa de lui obéir. La logique des moyens, la logique de la volonté des moyens, a déraciné la raison. Car la logique est l’inverse de la raison. Nous arrivons alors au problème le plus complexe de cette trahison. Et c’est finalement la combinaison entre Apollon et Dyonisos. La tête d’Apollon sur le corps de Dyonisos, autrement dit, la Science et la Technique, expression d’abord de la Raison, ne furent plus au service de celle-ci, maîtrisées par elle, conservées dans leur légitimité première, mais au service du délire, de l’irrationnel et de l’excès. Je reste toujours stupéfait lorsque j’entends réclamer en ce temps le retour à l’instinct, à l’irrationnel, à la folie, comme si nous n’en avions pas l’exemple le plus remarquable précisément en la personne des techniciens supérieurs, ou encore celle de Hitler qui en est le prototype. Malheureusement j’ai le sentiment que ce que demandent nos brillants intellectuels ce sont les expressions les plus simplistes et évidentes de la folie. La gesticulation d’Artaud. Ils n’ont pas pénétré assez avant, malgré leurs prétentions, pour saisir à quel point les décisions des politiques et des techniciens sont de l’ordre d’un délire beaucoup plus subtil, avancé – beaucoup plus redoutable : car s’appliquant au réel et possédant les moyens. Typique dans Zabriskie Point : les jeunes prennent la décision irrationnelle et folle de faire sauter la maison du capitaliste. Mais, bien involontairement, le metteur en scène montrait à quel point le monde des adultes est l’expression d’une folie – la même que celle des jeunes – s’exprimant autrement. La même ! Toujours celle de la puissance, de la domination, de la destruction des autres… Le délire, la spontanéité ne sont en rien et d’aucune façon une réponse à la technique. L’Occident s’est trahi lui-même car sa raison a été dominée par l’hybris, sans pour cela cesser d’être efficace ! La raison n’est plus, mais ses produits sont toujours là. Les moyens qu’elle a engendrés sont entre les mains du dieu charmeur et fou, qui se borne à prendre des décisions délirantes, et à les exécuter au prix de destructions sans fin (et je comprends assurément le luxe technicien, la facilité de vie et le bonheur cher à Closets, parmi ces destructions).

Mais comment cette alliance contre nature a-t-elle pu se produire ? Comment la raison a-t-elle sombré de cette façon ? Comment est-elle devenue serve ? Je crois qu’il y a là une sorte de malédiction qui était contenue dès l’origine dans la démarche même de la raison qui ne pouvait supporter la contradiction. Il fallait résoudre toute contradiction qui (dans le monde raisonné, raisonnable) devenait une tache scandaleuse, inacceptable. Cette recherche obstinée de la pensée occidentale a été l’une des grandeurs de cette aventure. Tout ramener à l’Unité. Tout rassembler en un faisceau cohérent. Ne rien laisser en dehors de l’explication, ne pas supporter une zone d’ombre extérieure, ne pas admettre que l’on ne puisse projeter une lumière sur ce qui était le plus caché. Bien plus qu’aux scientifiques et aux philosophes (qui ont tous d’ailleurs présenté cette même volonté, cette même orientation) je pense aux théologiens, cette incroyable aventure de la théologie occidentale refusant d’une part la différence, la rupture, la distance entre Dieu et l’homme et s’efforçant par tous les moyens de ramener l’un des termes à l’autre, et d’autre part ayant l’horreur des Mystères et passant des siècles à sonder l’être de Dieu, à « expliquer » la Trinité, à mettre au jour les mystères, avec un acharnement digne d’un projet moins stupide. Cette volonté de réduire les contradictions, de porter au jour les secrets, a produit alors deux conséquences majeures : d’abord on a éliminé, exclu ce qui décidément provoquait la contradiction. La passion de l’Unité a plongé dans le néant ce qui restait inassimilable ou ce qui provoquait une nouvelle question.

Notre obsession de l’Unité, nous la retrouvons au niveau de la Nation, et à une autre échelle, au niveau du monde. Les bons cœurs qui s’émeuvent parce que « deux tiers de l’humanité meurent de faim » (selon le slogan, j’ai montré ailleurs à quel point il fallait en fait réduire cette affirmation), qui réclament une aide totale de la part des « Nations riches » (et bien entendu, je suis pour !) expriment seulement, je dis bien seulement, la passion de l’unité du monde, c’est parce que (mais de toute évidence voyons, comme était évidente au Moyen Age l’unité de l’Église !) le monde est Un, Unitaire, que l’on est forcément solidaires à l’intérieur – c’est un détail et un exemple. Bien plus fondamental fut donc, dans cette recherche à tout prix de l’unité, le vrai problème de ramener à un ensemble le délirant et le raisonnable. La politique délirante des monarques et la gestion des administrateurs. La magie folle des actifs et la raison scientifique des chercheurs, la Nef des fous et l’ordre urbain. Il y avait totale contradiction. La Raison ne pouvait tolérer les grimaces de la Folie et son désordre. Et pourtant, avec l’efficacité qu’on lui connaît, l’Occident y est arrivé. Maintenant, la folie est nichée dans le centre même de l’efficacité, dans le cours de la géométrie, dans la science. C’est cette combinaison qui donne comme exemple admirable l’utopie. Autrement dit, toutes les entreprises de la raison occidentale sont maintenant truquées, détournées d’elles-mêmes par le délire qui a saisi la raison. La passion de la clarté, de l’unité nous a fait récuser ce qui était la plus grande force de l’Occident, son originalité même, dans le sens d’origine, c’est-à-dire, non pas la division dans deux mondes inconciliables, mais le procès dialectique entre deux forces ennemies, irréductibles et se fécondant l’une l’autre. La maîtrise de la raison et la passion sauvage. Mais dans la confusion, la raison maintenant sert de cheval à un cavalier fou, avec toute la puissance qu’elle avait accumulée. Ainsi l’Occident s’est renié lui-même en n’acceptant pas dans son propre mouvement la contradiction, par exemple entre la raison et la prise de conscience (la prise de conscience conduisant nécessairement à dire que la seule conscience raisonnable était le dépassement de la raison). Et bien plus encore, c’est le refus de la contradiction entre Éros et Agapé. Aujourd’hui l’Agapé prétend se résoudre dans l’exaltation de l’Éros. La raison est trahie, nous n’avons plus de recours pour reprendre notre marche. Tout discours raisonnable, toute découverte, toute proclamation est maintenant inerte ou bien soumise au joug de l’hybris. Seul ce qui est le délire de la puissance, à droite et à gauche, chez les philosophes comme chez les scientifiques, a maintenant la faveur du public et l’approbation des pairs. Personne ne s’intéressera ni à une pensée raisonnable ni à une proposition fondamentale. Mais se passionnera pour l’absurde, le délirant, le passionnel, le spontané, en littérature ou en philosophie, pour la plongée dans les abîmes de l’inconscient ou de l’hermétique – à condition que cela soit assorti de la puissance organisatrice et technicienne. Et réciproquement. La technique contient en elle-même, est elle-même le délire de puissance, l’hybris, et de ce fait ne peut servir qu’une pensée du même type : il ne faut pas dire que la technique a été mise au service du délire de Staline : non, mais ce délire total d’un homme a parfaitement correspondu à celui de la technique. C’est pourquoi il a pu s’en servir. Il n’y a pas de différence de nature mais seulement d’échelle et de totalité entre cela et le délire de l’ingénieur des Ponts et Chaussées qui se sert de l’absolue puissance pour faire un réseau routier contre toute raison raisonnable.

Telle est la trahison de la Raison et de l’Histoire.

Notes

1. Note sur l’utopie : on cite toujours le livre de Mannheim comme étant l’un des premiers à avoir posé le problème de l’utopie : il faut quand même rappeler que c’est Mumford qui le premier a écrit une admirable histoire des utopies en 1922 ! The Story of Utopias, où il a parfaitement discerné tous les problèmes que l’on a depuis mis au jour.

2. J’ai déjà par ailleurs attaqué l’utopie dans deux autres livres mais en la prenant sous deux angles différents de celui que j’adopte ici. L’utopie en ce temps-ci me paraît en effet un des dangers idéologiques majeurs. Et parmi les livres nombreux consacrés à cette tentation, de Mannheim à Servier en passant par Lefebvre et Lapouge, je me réfère ici tout particulièrement au livre excellent, passé inaperçu, de François Laplantine : Les Trois Voix de l’imaginaire, 1974.

3. Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage de Laplantine.

 

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