« Marcelle Delpastre ou Les chemins creux de la poésie »

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Marcelle Delpastre
ou Les chemins creux de la poésie

Présentation de Cédric Mesuron
(printemps
2016), suivie de trois poèmes

Alors que la poésie a eu droit cette année encore à sa célébration printanière – pour l’essentiel marchande – nous souhaitons présenter en quelques mots un poète méconnu et dont il n’est pas certain qu’il eût aimé être ainsi mis à l’honneur. C’est donc hors du Printemps des poètes que nous le présentons. Ce poète est une femme, Marcelle Delpastre. Une poétesse donc ? Non, un poète, car c’est ainsi qu’elle souhaitait être appelée. Poète, mais aussi paysanne, Marcelle Delpastre est née en 1925 à Germont, en Corrèze, sur la commune de Chamberet, où elle vivra jusqu’à sa mort en 1998

« Quel Printemps et quels poètes ? », aurait en effet peut-être questionné Marcelle (ou Marcela, en occitan) Delpastre, elle dont l’esprit que l’on devine malicieux, mais aussi réfléchi et parfois grave, aurait apprécié avec circonspection cette initiative culturelle, pour préférer peut-être s’y tenir sagement à l’écart (1) – comme elle se tint toujours dans sa vie et son travail de poète. À l’écart de ces célébrations dont l’idéologie culturelle marchande qui y préside n’est autre que celle-là même qui a détruit cette autre culture, silencieuse et multiséculaire : celle de la terre et des paysans.

Celle des champs, du travail des champs et du travail à la ferme, celle des moissons et des récoltes, celle de la compagnie familière des hommes avec les bêtes et le soin journalier à leur apporter ; celle donc de la campagne, avec ses gens, ses activités rurales, ses villages et hameaux reliés entre eux par des sentiers tortueux mais bosselés de murets tracés à mesure d’homme ; celle également des étendues, des plaines et prairies où se dresse dans le vent, encerclé d’oiseaux, de fleurs et senteurs au printemps, le ventre des fermes qui ont pris corps dans la terre ensemencée : un monde ordonné dans la dispersion – ordonné par la contrainte naturelle et nécessaire –, un monde isolé mais rassemblé, un lieu dans le cosmos où l’ici-et-maintenant accueille aussi le lointain et lui ouvre la porte. Un monde disparu donc, avec sa culture, ses mœurs, ses beautés, sa rudesse, avec son langage surtout : la langue d’oc et ses différentes expressions vernaculaires.

Si Marcelle Delpastre a crié en occitan, mais aussi en français, qu’elle avait « à parler pour cette terre », c’est de cette terre-là qu’il s’agit, de cette culture dont en très grande partie nous ne connaissons plus que le fossile. Car l’époque où a vécu Marcelle Delpastre était celle où le mot d’ordre productiviste épargnait encore quelques contrées de France, où l’ensemble des terres agricoles n’était pas encore annexé par la logique du rendement industriel. La terre des campagnes ne représentait pas encore – du moins pas obligatoirement – un stock de rentabilité financière, mais s’étendait sous les yeux des hommes comme une entité naturelle et vivante, comme un microcosme plus beau que l’Homme, une Déesse, peut-être, et porteuse de nourriture terrestre. Ces temps, pourtant pas si anciens, n’existent plus.

Aussi peut-on comprendre l’œuvre de Marcelle Delpastre comme un ensemble de testaments formant un testament général (ça l’est plus ou moins de toute œuvre, mais c’est particulièrement vif chez elle). Testament par le biais duquel nous est léguée la mémoire de ces temps anciens, d’un « paradis terrestre », mais rude et tragique, et désormais voué aux gémonies.

L’ensemble des œuvres de Marcelle Delpastre, menées par sa volonté inflexible – encore que cette volonté n’en fut peut-être pas une, tant elle s’est « sentie choisie » pour ça, possédée, comme elle le fut, par le verbe et l’inspiration poétique – constitue donc aussi un testament au sens « d’alliance », selon un dérivé de l’étymologie du mot. Car c’est à l’alliance de l’homme à l’univers (ou à Dieu) qu’appellent ses œuvres. C’est en effet à la Création divine du monde que Marcelle Delpastre veut nous relier, nous allier. C’est à cette Création que le poète obéit : à la Lumière qui a enfanté la nature et qui ne cesse encore, malgré tout, de l’enfanter.

Les écrits de Marcelle Delpastre révèlent d’ailleurs une fréquentation assidue de la Bible et sont le fruit poétique d’une croyante, d’une chrétienne. Ils racontent nombreuses traditions, contes, superstitions et fêtes religieuses populaires liés à cette culture dont ils sont imprégnés. Sa poésie – nous pensons notamment, parmi les dix-huit volumes de poésie, aux trois volumes de Poésie modale, qui sont de longs psaumes – est autant célébration qu’anathème (anathème à l’Homme), bénédiction que déploration. Son souffle surprend de prime abord, son souffle et son rythme, qui semblent inextinguibles. On a l’impression d’assister à la formation d’un tourbillon, d’être au milieu d’une tempête où se déchargent des éclairs de rage contre la terre massacrée, l’homme violent et violenté, traître et pécheur, celui aussi qui a abandonné ses frères et la terre, qui s’est exilé de lui-même et de Dieu. Car si les activités quotidiennes de Marcelle Delpastre forment le terreau de sa poésie, si elle parle de l’eau, des fontaines, des arbres et du ciel, de la terre qu’elle laboure et de la peine à cela, ses activités et sa foi sont un surcroît à sa poésie, la justification de la colère si singulière qui en éclate et qui lui donne cette tonalité imprécatrice. Marcelle Delpastre célèbre certes les beautés de la terre, mais elle provoque aussi, assigne à comparaître, et condamne. Au nom de quoi ? De Dieu ? Il faudrait alors s’entendre sur ce mot majuscule et sa signification affective, psychologique, historique ou métaphysique propre à chacun – ce qui n’est pas le propos de cette brève présentation. Nous dirons donc que c’est au nom de la poésie que Marcelle Delpastre juge le monde, ou tout simplement que sa sensibilité (et sa sensualité, qui abonde dans son œuvre) ne la disposait pas à écrire autrement. Au nom, donc, de la poésie. Au nom de Marcelle Delpastre ! Au nom de la terre, dont elle s’émerveille d’être nourrie et constituée. Ne disait-elle pas, d’ailleurs, qu’elle était telle pierre d’un champ, tel arbre d’un bois, telle fleur d’une prairie ? – De sorte que l’incessant dialogue qu’elle a sa vie durant entretenu avec la nature affleure constamment dans ses écrits, les sous-tend et en forme la matière première et nécessaire. Et si Marcelle Delpastre opère une mise à distance (ne serait-ce que par ses écrits), cette distanciation procède d’une assimilation assez inhabituelle, presque d’une « fusion » avec elle. Si elle nous parle en effet si singulièrement, c’est parce qu’elle parle aussi aux pierres, aux oiseaux, aux animaux, aux feuilles, à la Création. Et c’est cet entretien journalier, cette connaissance si encyclopédique, intime et intuitive de la nature qui confèrent à ses poèmes cette amplitude complice à ce point rare dans le paysage de la poésie (chaque Poésie modale fait, en effet, 20 à 30 pages en moyenne). Le déroulé des phrases qui jaillissent avec force creuse la lumière de la terre, la mêle à ses boues ou l’en isole, puis la déploie en boucles qui se séparent, se répètent et se rejoignent parfois, jusqu’à « éclabousser » par terre au terme du parcours. Comme l’âme de l’Homme, le ciel et l’argile sont retournés, renversés par le soc poétique de Marcelle Delpastre qui perce donc, pour extraire et parfois purifier. Sa poésie fait miroiter de profonds sillons dans la friabilité d’un monde fécond. Et parfois même le corps entier de Marcelle Delpastre semble disparaître sous la litière de la boue et des végétaux… C’est que, bien que chrétienne, la lyre de cette paysanne est celle d’un corps païen, aux émotions, aux croyances et pratiques pour ainsi dire animistes. Et c’est donc le rapport au monde d’un corps essentiellement païen qu’expriment en larges boucles ses poésies.

(Sans vouloir verser ici dans la compassion doloriste ou user de formules aussi imprécises que saisissantes à première vue, peut-être, néanmoins, pouvons-nous en oser une, paradoxale, selon laquelle Marcelle Delpastre fut « une païenne qui a porté sa croix ».)

Nonobstant, Marcelle Delpastre était chrétienne ! Mais ses écrits ne sont pas pour autant moralisateurs. Sa poésie n’est pas nostalgie, mais âpreté. Âpreté de sa condition paysanne où la splendeur a pour pendant la douleur, où le soleil est haché, dissonant, et l’homme, écartelé. La parole prononcée y est crue et sans afféterie – mais « ensorcelée » de métaphores fulgurantes. Ses mots, comme des aiguilles, tissent le canevas luminescent et mité d’une condition humaine où naissances et morts, réjouissances et tragédies s’entremêlent et s’entre-déchirent parmi les couleurs naturelles et leur extinction. La fatigue liée à sa condition, le labeur d’arpenter la terre et de soigner les bêtes, et l’émerveillement, malgré tout, à souffrir, à tenir dans la beauté mortelle pour en extraire les fruits, semblent la substance même de sa langue, de son esprit, de sa poésie. Une langue maudite donc, à l’instar du poète rejeté et esseulé, une langue nue et qui crache son désespoir à la face d’un ciel trop vaste et impavide. Désespoir aussi devant la terre massacrée, bousillée, et son frère, l’homme, indigne de Dieu et complice du Mal ; désespoir, enfin, de porter seul un poids de lumière que redoutent les hommes de peur, peut-être, d’y voir leur laideur par trop reflétée.

Malgré le surcroît de la divinité – ou, paradoxalement, à cause de ce surcroît… – la poésie de Marcelle Delpastre est bien souvent, en effet, le cri d’une solitude. Parce que tendu vers le soleil, son corps semble trempé d’une sueur bien trop lourde à porter pour un être si fragile – et qui plus est pour une femme –, et souvent il nous arrive d’imaginer ce visage solitaire qui, le soir venant et accablé de fatigue, se rince les yeux à l’eau que l’on a du mal à croire toujours bénie…

Car la terre, munificente bien sûr, peut pourtant à son tour se révéler ingrate – bien que la promesse de la récolte incombe pour une part, non négligeable, au travail de l’homme réfléchi et respectueux de la nature… Il faudra alors trouver la juste mesure, faire la part des choses. Et si Protagoras a pu écrire que « l’homme est la mesure de toute chose » (2), la mesure de l’homme pour Marcelle Delpastre est donc celle de la terre, de la terre à laquelle l’homme doit obéir. Obéir avant d’ordonner. Car c’est l’illimité qui donne le centre, le foyer, la limite ; c’est en effet « l’illimité [qui] accouple ou déchire » (3), selon les mots si justes du poète Philippe Jaccottet.

Comme presque toute poésie, celle de Marcelle Delpastre renvoie l’homme à sa dimension existentielle. Elle parle à sa conscience, et sa portée est universelle. Son œuvre est grande par son ampleur et les différents registres qu’elle aborde : études sur les traditions locales (ou écrits d’ethno-mythologie populaire), nouvelles, contes, théâtre (ou Poèmes dramatiques), poésie… Des milliers de pages qui nous ouvrent le livre d’une culture perdue, et donnent à réfléchir, tout en prenant garde aux images d’Épinal ! D’ailleurs, Marcelle Delpastre n’était ni militante ni nostalgique, et encore moins traditionaliste ou passéiste. La ferme, les animaux, au départ, elle « s’en foutait », comme elle dit : elle s’en moquait sans s’en moquer, naturellement. Sa condition paysanne, elle l’a acceptée parce qu’elle n’avait pas d’autres choix – ou ne s’en laissait pas d’autres ou préférait secrètement celui-ci. Le moindre mal, peut-être…

Sa vie, vue de loin comme nous la voyons ici, incline à nous donner d’elle l’image d’une sainte. Pourtant, les quelques connaissances que nous possédons à son sujet infirment cette vue de l’esprit. « La Marcelle », comme l’appelaient ses proches, n’était pas une sainte, ni une sorcière, d’ailleurs. Mais peut-être était-elle aux prises avec un démon, ou possédée par le daïmôn, au sens que Platon, dans Le Banquet, confère à cette figure divine : un être intermédiaire entre les hommes et les dieux, un « petit dieu » donc, une force, celle d’Éros (comme une voix secrète murmurant à l’âme humaine) qui appelle la conscience de l’homme à tendre vers une plus haute exigence d’être ; vers le Beau, le Vrai et le Bien dont seul le Démiurge, ou les dieux, en est (en sont) dépositaire(s).

Cette hypothèse d’inspiration philosophique ne doit toutefois pas en éclipser une autre, ici formulée (dont nous n’ignorons pas que d’aucuns trouveront prosaïque), selon laquelle la singularité de Marcelle Delpastre n’a pu ainsi se former que dans un monde qui le permettait et que désormais nous ne comprenons plus. Si formuler cela c’est formuler un truisme, son intérêt n’est-il pourtant pas de revenir à cette évidence et d’y réfléchir ? Une culture n’est-elle pas en effet évaluée par le biais, notamment, de ses plus grandes œuvres qui sont aussi une source d’inspiration pour juger d’autres époques, la nôtre par exemple ? Et, à réfléchir sur un de ses éléments constitutifs, la science, il semble que l’époque moderne où a vécu Marcelle Delpastre se situait à un carrefour. En effet, si le paradigme galiléen selon lequel « la nature est un livre écrit en langage mathématique » dominait depuis longtemps les esprits, la science, déjà séparée de l’homme (comme le soulignait avec inquiétude Hannah Arendt) (4), aurait pu freiner son essor hors du monde et servir la réalité sensible de l’homme – accroître donc sa dimension. Or, il n’en fut rien, comme nous le savons. Les machines et instruments techniques décuplèrent la logique et le langage capitaliste qui considéraient la terre comme un simple objet, froid et rationalisable économiquement. Aux tracteurs (machines qui remplaçaient la force animale) succédèrent d’autres tracteurs, plus gros et puissants, et aux champs les immenses plaines agricoles épouvantées de pesticides. Au langage des poètes, celui des experts, des scientifiques et économistes. La poésie, telle que l’a vécue dans son corps Marcelle Delpastre – une poésie dressée dans l’évanescence des croyances, superstitions, contes, etc. –, succomba donc à l’inquisition du langage gestionnaire séparant la relation de l’homme avec la terre de sa dimension vitale, merveilleuse et existentielle. La terre devint le laboratoire que nous connaissons, puis le monde un ensemble d’interactions technologiques et financières, et le réel fut déstabilisé de son fondement par le virtuel. Exit, donc, les croyances ancestrales, les langues bariolées, les chants « calleux » au coin du feu ; fi de l’à peu près, du peut-être, du tordu et de l’imprévu dans le retour cyclique du stable et de l’immuable, et place nette à la planification, à l’ordre et la vérité – comptable, mathématique – dans un temps naturel éclaté, à l’image de l’Homme qu’il produit.

Mort à la terre paysanne. Ce monde barbare devait être abattu et le fut comme devait l’être « le paysan [qui] est le poids qui freine l’Histoire » et même « […] peut-être l’obstacle primordial à la productivité » (5). Un monde qui certes subsiste encore par les fantasmes qu’il suscite, et que l’idéologie du tourisme (dans son imposture « écocitoyenne ») nous donne à voir en ses clichés faussement bucoliques et ses bouses de vaches hybrides. Pensez donc, un monde si charmant, et délaissé par le Progrès ! – si rude et inconfortable, et non épuré !

Pourtant ce monde si arriéré, celui de Marcelle Delpastre, pour aussi critiquable qu’il fut et qu’il soit à nos yeux habitués aux néons des entrepôts connectés de la consommation planétarisée (et à la vie artificielle qui leur brûle la rétine), foisonnait de vraies richesses, de liens francs et unifiants et tissés par une multitude de savoirs, d’imaginaires, de croyances et d’échanges avec l’Univers. Les fils de cette mémoire « grouillante », de cette pelote des us et coutumes n’étaient pas rompus mais dévidés. La vie qui se racontait encore – en ses mythes, fables, contes au coin du feu, et en famille – était tragique et, en cela, belle et aimable en son envoûtant mystère. Marcelle Delpastre n’était donc pas une sainte mais une héritière ; une jeune fille qui a eu la chance malheureuse de grandir dans une culture bientôt décriée, pourtant pourvoyeuse d’immanences « spirituelles » qui n’existent plus aujourd’hui, ou bien considérées avec condescendance. Marcelle Delpastre avait reçu et appris leur langage, se l’était approprié, l’avait incorporé ; langage que la langue occitane permettait de capter – comme l’on allait capter l’eau au fond d’un puits. Et ce langage, ou plutôt cette langue, la langue d’oc qui se perpétuait au fil des générations, disparaît sous nos yeux détournés. Signe des temps, faut-il croire, que celui où l’appauvrissement général de la vie humaine va de pair avec l’extinction d’une langue ancienne…

L’histoire des civilisations nous apprend que celles-ci ne sont pas immuables, que le devenir du monde effrite puis effondre l’architecture des sociétés soi-disant solides ou impériales. Une civilisation qui s’effondre, c’est une ou plusieurs langues qui meurent avec. Que le cours des choses soit ainsi, qu’y pouvons-nous ? Mais une question demeure : par quoi ces civilisations seront-elles remplacées ?

*

Dans un poème de Philippe Jaccottet, « Que la fin nous illumine », nous trouvons ces vers qu’en toute liberté nous présentons en désordre ici, pour conclure. Implorant le « sombre ennemi » (la mort ?) de le laisser en paix (une paix somme toute très relative), le poète ignorant dit :

  L’effacement soit ma façon de resplendir,
la pauvreté surcharge de fruits notre table
[…]
Laisse-moi, dans le peu de jours que je détiens,
vouer ma faiblesse et ma force à la lumière :
et que je sois changé en éclair à la fin. (6)

Marcelle Delpastre a vécu pauvre – mais pas misérable. Et cette pauvreté surchargeait bien sa table, à elle aussi. Une pauvreté d’une autre pauvreté que celle que connaissent les pauvres – et les moins pauvres ! – aujourd’hui.

Effacée dans ce monde, rayée de lui (et comment pourrait-il en être autrement dès lors que la réalité tragique est devenue insupportable), Marcelle Delpastre a vécu, en retrait, la fin d’une époque et d’une certaine manière d’exister et d’habiter poétiquement la terre. Une poésie pas très poétique, aux yeux du grand nombre, lorsqu’il faut torcher les veaux, répandre le fumier ou égorger une bête…

Sa vie durant elle a témoigné pour conserver la mémoire vive de ce temps. Sa vie durant, à l’image de l’ignorant qui implore le répit, elle a voué sa force et sa faiblesse à la lumière. À présent qu’elle est changée en éclair, il nous reste ses miettes poétiques, ses poussières, son œuvre (7).

Notes

1. Pour l’essentiel en effet, Marcelle Delpastre se contentait de publications régulières dans des revues régionales, telles, notamment, Réalités secrètes, (René Rougerie, Limoges) ou Lemouzi (revue félibréenne, Tulle), de chroniques dans Le Courrier du Centre et d’articles dans Études limousines (bulletin de la société d’ethnographie de la région).
C’est plutôt vers la fin de sa vie qu’elle sera invitée à quelques émissions radiophoniques régionales et nationales (France Bleu, France Culture, notamment), et télévisuelles (La Marche du siècle de Jean-Marie Cavada et Apostrophes de Bernard Pivot, émission lors de laquelle, selon le dire de certains proches, elle aurait d’ailleurs été humiliée). L’inventaire des archives audiovisuelles est consultable au fonds Marcelle Delpastre de la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges.

2. Célèbre formule de Protagoras d’Abdère (v. 485-v. 410 av. J.-C.), philosophe grec et un des plus importants sophistes de l’Antiquité, dont les œuvres, jugées impies, ont été détruites. Elle condense son opposition à la pensée antérieure des présocratiques selon laquelle un principe abstrait (la nature, le Logos, notamment) est au fondement de l’être. Platon a consacré un dialogue à ce sophiste.

3. Philippe Jaccottet, Leçons, Payot, 1969.

4. Hannah Arendt, La Crise de la culture (La conquête de l’espace et la dimension de l’homme), Folio, 1972.

5. Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone (chapitre IV, La campagne, 2. Le paysan.) Éditions de l’Encyclopédie des nuisances.

6. Philippe Jaccottet, Poésie 1946-1967, (« L’ignorant »), Gallimard.

7. Celle-ci est désormais intégralement publiée aux Edicions dau Chamin de Sent Jaume. Rendons hommage à Jan dau Melhau, ami de Marcelle Delpastre qui le fit légataire testamentaire de son œuvre, pour son magnifique et long travail d’édition.

 

 

La place
Poème extrait de L’araignée et la rose et autres psaumes II (1969-1986)

Comment peux-tu parler de ces pays lointains, si tu n’es pas allé jusqu’au bout de l’angoisse ?

Comment sais-tu la mer, qui ne se dit qu’aux temps futurs, sans avoir voyagé jusqu’au fond de l’espoir ?

Ici tu as vécu. Chaque chose t’apprenait sa place. L’hiver et la saison des fruits, le goût des pommes, le poids des paniers, le dos courbé sur les genoux, l’odeur de la terre.

Tu connaissais le bois qui résiste au couteau, qui éclate en parfums sous la hache, qui se polit entre les paumes. Et l’arbre qui se tient debout.

Tu comprenais la pierre arrachée au sol, le sable et la poussière.

Tu bâtissais le mur, tu élevais le toit. Tu as touché avec tes mains, tu soulevais avec tes bras.

Tu semais sur la terre ouverte, tu fauchais la gerbe. Tu portais sur l’épaule et menais jusqu’au bout l’office lent du pain. Tu savourais tes nourritures.

Chaque chose te disait son poids, sa forme et sa mesure. Chacune t’enseignait son corps. Tu essayais ta force et son désir contre chacune.

Et n’oublie pas les larmes ni la sueur, l’eau profonde du sang, souviens-toi de la honte et de la misère. La blessure de chair. La haine.

Ici tu inventais ta place. Tu te plantais sur le fragile espace.
Et que sais-tu d’ailleurs ?

Ici tu veux marquer ta trace. Comment parler du long voyage qu’on ne peut faire qu’une fois ?

L’automne sur la mer
(extrait)
Poésie modale III

Terre, ô terre qu’avons rejetée – terre arable des porcs et des blés, vase suante des tourbières

– ô nourricière boue – tu es le champ, je tiens la houe –

– et c’est la corde qui me noue au plus chaud de moi-même.

Ô secrète, ô cachée – sale comme le monde ou le péché –

nous t’avons détachée de nos chevilles, de nos ongles,

de nos murs et de nos genoux. Et nous t’avons chassée

poussière.

Anathème à nous !

Oui c’est propre partout

comme un grand cimetière. […]

La mort maintenant
(extrait)
Poésie modale II 

[…]

Et pourtant je le sais – je vous regretterai, fontaines de la terre, beaux feux de bois, soleils et braises,

je vous regretterai jardins, semences, abeilles de la terre,

et l’ombre des chemins.

Je vous regretterai !

Je le regretterai, mon corps et ses vicissitudes – mon corps et ses incertitudes, sa lente croissance, et ses obéissances, et ses profonds refus.

Profondeur de la terre, certes, je te regretterai –

et les deux pieds du Christ saignant sur le désert le défi des promesses humaines –

et les deux mains du Christ saignant sur le soleil

l’offense de l’éternité.

Je le regretterai, le temps de l’espérance.

Je le regretterai, ce corps mortel, fragile aux vents et craignant l’eau –

ce cœur qu’on arrache aux ténèbres, puissant et chaud. Ce sang.

Je le regretterai ! Mémoire – oubli – clameur obscure – je t’appelle, mémoire, du ventre de l’éternité.

Je t’appelle, mon corps, au plus sombre de l’éternité.

Je te clame misère. Je t’acclame et je te réclame, je te proclame

et je te loue –

je te cherche.

Oui, je te cherche. Un corps où je pourrais m’asseoir. Un  corps où je pourrais rentrer. Mon corps à moi.

Mon corps.

À travers le temps éternel – à travers le temps sans mesure – je te cherche, je te chercherai.

Il faudra bien que je te trouve. Il faut bien que je te retrouve.

Il faudra bien que je te porte

jusqu’aux délices du jardin.

Que je t’embrasse, que je t’enlace, et que je te pénètre, que je t’étreigne et que je te tienne –

il faudra bien que je te ressuscite.

La foule crie bravo ! d’un cri dont rien ne se distingue – un cri énorme et dérisoire

– le cri d’innombrables oiseaux sur une chute d’eau – le monde exulte

et le taureau tombe dans le sang chaud qui creuse la ténèbre, où la ténèbre se referme.

C’est l’hiver.

Passerai-je le temps – tout le temps de l’éternité à te bramer, mon corps mortel ?

Et cette mort, jamais assez, oserai-je pourtant la risquer

une fois encore ?

Oserai-je pourtant l’oublier, ce corps charnel ?

Je suis là maintenant aux portes du vertige.

Je redoute l’ultime mort.

La mort imminente.

La mort imminente et quels que soient les jours qu’il me faudra l’attendre.

La mort maintenant.

Qu’on te jette dedans

comme un sac aux ordures –

que tu pénètres tranquillement, sans le savoir ou le sachant –

ou hurlant de douleur appelant la rupture –

la mort maintenant,

l’ultime vertige.

Maintenant je m’arrache à mon dernier regard, à ma dernière chance,

à l’ultime mémoire, aux rochers défaillants

– et les cinq plaies du Christ saignant

le silence au travers de l’espace –

il faut se taire.

Ferme les yeux

sur la lumière.

[…]

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