Olivier Rey, « Le transhumanisme comme régression »

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Olivier Rey

Le transhumanisme comme régression

(Deuxième rencontre Philanthropos, 13 décembre 2014)

Au début du XVIIe siècle, Cervantès a mis en scène dans le premier roman moderne, Don Quichotte, un personnage si imbu de romans de chevalerie que c’est à travers eux qu’il appréhendait la réalité, ce qui lui valut bien des déboires. Au XIXe siècle, Flaubert a raconté une histoire similaire : à la place de Don Quichotte parcourant l’Espagne, madame Bovary dans la campagne normande, à la place des romans de chevalerie qui ont détraqué l’esprit du Quichotte, les romans d’amour de style troubadour qui ont égaré Emma. Là encore, la confrontation à la réalité est douloureuse. Peut-être qu’au XXIe siècle, il faudra écrire l’histoire d’un être gavé de propagande transhumaniste, et déconfit de ne pas trouver dans les implants, prothèses, augmentations et autres interfaces corps-machine l’accomplissement et l’enchantement qu’on lui prédisait et qu’il se promettait.

L’habillage technologique d’un imaginaire régressif

Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France, disait Sully ; aujourd’hui, imaginaire techniciste et intérêts économiques sont les deux principaux canaux d’alimentation du transhumanisme. Pour évoquer l’imaginaire en question, je me référerai à un livre du romancier anglais James Graham Ballard, Crash !, publié en 1973, qui a inspiré le film du même nom (sans le point d’exclamation !) réalisé une vingtaine d’années plus tard par David Cronenberg. À sa sortie le film, auréolé du prix spécial du jury à Cannes, a suscité bon nombre de réactions indignées. Le sujet, il faut l’avouer, est scabreux. Nous suivons des personnes qui, à l’occasion d’accidents de voiture dans lesquels elles ont été impliquées, ont découvert l’excitation sexuelle que ce type d’expérience éveillait en elles. Voici comment le narrateur, rescapé d’un grave accident, s’explique la chose. « Ma capacité organique de résistance à la souffrance physique s’était depuis longtemps émoussée au contact des banalités et des drames feutrés de la vie quotidienne. L’accident était la seule expérience réelle que j’eusse connue depuis des années. Je me trouvais pour la première fois confronté à mon propre corps, inépuisable encyclopédie de douleurs et de déjections, en butte au regard hostile des autres et placé devant la réalité brute d’une mort d’homme (1). »

L’accident est ce par quoi le corps, de plus en plus relégué au rang d’instrument parmi d’autres, au sein d’une vie quotidienne technologisée, redevient central. À partir de ce moment cependant le narrateur, comme les diverses personnes de qui il va se rapprocher au cours du récit, bascule dans la perversion. Une perversion qui tient à la captation de leur libido par les circonstances dans lesquelles leur corps a manifesté de nouveau sa présence. Dès lors, les protagonistes du roman ne peuvent plus avoir de relations sexuelles qu’à l’intérieur de voitures, de préférence accidentées, et de préférence avec des personnes qui portent dans leur chair les séquelles d’accidents de voiture. Mais cela ne suffit pas et, progressivement, s’affirme le véritable objet de leur quête : l’union complète, et définitive, du corps avec la mécanique automobile elle-même, dans un accident mortel minutieusement préparé.

Si, comme je l’ai dit, le film a suscité des réactions indignées, c’est que certaines scènes mettent pour le moins mal à l’aise – et je ne me permettrais pas de recommander à quiconque de le regarder. Cela étant, injuste est l’accusation portée contre le réalisateur de complaisance dans l’exhibition de la perversion. Vingt ans plus tôt, il s’était trouvé des gens pour croire que Pasolini avait pris du plaisir à tourner Salò ou les 120 journées de Sodome, alors que le film avait pour seul but de confronter les thuriféraires du « divin marquis », ceux qui chantaient sur tous les tons sa grandeur et ses mérites, à la réalité sadienne et sadique – leur mettre, au sens figuré comme au sens propre (si l’on peut dire), le nez dans leur caca. Les images étaient insupportables, mais tel était leur but. De même, Crash(!) n’est pas là pour séduire, mais pour réveiller – pour nous faire prendre conscience du chemin sur lequel notre civilisation est engagée. Comme l’a écrit Ballard dans sa préface : « Crash ! est un roman apocalyptique d’aujourd’hui. » Et encore : « Il va sans dire qu’en dernière analyse, la fonction de Crash ! est d’ordre prémonitoire : une mise en garde contre ce monde brutal et racoleur qui nous sollicite de façon toujours plus pressante depuis les marges des espaces technologiques (2). » La perversion qui habite les personnages n’est pas une perversion parmi d’autres : ce rêve d’amalgame entre le corps et la machine est précisément ce que nous voyons à l’œuvre, aujourd’hui, dans l’imaginaire transhumaniste. Quant à la mort qui scelle la rencontre fusionnelle ultime dans l’accident, elle met en évidence la pulsion de mort qui anime cet imaginaire.

Une chose qui mérite d’être soulignée : au fur et à mesure que, chez les protagonistes de Crash(!), l’érotisme se déplace des relations entre personnes aux relations entre la personne et la machine, chaque partie du corps s’érotise, car chacune devient un lieu potentiel de rencontre avec ladite machine. Cette situation n’est pas sans nous rappeler ce qui vaut pour le petit enfant, qui découvre son corps et le monde autour de lui à travers des investissements érotiques extrêmement variés. Ce pourquoi Freud l’a qualifié de pervers polymorphe. L’expression est frappante, mais prête à malentendus. Le petit enfant, en effet, n’est pas pervers : il a des conduites qui, si elles étaient le fait d’un adulte, seraient perverses, mais qui, à son âge, sont normales et nécessaires à son développement. Tandis que l’enfant grandit, le chaos initial des sensations s’ordonne, des structures apparaissent, qui ont un versant corporel. Les jambes nous servent à nous tenir debout, à marcher, à courir, les bras et les mains à toucher, lancer, prendre, manipuler, tâter, caresser, etc. ; les zones érogènes par excellence deviennent les organes génitaux. De même que, dans l’embryogenèse, la différenciation des cellules et des organes se fait au profit de l’organisme, au cours de l’enfance et de l’adolescence une relative spécialisation des parties du corps s’effectue, au profit de l’unité de la personne.

Dans Crash(!), les personnages parcourent exactement le chemin inverse. Leur corps perd son unité organique, se disloque en autant de lieux où les divers éléments mécaniques environnants sont destinés, lors de l’accident, à venir s’encastrer. Là encore, on reconnaît les conceptions qui sous-tendent le transhumanisme : l’humain découpé en fonctions, chacune à « augmenter », par implémentation du dispositif technique adéquat. Le transhumanisme se donne pour un au-delà de l’humain. À bien y regarder, on reconnaît toute la part d’en deçà qui se dissimule derrière ce prétendu au-delà. L’imaginaire transhumaniste, c’est la technique la plus sophistiquée mise au service d’une régression. C’est le couplage monstrueux de la surpuissance et de l’infantilisme, la figure hideuse de l’immature surarmé. C’est la promesse que grâce à la technique, nous n’aurons plus à devenir adultes. Pour élaborer cette technique, hommes et femmes ont dû se soumettre à une dure discipline rationnelle, respecter le principe de réalité. Mais encore un effort, humains, pour être libérés : bientôt la technique vous permettra de congédier la réalité pour ne plus connaître que le principe de plaisir. L’imaginaire transhumaniste, c’est Pinocchio à l’envers.

Extension illimitée du domaine de la consommation

J’en viens au versant économique de l’affaire. On sait que pour prospérer, le système capitaliste est confronté à la nécessité récurrente d’ouvrir de nouveaux marchés. Comment opère-t-il ? De multiples manières. L’une d’entre elles se révèle particulièrement efficace. Il s’agit de détruire les possibilités qu’ont les êtres humains de subvenir par eux-mêmes à leurs besoins, pour les obliger à en passer par des objets ou des services qui s’achètent. Prenons un exemple : le développement de moyens de transport rapides. Il est indéniable qu’au départ, l’augmentation des vitesses de déplacement est une bénédiction : le temps ainsi gagné peut être employé à des activités plus intéressantes. Cependant, au fur et à mesure que les moyens de transport rapides se généralisent, le monde se reconfigure en supposant leur existence, les distances à parcourir pour remplir les fonctions élémentaires et indispensables (s’approvisionner, exercer son métier, élever ses enfants) s’allongent et deviennent impossibles à couvrir avec ses jambes. Il n’y a donc pas tant ajout des possibilités de déplacement offertes par la voiture à celles dont on disposait auparavant, que destruction de la possibilité de subvenir à ses besoins fondamentaux en n’usant que de son corps et nécessité, pour remplir les mêmes fonctions, d’en passer par les dispositifs techniques fournis par l’industrie. Le corps propre devient de plus en plus impotent – non pas qu’il perde en mobilité, mais le monde évolue de telle sorte que ce que cette mobilité permet d’accomplir se réduit.

Au fil de telles évolutions, le consommateur devient peu à peu aussi dépendant du marché que l’était le nourrisson des êtres qui prenaient soin de lui. Passé un certain stade de développement, la société de consommation, qui était censée nous ouvrir des horizons toujours nouveaux, nous replonge dans un état de complète dépendance, comme aux premiers temps de notre existence. Non seulement cela, mais elle va jusqu’à défaire le processus d’unification du sujet – ce sujet qu’elle est censée servir –, jusqu’à faire exploser celui-ci en une multitude de pulsions partielles qui, chacune, en appelle à un produit ou un service particulier pour s’assouvir. On parle volontiers, pour caractériser notre époque, d’individualisme. Quel terme mal choisi. Nous n’en sommes plus là ! L’individu, pour être fidèle à son nom, devrait ne pas pouvoir se diviser. Or au contraire, il se divise de plus en plus ! Voici ce qu’écrit Günther Anders dans son maître ouvrage, L’Obsolescence de l’homme : « Dans la deuxième de ses Méditations, Descartes remarquait qu’il était impossible de “concevoir la moitié d’aucune âme”. Aujourd’hui, une âme coupée en deux est un phénomène quotidien. C’est même le trait le plus caractéristique de l’homme contemporain, tout au moins dans ses loisirs, que son penchant à se livrer à deux ou plusieurs occupations disparates en même temps. L’homme qui prend un bain de soleil, par exemple, fait bronzer son dos pendant que ses yeux parcourent un magazine, que ses oreilles suivent un match et que ses mâchoires mastiquent un chewing-gum. Cette figure d’homme-orchestre passif et de paresseux hyperactif est un phénomène quotidien et international. Le fait qu’elle aille de soi et qu’on l’accepte comme normale ne la rend pourtant pas inintéressante. Elle mérite au contraire quelques éclaircissements. Si l’on demandait à cet homme qui prend un bain de soleil en quoi consiste “proprement” son occupation, il serait bien en peine de répondre. Car cette question sur quelque chose qui lui serait “propre” repose déjà sur un présupposé erroné, à savoir qu’il serait encore le sujet de cette occupation et de cette détente. Si l’on peut encore ici parler de “sujet”, au singulier ou au pluriel, c’est seulement à propos de ses organes : ses yeux qui s’attardent sur leurs images, ses oreilles qui écoutent leur match, sa mâchoire qui mastique son chewing-gum ; bref son identité est tellement déstructurée que si l’on partait à la recherche de “lui-même”, on partirait à la recherche d’un objet qui n’existe pas. Il n’est pas seulement dispersé [comme avec la télévision] en une multiplicité d’endroits du monde, mais en une pluralité de fonctions séparées (3). » Et à chacune de ces fonctions correspond un produit ou un service marchand.

Sous ce jour, on comprend que le transhumanisme, tel qu’il se présente à nous, n’est rien d’autre que le prolongement du mouvement. Prolongement d’une logique de découpage de la vie en fonctions, chacune susceptible d’être appareillée, et finissant par devoir l’être. Prolongement, également, d’une logique de disqualification progressive de toutes les facultés humaines naturelles, au profit de dispositifs techniques seuls à même de permettre la survie dans un monde lui-même technicisé. Le corps humain est la nouvelle frontière, l’ultime gisement dont le dispositif techno-économique entend s’emparer. Il s’agit de nous exproprier de notre corps, pour nous le revendre en pièces détachées, prétendument augmenté. Le pire est qu’on ne peut exclure qu’à terme, de telles « augmentations » ne nous deviennent nécessaires, parce que dans l’intervalle nous aurons laissé le monde évoluer et se dégrader de telle sorte que sans elles, nous serons incapables de subsister. Plutôt que d’augmentations, il faudrait parler de kits de survie en environnement hostile.

Sachons donc, derrière les discours des allumés du transhumanisme, repérer les gigantesques enjeux économiques sous-jacents. Les transhumanistes prétendent que les avancées technologiques vont permettre à l’homme de dépasser sa condition biologique, de prendre en main son devenir. Ce qui n’est jamais précisé dans leurs discours, c’est qu’en fait de domination de l’homme sur sa propre condition, ce sera la domination de certains hommes sur beaucoup d’autres, et que les dominants se trouveront eux-mêmes ravalés, au fil du processus, au rang de serviteurs dudit processus. Comme l’écrivait C.S Lewis en 1943 : « Au moment de la victoire de l’homme sur la nature, on constatera que l’humanité tout entière est assujettie à certains individus et que ces derniers sont eux-mêmes soumis à ce qui est purement “naturel” en eux, c’est-à-dire à leurs pulsions irrationnelles. La nature, qui ne sera plus entravée par les valeurs, régnera sur les maîtres du conditionnement et, à travers eux, sur toute l’humanité. La conquête de la nature s’avérera être, au moment de son succès apparent, la victoire de la nature sur l’homme. Chaque victoire que nous aurons semblé remporter nous aura conduits peu à peu à cette conclusion. Tous les revers apparents de la nature n’auront été rien d’autre que des replis tactiques (4). »

Un monstre biface

D’un côté, nous ne devons pas ignorer les intérêts économiques que servent les discours transhumanistes. D’un autre côté, nous aurions tort de ne considérer le transhumanisme que comme une superstructure au service d’une infrastructure économique. Est-ce le marché qui en appelle à l’imaginaire et au pulsionnel pour mieux assurer son emprise, ou bien est-ce que ce sont l’imaginaire et le pulsionnel qui en appellent au règne du marché, dans l’espoir de se satisfaire ? Les deux sont vrais, et les deux se complètent. Voilà pourquoi, à s’en prendre uniquement au règne du marché, on se condamne à l’impuissance faute de savoir, en même temps, déceler ce qui, en nous, permet et appelle ce règne. Trop de critiques de l’horreur économique sont des façons de s’exonérer à titre personnel de toute complicité, de fuir le principe de réalité pour continuer à bercer en soi le fantasme d’une vie édénique à portée de main, pour peu qu’on fasse rendre gorge à quelques méchants profiteurs. Voilà pourquoi, symétriquement, la seule dénonciation de l’idéologie transhumaniste ne suffit pas, si l’on ne s’attaque pas en même temps au système dont elle est une émanation, et qui lui assure une forme de crédibilité. Le caractère régressif de la vie au sein de la société de consommation s’accorde à l’imaginaire lui-même régressif caractérisant, sous un habillage high-tech, le transhumanisme. L’un se combine avec l’autre, l’un tire sa force de l’autre, dans une combinaison infernale qu’il n’y a aucune chance de défaire si l’on ne s’en prend pas simultanément aux deux termes.

Notes

1. Trad. Robert Louit, Gallimard, coll. Folio, 2007, p. 64-65. Le « regard hostile » fait référence à la répugnance plus ou moins dissimulée qu’inspire aux autres son corps provisoirement infirme, la « mort d’homme » au conducteur de l’autre véhicule, tué dans l’accident.

2. Op. cit., p. 13 et 14. traduction légèrement modifiée.

3. L’Obsolescence de l’homme, t. I : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle [1956], trad. Christophe David, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2002, p. 160.

4. L’Abolition de l’homme, trad. Denis Ducatel, Le Mont-Pèlerin (Suisse), Éditions Raphaël, 2000, p. 84.

 

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