Jean-Claude Michéa, « Notre ennemi, le capital »

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Jean-Claude Michéa

Notre ennemi, le capital

Éditions Climats, 2017
(Note s de la scolie p, p. 296-299)

Nous disposons, à présent, de suffisamment d’éléments pour être en mesure d’anticiper en partie ce monde d’après, tel que les innombrables « futurologues » de l’élite industrielle et financière mondiale ont déjà commencé à en élaborer le scénario. Il ne pourrait bien sûr s’agir, dans cette hypothèse libérale, que d’une société duale, assez semblable, au fond, à celle que H.G. Wells avait magistralement décrite, en 1895, dans La Machine à explorer le temps (les descendants des classes privilégiées – les Éloïs – étant alors censés occuper – l’action se situe en 802701 – toute la surface d’une terre redevenue verdoyante, tandis que ceux des classes populaires – les terrifiants Morlocks – ont été relégués dans les profondeurs des mondes souterrains). C’est ainsi que les géants de la Silicon Valley – Google, Amazon, Facebook ou Apple – en sont déjà à réfléchir concrètement, depuis un certain nombre d’années, aux différentes possibilités de créer, un peu partout dans le monde, des territoires entièrement off-shore (que ces nouvelles zones à défendre du libéralisme post-démocratique prennent la forme de « micro-nations » ou même, comme l’imagine Patri Friedman, de « villes flottantes » situées dans les eaux internationales) à l’abri desquelles les Éloïs du futur pourraient se voir indéfiniment protégés de toute intervention étatique – notamment sur le plan fiscal – et libérés une fois pour toutes de toute responsabilité envers la nature et le reste du genre humain. Tout en bénéficiant par ailleurs (ce qui réjouira certainement Raphaël Liogier) de tous les privilèges à venir de l’« homme augmenté », voire immortel, et des gadgets sans cesse renouvelés de la technologie siliconienne.

Quant au monde des Morlocks (autrement dit, celui de l’immense majorité des humains) – et bien que les idéologues siliconiens se montrent plutôt discrets sur cette question de l’avenir des losers – il ressemblera sans doute comme deux gouttes d’eau, si l’on suit jusqu’au bout cette logique libérale, à celui que No Border s’efforce déjà de mettre en place dans la zone expérimentale de Calais. Autrement dit, à un univers « multiculturel » – où l’ordre serait assuré, dans l’idéal, par des mafias venues du monde entier – et dans lequel la logique de l’ubérisation de la vie quotidienne aurait été poussée à son degré ultime. Les quelques entreprises indispensables à la survie quotidienne des populations de passage (ou provisoirement sédentarisées) se retrouvant dès lors entièrement libres d’investir aussi bien dans des activités relevant de l’économie marchande classique (restaurants, magasins d’alimentation, ateliers de réparation, lieux de loisirs, etc.) que dans celles qui étaient encore tenues jusqu’ici pour illégales, par exemple le trafic de drogue ou la prostitution. Cette zone expérimentale de Calais apparaît d’ailleurs si novatrice, d’un point de vue libéral, qu’on ne peut même plus exclure totalement, dans l’hypothèse où ce projet d’ubérisation intégrale de la vie se révélerait suffisamment prometteur, que certains gouvernements européens envisagent dès maintenant d’en étendre le principe – de préférence dans ces dernières zones rurales qui échappent encore partiellement à l’emprise du capitalisme global – sous le prétexte humanitaire tout trouvé de l’indispensable accueil de ces réfugiés du monde entier que les puissances occidentales savent désormais fabriquer en série grâce à leurs interventions militaires à répétition (mais il va de soi que tout autre prétexte idéologique ferait aussi bien l’affaire).

Bien entendu, les formes de vie concrètes de ces nouvelles zones franches du monde « post-démocratique » (puisque comme le rappelait encore il y a peu Peter Thiel, 1’un des principaux mécènes de ce vaste projet libertarien, « la liberté n’est pas compatible avec la démocratie ») devront nécessairement différer du tout au tout selon qu’il s’agira de territoires Éloïs ou de territoires Morlocks (les premiers relevant plutôt de l’imaginaire de Brazil et du Meilleur des mondes, les seconds de celui de Mad Max et de Blade Runner). Mais, sur le fond, il n’existe déjà plus aucune différence philosophique majeure entre la vision du monde futur des libertariens de la Silicon Valley et celle des libertariens de No Border (comme le confirme, entre autres, cette nouvelle idéologie « pirate » qui se développe à présent un peu partout dans la jeunesse des nouvelles classes moyennes du monde entier, que ce soit sous une forme de « gauche » ou sous une forme de « droite »). Et comme, de surcroît, il deviendra très vite indispensable – dans cette hypothèse (déjà anticipée par Christopher Lasch) d’une sécession généralisée des élites – de neutraliser de toutes les manières possibles les inévitables tensions et conflits qu’engendrera nécessairement la coexistence de deux univers aussi différents (songeons au type de sécurité qu’implique déjà la protection des « villes fermées » aux États-Unis) il faudra bien, tôt ou tard, que libertariens de droite et libertariens de gauche en viennent à associer leurs efforts afin de pouvoir exercer en commun le contrôle policier renforcé – qu’il soit à base de soft power ou de hard power – qu’exigera inéluctablement ce nouveau type de « société » duale et intégralement ubérisée. Telle est du moins – à lire les plus récents écrits de leur pléthorique domesticité intellectuelle – la façon dont les capitalistes les plus riches et les puissants de la planète, ceux de la Silicon Valley, envisagent à présent leur propre avenir, sur fond de crise montante du système économique et financier mondial et de destruction accélérée de l’environnement. Et, par ricochet, celui du reste de l’humanité.

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