Miguel Espinosa, « Asklépios, le dernier Grec »

version-imprimable-de-aslkepios

Miguel Espinosa

Asklépios, le dernier Grec
(1972)

RN Éditions, Paris, 2016
(Traduction d’Antonio Werli)

Prologue

Je m’appelle Asklépios, et, de loin en loin, je prends la plume pour me confesser, et je le fais pour satisfaire la nécessité de me sentir vrai, comme l’a prescrit Démocrite.

J’aime la comparution de toutes les choses, grandes et petites, sur la Terre, entre la Terre et le Soleil, et par-delà le Soleil, existantes. Je cherche l’originaire, et déteste prospecter la fin de ce qui est là et demeure, car suffit à ma raison le postulat que montre le fait.

Les enfants et les femmes m’attendrissent, dont la présence docile se révèle compagnie. Ma volonté n’est pas tentée par le Pouvoir, j’ai toutefois une inclination à théoriser sur cet événement. J’appelle théoriser juger à partir de principes et conclure implacablement.

Je rejette les fictions et leurs conséquences ; m’est étrangère, par conséquent, la conscience de caste ou supériorité. Je ne peux admettre que l’on déguise ce que le jugement correct présente comme vrai. Je hais les révérencieux, les magiciens me répugnent et j’abhorre toute doctrine irrationnelle. Les enfilades de mots dépourvus de sens me font honte ; je ne peux supporter que l’on dise, par exemple : « mon frère spirituel », « notre destinée manifeste ».

Je me moque de toute grandeur, car je pense que toute grandeur est fausse. Auprès des vaniteux, je suis le démiurge qui les enfle ; auprès des hypocrites, le démiurge qui les scandalise ; et auprès des neutres, le démiurge qui les implique. Comme tout proscrit, je connais des nostalgies, et les nostalgies que je vis, moi, un Grec, ce sont celles-ci : nostalgie de la Vérité, de la Beauté, de la Bonté.

Je refuse la tristesse, mais j’estime la mélancolie. De temps à autre, ma nature tourne à la mélancolie, et trouve son plaisir dans les doux bras du désenchantement. L’âpreté est aussi une passion digne d’un Grec, même si Épicure la combat.

Je ne suis aucun chemin ni n’emprunte le sentier d’aucun maître connu ; je me ris de tous les maîtres, partisan que je suis de la capacité de juger à partir de postulats et de conclure implacablement, aussi appelée liberté de réflexion, ou de science, et qui rend possible la vie rationnelle entre Grecs et non-Grecs.

Des écrivains, j’admire la volonté de concept, la volonté de style et la volonté de synthèse, ou faculté de forger des expressions.

C’est pourquoi je relis Platon.

J’aime les faibles ; je pense que l’héroïcité apparaît nécessairement chez certains individus, par exemple ceux qui travaillent et ne gagnent pas de quoi déjeuner. Auprès d’eux, je me sens comme auprès des miens, et comme auprès de ceux qui rongent leur miche de salaison et observent en toute simplicité le spectacle du samedi. Pour les gens de bonne famille, les puissants, les précieux, les calologues et les endoctrinés, je n’ai aucune sympathie.

Je définis l’Art comme l’objectivation du ressenti esthétique à travers la matière ; la liberté, comme la possibilité de réaliser l’indéterminé ; et la justice, comme un point de vue sur le monde. J’aime l’Art, la liberté, la justice et l’être-bon. Cependant, je n’attends rien des dieux ni des hommes. C’est pourquoi je suis un homme.

Je considère l’État comme l’organisation méthodique du Pouvoir, et le Droit, comme la méthode de l’État. Les principes de ce qu’on appelle Droit romain me semblent être une antiquaille, fabriquée en vue d’assurer à certains balourds l’exploitation du monde alors connu. J’estime lamentable qu’un tel Droit ait servi de science moutonnière à des centaines de générations friandes de soupe étatique et crétine.

J’aime à tirer la langue aux pharisiens, philistins et j’en passe, leur faisant ainsi entendre qu’ils ne savent rien, et cela, jugement après jugement, systématiquement, sans abdication. Face à eux, je confesse : « Je ne céderai rien que vous ne prouviez signe après signe. » Et jamais je ne me suis trouvé dans la nécessité d’admettre de leur part une vérité démontrée selon la raison qui fait de nous des hommes.

Je m’appelle Asklépios, et de Mégare, enfant, mes parents m’ont emmené dans cette Cité par la main.

Publicités
Poster un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :