Pièces et main-d’œuvre : « M. Picq fait de la prospective »

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Pièces et main-d’œuvre

M. Picq fait de la prospective

Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots, Pascal Picq (Odile Jacob, 2017. 336 p, 22,90 €)

Pardon lecteur, si l’on saute aux conclusions sous l’aiguillon de la rogne, du temps et de l’argent perdus (outre ce compte rendu), mais c’est qu’en effet, on a lu le tas de mots de Pascal Picq.

Éthologue et paléoanthropologue, maître de conférences au Collège de France, Pascal Picq fait partie de ces vieux mâles plastronnant dans leur territoire académique, tel Michel Serres, Axel Kahn & Jean-Didier Vincent, que leur expertise réelle ou postiche dans leur mince champ de recherche autorise à pérorer avec plus d’aplomb que le commun des penseurs et des plombiers sur les affaires du monde. Simplement les médias et les maisons d’édition servent de café du commerce à leurs incontinences idéologiques, ressassements pontifiants et patauds, prêches et sermons aux fins d’édification des « gens », variations sur un thème rabâché : la situation paraît grave, elle pourrait devenir pire, voire catastrophique, à moins que l’on ne suive les opinions et prescriptions du « vieux sage » – du sachant – qui coïncident par hasard avec la ligne éditoriale du média qui les publie, laquelle ondule et rampe au gré des intérêts et volontés des décideurs, propriétaires à titre privé (groupe Le Monde) ou publique (groupe Radio France) de ces mêmes médias.

Chaque média dispose ainsi d’un pool, d’une play-list de personnalités « ressources », « de référence », pseudo-indépendantes, comme les marionnettes d’un ventriloque, à qui est réservée la formulation des « vraies questions » et des « vraies réponses » à ses questions, à l’exclusion des « phantasmes », « obscurantistes », « irrationnels » des « ennemis du progrès ». Questions et réponses que les « gens » se répètent ensuite d’un air informé. Et en effet, ils le sont. Au sens où le mot d’information vient du métier de potier qui forme la pâte au moule. L’opinion, ça se pétrit. Ainsi se forment et se diffusent les psittacismes de la technocratie dominante dont Pascal Picq se fait ici le bêtifiant porte-parole. Aux poncifs de l’idéologie dont l’efficacité repose sur la répétition perpétuelle et démultipliée, il est difficile de répondre autrement que par ceux de la critique, sinon par le silence de la lassitude qui laisse le dernier mot aux boîtes à bruit. Faisons donc un exemple en passant M. Picq par les armes de la critique ; n’ayez crainte, c’est un livreur prolixe et qui en fera d’autres.

Mais que dit concrètement celui-ci pour susciter un tel écœurement, riche en épithètes péjoratives, mais abstraites. Le Monde nous en offre un résumé, évidemment favorable et judicieusement publié dans sa rubrique « Management ».

« Jungle numérique : suivez le singe

Savez-vous pourquoi les grands singes prennent le pouvoir dans le roman La Planète des singes ? Car dans un monde où les machines produisent tout le nécessaire et les grands singes domestiqués assurent tous les services, les humains cessent d’être actifs, intellectuellement et physiquement, et finissent par être asservis. (…)

Pourquoi se promener dans les forêts alors que nous devons nous adapter à la nouvelle jungle numérique ? Parce que d’après l’auteur, les singes et les grands singes ont inventé des réponses adaptatives étonnantes et pertinentes pour les grandes questions au cœur des mutations actuelles. (…)

« Si nous continuons à mépriser les intelligences les plus proches de nous dans la nature actuelle, comment imaginer une collaboration avec les nouvelles intelligences artificielles et les objets connectés ? Notre avenir avec les machines intelligentes ne pourra se construire qu’à cette condition. Sinon, nous serons les esclaves des robots ».

« Vivre sur la planète des robots et de l’intelligence artificielle, conclut joyeusement Le Monde, n’est pas en soi une catastrophe ; ce peut même être une bonne nouvelle s’il y a redistribution des richesses produites pour financer le revenu pour tous (1). »

Ah, on voit qu’il y a une morale et une leçon de l’histoire. Nous voilà formés et informés, non seulement par le scientifique, Pascal Picq, mais par son perroquet, Margherita Nasi, professionnelle irremplaçable, experte en hiérarchie et vérification de l’information.

Rappelons d’abord que le scénario de l’homme amoindri par la paresse, l’abondance et le travail des esclaves-machines est un antique lieu commun des historiens et philosophes, grecs et romains : Sparte et Athènes, les délices de Capoue, les Sybarites, les Romains de la décadence et les barbares, etc.

Clifford D. Simak en publie sa propre version en 1952, dans City, traduit en français sous le titre Demain les chiens. Un conte d’une merveilleuse mélancolie où l’on voit le meilleur ami de l’homme prendre en charge son maître amolli et peu à peu saisi de taedium vitae, puis, au fil des millénaires, s’émanciper, l’oublier, prendre sa place, cependant que s’éteint l’espèce humaine.

La Planète des singes, de Pierre Boulle, qui reprend en effet le thème de l’homme diminué par la paresse, le travail des machines-esclaves (les robots) et des animaux domestiques (les singes), ne date, lui, que de 1963, même s’il est devenu un mythe. C’est-à-dire l’une de ces vérités présentées sous forme fabuleuse, mais une vérité d’un ordre aussi irréductible aux vérités logiques et scientifiques que, disons, un phénix et un ordinateur. Ce n’est pas comparable. Et pourtant, il y a une vérité du phénix que chacun saisit immédiatement, intuitivement, et qui échappe à jamais à l’ordinateur.

La vérité de ces fables, des récits et des réflexions antiques, c’est que la vie et l’envie de vivre s’atrophient quand on se laisse vivre, comme s’atrophie un corps qui ne bouge plus et se change peu à peu en tas, inerte et passif. Le facteur nécessaire, quoique non suffisant, c’est l’envie, le désir, la volonté de vivre. Au temps pour les apologistes du flasque, du mou, du labile, du passif, du couché ; on ne tient debout que par un effort de chaque instant contre la poussée de l’univers. Le corps s’use dans cet effort, il faut vouloir encore plus fort. Quand on ne veut plus, qu’on n’en peut plus, on se couche. Naturellement, il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir, mais on ne peut jamais si on ne veut pas. Tous les hommes le savent, mais non les post-humains, postmodernes, postérieurs, etc. Et c’est pourquoi l’on doit énoncer ce qui passait autrefois pour une vérité de La Palice aux yeux d’un collégien ou d’un boy-scout, et maintenant pour une outrageante saillie viriliste à ceux de nos plus postrêmes penseurs.

Nous avons tous entendu parler de ce Gribouille, assez nigaud pour sauter dans l’eau afin de se protéger de la pluie. L’injonction de notre « journal de référence », de notre scientifique (éthologue et paléoanthropologue), et de leurs pareils transhumanistes, Laurent Alexandre, Ray Kurzweil, Kevin Warvick etc., c’est de nous acculturer au machinisme (cf. Gilbert Simondon) et de nous automachiner afin de ne pas devenir les esclaves de nos esclaves et les machines de nos machines. Encore qu’on ne voit pas pourquoi des machines parvenues à ce degré d’intelligence, d’autonomie et de puissance se soucieraient de la conservation de l’espèce humaine, sauf indifférence ou bienveillance extraordinaires et pour tout dire saugrenues.

Singe pour singe, ce qui n’est jamais évoqué dans le livre de Picq, c’est la menace de son collègue, le cybernéticien Kevin Warvick : « Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’implanter auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur (2). »

« Augmentez-vous », machinez-vous, automachinez-vous. Marchez ou crevez.

« Marchez » au sens de « fonctionnez », bien sûr. Les hommes vivent, les machines fonctionnent.

Autrement dit, amoindrissez-vous sous prétexte de vous « augmenter » (robots, intelligence artificielle, objets connectés, revenu pour tous).

Et si ce n’est pas une injonction de Gribouille, c’est une manipulation rhétorique.

Pascal Picq sait pourtant ce qui attend les chimpanzés du futur. D’où la première phrase de son livre : « Les grands singes auront disparu d’ici 2050. » Froide et factuelle, sans états d’âme superflus. Voilà un éthologue, un scientifique, qui n’est certes pas suspect d’empathie avec les sujets de sa recherche. Disparaître. Voilà sans doute « la réponse adaptative, étonnante et pertinente, inventée par les singes et les grands singes » que nous devrions imiter « pour répondre aux mutations actuelles et nous adapter à la nouvelle jungle numérique. »

Les disparus seront donc provisoirement remplacés par les humains ordinaires, les objecteurs de conscience, ceux qui ayant refusé de « s’augmenter » et d’acquérir les moyens de la puissance dans le monde machine seront ravalés au rang de sous-espèce face à la race supérieure des cyborgs. La destruction du milieu humain au profit du technotope ayant les mêmes effets que la destruction des forêts tropicales au profit des villes et plantations : l’extinction des espèces résidentes.

Pascal Picq est un progressiste et un scientifique de son temps, c’est-à-dire convaincu qu’il faut vivre avec, s’y plier, en suivre les méandres, les sauts, les chutes, etc., au double motif qu’il est vain et mauvais de s’opposer à son cours. Vain parce qu’on ne peut s’opposer à une évolution naturelle et fatale. Mauvais parce que cette évolution est pour le meilleur et nous emporte vers une mer de félicité – sauf, bien sûr, refus de nous y adapter. Pas un instant ne l’effleure le soupçon que cette « adaptation » puisse n’être qu’un euphémisme pour désigner la ligne de pente, la dérive d’une épave au fil de l’eau. L’important pour M. Picq, c’est de flotter. L’apologie du conformisme se mêle à la sourde célébration du déterminisme et de la providence travestis en volontarisme nietzschéen. Amor fati et compagnie. Mais sous le masque de Zarathoustra paraît la bouille benête et superstitieuse d’Homais, Bouvard et Pécuchet. Le dieu Progrès pourvoira ; à nous de l’adorer et de lui rendre le culte, les rites, les sacrifices, afin qu’Il nous épargne et nous donne de l’avancement perpétuel.

Verbatim

« Une nouvelle phase de l’évolution humaine vient de commencer. » p. 10

« Le pire n’étant jamais certain, même si nous y travaillons ardemment, comment créer une vraie société postmoderne, plus certainement avec des robots de plus en plus intelligents qu’en compagnie des grands singes voués à l’extinction ? » p. 12

« Ce qui nous amène au sujet central de cet essai : comment apprendre à vivre avec ces nouvelles intelligences artificielles pour assurer un futur meilleur à l’humanité ? » p. 13

Ce concentré de sottise résume l’introduction.

Le terme d’« évolution humaine » est fallacieux et vise à naturaliser une évolution qui n’a rien de naturel, mais qui est au contraire le produit artificiel – non pas « de l’humanité » – mais d’une certaine classe d’hommes: la technocratie (scientifiques, ingénieurs, techniciens, cadres, entrepreneurs, etc.). Cette évolution est en fait un emballement technologique et industriel dont l’automatisation et l’intelligence artificielle marquent le moment actuel. Ceci posé, c’est à Pascal Picq de répondre à ces questions.

Hors le désir désespéré d’avoir l’air (post)moderne et dans le coup, surtout quand on est un paléochnoque, quoi devrait nous obliger, nous les humains, à approuver ces innovations et menées contre l’espèce humaine ?

Pourquoi devrions-nous tolérer la conception de machines de guerre à l’humanité ? La production de mécanismes destinés à périmer et asservir celle-ci ? À s’en débarrasser ? Pourquoi devrions-nous négocier un modus vivendi avec « les nouvelles intelligences artificielles », c’est-à-dire nous plier à leurs contraintes et à leurs procédures ? Pourquoi devrions-nous croire que c’est aux machines, ou à des processus impersonnels (« l’évolution ») que nous avons affaire, alors que derrière les machines se dissimulent les maîtres des machines, les machinistes ou mécanocrates, financiers, concepteurs et pilotes ? Pourquoi devrions-nous financer par nos impôts, sous prétexte d’« innovation » et de « croissance », des recherches qui visent à nous éliminer ? Pourquoi devrions-nous croire que nous luttons contre les machines, alors que nous luttons contre leurs maîtres, dont les machines ne sont que les moyens en vue de leurs buts particuliers. C’est-à-dire de leurs volontés de puissance (avoir, savoir, pouvoir, jouissance, prestige, longévité, etc.). Mekhanê, en grec, signifie à la fois moyen et machine, mais c’est dans toutes les langues du monde que les deux mots sont synonymes (3).

Et comment croire que cette machinerie puisse « assurer un futur meilleur à l’humanité » (revenu pour tous et gestion automatisée du monde-machine), alors que sa production (capitaux, matières premières) et son fonctionnement (énergie, technologie), dans un monde fini (la Terre), précipitent le ravage final de ce monde et le pire des futurs pour l’humanité ? Les « richesses » que les machinistes, Picq le scientifique et sa journaliste, agitent aux yeux des jobards, en vue de « financer le revenu pour tous », ne sont qu’une accumulation de signes monétaires et d’objets de consommation toujours plus nuisibles et aliénants (bientôt la Réalité virtuelle pour toussétoutes !), de faux besoins artificiellement induits, et dont la satisfaction exige la destruction de notre milieu naturel. Nous ne souhaitons nullement nous approprier les moyens de production et d’échange de ces signes de consommation et de conformité ostentatoires : nous voulons les détruire avant qu’ils ne nous détruisent.

Quant aux moyens de la puissance, leur appropriation et maîtrise effectives, par tous en tant que collectif et par chacun en tant qu’individu, est une impossibilité. Il s’en faut du tout au tout pour que l’émancipation de tous coïncide avec celle de chacun. L’union des individus ne fait une force qu’à condition d’être organisée. C’est-à-dire spécialisée, hiérarchisée et coordonnée sous la direction verticale et centralisée des mieux capables. Les termes en vogue de « réseau », « rhizome », « horizontalité », dans les milieux anarchoïdes et les start-up, dissimulent soit l’inorganisation et l’absence de structures de simples milieux de pensée, incapables d’action pratique, intense et suivie. Soit des organisations de fait où l’existence d’une direction forte, mais qui se nie en tant que telle, compense la faiblesse des structures. Exemples : Les Insoumis, En Marche, mais aussi tous les « collectifs militants » qui leur servent de modèles et dont la souplesse informelle, elle-même décalquée du libre-service, garantit le pouvoir de la direction et l’irresponsabilité des consommateurs (alias, la base).

On sait bien parmi tous ces égaux, d’en bas et d’en haut, que certains le sont plus que d’autres, ceux justement qui tiennent les structures et les « points de passage » (modération des sites, comités de rédaction des journaux, revues, radios, maisons d’édition, programmation des salons, fêtes, festivals, librairies et « lieux »), mais ils sauvent la face libertaire et la fiction égalitaire au moyen d’un marché tacite. Les chefs prennent en charge le gros de l’activité pratique et théorique, à laquelle les suiveurs apportent leur adhésion passive (« chacun fait ce qu’il peut »), ce qui permet d’apposer le label fétiche « collectif ».

« Aussi n’avons-nous plus de partis, mais des “réseaux”. On ne dirige plus, on « coordonne ». On ne décide plus, “il a été décidé”. On ne vous refuse plus la parole, simplement “il n’a pas été prévu de temps de parole pour vous.” Nos déconstructeurs croient (ou feignent de croire ) qu’ils ont changé les comportements quand ils n’ont changé que les formes grammaticales. Voilà comment ces bien-pensants se moquent du monde (4). »

Cependant, rien n’est plus juste ni naturel ; ceux qui agissent, décident. Et ainsi des directions de fait, jamais élues, contrôlées, ni désignées comme telles, dirigent de manière autoritaire, quelles que soient les formes extérieures d’« horizontalisme », leurs ouailles anti-autoritaires.

Le passage à l’abstraction collective empêche de fait l’exercice de la puissance individuelle, de même que l’exercice de la puissance individuelle empêche celui de l’entité collective. N’importe que la propriété de cette machinerie soit socialisée, nationalisée, collectivisée. Son fonctionnement, complexe et dangereux, est intrinsèquement autoritaire, hiérarchisé et soumis à la direction élitaire des experts techniques (les mécanocrates), à leurs intérêts et volontés. On ne peut pas plus diriger Internet en assemblée générale que les chemins de fer ou le système électrique. On peut tout au plus en sous-traiter des services et des productions au niveau local, à des unités réduites, pseudo-indépendantes, subordonnées à leurs cahiers des charges, aux commandes du marché, constamment contrôlées et surveillées à distance par leurs donneurs d’ordres grâce aux systèmes informatisés. C’est l’autogestion de la dépendance.

« Cyber-communisme ou cyber-capitalisme, ce qui compte ici, c’est le changement de moyens. La conversion du capital aux machines. Ce n’est pas la première fois que l’on voit changer les moyens de la puissance. Le capital lui-même n’était que la conversion du cheptel, des têtes (caput) de bétail en signes et vecteurs de puissance. Nous en gardons la trace dans la pécune, la richesse en bétail – puis en argent – issue de l’indo-européen peku, « troupeau » (5).

La monnaie liquide, devises nationales, pièces, chèques et billets, peut disparaître comme elle est apparue, remplacée par le bitcoin ou tout autre équivalence marchande. Le capital et le salariat peuvent disparaître en tant qu’instruments et moyens de la puissance. La marchandise elle-même peut disparaître au profit d’un système de rationnement et d’allocations, par exemple dans le cadre d’une techno-tyrannie écologiste, ne laissant subsister que des marges de marché noir. Mais la volonté de puissance et d’accaparement des moyens de la puissance, machines, machineries, machinations, ne disparaîtra pas, elle.

Résumons : à la mécanocratie, technocrates et cybernanthropes intégrés à leur machine universelle, la maîtrise et la jouissance effectives des nouveaux moyens de la puissance.

À l’acratie des sans pouvoir, superflus en tant que main d’œuvre, insolvables en tant que marché, un crédit minimal (revenu « de base ») et transitoire, tant que les acrates seront assez nombreux, concentrés et énergiques pour provoquer des troubles sociaux. Ce crédit minimal servant à l’acquisition de malbouffe et de gadgets de divertissement, combinaison d’« opium du peuple » et de « paradis artificiels » (cyberdrogues grâce aux implants cérébraux, « Réalité virtuelle », smartphones, tablettes, écrans, etc.).

L’action de la malbouffe et du mauvais lieu des métropoles où les mécanocrates concentrent et entassent les acrates (pollutions, délinquance, abrutissement) entraînant à terme leur avilissement et leur incapacité de révolte, leur stérilité reproductive, leur déclin démographique, voire leur disparition. Il est possible que la mécanocratie en conserve quelques-uns en tant qu’animaux domestiques, authentiques, et plus chics que les sempiternels robots. Objets sexuels, gladiateurs et sportifs, mères porteuses (en attendant l’utérus artificiel), cobayes scientifiques, réserves d’organes, voire personnel de service bio.

Voilà des « pistes » ou plutôt des autoroutes à quatre voies, plus irréfutables que le proverbial éléphant dans le magasin de porcelaine, et qui pour cette raison même ne sont jamais traitées que sur le mode de la dérision allusive dans les médias prétendant au monopole de « la défense des Droits de l’homme ». Au contraire, c’est dans Le Monde et dans Libération que les idéologues inhumains, Laurent Alexandre et Béatrice « Paul » Preciado, ont tribune libre.

Voilà les questions absentes d’un livre intitulé Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots. Cela devrait suffire à sa recension, mais pour le lecteur d’un scrupule maladif ajoutons que la première partie, « Les singes et les affaires humaines », compile une galerie de douze clichés simiesques (le babouin, l’orang-outan, le macaque, etc.), riches en anecdotes de l’Oncle Picq, ainsi qu’en projections anthropomorphes (La Fontaine : « Je me sers des animaux pour instruire les hommes. ») La deuxième partie, « Machiavel chez les chimpanzés », réitère l’exercice, toujours plaisant, en se concentrant sur notre proche cousin. Cela tourne au numéro de chansonnier quand arrivent les comparaisons avec Giscard, Chirac, Sarkozy, Hollande, etc. Pascal Picq fait partie de ces joyeux drilles qui égayent les tablées au dessert. L’ENA est tantôt l’« École Néotropicale d’Acrobatie », tantôt l’« École Normale d’Anatomie » (rires).

La troisième partie, « De la planète des singes à la planète des robots, » épilogue de manière artificielle et forcée, après les deux premières avec lesquelles elle n’a pas d’autre rapport que de juxtaposition entre les deux couvertures du livre. On ne reviendra pas sur ce qu’elle tait et occulte (le pauvre auteur en a-t-il même quelque notion ?), mais sur ce qui y figure, hélas. D’abord du name dropping. Pascal Picq cite les références obligatoires dans le pur style scolaire ; Karel Capek, Bernanos, Pierre Boulle, Vercors (Les Animaux dénaturés), Buffon, Jane Goodal, Diane Fossey, Biruté Galdikas, Frans De Waal, Desmond Morris, Darwin, Brynjolfsson et Mc Afee, A. et J. Bensoussan (Droit des robots, Larcier 2015), et même Schumpeter et Piketty, c’est-à-dire les auteurs dont il a entendu dire qu’il fallait les citer sous peine de passer pour plus ringard qu’Edgar Morin. Mais l’auteur qu’il préfère et qui revient le plus souvent sur son clavier, c’est Pascal Picq : 42 mentions qui ne versent pas vraiment dans l’auto-dénigrement.

L’autre obsession qui sature la troisième partie et la conclusion, c’est l’évolution, évoquée une quarantaine de fois sous divers termes : changement, changer, transformation, bouleversement, adaptation, innovation, exigence de l’époque, nouveau, se modifier, évoluer, s’adapter. Normal, dira-t-on, puisqu’il s’agit du sujet du livre et de l’objet d’étude de toute une carrière qui a connu de meilleurs moments et des aperçus parfois intéressants. Mais ici, Pascal Picq ne parle pas tant en observateur scientifique du phénomène (neutralité axiologique, etc.), qu’en propagandiste de la soumission aux conditions de vie, dégradées et mécanisées, du monde machine.

Verbatim

« C’est justement pour édifier sur de bonnes bases cette nouvelle société connectée et mondialisée qui s’impose à nous que nous avons plus que jamais besoin de l’éthologie et des grands singes. Pas en faisant travailler les grands singes, mais en prenant conscience que si nous ne sommes pas capables de comprendre l’intelligence de nos cousins d’évolution, nous serons désemparés devant celle des machines que nous créons. L’homme a toujours été un deus ex machina, mais gare au syndrome de la planète des robots, avatar moderne du syndrome de la planète des singes. Alors IA ou AI ? Notre seule chance est l’AI : l’intelligence augmentée. » p. 239

« La France (…) a toujours préféré exploiter des femmes et d’autres hommes plutôt que de faire confiance aux robots. » p. 272

« Aux dernières nouvelles, pourtant, l’Allemagne maintient une activité industrielle dynamique avec beaucoup plus d’emplois et de robots. Et pourtant, malgré l’exemple allemand, on continue d’entendre que les robots vont détruire les derniers emplois. » p. 273

« Et à tout prendre, ne vaut-il pas mieux installer des machines plutôt que de délocaliser ? » p. 273

« Sans même attendre l’arrivée imminente de machines cognitives, notre quotidien se trouve déjà envahi par ces machines : banques et déclarations de toutes sortes en ligne, caisses automatiques (autoroutes, magasins), spéculations financières automatisées (et folie des traders), pilotes automatiques, GPS qui nous mènent n’importe où, standards téléphoniques qui nous rendent dingues, radars automatiques (A. Bloch et P. Beretti, Homo numericus au travail, Economica, 2018… » p. 274)

« Autant en prendre conscience avant d’être surpris, le temps des machines interactives, artificiellement intelligentes et, dans un avenir proches, cognitives (intelligence artificielle forte) est arrivé ou, pour le dire autrement, le « deuxième âge » des machines avec les cobots (robots collaboratifs), les chatbots (algorithmes conversationnels) et autres sobots (robots sociaux, d’accueil, de compagnie, d’accompagnement, etc. ; (E. Brynjolfsson et A. McAfee, The Second Machine Age. Work, Progress and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies, Norton 2014 ; Le Deuxième Âge de la machine : travail et prospérité à l’heure de la révolution technologique, Odile Jacob, 2015). » p. 278

« Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee (…) envisagent un monde dans lequel le travail pénible, physique ou intellectuel, a disparu et dans lequel tous les humains reçoivent un revenu minimum confortable pour se livrer aux activités qu’ils désirent. Une telle société est-elle possible sans le risque d’une scission de plus en plus large entre les élites et le reste de la population comme dans le film Elysium de Neill Blomkamp (2013) ou, dans un registre analogue, le très troublant Time out d’Andrew Niccol (2011) ? Dans ces deux films, on voit une société avec ses élites quasi olympiennes (au sens de la mythologie grecque) qui vivent au-dessus des hommes, tout en partageant leurs désirs et leurs passions, mais en jouissant d’une vie éternelle. Quand la mythologie et la science-fiction se rencontrent à Hollywood et, juste à côté, dans les projets transhumanistes très concrets et avancés sous la houlette de la Singularity University en Californie (http://su.org/), n’est-il pas grand temps de prendre ces questions très au sérieux ? (…) Alors le travail aux robots et l’otium pour les humains ? Oui, ce serait une utopie raisonnable. » p. 280-281

« Les grands défis de notre temps exigent une politique de notre temps et non pas des réponses d’une politique d’un autre temps (les deux bosses du chameau). » p. 304

« Nous sommes plus que jamais, nous les hommes, les acteurs de tous ces bouleversements, pas toujours conscients et encore moins avec un sentiment de responsabilité envers les générations futures. Or, deux leçons sont à retenir de Darwin – parmi d’autres – pour nous adapter : comprendre que nous vivons sur des adaptations du passé ; toujours se poser la question : sommes-nous capables de comprendre que ce qui a fait notre succès ne suffit pas pour s’adapter au monde que nous avons contribué à changer et que ce que nous faisons aujourd’hui contraint les possibilités des générations futures à édifier leur propre idée du progrès ? (…) L’évolution ce n’est pas – que – le passé, mais la descendance avec modification. » (Pascal Picq et Denis Lafay, « Il est l’heure de bâtir un nouvel humanisme », Acteurs de l’économie/La Tribune, octobre 2016)

« Est-ce que ces sujets sont abordés dans les débats politiques actuels, que ce soit dans les médias ou dans les programmes ? Non ! Une anecdote récente illustre d’ailleurs ce décalage entre le monde politique et notre société. Alors que nous devions tenir les Premières Assises de l’observatoire de l’ubérisation de la société dans une salle de l’Assemblée nationale le matin du 25 janvier 2017, divers tracas liés aux services de sécurité ont conduit à l’annulation de cette réunion. Même si on admet que certains participants – dont moi qui devais tenir le propos introductif – auraient dû prendre la peine de vérifier leur inscription sur le site de l’Assemblée nationale, on a du mal à comprendre qu’à l’ère du fichage numérique généralisé, et alors même qu’il suffit de présenter une pièce d’identité à la Police de l’air et des frontières pour entrer dans notre pays en état de vigilance antiterroriste, on ne puisse pénétrer dans une assemblée du peuple transformée en sanctuaire de la paranoïa sécuritaire. Mais il est vrai que notre compagnie se composait de dangereux journalistes, universitaires, entrepreneurs… » p. 305, 306.

« Tout cela reste d’une grande banalité anthropologique. Les sociétés humaines détestent le changement. (…) La défiance – doux euphémisme – envers les théories du changement dans la nature (évolution) ou dans les sociétés (chercheurs, entrepreneurs) se traduit par le mauvais sort fait à ses acteurs, les chercheurs ou les entrepreneurs, au fil des gouvernements de droite et de gauche. » p. 308

« Bienvenue dans la postmodernité » p. 310

« Voici venir le temps de l’évolution. Joseph Schumpeter a été le premier à parler d’“économie évolutionniste ” en 1912, reconnaissant sa dette envers Charles Darwin dans un entretien donné à la fin de sa vie. Le couple inventeur/entrepreneur de l’économie s’inspire de l’articulation variation/sélection de la biologie évolutionniste. Car la contingence découle bien de l’émergence de caractères nouveaux qui ne répondent à aucun projet mais qui, s’ils sont sélectionnés, changent l’environnement. » p. 312

« De ces bouleversements en cours, faut-il s’angoisser, faut-il se réjouir ? Ni l’un ni l’autre. Il faut nous adapter et s’adapter à un monde nouveau implique de jouer sur les variations existantes et de les organiser différemment. » p. 314

Page 319, M. Picq nous fait part d’une découverte considérable et dont il exulte : le libéralisme est de gauche et la gauche, la vraie, est libérale. Sans doute ignore-t-il jusqu’au nom de Jean-Claude Michéa, qui refait cette démonstration de livre en livre, à la fureur des Boltanski, Lordon, Corcuff & autres idéologues libéraux-libertaires. Il ne lui vient pas même à l’esprit que c’est précisément le sale petit secret que la gauche bourgeoise et technocratique s’acharne à enfouir depuis le xixe siècle, afin de duper et d’asservir le peuple à ses idéaux et intérêts. Tout aussi significatif est le biais par lequel lui vient cette révélation qui le gonfle de fatuité :

« Un petit livre aussi pertinent que savoureux, a échappé à l’intérêt de nos intellectuels hexagonaux – hormis Michel Onfray, Patrick Tort et quelques journalistes. Il s’intitule Une gauche darwinienne (P. Singer, Une gauche darwinienne. Évolution, coopération et politique, Cassini, 2002). Peter Singer, son auteur, est un biologiste, professeur à Harvard, plus connu chez nous pour ses travaux et ses prises de position pour l’extension des droits de l’homme aux grands singes (chimpanzés, gorilles, orangs-outans). Quelle ne fut pas ma surprise, et ma grande joie, de découvrir ce livre parlant de la gauche sous la plume (le clavier) d’un auteur américain [NdA. sic, nos lecteurs auront rectifié d’eux-mêmes, P. Singer est de nationalité australienne] – c’est encore plus jouissif en ces temps trumpiens ; à croire que Singer a décidé de se faire le chantre des espèces en voie de disparition…

« Singer donne une analyse précise des erreurs conceptuelles et historiques de la droite et de la gauche autour de la pensée de Darwin et, aussi, du libéralisme. Car, lisez-moi bien chers amis, le libéralisme se fonde à l’époque des Lumières, dans le nord-ouest de l’Angleterre, autour de Birmingham, dans une période comprise entre la Révolution américaine et la Révolution française. Là, un groupe d’hommes amis des philosophes des Lumières, dont Condorcet, construit une nouvelle société. Cette communauté se donne pour nom la Société lunaire (Lunar Society). On y rencontre Erasmus Darwin, Josiah Wedgwood (respectivement grands-pères paternel et maternel de Charles Darwin), James Watt, Matthew Bolton, John Priestley et, comme fidèle visiteur et associé, Benjamin Franklin. Cette société constitue le socle de la pensée libérale et sociale de la gauche anglaise, les whigs. Car qu’on se le dise et redise, le libéralisme est une pensée de gauche, tant elle revendique la liberté des individus. [NdA : des renards libres dans un poulailler libre.] Et c’est bien pour cette raison qu’une partie de ces hommes ont combattu et fait abolir l’esclavagisme dans l’empire britannique et milité pour l’égale éducation entre les jeunes filles et les jeunes hommes (P. Picq, Un paléoanthropologue dans l’entreprise, Eyrolles, 2011). »

L’opuscule de Peter Singer est évidemment plus subtil et retors que les pétarades de Pascal Picq. Il caractérise la gauche comme matérialiste, marxiste ou imprégnée de matérialisme et de marxisme. Ce qui amène cette gauche, paradoxalement, et à rebours de ce que le sens commun entendrait par « matérialisme », à nier toute innéité, toute part biologique dans la nature de l’homme (alias animal politique). C’est dans les fameuses Thèses sur Feuerbach :

« (…) l’essence de l’homme n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité effective, elle est l’ensemble des rapports sociaux. »

Autrement dit, ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, mais au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. L’homme est un être social dont la « nature » est le pur produit de la somme des rapports sociaux. Pour changer la « nature de l’homme », il suffit donc de changer les rapports sociaux. Et voilà. D’où l’idée de la malléabilité de l’être humain, simple pâte à modeler que l’on peut construire, déconstruire, reconstruire, détruire, etc. Voir la Chine, l’Union soviétique et les campus où règne la French Theory.

Homme de gauche et darwinien revendiqué, Peter Singer n’est pas si bête. Il distingue entre les faits (ce qui est) et les valeurs (ce qui est souhaitable). Le fait est, pour lui, que les hommes sont des animaux – et même des animaux comme les autres – ce qui est tomber dans l’excès inverse, le zoomorphisme, et a donné lieu à la stupide doctrine de l’antispécisme (mais c’est une autre histoire). Son darwinisme n’est pas de cette sorte qui a reçu le nom de « darwinisme social », ou encore de « loi de la jungle », « loi du plus fort (du plus apte) » – les forts (les aptes) tuent, les faibles (les inaptes) meurent. Peu importe que Darwin lui-même n’ait jamais été « darwinien », ses héritiers abusifs, tels son cousin Francis Galton, Herbert Spencer, Andrew Carnegie, John D. Rockefeller, lui ont fait tenir ce discours hobbesien de la guerre de tous contre tous.

Les faits reconnus par Peter Singer, à la suite de Darwin, Kropotkine et alii, démontrent dans les sociétés animales et humaines autant, sinon plus, d’altruisme et de coopération, que de compétition et de rivalité. La preuve étant que ces sociétés survivent et qu’elles ne le pourraient pas si leurs membres se livraient sans cesse à la guerre de tous contre tous. C’est précisément l’expansion épidémique du libéralisme libertaire et/ou libertarien (Moi et Mes Droits au degré de consommation le plus élevé pour toussétoutes) qui entraîne par ricochet l’effondrement écologique et menace désormais la société humaine. Celle-ci ne survit plus que sur l’héritage écologique et social passé, qu’elle dilapide à une vitesse exponentielle, tout en gémissant sur le sort d’hypothétiques « générations futures ».

Autant ne signifie pas exclusivement. Singer reconnaît l’existence transhistorique – naturelle, puisqu’il faut dire le mot – de la guerre, de la compétition, de la rivalité, de l’agressivité, de la domination, de la prédation, entre groupes et individus. Leur existence incurable, d’où l’échec, souvent terrifiant, des religions, des révolutions et de toutes sortes de groupes, de sectes, de communautés, etc. Chassez la nature, elle revient au galop (ainsi que les pulsions refoulées). « L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » (Pascal). Le but de Singer, comme Freud, il y a un siècle, se borne à déplacer le fléau de la balance vers plus d’altruisme, de coopération et moins de compétition et de rivalité. Pour cela, comme Freud, il imagine de « récupérer » les tendances négatives, de « civiliser » les pulsions, domestiquer leur énergie au profit du mieux commun. Adepte implicite de la théorie mimétique (d’Aristote à René Girard en passant par Veblen), il ne propose en fait rien de plus que de « leurrer » les mauvaises pulsions en les dévalorisant socialement et en gratifiant au contraire « les bonnes pratiques ». En donnant de « la face », du « statut », du « prestige » aux individus en mal de reconnaissance et prêts à tous les sacrifices pour l’obtenir, que ce soit les guerriers indiens des Grandes Plaines ou les donneurs de sang du Royaume-Uni. Au lieu, grotesquement, d’essayer de « déradicaliser » les suicidaires jihadistes, on pourrait par exemple offrir à leur pulsion de mort et à leur besoin de gloire, des débouchés autrement plus nobles que le massacre au nom de l’islam, et du pire tirer le meilleur. Ainsi « une gauche darwinienne », selon Singer :

« – Ne nierait pas l’existence d’une nature humaine et ne chercherait pas à soutenir que la nature humaine est bonne de façon inhérente, ni qu’elle est infiniment malléable ;

– Ne compterait pas mettre un terme à tous les conflits et à toutes les dissensions entre êtres humains, que ce soit par le biais de révolutions politiques, de changements sociaux ou d’une meilleure éducation ;

– Ne présupposerait pas que toutes les inégalités sont dues à la discrimination, aux préjugés ou au conditionnement social. C’est le cas pour certaines, mais cela ne peut être érigé en règle. (…)

– Ne serait pas surprise par le fait que, dans des systèmes sociaux et économiques différents, un grand nombre de gens agissent de manière compétitive dans le but d’améliorer leur statut, acquérir une position de pouvoir, et/ou promouvoir leurs intérêts et ceux de leurs proches ;

– Ne serait pas surprise par le fait que, quel que soit le système social et économique dans lequel ils vivent, la plupart des gens répondent favorablement aux occasions de participer aux formes mutuellement profitables de coopération ;

– Favoriserait les structures privilégiant la coopération plutôt que la concurrence, et essayerait de canaliser la concurrence à des fins socialement souhaitables ; (…) (6) »

C’est ce que l’on nommait autrefois l’éducation, la transmission, la culture, les Humanités, et qui a été détruit de concert par la gauche sociétale et la droite libérale, afin de livrer au marché des hordes de consommateurs sauvages.

Cependant, in fine, de façon torve et discrète, par la bouche d’un autre que lui, Peter Singer conclut à la possibilité de changer la nature humaine, mais par des moyens scientifiques et technologiques. Il ne prononce pas les mots d’eugénisme ni de transhumanisme, il se contente de prendre date :

« Richard Dawkins lui-même, un champion de la pensée darwinienne, émet l’idée de “cultiver et entretenir un altruisme pur, désintéressé – quelque chose qui n’a pas d’espace propre dans la nature, quelque chose qui n’a jamais existé auparavant dans toute l’histoire du monde”. Même si “nous sommes construits comme des machines générées par des gènes”, nous dit-il, “nous avons le pouvoir de nous retourner contre nos créateurs”. Il y a là une vérité importante. Nous sommes la première génération à comprendre non seulement le fait que nous avons évolué, mais aussi les mécanismes par lesquels nous avons évolué et comment cet héritage de l’évolution influence notre comportement. (…) Pour la première fois depuis que la vie a émergé de la soupe primitive, des êtres comprennent comment ils sont devenus ce qu’ils sont. Cela ressemble plus à un danger qu’à une source de liberté pour ceux qui craignent de renforcer le pouvoir des gouvernements et de l’establishment scientifique, mais dans un futur lointain que nous pouvons encore à peine entrevoir, il se pourrait bien que cela devienne la condition sine qua non d’un nouveau genre de liberté (7). »

Un « nouveau genre de liberté » ?

Grâce à Crispr-Cas9 et aux manipulations génétiques ? Il s’agit donc bel et bien de déconstruire et modifier la nature humaine (« une machine »), à des fins éthiques – Singer se revendique de l’utilitarisme – et par les moyens autoritaires de la technologie, détenus par les « gouvernements et l’establishment scientifique ». Mais comme il serait inutile, voire nuisible, de le proclamer aujourd’hui, Singer, en adepte de « la tactique du salami » (tranche par tranche) et de la « ligne Maya » (Most Advanced Yet Acceptable), se borne à le chuchoter dans la dernière phrase de son livre. Mieux vaut faire les choses sans les dire, que les dire sans les faire, en suscitant des oppositions.

Pascal Picq, lui, n’a que faire de ces finasseries. Il se voit plutôt en boutoir, tels ces scientifiques, entrepreneurs, ministres, acharnés à « faire sauter les blocages » et qu’il cite avantageusement : Claude Allègre, Luc Ferry, Francis Mer, Thierry Breton, Hubert Curien, Claudie Haigneré. Donnons-lui une dernière fois la parole pour s’étouffer :

« Car, et c’est le fond anthropologique de cet essai, si nous ne sommes pas capables de comprendre les intelligences de nos frères d’évolution les grands singes, et tout particulièrement les chimpanzés et les bonobos, comment pourrions-nous le faire face à ces intelligences artificielles et, bientôt, de plus en plus autonomes ? Les cobots, les chatbots, les sobots ont déjà envahi nos environnements. (…) Ajoutons les objets de plus en plus connectés entre eux, et nous voilà plongés dans un espace digital darwinien qui échappe de plus en plus à notre contrôle et à notre pouvoir. Or, c’est un immense paradoxe, nos cultures refusent encore d’admettre l’intelligence sociale et politique des grands singes et, pour les mêmes raisons imbéciles, ne se préparent pas à vivre avec ces nouvelles intelligences. Qu’on le veuille ou pas, l’intelligence artificielle (ou IA) et l’intelligence animale (ou IA) sont plus étroitement liées que par leur acronyme s’agissant de l’avenir de notre espèce. » p. 321

« Les grands singes et les autres singes auront certainement disparu dans la nature d’ici 2050. Les derniers survivants seront confinés dans d’ultimes forêts ayant échappé aux destructions des hommes – plus certainement dans des parcs zoologiques. Qu’est-ce que cela peut faire ? cela importe beaucoup plus qu’il n’y paraît tant notre évolution et notre histoire sont associées à celle des grands singes, du temps des Lumières au spectre de la planète des singes. Que sera cette évolution avec les robots et l’intelligence artificielle ? (…) » p. 322

Loin d’être le rebelle et le Tartarin prométhéen qu’il s’imagine, Pascal Picq est un propagandiste de la soumission. C’est à la mode. On connaît le proverbe américain, « If you can’t beat them, join them. » (« Si vous ne pouvez les battre, ralliez-vous à eux »). Une amie nous en avait rapporté une version sarcastique, à propos du viol, « if you can’t prevent it, try to enjoy it ». (« Si vous ne pouvez l’empêcher, tâchez d’en jouir. ») C’est bien ce que nous enjoint de faire ce grand singe de Pascal Picq.

Sutor, ne supra crepidam.

Pas plus haut que le paléolithique, paléoanthropologue.

Quant aux Chimpanzés du futur, s’ils veulent s’informer clairement et précisément du sort que leur réserve la technocratie transhumaniste, nous ne pouvons que leur conseiller la lecture du livre que nous leur avons consacré et dont Le Seuil a refusé la publication (8):

Manifeste des Chimpanzés du futur contre le transhumanisme
Pièces et main-d’œuvre
Ed. Service compris, sept. 2017 348 p., 20 €

Grenoble, le 5 septembre 2017

Notes

1. Margarita Nasi, Le Monde, 7 juillet 2017.
2. Cf. Libération. 12 mai 2002.
3. Cf. Ce que signifie « avoir les moyens ». Au-delà du capitalisme et pire encore, Marius Blouin.  www.piecesetmaindoeuvre.com
4. Cf. De la technocratie. II- Ludd contre Lénine, Marius Blouin. http://www.piecesetmaindoeuvre.com
5. Cf. « Ce que signifie « avoir les moyens » », art. cité.
6. Cf. P. Singer, Une gauche darwinienne, évolution coopération et politique (Cassini, 2002).
7. Idem
8 Cf. Histoire d’un livre, http://www.piecesetmaindoeuvre.com et http://chimpanzesdufutur.wordpress.com

 

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