Jacques Ellul, « Les précurseurs »

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Jacques Ellul

Les précurseurs

(Foi et vie n° 11, septembre 1973)

L’Histoire de la littérature de réflexion sur la technique reste entièrement à faire. Je vais me hasarder à donner ici quelques indications. Dès l’abord, on peut distinguer trois sortes d’œuvres qui s’y rattachent. Il y a bien entendu les ouvrages de science-fiction, qui, à leur origine, étaient du travail sérieux et dont les ancêtres furent Carol Capêk et Huxley, mais qui depuis sont tombés dans une vulgarité et une absurdité qui font que l’on ne peut rien en tirer de sérieux pour notre réflexion. Il y a ensuite les œuvres purement littéraires qui ne sont pas de la science-fiction, comme Les Choses de G. Perec, Les Abeilles de verre de E. Jünger, et puis les œuvres d’analyse et de connaissance concrète. Mais celles-ci se divisent elles-mêmes en études philosophiques, auquel cas l’examen de la technique est un fragment d’une œuvre plus vaste, la technique n’est pas considérée en elle-même, mais comme une sorte d’exemple ou de facteur, pris en compte pour justifier une étude soit historique, soit philosophique, ce sera par exemple Spengler ou Heidegger. Et puis viennent les études de la technique pour la technique, prise comme objet principal et considérée dans sa pleine importance. Ce sont les œuvres de ces deux dernières catégories que je retiendrai ici. Je ne crois pas que Huxley ou Orwell nous instruisent beaucoup. J’aurais envie (malgré l’admiration littéraire que j’ai pour eux) de dire que ces œuvres au contraire nous rassurent pleinement sur la technique ! En effet elles sont si extrêmes, si totales, si absolues que l’on se dit en considérant la réalité quotidienne : « Mais il n’y a rien de tout cela autour de moi ! notre société n’est en rien organisée de cette façon, donc, nous n’avons rien à craindre. » Je dirai que ces œuvres, même si elles sont à la limite très exactes, peuvent seulement de façon fragmentaire nous amener à poser parfois quelques questions. Et l’on se dit : « Tiens, cela correspond à ce que Huxley avait dit », ou encore « c’est bien ce que Orwell avait prévu » (quel battage n’a-t-on pas fait autour du livre 1984 !), mais sans que cela implique la moindre prise de conscience et surtout sans que nous soyons amenés à comprendre comment on en est arrivé à ce point final. Or c’est précisément ce qui est essentiel : comprendre comment évolue ce phénomène nouveau qu’est la technique, quelles sont ses voies, quel est son mode de développement ; voilà le vrai problème. C’est pourquoi je laisserai en général de côté les philosophes et les théologiens qui veulent voir en elle une expression tout à fait normale de la vocation de l’homme, et ne font guère de distinction entre les techniques artisanales du Moyen Âge par exemple et la technique moderne.

Quand donc commencer cette réflexion sur la technique telle qu’elle se développe depuis un siècle environ (car j’ai essayé de montrer que les techniques qui se multipliaient depuis le XVIIIe siècle ne sont pas tout à fait comparables à celles d’aujourd’hui) ? Prendre comme modèle les automates du XVIIIe pour en déduire les caractères de notre système (cf. J.C. Beaune) me paraît manquer l’essentiel de notre univers technicien. De même la Spinning Jenny n’inclut pas en elle l’essor ultérieur, industriel puis spécifiquement technique. Je crois que dans cette esquisse d’une réflexion sur la technique, il faut commencer à 1914, et l’on a en réalité trois périodes. De 1914 à 1944. Puis de 1944 à 1968 et enfin notre actualité.

On pourra évidemment réagir en pensant que bien avant ma date de départ, il y a eu une réflexion sur la technique elle-même. Et particulièrement on songera à Marx, penseur de la Technique de Kostas Axelos. Je reconnais tout à fait la qualité de l’œuvre d’Axelos, mais je trouve que précisément la technique, au sens où nous la connaissons aujourd’hui, y tient une petite place. C’est-à-dire que Marx pouvait saisir la technique sous son aspect industriel, et seulement celui-là. Et l’œuvre excellente d’Axelos a été de montrer que l’aliénation qui est le nœud de la pensée marxienne, provient non pas seulement de la structure capitaliste de la société, mais au moins autant de l’industrialisation. C’est la croissance industrielle qui produit l’aliénation dans tous les domaines, et il espérait qu’une révolution communiste saurait dominer cette croissance. Il ne pouvait pas concevoir la multiplicité et l’autonomisation de la technique. Donc, c’est en réalité à partir de la guerre de 1914 que la question se pose en termes modernes, et ceci correspond bien à ce que beaucoup ont remarqué. À savoir que la guerre est le plus puissant accélérateur du système technicien. Durant cette période de 1914 à 1940, se produit une remarquable différence selon les pays quant à la prise de conscience de ce que devenait la Technique. Les deux pôles où nous trouvons une réflexion solide, et une interrogation de fond, ce sont les États-Unis et l’Allemagne. La France, reste résolument en panne ! Pas tout à fait cependant, je relève un excellent article de Marc Bloch, sur « Les Techniques, l’Histoire et la Vie » (Annales d’histoire économique et sociale, 1936) : et de fait l’École des Annales était le milieu favorable pour une telle recherche, mais elle n’a pas eu beaucoup d’effets ! La plupart des études sont historiques et l’on y trouve de très bonnes recherches sur des techniques antiques ou du Moyen Âge, et dans cette voie paraissent les remarquables travaux de Lefebvre des Noettes, sur le gouvernail, l’attelage animal etc. au travers des âges. Mais ce n’est que par une erreur d’optique que l’on peut en tirer quoi que ce soit pour comprendre l’explosion technicienne moderne. Toutefois je veux signaler le livre exceptionnel d’un écrivain injustement évacué, Georges Duhamel. Il est je crois bien le premier à avoir vu ce que représentait pour la vie de l’homme la technique (et pas seulement le machinisme). Ses Scènes de la Vie future ne sont ni un roman ni un bond par-dessus le présent pour décrire le monde à venir, mais ses réflexions sur son voyage aux États-Unis d’où il a tiré des conclusions très pertinentes sur la technique, précisément, et le genre de vie qu’elle provoque. Et puis il y a eu des chrétiens qui n’ont certes pas brillé par leur lucidité. Emmanuel Mounier par exemple, résolument favorable à la technique, montrant que ceux qui les redoutaient étaient aveuglés (cf. La Petite Peur du XXe siècle), et commençant la double lignée des théologiens : les uns expliquent que la technique n’est que le prolongement de la main humaine (et c’est presque la dernière phrase de ce livre : regarde le plus admirable outil technique : ta main), et les autres fondant la technique sur l’ordre de Dieu : « dominez la terre et l’assujettissez ». Ainsi l’homme qui créait de la technique se bornait à suivre la ligne que Dieu lui avait tracée. Par contre, la grande préoccupation de l’époque en France était le machinisme, le taylorisme, la condition ouvrière et prolétarienne. Et l’on trouve alors par exemple d’un côté Friedmann, de l’autre Simone Weil, avec des approches toutes différentes, et la plupart des collaborateurs de la revue Esprit. On peut également citer Schuhl, Machinisme et Philosophie. Rappelons aussi J. Duboin (La Grande Relève des hommes par la machine, 1933) et son école, qui prévoyait la société où l’homme n’aurait plus de travail à effectuer et où régnerait grâce à la machine une abondance illimitée. Il y avait un long chemin à faire et une série d’impossibilités qu’il n’apercevait pas ! Mais remarquablement cette critique de la Machine, qui était fort banale, n’entraînait nullement à la critique de la technique.

Il en allait tout différemment en Allemagne et aux États-Unis, et c’est là que l’on trouve les vrais pionniers de cette recherche et de cette mise en question. En Allemagne, il faut évidemment citer le plus grand de tous, Max Weber, dans Économie et Société (1922) chez qui la Technique n’est pas absolument considérée comme une donnée nouvelle, mais qui dépasse les réflexions habituelles et attire l’attention sur le bond techno-économique provoqué par la guerre. La même année paraît le livre célèbre de Spengler (Déclin de l’Occident, 1922), qui lui est alors beaucoup plus dur et radical. Une des causes de ce déclin, perte des valeurs et oubli de la vocation de l’Occident, c’est précisément la Technique. Je sais qu’il n’est pas bien vu d’invoquer Spengler, et que c’est très vilain de considérer que l’Occident apportait à l’humanité quelque chose d’irremplaçable, mais enfin c’est comme ça, il est en Europe le premier à avoir vu clair à la fois sur l’ampleur et sur la gravité et les dangers de la Technique (cf. L’Homme et la technique, 1931). Et il pousse sa réflexion, à mon avis beaucoup plus loin que Heidegger dont le petit essai sur la technique ne me paraît ni apporter du nouveau ni ouvrir des chemins aboutissant quelque part. Quant à sa conférence « La question de la Technique », parue plus tard (1953), elle est remarquable par sa confession (Art et Technique), et par son incompétence sur le sujet. « Plus nous nous approchons du danger [de la technique] et plus les chemins menant vers ce qui sauve commencent à s’éclairer ». Et puis à peine un peu plus tard. Schumacher (Der Fluch der Technik, 1935), qui sera plus tard bien connu pour d’autres raisons. Quoi qu’il en soit, expérience de la défaite, des techniques de guerre, de l’esprit d’organisation germanique, de l’appréhension des techniques financières, tout cela fait donc de l’Allemagne le centre de la réflexion sur l’au-delà du machinisme, de la compréhension que la machine n’est qu’un des phénomènes du bien plus large mouvement de la technique.

Quant à l’autre pôle de réflexion, il se situe aux États-Unis, avec à la vérité assez peu de théoriciens, mais un grand nombre de centres d’études de techniques (que l’on n’appelait pas encore Technology !) diverses (par exemple The Technique of marketingresearch, 1937, où l’on se préoccupait de l’efficacité, au service d’un « progrès » social !) Et, à partir de ces multiples recherches concrètes, le véritable initiateur d’une réflexion fondamentale sur la technique, ce fut Lewis Mumford. Son grand livre : Technique et Civilisation date de 1934, et apporte enfin une vue à la fois globale et fondamentale. Il a vu, le premier, que l’un des phénomènes déterminants des triomphes de la technique, ce fut l’expansion de l’horloge, de la machine à mesurer exactement le temps. Cela allait permettre de mesurer le temps de travail, donc le rendement ouvrier, d’ordonner le rythme de la vie sociale, et de combiner, de planifier les diverses activités les unes par rapport aux autres. Le premier, il a réussi à faire la distinction entre la machine et la technique, et à montrer un certain nombre de conséquences, étonnantes, du triomphe de la technique dans tous les domaines (par exemple dégradation de l’environnement, apparition de nouveaux matériaux, l’importance de la « communication » sans laquelle rien ne peut se faire au point de vue technique, la création d’une puissance superflue etc.). Lui, dans ce domaine nouveau, a été vraiment un prévisionniste rigoureux à partir d’une analyse exacte. (Je serai beaucoup plus réservé au sujet des vues sociales qu’il en tire !) En dehors de lui, quelques essayistes et techniciens secondaires ont aussi aux États-Unis entrevu avec exactitude certains aspects des techniques nouvelles.

*

La seconde période d’étude de la technique me paraît celle de 1944 à 1968. À ce moment, c’est déjà une belle pléiade d’écrivains qui s’orientent vers cette étude. Aux États-Unis, inutile je pense de résumer les œuvres de Burnham ou de Galbraith, qui se sont répandues assez largement. D’autres non moins importants sont par exemple Giedion, dans son livre remarquable Mechanization takes command (1948), profondément intitulé Contribution to anonymous history. Il reste encore un peu trop centré sur la mécanisation, mais avec une remarquable perspicacité pour les conséquences de ce que j’appellerai aisément la technique. Par exemple : la mécanisation contre l’organique (et il me semble être le précurseur des écologistes !). Il étudie longuement l’effet des techniques agricoles sur les sols et les eaux, avec parfois des excursus étonnants : par exemple l’étude du changement des mentalités avec l’eau courante, et la mécanisation des bains ! Chacun de ses chapitres est précédé d’un historique documenté, et le tout s’achève sur une conclusion « L’illusion du Progrès » ! D’autres comme Oldham tentent de réfléchir au progrès technique à partir de la foi chrétienne. Et puis Jungk : Le Futur a déjà commencé (1953), E.H. Wallace : Technology (1948), et beaucoup d’autres qui montrent que cette étude de la technique, à partir du départ donné par Mumford, a rapidement progressé aux États-Unis. Je ne retiendrai que l’un d’eux, parce qu’il n’est pas connu en France, n’ayant jamais été traduit : Robert Theobald est le seul qui ait envisagé vingt ans à l’avance les conséquences extrêmes, au point de vue économique et social, de la technicisation, que nous connaissons maintenant, chômage sans limite possible, décrochage de l’économie financière et de l’économie réelle etc. Mais il paraissait à cette époque totalement utopique, alors que c’était lui qui avait vu clair. Par ailleurs il montrait que ce développement technique entraînait un bouleversement sans précédent, et qu’il faudrait ou accepter une crise économique imparable, ou prendre le plus vite possible des mesures politiques forcément impopulaires pour un certain temps. La grande différence entre lui et moi était de sa part un incurable optimisme avec sa conviction que la technique, dans une société remodelée, pourrait avoir des effets entièrement positifs pour l’homme. Quoi qu’il en soit, il n’a pas été entendu.

Du côté allemand, il y eut un assez bon départ avec E. Jünger (encore des ouvrages non traduits : Die Perfektion der Technik, 1946. Maschine und Eigentum, 1949) qui a très bien vu que la technique était une puissance illimitée et impossible à contenir, comment par ailleurs le développement du machinisme remettrait forcément en cause les formes traditionnelles de la propriété. Peu après un excellent livre, également inconnu en France (Technik im technischen Zeitalter) réunissait une vingtaine d’écrivains qui commençaient à mettre en question l’effet de la technique sur l’État, sur la nature etc. et entreprenaient un début de réflexion sur la spécificité de la technique moderne (la technique comme idéologie, le stéréotype de la technique…), ainsi qu’une mise en doute du progrès par cette voie. Malheureusement, comme on pouvait s’y attendre chez les Allemands, cette recherche a très vite pris un tour philosophique et métaphysique, principalement à l’École de Francfort. Certes dans cette école, Adorno a vu à quel point la technique était destructrice de l’art. Mais les choses se sont, à mon sens, gâtées lorsque certains philosophes de l’École de Francfort ont prétendu faire de la technique l’objet principal de leur philosophie critique. Habermas est le plus connu, et celui qui a prétendu transporter la technique sur le plan de la philosophie. Je ne ferai pas ici une critique de la théorie d’Habermas, je l’ai faite ailleurs (Le Système technicien). Je me contenterai de dire que ce philosophe est passé exactement à côté de tous les problèmes effectifs de la technique, et qu’il en a une vue tantôt simpliste et tantôt idéaliste.

Venons-en à la France, d’un côté se poursuivent les études sur le machinisme, de l’autre commence enfin une véritable analyse de la technique elle-même : et ici je crois en toute honnêteté que c’est Bernard Charbonneau qui, le premier avait vu, bien avant 1940, l’importance de la mutation technique, la différence entre technique et machinisme, et le dépassement de la science par la technique. Mais il n’écrivait pas. Pendant les années de guerre j’ai mûri cette piste de réflexion, et reprenant, armaturant des compréhensions spécifiques de Charbonneau, j’ai donc écrit entre 1947-1950 mon livre, La Technique ou l’enjeu du siècle, qui était, depuis Mumford, la première étude complète du phénomène. Je raconterai à nouveau, pour montrer à quel point on était loin de ces préoccupations dans les milieux intellectuels français à cette époque, que ce livre terminé en 1950 a été porté chez un grand éditeur qui m’a rendu le texte deux jours plus tard, me disant que « la technique n’est pas un bon sujet. D’abord, qu’est-ce que c’est ? » Je l’ai porté chez un autre grand éditeur, qui, lui, l’a gardé deux mois et me l’a rendu en me disant qu’il n’y aurait pas un lecteur pour ce livre. Je l’ai porté chez un troisième éditeur qui s’y est intéressé ; malheureusement un des pontifes de la Sorbonne, qui publiait chez cet éditeur, a bloqué deux ans sa parution en disant que c’était lui qui avait déjà retenu ce titre (je présentais mon livre avec pour titre : « La société technicienne »), qu’il avait priorité, et qu’il prétendait faire paraître son livre avant le mien. Il n’a jamais écrit ce fameux livre ! Entre-temps, quelques articles commençaient à paraître sur la technique (par exemple Crozier : « Civilisation technique », Temps modernes, 1952 ; Crozier devait tout à fait changer d’orientation ensuite, et soutenir la prépondérance du facteur humain et des relations humaines, sur le système technicien. La technique était en définitive soumise à l’homme). Couffignal et de Latil s’attaquaient au problème des « Machines à penser », les premiers ordinateurs et apportaient déjà des mises en garde pertinentes. Et puis dominant tous les autres, Fourastié, qui annonçait l’univers radieux que la technique promettait à l’homme et c’était le grand espoir du XXe siècle ! (+ progrès technique et évolution économique) : il n’y avait que du positif. C’était d’ailleurs le climat général en France à ce moment quand on découvrit la technique en tant que telle. J’ai déjà cité Mounier qui poursuivait. Sauvy commençait à montrer qu’immanquablement la technique permettrait une croissance de la population, et chacun sait que toute croissance de population est pour lui synonyme de progrès technique. Je ne peux pas les citer tous, mais l’on parachevait cette vague d’optimisme technologique avec Teilhard de Chardin, qui voyait dans la technique une véritable étape nouvelle dans l’humanisation du monde. Grâce à elle, l’homme allait humaniser la nature et ferait un pas de géant dans la direction du point OJ (d’ailleurs aussi en favorisant la concentration démographique). Autant dire que dans ce climat d’émerveillement, mon livre apparaissait comme un trouble-fête et on me le fit bien sentir. Toutefois Bernard Charbonneau poursuivait son travail, en parallèle, sur les domaines voisins et il faut rappeler ses grands livres, L’État, en 1947 (puis Teilhard de Chardin, Le Paradoxe de la Culture, Les Jardins de Babylone, Le Système et le chaos… pour n’en citer que quelques-uns). Par ailleurs, quelqu’un écoutait nos discours avec intérêt, ce fut Bertrand de Jouvenel, qui lançant son mouvement de prévision (Futuribles) prenait tout à fait au sérieux nos analyses et nos mises en garde. Mais il ne pouvait pas accepter l’idée qu’en définitive l’homme n’était pas maître de son destin, et donc des outils qu’il créait. Il me disait souvent « notre grande différence, c’est que vous êtes janséniste, et moi moliniste ». Ainsi en France apparaissent timidement, et comme une annexe à diverses autres matières, une réflexion sur la technique. Annexe de l’économie politique, de la Sscience politique, de l’ethnographie, de la prévision etc. Et dans ces « sciences annexes » certains avaient une remarquable lucidité, entrevoyant ce vers quoi nous avancions : je veux rappeler le remarquable ouvrage de Leroi Gourhan (Le Geste et la Parole, 1965) qui posait étonnamment le fondement de la technique et par là sa limite. Mais tous les auteurs de cette période sont très loin de comprendre ce que Bernard Charbonneau et moi avions vu et analysé. Ce sera, curieusement l’explosion de 1968 qui semble avoir déclenché une réflexion un peu sérieuse sur la science et la technique.

*

La troisième période est donc celle de ces vingt dernières années, marquées par la fin des trente glorieuses (en 1973) et par la crise. C’est dans ce climat que paraissent donc les études sur la technique, mais maintenant elles sont innombrables et il faut s’en tenir au domaine français. Ailleurs, elles ont quelque peu dévié, en Allemagne, c’est toujours la dominante philosophique. et l’École de Francfort continue à être dominante. Habermas est le prophète allemand en matière de technique. Et l’on ne semble pas avoir avancé d’un pas dans la connaissance du phénomène. Aux États-Unis, il y a une multiplicité de travaux, tellement nombreux qu’on ne peut les citer, mais on peut noter une tendance très forte à penser le phénomène technique dans une perspective spirituelle, et même théologique, dépassant largement l’humanisme classique. De toute façon, s’il faut citer un écrivain entre cent, je dirai que c’est toujours Lewis Mumford qui reste le plus profond et le plus rigoureux, avec son Mythe et la Machine (1967-1968), en deux volumes. Quant à la France, je dirais que maintenant les écrivains semblent avoir hâte de combler leur retard et que c’est un vrai déluge de livres sur la technique (malheureusement en obéissant à la mode américaine qui s’est établie vers les années 1960, d’appeler « technologie », la technique elle-même). Il paraît approximativement depuis ces dix dernières années, deux livres par mois ayant pour objet, de manière directe ou indirecte, l’étude de la technique. Il ne saurait être question ici de faire un inventaire. Je me bornerai à rappeler les courants principaux : il me semble qu’il y en a cinq. D’abord ceux qui restent idéalistes, avec la conviction que l’homme est toujours maître de la technique (comme de son automobile par exemple), que la technique peut être bonne ou mauvaise selon l’usage que l’on en fait, et qu’elle est un objet (matière) dominé par son auteur (esprit). Citons par exemple Roqueplo (Penser le Technique, 1983). Un second courant est constitué par des philosophes qui le plus souvent ont abandonné l’attitude métaphysique et transcendante pour faire une étude rigoureuse et serrée de ce qu’est le phénomène technique. Ainsi Jean Brun avec la prise de conscience qu’il nous invite à faire de la folie dionysiaque qui prend l’homme dans sa conquête par la technique (Le Retour de Dionysos, 1969). De même Janicaud (La Puissance du rationnel, 1987) ou Hottois (Le Signe et la Technique, 1984). Et généralement leur lucidité est considérablement plus aiguisée que celle de la génération précédente. Le troisième courant me paraît constitué par des sociologues (Touraine par exemple) et des scientifiques ; ceux-ci, de plus en plus nombreux, sont alertés par les dangers, les incertitudes, les risques, l’imprévisibilité du phénomène technique. (Gaudin, Jacquard, Lagadec, Salomon, etc.). Un quatrième courant est complexe. Parmi les écologistes, il faut avant tout citer, malgré toutes les mises en question qui lui ont succédé, le Club de Rome qui a fait un excellent travail en ramenant à une option simple (il n’avait pas besoin de son spectaculaire appareillage pseudoscientifique), la question qui nous est posée par la croissance illimitée de la technique. Et, à mon avis, bien supérieur au travail du Club de Rome : A blue point for survival (1972) (trad. Changer ou disparaître, de E. Goldsmith e.a.). J’y rangerai d’un côté les écologistes, de l’autre, des intellectuels sans appartenance mais plus ou moins proches de la primitive orientation écologique, les plus grands (non écologistes !) seraient à mes yeux Castoriadis (Les Carrefours du labyrinthe, 1978), E. Morin (Pour sortir du XXe siècle, 1981), et puis du côté écologique, Schumacher (Small is beautiful), de Rougemont (L’Avenir est notre affaire, 1987) et bien entendu Bernard Charbonneau (Le Système et le chaos, 1973), I. Granstedt (L’Impasse industrielle, 1980). Ce qui me paraît de plus en plus net chez tous ces auteurs, tous également compétents dans leur domaine, c’est la mise en lumière des risques, des limites, de l’imprévisible et du caractère « ultime », que le « progrès » technique représente pour l’homme. Et tout cela au nom d’avantages très faibles, l’objectif atteint le plus assuré étant finalement la Puissance pour la Puissance (de Jouvenel : La Civilisation de Puissance, 1976).

Et mon dernier mot sera pour dire que dans tout ce parcours, ceux qui ont eu une véritable compétence et une vraie connaissance du problème, ont été dans le sens d’une mise en garde croissante. En face, les livres optimistes et enthousiastes pour la technique (qui d’ailleurs ont toujours eu un beaucoup plus grand succès que les premiers) ont été le fait d’ignorants exaltant le progrès sans savoir de quoi ils parlaient, citons Harvey Cox, L’Appel aux vivants de Garaudy, Le Choc du Futur de Toffler, et l’ineffable Charles Reich (Le Regain américain) que les intellectuels français ont, le temps d’une saison, considéré avec le plus grand sérieux !

 

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