Olivier Rey, préface à la traduction française d’«Il Caos »   de Pier Paolo Pasolini

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Olivier Rey

Préface à la traduction française
d’Il Caos de Pier Paolo Pasolini

(R&N Éditions, 2018)

Plus de quarante ans se sont écoulés depuis que Pasolini a été assassiné, le soir de la Toussaint 1975, sur une plage d’Ostie. Pasolini a disparu de la scène au moment même où, sur le plan économique, s’achevaient les trois décennies de croissance exceptionnelle qu’a connues l’Europe occidentale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et où, sur le plan culturel, on s’accorde à situer la transition entre modernité et postmodernité. Et pourtant, concernant ce qui nous est arrivé depuis, l’œuvre de Pasolini se montre à bien des égards plus lucide et plus éclairante que la plupart des réflexions d’aujourd’hui.

En France on connaît encore ses films – même si leur audience se limite de plus en plus aux adeptes des cinémathèques. Sa poésie souffre de la désaffection qui touche la poésie en général, dans un monde qui s’y rend chaque jour plus imperméable. Pasolini le remarquait déjà : « En Italie, il y a quelques milliers de lecteurs de poésie » (p. 134 [n° 18, 3 mai 1969]). Ce nombre a dû encore se réduire, et il en va de même dans tous les pays au fur et à mesure qu’ils « avancent » : dans une start-up nation, on ne peut même pas comprendre ce que l’expérience poétique signifie. Les romans et le théâtre sont toujours édités, mais peinent à trouver leur public. Le metteur en scène Stanislas Nordey constate : « Pasolini n’est pas très joué. J’ai fait connaître son théâtre en France, mais il effraie à la fois les directeurs de salle, qui craignent que les pièces soient trop difficiles, et les metteurs en scène, pour qui elles représentent de vrais défis (1). » Parmi les facteurs qui rendent le théâtre de Pasolini « difficile », on doit compter le « tronçonnage » de son œuvre en segments séparés – cinéma, poésie, littérature, théâtre, écrits politiques – alors que chez lui tout se tient, et que les différents modes d’expression se soutiennent l’un l’autre.

Des textes directement politiques, on connaît surtout en France les Écrits corsaires et les Lettres luthériennes, recueils d’articles parus dans la presse de 1973 à 1975. On pourrait s’étonner qu’il ait fallu attendre aussi longtemps pour que les articles figurant dans le présent volume, publiés entre août 1968 et janvier 1970, soient présentés aux lecteurs français. L’une des causes de ce gigantesque délai tient au malaise que la plupart des « progressistes » d’aujourd’hui ne peuvent manquer d’éprouver à l’égard d’une pensée qui, en son temps, était située résolument à gauche, mais qui ne trouve plus sa place dans le camp qui porte encore ce nom. À l’heure actuelle, des voix s’élèvent contre la « récupération » dont Pasolini serait l’objet de la part de tel ou tel qui appartiendrait à la droite. De fait, il faut y prendre garde : certains peuvent être enclins à sélectionner chez Pasolini quelques formules qui leur plaisent, en en oubliant beaucoup d’autres avec lesquelles il faudrait aussi compter. Reste que nous n’en serions pas là si la gauche avait cultivé l’héritage pasolinien, au lieu de le ranger dans un placard avec défense d’en sortir, afin de ne pas avoir à s’expliquer avec lui. On peut le comprendre, car la confrontation serait pénible.

Pour saisir le bien-fondé de la position de Pasolini, il est bon de se remémorer ce qu’écrivaient Marx et Engels en 1848 : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané (2). » Élément décisif : l’ancienne domination reposait sur la tradition et la stabilité, la nouvelle sur le changement permanent. Marx trouvait une vertu au caractère dissolvant du capitalisme, dans la mesure où celui-ci faisait place nette pour l’avènement du monde communiste à venir. Mais ce nouveau monde, avec quoi le construire, si entre-temps tout a été consumé ? L’avenir, a remarqué Simone Weil, « ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous (3) ». Dans cette optique, la révolution n’a pas pour objectif d’abolir le passé, mais de permettre à ce qui, dans le passé, était entravé, opprimé, de s’épanouir et de fructifier. Ce dont Pasolini a pour sa part été témoin, dans les décennies d’après-guerre, c’est une accélération sans précédent, sous le nom de « modernisation », de la destruction des peuples, des cultures populaires, de l’humanité de l’homme, dissous dans le grand chaudron du consumérisme : « La consommation consiste en un pur et simple cataclysme anthropologique (4). » Voilà pourquoi, pour Pasolini, s’opposer au nihilisme capitaliste comportait nécessairement une dimension conservatrice, voire réactionnaire.

Dans sa défense des cultures populaires, des modes de vie vernaculaires, des dialectes (il écrivit lui-même des poèmes en frioulan), contre le formatage consumériste généralisé, Pasolini scandalisait la droite, dont il révélait l’imposture permanente, qui consiste à prétendre défendre les traditions tout en organisant leur liquidation, à travers le soutien indéfectible apporté au système économique qui les détruit. Destruction qui ne doit pas être conçue comme un effet collatéral regrettable, mais comme une condition même de déploiement du système. Car « cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et le moralisme). Elle exige que ces hommes vivent, du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur permet de privilégier comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes » (5). Mais si la droite moderne, en adhérant au capitalisme, ne peut plus rien avoir de réellement conservateur, il en résulte que la propension de la gauche à la considérer, contre toute évidence, comme gardienne opiniâtre d’un ordre ancien, ne peut constituer qu’une pathétique erreur, qui la conduit à une perpétuelle surenchère transformatrice (à moins que l’entêtement à qualifier la droite de « conservatrice » soit un alibi commode pour se livrer en toute bonne conscience à sa propre fièvre liquidatrice). Pasolini a parfaitement saisi que si la droite, sous des oripeaux conservateurs, favorise le déracinement général en servant la dynamique capitaliste, la gauche, quand elle s’entête à combattre un conservatisme imaginaire, devient le meilleur allié de son ennemi. Ainsi en va-t-il, par exemple, de son goût systématique et immodéré pour les avant-gardes, réputées semer la panique au sein de la bourgeoisie : en réalité, remarque Pasolini, « les premiers écrivains qui ont été des écrivains de “pouvoir”, complètement inventés et lancés par l’industrie culturelle, ont été justement les écrivains d’avant-garde » (p. 21 [n° 33, 13 août 1968]). Il en va de même de « certaine attitude drastique des jeunes, qui condamnent de façon indiscriminée “tout” ce qui est vieux au nom de la révolution, pour se faire ainsi les porteurs d’une valeur néocapitaliste : la substitution totale du nouveau pouvoir industriel aux vieux pouvoirs » (p. 113 [De Kayseri à Arezzo]). Dès lors, l’opposition entre gauche et droite apparaît de plus en plus comme une opposition à l’intérieur d’un même mouvement – où les deux protagonistes de cette « alternance unique (6) » s’accusent mutuellement d’archaïsme et rivalisent à qui sera le plus moderne.

« Pier Paolo, tu es un réactionnaire et un conservateur », écrit un lecteur de Tempo à Pasolini, qui lui répond : « Tu es de gauche, d’extrême gauche, plus à gauche entre tous, et pourtant tu es un fasciste : tu es fasciste parce que tu es bête, autoritaire, incapable d’observer la réalité, esclave de quelques principes qui te semblent si inébranlablement justes qu’ils sont devenus une foi » (p. 139 [Un étudiant de gauche]). Nous sommes malheureusement obligés de constater que pareille bêtise n’a pas cessé de prospérer, comme le veut une identification aussi enragée qu’absurde du progrès avec l’éradication du « vieux monde ». À cette idolâtrie du changement, Pasolini objectait : « Le changement peut être une dégénérescence » (p. 112 [De Kayseri à Arezzo]) ; et encore : « Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas la transformation ne doit pas être acceptée : son “acceptation réaliste” n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser la conscience et continuer son chemin  (7).» Nous nous trouvons dans une situation étrange : parvenus à un point où la révolution semble plus que jamais nécessaire, afin de sauver le (très) peu de passé qui n’a pas encore été détruit. Car « quand il ne restera plus rien du monde classique, quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l’industrie aura rendu le cycle de la production et de la consommation inarrêtable, alors notre histoire sera terminée » (8).

Un point essentiel est à souligner. La critique, aussi violente qu’elle puisse être, ne perd jamais contact avec ce qui la motive – à savoir un amour premier de Pasolini pour le monde et sa beauté, qui le conduit à s’élever contre ce qui les défigure, un émerveillement devant les façons si diverses que les communautés humaines ont su élaborer pour habiter la terre, qui le détermine à combattre le consumérisme planétaire qui les anéantit. Pasolini avait ses tentations de retrait – comme lorsqu’il confiait : « Je vis enfin comme les oiseaux du ciel et les lys des champs, à savoir sans plus m’occuper du lendemain, je jouis d’un peu de liberté et de vie […]. Jouir de la vie (corporellement) signifie justement jouir d’une vie qui historiquement a disparu : la vivre est donc réactionnaire. Je formule depuis si longtemps des propositions réactionnaires. Et je pense à un essai intitulé Comment restituer à la révolution quelques affirmations réactionnaires ? (9). » Cependant, il y avait trop de vitalité en lui pour qu’il pût se tenir longtemps à l’écart du tumulte. Au demeurant, même le monde capitaliste, tout déformé qu’il fût, ne devait pas selon lui faire l’objet d’un rejet trop absolu : « Aussi longtemps que perdure le système qu’on combat (en l’espèce, le système capitaliste), il ne doit pas être tenu pour le mal, parce que sous lui, il y a également la réalité, c’est-à-dire : Dieu » (p. 30 [La peur d’être “mangés”]). Le fanatisme survient lorsque la bataille contre l’adversaire devient plus importante que ce pour quoi il valait la peine de la mener. Le lecteur du Chaos pourra être étonné de trouver, comme égarés parmi les articles, des poèmes. Mais ces poèmes ne sont nullement égarés, car c’est d’un rapport poétique au monde que procède la pensée de Pasolini. La présence de la poésie parmi ses articles nous rappelle où se trouve la source. Elle nous rappelle aussi que la politique ne vaut qu’en tant qu’elle s’alimente toujours à cette source, et en ménage l’accès. C’est parce que Pasolini n’a cessé d’y puiser qu’il est un penseur politique si important.

Notes

1. Propos recueillis par Sophie Joubert, L’Humanité, 29  octobre 2015.
2. Manifeste du parti communiste, chap. 1, trad. Émile Bottigelli, Flammarion, coll. « GF », 1998.
3. Simone Weil, L’Enracinement [1943], in Œuvres, éd. Florence de Lussy, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, p. 1057.
4. Écrits corsaires [1975], trad. Philippe Guilhon, Flammarion, 1976, p. 155.
5. Lettres luthériennes. Petit traité pédagogique [1976], trad. Anne Rocchi Pullberg, Le Seuil, coll. « Points », 2002, p . 90-91.
6. Pour reprendre l’expression de Jean-Claude Michéa dans L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007, p. 125.
7. « Gennariello », in Lettres luthériennes, op. cit., p. 33-34.
8. La Rage [1963], trad. Patrizia Atzei et Benoît Casas, Caen, Nous, colt. « Now », 2014.
9. « Conversazione con Pier Paolo Pasolini », en appendice de Sergio Arecco, Pier Paolo Pasolini, Rome, Partisan, 1972.

 

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