Jacques Ellul, « Morale et technique »

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Jacques Ellul

Morale et technique
(vers 1978)

(Texte paru pour la première fois dans Médianalyses. Cahiers de recherches communicationnelles, n° 2, mai 1982, pp. 24-29, repris dans le Bulletin de liaison du Centre de coordination pour la recherche et l’enseignement en informatique et société, n° 2, novembre 1986, pp. 39-44. C’est cette édition qui est ici suivie.)

 

 

Poser la question d’« Éthique et technique », c’est poser une question qui est fondamentale pour ceux qui considèrent que l’éthique, les valeurs morales et un certain avenir de l’homme sont importants, mais cela ne me paraît pas du tout une évidence universelle !

Je crois qu’il y a, en tout cas, une façon défectueuse de poser le problème, une façon traditionnelle, à savoir : « Dans ses applications concrètes, la technique soulève un certain ·nombre de problèmes moraux et on doit chercher à y répondre. » Ainsi il y a l’euthanasie, les logiques électroniques, le langage non humain, la survie artificielle, les manipulations psychologiques et génétiques, etc.

Autrement dit, quand on pose le problème de cette façon, on conserve une double stabilité. Une première stabilité : notre monde est ce qu’il a toujours été, simplement il y a en plus la technique qui s’est surajoutée et qu’il faut en somme envisager à part, et puis une deuxième stabilité : la morale reste aussi ce qu’elle était, avec ses cadres traditionnels, une éthique générale et une éthique spéciale (d’un côté les fondements de l’éthique, les valeurs, et ensuite les questions concrètes de la recherche de solution pour ces questions concrètes).

Le débat commence à partir du moment de la diversité des systèmes éthiques : éthique traditionnelle, non traditionnelle, laïque ou chrétienne, marxiste ou bourgeoise, etc. On va alors poser les problèmes de la technique sous forme de casus : est-ce qu’on peut oui ou non procéder à l’avortement ? Est-ce qu’on peut oui ou non pratiquer l’euthanasie ? Ce sont des casus au coup par coup. On essaie d’y répondre au moyen de principes éthiques que l’on estime permanents, que l’on estime inchangés, <selon> une situation qui est restée stable.

Or, je crois qu’il y a un bouleversement beaucoup plus profond qui s’est produit. La technique est devenue tout autre chose que simplement machine et addition de machines, c’est-à-dire qu’elle n’est plus du tout d’abord un élément simplement matérialisé dans un certain nombre d’objets. Elle peut être abstraite, elle peut être non concrétisée, et d’autre part elle n’est pas un facteur second intégré dans une civilisation, une société qui resterait identique à elle-même. Elle est devenue un facteur qui est déterminant de l’ensemble des problèmes. Au XIXe siècle, le facteur déterminant était l’économie ; actuellement, je pense, le facteur déterminant, c’est la technique. Elle est devenue également la médiation généralisée. Toute technique est évidemment une médiation à l’égard du milieu, mais le monde technique dans lequel nous vivons est tout autre chose : c’est une médiation généralisée, c’est-à-dire que nous ne pouvons plus avoir de relation de quelque ordre que ce soit sans qu’il y ait entre nous et le milieu, par exemple, une technique.

La technique est autonome

Ce fut le débat des « relations longues » ou des « relations proches », par exemple, mais les relations proches sont, elles aussi, médiatisées finalement par la technique. Mais, en outre, la technique est devenue aussi un milieu, c’est-à-dire que nous ne vivons plus dans le milieu naturel, nous vivons dans le milieu technique. Ce qui le montre, c’est que nous vivons essentiellement dans une ville et, dans la ville, tout est technique, rigoureusement. Soit produit de la technique, soit techniquement en mouvement. C’est notre milieu de vie maintenant, ayant sa propre loi d’organisation, son autonomie (et je sais que ceci provoque souvent des réactions quand on déclare que la technique est autonome), ayant sa rationalité indépendante, une aptitude à un développement spécifique ; c’est-à-dire que, par exemple (j’aurai à y revenir), la technique procède de façon causale et jamais finaliste. Autrement dit : il n’y a jamais une fin qui est assignée à un développement technique.

La technique progresse parce qu’il y a des techniques antérieures qui existent, qui se combinent et qui permettent de faire un pas de plus, tout simplement. Et on ne fait jamais autre chose qu’un pas de plus. C’est un mécanisme totalement différent de celui auquel nous sommes habitués où, traditionnellement, nous posons des fins puis nous cherchons des moyens pour atteindre ces fins,  etc. La technique ne progresse plus de cette façon-là.

Et cet ensemble technicien est caractérisé par une ambivalence ; on ne peut jamais dire : « La technique fait du bien, la technique fait du mal. » Elle fait en même temps et de façon indissoluble, inséparable, les deux. C’est-à-dire qu’au fur et à mesure, par exemple, que vous arrivez à résoudre un problème grâce à une technique, vous soulevez un ensemble d’autres problèmes, par le fait même de cette technique. Autrement dit, nous sommes en présence, avec l’ensemble des techniques mises en relation les unes avec les autres, de ce que j’appellerai un système, le « système technicien », en adoptant le sens assez précis et assez rigoureux du mot « système ».

Par conséquent, le problème éthique ne peut être considéré que par rapport à ce système dans son ensemble, et non par rapport à tel ou tel objet. Il n’y a pas un problème éthique et puis un autre problème, une question par-ci, par-là.

Il n’y a pas d’outil neutre

Cela n’a aucune importance, par exemple, d’apprendre à utiliser bien une technique, ou d’utiliser une technique pour le bien ; aucune espèce d’importance, étant donné que chaque technique ou chaque objet technique n’existe jamais par lui-même et de façon séparée ou autonome. S’il en était ainsi il y aurait en effet des options multiples dans chaque cas, mais un objet technique est toujours intégré dans un ensemble, dans un système. La technique a sa propre loi d’utilisation : elle n’est pas un outil neutre. C’est toujours l’erreur que l’on commet en arguant : « Après tout, la technique, ce n’est jamais qu’un couteau. Avec un couteau, vous pouvez couper votre pain ou tuer votre voisin, c’est simple, c’est une question d’usage. » Mais entre une fusée interplanétaire et un couteau, il y a une différence de puissance qui entraîne une différence qualitative. Chaque élément de la technique est intégré dans cet ensemble qui donne sa portée et sa signification. C’est pour cela qu’on ne peut jamais dire à aucun moment qu’un outil technique est un outil neutre que je peux utiliser à ma fantaisie.

Enfin, ce qu’il faut aussi comprendre lorsque nous essayons de poser ce premier ensemble de relation, c’est qu’à l’égard de la technique – et c’était déjà dans l’exemple que je donnais du couteau –, nous sommes habités invinciblement par la conviction que finalement l’homme reste toujours le maître : « Après tout, la technique, c’est nous qui l’avons faite. » Et comme on le dit habituellement, l’ordinateur ne produit jamais que ce qu’on y a mis. C’est clair comme le jour. C’est « moi », « je », qui programme l’ordinateur et l’ordinateur fait finalement ce que je lui ai demandé. Mais si nous globalisons, au lieu de prendre un instrument et puis un autre, je voudrais poser deux questions.

Le politicien sans pouvoir

Quand on dit : « L’homme reste toujours le maître », quel homme ? Qui maîtrise ? À la rigueur, moi, je peux maîtriser un magnétophone, je peux maîtriser ma télévision – en ne l’utilisant pas, par exemple. Mais la technique elle-même, le système global, les interrelations, les connexions entre tous les éléments de la technique, qui les maîtrise ? Ce ne sont ni l’homme politique, ni le technicien lui-même. Le technicien est toujours spécialisé. Personne ne maîtrise le système technique. Personne n’a de pouvoir sur l’ensemble. Le politicien n’a aucune espèce de pouvoir. Il est complètement « doublé », je dirais, par la technique. Lorsqu’il prend des décisions qui ont l’air libres, ces décisions sont toujours préparées par des techniciens et elles vont être appliquées par des techniciens. En définitive, l’homme politique est le devant de la scène, le devant du spectacle. Telle est la première question : « Qui maîtrise ? » 

Mais, en outre, quel est l’homme est question ? Nous pensons toujours en termes anciens en nous disant : « L’homme est toujours le même, c’est le Grec de l’époque de Périclès, et c’est cet homme-là auquel je me réfère, c’est cet homme qui maîtrise la technique. » Mais non ! Nos enfants, nos petits-enfants, qui sont habitués à l’univers technique, vivent dans cet univers. Ils sont conditionnés par leurs jouets qui les dirigent vers la technique. À l’école, qu’est-ce qu’ils apprennent ? Ils apprennent les mathématiques dans une forme nouvelle qui les prépare précisément à une fonction technique. Autrement dit, ils sont déjà adaptés avant d’être entrés dans le système technicien. Par conséquent, nous devons constater que cet « homme qui maîtrise », c’est un homme qui est déjà modelé par la technique.

En fonction de tout cela, les positions morales habituelles sont complètement périmées. Cela n’a plus aucune importance de parler d’une éthique individuelle, d’éthique sociale ou d’essayer de faire la distinction. On s’en est tiré pendant un certain temps avec la fameuse théorie des odia phora (c’est-à-dire pour les non-techniciens de l’éthique, les questions neutres, ou les questions qui ne concernent pas le bien et le mal). Les théologiens s’en tiraient très bien. Il y avait les problèmes du bien, il y avait les problèmes du mal, et puis alors, au milieu, tout un tas de trucs, ni bien, ni mal. Alors il n’y avait pas de problème éthique.

Il reste le recours à la réalité, c’est-à-dire l’éthique insidieuse de l’adaptation et qui consiste à déclarer que la technique est un fait et que l’homme doit s’adapter à la réalité. Par conséquent, il s’agit d’éliminer ce qui empêcherait la technique de bien fonctionner. Si bien que l’adaptation devient le critère moral.

Ceci conduit à la constatation que cette technique a finalement, autour de nous, fait naître une véritable morale nouvelle – la morale technicienne – qui présente, à mon sens, les deux caractères suivants : c’est une morale du comportement, c’est-à-dire qu’elle élimine complètement les intentions, les motivations. Il s’agit d’avoir une pratique correcte. D’autre part, c’est une morale qui exclut la problématique morale traditionnelle. Par exemple, pour reprendre une morale qui a été bien importante, la morale de l’ambiguïté.

Toute technique est fonction de la puissance

Celle-ci est inacceptable dans le monde technicien. La technique elle-même est devenue vertu – elle donne un sens à la vie – et l’on voit, par exemple, en faisant une petite digression du côté de la science, des scientifiques essayer de fonder maintenant la morale sur la vertu scientifique. Or pour la technique on n’a pas fait un travail de ce genre. Ce serait moins beau que ce que Monod a fait. Pour la technique, les vertus qui apparaissent, c’est la normalité, l’efficacité, le travail, la conscience professionnelle, le dévouement à l’œuvre collective. Il s’agit dans tous les cas de tout subordonner à l’efficacité, c’est-à-dire que cela joue dans le sens de l’adaptation. Donc il s’agit, avec cette éthique technicienne, de favoriser le libre jeu de la technique et si l’on parle encore des valeurs traditionnelles, si l’on évoque encore les morales traditionnelles, cela n’a généralement pas beaucoup d’autre sens que de justifier le primat de la technique – en excluant d’ailleurs (on le fait maintenant couramment) les valeurs traditionnelles comme la liberté, la dignité. Je rappelle le livre célèbre de Skinner qui est tout à fait caractéristique d’une éthique de l’époque technicienne (1). En même temps que l’on exclut les valeurs traditionnelles de liberté et de dignité, on dévalue les autres conduites. Par exemple, il est bien évident qu’avec la morale technicienne la paresse est inacceptable, le gaspillage est scandaleux et le jeu est bon pour les enfants. Or, si l’on cherche un commun dénominateur à ces valeurs de la technique, à ces comportements qu’elle demande, on s’aperçoit que les problèmes soulevés sont finalement des problèmes relatifs à la puissance. Toute technique est fonction de la puissance. En réalité, même si nous songeons aux « casus », aux cas techniques, aux hypothèses, aux cas particuliers, on s’apercevra que c’est toujours parce que l’homme peut pratiquement tout que sont soulevés les problèmes fragmentaires. Mais cette puissance n’est pas la puissance de l’homme, elle est extrinsèque à l’homme. Elle concerne exclusivement des moyens. C’est la démesure des moyens qui provoque finalement la crise de notre civilisation et la crise de l’éthique. Celle-ci a été traditionnellement formulée pour un homme sans moyens, donc tous les problèmes étaient ceux des conduites directes et des intentions. Actuellement, c’est un problème de moyens et de puissance.

Au niveau de la puissance, le premier facteur essentiel est le constat de la contradiction entre la puissance et les valeurs. Tout accroissement de puissance se solde par une mise en question ou une régression des valeurs (ce qui est une proposition d’ordre pragmatique). Mais si les valeurs sont remises en question, il n’y a plus de limites concevables ni de point de repère permettant d’apprécier la conduite : l’homme devient incapable de juger. Car il ne juge que d’après des valeurs. La seule règle qui subsiste est : « Tout ce qui peut être fait doit être fait. » La puissance implique un toujours plus, un toujours « outre » : pour poser, accepter et respecter des limites, il faut des valeurs communément acceptées.

Mais le problème de la puissance ne tient pas seulement à un certain « esprit de puissance » : il n’existe pas en soi. La puissance de nos jours n’existe que grâce à des moyens, elle s’inscrit dans l’univers des moyens. Or, il est précisément impossible de dissocier aujourd’hui les fins et les moyens. La fin est toujours contenue dans les moyens. Et les fins sont toujours définies par les moyens. Mais ces moyens, c’est la technique qui nous les fournit toujours. La puissance et l’envergure des moyens recouvrent totalement le champ actuel de la pensée et de la vie. Donc, si nous voulons apprécier correctement le problème éthique et si nous voulons essayer de poser des directions d’une recherche éthique, c’est par rapport à ce développement de puissance et à cet univers des moyens. C’est là qu’il faut se situer et non pas sauter, comme on le fait beaucoup trop facilement maintenant, dans un univers de fins hypothétiques.

La passion pour les utopies, c’est très exactement le renoncement devant une situation que la technique nous fait. Nous allons sauter l’entre-deux, la période intermédiaire, et nous allons viser très loin. Quand on vise la période 2250 on a résolu tous les problèmes. Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est entre 1978 et puis 2000. C’est ce moment-là qui me paraît le moment important. Et là, alors, il n’y a pas d’utopie. Donc il s’agit de se situer dans le problème des moyens et de considérer, dans cette société technicienne, une éthique qui jouerait le rôle traditionnel de l’éthique. En effet, pourquoi poser le problème si l’on commence par dire que ce que depuis des millénaires l’homme a considéré comme étant la morale, tout cela est effacé, tout cela ne compte plus : on part de zéro ? À ce moment-là, nous entrons dans la morale technicienne, l’affaire est jouée. Il y avait un rôle traditionnel de l’éthique : maintien de l’autorité de l’homme par rapport à la vie, fournir la possibilité qu’il y ait un corps social et des relations interhumaines par exemple. Donc, si nous maintenons ces deux orientations de l’éthique, je crois qu’une orientation, une réflexion, une recherche pour l’éthique actuelle doit se situer par rapport à la technique, mais non pas comme une antitechnique, cela ne voudrait rien dire. On ne peut pas prétendre être antitechnique ; cela n’existe pas, nous sommes dedans et nous ne pouvons faire autrement. Il faut faire avec ce qu’on a, seulement il s’agit de ne pas s’y subordonner. Il faut donc accepter que cette technique soit une sorte de défi qui nous est porté au lieu d’être simplement un moyen fidèle, simple, entre nos mains.

La discipline personnelle

Je verrai alors quatre caractères, quatre orientations pour cette éthique : une éthique de la non-puissance, une éthique de la liberté, une éthique du conflit et une éthique de la transgression. Et lorsque je dis cela, je ne suis pas original. En effet, c’est dans cette ligne de recherche que se situent beaucoup de ceux qui depuis longtemps ont réfléchi à ce problème de la technique. Quand Jouvenel nous parle d’aménité, quand Illich nous parle de convivialité, quand Friedman nous parle de la sagesse, quand Fourastié lui-même nous parle de la nécessité de la discipline personnelle – et je pourrais citer Rougemont, et je pourrais citer Domenach – tous vont dans une même orientation et il s’agit tous les fois d’une sorte de réduction de la puissance.

C’est-à-dire que l’homme accepte de ne pas faire tout ce qu’il pourrait faire. Or, la logique technicienne, c’est que tout ce que l’on peut faire, il faut le faire. Seulement, quand je dis une éthique de la non-puissance, je ne dis pas de l’impuissance. Ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas renoncer. C’est choisir de ne pas faire. C’est-à-dire avoir, à un moment donné, cette possibilité et décider que non. Par conséquent, ce n’est pas non plus un fatalisme en disant : « les choses vont, donc je laisse aller ». Cette éthique s’inscrit à tous les niveaux, aussi bien dans l’usage personnel – car je n’exclus pas l’usage personnel des techniques et notre attitude à l’égard des objets qui nous entourent : c’est la non-puissance quand on est automobiliste, c’est la non-puissance quand on a un transistor qui gêne le voisin, etc., c’est une décision permanente – mais c’est aussi une décision institutionnelle, car c’est la récusation de toute manipulation, c’est la mise en question de la croissance automatique, c’est le refus des concurrences, c’est entrer dans une pédagogie différente, non concurrentielle. Cela remet en question les Jeux olympiques, les courses automobiles, etc. mais cela se situe aussi bien dans la recherche scientifique. Cela implique l’établissement de limites. 

Je dirais, pour schématiser, simplifier, qu’il y a là, me semble-t-il, une espèce de principe qui devrait être véritablement central dans toutes nos réflexions, étant donné que la puissance presque illimitée des moyens que nous avons permet presque n’importe quelle action. Cela implique a priori le choix de la non-intervention chaque fois que l’on n’est pas tout à fait certain des effets globaux et à longue échéance des actions entreprises. C’est-à-dire si nous ne sommes pas tout à fait sûrs, et globalement et à longue échéance de ce que l’on est en train de déclencher, il ne faut pas le faire.

Les effets irréversibles

C’est cela, l’argument central autour des problèmes atomiques. On ne sait pas ce que, à la longue, cela va donner. On ne sait pas l’effet global que cela comporte. Alors, dans ces conditions, il ne faut pas le faire. Parce que lorsqu’il y aura l’accident (il y en aura un peut-être sur un million), il sera trop tard. C’est irréversible. Ce qui me paraît dramatique dans ces quantités d’entreprises techniques, maintenant, dans le bétonnage des plages notamment, c’est que l’on est en présence d’actions irréversibles.

Autrement dit, il ne faut pas engager des actions qui peuvent avoir des effets irréversibles. Cette éthique, cette décision de la non-puissance, est, me semble-t-il, fondamentale et (car c’est forcément la préoccupation de tous ceux qui s’engagent dans une réflexion sur l’éthique) elle n’est pas impossible. C’est inutile de formuler une éthique idéale que personne ne réalisera. Elle n’est pas impossible car elle est liée au sens. L’expérience de l’homme dans la puissance de la technique, c’est la découverte de l’absence du sens. La maladie de l’homme moderne c’est qu’il ne sait plus si sa vie a un sens. La redécouverte du sens est liée, rigoureusement liée, au choix de la non-puissance.

Second caractère, une éthique de la liberté. La puissance des moyens n’assure pas la liberté. Je crois qu’au contraire la technique est devenue pour l’homme actuel le visage de sa fatalité, le visage des nécessités. S’il a à reprendre son être éthique, c’est en reprenant son combat pour la liberté. Qu’il n’y ait pas ici de malentendu. Je ne dis surtout pas que l’homme est libre. Je dis constamment que l’homme est déterminé, mais qu’il se prétend libre, qu’il se veut libre, qu’il s’affirme libre, et qu’il se bat pour être libre. Or, il y a eu trois étapes. Il a été lourdement déterminé par la nature, il s’est battu avec la nature pour se libérer de ces déterminations. Il a gagné. Il a gagné grâce à la technique. Il a gagné sur la nature. Il est immensément libre à l’égard de la nature. La deuxième étape : il a été, à ce moment-là – quand il commençait à gagner sur la nature – lourdement déterminé par la société. L’homme a voulu s’affirmer aussi contre la détermination sociale, et c’est tout le problème des révolutions. 

Avec Hitler, c’était facile

Maintenant, il y a un troisième acte de ces déterminations : il [l’homme d’aujourd’hui] est déterminé par la technique. Or, je ne pense pas que le système technicien soit plus fort, plus rigoureux, plus dangereux, que ne l’était la nature pour l’homme préhistorique. Certainement pas. L’homme préhistorique s’est bien débrouillé. Maintenant c’est notre affaire dans ce milieu technicien de refaire, je dirai, ce que l’homme préhistorique a fait. Mais, évidemment, ce n’est pas la même chose. Il avait trouvé cet instrument d’élaboration des valeurs, de symbolisation du monde, etc., qui était extrêmement utile alors. Je crois qu’en définitive l’éthique est un instrument extrêmement utile aussi pour la libération, mais il faut le choisir. 

Autrement dit, il faut décider – et ceci va entraîner de très grandes conséquences – que ce n’est pas la technique qui nous libère mais que nous avons à nous en libérer. Là aussi il y a, me semble-t-il, un fondement de réalité et de possibilité. C’est l’expérience des jeunes principalement, mais c’était déjà notre expérience quand nous étions jeunes. Nous crevons de non-liberté. Mais nous ne savons pas très bien contre qui nous battre. Je dirais que quand on avait Hitler en face, c’était facile. On savait contre qui se battre. Dans le monde actuel, ce sont des points diffus, ce sont des forces que nous connaissons mal, que nous n’avons pas analysées, etc. C’est le travail qui consiste, par exemple, à analyser le système technicien. Alors, on lutte un peu en aveugle, mais je suis très convaincu qu’il va y avoir des prises de conscience. 

Puis c’est une éthique de conflit, et c’est le troisième facteur. Car l’éthique de la non-puissance et de la liberté est nécessairement créatrice de conflit et de tension. C’est-à-dire qu’il s’agit de réintroduire des conflits, des jeux, de l’interstitiel dans un tissu que la technique voudrait absolument cohérent, rigoureux, monolithique. La technique est unificatrice et totalisante. Or, un groupe humain ne peut exister que dans le conflit et la négociation.

C’est-à-dire que si nous arrivons au groupe humain parfaitement homogénéisé, nous n’existons plus, ni en tant que personnes, n en tant que groupe. Un groupe humain n’existe que par le conflictuel qu’il y a entre ses membres. Un <tel> conflictuel ne doit pas aboutir à l’éclatement et à la destruction du groupe, mais c’est par les conflits successifs que le groupe vit et qu’il évolue, tout simplement. Par conséquent, une des valeurs fondamentales de l’éthique, c’est le conflit et la tension. 

Nous sommes très loin des morales habituelles et traditionnelles.

Désacraliser la technique

Enfin, il s’agit, je crois, d’une éthique de la transgression et de la profanation. Mais là, il faut être prudent, il ne faut pas se tromper sur ce qu’il s’agit de transgresser. Tout le monde transgresse maintenant : les tabous sexuels, etc. Cela n’a plus aucun intérêt, parce que la morale sexuelle, il y a longtemps qu’on l’a critiquée. On transgresse les tabous avec la drogue, cela n’a pas grand intérêt non plus. Quand on dit que la drogue est un cri, je suis d’accord. Mais quand on dit que c’est la transgression des contraintes de la société, il ne faut pas jouer la comédie. Ce que l’on transgresse par des moyens de ce genre, c’est déjà fini et liquidé ; c’est un passé. Il s’agit de transgresser les contraintes, les règles, les limites posées par la technique, c’est-à-dire ce qui est réel. Cette transgression ne peut s’effectuer qu’au travers d’une démythisation de la technique, d’une désacralisation de la technique – car nous l’avons tous sacralisée. Dans notre cœur nous y croyons tous. Il s’agit de la désacraliser.

C’est terrible quand on désacralise le médecin, le pilote, l’économiste, l’astronaute. Je crois que nous avons à détruire l’illusion du progrès, l’illusion que la technique nous fait marcher de progrès en progrès, l’illusion également qui est enracinée en nous qu’il y a une <dé>coïncidence entre le matériel et le spirituel. C’est-à-dire que la technique accomplit ce qui est bas, plat, mesquin. Elle nous dégage du matériel, alors, comme un pur esprit, une fois que je n’aurai plus à faire ces viles besognes, je vais enfin pouvoir planer en plein ciel.

Mais ici, je suis désolé, la technique, quand elle me libère de quelque chose, me castre d’autre chose en même temps et, en général, du spirituel. Tout artiste sait qu’il a à vaincre une résistance et, si la technique vainc la résistance du matériau à sa place, il n’imagine plus rien. J’ai besoin, pour nier, d’une résistance que la technique n’a pas à m’enlever. Je ne suis pas libéré, je ne suis pas dématérialisé grâce à la technique.

Autrement dit, il faut réduire la technique à n’être que productrice d’objets. D’objets utiles, bien sûr, pourquoi pas ? Je me sers de ça, mais ça marche. D’ailleurs, je préfère que ça marche en général. Quand on me donne une technique, je n’y connais rien, mais j’aime que ça marche. C’est utile, mais rien de plus. <Mais> alors, est-ce que vraiment, pour un ensemble d’utilité, je renonce à tout ce à quoi on nous demande de renoncer ? C’est en définitive la question qui est posée devant nous. C’est cette transgression de l’idéologie technicienne qui est en nous, qui permet l’établissement de nouvelles limites (de ces limites qu’Illich demande).

*
*    *

Je voudrais terminer en un mot, en disant que lorsque je propose cela, ce n’est en rien ni rétrograde, ni destructeur de la technique, ni négateur, mais tout simplement qu’il s’agit d’un affrontement en présence d’un milieu nouveau que nous connaissons mal. Il s’agit de nous réaffirmer comme sujet. Notre réaffirmation comme sujet dans ce milieu et dans ce monde, la contestation éthique, ne sont ni contre l’homme, ni contre la société, mais pour que l’homme et pour que le groupe social dans lequel je vis puisse continuer à être, puissent continuer à avoir une existence véritable. C’est cela la tâche éthique. Alors, vous comprenez, les valeurs anciennes et traditionnelles sur lesquelles nous nous étions mis d’accord depuis quelque deux mille ans ne sont plus tout à fait utiles. Mais elles sont irremplaçables, car rien ne peut remplacer la liberté et la dignité.

Note

1. Cf. Burrhus Frederic Skinner, Beyond Freedom and Dignity, New York, Knopf, 1971 [trad. f. Par-delà la liberté et la dignité, Robert Laffont, 1972].

 

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