Olivier Rey, préface à « L’Effondrement des puissances » de Leopold Kohr

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Olivier Rey

Préface à
L’Effondrement des puissances
de Leopold Kohr

(R&N Éditions, 2019)

Dans sa postface à l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (1), qui passe en revue un certain nombre de raisons pour lesquelles le monde tel que nous le connaissons se trouve menacé, à court terme, de dislocation, Yves Cochet écrit : « Y a-t-il matière plus importante que celle qui est traitée dans ce livre ? Non. Y a-t-il matière plus négligée que celle-ci ? Non plus. » Ces mêmes mots pourraient être appliqués, tels quels, à l’ouvrage publié voici un demi-siècle par Leopold Kohr, The Breakdown of Nations – traduit ici, à juste titre, par L’Effondrement des puissances. Le livre de Servigne et Stevens insiste sur la précarité de plus en plus grande des systèmes actuels, qui laisse présager leur prochain écroulement. Celui de Kohr prétend identifier un facteur déterminant de cette précarité : le franchissement de certains seuils quantitatifs.

C’est une thèse centrale de Kohr que, dans la plupart des cas, le bien et le mal ne sont pas affaire de principes, mais de mesure, respectée ou dépassée. Sur sa lancée, Kohr va jusqu’à affirmer : « La taille excessive (bigness) apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » L’assertion est sans doute, elle-même, un peu excessive, mais elle a l’immense mérite, dans un monde qui a perdu le sens des proportions, de nous rappeler l’importance cruciale des questions de taille, et le fait qu’il n’y a pas de bien sans le respect d’une juste mesure. Les Anciens le savaient. Platon, tout idéaliste qu’il fût, en était parfaitement conscient. Il n’est que de lire le dialogue où Philèbe et Socrate s’interrogent sur ce qu’est le souverain bien (2). Pour Philèbe, il réside dans le plaisir, pour Socrate, dans la sagesse et l’intelligence. Il est des dialogues platoniciens où c’est le point de vue socratique qui s’impose, d’autres où les protagonistes ne parviennent pas à s’entendre. Ici, Philèbe et Socrate finissent par s’accorder, mais sur une conclusion qu’aucun des deux n’avait anticipée : au terme de leur discussion, ils conviennent que le premier bien est la mesure, ce qui est mesuré et opportun. À sa manière, Kohr nous remet cette vérité en mémoire, lui qui écrit par exemple : « Il n’y a pas de détresse sur terre qui puisse être soulagée, sauf à petite échelle. Dans l’immense, tout s’effondre, même le bien car, comme il apparaîtra avec de plus en plus d’évidence, le seul et unique problème du monde n’est pas le mal mais la taille excessive ; et non pas la chose qui est trop grande, quelle qu’elle puisse être, mais sa grandeur elle-même. » 

Le livre de Kohr a été écrit à une époque où le monde était dominé par l’affrontement entre deux grandes puissances, les États-Unis et l’URSS. Pour Kohr, les deux adversaires avaient chacun ses tares, qui ne tenaient, en premier lieu, ni aux défauts du système dit capitaliste en tant que tel, ni aux défauts du système communiste en tant que tel, mais au fait que l’un et l’autre se déployaient sans mesure, à une trop vaste échelle. Selon lui, « tout marche à petite échelle, le capitalisme aussi bien que le socialisme » ; en revanche, à trop grande échelle, plus rien ne peut durablement fonctionner, pas plus le capitalisme que le socialisme. De même, c’est la taille d’une entité politique, plus que sa constitution, qui décide de son caractère démocratique : « Alors que n’importe quel petit État, qu’il soit une république ou une monarchie, est par nature démocratique, n’importe quel grand État, de quelque sorte qu’il soit, est par nature non démocratique. » Comme le fait remarquer Kohr, « un citoyen de la principauté du Liechtenstein, qui compte moins de quatorze mille habitants [en 1957, presque le triple aujourd’hui], qui désire voir son Altesse Sérénissime, prince et souverain […], peut le faire en sonnant à la porte de son château. Aussi sérénissime que soit son altesse, il n’est jamais un étranger inaccessible. Un citoyen de l’immense république américaine, en revanche, se heurterait en une entreprise similaire à des obstacles indescriptibles. À essayer de voir son concitoyen président, censé être à son service et non son maître, il risquerait de se retrouver mis en observation dans un asile d’aliénés ou, s’il est déclaré sain d’esprit, déféré devant un tribunal pour trouble à l’ordre public ». De telles remarques permettent de mesurer à quel point les « déficits démocratiques », qu’il est d’usage de déplorer aujourd’hui, sont consubstantiels aux entités toujours plus démesurées au sein desquelles nous sommes amenés à vivre.

La pensée de Kohr a exercé une grande influence sur un homme qu’il a côtoyé alors qu’ils enseignaient tous deux à Porto Rico : Ivan Illich. Dans une conférence donnée en 1994, en l’honneur de Kohr disparu quelques mois plus tôt, Illich a souligné un point : ce qui guide Kohr dans sa critique de la taille excessive n’est pas un amour du petit, mais un souci du bien proportionné. « Kohr demeure aujourd’hui un prophète parce que même les théoriciens du small is beautiful n’ont pas encore découvert que la vérité du beau et du bon n’est pas une affaire de taille, ni même de dimension ou d’intensité, mais de proportions (3). » Kohr le précise lui-même : « Par les termes de “petite” entreprise ou de “petit” pays on entend dans cette étude une entité de taille optimale. L’usage de “petit” plutôt que “moyen” ou “de taille moyenne” est là pour insister sur la limite supérieure qui se trouve vite dépassée, alors qu’il n’existe pas de limite aussi stricte dans l’autre direction. » À quoi s’ajoute une raison circonstancielle : dans un monde aujourd’hui « globalisé », en proie au gigantisme, affligé d’excroissances de toutes sortes, c’est par excès que nous péchons bien plus que par défaut – d’où l’insistance sur le « trop gros ». Comme le remarque Illich, « la globalisation fait voler en éclats tout cadre possible de la notion de proportionnalité » (4) (nous préférons ici ne pas traduire, comme il est d’usage, l’anglais globalization par le français « mondialisation », car ce à quoi conduisent les processus en cours n’a aucune des qualités d’ordre et d’harmonie qui devraient nous faire préférer, pour le désigner, le mot « monde » à celui de « chaos » ; ce qu’on appelle la mondialisation est à sa manière une « démondification »).

La taille excessive a ceci de pervers que non seulement elle provoque de multiples dégâts, mais encore elle transforme le cours des choses en fatalité. Au chapitre X de son ouvrage, Kohr pose la question : « L’élimination des grandes puissances. Cela peut-il être réalisé ? » Sa réponse est affirmative, et il présente un certain nombre de mesures simples et sensées qui permettraient d’engager une décroissance en taille, conduisant à un monde plus harmonieux. Le chapitre suivant pose la question : « Mais cela sera-t-il réalisé ? » Ledit chapitre est le plus court de toute la littérature mondiale, puisqu’il tient en un seul mot, qui plus est de deux lettres (en anglais) : « No. » Pourquoi « No » ? Parce que les processus sur lesquels il nous faudrait agir sont devenus tellement massifs que plus rien n’est en mesure  de les maîtriser. Voici ce qui fait le tragique de notre situation : la conscience de plus en plus claire que la dynamique en cours conduit à des catastrophes, combinée à l’impuissance à la modifier. Face à cela, Illich refusait de se bercer d’illusions : « J’atteste de mon impuissance parce que je pense […] qu’il ne nous reste rien d’autre, et aussi parce que, pour le moment, je pourrais démontrer que nous ne pouvons rien faire. Aujourd’hui, la politique focalise presque inévitablement notre attention sur des buts intermédiaires et nous cache ce à quoi nous devons dire non !… Comme il faut dire non, par exemple, à cette illusion qui consiste à croire que nous pouvons réellement intervenir dans certaines situations (5). »

Pareil constat a de quoi démoraliser. Remarquons toutefois que, si démoralisation il y a, c’est en regard de nos habitudes de maîtrise contractées au cours des derniers siècles, de notre idolâtrie de la volonté triomphante, imposant son ordre au monde. Autrefois, les hommes devaient composer avec une nature sur laquelle ils avaient très peu de prise. Aujourd’hui, nous devons composer avec des processus sur lesquels, quoiqu’ils soient d’origine humaine, nous avons également très peu de prise. Selon Kohr, la croissance en taille qui, en prétendant résoudre nos problèmes, nous reconduit à l’impuissance, a malheureusement quelque chose d’inéluctable. Cependant, comme Mr. Creosote qui, dans le film des Monty Python Le Sens de la vie, à force de se goinfrer, en arrive au point où un dernier biscuit à la fin du repas le fait exploser, les puissances excessives sont elles aussi destinées à disparaître – plutôt par écroulement interne, de ne plus être capables d’entretenir leur propre métabolisme. Alors il est plaisant de se dire, conclut Kohr, « que selon toute probabilité l’histoire se répétera et que le monde, à nouveau peuplé d’entités petites et libres, connaîtra une autre de ces périodes de splendeur culturelle qui ont caractérisé les cités-États du Moyen Âge et de la Grèce antique ». Encore faudrait-il, pour qu’il en soit ainsi, que les grandes puissances, en s’effondrant, laissent derrière elles un monde encore habitable. De là notre rapport ambigu à la catastrophe (ou plutôt à sa brutale accélération, car la catastrophe est déjà là) : d’une part, nous redoutons les dégâts et les souffrances terribles qu’elle causera, de l’autre, nous savons que, plus elle tardera, plus elle nous laissera sans ressources. Quand bien même l’ouvrage de Kohr ne répond pas à la question « Que faire ? », il nous montre ce qu’il faut surtout ne pas faire (chercher le salut à des échelles toujours plus vastes), et préserve une dignité humaine essentielle qui consiste, dans les conjonctures les plus délicates, à avoir quelques lumières sur ce qui nous arrive.

Notes

1. Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Paris, Le Seuil, coll. « Anthropocène », 2015, p. 261.
2. Platon, Philèbe, 66 a-c.
3. « La sagesse de Leopold Kohr » (1994), in La Perte des sens, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Fayard, 2004, p. 234.
4. Id., p. 239.
5. Entretiens avec Ivan Illich (par David Cayley) (1992), trad. Paule Noyart, Montréal, Bellarmin, 1996, p. 273.

 

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