Jean Robert, « Production »

Version imprimable de Robert: Production

Jean Robert

Production
(The Development Dictionary, 1992)

Don Bartolo habite une masure derrière ma maison. Comme beaucoup d’autres personnes déplacées, c’est un intrus, un « envahisseur » ou un « parachutiste », comme on dit au Mexique. Avec du carton, des bouts de plastique et de la tôle ondulée, il a édifié une cabane dans un terrain au propriétaire absent. S’il a de la chance, un jour il construira en dur et couronnera les murs d’un toit d’amiante-ciment ou de tôle. Derrière sa demeure, il y a un terrain vague que son propriétaire lui permet de cultiver. Don Bartolo y a établi une milpa : un champ de maïs ensemencé juste au début de la saison des pluies afin qu’il puisse donner une récolte sans irrigation. Dans la perspective de l’homme moderne, l’action de Bartolo peut paraître profondément anachronique.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Mexique, comme le reste du « Tiers-Monde », fut envahi par l’idée du développement. La popularité de ce concept doit beaucoup au président Harry Truman, qui en fit l’axe politique de son discours de prise de pouvoir en 1949. Selon Truman, la politique du développement consiste à « appuyer tous les peuples libres dans leurs efforts pour augmenter la production d’aliments, de textiles pour l’habillement et de matériaux de construction de maisons, ainsi que celle de nouvelles forces motrices pour alléger leur effort physique ». Il ajoutait que « la clé du développement est la croissance de la production et la clé de celle-ci, l’application ample et vigoureuse des connaissances scientifiques et techniques (1) ».

Don Bartolo ne produit pas davantage que ne le faisait son père et il n’a nul besoin de force motrice mécanique pour alléger sa peine. Pour les experts, il constitue un cas typique de sous-développement.

Une fois définie comme l’application de la science et de la technique, la production en vint à se confondre avec la productivité : meilleurs rendements du travail, « plus à moindre coût ». Selon les économistes mexicains en selle, le comportement de don Bartolo est nettement non productif. Mais ceux-ci auront-ils le dernier mot ? Pour le savoir, jetons un regard sur l’histoire de ce concept.

De l’émanation

Le terme « production » vient du verbe latin producere qui signifie étendre, étirer, prolonger, mais aussi rendre visible, littéralement, tirer à la visibilité. Selon ce sens antique, la production est un mouvement de l’absence à la présence, une émanation de quelque chose qui était caché et qui est maintenant mis à portée des sens. Cette idée de la production comme émanation d’une entité qui « était » là de manière occulte cadrait avec l’expérience prémoderne des phénomènes naturels. Par exemple, elle correspondait à la conception antique de la germination de graines desquelles les travaux des champs font éclore les éléments de la subsistance matérielle. Selon cette manière de penser, le labeur de l’homme ne produit rien par lui-même, mais aide la nature à se manifester, à « se produire ».

Dans l’Europe médiévale, le mot production garda son sens antique d’émanation ou de jaillissement naturel. Les premières exceptions se trouvent toutefois dans les écrits de quelques théologiens et philosophes qui s’efforcèrent de reformuler la pensée chrétienne en termes aristotéliciens. Parfois, ils se servirent du mot « production » comme d’un synonyme de création, étant entendu que Dieu, et non l’homme était alors le « producteur ». Néanmoins, pour la plupart des théologiens, la création de Dieu ne devait pas être exprimée par le même terme que les œuvres de la nature. Au xve siècle, Nicolas de Cuse clarifia la différence entre création et production, soutenant que Dieu créa le monde de rien, alors que la nature ne fait que manifester, produire, ce que Dieu a créé.

La Renaissance appela sage l’homme qui, tel Prométhée, s’efforce de s’émanciper des limites naturelles afin d’agir selon sa volonté propre, alors que le sot reste débiteur de la nature. Toutefois, cette attitude prométhéenne ne contamina pas encore le sens de « production (2) ». La nature, et elle seule, était encore « la grande reine et mère de toute production ».

Jusqu’à l’aube de la modernité, le terme continua d’être utilisé avant tout dans son sens antique d’émanation, c’est-à-dire de mouvement naturel par lequel une entité occulte ou potentielle s’actualise. Et même de nos jours, le sens de « rendre présent » du verbe « produire » et de ses dérivés n’a pas complètement disparu : n’appelle-t-on pas « production » la présentation d’une pièce de théâtre ? Au milieu du xviie siècle, la production au sens de présentation avait acquis le rang d’un terme technique de la jurisprudence. Il désignait la nécessité de présenter des éléments justificatifs, des preuves. « Le mot production, en stricte conformité à son origine latine, ne signifiait pas la fabrication des choses “produites”, mais leur présentation, leur dépôt, comme preuves, au tribunal (3). »

Néanmoins, un important changement aura lieu au début du xviie siècle. Le terme de production commence à suggérer la notion que certaines combinaisons de deux éléments quelconques peuvent engendrer une entité entièrement nouvelle qui ne peut être réduite à ses composants. Pour Milton, le résultat de telles unions était encore maléfique. Par exemple, dans le poème épique Paradise Lost (1667), il écrivait : « These are the Products of those ill-mated Marriages Thou saw’st, where good and bad were matcht, who of themselves Abhor to join » (Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d’eux-mêmes abhorrent de s’unir (4).)

En dépit de cette nouvelle ligne sémantique, les termes de « création », « production », « fabrication ou manufacture » gardaient des domaines d’application strictement délimités. Dieu était le Créateur, la nature la productrice et l’homme le fabricant ou manufacteur. Et même si le verbe « produire » s’utilisait à l’occasion en référence à des activités humaines, il était encore loin d’être le synonyme neutre de « fabriquer » qu’il allait devenir par la suite.

L’acception moderne de « production », pour laquelle l’homme est le producteur et le produit une entité nouvelle, ne put s’imposer qu’après une rupture d’avec le sens original du mot (5). Ce furent les philosophes et poètes contemporains du Romantisme qui, à la fin du xviiie siècle, firent le premier pas vers une compréhension prométhéenne d’un terme qui, fidèle à son origine, avait jusque-là respecté les limites de la condition humaine. Attribuant à l’artiste les pouvoirs générateurs de la nature, ils virent en lui l’archétype du producteur. Kant en philosophie et Goethe en littérature furent les précurseurs de cette nouvelle vision, pour laquelle la productivité est une force naturelle, qui existe indépendamment de l’homme, mais peut s’incarner en lui. L’artiste de génie est ainsi l’homme à travers qui la nature parfait ses productions (6). Pour Kant, celui-ci est producteur grâce à l’Einbildungskraft, le pouvoir de l’imagination. Si ce pouvoir est producteur, insiste Kant, ce n’est pas tant parce qu’il suscite l’image d’un objet en son absence, mais bien plutôt parce qu’il est capable de concevoir les caractéristiques formelles d’une chose encore dépourvue d’existence empirique (7). Kant pensait que non seulement l’art, mais aussi la description morphologique des phénomènes naturels fait partie intégrale de l’activité productrice de la nature : de même qu’elle le fait à travers l’artiste, la nature produit aussi par le truchement de l’homme de science.

Inspiré par Kant, Goethe écrivit, dans la même veine : « L’homme ne s’alimente pas ni ne jouit sans, qu’en même temps, il ne produise. Cette productivité est inhérente à la nature humaine. » Mais pour Goethe, comme pour Kant, l’homme n’est producteur que dans la mesure où c’est la nature qui produit à travers lui. « J’en suis venu à concevoir le talent poétique en moi comme l’œuvre de la nature », écrivait Goethe dans Poésie et vérité. Pour lui, un poème est « un petit produit », et il ajoutait que c’était « la nature – en repos parfois durant de longues périodes – qui réalisait spontanément en [lui] ses grandes et petites œuvres (8) ». Il observait ses propres « humeurs productives » comme s’il s’agissait de phénomènes naturels et enregistrait les moments d’« accumulation de forces productives ». Il inventait des « maximes productives » dont il s’admonestait et il établissait des listes de « détails techniques » capables d’exalter sa force productive, tels que la solitude, le printemps, les petits levers à l’aube, certains exercices, certaines couleurs, la musique. Jusqu’à sa vision sociale qui était imprégnée par « la dichotomie entre les classes productrices et celles qui ne font que consommer », une projection de son intérêt pour la relation entre l’artiste producteur et son public.

Même si c’était encore la nature qui se dévoilait en lui, avoir érigé l’artiste en producteur était un fait nouveau. En contraste notable avec ce point de vue, en 1704, Daniel Defoe – alors qu’il n’était pas encore l’auteur renommé de Robinson Crusoé, mais un obscur pamphlétaire – voulait que la production fût uniquement une force de la nature et non un effet des efforts de l’homme : « Lorsque nous parlons de la [richesse] comme d’un effet de la nature, c’est un produit [“product or produce”] ; en revanche, si nous la considérons comme l’effet du travail, le mot qui convient est manufacture (9). »

D’un homme bien né et d’un sol

Je m’approchai un jour du champ de don Bartolo alors qu’il passait la yunta, la « charrue » à soc de bois tirée par une paire de bœufs prêtés par un paysan du village voisin. J’attendis qu’il atteigne la fin du sillon pour le saluer. Après les formalités d’usage, je lui confessai que j’étais en train d’écrire un article dans lequel je discutais une milpa. Je voulais savoir pourquoi certains voisins étaient capables d’en cultiver une, alors que d’autres, apparemment, en étaient incapables. Y a-t-il un mot pour désigner cette qualité que certains ont et dont d’autres manquent ? Bartolo resta silencieux un long moment, et je sentis qu’il m’observait intensément du coin de son œil rusé. Puis il me répondit par un de ces mots que les paysans métis emploient tous les jours, mais que les habitants de la ville ne trouvent que chez Cervantès. Il dit que la milpa nécessite de l’enjundia. Dans son vocabulaire, ce mot oublié d’origine latine (exunguere : oindre) dénote la force constitutive, le courage et la vertu, qualités avec lesquels un homme fut ou ne fut pas oint à sa naissance. Je compris que, pour lui, avoir la qualité d’enjundia, « être oint » signifiait avoir le goût du bon maïs associé au talent d’aider la nature à le produire.

Le concept économique, moderne, de production cristallisa définitivement lorsque celle-ci fut redéfinie comme la source de la valeur. Tel fut l’exploit historique d’Adam Smith, en controverse avec les physiocrates, un groupe de philosophes français pour qui toute richesse provient, en dernière analyse, des pouvoirs générateurs du sol. Dans son Tableau économique, l’un deux, François Quesnay, avait décrit les trois ordres qui contribuent, selon le commentaire critique d’Adam Smith, « au produit [produce] annuel de la terre et du travail » de toute nation : 1) les propriétaires terriens, 2) les cultivateurs (fermiers, métayers et ouvriers agricoles) et 3) les artisans, manufacturiers et commerçants. Smith reprochait aux physiocrates d’avoir qualifié cette troisième classe de « classe stérile ou improductive », sous prétexte qu’elle « n’ajoutait rien à la valeur de la somme totale du produit brut [rude produce] de la terre (10) ». Selon les physiocrates, seuls les deux premiers groupes sont « des classes productrices » puisqu’ils aident la nature à produire de nouvelles valeurs. Dans le Tableau économique, le sol était encore, conformément à la tradition, le producteur, mais ses produits étaient déjà définis comme une « valeur », source de la richesse de la nation et du pouvoir de l’État. Adam Smith pour sa part était prêt à associer la valeur, non plus à la terre, mais au travail.

De labeurs et de terre

Don Bartolo est ce que les démographes mexicains appellent un « migrante rural », un immigré de l’État voisin de Guerrero. Déraciné, il lui reste l’orgueil de pouvoir offrir à sa famille un maïs de haute qualité dont le goût rappelle celui du village natal. Lui et les siens veulent manger des tortillas que saben, des galettes de maïs savoureuses, et non les insipides substituts subventionnés par le gouvernement. De plus, il veut proclamer qui il est : un homme de qualité, qui sait travailler la terre et prendre soin d’une milpa, un homme doté d’enjundia.

Le concept moderne de production met sens dessus dessous la relation que les physiocrates avaient établie entre le sol producteur et le labeur industriel. Toutefois, le premier à postuler la priorité du travail sur la productivité de la terre ne fut pas Smith, mais Condillac, un contemporain des physiocrates :

À proprement parler, le paysan ne produit rien : il ne fait qu’assister la disposition naturelle de la terre à produire. Au contraire, l’artisan produit une valeur, inhérente dans les formes qu’il donne aux nouveaux matériaux. En effet, produire est donner de nouvelles formes à la nature. La terre elle-même, quand elle produit, ne procède pas différemment (11).

Avec sa paire de bœufs prêtés, Bartolo ouvre les sillons dans lesquels il déposera ses graines. L’observation des signes dans le ciel depuis les cabañuelas – les légères pluies de janvier – lui a indiqué la semaine précise au cours de laquelle il lui faut semer s’il veut que sa milpa reçoive suffisamment de pluie durant sa croissance et, à la fin, une bonne semaine de beau temps pour dorer les épis. Dès qu’apparaissent les premières pousses, Bartolo prend soin de les enrober de terre afin que le sol ne dessèche pas leurs racines. Le temps venu, il reviendra avec les siens effectuer les limpias, l’enlèvement des mauvaises herbes. Ce sarclage, un rude travail collectif, est accompagné de célébrations festives consignées déjà dans le calendrier aztèque.

Dans sa critique des physiocrates, Adam Smith note que leur système « n’existe que dans les spéculations d’un petit nombre de Français, aussi savants et ingénieux les uns que les autres (12) ». Il leur oppose un argument qui va un pas plus loin que celui de Condillac. La richesse d’une nation se base sur la production de deux types de biens : d’abord ceux qui « non seulement sont indispensables par décret de la nature, mais aussi ceux dont le manque, même dans les rangs les plus bas du peuple, offenserait la décence » et ensuite, « toutes les autres choses qui sont qualifiées de luxes, sans que cette expression n’implique le moindre reproche à leur usage modéré (13) ». L’élément humain déterminant dans la formation de la richesse paraît être, dit Smith, la division du travail. Et pour Smith, celui-ci peut être productif ou improductif. À la catégorie productive appartiennent l’agriculture, l’industrie et le commerce. En revanche, la catégorie improductive rassemble « les ordres les plus respectables […] comme les plus frivoles de la société, incluant d’une part les ecclésiastiques, les jurisconsultes, les médecins, et d’autre part les bouffons, les musiciens et les chanteurs d’opéra (14) ». En donnant priorité au travail sur la terre, Smith inverse la hiérarchie traditionnelle encore chère aux physiocrates et ouvre la voie à la conception de la production que la modernité occidentale impose aujourd’hui au monde entier sous le nom de développement.

Valeurs d’usage contre valeur d’échange

Comme beaucoup d’habitants des quartiers périphériques de villes mexicaines, don Bartolo fait de son mieux pour maintenir le cœur de ses traditions face à des conditions hostiles. Il cultive une milpa dans un terrain vague. Ses dépenses monétaires sont minimes : il n’achète pas de graines commerciales car il sélectionne ses semences parmi les meilleurs grains de la saison antérieure et il n’utilise pratiquement pas d’engrais chimiques. Il donne à la milpa son labeur et celui de sa famille. Si son comportement en venait à être évalué selon les normes du profit économique, il serait diagnostiqué comme « non rentable ». Les économistes mexicains lui serineraient qu’il ferait mieux de se louer comme manœuvre sur un chantier de construction et d’acheter du maïs au jour le jour avec son salaire. Les experts continuent de répéter ces inepties en dépit du fait que le lot de presque tous les paysans qui abandonnent la milpa est le chômage involontaire. Mais les économistes continuent de nous rebattre les oreilles avec leurs sermons : vu que le maïs importé des États-Unis est produit selon les normes de la productivité industrielle, il ne peut être que meilleur marché que le produit des milpas locales. Cependant, certains Mexicains non conformistes continuent de penser que la milpa obéit à une logique différente, qu’elle est l’incarnation d’un autre style de vie que le « modern way of life ». Ils savent par expérience que le maïs de la milpa a un goût différent : lui seul, disent-ils, a du goût ; seules les tortillas faites de maïs de milpa gonflent sur le comal.

Le pas suivant fut le fait de Ricardo. Il réduisit les pouvoirs génératifs du sol à de simples facteurs quantifiables, on dirait aujourd’hui : à des inputs parmi d’autres du processus de production. Il parvint ainsi à proclamer l’équivalence de la prospérité et de la valeur d’échange, rompant ainsi définitivement le fil ténu qui, même chez Smith, reliait encore la production à son sens originel d’émanation de la nature. Éliminée mentalement la « mère des productions », la production put ainsi être comprise comme une parodie humaine de l’acte de création se manifestant en valeurs d’échange et leur équivalent monétaire dont la subsistance de chacun devenait tributaire (15). L’économie fut redéfinie quasi religieusement comme la dépendance des hommes vis-à-vis de la Valeur abstraite, et celle-ci à son tour comme un phénomène résultant de la Rareté, dogme suprême de l’économie moderne. La subsistance, un fait culturel, fit place à la survie des producteurs individuels sous l’intempérie des cycles et fluctuations du capital. Les communaux, expression traditionnelle de la « bonne vie » et garantie de la subsistance du plus faible, purent être démantelés au nom d’un impératif productif. Oui, en effet, ils étaient un obstacle à la production telle qu’elle avait été redéfinie : ne permettaient-ils pas de subsister sans produire de valeur économique ?

Quand je commençai à prêter attention à la milpa de mon voisin, j’imaginais un cycle fermé d’énergies, mais je me trompais. L’énergie est conservée quantitativement et dissipée qualitativement, mais pas l’enjundia du paysan. Celle-ci émane du corps d’un homme et, si le climat et d’autres circonstances sont favorables, elle est régénérée par la plante. Elle ne circule pas dans un système fermé mais elle est donnée et reçue. Parfois elle se perd, parfois elle est rendue abondamment, con creces. La force qui émane du cultivateur de milpa appelle d’autres flux naturels, d’autres émanations : la douce caresse du soleil, les giboulées, comme des onctions successives de la terre et de ses fruits. Dans la milpa, le labeur est un acte propitiatoire, non un facteur de production et encore moins un input. Chaque année, la nature suivra sa propre inclination, son humeur. Que le beau temps succède à la pluie au juste moment est motif d’espérance : il y a peu de facteurs contrôlables et pas d’expectatives calculables statistiquement.

La notion ricardienne du sol comme facteur de production ou input passif fit école au moment précis où les chimistes le redéfinissaient comme un composé d’éléments minéraux. Justus Liebig, le précurseur de l’industrie des engrais chimiques et des bouillons en poudre, réalisait justement des , de cultures de plantes dans des préparations chimiques, ce qui fait également de lui le père de l’hydroponie. Il y a une similarité conceptuelle entre le dédain de Ricardo pour les pouvoirs producteurs de la terre et la substitution de l’ancienne perception du sol comme l’estomac des plantes par des facteurs nourrissants fabriqués en laboratoire. Dans ce sens, les besoins en engrais chimiques de l’agriculture moderne peuvent être vus comme une conséquence logique de l’économie ricardienne, pour laquelle le travail est le principal facteur de production. Mais dans la mesure où celui-ci devenait un concept de plus en plus abstrait – un input parmi d’autres, comme les engrais ou l’eau d’irrigation, mais en même temps le secret de la valeur de tous les autres – l’économie pouvait faire fi des circonstances concrètes et particularités locales de la production. En conséquence, la nouvelle « économie politique » put se désintéresser de la production matérielle des biens pour se concentrer sur les problèmes de leur transport et distribution, condition de la réalisation de leur valeur d’échange.

De théorie et de mémoire

Don Bartolo ne comprend guère les théories économiques, qui, de plus, ne l’intéressent pas. Derrière sa cabane, il a construit une troje, un petit silo d’argile crue en forme d’amphore couvert d’un toit conique de palmes dans lequel il conserve le maïs de la famille durant la saison sèche. Chaque jour, sa femme, ses filles et ses brus en font couler comme d’une barrique les grains dont elles feront les tortillas et, les jours de fête, le pozole, les tamales et les tlaxcales. Don Bartolo est heureux de célébrer ainsi la mémoire des bons repas de sa tradition villageoise et de la faire revivre envers et contre tout. Les analyses coûts-avantages sont totalement étrangères à ces bonheurs simples.

Telle le dieu Janus, la production avait, pour Marx, deux visages. D’une part, il construisit sa théorie économique sur la base de celles de Smith et de Ricardo, poussant plus loin qu’eux l’assimilation de la production au travail, et faisant de celui-ci le paradigme de toute valeur. D’autre part, et en ceci consiste son originalité, il reprit l’interprétation philosophique et romantique de la production et en fit le noyau de sa théorie de l´histoire. Pour ce faire, il rendit au mot « production » quelque chose de son antique signification d’émanation et d’actualisation d’une forme jusque-là potentielle. Le couple de forces épistémologiques de ces deux acceptions du concept de production constituèrent le pivot de toute l’œuvre marxienne. Comme le signale Hentschel, Marx voyait « en la production la force formative de l’Histoire et, en dernière instance, le point d’Archimède de la nécessaire et inévitable transformation du monde », la Révolution (16). Dans la formule marxienne « l’homme se différencie des animaux à partir du moment où il commence à produire ses moyens d’existence [et par cela] produit indirectement sa propre vie matérielle (17) », véritable manifeste contre l’idéalisme hégélien, la production devient autoproduction.

Mais j’aimerais mettre en lumière un autre aspect, moins connu, des idées de Marx sur la production, à savoir la relation entre celle-ci et ses réflexions sur l’origine de la valeur d’échange. Marx fut témoin de l’apparition des premiers chemins de fer. Il écrivit les Grundrisse, l’esquisse du Capital, au plus fort de l’engouement maniaque [railroad craze] pour les trains qui, d’Angleterre, se répandit dans toute l’Europe à partir des années 1840. Voici ce qu’il écrivait alors :

« Le mouvement de localisation  qui amène le produit sur le marché, condition nécessaire de sa circulation – sauf lorsque le lieu de production est lui-même un marché –, devrait être regardé comme la transformation du produit en marchandise (18). »

Cette constatation me paraît être une des plus pénétrantes intuitions de Marx sur la nature de la valeur et de la production sous l’égide de la guerre industrielle contre les communaux. Selon la définition technique que lui donne Marx, la production serait une chaîne de transferts et de transformations entre le moment où des biens sont enlevés à une région donnée, et celui où ils sont offerts sur un marché, ailleurs. Strictement parlant donc, la production des marchandises n’impliquerait pas la séquence complète des transformations depuis l’extraction des « matières premières », mais seulement leur enlèvement et ses conséquences. Bien avant toute production industrielle, les marchandises seraient ainsi des bien locaux déracinés, et le « mouvement de localisation » qui les emporte serait l’actualisation de leur forme potentielle de marchandises. Une telle explication, dans laquelle le sens ancien de « présentation » vibre encore dans le mot « production » explique pourquoi les chemins de fer, à l’aube de leur histoire, ont été vus comme les véritables producteurs de l’industrie naissante.

La distance spatiale parcourue par le produit entre son origine et le marché lui fait perdre son identité locale, son « ici et maintenant ». Ses propriétés sensuelles concrètes, qui dans son lieu d’origine étaient inséparables de labeurs concrets (ou, dans le cas des fruits de la terre, de la force productive de la nature) apparaîtront sous un jour très distinct dans un marché éloigné. C’est là que le produit réalisera sa valeur économique, devenant une marchandise, un objet de consommation (19).

Des marchandises et de leurs mouvements

La milpa a une valeur d’usage, les marchandises qui prétendent la remplacer, une valeur d’échange.

En parlant des labeurs de la milpa, il serait absurde de tracer une distinction stricte entre la production et la consommation : les besoins acquièrent ici leur forme par les activités qui les satisfont. En revanche, dans la production moderne, les besoins et leur satisfaction sont séparés ; production et consommation sont deux sphères spatialement distantes l’une de l’autre. À moins qu’ils ne se pratiquent sur une large échelle – ce qui serait une contradiction dans les termes – les labeurs de la milpa se reflètent à peine dans les indicateurs économiques, dans les salaires et les taux d’emplois. Au contraire, la production, dans son sens moderne et industriel, gonfle le PNB et excite les autres indicateurs économiques.

La transformation de biens locaux en marchandises a deux aspects fondamentaux : 1) Quand ces biens constituent la base de la subsistance (blé, maïs locaux) leur transformation en marchandises menace l’économie morale de leur région d’origine (20). 2) La marchandise peut être définie comme la forme des biens déracinés. La faille de Marx est qu’ayant compris le second point en toute lucidité, il resta aveugle au premier, qui, philosophiquement, a priorité.

Quoi qu’il en soit, l’intuition de Marx sur la nature de la marchandise n’a pas suscité les débats qu’elle méritait. Aux économistes qui brandissent le concept vulgaire de production, il faut rappeler que Marx laisse le sens ancien d’actualisation d’une potentialité vibrer sous le sens économique moderne que Ricardo avait donné au concept. Marx dit que le « mouvement de localisation», c’est-à-dire le transport des biens locaux est ce qui leur confère la forme de marchandises. Mais tout en redonnant vie à l’idée «émanatoire» de la production, Marx prend ses distances tant avec Platon qu’avec l’idéalisme hégélien. Pour lui, aucune forme ou idée n’existe en dehors de l’acte de sa réalisation.

Il pense que les biens n’acquièrent leur forme marchandise que par l’acte qui les arrache de leur lieu d’origine et les transporte au marché, et cette insistance sur l’acte [energeia] le rapproche d’Aristote. Marx a compris que, dès que ce mouvement devient une possibilité, tous les biens deviennent potentiellement des marchandises : la simple possibilité de leur transport actualise mentalement leur forme de marchandises. Par conséquent, le transport n’est pas tant un besoin créé par les distances qu’un axiome occulte de notre vision des biens. Plutôt que de satisfaire un besoin humain, il est devenu l’impératif de la construction sociale d’un ordre productif intensif en marchandises. C’est cet ordre qui institue ensuite en besoin social le déracinement des biens locaux, leur mise en circulation comme marchandises.

De progrès et d’histoire

La plupart des économistes sont aveugles à l’existence de la milpa et ceux qui la voient ne savent la définir que par des catalogues de déficiences. C’est une « activité de subsistance » : un dur travail avec des outils inefficaces, incapable de générer des « surplus ». C’est le parent pauvre de la production économique moderne. C’est une situation de rareté endémique. Ceux qui prononcent ce dernier jugement ne voient pas qu’ils projettent l’axiome fondateur de l’économie occidentale moderne, la rareté, dans un contexte régi par une tout autre logique.

En réalité, la milpa est une activité historique enracinée dans une tradition millénaire. L’économiste qui prétend s’en approcher devrait laisser ses certitudes au vestiaire. Dépourvu de cette nécessaire modestie, il ne peut que coloniser le passé et falsifier le présent.

Dans le chapitre 26 du Capital, Marx montre que l’imposition de modes de production dans lesquels l’accumulation du capital s’effectue « pacifiquement » – lisez dans lesquels le simple jeu des forces économiques effectue les transferts de privilèges des pauvres vers les riches, sans expropriations visiblement violentes – se fonde sur une violence originelle. Cette violence historique, qu’il nomme l’accumulation primitive, est un processus de déracinement des gens de leurs lieux originaux, de leurs coutumes, de leur identité. Mais, parce qu’il croyait au Progrès, cet homme intelligent s’est laissé séduire par l’illusion que, déchaînées par ce même processus, les forces productives allaient finalement déboucher dans les verts pâturages d’un monde meilleur dans lequel, la Rareté définitivement vaincue, « chacun donnera selon ses talents et recevra selon ses besoins ».

On peut résumer cet optimisme progressiste en trois phrases : 1) Durant la phase d’accumulation originale, l’exploitation et la dépossession des hommes sont perpétrées sur le mode violent hérité de l’histoire des conquêtes, ravages et pillages colonisateurs. 2) Cette violence déclenche un processus dialectique qui rend son affichage inutile : l’accumulation capitaliste prend le relais de l’accumulation primitive. 3) La « classe universelle » – celle dont les intérêts particuliers correspondent à ceux de l’humanité, c’est-à-dire le prolétariat exploité – secoue le joug du Capital et attelle les forces productives à la tâche de faire croître la Tourte Globale. Meurt la Rareté.

Pas le moindre doute, pas la moindre prémonition des dommages irréparables que pouvaient souffrir les acteurs et le public de son astucieux sociodrame historique ne passa par l’esprit du grand librettiste des « Matins qui chantent ». Peu de compréhension non plus de la nature historique du concept de Rareté. La lutte des classes : une course pour un Prix dont la Valeur était hors de doute.

De dons et de services

Mes conversations avec don Bartolo me libéraient de cette physique sociale héritée. Dans ma tête prenaient forme quelques concepts permettant de distinguer son comportement de ce que Smith, Ricardo, Marx, et après eux les économistes modernes appellent « production ». Par exemple, le cultivateur de milpa perçoit le climat comme une expression de la contingence essentielle du monde : d’une certaine manière, tout repose « dans les mains de Dieu ». Au contraire, les économistes modernes mettent le temps qu’il fait au nombre des facteurs de production et évaluent statistiquement la possibilité qu’il soit favorable. Le cultivateur de milpa vit dans l’espérance, le producteur au sens moderne calcule des probabilités de gain. Bartolo dans sa milpa se sent partie d’un drame cosmique. Le producteur industriel veut soumettre la nature comme si c’était de l’extérieur. La milpa donne et reçoit. La production moderne spécule sur l’écart entre les bénéfices et les coûts. Les multiples dons de la milpa sont des biens concrets : ils parlent à tous les sens et annoncent l’allégresse de réunions festives. La Valeur abstraite et son signe, l’Argent, font de la production leur servante en occultant ses multiples sens historiques. Le maïs de milpa a bon goût. Le pâté économique n’a que de la valeur. Illich disait que l’économie moderne est le remplacement du Bien par la Valeur.

C’est précisément la bonté de ce pâté qui est aujourd’hui en question. Par construction – par le fait qu’il fondait ses théorèmes sur les axiomes de l’Économie et du Progrès – le schème de Marx éliminait comme un paradoxe indésirable toute réflexion sur la destructivité inhérente à la production économique. Vous et moi au contraire sommes en train de nous réveiller de quarante ans de songes creux qui, sans aucune profondeur historique, associaient Valeur, Production et Progrès technique au bien-être des peuples. Ce cocktail de libéralisme et de cryptomarxisme historique empaqueté sous le nom de Développement a globalisé la dislocation culturelle, le déracinement et l’aliénation et transformé la pauvreté en misère. Nous avons été les témoins d’une guerre, une guerre contre toute subsistance enracinée dans une culture. Une guerre aussi contre la « mère des productions », la nature, au nom de la production même.

Pressentie par quelques historiens et agnostiques, la globalisation de cette guerre n’est devenue manifeste qu’une génération après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. « Au-delà de certains seuils, un principe de destructivité est structurellement inhérent à toute production économique » : cette phrase, qui résume le scepticisme de quelques pionniers est devenue incontournable (21). L’économie de guerre avait ouvert à la productivité industrielle des avenues auxquelles les économistes ne voulaient pas renoncer. Sans but belliqueux avoué, ils formèrent alors des états-majors appelés « groupes interdisciplinaires » pour définir des stratégies aptes à maintenir les taux de croissance par l’exploitation scientifique des nouveaux potentiels de productivité. Qu’ils aient ainsi mené la guerre par d’autres moyens ne devint notoire qu’après un demi-siècle de développement.

Au début, les états-majors économiques purent se vanter d’une croissance sans précédents, manifeste surtout dans ces domaines qu’Adam Smith avait qualifiés d’improductifs : ce fut l’escalade d’offres de services toujours plus inattendus. Comme l’expansion de ces offres paraissait n’être pas sujette aux limites de la croissance des biens matériels, concept que d’autres experts, à Rome, étaient en train de populariser, le design de services, décrétés « biens immatériels non polluants » devint une carrière ouverte aux talents. Les gouvernements, les Chambres de commerce et les citoyens exprimèrent en chœur la certitude que toute distraction, toute vanité et tout plaisir sont bons lorsqu’ils peuvent s’offrir comme des services. L’organisation de leur distribution et le triage entre les usagers qui peuvent payer et ceux qui doivent être assistés devinrent les grandes questions politiques du jour. Quant aux économistes, ils célébrèrent le secteur des services comme le nouveau muscle de la croissance et, bientôt, le principal agent du PNB.

L’érection historique du PNB

Dès la fin du xixe siècle, certains économistes avaient déjà caressé le rêve qu’un petit bouquet de nombres bien choisis pût permettre de distinguer d’un seul coup d’œil les nations prospères du lot de celles qui ne l’étaient pas. D’où l’idée d’additionner algébriquement tous les revenus et toutes les dépenses monétaires d’un pays comme s’il s’agissait d’un ménage. Avant la Première Guerre mondiale, seules neuf nations avaient été soumises à ce triage. Comme il n’existait pas d’accord sur les indicateurs significatifs entre les auteurs de ces diagnostics, ces derniers ne permirent aucune comparaison ; ce ne sont plus aujourd’hui que des curiosités au musée de la Préhistoire du Produit national brut. Pour établir des comparaisons, il fallut attendre que Keynes, en 1936, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, suggérât que les dépenses totales d’un pays en acquisition de biens et de services prêts à être consommés peuvent être la mesure de son « produit national ». Trois ans plus tard, la Société des nations établissait déjà le Produit national de 26 pays.

La milpa de mon voisin ne contribue pas au PNB du Mexique. Pour l’inclure, les économistes se verraient contraints d’imaginer une situation de « marché fictif » dans laquelle don Bartolo vendrait son maïs au bas pris automnal – juste après les récoltes – et le rachèterait à son propre grenier au prix croissant du maïs durant la saison sèche. Mais, plutôt que s’adonner à ces élucubrations, les économistes mexicains préfèrent préconiser des mesures qui forcent effectivement les paysans à vendre leur maïs quand il est bon marché et à racheter du maïs souvent importé dans les magasins du gouvernement quand les trojes se vident et les prix montent. Ces deux opérations apparaissent dans le PNB. Quand ces mesures n’expulsent pas les paysans de leur milpa – comme elles le firent de la famille de Bartolo dans l’État de Guerreo –, elles permettent de donner un petit coup de pouce supplémentaire à l’économie nationale telle qu’elle apparaît sur le papier, en promouvant la vente à haut prix de maïs de milpa dans les magasins « gourmets » du Nord.

La Seconde Guerre mondiale fut l’occasion d’expérimenter plusieurs systèmes comparatifs d’évaluation du PNB auxquels l’Armistice offrit d’innombrables champs d’application. En 1947 se célébra la fondation de l’Association internationale pour la recherche sur le revenu et la richesse (International Association for Research in Income and Wealth) et, en 1953 déjà, ladite association divulguait un système de comptabilité unitaire pour l’évaluation de diverses économies nationales, le System of national account and supporting tables. Ce SNA ne tarda pas à devenir le procédé standard d’évaluation du PNB de tout pays, défini comme la valeur totale des biens et des services produits en un an comptabilisés en équivalents dollars des prix courants du marché (22).

Le concept de Produit national brut et les calculs qui l’établissent manifestent la croyance que le monde n’est qu’un énorme marché sur lequel les nations se livreraient une féroce concurrence pour le rang et la respectabilité économique. Un axiome constitutif de ce marché-monde est l’érection de la productivité en norme universelle de comportement : selon que vous serez productif ou improductif, les jugements de cette cour vous rendront blanc ou noir. Le PNB a ainsi acquis une sorte de valeur morale propre qui n’a rien à voir avec le sens traditionnel du bien et du mal. La magie des nombres et la précision de leurs tables de comparaison permettent aux experts de proclamer chaque année la liste des élus et celle des laissés-pour-compte.

Lumières et ombres

Don Bartolo, qui produit, seulement pour sa famille, un maïs de haute qualité est vraiment un anachronisme. Les experts n’affirment-ils pas que la subsistance enracinée dans une tradition est un mode de vie depuis longtemps éteint ? Mais mon voisin me fascine. À tout moment, je me sens porté à aller le consulter au sujet de nouvelles inquiétudes. Je vois de plus en plus clairement que, de la choza (cabane) à la troje (silo à grains), des cabañuelas à la Saint-Michel (jour qui marque approximativement la fin des pluies), de la graine sèche au nixtamal (maïs trempé dans l’eau de chaux) et du nixtamal à la tortilla, tout l’espace-temps de la milpa est une trame d’espaces féminins et masculins, de temps de dur labeur et de fêtes allègres, de dons naturels et de soins humains. Toutes ces complémentarités font de la production de maïs une épopée cosmique. Et comme le ciel de chaque lieu est un autre ciel, chaque milpa requiert un style de propitiation et de labeur différent. Ces multiples manières d’inciter la nature à produire ses fruits ne se laisseront jamais réduire à un concept général. Le monde de la production économique serait-il un Absurdistan face auquel l’homme sage ne peut faire mieux que cultiver sa milpa ?

Dès le début, les économistes auraient pu détecter des ombres dans leurs brillants bilans. Mais les « effets secondaires non désirés », les premiers signes de la « pollution », la croissance des champs d’épandage, l’effet de serre prévu déjà par Fourrier furent déclarés « inconvénients mineurs », adroitement balayés sous le tapis par les janissaires de l’Économie. Puis vint l’ère des euphémismes. Les « dysfonctions », « effets contre-intuitifs », « coûts non monétaires », « externalités » et jusqu’à la frustration croissante des usagers des services furent qualifiés de « maladies de croissance » dont le remède était davantage, et non moins d’Économie.

L’optimisme d’après-guerre chancela quand il devint notoire que les principaux services de la société industrielle, l’Éducation, les Transports, la Médecine sont affectés par des effets négatifs inhérents à leur fonctionnement normal et donc inévitables. Ces effets ne se laissaient cataloguer ni à la rubrique des coûts externes ni à celle des coûts écologiques, ni même à celle de la théorie française de l’encombrement. Il devenait soudain évident qu’indépendamment de l’obsolescence ou de la modernité technique de ces services, ils ont des effets contraires aux buts pour lesquels ils ont été conçus, ils sont structurellement contre-productifs. Qui peut encore nier, par exemple, que loin de créer des opportunités égales, les écoles engendrent de nouvelles inégalités ; que les autoroutes encombrées sont un obstacle à la locomotion ; que les hôpitaux sont des foyers de maladies iatrogènes ?

À mesure que la contre-productivité s’étendait à tous les secteurs producteurs, certains penseurs critiques se demandèrent si le dernier avatar de toute production industrielle, le déchet, l’ordure n’est pas le principe premier – au sens philosophique de prior – de l’économie industrielle. Cette dernière ne serait-elle pas, en définitive, une organisation de la société qui – comme pourrait le dire un Marx contemporain – réalise la forme ordure de la marchandise comme les transports mécaniques actualisèrent la forme marchandise des biens locaux ? Un groupe de scientifiques non conformistes japonais ne tarda pas à proclamer qu’une grandeur de désordre et de destruction comparable à ce que les physiciens nomment entropie croît simultanément à la production de toute valeur économique. En conversation avec eux, un historien les exhorta à reformuler leur intuition en termes historiques plutôt qu’en mauvaises métaphores scientifiques. Pour que tourne la machine de la production moderne, ne faut-il pas rendre les personnes dépendantes des biens et services offerts ? Il paraissait évident à l’historien que, pour garantir cette dépendance des usagers, il est indispensable de disqualifier leurs capacités innées, de dévaluer leurs modes de subsister historiques et de corrompre leur langage en inversant le sens traditionnel des mots. La production en masse de marchandises, de services et d’images exige la flétrissure préalable du sens traditionnel du bien et de la bonne vie. Tel est le sens du concept de dévaleur que l’historien Ivan Illich proposa aux scientifiques japonais réunis autour de son ami, le professeur Tamanoy. Plus l’économie est réputée productive et plus la dévaleur fait pâlir les gens et les objets. Les choses deviennent moins réelles, les personnes moins présentes, l’ami moins proche. Il y a moins de loisir, c’est-à-dire de culture. L’air est moins pur, il n’y a plus guère de lieux vierges, le sol est appauvri ou tué par l’excès de nutriments chimiques, l’eau est moins pétillante.

Une milpa en Absurdistan

Les Mexicaines connaissent mille manières d’apprêter le maïs. En octobre, elles cueillent des épis alors qu’ils sont encore tendres et les mettent à rôtir sur le comal ou à bouillir dans une grande marmite. Ce sont les elotes. Les autres épis sont laissés sur pied pour que le soleil dore et sèche les grains. Ils sont alors égrenés et les grains mis à tremper dans un délayé d’eau et de chaux. Après une nuit passée dans cette décoction, le maïs s’appelle nixtamal. Moulu dans le metate – le mortier domestique de pierre volcanique –, le nixtamal devient la masa, pâte de laquelle se font les tortillas. Mais le maïs mûr et dur peut aussi être moulu en une poudre très fine qui, mêlée d’eau deviendra l’atole, boisson onctueuse que les Mexicains bien nés préféreront toujours au lait. Au Chiapas, un breuvage semblable s’appelle pozol. Au centre du pays en revanche, le pozole est une soupe de maïs agrémentée de morceaux de viande qui doit bouillir un jour entier. Toutes ces opérations ont pour théâtre le domaine féminin de la maison, entre la cuisine (toujours extérieure), la cour de terre battue, la troje, le minuscule jardin potager et la milpa, domaine masculin par excellence. Les tamales, tlaxcales et chalupas vendus à l’automne dans les rues de la ville par des femmes qui deviennent pour l’occasion des commerçantes indépendantes sont d’autres manières encore de célébrer les bontés du maïs. Ce que le blé et le pain sont aux Français, le maïs et la tortilla le sont aux Mexicains : des ingrédients indispensables à tout repas digne de ce nom.

Pour certains esprits sujets aux sombres pressentiments, les désordres climatiques actuels sont le mane, thecel, pharès de l’économie productiviste. Le professeur Tamanoy et ses collègues de la Société japonaise pour l’étude de l’entropie ont suggéré que la dégradation des substances naturelles appelées « matières premières » en déchets, qui accompagne toute production industrielle, est aussi fatale que la dégradation de la puissance motrice du feu en chaleur résiduelle dans l’analyse du fonctionnement des machines à vapeur par Sadi Carnot en 1824 (23). Le cycle économique moderne serait analogue à un cycle carnotien qui ne fonctionne que par la dissipation de la qualité originale des substances qui entrent en lui. Dans la machine à vapeur de Carnot, non seulement le « calorique » – la chaleur « substantielle » – tombe d’un haut niveau à un bas niveau de température, mais plus bas est le niveau final, plus grande est la force motrice. Dans le modèle économique de Tamanoy et de ses associés, non seulement les matières et énergies premières qui entrent dans la production industrielle tombent d’un haut niveau à un bas niveau de qualité, mais plus dégradés, « plus bas » sont les résidus finaux et mieux tourne la machine à produire de la Valeur. Le déchet devient ainsi la condition de fonctionnement de la machine économique, la dévaleur, la condition de la Valeur. Paradoxalement, ces chercheurs japonais, dans une sorte de judo conceptuel, voulaient utiliser contre elles-mêmes des idées occidentales pour permettre à la notion traditionnelle de fu-dô, l’équilibre climatique propre à un lieu, de regagner sa place dans la perception de Nippon par les Japonais.

Le bilan de la production économique n’apparaît être positif qu’aussi longtemps qu’il est immergé dans de larges aires de régénération gratuite. Mais l’intensification de la machine économique, la globalisation de ses produits et des perceptions qui les rendent nécessaires font que ces aires libres deviennent de plus en plus rares. En d’autres termes, l’économie occidentale ne parut produire plus de Valeur que d’Ordure que tant qu’elle eut un « extérieur » sous forme de mondes de subsistance non mercantilisée dans lesquels dissiper ses forces productives usées. En l’absence de cet « extérieur », tous les « coûts » doivent être comptabilisés et le bilan devient irrémédiablement négatif. Non seulement la survie de chacun dépend alors du marché, mais la simple idée de cette possibilité – pourrait avoir dit Marx qui ne l’a pas dit – tend à actualiser en l’Autre la forme Homo œconomicus. Finalement, comme Tamanoy en eut l’intuition, en l’absence d’une aire non mercantile régénératrice, la dégradation des tributaires les plus misérables du marché devient une condition de son fonctionnement : plus bas le point de chute des plus destitués et mieux circule la Valeur. Les économistes s’intéressent à la formation de la Valeur et comprennent que sa condition d’existence est la Rareté. Peu d’entre eux toutefois ont étudié l’Histoire de la Rareté et s’interrogent sur sa sociogénèse moderne. À cet égard, leur profession est un entraînement à une forme sélective de cécité.

Production et dévaleur

La milpa et la production économique sont incommensurables : elles ne peuvent en aucun cas être évaluées à la même aune. Toutefois, Aristote aurait sans doute vu en don Bartolo un oikonomikos aussi compétent que l’Ischomaque [Ischomachos] de Xénophon. La milpa, cette réalité incompatible avec les concepts de l’économie, est un modèle d’administration domestique, sens original du mot économie. Telle la « production », l’« économie » a parcouru un long chemin avant d’acquérir une signification hétérogène à son sens original. C’est la manifestation de cette hétérogénéité qui m’attire vers don Bartolo. Au moment où je traduis en français cet article écrit en anglais il y a des années, j’ai la tristesse d’annoncer la fin de la milpa de don Bartolo, victime de conurbations effrénées aux anciennes limites de notre ville. Je déplore la défaite finale de la protestation solitaire d’un homme bien né, doté d’enjundia, contre la misère alimentaire que l’économie impose aux plus pauvres. Je célèbre par là sa tentative têtue de mettre un peu de sens dans le monde absurde dans lequel il lui échut de vivre.

Durant un demi-siècle, le Développement fut le mot clé régissant les rapports entre le Nord industrialisé et le Sud. La production était le concept opérationnel de cette relation. En devenant « économiquement producteur », le Sud serait transformé, développé, rendu semblable au Nord.

L’ère du Développement fut celle d’un aveuglement à la logique implacable de la dévaleur. Venant souvent du marxisme, les champions de la décolonisation du Tiers-Monde ne se laissèrent que trop souvent séduire par les connotations romantiques du mot « production ». Quand un politicien africain ou latino-américain parlait du « développement des forces productrices » de son pays, il croyait invoquer l’auto-actualisation de ses potentialités, la réalisation de son destin, son émergence en tant qu’acteur sur la scène de l’Histoire, la Révolution.

Toutefois, alors que les cendres d’un rêve prométhéen retombent sur le Nord comme sur le Sud, il devient évident que la dévaleur est aussi indissociable de la production économique que votre ombre l’est de votre personne. C’est dans l’aveuglement à cette inséparabilité structurelle que je suggère de voir l’origine épistémologique des catastrophes qui marquent l’aube de ce nouveau siècle.

Notes

1. Harry S. Truman, « Inaugural Address, January 20, 1949 », Documents on American Foreign Relations, Princeton, Connecticut, Princeton University Press, 1967, p. 103, 104.
2. F. Kaulbach, « Produktion, Produktivität », Joachim Ritter et Karlfried Gründer, Historischen Wörterbuch der Philosophie, Bâle, Schwabe & Co, 1989, vol. 7, p. 1419 ss.
3. Volker Hentschel, « Produktion, Produktivität », Otto Brunner et al., compilateurs, Geschichtliche Grundbegriffe, Stuttgart : Klett-Cotta, 1984, vol.5, p. 2.
4. « […] mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements monstrueux de corps ou d’esprit. Tels seront ces géants, hommes de haute renommée », John Milton, Paradise Lost, livre XI, p. 680-85. Traduction de Chateaubriand.
5. V. Hentschel, op. cit.
6. F. Kaulbach, op. cit.
7. F. Kaulbach, loc. cit., p. 1421.
8. J. W. Goethe, « Über den Dilletantismus », Dichtung und Wahrheit, IV, 16, WA I p. 16 ou Inselausgabe p. 487.
9. Daniel Defoe, « Giving Alms no Charity, And Employing the Poor : The Grievance to the Nation, Being an Essay Upon this Great Question », Londres, 1704, republié par J.R. McCulloch, compilateur, Select Collection of Scarce and Valuable Tracts, Londres, 1859.
10. F. Quesnay, Analyse du Tableau, Paris, 1776. Pour la critique des physiocrates par Adam Smith, voir Adam Smith, La Richesse des nations (Londres, 1776), livre 4, ch. IX.
11. E.B. de Condillac, « Le commerce et le gouvernement », Œuvres complètes, Paris, 1921-22. Vol. 4, p. 59.
12. Adam Smith, La Richesse des nations, loc. cit., livre 4, ch. IX.
13. Adam Smith, La Richesse des nations, loc. cit., livre 5, ch. II.
14. Adam Smith, loc.cit., livre 2, ch. III.
15. David Ricardo, On the Principles of Political Economy and Taxation, Londres, 1817, ch. I.
16. V. Hentschel, loc. cit., p. 17.
17. Karl Marx et Frédéric Engels, L’Idéologie allemande (1845-46).
18. Karl Marx, Grundrisse : fondements de la critique de l’économie politique.
19. Wolfgang Schivelbusch, The Railroad Journey : Trains and Travel in the 19th Century, Oxford, Basil Blackwell, 1980 [1978], p. 46.
20. E.P. Thompson, The Making of the English Working Class, New York, Random House, 1966.
21. Léopold Kohr, The Breakdown of Nations, New York, Routledge et Kegan Paul, 1957.
22. The New Encyclopaedia Britannica, 15e édition, Londres, 1986, vol. 20, p. 207.
23. Yoshiro Tamanoy, Atsuchi Tsuchida et Takeshi Murota, « Towards an Entropy Theory of Economy and Ecology », in Économie appliquée, XXXVII, 1984, n° 2, p. 279-94.
24. Paul Dumouchel, « L’ambiguïté de la rareté », in : Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, L’Enfer des choses, Paris, Le Seuil, 1979, Hans Achterhuis, Het rijk van de schaarste. Van Thomas Hobbes tot Michel Foucault (Le règne de la rareté, de Hobbes à Foucault), Baarn (Pays-Bas), Ambo, 1988.

The Development Dictionary, A Guide to Knowledge As Power
Wolfgang Sachs ed., 1992

 

 

Poster un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :