Calista Farnese, « De l’égalité réelle entre les ânes et les dindes »

Version imprimable De l’égalité réelle entre les ânes et les dindes

Calista Farnese*

De l’égalité réelle
entre les ânes et les dindes
(lettre ouverte)

*Mère de trois filles et accessoirement (sur-)diplômée dans le fabuleux domaine
des sciences du numérique (Calista.Farnese@netc.fr).

 

le 17 décembre 2018

Chère Marlène (1), cher Mounir (2),

Quel bonheur sans cesse renouvelé que de parcourir vos comptes Twitter depuis votre mise sur orbite jupitérienne !

Je l’avoue, pouvoir accéder librement à ce magnifique réservoir de bêtise suffisante complaisamment mise en scène par les protagonistes eux-mêmes relève d’une gourmandise coupable… Autant vous le dire tout de go : j’ai désormais toutes les peines du monde à ne pas y succomber quotidiennement. Et pourtant, j’ai renoncé depuis belle lurette à la télévision ou à la radio, et je ne m’active sur aucun réseau social. C’est dire combien votre mérite est grand et à quel point le concept de téléréalité se trouve largement dépassé par l’heureuse complémentarité de vos talents indiscutables.

L’extrême intelligence tactique de notre brillant jeune président m’était déjà apparue assez clairement durant cet incroyable épisode des législatives, qui a abouti en quelques semaines à la constitution d’une assemblée aux petits oignons de Macrobéat.e.s reconnaissant.e.s. Mais je dois dire que vos nominations respectives à des postes de secrétaires d’État a priori subalternes m’apparaissent rétrospectivement comme relevant d’un coup de pur génie.

Christophe Castaner et Benjamin Griveaux, récemment promus, ont beau faire de louables efforts, il faut le reconnaître, ils peinent lamentablement à vous arriver à la cheville et c’en est navrant. À leur décharge, il faut bien convenir qu’au-delà d’un certain seuil, la démagogie exige une pleine et entière sincérité à défaut de la roublardise présidentielle. Elle n’est plus à la portée du premier venu, aussi bien entraîné et motivé soit-il. Sans doute, au tréfonds d’eux-mêmes, nos deux infortunés sentent-ils encore s’agiter un relent de mauvaise conscience de participer activement à cette société du spectacle dénoncée en son temps par Guy Debord. En toute sincérité, je compatis, car ce doit être assez inconfortable (je n’ose espérer douloureux)… Mais vous, chère Marlène, et vous, cher Mounir, m’apparaissez en tous points admirables de zèle innocent et je me sentirais assurément bien ingrate si je refusais de saluer la géniale inspiration qui vous a portés ensemble sur les fonts gouvernementaux.

Car enfin, compte tenu de la condition féminine en France au XXIe siècle, soutenir fièrement l’égalité hommes-femmes, pardon femmes-hommes, comme grande cause nationale du quinquennat, alors que nos paysans (hommes et femmes, et vice-versa) crèvent dans nos campagnes, que la précarisation gagne chaque jour davantage les classes moyennes (hommes et femmes, etc.) et que de pauvres gens (hommes et femmes) s’agglutinent aux frontières sous la pression d’un libéralisme exacerbé par la mondialisation, il fallait évidemment oser. Chère Marlène, chacun reconnaîtra que vous vous êtes approprié cette magnifique diversion avec une abnégation qui force le respect.

Afin de célébrer comme il se doit le premier anniversaire du discours présidentiel sur le sujet, plusieurs courtes vidéos ont miraculeusement fleuri sur votre compte Twitter le 25 novembre dernier. Chacune met en scène un membre du gouvernement nous expliquant, avec une solennité et un prompteur manifestes, combien son ministère est impliqué corps et âme dans la grande cause. Les professions de foi, quoique de styles variés, sont plus touchantes les unes que les autres. D’autant que vous avez pris soin, charmante attention, de gratifier chacun des collègues sélectionnés d’un petit mot de remerciement personnalisé. De fait, on sent chacun des intervenants lourdement engagé dans la tâche ingrate qui lui a été confiée de nous convaincre qu’aucun sujet n’est actuellement plus crucial que de débusquer et de dénoncer les violences sexistes et sexuelles, avérées ou supposées, et d’assurer la stricte parité comptable dans tous les domaines, au chausse-pied le cas échéant. Bref, qu’aucun thème, assurément, ne saurait être plus cher aux esprits éclairés de notre temps que celui de l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, un peu comme l’égalité entre tous les animaux l’était aux cochons de la ferme Jones.

Pour être parfaitement honnête avec vous, chère Marlène, j’avoue toutefois ressentir quelque perplexité devant cette campagne vertueuse qui voit s’engager à vos côtés tant de valeureux combattants des justes causes. Le foisonnement d’arguments qui en résulte n’est, me semble-t-il, pas toujours de nature à assurer la solidité souhaitable des fondements de l’édifice. Par exemple, j’éprouve quelques notables difficultés à percevoir la cohérence entre l’écriture inclusive et la parité obligatoire d’une part (deux procédés au moyen desquels la différence entre les sexes se trouve de fait mise en exergue avec un manque de subtilité déconcertant), et d’autre part, les théories qui insistent au contraire sur le caractère purement sociétal d’une telle différence, qu’il s’agit de nier et de déconstruire de toute urgence pour assurer – enfin – la véritable égalité entre les hommes et les femmes…

À ce propos, quelques perfides seront sans doute tentés de vous faire remarquer que la multiplication des situations liées au genre aidant, identifier finement qui harcèle qui relèvera vraisemblablement de la gageure dans des cas de plus en plus nombreux. Il est à craindre, également, que certains esprits sournois ne demandent la liste exhaustive des critères qui seront désormais utilisés pour permettre de décider en toute impartialité de l’égalité ou de la non-égalité du travail effectivement réalisé par deux salariés exerçant le même métier. Fort heureusement, vous avez pris soin de préciser que les contrôleurs et les forces de l’ordre seraient spécialement formés à cet effet : voilà qui est pleinement rassurant.

Un autre élément me turlupine cependant. Les promoteurs d’une stricte égalité statistique justifient parfois la nécessité d’augmenter la proportion de femmes dans les secteurs réputés en déficit par l’utilité d’y importer un certain nombre de qualités précieuses, typiquement féminines. (3). Ce type d’argument exprime clairement le constat de l’existence de caractéristiques plus spécifiquement masculines ou féminines, qui pourraient expliquer, voire, si l’on n’y prend garde, justifier des choix professionnels et des carrières différents pour les principaux intéressés… Il invite de surcroît à s’interroger sur l’évolution desdites qualités féminines à mesure que les femmes se seront efforcées d’entrer dans la compétition professionnelle avec la ferme intention d’y vaincre leurs concurrents masculins. Personnellement, la guerre de toutes contre tous à laquelle nous nous trouvons ainsi expressément conviés ne m’apparaît pas de nature à favoriser le développement, voire la simple préservation des quelques qualités traditionnellement prêtées à la gent féminine. Dois-je vous l’avouer ? En ce qui me concerne, je peine encore aujourd’hui à considérer Margaret Thatcher, Anne Lauvergeon ou Laurence Parisot comme des modèles. Entendons-nous bien : je ne milite absolument pas pour que nous soyons cloîtrées au sein de nos foyers. Mais à l’heure où le chômage ne donne aucun signe de diminution, où le monde du travail est de plus en plus dur, les déplacements pendulaires de plus en plus problématiques et où, d’une façon générale, la course à la croissance infinie montre ses limites, est-il vraiment judicieux de pousser chacune dans cette course infernale ?

Mais trêve de délicatesses, ne boudons pas notre plaisir : quand on y songe, quelle extraordinaire trouvaille de notre sémillant président, tout de même, que cette grande cause nationale ! Dans un système capitaliste en roue libre, qui vit ses derniers soubresauts, pouvait-on imaginer moyen plus efficace pour tenter de grappiller quelques derniers pouillèmes de point de croissance avant le grand effondrement ? Inciter les femmes encore hésitantes à se lancer à leur tour dans la rage de la guerre économique planétaire en glorifiant comme jamais l’ambition professionnelle exacerbée sous couvert d’égalité politiquement correcte, c’est fulgurant d’ingéniosité (4). Ringardiser définitivement les récalcitrantes tentées de se consacrer à leur foyer en dehors des quelques semaines qui leur sont généreusement octroyées pour chaque maternité, non sans avoir pris soin de distribuer au préalable les cacahuètes d’un congé paternité rendu obligatoire sans demande notable des intéressés, c’est proprement grandiose.

Avec quelle subtilité tout cela est fait pour assurer l’absorption par le secteur marchand hypertrophié des derniers pans de la vie sociale qui lui résistaient encore, notamment à l’intérieur du cadre familial ! Car qui dit carrière professionnelle ambitieuse dit logiquement moindre disponibilité au sein du foyer, donc nécessaire externalisation et marchandisation corollaire d’une part toujours croissante de l’ensemble des activités qui lui sont directement liées. La recette est connue mais n’en reste pas moins admirable d’intelligence économique tant qu’elle rencontre des situations suffisamment précaires ou des ego suffisamment réceptifs. Or, divine providence (ou heureux effet de la fameuse main invisible), le capitalisme débridé a créé les premières et les seconds. Quelle inestimable aubaine alors, pour un gouvernement néolibéral bon teint, que de disposer en France, en 2018, d’une population suffisamment aliénée pour être fermement convaincue du contraire, gavée de besoins imaginaires et tétanisée de surcroît par la peur du chômage… Le terreau est éminemment favorable pour lui faire avaler toutes les couleuvres numériques susceptibles de se présenter.

À ce propos, n’allez pas croire, cher Mounir, que je sois le moins du monde tentée de minimiser vos mérites en la matière ! Bien au contraire, je dois vous confier mon admiration sans borne devant les certitudes enthousiastes que vous parvenez à exprimer inlassablement envers le numérique d’une façon générale et la multitude de ses déclinaisons politiquement correctes : européen, inclusif, éthique, innovant, écologique, durable, performant, simplificateur, inspirant, intelligemment régulé, multilatéralement ouvert, et – au diable l’avarice – humaniste. 

Car enfin, au poste que vous occupez depuis bientôt 18 mois, j’imagine que vous devez croiser, ne serait-ce que par vos lectures, quelques penseurs qui expriment circonspection, méfiance, voire hostilité solidement argumentées, à l’encontre de cet engouement pour les technosciences que notre malheureuse époque transpire à gouttes épaisses. Olivier Rey, Éric Sadin, Alain Supiot, Philippe Bihouix, Matthieu Amiech ou d’autres (5), aucun n’a donc jusqu’ici réussi à ébranler votre confiance en l’avenir radieux du numérique inclusif (6) au service de l’homme et de la planète ? Si tel est le cas malgré la connaissance que je vous espère de leurs travaux, je ne peux que féliciter notre ténébreux député de l’Essonne pour l’influence aveuglante qu’il exerce manifestement sur les troupes gouvernementales. On ne le dira jamais assez : l’éclat d’une décoration peut s’avérer d’autant plus redoutable que son heureux récipiendaire s’emploie à la lustrer avec un soin déraisonnable devant des courtisans non avertis.

Vos modesties respectives dussent-elles en souffrir, permettez-moi en tout cas de vous féliciter tous les deux pour l’audace dont vous avez fait preuve en adressant cet appel conjoint à toutes les futures bachelières quelques semaines avant leurs épreuves de juin. J’ai particulièrement apprécié la forme choisie : cette esthétique vintage d’une présentation en binôme façon Pierre et Maryse officiant dans Télé-Shopping, cette résultante subtile en un discours qui mêle habilement enthousiasme (de Mounir) et supplication (de Marlène)… Nul doute que ces demoiselles, pardon, ces dames, aient été convaincues en masse de s’orienter illico vers des études numériques pour tenter d’y combler un déficit chronique de neurones féminins tout en pulvérisant pour la postérité l’étouffant plafond de mère que votre fine perspicacité a su identifier, chère Marlène.

À une époque aussi éclairée que la nôtre, il est en effet impensable que certaines malheureuses puissent encore être tentées de se consacrer essentiellement à leur famille alors que tant de mirifiques carrières de salariées innovantes s’offrent à elles. Elles ignorent donc, ces pauvres femmes qui se laissent tragiquement exploiter à domicile par leurs marmots, leur mari ou quelque aïeul à charge, que la crèche, l’Éducation nationale et Acadomia assureront bien mieux qu’elles le formatage optimal de leur progéniture en vue de son ubérisation future ? Que les dernières années de Papy et Mamie seront gérées professionnellement dans des établissements ad-hoc, sans tous ces petits désagréments à domicile ? Que Marie et Poulaillon font d’excellentes tartes aux pommes respectant les normes en vigueur et créant de l’emploi dans les bassins sinistrés ? Que les postes d’appoint traditionnellement féminins sont totalement ringards et sans intérêt ? Qu’enfin les métiers du numérique vont leur permettre de rivaliser avec une population mâle qui ne pense qu’à les opprimer depuis des siècles ? Qu’à leur tour, elles vont pouvoir profiter des luttes d’ego dans l’espace professionnel (toujours gratifiantes), des journées complètes passées assises devant un écran (si enthousiasmantes), de cette obsolescence sans cesse accélérée des connaissances propre à l’informatique (si délicieusement galvanisante) ?

Certes, l’afflux de candidatures fera vraisemblablement subir une pression sensible aux salaires exagérément présentés comme mirobolants des codeu.r.s.e.s (7). Mais nos programmeuses françaises nouvellement formées grâce à la Grande École du Numérique auront le cas échéant tout loisir de profiter de la mondialisation pour aller proposer leurs services aux quatre coins de la planète, éclatant définitivement la structure familiale sclérosante de l’ancien monde, même s’il reste encore animé de quelques soubresauts ici ou là. On comprend que ces heureuses perspectives recueillent les applaudissements nourris des groupies en transe de La République en Marche forcée. 

Vos bienheureux Macro-fans auront décidément tout gobé en conservant une fraîcheur d’âme attendrissante : suppression de l’ISF, racket organisé des automobilistes captifs, incitations répétées à la délation des présumés coupables de harcèlement sexiste, vibrant sermon présidentiel « to make our planet great again » crânement jeté sur la scène internationale à la face de Donald et immédiatement suivi de la numérisation tous azimuts, au pas de charge et avec toutes ses conséquences environnementales et anthropologiques à court terme, mépris ostensible voire stigmatisation de tous ceux dont le profil ne cadre pas avec les attendus de la start-up nation, incluant dans un joyeux désordre le démantèlement façon warrior de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les turlupinades autour de l’Aquarius, les galéjades de la loi Travail, et dernièrement, ces manipulations lamentables visant à dissoudre par tous les moyens le vrai retour du peuple à la politique à travers les Gilets jaunes.

Depuis la Grande Marche hexagonale, le malheureux Machiavel doit se recroqueviller dans sa tombe de se voir ainsi surpassé en quelques mois par un petit jeune doté d’un aplomb et de courtisans aussi phénoménaux. Il fallait oser écrire Révolution et embrayer sur une telle politique sans ciller. Il l’a fait, avec votre aide efficace : chapeau bas.

La société décente à laquelle aspirait George Orwell n’est, hélas, pas pour demain…

Notes

1. Secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations.

2. Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances et du ministre de l’Action et des Comptes publics, chargé du Numérique.

3. Soit dit en passant, il est assez étrange de constater que les statistiques présentées sont nettement plus souvent celles qui sont jugées défavorables aux femmes, que celles qui pourraient être légitimement perçues comme étant défavorables aux hommes. On s’épanche ainsi régulièrement sur les faibles taux de représentation féminine au sein des directions de grands groupes industriels, beaucoup plus rarement sur leurs symétriques au sein des crèches, des écoles maternelles ou des Ehpad. De là à en déduire que l’accompagnement des enfants ou des personnes âgées relève de sots métiers, il n’y a qu’un tout petit pas, que vous semblez nous pousser à franchir gaillardement, chère Marlène.

4. Et lorsqu’en plus, l’incitation va jusqu’à vanter aux femmes les possibilités qui leur sont désormais offertes d’accéder enfin comme leurs confrères masculins aux prestigieuses carrières des militaires de haut rang, autrement dit de jouer enfin sérieusement à la guerre comme les hommes (ces sacrés veinards), on peut affirmer sans fausse modestie que le département marketing de l’État français frise le sublime.

5. Saperlipopette, je n’ai cité aucune femme… Je vous en conjure, n’y voyez là aucune malice. Cela n’est dû qu’à une désolante habitude qui me fait le plus souvent négliger de prêter attention au genre des auteurs des livres que je lis.

6. À moins que ce ne soit l’IA inclusive… il m’arrive de me perdre un tantinet dans vos dithyrambes, j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.

7. Pardon si les canons officiels de l’écriture inclusive ne sont pas respectés : j’avoue humblement n’avoir pas suivi toutes les directives du HCE de Mme Danielle Bousquet.

 

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