Olivier Rey, « Homme-femme : heureuse différence ou guerre des sexes ?»

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Olivier Rey

Homme-femme : heureuse différence ou guerre des sexes ?
(2011)

Goethe remarquait, non sans ironie, que « les mathématiciens sont une sorte de Français : leur dit-on quelque chose, ils le traduisent dans leur langue, et cela devient aussitôt quelque chose de tout à fait différent (1) ». Comme je suis français, et que je me suis beaucoup consacré aux mathématiques, il y a tout à craindre de ma part : on m’interroge sur les rapports entre hommes et femmes, et cela devient aussitôt quelque chose de tout à fait différent. Je sollicite votre indulgence ; et je vous promets que si, de prime abord, je semble m’éloigner du sujet, ce sera pour mieux y revenir ensuite.

Saint Augustin, on le sait par ses Confessions mêmes, a dans sa jeunesse été manichéen. Puis il s’est converti au christianisme, et est devenu un adversaire résolu du manichéisme. Pour se contenter d’idées simples, trop simples, disons que le manichéisme appartient aux courants gnostiques, qui voyaient ce monde matériel en lequel nous vivons comme créé et dominé par les forces du mal, un monde duquel l’âme devait s’échapper pour rejoindre Dieu et le bien. Le gnosticisme a été très puissant, et a connu de multiples résurgences au fil des siècles, avant d’être condamné et, semble-t-il, vaincu. S’agit-il donc d’une vieille histoire ? Il s’en faut. Le gnosticisme existe toujours. Si nous avons du mal, de prime abord, à le reconnaître, c’est qu’il a changé d’aspect. Le gnosticisme ancien trouvait ce monde-ci très mauvais, et entendait y échapper pour un monde meilleur. Le gnosticisme moderne trouve également ce monde fort mal fait. Mais son ambition, désormais, n’est pas de le fuir, elle est de le rendre bon en le transformant. On ne saurait vraiment comprendre l’activisme technique moderne, tant qu’on ne saisit pas la dimension messianique qui l’habite. On ne saurait vraiment comprendre le matérialisme moderne, si souvent dénoncé, si on ne mesure pas à quel point ce matérialisme est la contrepartie d’un spiritualisme radical. Il ne s’agit plus, comme dans les temps anciens, d’échapper à la matière par l’esprit, il s’agit de soumettre entièrement la matière à l’esprit. Ernest Renan affirmait, dans L’Avenir de la science : « Le grand règne de l’esprit ne commencera que quand le monde matériel sera parfaitement soumis à l’homme (2). » On ne parle plus d’âme. Cependant, une autre entité métaphysique a pris sa place : une volonté impérieuse, impérialiste, revendicatrice, devant laquelle tout doit plier. De là l’agressivité particulière à l’encontre du donné, de tout donné, de tout ce qui pourrait paraître intangible ou indisponible : le passé, la tradition, la nature. Le passé doit être critiqué, la tradition doit être renversée, la nature doit être maîtrisée et domestiquée.

Fatalement, ce mouvement d’émancipation à l’égard du donné en vient à se heurter à un donné fondamental : la différence sexuelle. Face à la réquisition générale du monde par la volonté, voilà un obstacle de taille ; peut-être l’obstacle suprême. Un obstacle qu’on s’emploie donc, par de multiples manières, à contourner, à saper, à dissoudre. Les dieux antiques, si prompts aux métamorphoses, ne franchissaient jamais la frontière entre les sexes. Au Moyen Âge le diable, malgré ses innombrables pouvoirs, n’avait pas celui de changer le mâle en femelle, et réciproquement. Dieu, de son côté, s’est toujours abstenu de pareille opération. Autrement dit, le monde moderne entend réaliser ce que ni les dieux ni les démons n’ont jamais réalisé. Au XVe siècle, à Bâle, un coq fut accusé d’avoir pondu un œuf et, pour ce « crime atroce et contre nature », il fut brûlé vif avec son œuf devant la population (3). Aujourd’hui, on serait ravi de pouvoir fabriquer des coqs qui pondent des œufs, et on convierait le ban et l’arrière-ban des médias pour les faire assister à la prouesse. La nature n’est plus une nature, elle est appréhendée comme une matière première infiniment malléable. Rien ne doit échapper à l’emprise, pas même la différence sexuelle. Et pas même, évidemment, la différence sexuelle entre les humains.

« L’anatomie, c’est le destin (4) », disait Freud ; pour refuser le destin, il devient donc nécessaire de démentir au besoin l’anatomie. Soit en la modifiant, par la technique médicale, soit en la déclarant subsidiaire. À la catégorie de sexe, on préfère alors celle de « genre » – substitution à un donné, naturel et social, qui nous définit, d’une identité choisie, par laquelle l’individu entend se définir. Que les choses soient claires : il n’est nullement question, ici, de s’en prendre, le moins du monde, aux personnes transsexuelles ou transgenres. Comme l’a écrit Nietzsche, « il y a vraiment quelque chose à dire en faveur de l’exception ». Cela dit, Nietzsche ajoutait : « à condition que l’exception ne veuille jamais devenir la règle (5) ». Or, c’est de cela qu’il est souvent aujourd’hui question. Il n’est que de songer aux changements législatifs qui ont déjà eu lieu, à ceux qui sont revendiqués ; ce n’est qu’un détail, mais il est significatif : viennent de faire leur apparition, en Amérique, certains formulaires officiels où, à la place de mère et de père, on parle de parent 1 et de parent 2. De façon plus marginale, d’autres formulaires proposent, à la rubrique « sexe », non pas deux mais trois choix : « masculin », « féminin », et « autre ». Société étrange, où le refus d’entrer dans les catégories sociales devient un mode comme un autre d’appartenir à la société.

Pour certaines personnes, c’est au nom du droit à la différence que toutes les options possibles et imaginables doivent être reconnues comme normales. Pour d’autres personnes, c’est au nom du fait que les différences, à bien y regarder, n’en sont pas vraiment. Le moment serait venu, assurent certains, de reconnaître que la frontière entre le masculin et le féminin ne passe pas entre les hommes et les femmes, mais à l’intérieur de chacun de nous. Il y a, certes, cette persistante et irritante dissymétrie entre les sexes, qui veut que ce soient les femmes qui conçoivent les enfants, mais les travaux sur la possibilité de grossesse masculine, ou la mise au point de l’utérus artificiel, en viendront peut-être à bout. Alors la société sera délivrée de la distinction archaïque entre hommes et femmes, elle connaîtra seulement des êtres humains, tous bisexuels, enfin libres d’exprimer pleinement leurs diverses potentialités. Le point de départ du raisonnement est exact : il y a du masculin et du féminin en chacun de nous. Malheureusement, un point essentiel est négligé par la suite : c’est seulement à partir de la différence entre les sexes reconnue à l’extérieur, que chacun est à même de se construire et de reconnaître les différences à l’intérieur de lui-même. Sans organisation externe, il n’y a qu’un magma interne. Prenons une image. Celle de l’oiseau évoqué par Kant (6) – la colombe qui, sentant son vol freiné par la résistance de l’air, imagine qu’elle volerait mieux dans le vide. Mais dans le vide, la colombe ne pourrait pas décoller. De même, ceux qui imaginent que la reconnaissance sociale de la différence des sexes est une entrave à la liberté et à l’expression individuelle, ne se rendent pas compte que cette différence est un des fondements de l’individu dont ils souhaitent l’apothéose.

Pour comprendre cela, il nous faut mesurer le rôle fondamental joué par la différence en question dans l’institution des sujets. Il n’est, par exemple, que de songer au langage, au sein duquel et par lequel le sujet, être de parole, se constitue. Dans la langue que nous parlons, nous n’avons pas de pronoms différents pour désigner les grands ou les petits, les jeunes ou les vieux, les proches et les étrangers, nos amis ou nos ennemis. Non ; pour évoquer une personne dont nous parlons nous n’avons que deux pronoms : « il », « elle ». Le masculin, le féminin. Autrement dit, la différence sexuelle n’est pas une différence parmi d’autres. Elle est l’altérité qui permet de comprendre toutes les altérités. On me pardonnera, j’espère, de rapporter ici une expérience personnelle, en l’occurrence le dialogue dont j’ai été témoin entre deux jeunes enfants, neveu et nièce, qui s’étonnaient que leur petit frère puisse dormir dans le jardin malgré le bruit de la tondeuse que leur père était en train de passer. Thomas dit à sa sœur Alice : « Je ne comprends pas comment il est possible de dormir dans un tel bruit. » Alice lui répond : « Moi non plus je ne pourrais pas… » Après un instant elle reprend : « Mais on est tous différents. Regarde, toi tu es un garçon, et moi une fille. » En quelques mots, tout est dit. La seule chose que je puisse faire, avec mes gros sabots d’adulte, c’est reformuler en termes abstraits ce qui ressort si clairement des propos d’une enfant de huit ans. En un premier temps, la différence paraît inconcevable : « Je ne comprends pas comment il est possible… » En un second temps, la différence est admise, et pourquoi : parce qu’il y a des garçons et des filles. C’est à partir de la part d’opacité que comporte chaque sexe pour l’autre, qu’il est permis à un être humain d’admettre la part d’opacité que comporte chaque autre être humain. C’est à partir de la différence sexuelle que nous pouvons faire place à la différence, et comprendre que la différence n’est pas une objection à une vie en commun. Sans cet ancrage, toute différence deviendrait une occasion de scandale. On ne voudrait plus être qu’avec ceux qui nous ressemblent le plus, et les phénomènes de ségrégation ne feraient que se multiplier. Il n’est que trop évident, assurément, que la différence sexuelle ne conjure pas les attitudes hostiles vis-à-vis de la différence, ni les conduites ségrégationnistes. Elle n’en demeure pas moins un point essentiel à partir duquel l’ouverture à l’altérité peut se faire.

Déjà dans l’Éden, c’est autour de cette question que les choses se jouent. La création du monde n’est pas tant une manifestation de la puissance de Dieu, que des limites que Dieu met à l’exercice de sa puissance, pour qu’advienne un monde où vivent des êtres libres. Ou plutôt : la création du monde est l’expression de la puissance de Dieu, en tant que la plus grande puissance n’est pas celle qui s’annexe tout, mais celle qui sait donner des limites à son expression pour être avec d’autres. Dès lors, c’est en renonçant à être tout que l’être humain est à l’image et à la ressemblance de Dieu. De là le fameux arbre défendu. On parle de l’arbre à connaître le bien et le mal. Mais il faut tenir compte d’une chose : les langues archaïques n’avaient pas de termes pour nommer les totalités ; elles les désignaient pas leurs extrémités. On ne disait pas le monde, mais le ciel et la terre ; pour évoquer l’ensemble de la connaissance morale on disait : connaître le bien et le mal. Dans la langue d’aujourd’hui, au lieu de parler de l’arbre à connaître le bien et le mal, on pourrait dire : l’arbre à tout connaître. Il est probable que les fruits de cet arbre n’avaient aucune vertu particulière. La seule chose qui distinguait l’arbre, c’était l’interdit qui le touchait. C’est en respectant cet interdit, c’est-à-dire en acceptant que quelque chose, dans le monde, ne soit pas à sa libre disposition, que l’être humain est à l’image de Dieu. Parce que c’est ainsi que, comme Dieu, il peut être avec l’autre.

De là le brusque passage du singulier au pluriel, de prime abord si étrange, quand Elohim dit dans la Genèse (1, 27) : « Nous ferons Adam à notre image, selon notre ressemblance. Elohim crée l’Adam à son image, à l’image d’Elohim il le crée, mâle et femelle il les crée. » Que peut signifier ce brusque passage du singulier au pluriel, sinon que ce n’est pas l’individu isolé qui est à l’image de Dieu ? C’est en renonçant au fantasme d’être tout tout seul, que flatte le serpent, c’est en étant avec les autres, et l’autre de l’autre sexe, que l’être humain a part à la totalité divine. En un sens, la relation entre l’homme et la femme peut apparaître comme un cas particulier de la relation de l’être humain à son prochain. En même temps, c’est sur ce cas particulier que se fonde le cas général. Dans un livre intitulé La Divine Origine (7), Marie Balmary souligne que si Dieu s’est proposé de faire l’Adam à son image et selon sa ressemblance, le récit biblique dit seulement, ensuite, que Dieu crée l’Adam à son image. Il ne faut voir là nul oubli, mais le signe que c’est aux humains eux-mêmes qu’est laissé le soin de devenir ressemblants. Comment y parviennent-ils ? En étant avec leur prochain. Il est dit que Dieu a créé les humains mâle et femelle : c’est à eux qu’il appartient de devenir homme et femme l’un pour l’autre. Le péché a abîmé cette relation. À partir du moment où chacun a prétendu au tout, sans l’autre, les hommes et les femmes sont entrés les uns envers les autres dans un régime de convoitise et de domination. Mais ce régime n’est pas inéluctable. On se rappelle la phrase célèbre de saint Paul, dans l’épître aux Galates (3, 28) : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. » Ce qu’annonce Paul, ce n’est pas l’abolition de l’altérité, mais le fait que l’altérité n’implique plus convoitise et domination. Il n’y a plus l’homme et la femme en concurrence l’un avec l’autre, du fait de leur différence, mais une différence entre l’homme et la femme qui est pour la relation et pour l’unité (8).

Au terme de cette courte allocution, je tiens à préciser deux choses. D’une part, rien de ce qui vient d’être dit ne tend à dévaluer les vies célibataires, ou qui se vivent plus ou moins séparées de l’autre sexe. Loin de là. Le monde de l’esprit, en effet, a une autre géographie que le monde physique, et la vie spirituelle la plus retirée, la plus silencieuse, est rapport avec le prochain. Chaque être ne vit, en esprit, que s’il est uni dans un « nous », un nous où hommes et femmes sont présents. Par ailleurs, je dois admettre ne pas avoir dit un mot de la répartition des rôles et des tâches au sein des foyers, des différences de salaire selon le sexe, ou de la faible présence des femmes au sein des conseils d’administration des grandes entreprises. Il y a ces problèmes, et il y en a beaucoup d’autres, plus ou moins graves. Les problèmes, à vrai dire, sont innombrables. Il faut en convenir. Cela étant, sans l’altérité des sexes, les difficultés humaines afférentes ne seraient pas abolies. Ou plus exactement, si, elles seraient très rapidement abolies : car la question même de l’engendrement mise à part, les difficultés seraient tellement grandes, tellement innombrables, tellement insurmontables que la mort surviendrait presque aussitôt. Avant de chercher à surmonter les difficultés que pose cette altérité, il faudrait donc toujours commencer par se réjouir qu’elle soit présente, par rendre grâce au fait qu’elle existe. Ensuite, on peut se mettre à discuter. Par rapport aux discussions commencées dans l’acrimonie, celles qui s’enracinent dans la joie et la gratitude ont toujours plus de chances d’être fécondes.

Notes

1. Maximen und Reflexionen, Aus dem Nachlass, 1279, in Schriften der Goethe-Gesellschaft, t.21, Francfort-Leipzig, Insel Verlag, 1976.

2. L’Avenir de la science. Pensées de 1848 [1890], Paris, Flammarion, coll. GF, 1995, chap. IV, p. 142-143.

3. Voir Émile Agnel, Curiosités judiciaires et historiques du Moyen Âge. Procès contre les animaux, Paris, Jean-Baptiste Dumoulin, 1858, p. 20.

4. « La disparition du complexe d’Œdipe » [1923], in La Vie sexuelle, trad. Denise berger, Jean Laplanche et al., Paris, PUF, 1969.

5. Les italiques sont de Nietzsche, dans Le Gai savoir [1882], § 76, trad. Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1985, p. 109.

6. Critique de la raison pure [2e édition, 1787], Introduction, III.

7. La Divine Origine. Dieu n’a pas créé l’homme, Paris, Grasset, 1993, rééd. Le livre de poche, coll. Biblio essais, 1998 ; le présent propos se réfère, en particulier, aux chapitres II, III et IV.

8. Voir Anne-Marie Pelletier, « Il n’y a plus l’homme et la femme », Communio n° XVIII, 2, 1993.
Il est à noter que dans le mythe grec de l’androgyne, tel qu’on le trouve exposé dans le Banquet de Platon, la séparation entre hommes et femmes provient de la section d’êtres primitivement complets qui, par cette complétude, menaçaient la prééminence des dieux ; depuis lors, en s’appariant, l’homme et la femme chercheraient à retrouver quelque chose de leur unité primitive. Dans le récit biblique, il en va tout autrement : la sexuation n’est pas une punition mais, au contraire, un don de Dieu, pour que l’humain ne soit pas seul. L’unité de l’homme et de la femme n’est pas un état initial qu’il s’agit de retrouver, elle ne résulte pas davantage d’une complémentarité prédéfinie – elle est, essentiellement, une promesse et une visée.

 

 

Conférence de Carême à Notre-Dame de Paris,
20 mars 2011, in La Famille : héritage ou avenir ?,
Parole et Silence, 2011.

 

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