Pierre Fournier, « C’est la lutte finale »

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Pierre Fournier

C’est la lutte finale

(Charlie Hebdo n° 12, 8 février 1971)

Les téléspectateurs de la deuxième chaîne ont classé en premier l’alerte mondiale à la pollution dans les quinze événements importants de 1970. Ma concierge est moins con que mon prof de philo, c’est que son instinct n’est pas déconnecté par l’intellect.

Depuis 2 000 ans, la première vraie révolution, toutes les autres en découlent, s’est produite quand l’irruption du phénomène scientifique a provoqué la partition de l’homme et de la nature en substituant, à une relation de fils à mère, une relation de sujet à objet. La deuxième commence sous nos yeux.

Depuis le 28 avril 69, numéro 13 de Hara-Kiri Hebdo, je passe pour l’hurluberlu de l’équipe parce que je prêche cette révolution-là. C’est à partir du n° 13 de l’Hebdo qu’un quarteron d’enculés ont commencé à m’engueuler. Vous savez, chers enculés, si je voulais me contenter d’être un intellectuel de gauche comme vous avez l’habitude, tapant dans les cibles que vous avez l’habitude et jamais à côté, je pourrais. La preuve, c’est que je l’ai fait. Je l’ai fait pendant 12 numéros, et encore par la suite assez souvent, pour bien montrer que j’étais pas tout à fait obsédé, que j’avais bien toute ma tête à moi. Pendant 12 numéros, je me suis foutu de votre gueule. Vous avez jamais râlé. Vous avez commencé de râler après, quand j’ai entrepris de vous causer comme à des grands.

On ne change rien si l’on ne change pas tout. Et c’est bien parce qu’il va falloir à toute force changer ce rien, au regard myope, des intellectuels coupeurs de mots en quatre, ce rien, cette paille qu’est votre attitude agressive et négative vis-à-vis de tout ce qui nous entoure et vis-à-vis de nous-mêmes (car tout se tient), c’est bien pour cela que tout va changer.

Je n’ai jamais prôné le retour pur et simple à la matrice, j’ai demandé que ce retour inévitable qui précède les catastrophes, ne se fasse pas sous la pression des catastrophes, ne nous soit pas imposé, ne se traduise pas, de ce fait, par une régression ; qu’il n’entraîne pas, par force, la perte de nos acquis, ni n’en découle, mais qu’il soit voulu et conscient ; qu’il s’effectue, pendant que c’est encore possible, au niveau supérieur de conscience qui est ou pourrait être le nôtre. Il ne s’agit pas de renoncer à s’affranchir des fatalités naturelles, mais de prendre enfin conscience de ce que nous ne nous en sommes pas affranchis, de ce que le seul moyen de nous en affranchir est de les dépasser par la connaissance et de ce que cette connaissance nous appartient à tous, appartient, de droit, à chacun de nous.

L’équivoque exploitée par tous les conservatismes (et, sur ce point, les plus « révolutionnaires » sont souvent les plus conservateurs), face à cette révolution-là, est de prétendre qu’elle ne peut se faire que par le bas, en aucun cas par le haut. Et d’insister sur ses aspects les plus « troubles ». Que vous imaginez-vous donc ? Contre l’instinct de destruction, de possession, de domination et de mort, contre les forces obscures qui poussent en avant notre monde à façade rationaliste, le recours est de lancer la seule force équivalente, l’instinct de conservation, le recours est de régulariser par l’intelligence cette révolte de l’instinct vital trop longtemps méprisé qui, sous mille aspects différents, aberrants, éclate tout autour de nous. Ce n’est pas à l’instinct de choisir les formes de son combat, c’est à la raison humaine de comprendre, de guider et parfois, sagement, de suivre.

Nous assistons, à partir des sociétés les plus technicisées, à un soulèvement, encore confus mais universel, du vivant contre ce qui le nie et le détruit, contre le monde irréel que la machine lui fait. Le cheval se cabre à la porte de l’abattoir. Qu’il ne sache pas expliquer pourquoi n’empêche pas son attitude d’être instructive pour l’observateur. Parce que la jeunesse a gardé, chers trotskistes engueuleurs, quelque chose de cet instinct prémonitoire de l’animal menacé, je ne vois pas de pire danger que celui des divers fascismes, de droite ou de gauche, qui se proposent d’obliger la jeunesse à s’arrêter de penser, à « passer aux actes » en appliquant des solutions provisoires à des problèmes dépassés.

Les vieux cons, traitant de la contestation, sont tous prêts à reconnaître qu’est positif tel ou tel de ces aspects. Mais tous se rejoignent pour affirmer l’irréalisme d’une certaine condamnation du machinisme. On ne peut, qu’ils disent, ignorer « les nécessités de la croissance économique ». À partir de là, qu’ils disent, « on entre dans le rêve ». Ce sont eux qui rêvent. Que leur rêve soit celui de l’Occident depuis 20 ans, qu’il soit devenu celui de toute l’humanité ne l’empêche pas d’être rêve, et destructeur comme tous les rêves. Ce n’est pas le droit au rêve qu’on a revendiqué en mai 68, mais tout le contraire : le droit de se réveiller, et de vivre. Dans le vocabulaire empâté du dormeur investi par le rêve, il fallait discerner l’effort pour dissiper ce rêve et retrouver les notions claires de la veille.

Comme souvent, c’est dans ses conséquences les plus choquantes, les plus scandaleuses, celles qu’elle ose à peine exprimer, que la révolte est la plus fondée. Nous adorons la machine depuis trop longtemps, nous avons trop, depuis trop longtemps, tout fondé sur cette adoration. C’est parce qu’on ne se déconditionne pas vite qu’il est devenu nécessaire de blasphémer, et de reblasphémer. Vous pouvez vous en prendre aux aspects catalogués « négatifs » du progrès technique, c’est même du dernier chic. Mais essayez donc, pour voir, de mettre en cause les aspects catalogués « positifs » de ce même progrès. Pour un libre-penseur qui vous demandera vos arguments, vous trouverez devant vous mille croyants qui s’exciteront, ou rigoleront.

Moins aujourd’hui. Et encore moins demain.

La sauvegarde de l’environnement, ça fait encore sourire les gens qui savent, ceux qui s’intéressent à la politique. Sur ce thème, son importance et ses prolongements, l’ignorance des gens et des gens qui savent en particulier, est encyclopédique. Si on insiste, ça commence à les énerver. Ils se demandent si l’on n’essaie pas de les détourner de la seule tâche qui en vaille la peine : la mise en équations du Grand Soir.

Il s’est accumulé un tas de trucs que vous savez ou que vous savez pas : chez nous, la marée noire, les poissons du Rhin, mais bien avant, à l’étranger, dans des contrées lointaines, en des temps lointains, le retentissement maousse du livre de Rachel Carson, Printemps silencieux (en vente maintenant au Livre de poche « exploration »), la panique aux États-Unis, la contre-attaque des trusts de la chimie, la commission d’enquête nommée par Kennedy qu’était moins con que les autres et ça lui a pas porté bonheur, paf ! avis aux amateurs, commission suspendue d’ailleurs par son successeur, plus con mais aussi plus prudent, y’a eu le bouquin de Günther Schwab, best-seller partout sauf en France, y’a eu les hippies et leur « rousseauisme infantile », y’a eu les campagnes de Ralf Nader, y’a eu, fin 68, le rapport des « experts » de l’Unesco découvrant la lune après tout le monde mais cautionnant la chose et permettant enfin aux gens « sérieux » de « penser » que c’était « scientifique », à un tas de vieux cons d’encore grande audience de voler au secours de la victoire, un œil sur qui les précède, un œil sur qui les suit, faut de tout pour faire un monde, faut de tout pour faire une révolution.

Croyez pas que je marche, je sais bien pourquoi Poujade a été nommé ministre de l’environnement avec un budget pour la forme. Sa gueule de flic vaut toutes les compétences. Il était grand temps de créer un service officiel de récupération pour canaliser la prise de conscience, même Le Figaro se sent obligé d’informer ses lecteurs, c’est vous dire si la situation se dégrade, tout le monde est débordé. C’est ça qui compte : l’inquiétude de l’opinion. Ils sont en train de mettre le doigt dans un sacré engrenage, bien plus costaud que leurs petites surenchères pré-électorales. On annonce que l’usage du DDT sera « peut-être », « d’ici peu », « réglementé » en France. La presse répercute aussitôt : « DDT hors-la-loi en France à partir de cette semaine ». Ils ne voulaient faire que des gestes, ils seront obligés d’en arriver aux actes. Ils sont poussés au cul. Mais c’est pas le plus important. Même s’ils vous jouent la marche funèbre sur un rythme de berceuse, le thème demeure. Ce qui compte c’est qu’ils remuent la merde, c’est que l’opinion en redemande et qu’il reste quelque chose de tout ça dans sa petite tête d’oiseau.

En Amérique maintenant, le slogan « à la mode », comme disent les cons, c’est « arrêtez la merde », et pour arrêter la merde, ils en sont déjà à découvrir que la seule solution possible consiste à bloquer la croissance industrielle et démographique. Ils ont dix ans d’avance sur nous mais au rythme où vont les choses on les aura rattrapés dans trois ans. Ça va être un foutoir incroyable. Si les révolutionnaires ratent le coche, ils sont les rois des cons. Ils le rateront, car ils sont. Mais d’autres se lèvent, ceux qui ont quinze ans actuellement, et le regard neuf – même ceux qui parfois m’engueulent sans trop savoir où ils en sont, au nom de convictions d’autant plus affirmées qu’elles sont moins assurées. Longtemps que je sais ça : la belle révolution non violente, planétaire, anar sur les bords et tolérante absolument, est la seule issue. Voilà que cette issue est en train de devenir possible, possible veux-je dire avant la catastrophe, avant la « fin du monde », parce que la conscience populaire bascule, tombe le nez dans le caca, et qu’il s’aperçoit avec horreur, le peuple, que le caca trimbale l’odeur de sa propre mort.

J’avais quand même une bonne avance sur RTL, sur Le Figaro, sur Paris-Jour, sur Les Nouvelles Littéraires, sur Marie- France, sur Le Dauphiné libéré. Si je veux la garder, faudra que je continue de l’ouvrir, mais plus grande. Je citerai mes sources, j’ai rien découvert tout seul, moi petit journaliste.

Entendu prononcé l’éloge funèbre du DDT. Il a sauvé de 20 à 30 millions de vies humaines. Peut-être mais fallait les sauver autrement (c’était possible et l’on finira par nous l’avouer, vous verrez). Surtout fallait pas rabâcher ça pendant vingt ans – le temps d’empoisonner la planète – pour se masquer que le truc avait aussi des inconvénients. Toute médaille a son revers, rien que des avantages ça n’existe pas. C’est la propagande qui nous fait croire que c’est possible. Le coup de la plaquette Vapona. On te dit que ça tue les moustiques recta, et c’est vrai. Mais ça te tue aussi, toi, à petit feu, et ça on te dit pas. Pourtant c’est non moins vrai. Alors c’est un choix que tu dois faire, mais pour le faire faut que tu saches. Si tu choisis pas de moustiques aujourd’hui mais le cancer dans 20 ans c’est que t’es con, ça te regarde. Au moins tu savais. Si tu sais pas tu choisis pas, tu crois choisir. Aliéné jusqu’à la gauche parce que ton faux choix t’engage autant qu’un vrai. 

Reproduit in Fournier précurseur de l’écologie,
Les Cahiers dessinés, 2015

 

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