Wendell Berry, « L’usage de l’énergie »

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Wendell Berry

L’usage de l’énergie
(vers 1977)

Extrait de La Santé de la terre. Essais agrariens,
Trad. par Pierre Madelin, éditions Wildproject, 2018

 

« L’énergie », affirmait William Blake, « c’est la Joie éternelle ». Et les pronostiqueurs scientifiques de notre époque évoquent désormais l’ouverture de sources d’énergie dont les hommes pourront faire un usage illimité. Lorsque nous abordons la question de l’usage de l’énergie, nous abordons donc une question religieuse, que cela nous plaise ou non.

La religion, au sens étymologique du terme, est ce qui nous relie à la source de la vie. Blake affirmait également que « l’Énergie est la seule vie ». Et qu’elle est surhumaine au sens où les hommes ne peuvent pas la créer. Ils ne peuvent que la perfectionner ou la convertir. Et ils sont liés à l’énergie par l’un des paradoxes de la religion : ils ne peuvent l’obtenir qu’à condition de la perdre, ils ne peuvent l’utiliser qu’à condition de la détruire. Les vies qui nous nourrissent doivent être sacrifiées avant d’entrer dans nos bouches. Nous ne pouvons utiliser les combustibles fossiles qu’en les brûlant. Nous parlons de l’énergie électrique comme d’un « courant ». Celui-ci n’existe que dans la mesure où il fuit, et nous ne l’utilisons qu’à condition de retarder sa fuite. Recevoir de l’énergie, c’est à la fois vivre et mourir.

D’un point de vue « objectif », il est peut-être incorrect de dire que nous pouvons détruire l’énergie ; nous ne pouvons que la transformer. Ou nous ne pouvons la détruire que sous son état actuel. Mais d’un point de vue humain, nous pouvons également la détruire en la dépensant – c’est-à-dire en la transformant en une forme sous laquelle nous ne pouvons plus la réutiliser. En tant qu’usagers, nous pouvons préserver l’énergie à travers des cycles d’usage, en la faisant constamment passer à travers une succession de formes. Mais nous pouvons également la gaspiller en l’utilisant de telle façon qu’elle ne soit pas réutilisable. Le modèle humain d’un usage cyclique est illustré par les petites fermes paysannes orientales décrites par F. H. King dans son livre Farmers of Forty Centuries (1) [«Fermiers depuis quarante siècles»]. Dans ces fermes, tous les résidus organiques, qu’ils soient végétaux, animaux ou humains, étaient rendus au sol, préservant ainsi le cycle naturel de « la naissance, la croissance, la maturité, la mort et la décomposition » que Sir Albert Howard nommait « la roue de la vie ». Le modèle du gaspillage est illustré par le système moderne de traitement des eaux usées et par le moteur à combustion interne. À notre époque, les déchets qui échappent à l’usage deviennent généralement des polluants. Ce type d’usage transforme un atout en handicap.

Il existe deux moyens de mobiliser l’énergie : par l’usage d’êtres vivants (des plantes, des animaux, nos propres corps) et par des outils (machines, mécanismes d’exploitation de l’énergie). Nous disposons de savoir-faire et de techniques nous permettant de mettre en œuvre ces différents usages. La technologie est un ensemble composé d’êtres vivants, d’outils et de techniques. La technologie nous relie à l’énergie, à la vie. Il ne s’agit pas, comme de nombreux technologues aimeraient nous le faire croire, d’une simple connexion. Notre technologie constitue l’aspect pratique de notre culture. La technologie que nous utilisons témoigne de notre religion, ou de son absence.

Lorsque j’ai commencé à m’interroger sur ce sujet, j’ai essayé d’établir une distinction claire entre les organismes vivants et les compétences technologiques, dans le but de défendre la supériorité du vivant sur le mécanique. J’ai réalisé qu’il était impossible d’établir une telle distinction. J’ai essayé de remonter le cours de l’histoire jusqu’à une époque où cette distinction deviendrait possible, mais j’ai découvert que plus je remontais loin, plus il était difficile de l’établir. Lorsque les seules « machines » des hommes étaient des lance-pierres ou des gourdins, leur technologie était unifiée. Et elle demeura unifiée en dépit de la sophistication croissante de leurs outils, de la maîtrise du feu et de la domestication des plantes et des animaux. Vies, compétences et outils étaient culturellement indivisibles.

Il ne s’agit donc pas d’établir une distinction, mais de créer un équilibre. Idéalement, ce qu’il y a de vivant dans notre technologie ne devrait pas être déprécié ou soumis à l’aspect mécanique. Les limites biologiques étant vraisemblablement plus contraignantes que les limites mécaniques, il est indispensable de limiter la prolifération des machines.

À un certain stade de l’histoire, l’équilibre entre la vie et les machines a été bouleversé. Je pense que ce déséquilibre remonte au moment où les individus ont commencé à désirer des stocks ou des provisions d’énergie sur du long terme – autrement dit, lorsqu’ils ont commencé à concevoir l’énergie non seulement en termes de puissance, mais également en termes de volume – et lorsque les machines ont cessé de développer et d’améliorer des compétences, pour commencer à s’y substituer.

Bien qu’il semble impossible de distinguer les aspects vivants et les aspects mécaniques de la technologie, il est possible de distinguer deux types d’énergie : celle qui est fournie par les êtres vivants et celle qui est fournie par les machines.

L’énergie fournie par les êtres vivants est produite par la combinaison des quatre éléments de la science médiévale : la terre, l’air, le feu (la lumière du soleil) et l’eau. C’est là l’énergie courante. Bien qu’il soit possible de parler d’une réserve de cette énergie, comme le fait Sir Albert Howard, au sens d’un surplus de fertilité, il est impossible de la concevoir comme un réservoir. Ce type d’énergie ne peut pas garantir d’approvisionnements à long terme. Quelle que soit la forme sous laquelle elle est préservée – humus de la terre, chair des animaux, conserves, congélateurs ou silos –, elle se dilapide assez rapidement en comparaison du charbon ou du plutonium. Elle ne subsiste sur le long terme qu’au travers du cycle vivant de la naissance, de la croissance, de la maturité, de la mort et de la décomposition. La technologie adaptée à l’usage de cette énergie doit par conséquent préserver ces cycles. Il s’agit d’une technologie qui ne s’enferme jamais dans sa propre logique, qui demeure au contraire liée, par analogie, à la loi de la nature. 

L’énergie mise à disposition et dépensée par les machines, en revanche, est généralement une énergie qui peut être stockée ou accumulée dans des réservoirs. Les énergies éoliennes et hydriques ne rentrent évidemment pas dans cette catégorie, mais il est probable que des accumulateurs plus grands et plus performants soient tôt ou tard produits, accroissant ainsi leurs capacités de stockage. Et, bien sûr, nous stockons déjà la puissance de l’eau derrière des barrages hydroélectriques. On suppose que cette énergie produite mécaniquement a libéré les êtres humains du travail et des autres difficultés que l’on considérait autrefois comme inhérentes à la condition humaine. On est en droit de se demander si les conséquences de cette « libération » ont été significatives – à titre personnel, j’en doute. Il est en revanche certain que ce type d’énergie a affranchi les machines de toutes les contraintes naturelles qui pèsent sur l’usage de l’énergie biologique. Nous disposons désormais d’une technologie exclusivement mécanique qui s’est quasiment érigée en loi à part entière.

Pourtant, à long terme, cette libération de la machine est illusoire. La technologie mécanique dépend de réserves limitées de matériaux et de combustibles. Lorsque les prophètes de la science annoncent une « abondance sans limites » et des « ressources infinies », on doit partir du principe que c’est en un sens métaphorique qu’ils emploient ces expressions, et qu’ils ne savent en réalité pas vraiment quelle est l’ampleur de ces réserves. De ce point de vue, ils n’ont pas tort : certaines sources d’énergie, associées aux machines appropriées, sont, autant que nous puissions voir, inépuisables.

La grande difficulté, dont ces joyeux prophètes ne reconnaissent absolument pas l’existence, c’est que la fiabilité de notre savoir n’excède pas les limites de notre vue. La portée de notre vue constitue notre frontière morale. Même si les réserves envisagées sont illimitées, nous ne pouvons en faire usage que dans certaines limites. Nous ne pouvons tirer profit de ressources illimitées que dans le cadre limité de notre existence biologique et de nos connaissances. Il est d’ores et déjà évident qu’il serait extrêmement dangereux d’utiliser l’intégralité de l’énergie et des matériaux disponibles sur notre planète – pour ne rien dire d’éventuelles sources extraterrestres. Nous avons déjà mis en danger nos vies et la vie dans son ensemble en surexploitant nos ressources finies. À quels risques nous exposerions-nous si nous surexploitions nos ressources « infinies » ?

La difficulté avec l’énergie qu’il n’est possible d’extraire qu’à l’aide de procédés mécaniques, c’est que nous n’avons jusqu’à présent pas été capables d’en tirer profit sans provoquer de graves dégâts écologiques et géologiques. Nous n’avons pas non plus été capables d’en restreindre l’usage, ni même d’utiliser ou de neutraliser ses résidus. À l’heure actuelle, nous sommes obligés de vivre avec les poisons physiques et moraux produits par l’usage maladroit et ignorant que nous faisons de ce type d’énergie. Et plus notre usage de cette énergie s’accroît, plus s’aggravent également ses conséquences.

Il est caractéristique de la mentalité de notre époque que nous soyons incapables de concevoir l’infini autrement que comme une énorme quantité. Nous ne pouvons pas le concevoir comme un processus ordonné, comme un modèle ou un cycle, comme une réalité bien proportionnée. Pour nous, l’infini renvoie à une quantité inimaginable – c’est-à-dire incommensurable. Nous partons du principe qu’une quantité que nous ne pouvons pas mesurer doit être infinie. C’est à peu près aussi sophistiqué que de dire que le monde est plat parce qu’il a l’air plat. Le discours portant sur les ressources « infinies » est donc une sorte d’absurdité pseudo-scientifique. Et il implique certains paradoxes pour le moins singuliers. Si, par exemple, nous nous représentons une réserve infinie d’énergie sous la forme d’une quantité incommensurable de combustible, nous prenons implicitement le parti de sa destruction, car le combustible doit être détruit pour être utilisé. Nous en arrivons ainsi à l’idée étrange d’un infini destructible. En d’autres termes, nous sommes non seulement coupables de défendre l’hypothèse manifestement absurde selon laquelle nous savons comment utiliser une énergie infinie, mais nous avons également la monstrueuse vanité de penser que nous sommes, d’une certaine façon, fondés à mener à bien une destruction infinie.

L’aspiration à une infinité d’énergie fournie mécaniquement provoque des problèmes considérables. Cette énergie ne peut en effet pas être utilisée de façon constructive sans être utilisée également de façon destructive. De quel côté la balance penchera-t-elle, voilà une question face à laquelle même les esprits les plus brillants se sentent désemparés. Personne ne sait quelles seront les conséquences ultimes de notre usage actuel des combustibles fossiles, et encore moins quelles seront les conséquences de notre usage futur de l’énergie atomique. Le soleil pourrait offrir une source d’énergie « infinie » – ou tout au moins une source d’énergie susceptible de durer plusieurs milliards d’années. Mais qui contrôlera l’usage de cette énergie ? Comment et dans quel but sera-t-elle utilisée ? Quelle quantité de cette énergie pourrait être utilisée sans perturber les équilibres sociaux, écologiques et politiques ? Personne ne le sait.

Les êtres vivants, en revanche, offrent une source d’énergie dont il est possible de se représenter les limites, à la différence des quantités « illimitées » d’énergie fossile, qui dépassent l’imagination. Pour maîtriser cette source d’énergie – pour être en mesure d’en percevoir l’importance et de la préserver en l’utilisant –, il n’est pas nécessaire d’avoir un doctorat, un laboratoire ou un ordinateur. Il est en réalité possible de la maîtriser sans avoir sur elle la moindre connaissance scientifique ou analytique. Elle fut maîtrisée, bien mieux que n’ont su le faire nos experts scientifiques, par des paysans « primitifs » plusieurs milliers d’années avant l’avènement de la science moderne. S’il est possible de se représenter les limites de cette source d’énergie, ce n’est pas tant à l’intelligence analytique que nous le devons (car elle demeurera sans doute toujours en partie) qu’à notre imagination, grâce à laquelle nous percevons, valorisons et imitons un ordre qui dépasse notre entendement.

Nous ne pouvons pas créer l’énergie biologique, pas plus que nous ne pouvons créer l’énergie atomique ou l’énergie issue des combustibles fossiles. Mais nous pouvons la préserver en l’utilisant, et nous pouvons même probablement en accroître la puissance en l’utilisant, au sens où nous pouvons « bâtir » le sol si nous en prenons soin convenablement. Ceci est impossible avec une énergie produite par des machines. Il s’agit d’une différence extrêmement importante, non seulement au regard de l’économie énergétique, mais aussi au regard de l’ordre moral qui est incontestablement déterminé par la valeur morale que nous attribuons à l’énergie, et qui la détermine en retour.

L’ordre moral dans le cadre duquel nous utilisons l’énergie produite par des machines est, en comparaison, simpliste. Quels qu’ils soient, les mécanismes qui mobilisent ce type d’énergie font simplement office de conduits transportant les flux énergétiques indépendamment de leur usage : l’énergie pénètre dans ces conduits sous forme de « combustible » et en ressort sous forme de « déchet ». Ce processus est au fondement d’une économie extrêmement simplifiée qui se réduit à deux fonctions : la production et la consommation.

L’ordre moral qui correspond à l’usage de l’énergie biologique requiert en revanche l’ajout d’un troisième terme : production, consommation, et restitution. C’est le principe de la restitution qui complique les choses, car il implique des niveaux de responsabilité et de soin bien supérieurs à ceux qu’exige une économie exclusivement fondée sur la production et la consommation, et parce qu’il requiert des méthodes et des économies d’un genre différent. Dans une économie énergétique adaptée à l’usage de l’énergie biologique, tous les corps, qu’ils soient végétaux, animaux ou humains, sont unis au sein d’une sorte de communauté énergétique. Ils ne sont pas séparés les uns des autres par la volonté cupide et « individualiste » de produire et de consommer d’importantes quantités d’énergie, et encore moins de les stocker. Ils sont indissolublement liés par des modèles complexes d’échange énergétique. Ils meurent dans la vie de l’autre et vivent dans la mort de l’autre. Ils n’épuisent pas les ressources qu’ils consomment. Ils ne produisent pas de déchets. Les éléments qu’ils prennent, ils les transforment, mais toujours de façon à ce qu’ils puissent être utilisés par un autre type de corps vivant. Et cet échange se répète inlassablement, sans fin ; la roue de la vie émerge du sol avant d’y retourner à travers le corps de ses créatures.

Le sol est le grand connecteur des vies, la source et la destination finale de toutes les vies. Il est le guérisseur, le restaurateur et le résurrecteur. Par le sol s’interpénètrent la maladie et la santé, la vieillesse et la jeunesse, la mort et la vie. Si nous n’en prenons pas soin, il ne peut y avoir de communauté, car si nous n’en prenons pas soin, il ne peut y avoir de vie.

Le sol est lui-même vivant. Il est bien sûr également une tombe. Un sol sain l’est en tout cas. Il déborde de plantes et d’animaux morts, de corps qui se sont transformés en d’autres corps. À l’exception de quelques êtres humains – avec leurs cercueils et leurs caveaux scellés, leur peur pathologique de la mort –, il n’est d’autre façon d’accéder au sol que d’être recyclé par d’autres corps. Mais peu importe la façon dont les morts se décomposent, ou le nombre d’organismes par lesquels ils sont mangés, ils finissent toujours par donner lieu à d’autres vies. Un sol sain déborde de mort, mais il déborde également de vie : vers, champignons et micro-organismes de toutes sortes, pour lesquels les cadavres d’organismes jadis vivants sont un festin, tout comme ils le sont pour nous. Cette matière morte finit par se dissoudre et par nourrir les plantes. Ainsi, le cycle de la vie recommence, émergeant du sol avant d’atteindre la lumière. Du point de vue de la santé du sol, rien de ce qui meurt ne reste mort pendant longtemps. Au sein de cette puissante économie, il semble que la mort ne survienne que pour le bien de la vie. Et lorsque nous avons assisté au cycle dans sa totalité, nous réalisons qu’il ne se contente pas de nous offrir une synthèse des processus biologiques les plus fondamentaux, mais qu’il nous offre également une métaphore d’une grande beauté et d’une grande force. Il est impossible de contempler longtemps la vie du sol sans voir qu’elle ressemble énormément à la vie de l’esprit. Le bon paysan attentif à la persistance de la vie à travers la mort et au passage de l’énergie à travers des formes en constante transformation n’a rien à envier au fidèle d’une religion. 

Et cette couche arable vivante – vivante non seulement au sens biologique, mais également, métaphoriquement, au sens culturel – est l’élément fondamental de la technologie agricole.

C’est dans la nature du sol d’être extrêmement complexe et variable, d’être rétif aux attentes et aux règles des hommes. Le sol constitue en lui-même un modèle d’une complexité inépuisable, aussi est-il aisément affecté par l’imposition de modèles extérieurs. Le sol de chaque lieu crée en quelque sorte son propre sens en puisant dans la grammaire et dans le lexique contingent des possibilités géologiques, topographiques, climatiques et biologiques qui lui sont offertes. Il produit un ordre, un ensemble de formes et de processus comprenant un nombre illimité de variables. Grâce à sa perméabilité et à sa capacité d’absorption, un sol sain corrige par exemple les irrégularités créées par une chute de pluie. Grâce à la diversité de sa végétation, il prévient à la fois les maladies et l’érosion. La plupart des fermes et même la plupart des champs sont constitués de différents types de sols. Les bons paysans ont toujours su cela et ont utilisé la terre en tenant compte de ce facteur. Ils examinent attentivement la végétation naturelle, la structure et la profondeur du sol, l’inclinaison de la pente et le drainage. Ils n’appliquent pas des principes théoriques, méthodologiques ou mécaniques abstraits. Ils ne sont pas non plus les agents actifs de leur propre volonté économique, modelant de façon arbitraire une masse inerte et passive. Ils sont des partenaires attentifs au sein d’une relation intime et mutuelle.

Parce que le sol est vivant, divers et complexe, et parce que ses processus se prêtent davantage à l’imitation qu’à l’analyse, au soin qu’à la contrainte, l’agriculture ne peut jamais être une science exacte. Il existe une parenté inéluctable entre l’agriculture et l’art, car l’agriculture dépend autant du tempérament, de la dévotion, de l’imagination et d’un sens des structures que de la connaissance. C’est un art pratique.

Mais c’est également une religion pratique, une pratique de la religion, un rite. Cultiver, c’est prendre acte de la relation fondamentale que nous entretenons avec l’énergie et la matière, avec la lumière et l’obscurité. Dans les cycles agricoles, qui transmettent inlassablement la même énergie élémentaire à travers les saisons et les corps des êtres vivants, nous reconnaissons la seule infinitude que l’imagination puisse concevoir. Nous ne pouvons pas savoir combien de temps durera encore ce cycle de l’énergie. Il faudra bien qu’il s’achève un jour, tout au moins sur cette planète, peut-être avant que le soleil ne s’éteigne. Mais en essayant de vivre en harmonie avec ce cycle, ici et maintenant, au sein de cette vie d’une durée infime en comparaison du temps qu’il faudra au soleil pour se consumer, nous entrons en contact avec l’infini, car nous acceptons de nous plier à la loi universelle qui a donné naissance à ces cycles et qui leur survivra.

Le mot agriculture, après tout, ne signifie pas « agriscience », et encore moins « agrobusiness ». « Cultiver la terre », voilà son sens premier. Or la culture au sens agricole du terme est à l’origine du sens des mots culture (en général) et culte. Les idées de labour et de culte se trouvent donc unies par le terme de culture. Et ces termes viennent tous d’une même racine indo-européenne qui signifie à la fois « tourner » et « habiter ». Vivre, survivre sur la terre, prendre soin du sol et rendre culte, toutes ces actions sont étymologiquement liées à l’idée de cycle. Nous ne pourrons pas réaliser à quel point l’idée « d’agrobusiness » est dangereusement réductrice tant que nous n’aurons pas saisi l’ampleur et la complexité culturelles du concept d’agriculture.

Pour la plupart des institutions, des agences et des experts de l’agriculture moderne, il est absolument inconcevable d’admettre que l’agriculture, au sens complexe que nous venons de donner à ce terme, relève de la culture – et que la nourriture est par conséquent un produit culturel. Les porte-parole de la version officielle répondraient sans doute que leur travail ne relève pas de la culture, mais de la science, qu’ils sont des spécialistes « d’agriscience ». Si l’on admet que l’agriculture est liée à la culture, il est impossible de l’étudier sans tenir compte des agriculteurs. Or les agronomes ont écarté les hommes lorsqu’ils ont fait de leur discipline une spécialité – ou plutôt lorsqu’ils l’ont organisée en une multitude de spécialités –, créant pour elle un département spécifique au sein de l’université. Ces différentes spécialités s’intéressent aux sols (au sens restreint de la chimie du sol), aux plantes et aux animaux, ainsi qu’aux machines et aux produits chimiques. Elles ne s’intéressent pas aux hommes.

Mais quel respect peut-on accorder à une science qui morcelle une discipline unifiée en autant de fragments épars, qui ne s’intéresse à ses effets que si ceux-ci sont immédiatement mesurables en laboratoire, et qui est fondée sur l’épuisement des couches arables, de l’énergie et de la main-d’œuvre, et sur la dissolution des communautés ? Aucun. Et si j’en crois mon expérience, il existe deux types d’attitudes face à cette science : certains agriculteurs lui font une confiance aveugle, au point de mettre en danger leur solvabilité et même leur santé, tandis que d’autres la méprisent.

Aux yeux de ces experts, non seulement l’agriculture ne relève pas de la culture, mais elle ne relève même pas de la science, car ils ont renoncé à s’intéresser à la santé des communautés agricoles comme à la santé de la terre. Manifestement, ils sont parvenus à la conclusion que l’agriculture relève exclusivement de l’économie. Elle se doit d’une part de fournir un maximum de nourriture à bas coût en un minimum de temps et avec un minimum d’heures de travail par personne, et d’autre part d’offrir un marché aux machines et aux produits chimiques. C’est, après tout, « l’agrobusiness » – et non la terre ni les paysans – qui bénéficie aujourd’hui le plus à la recherche agronomique et qui peut permettre à de modestes chercheurs d’obtenir des rémunérations élevées et d’accéder à des postes importants dans les entreprises et les gouvernements. La carrière de l’ancien secrétaire d’État Earl Butz illustre très bien quels sont les intérêts qui tendent à devenir prédominants au sein de la recherche agronomique. Si l’on en croit l’article de Lauren Soth dans The Nation, « Butz est l’exemple parfait d’un homme de l’establishment dans les secteurs de l’agrobusiness et de la formation agricole. Alors qu’il était doyen du département d’agronomie de l’université Purdue, il siégeait également dans les conseils d’administration des entreprises Ralston-Purina, J. Case, International Minerais and Chemicals, Stokely-Van Camp et Standard Life Insurance Company of Indiana ». C’est à cause de ce type d’hommes et de carrières que le système universitaire de concession des terres, originellement créé pour bénéficier aux petites fermes, a été pris en otage par les entreprises.

La discipline de l’agriculture – « le grand sujet », pour reprendre l’expression de Sir Albert Howard, « de la santé du sol, des plantes, des animaux et des hommes » – a tout d’abord été sommée d’accepter les conclusions d’une « science » fragmentaire avant de devoir se plier aux objectifs des entreprises. Cette évolution est incontestable, bien que je ne sache pas vraiment expliquer comment cela est arrivé. D’après moi, les théoriciens de l’agriculture ont ouvert la voie lorsqu’ils ont commencé à défendre une conception simplifiée de l’énergie et lorsqu’ils ont commencé à traiter l’énergie vivante, biologique, comme s’il s’agissait d’un stock extractible mécaniquement. C’est à ce moment-là que la dimension mécanique de la technologie a commencé à l’emporter sur sa dimension vivante. La machine se trouva dès lors dotée d’une existence autonome, elle fut libre de suivre sa propre logique de développement et de croissance indépendamment de la vie, le critère qui avait auparavant permis d’en déterminer les objectifs et par conséquent les limites. Affranchie de toute norme ou limite morale, la machine devint également la principale métaphore culturelle, en lieu et place de la roue de la vie. La vie en vint à être perçue comme une route sur laquelle il faut circuler le plus vite possible, sans jamais revenir en arrière. Ou, pour le dire autrement, la roue de la vie est devenue une métaphore industrielle ; plutôt que de tourner sur elle-même pour mieux habiter la terre, elle a commencé à rouler sur « l’autoroute du progrès », en direction d’un horizon qui ne cessait de reculer. L’idée et la responsabilité du retour s’affaiblirent puis disparurent de la discipline agricole. Dorénavant, toute ressource devait être perçue comme un minerai.

Si l’agriculture repose sur la vie et sur l’usage de l’énergie vivante au service de la vie humaine, et si son principal objectif doit être par conséquent de préserver l’intégrité du cycle de la vie, la technologie agricole doit être soumise à la loi de la vie. Elle doit respecter les processus et les limites de la nature plutôt que des modèles mécaniques et économiques. La culture qui est au fondement de l’agriculture doit s’inspirer de la métaphore de la roue de la vie. Une technologie agricole adaptée devrait donc être variée ; elle aspirerait à la diversité et favoriserait la diversification des économies, des méthodes et des espèces afin de respecter la diversité des territoires. Elle utiliserait toujours à la fois les plantes et les animaux. Elle serait aussi attentive à la décomposition qu’à la croissance, à la conservation qu’à la production. Elle restituerait tous les détritus au sol, préviendrait l’érosion et préserverait l’eau. Pour inciter les agriculteurs à prendre soin de la terre et pour protéger les communautés locales et les cultures agricoles, elle défendrait la petite propriété foncière. Son but serait que toute ferme soit autant que possible à l’origine de sa propre énergie, mobilisant à cette fin non seulement l’énergie humaine, le travail des animaux et le méthane, mais aussi la puissance du vent, du soleil et de l’eau. L’aspect mécanique de la technologie permettrait d’exploiter et d’optimiser l’énergie disponible dans la ferme. Il ne serait pas permis de remplacer ces énergies par des combustibles d’importation, de remplacer les personnes par des machines, ni de remplacer ou de minimiser l’importance des compétences humaines.

Les dégâts de l’agriculture actuelle proviennent tous de la volonté obstinée d’utiliser la vie du sol comme s’il s’agissait d’une ressource extractible au même titre que le charbon, d’utiliser les êtres vivants comme s’ils étaient des machines et de chiffrer scientifiquement (c’est-à-dire en laboratoire) la complexité de la vie et les mystères qu’elle recèle.

Lorsque les animaux sont considérés comme des machines, ils sont confinés dans des enclos éloignés de la source de leur nourriture. Dans ces enclos, leurs excréments, au lieu d’être utilisés comme engrais, deviennent des « déchets » et finalement des sources de pollution. Qui plus est, dans la mesure où les animaux enfermés sont principalement alimentés avec des céréales, les prairies sont éliminées de la rotation des cultures et de nombreuses terres se retrouvent exposées à l’érosion.

Lorsque les plantes sont considérées comme des machines, on ouvre la voie à l’implantation d’immenses monocultures, qui sont le fruit de graves troubles écologiques, ceux-ci provoquant à leur tour de graves troubles agricoles. Les monocultures sont en effet beaucoup plus exposées aux nuisibles et aux maladies que les cultures mixtes, et sont donc beaucoup plus dépendantes des produits chimiques.

Lorsque le sol est considéré comme une machine, sa vie et son implication dans les systèmes et les cycles de la vie doivent nécessairement être ignorées. Il doit être traité comme une masse chimique inerte et morte. Si sa vie est ignorée, les sources naturelles de sa fertilité le sont également – elles sont non seulement ignorées, mais aussi méprisées. Si l’on en croit certains des spécialistes les plus aguerris, la luzerne et les trèfles sont des « mauvaises herbes », et le fabricant d’engrais est la seule source légitime d’azote. Quant aux excréments des animaux, ce sont des « déchets » : ils ne peuvent pas être « mis à profit ». J’ai découvert il y a peu que le crottin d’une écurie appartenant à l’université du Kentucky était tout simplement jeté. Lorsque j’ai demandé pourquoi il n’était pas utilisé quelque part sur la ferme, on m’a répondu qu’il interférerait avec les expériences du département d’agriculture. Le résultat est absurde : notre agriculture, qui pourrait être largement indépendante, est au contraire totalement dépendante du pétrole, des entreprises pétrolières et du bon vouloir des hommes politiques.

Lorsque les êtres humains sont considérés comme des machines, ils finissent par être perçus comme des êtres susceptibles d’être remplacés par d’autres machines. En d’autres termes, ils sont considérés comme des êtres superflus. Leur place dans la ferme n’est garantie que tant qu’ils y demeurent utiles d’un point de vue mécanique.

Dans l’agriculture moderne, la métaphore de la machine est non seulement utilisée pour usurper et pour exclure certaines valeurs, mais aussi pour bannir la question même de la valeur. Dès lors que l’intérêt de l’expert s’est focalisé sur la question de « ce qui fonctionnera » dans le cadre étriqué de son modèle théorique, les valeurs cessent d’avoir la moindre importance. Le cadre limité de sa spécialité lui permet d’imposer un totalitarisme biologique à ce qu’il définit, en tant qu’expert agricole, comme une ferme. Lorsqu’il quitte son bureau ou son laboratoire, il pense qu’il pourra rentrer « chez lui », et y attribuer enfin une valeur.

Mais nous devons alors nous demander s’il est possible d’exclure la question des valeurs d’une partie de nos vies sans l’éliminer également des autres dimensions de notre existence. Est-il possible de justifier le secret, le mensonge et le vol dans nos services de renseignement tout en préservant la franchise, l’honnêteté et le respect des principes dans les autres secteurs de l’État ? Pouvons-nous subventionner la violence au sein de nos institutions militaires tout en aspirant à la paix, à l’ordre et au respect de la vie humaine dans les rues de nos villes ? Pouvons-nous discréditer les formes les plus fondamentales du travail tout en espérant que les arts s’épanouissent gracieusement pendant nos week-ends ? Et pouvons-nous ignorer dans nos fermes toutes les questions relatives aux valeurs tout en répondant affirmativement à ces mêmes questions au supermarché et dans nos foyers ?

La réponse, c’est que si ces distinctions peuvent être établies théoriquement, elles sont en revanche intenables dans la pratique. Au début, il est possible que les valeurs ne soient perverties ou abolies que dans une seule discipline, mais à terme, il est inévitable que les dégâts provoqués par cette indifférence s’étendent à toutes les autres. À l’image de la pollution atmosphérique, ces dégâts ne peuvent pas être confinés. Si nous portons atteinte à l’agriculture, nous portons atteinte à la culture, car dans la mesure où nous faisons partie de la nature et sommes soumis à des nécessités sociales invariables, nous formons un seul corps, et ce qui afflige la main afflige également le cerveau.

La connaissance concrète de cette unité ne doit pas tant relever d’une doctrine que d’une compétence pratique. Une compétence, au meilleur sens du terme, témoigne de notre capacité à reconnaître la valeur d’autres vies et à assumer une responsabilité à leur égard. Il incarne une connaissance pratique de la valeur. Son antithèse n’est pas simplement l’incompétence, mais également l’ignorance des sources, des dépendances et des relations.

Une compétence permet d’établir un lien entre la vie et les outils, entre la vie et les machines. Autrefois, une compétence était, en dernière instance, définie en termes qualitatifs. On se demandait : une personne a-t-elle bien travaillé ? Ses produits sont-ils de bonne qualité, durables et plaisants ? Mais plus la taille et la complexité des machines se sont accrues, plus notre admiration envers les machines et notre désir de les substituer à notre travail se sont intensifiés, et plus nous avons eu tendance à définir les compétences en termes quantitatifs. À quelle vitesse et à quel coût une personne peut-elle travailler ? De plus en plus, nous avons aspiré à des compétences mesurables. Et plus les compétences sont devenues quantifiables, plus il a été facile de les remplacer par des machines. À mesure que les machines remplacent les compétences, elles se déconnectent de la vie, s’interposent entre nous et la vie. Elles deviennent le symbole de notre ignorance de la valeur – des sources, des dépendances et des relations fondamentales.

Mais le fait est que nous ne pouvons pas vivre dans des machines. Nous ne pouvons vivre qu’au sein du monde et de la vie. Pour vivre, notre contact avec les sources de la vie doit rester direct : nous devons manger, boire, respirer, nous déplacer, nous reproduire, etc. Lorsque nous laissons les machines et les savoir-faire purement mécaniques occulter les valeurs que représentent ces compétences fondamentales, il est inévitable que nous portions atteinte au monde, car nous minimisons la valeur de la vie. Dès lors, notre « prospérité » n’est possible qu’au prix d’une dégradation des conditions de possibilité de la vie.

Le bâton fouisseur, par exemple, a été à l’origine d’une révolution technologique d’une grande importance, car sans lui, l’agriculture n’aurait pas été possible. Son usage exigeait un certain nombre de compétences. Mais la gestion de ses impacts exigeait elle aussi des compétences, et celles-ci étaient supérieures et plus complexes que les premières, car elles impliquaient une capacité à s’imposer des limites et à assumer des responsabilités. Grâce au bâton fouisseur, il fut possible de cultiver de la nourriture. Mais il fut également possible et nécessaire de perturber la terre. Les premières compétences en appelaient donc d’autres, qui constituaient en quelque sorte leur prolongement moral. Les compétences impliquant une perturbation de la terre exigeaient en effet en retour le développement de compétences susceptibles de préserver la terre et d’en restaurer la fertilité.

Il n’y a pas encore si longtemps, l’accroissement de l’efficacité et de la puissance des outils agricoles exigeait un accroissement proportionnel de ces deux types de compétence. Les outils en pierre nous ont conféré un pouvoir supérieur à celui des bâtons, et les outils métalliques un pouvoir supérieur à celui des outils en pierre. Les compétences requises pour utiliser ces outils nous ont permis de perturber de plus grandes surfaces de sol, nous amenant ainsi à développer de plus grandes responsabilités.

L’usage d’animaux de trait ne changea pas fondamentalement la donne, si ce n’est que les compétences requises par l’usage de ces animaux étaient encore plus complexes. L’esprit humain fut en effet contraint d’établir une relation nouvelle avec l’esprit animal. Celle-ci n’était plus dictée par la magie et l’habileté de la chasse, mais par les subtilités pratiques de la collaboration. Et de nouvelles responsabilités ont dû être développées de façon proportionnelle. Il était désormais possible de perturber une surface de sol bien plus importante. Les technologies de conservation devaient donc elles aussi s’affiner. L’implication de la vie dans le travail s’intensifia elle aussi : les hommes devaient désormais non seulement assumer la responsabilité de leurs propres besoins et excréments, mais aussi ceux de leurs animaux.

En revanche, l’introduction dans les champs de machines automatiques et d’énergies extraites mécaniquement fut une véritable révolution, qui entraîna pour la première fois une réduction drastique des savoir-faire agricoles.

Premièrement, il faut être bien plus qualifié pour manœuvrer un attelage de chevaux, de mules ou de bœufs que pour conduire un tracteur. Il est plus difficile d’apprendre à manœuvrer un animal qu’une machine, et cela prend plus de temps. Deux esprits et deux volontés sont impliqués. Une relation entre une personne et un animal de travail est comparable à une relation entre deux personnes. Le succès d’une telle relation dépend de la bonne volonté de l’animal et de sa santé. D’un point de vue pragmatique, il est donc indispensable de reconnaître que cette relation implique certaines exigences et certaines limites morales. Ce type de relation n’est ni nécessaire ni possible avec une machine. Une machine réagit automatiquement à la volonté humaine, elle ne démarre ni ne s’arrête suivant sa propre volonté. Une machine n’est pas vivante, et cela explique qu’elle soit incapable d’imposer la moindre limite morale au comportement humain.

Deuxièmement, si l’on justifie la substitution des animaux de travail par des machines, c’est principalement parce que celles-ci sont supposées accroître le volume de travail par personne – en raison de leur vitesse supérieure. Mais plus la vitesse s’accroît, plus l’attention portée aux êtres et au monde décroît, et plus décroissent également, inéluctablement, les compétences permettant d’assumer une attitude responsable envers le monde. Autrement, il ne serait pas nécessaire de limiter la vitesse de la circulation dans les zones résidentielles. Nous savons que la capacité d’attention a des limites, et que plus nous allons vite, moins nous voyons. Cette loi est également valable pour le travail : les compétences requises par le travail décroissent proportionnellement à l’augmentation de la vitesse du travail, car celle-ci ne nous permet pas de prêter attention aux détails.

Ceci est valable pour tout travail productif. L’importance culturelle de cette vérité ne doit pas être sous-estimée, car nous souffrons aujourd’hui tous, de différentes façons, d’une dépendance à l’égard de produits mal conçus. Mais cette vérité est probablement plus importante encore dans la production agricole. 

Le premier principe de tout système biologique, c’est la limite, à savoir les contraintes morales ou naturelles qui permettent de maintenir un équilibre entre l’usage d’une ressource et sa pérennité. Il n’est pas acceptable que la subsistance d’une année affecte la subsistance de l’année suivante : rien ne doit vivre aux dépens de ses sources. Dans la nature, les proies sont dépendantes de leurs prédateurs, et les parasites et les maladies sont des agents actifs de la santé. C’est ainsi que les populations sont contrôlées et équilibrées. Dans l’agriculture, ces contraintes naturelles sont supprimées et doivent donc être remplacées par des savoir-faire responsables. Ceux-ci doivent prévenir l’érosion des sols, assurer la diversification et la rotation des espèces animales et végétales, restituer les déchets au sol, et garantir la pérennité des diverses sources de subsistance. Lorsque la puissance productrice – c’est-à-dire la vitesse – des machines remplace les compétences productrices des personnes, nos capacités d’attention s’atténuent. Les machines sont chères et ne fonctionnent qu’avec des combustibles achetés ; elles se nourrissent d’argent. Le travail productif est immédiatement rentable, tandis que le travail responsable ne l’est pas. À partir du moment où la machine est dans le champ, elle crée une pression économique qui exige de travailler à la hâte : la machine concentre toute l’énergie de la ferme et la presse d’aller vendre ses produits sur la place du marché. Les exigences d’un usage immédiat éclipsent les exigences de la continuité. À mesure que les compétences productives déclinent, les savoir-faire qui nous permettent d’assumer nos responsabilités vis-à-vis du monde disparaissent.

Plaider pour un équilibre entre les êtres humains et leurs outils, entre la vie et les machines, entre l’énergie biologique et l’énergie produite par des machines, c’est plaider pour un usage limité des machines. Les arguments qui découlent de la métaphore mécanique – des arguments systématiquement favorables aux bas prix, à l’efficacité, à la diminution du temps de travail, à la croissance économique, etc. – nous invitent tous à prendre la direction d’une croissance industrielle illimitée et d’une consommation d’énergie sans freins. L’argument moral, au contraire, nous invite à imposer des limites. Peut-être s’agit-il, à certains égards, d’une conclusion tragique, mais elle est inéluctable. Nous pouvons bien sûr aspirer à une puissance et à une durée illimitées, mais rien ne nous indique que celles-ci soient réellement à notre portée, et encore moins que nous puissions en assumer la responsabilité. Il est beaucoup plus probable que l’alternative qui s’offre à nous soit la suivante : accepter de vivre dans le cadre des limites que nous impose notre condition humaine, ou ne plus vivre du tout. Et il ne fait aucun doute que la connaissance de ces limites et des modes de vie qui leur correspondent est la connaissance la plus avenante et élégante, la plus apaisante et la plus complète dont nous disposions.

La connaissance au nom de laquelle nous prétendons pouvoir transcender nos limites nous accompagne depuis bien longtemps. Elle prospère en offrant des moyens matériels destinés à combler un besoin spirituel qu’il est donc impossible de combler matériellement. Nous aimerions en effet tous être immortels, infaillibles, libérés de nos doutes et apaisés. C’est parce que ce besoin est si puissant, et si différent dans sa nature même de tous les moyens matériels, que la connaissance de la transcendance (toute l’histoire de nos miracles « scientifiques ») est si hésitante, fragmentaire et grotesque. Bien qu’il existe indéniablement des limites mécaniques, tout simplement parce qu’il existe également des limites humaines, les machines elles-mêmes ne reconnaissent aucune limitation. La seule logique de la machine, c’est de croître en taille et en sophistication. En l’absence d’une limitation morale (et nous n’avons jamais imposé à notre usage des machines la moindre limitation morale appropriée), la machine est par définition hors de contrôle. Depuis le début de l’histoire de l’énergie mécanique, la quantité d’énergie que nous avons été en mesure d’exploiter surpasse largement celle dont nous sommes capables de faire un usage responsable. Depuis le début, ces machines ont provoqué des dégâts qui ne pouvaient être absorbés par la société qu’au prix de la souffrance et du désordre. 

Le véritable problème n’est donc pas celui de l’approvisionnement, mais celui de l’usage. La crise de l’énergie n’est pas une crise technologique, mais morale. La puissance dont nous disposons est d’ores et déjà supérieure à celle que nous avons osé utiliser jusqu’à présent. Si, à l’image des entreprises minières et des partisans de l’agrobusiness, nous en venons à percevoir le monde dans son intégralité comme un combustible ou une énergie extractible, nous serons inévitablement amenés à le détruire. Il faut donc établir des limites. La crise de l’énergie se réduit à une seule question : Pouvons-nous nous abstenir de faire quelque chose que nous avons le pouvoir de faire ? Ou pour poser la question dans les termes d’Ivan Illich, pouvons-nous, si nous croyons à « l’efficacité du pouvoir », réaliser « qu’il est infiniment plus efficace de nous abstenir d’en faire usage » ?

La seule population que je connaisse ayant apporté une réponse positive et convaincante à cette question, ce sont les Amish. Eux seuls, en tant que communauté, ont pris soin de restreindre leur usage d’énergie d’origine mécanique, devenant ainsi les seuls véritables maîtres de la technologie. La plupart des Amish sont des paysans, et l’essentiel de leur travail agricole est réalisé à la main, ou à l’aide de chevaux et de mules. Ils sont pacifistes, disposent de leurs propres écoles, et dans bien des domaines, ils ont gardé leurs distances avec les aspirations d’une société fondée sur la machine. Ce faisant, ils ont préservé l’intégrité de leurs familles, de leur communauté, de leur religion et de leur mode de vie. Ils ont échappé au mode de vie américain dominant, fondé sur la distraction, la précipitation, la désorientation, la violence et la désintégration. Leur vie n’est pas une vie d’oisiveté, de gaspillage et de destruction. Les Amish sont indéniablement confrontés à certains problèmes, je ne prétends pas qu’ils sont parfaits. Mais on ne peut pas non plus nier qu’ils ont dompté l’un des principaux paradoxes de notre condition : nous ne pouvons devenir des êtres complets qu’à condition d’accepter notre incomplétude, en acceptant de vivre sans outrepasser les limites, en étant humains sans essayer de devenir des dieux. C’est en se restreignant qu’ils se sont pleinement réalisés.

Note

1. Franklin H. King, Farmers of Forty Centuries, or Permanent Agriculture in China, Korea, and Japan, Madison, Wis., 1911. 

 

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