PMO, « Ellul & Charbonneau contre la fabrication de l’homme-machine »

Version imprimable d’Ellul et Charbonneau contre la fabrication de l’homme-machine

Pièces et main-d’œuvre

Ellul & Charbonneau contre la fabrication de l’homme-machine

(Repris du site de PMO)

Voici un article de Bernard Charbonneau (1910-1996), Vers un meilleur des mondes, publié en 1984 dans Combat nature, et un extrait de Ce que je crois, de Jacques Ellul (1912-1994), publié en 1987 chez Grasset (à lire ci après). Deux textes contre la fabrication de l’homme-machine (FIV, PMA, GPA, eugénisme et manipulations génétiques), que nous republions à l’occasion du vote de la nouvelle loi de « bioéthique », étendant à toutes les femmes, fécondes ou non, seules ou en couples, l’accès aux technologies de production infantile.

Merci à qui nous les a passés et à qui les fera passer à son tour.

 

Ces textes, nous ne les connaissions pas quand nous avons publié dans La Décroissance, en octobre 2019, notre Appel contre l’eugénisme et l’anthropocide[1]. Ni en septembre, Alertez les bébés ! Objections aux progrès de l’eugénisme et de l’artificialisation de l’espèce humaine[2]. Ni les multiples enquêtes consacrées depuis deux décennies à la machination de l’homme, notamment dans le domaine de la production infantile.

Certains nous ont reproché, comme d’habitude, de parler trop tôt, ou trop tard, trop fort, trop clair, trop compliqué – enfin trop. Nous avons découvert avec surprise et plaisir qu’Ellul & Charbonneau employaient déjà nos mots, et sans plus les mâcher que nous : « fabrication de l’homme par l’homme », « bombe génétique », « eugénisme scientifique », « homme-machine », « ensemble de pièces détachées », « mécanique composée de multiples rouages que l’on peut séparer, reporter, recomposer autrement… », etc.

Non que nous soyons sensibles à l’argument d’autorité, mais nous préférons avoir raison avec Ellul & Charbonneau que tort avec tout le monde. Et les critiques qu’ils adressent sur le vif au biologiste Jacques Testart, « inventeur » de la fécondation in vitro (FIV), restent les nôtres :

« D’ailleurs, Le Monde nous apprend que le « père » d’Amandine, le premier bébé éprouvette, a commencé sa carrière à l’INRA avant de passer à l’INSERM. On nous apprend que cet éminent inséminateur « supporte mal le monde médical, son appétit du gain », c’est pourquoi « il veut gagner un peu plus que son salaire, il a obtenu l’autorisation de vendre ses services à l’hôpital américain de Neuilly » (Cf. Le Monde 12-13 février 1984).[3] »

Quarante ans plus tard, Jacques Testart, « l’éminent inséminateur », pyromane pompier recyclé en « lanceur d’alerte contre l’eugénisme », apôtre de la « science citoyenne » et de la « démocratie technique », n’est pas plus capable de tirer les conséquences de ses recherches biologiques, que Robert Oppenheimer, le « père de la Bombe », ne fut capable de tirer celles de ses recherches nucléaires[4]. C’est pourquoi nous disons avec André Breton et le Comité de lutte anti-nucléaire : « Démasquez les scientifiques, videz les laboratoires »[5].

Ellul & Charbonneau, vous vous souvenez ? Les deux Bordelais ? Le prof de philo à la fac et le prof de lycée dans son trou de campagne ? Les deux fondateurs (avec Lewis Mumford) de la critique du techno-totalitarisme dans les années 30. De sa critique théorique. Zamiatine (Nous autres, 1924), Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes, 1932), et d’autres romanciers auparavant, ayant déjà décrit avec une effroyable prescience ce que serait la Mère Machine et son Tout.

Ces deux prophètes de malheur ne furent guère entendus de leur vivant. Non seulement, ils n’étaient pas communistes, ni parisiens, mais leurs idées croisaient souvent celles des vaincus de l’époque – des has been anarchistes et chrétiens.

C’est quand il est dans la poêle que le poisson commence à réfléchir. 1971 vit la naissance d’un mouvement de critique des technologies, en avril, avec la manifestation contre la centrale nucléaire de Fessenheim (1500 personnes), en juillet avec celle contre la centrale du Bugey (15 000 personnes). Des manifestations « écologistes » contre de pacifiques atomes et leurs bienfaits (production, marchandises, consommation, etc.). N’oublions jamais : l’écologie politique c’est l’anti-technologie, ou c’est de l’arnaque.

Ce fut également l’année où Guy Debord, revenu de New Babylon, du mirage de l’homme libéré par le machinisme et l’automation – comme Moulinex libérait la femme – publiait La Planète malade. Bienvenue aux révolutionnaires d’arrière-garde.

Il était déjà trop tard, mais Pierre Fournier (1937-1973) et sa femme Danièle, Emile Premilieu (1936-2013), Jean Pignero (1914-2005), Henri Montand (« Arthur », 1939-2010), Reiser, Gébé… décidèrent de crever la gueule ouverte, plutôt qu’en silence et soumis. Ce sont eux qui lancèrent « l’écologie » en 1969, dans Hara-Kiri et Charlie-Hebdo, ainsi que le comité Bugey-Cobayes. C’est depuis La Gueule Ouverte, « Le journal qui annonce la fin du monde », publiée à partir de novembre 1972, que Bernard Charbonneau, à 62 ans, put enfin s’adresser à la jeunesse libertaire. Pour lui dire quoi ?

Si vous voulez le savoir, lisez Le Totalitarisme industriel, un recueil de ses Chroniques du terrain vague, édité par Pierre Thiesset aux éditions L’Echappée (270 p. 20 €).

Si vous voulez savoir ce qu’il disait en général, voyez le site de la Grande Mue[6] (l’un de ses mots), qui recueille textes et propos depuis les années trente, et l’étude de Jean Bernard-Maugiron, Bernard Charbonneau & Jacques Ellul. Deux libertaires gascons unis par une pensée commune[7].

Un demi-siècle trop tard, il n’a jamais été autant question d’Ellul & Charbonneau. Ce dernier en particulier, à peine publié de son vivant, connaît un succès dû sans doute à l’activité de Daniel Cérézuelle, son exécuteur testamentaire, à des rééditions au Seuil, à L’Encyclopédie des Nuisances, au Sang de la Terre, etc. Mais son véritable agent littéraire, c’est la société industrielle qui ne cesse d’intensifier tout à la fois sa politique de la terre brûlée et sa fuite en avant technologique, afin de pallier l’une par l’autre dans une perpétuelle dialectique de la destruction et de la production.

Quand la dégradation du milieu et une épidémie de stérilité frappent les hommes, eh bien la société industrielle profite de cette opportunité pour breveter, produire et commercialiser une ligne de surhommes « augmentés », d’hommes-machines aptes à survivre – à fonctionner – dans la technosphère, grâce aux procédés mis au point par les Testart, les Frydman et autres bienfaiteurs de l’humanité stérile.

Les agents du charbonnisme, ce sont les mouvements et les foules qui depuis sa mort se sont alarmés des OGM, des empoisonnements du milieu et de la chaîne alimentaire, des accidents nucléaires et industriels, du « réchauffement climatique » et de la « sixième extinction », de l’invasion informatique et de l’automatisation totalitaire de la société. Ce sont les esprits inquiets et actifs qui ont cherché dans ses écrits, et ceux de ses pareils, des explications aux malheurs du temps.

Charbonneau, c’est l’anti-Saint-Simon (1760-1825), le penseur de l’organisation scientifico-industrielle. Quand il défend la nature, c’est la liberté qu’il défend. Ainsi Le Feu vert (1980) expose et dénonce par avance la mortifère et liberticide alliance de l’écologisme et du technologisme, telle qu’elle émerge aujourd’hui[8]. « Ecoutez les scientifiques ! » trépigne la petite Greta, dûment formatée et sur tous vos écrans. Ecoutez le Giec, Aurélien Barrau, Pablo Servigne. Ecoutez Testart, Oppenheimer. L’effondrement est une chance. Une autre fin du monde est possible. Vive l’Etat d’urgence écologique sous dictature technoscientifique.

Le poisson est cuit, d’ailleurs il n’y en a plus. Ecoutons les incendiaires pour sauver les cendres. Nous avons pris conscience, nous sommes la fumée du feu, la « dernière génération » qui peut envoyer son fric au WWF. Pauvres « rebelles » d’une extinction quasi achevée. Pauvres « jeunes pour le climat » qu’on fait marcher de « Friday » en « Friday for future » et qui ne connaîtront de futur et de climat qu’un cauchemar automatisé, sous contrainte totalitaire[9].

Ce n’était pas fatal, pourtant. Si vous voulez savoir comment c’est arrivé, lisez Ellul, lisez Charbonneau.

[1] http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1200

[2] http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1191, Pièce détachée n°89

[3] B. Charbonneau, Vers un meilleur des mondes, 1984

[4] Cf. Le Monde 8/9 avril 2018

[5] http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1205

[6] https://lagrandemue.wordpress.com/

[7] https://lagrandemue.wordpress.com/2017/01/23/stoppez-les-machines-lisez-ellul-lisez-charbonneau/ et http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=904

[8] Cf. L’enfer Vert. Un projet pavé de bonnes intentions, Tomjo, L’Echappée, 2013

[9] Cf. Terreur et Possession. Enquête sur la police des populations à l’ère technologique, Pièces et main d’œuvre, L’Echappée, 2008

 

Pièces et main d’œuvre
Grenoble, le 28 novembre 2019

Lire ci-après :

Bernard Charbonneau (1910-1996), Vers un meilleur des mondes, 1984

Jacques Ellul, extrait de Ce que je crois, 1987

 

Bernard Charbonneau
Vers un meilleur des mondes
Combat nature n° 65, août 1984 

Surgi brusquement en Europe à la suite du modèle américain, le mouvement écolo français s’est donné pour père fondateur tel ou tel personnage rallié sur le tard à la critique de la société dite industrielle, alors qu’elle est d’abord scientifique. Pourtant, dès 1930 la critique de fond a été faite – n’était-ce quelques inconnus – par l’auteur célèbre du Meilleur des mondes : Aldous Huxley, frère d’un des pères de la biologie. Et l’on peut s’étonner dans telle bibliographie écolo, de voir mentionner le Retour au Meilleur des mondesmais non l’ouvrage fondamental. 

Plus d’un demi-siècle après, le Meilleur des mondes conserve toute sa force critique, portant sur l’essentiel : non pas l’échec dans une catastrophe atomique mais, peut-être pire, la réussite du système en cours de développement. Si l’on s’en tient au premier volet du diptyque Vie-Mort, tout y est : la fabrication de l’homme par l’homme, si l’on peut encore se servir de ce mot. Et, inclue dans le système, comme aujourd’hui les réserves naturelles, la réserve humaine où les héros du roman (?) vont rejoindre la dernière tribu d’Homo sapiens. Manque seulement la mort, l’échec possible : la menace que fait peser depuis Hiroshima la guerre atomique. Cela s’explique : en 1930 on pouvait espérer que les sciences de la vie et de l’esprit rattraperaient l’avance inquiétante des sciences de la matière qui à elles seules ne sont que dé-chaînement des énergies enfermées jusque-là dans la boîte de Pandore de la terre. Mais la constitution d’un meilleur des mondes planétaire parfaitement rationnel par la science, ce cauchemar froid et douceâtre décrit par Huxley, n’est-il pas d’une autre façon aussi inhumain que le pire des mondes atomiques pour un esprit attaché à la nature et à la liberté ? C’est l’alternative qui est invivable. En tout cas, pour ce qui est du meilleur des mondes, Huxley fut prophète. Il est là : la fabrication de la vie en même temps que l’Overkill.

Après la bombe atomique, la bombe génétique 

Le journal Le Monde nous apprend que, quelque part aux USA, un futur prix Nobel vient de réussir un transfert d’embryon de femme fertile en femme stérile. Un couple se désolait de ne pas avoir d’enfant, un éminent obstétricien a trouvé la solution. Le sperme prélevé sur le mari (la presse n’insiste guère sur le détail de cette opération) sert à féconder une donneuse qui loue son intimité pour 500 dollars. Au bout de quelques jours l’embryon est confortablement installé dans l’utérus de la femme stérile après conditionnement hormonal. Le Monde, renonçant pour des raisons obscures aux dessins ésotériques qui illustraient jusqu’à présent son magazine dominical, les remplace par des photos ayant trait au sujet. Ce qui nous vaut un instantané de famille (1). Devant un bosquet de micros on nous montre l’heureux père embrassant l’heureuse mère (?) ; et une pancarte nous donne le nom des héros du jour. Que ne ferait-on pas pour passer sur l’écran ? 

Mais ce n’est pas tout. Comme l’explique le docteur Escoffier-Lambiotte, grâce à l’insémination artificielle et aux banques de sperme, d’ovules ou d’embryons congelés – techniques appliquées aux vaches avant de l’être aux femmes – les particuliers et surtout l’État pourront se commander les enfants qu’ils désirent. On fabriquera des blonds, des bruns, des os ou des prix Nobel, comme on fabrique une 2 cv ou des Rolls. Nous voici un pied dans le Meilleur des mondesd’Huxley. L’entreprise démarre : « Il y a déjà plus de 5 000 enfants dus à des donneurs de sperme. » Indéfiniment congelés, ces divers produits survivants du frigo permettront toutes les combinaisons génétiques. Un nouvel eugénisme, qui ne sera plus raciste, mais scientifique. Plus de déficients ou d’idiots, des croisements judicieux engendreront un nouvel homme dont la productivité matérielle et spirituelle sera à celle d’hier ce que la production en lait d’une Holstein est à celle de feue la Bretonne. Il suffira de marier, non plus à l’église, mais in vitro un spermatozoïde de prix Nobel avec un ovule de Miss Monde pour obtenir un électeur aussi intelligent que beau.

Bien entendu, une activité si importante pour l’avenir de la nation et de l’espèce ne saurait être abandonnée aux pulsions désordonnées de deux individus non qualifiés, et aux tâtonnements d’une petite entreprise œuvrant encore, si l’on peut dire, à la main. La fabrication des bébés doit être planifiée, la Chine nous montre la voie du permis de procréer. Exigeant des investissements en soft et hardware considérables, cette activité ne peut être que le fait d’une grande entreprise compétitive capable de relever le défi du marché démographique mondial. La France a une excellente occasion de se lancer dans une industrie de pointe. On objectera que le gros de la main-d’œuvre à productivité médiocre va se trouver en chômage. Des animateurs (ou trices) qualifiés la recycleront dans des Loisirs érotiques (LE). Ces vieilles lunes, la nature et la liberté, n’ont plus leur place dans notre meilleur des mondes. 

L’inconcevable 

Malheureusement, notre société hésite encore. Prise entre ses survivances chrétiennes et humanistes et les impératifs de la science, elle ne sait trop que penser devant ce petit monstre qu’elle vient d’accoucher. Le passage de la création naturelle et plus ou moins spontanée de la vie à sa fabrication méthodique et technique est en effet un saut dans l’imprévisible et l’impensable. Il fait éclater le vieux cadre moral et social déjà pas mal ébranlé par le progrès. Mais la conscience n’en retarde pas moins. Ce qui explique – entre autres – la discrétion, curieuse dans une société soi-disant émancipée des tabous sexuels, sur le procédé de cueillette du sperme. Le dirigeant d’une institution spécialisée lance un cri d’alarme : « La France manque de donneurs de sperme ! » Mais comment le recueillir ? On pourrait croire que c’est par un procédé hautement scientifique, donc sans douleur ou volupté. Non, nous apprenons par raccroc, sans plus de précision, que c’est par la bonne vieille masturbation. Comment y procéder à l’hôpital sous le regard sévère de l’infirmière-chef ? À moins que, cet autre donneur de sang étant muni de préservatifs et de son épouse, son produit ne soit illico recueilli et congelé ? On nous laisse dans le bleu. Ne pourrait-on pas, pour encourager le don de sperme, établir des salles spéciales avec films porno, infirmières spécialisées dans le massage thaïlandais, formées dans un Centre de masturbation nationale (CMN) ? À moins que le produit ne soit recueilli dans la vulve en polymachin, maintenue à la température exacte, d’une superpépé ersatz reproduisant les traits de la star du jour. La microélectronique lui donnera tous les réflexes adéquats. La science ayant montré la voie, la technique ne doit pas en rester au paléolithique. 

Trêve de plaisanterie. Ce n’est là que le plus simple des problèmes posés par une activité jusqu’ici laissée à la spontanéité de la nature et de la liberté des individus. Tout est en jeu, jusqu’à la religion. L’Église catholique cramponnée au sacrement du mariage n’a pas tout à fait tort de qualifier cet engineeringgénétique « d’adultère commis selon des techniques vétérinaires ». D’ailleurs, Le Monde nous apprend que le « père » d’Amandine, le premier bébé-éprouvette, a commencé sa carrière à l’Inra avant de passer à I’Inserm. On nous apprend que cet éminent inséminateur « supporte mal le monde médical, son appétit du gain », c’est pourquoi « il veut gagner un peu plus que son salaire, il a obtenu l’autorisation de vendre ses services à l’hôpital américain de Neuilly » (2). L’insémination artificielle des femmes est sans doute plus rentable que celle des vaches. En tout cas, il n’y a pas que l’église qui y perd son latin, le droit également. Qui est le père d’Amandine ? Une fois de plus, la loi humaine est condamnée à suivre l’intendance technique. 

L’abstraction scientifique au-delà du bien et du mal 

Les sciences et les techniques de la vie nous plongent dans un univers délirant où tout semble permis parce que tout est possible, où non seulement nos théologies, notre droit, mais notre langage et notre raison n’ont plus de place. Si on veut quelque peu la leur rendre, il vaut mieux considérer la situation en face. Ainsi tout devient possible, on pourra choisir la taille, le teint – et pourquoi pas le caractère – de sa progéniture. Mais une affaire aussi grave ne peut pas être laissée à l’arbitraire des particuliers. C’est la France qui a besoin de donneurs de sperme directement du laboratoire à l’Économie et à la Défense nationale. Le couple n’a plus rien à y faire, n’était-ce provisoirement fabriquer la matière première. Que signifient désormais ces mots : paternité, maternité, mère, père ? La connaissance scientifique est capable de les supprimer ; est-elle assez grande pour enregistrer tout ce que signifie leur absence pour les enfants ? Quels surprenants délires ne risque-t-elle pas d’engendrer dans le couple féminin-masculin et la jeunesse ? Non seulement plus d’enfants de l’amour mais de la volupté ; à plus forte raison de l’un et de l’autre : la nouvelle Immaculée Conception nie l’Incarnation. L’abstraction scientifique nous entraîne au-delà du bien et du mal : aussi bien des délices du péché que du conformisme moral. Le don du sperme à l’hôpital relève d’un univers aseptisé aussi étranger aux sens qu’à l’esprit – n’était-ce la raison scientifique. L’ancienne société réprimait l’ardeur inquiétante du sexe, la nouvelle la récupère et l’annule.

On pourrait penser qu’un changement aussi radical soit l’objet d’un débat et d’un projet politique. Après tout c’est aussi important que d’envoyer ou retirer des parachutistes au Liban. Mais « on n’arrête pas le… » À quoi bon s’interroger sur le sens et les effets éventuels de cette nouvelle mutation provoquée par le progrès scientifique ? « C’est un fait » dira-t-on. La science ne nous a libérés du fatum de la nature que pour mieux nous livrer à un autre. 

Si l’écologie se ramène à l’amour de la nature et de la liberté, on ne peut rien imaginer de pire que le cauchemar climatisé du Meilleur des mondes, car l’avenir que nous prépare la génétique n’est qu’un chapitre de la future totalité : de la récapitulation systématique d’une sorte d’Apocalypse. La perspective de ce monde gelé rationnellement, organisé par l’objectivité glacée des sciences ne peut que révolter ce qui subsiste d’esprit humain. Et le seul moyen de dominer cette révolte aveugle sera de pousser l’organisation jusqu’au bout. Or nous n’y sommes pas encore, si la science commence à pénétrer le mécanisme complexe de la vie, elle ne sait pas grand-chose de l’homme, individuel ou collectif. La sociologie en est réduite à enregistrer les faits sociaux après coup dans ses statistiques, ou cette pseudoscience n’est qu’une idéologie. 

On peut se demander si le sujet humain en arrivera jamais à se traiter en objet. La folie, individuelle ou collective, a encore de beaux jours devant elle. La politique n’est pas encore – heureusement et malheureusement – une activité scientifique et technique. Et le meilleur des mondes ne règne pas encore sur la totalité de la planète comme de l’homme : il y a encore plusieurs États qui en rêvent, munis d’armes atomiques. Niant toute nature et liberté, traquant l’homme jusque dans son for intérieur, déchaînant les réactions aveugles des individus et des peuples menacés dans la diversité de leur identité, le meilleur des mondes peut-il s’établir autrement que sur les cendres du pire ? Peu importe, nous avons vu que l’un c’est l’autre. Notre seul ennemi.

Notes

1. Cf Le Monde, 12-13 février 1984.
2. Ibid.

 

 Jacques Ellul
Extrait de Ce que je crois
1987
(Grasset, pages 92-95)

 

 

En avril 1985 a eu lieu un colloque international de « bioéthique » sur les problèmes soulevés à divers points de vue par les « manipulations génétiques » et le « génie génétique ». Que peut-on faire ? jusqu’où peut-on aller ? Il est évident que lorsque l’on intervient dans le processus de venue au monde d’un être humain, qu’il s’agisse de clonage, de fécondation in vitro, d’insémination artificielle, de mutation chromosomique, de mères porteuses… on se sent un peu dépassé, et les mœurs habituelles sont bousculées. Dès lors deux positions s’affrontent régulièrement, celle de la liberté (après la liberté de l’avortement et la liberté de la « pilule », la liberté d’avoir un enfant par un processus artificiel) soutenue par les esprits progressistes et les féministes, et celle d’une morale traditionnelle pseudo-chrétienne qui apparaît comme tout à fait rétrograde et retardataire. Je voudrais ici présenter un autre point de vue. Ce que nous appelons de façon générale l’amour est le fruit d’une très longue évolution humaine. Comme tous les animaux, l’homme à son apparition s’accouplait avec une femelle et nous ne savons pas si cet accouplement s’insérait dans une relation durable des deux êtres. Mais les témoignages les plus anciens sur les hommes qui ont laissé une trace apprennent que l’accouplement n’était pas une affaire de quelques minutes ni ne se faisait au hasard : il existait un lien plus complet entre un homme et une (ou plusieurs mais toujours les mêmes) femme, et l’acte sexuel était lié à un ensemble de vie et de responsabilités. L’homme était envers la femme chargé de certaines fonctions, et la femme envers l’homme. Il n’y avait pas d’accouplement fugitif, passager, aléatoire. L’union sexuelle était durable. Et ceci fut, dans tous les pays, dans toutes les tribus, renforcé jusqu’à devenir un mariage, avec des interdits, d’adultère, d’inceste, et des tabous. Le monde sexuel était intégré dans une réalité plus vaste et réglementé comme une des réalités importantes de la vie. Il y avait donc une vie réciproque globale et totale de l’homme et de la femme dans laquelle se situait l’acte sexuel, ni principal ni exalté, et le résultat normal de cet acte sexuel était la naissance de l’enfant. Une représentation est venue progressivement se greffer, l’attachement de l’homme et de la femme a été magnifié, on a exprimé cette relation, elle est devenue religieuse ; alors arrive le stade de l’amour, engagement exprimé de toute une personne envers une autre, élection et aussi, en fonction même des tabous et interdits, sublimation. L’amour consistait dans ce tout, sentimental, volontaire, réciproque, vital, et l’amour des deux partenaires se répercutait sur l’amour du troisième, le produit de l’union quand il paraissait. Si les romantiques sont tombés dans l’excès idéaliste d’un amour incorporel, ceux qui niaient l’existence de l’amour global méconnaissaient la réalité profonde de l’homme depuis au moins cinq mille ans. Le corporel, le physiologique étaient indissociables du spirituel, de la relation, de l’être total. Or, ce à quoi nous assistons, c’est précisément à la désintégration complète de cet ensemble. Déjà la facilité donnée à l’avortement entamait ce tout, mais de façon secondaire[1]. Désormais nous assistons à l’éclatement des composantes de l’amour global. La sexualité est totalement détachée de l’ensemble. Reconnaître à chacun le droit de procréer « librement » en dehors de toute relation avec la personne qui, soit donnera son sperme, soit recevra le sperme du donneur, c’est détacher l’amour humain d’une de ses activités fondatrices. Que deviendra l’amour global dans un couple dont l’homme donne du sperme pour féconder n’importe quelle autre femme, et dont la femme se fait féconder par du sperme anonyme ? Ou encore se fera « accrocher » un embryon né in vitro ? On a parfaitement dit (et c’était un scientifique !) que lorsqu’on place l’ovule d’une femme en présence des spermatozoïdes d’un autre homme que son mari, se produit un véritable « adultère biologique ». Et lorsqu’à l’occasion des débats du colloque cité plus haut le secrétaire d’État à la Santé déclarait : « D’ailleurs, après tout, qu’est-ce qu’un couple ? », il disait bien l’éclatement de ce tout complexe de l’amour. La procréation n’est plus le fruit d’une jouissance partagée, d’une joie réciproque, d’une tendresse et d’un projet. C’est un acte purement mécanique et technique. De même que l’avortement n’est devenu avec sa pratique ultra-courante et souvent sans motif valable qu’une simple opération technique sans la moindre réflexion ni sentiment de responsabilité envers la vie interrompue. Or ce découpage de ce qui fut l’amour en un certain nombre de procédés techniques, cette rupture du physiologique et du psychique, du sentimental et de la relation me paraît fondamentalement grave. Ce n’est pas du tout pour moi une affaire de morale ni de religion mais de négation de ce que fut l’homme dans son entier. Faut-il considérer la globalité de l’être humain ? Ou bien faut-il l’envisager comme un ensemble de pièces détachées, une mécanique composée de multiples rouages que l’on peut séparer, reporter, recomposer autrement… ? Car c’est exactement de ceci qu’il s’agit dans toutes ces opérations du génie génétique ; la négation implicite de l’homme comme personne, pour le considérer comme un automate ou un robot chez qui on prélève, on greffe, on substitue une portion. Mais si l’homme n’est vraiment que cet ensemble composite de pièces détachées, si le couple n’existe pas, si l’amour est une futilité, alors il faut avoir le courage d’aller jusqu’au bout : cet homme-machine, pourquoi aurait-on du respect pour lui ? pourquoi ne pourrait-on pas manipuler bien plus que ce qui est ici proposé ? Puisque l’avortement est accepté maintenant pour une simple fantaisie de la femme, et qu’après la déclaration de nos ministres, la fécondation artificielle pourra également être effectuée en dehors de toute nécessité ou thérapeutique, pour simple convenance personnelle, pourquoi alors devenir grandiloquent sur les droits de l’homme ? Les droits de quoi ? De cette machine manipulable dont on a déjà désintégré une pièce fondamentale, l’amour ? Et pourquoi interdirait-on les expériences (qui déjà se font aux États-Unis !) de produits nocifs ? Mais alors nous légitimons les expériences des médecins nazis, normales si l’homme est machine et rien de plus. Voilà la véritable dimension de la question posée devant nous par le génie génétique. Et que l’on ne vienne pas ici parler de liberté ! Liberté de qui ? encore une fois de cet homme déjà partiellement désintégré, nié en tant que personne. D’ailleurs l’argument dernier est bien clair : « Vous êtes tout à fait rétro, vous ne pouvez pas empêcher le progrès, on sait maintenant faire des clonages et des greffes, etc., donc on les fera, il n’y a pas de discussion à mener, et les combats moraux ou humanistes sont des combats d’arrière-garde, perdus d’avance. » Cet argument est admirable, car il consiste à dire « vous n’avez aucun choix à exercer, vous n’avez aucune décision à prendre, vous êtes parfaitement obligé de faire et d’accepter ce que le progrès technique permet et oblige à exécuter ». Triomphe de la liberté ? En réalité triomphe de l’esclavage et de l’antiliberté. Esclaves du progrès vous n’avez qu’à regarder sous vos yeux s’avilir et se détruire ce qui fut l’une des plus hautes raisons de vivre de l’homme, l’amour. Voilà la question. Et c’est pourquoi il faut écouter Mgr Lustiger qui parlant de ces dilemmes demande : « A-t-on assez réfléchi à ces questions ? »

Note

[1] Je rappelle que je ne suis pas hostile à l’IVG, j’ai travaillé à l’installation d’un centre d’IVG à condition que l’avortement soit motivé par des raisons très sérieuses et réfléchies.

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