Olivier Rey, À propos de Bartleby

Version imprimable de Bartleby par Olivier Rey

Olivier Rey 

À propos de Bartleby
Le Testament de Melville, p. 146-150. 

Dans Mardi, Melville soulignait que le mot « liberté » ne prend véritablement sens que si certaines conditions se trouvent réunies : sans quoi, « la liberté est un mot qui sert à nommer ce qui n’est pas la liberté ». La liberté ne se décrète pas, elle ne saurait se déployer sans un apprentissage (pupilage) individuel et collectif. Certaines conditions sociales doivent également être réunies : les ouvrières du Tartare des jeunes filles sont tout sauf libres. Ainsi que le dira un juge anglais en 1888 : la plupart du temps, quand un travailleur signe un contrat avec un employeur, « c’est sa pauvreté et non sa volonté qui consent ». Si c’était véritablement la volonté qui était en cause, la réponse de l’employé risquerait fort d’être celle du copiste Bartleby à l’avoué de Wall Street qui entend lui faire collationner les actes de son cabinet : « I would prefer not to. » 

Ce que montre Melville dans Bartleby, cependant, c’est qu’en donnant cette réponse l’employé ne conquiert pas la liberté, mais va à l’enfermement et à la mort. On peut déceler dans ce récit un écho de Wakefield, ce conte écrit une vingtaine d’années plus tôt par Hawthorne : un homme tranquille qui, afin de rendre un peu perplexe sa placide épouse, annonce qu’il part en voyage pour quelques jours. En fait, il va prendre un logement dans la rue voisine. Sans qu’il l’ait à aucun moment médité, ni décidé, les jours se mettent à passer, puis les semaines, les mois, les années : il devient une sorte de fantôme, incapable de rentrer chez lui. Hawthorne conclut : « Au sein de l’apparente confusion de notre monde plein de mystère, les individus sont si bien ajustés à un système, et les systèmes entre eux et à la totalité, qu’en faisant un pas de côté, ne serait-ce qu’un instant, un homme prend le risque effrayant de perdre sa place pour toujours. Comme Wakefield il peut devenir, pour ainsi dire, le Paria de l’Univers. » À partir de ce germe, Melville compose une histoire beaucoup plus radicale (1). 

Sans doute Bartleby ne mesurait-il pas, en prononçant pour la première fois son doux refus à la demande de l’avoué, que bientôt il opposerait à tout la même réponse ; comme dans le conte de Hawthorne, un petit décalage volontaire par rapport à l’ordre coutumier des choses entraîne une mise à l’écart complète. Mais quand Wakefield, une fois sorti de chez lui, ne faisait que subir son destin, Bartleby, quant à lui, de I would prefer not to en I would prefer not to, en est l’artisan continu ; quand Wakefield, au bout de vingt ans, finissait par rentrer au foyer, Bartleby ne tarde pas à se retrouver en prison et à y mourir d’inanition, parce que même manger, il en est venu à préférer ne plus le faire. C’est que le refus initial de Bartleby n’a rien d’une lubie, dont il serait ensuite la victime. Au contraire, ces quelques mots marquent l’entrée dans une pensée conséquente, qui au fil des répétitions ne va cesser de s’étendre et de se confirmer. 

L’avoué n’est pas méchant : il se montre plein de sollicitude à l’égard de son bizarre employé, à la résistance polie et obstinée. À aucun moment, cependant, cette sollicitude ne le conduit à s’interroger sur le système auquel lui-même participe, dont il profite, et qui place Bartleby dans la situation qui est la sienne : la survie au prix de faire perpétuellement ce qu’il préférerait ne pas faire (l’intransitivité de la formule – I would prefer not to, impossible à traduire adéquatement en français – exprimant l’absence radicale d’issue). Tout ce qui est proposé à Bartleby, c’est de prendre sa place au sein du gigantesque métabolisme social qui s’est développé, de collaborer au système qui l’annule en tant qu’être en recopiant les actes qui entérinent le fonctionnement dudit système. Trouver un autre emploi ? Mais ce serait pareil. Tout est copie. Chercher refuge dans la forêt ? Mais ce serait, d’une certaine manière, encore accepter le monde tel qu’il va : endosser le costume de marginal, s’infliger à soi-même les épreuves du bannissement, se replier en l’un des derniers lieux qui échappent au quadrillage général en attendant qu’il soit à son tour englouti. 

Sous ses dehors doux et polis, Bartleby adopte une position bien plus radicale que celle de Thoreau. Il refuse de s’exiler, il résiste au système en demeurant sur place, et même en son cœur, à Wall Street. Il continue d’occuper les lieux. Son malheur, qui est aussi le nôtre, c’est qu’une telle intransigeance conduit très rapidement à la mort. Car le Léviathan économique ne laissant rien échapper à son emprise, même l’accomplissement des fonctions vitales est devenu une façon de s’y soumettre. 

Melville vit cela pour son propre compte. Bartleby, c’est aussi lui-même. Et l’avoué plein de sollicitude, le juge Shaw (2). Après le succès de Taïpi et Omou, dont le public avait apprécié la saveur exotique, après Mardi, première tentative littéraire ambitieuse (et, il faut le dire, globalement ratée quoique pleine d’intérêt), Melville rédigea rapidement deux livres à la facture classique, Redburn et Vareuse-Blanche, qu’il évoqua en ces termes dans une lettre à son beau-père : 

« Mais d’aucun de ces deux livres je ne puis attendre une réputation qui me satisfasse. Ce sont deux besognes, que j’ai accomplies pour gagner de l’argent – contraint et forcé comme d’autres le sont de scier du bois. […] Étant donné le but dans lequel je les ai écrits, mon seul désir quant à leur « succès » (comme on dit) vient de ma poche et non de mon cœur. D’un point de vue personnel, et pour autant que je puisse m’abstraire de la question financière, mon plus cher désir est d’écrire ces sortes de livres dont on dit qu’ils « font un four ». Pardonnez-moi cet égotisme. » 

De fait, Shaw eut beaucoup à pardonner ! Le livre suivant en effet fut… Moby-Dick. Un livre qui correspondait enfin à ce que Melville avait l’ambition d’écrire – et qui, conformément aux prévisions, fit un four. Malgré des échecs de plus en plus accusés, Melville n’écrivit plus jamais que ce qu’il avait envie d’écrire, il ne consentit plus jamais à « copier » les recettes du succès – avec les difficultés financières croissantes qui en résultaient. Sa ferme aurait dû lui procurer une certaine indépendance. Mais elle périclitait : comment bien s’occuper de la terre et des bêtes, quand on est possédé par le génie littéraire ? Lorsque les choses allaient trop mal, Shaw venait sauver la famille du désastre. On imagine que les secours du bienveillant beau-père s’accompagnaient d’une sourde pression pour que le gendre se montrât plus responsable – c’est-à-dire, renonçât à des travaux littéraires qui restaient sans écho (à quoi fait allusion, à la fin de Bartleby, la rumeur que Bartleby avait un temps travaillé au service des lettres au rebut (3). 

Imperturbablement en apparence, mais non sans inquiétude intime, probablement, Melville opposa son I would prefer not to. Et, dans la mesure où il faisait preuve d’une telle intransigeance, s’obstinant à écrire, et à écrire ce qu’il entendait, Shaw devait soutenir la famille pour ne pas voir sa fille et ses petits-enfants verser dans la misère. Au demeurant, l’existence de ce filet de protection met une limite à l’identification de Melville à Bartleby : Herman n’a pas la radicalité de son personnage. Comme Goethe n’est pas Werther, mais celui qui surmonte ses propres souffrances en décrivant celles de son personnage qu’il conduit au suicide, Melville n’est pas Bartleby, il est celui qui écrit Bartleby, grâce, en partie, aux subsides de son beau-père (une fois celui-ci disparu, ne devra-t-il pas se résoudre à exercer le métier de douanier ?). Indirectement certes, marginalement, mais réellement, il profite de la mécanique générale. 

Du reste, ce ne peut être un hasard si, dans Le Tartare des jeunes filles, l’usine choisie pour illustrer l’exploitation par les machines et le capital est une fabrique de papier, et si le narrateur est un marchand de graines qui achète des feuilles pour les envelopper. Melville s’est lui-même comparé, dans une lettre à Hawthorne, à une graine qui germe : le marchand de graines est une métaphore de l’écrivain, qui a besoin de papier pour y coucher le produit de ses pensées et de son imagination. Quant au fait que tous les ouvriers sont des ouvrières, il est permis d’y voir une allusion au petit groupe de femmes – son épouse, ses sœurs non mariées, avant que ses filles ne prennent le relais – qui, à la maison, étaient employées à recopier ses manuscrits (4). Autrement dit, Melville était conscient de prendre sa place dans le processus d’exploitation qu’il donnait à voir, dans un monde qui ne s’intéressait nullement à ce qu’il écrivait mais lui octroyait néanmoins, par l’intermédiaire de son beau-père, un strapontin…

Notes

1. Après avoir lu les Twice-Told Tales, où figure Wakefield, Melville avait écrit à propos de Hawthorne : « Certains de ses contes sont merveilleusement subtils. Leur sens profond est digne d’un brahmane. Et pourtant quelque chose manque – pas mal de choses en fait – au plein accomplissement de l’homme. Quoi donc ? Il ne va pas chez le boucher – il a besoin de rosbif, saignant » (lettre à Evert Duyckinck, 12 février 1851).

2. Lemuel Shaw, dont Melville avait épousé la fille Elizabeth, était juge en chef à la cour suprême du Massachusetts. (Ce puissant beau-père a joué un rôle important dans l’histoire judiciaire des États-Unis.)

3. Bartleby n’est pas la première œuvre où l’on trouve trace, transposée, de la situation d’écrivain de Melville ; voir, à ce sujet, la lecture de Pierre proposée par Lewis Mumford (Herman Melville, chap. 8, § 7).

4. Voir Elizabeth Renker, « Herman Melville, Wife Beating, and the Written Page ».

 

Olivier Rey, Le Testament de Melville. Penser le bien et le mal avec «Billy Budd»,
Gallimard, 2011

 

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