Jaime Semprun, « La domestication par la peur… »

(1997)

La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d’images effrayantes dont fabriquer la réalité. Ainsi s’installe, jour après jour, d’épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s’éprouvent plus que comme les objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l’existence d’une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d’un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n’est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu’elles concernent en général les menées d’extraterrestres.

Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne des Protocoles des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d’affirmer que celui-ci est partout : il ne s’agit pas, pour l’instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d’immobiliser dans l’hébétude, dans la résignation à l’impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l’usine à rêves devenue usine à cauchemars n’ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne l’ont celles de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l’isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n’était alors qu’un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s’appliquer à la psychologie de masse de l’ère du soupçon : « L’extrême défiance n’est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d’être trompé. »

Des fictions aussi sinistres ne peuvent être regardées comme s’il s’agissait de documentaires que parce que la réalité entière est d’ores et déjà perçue comme une fiction sinistre. A ceux qui ont perdu « tout ce domaine de relations communautaires qui donne un sens au sens commun », il devient impossible de faire raisonnablement le partage, dans le flot des informations contradictoires, entre le plausible et l’invraisemblable, l’essentiel et l’accessoire, l’accidentel et le nécessaire. L’abdication du jugement, admis comme inutile face au ténébreux arbitraire du fatum technique, trouve dans cette idée que la vérité est ailleurs le prétexte à renier des libertés dont on ne veut plus courir le risque ; à commencer par celle de trouver des vérités dont on devrait faire quelque chose. Le soupçon de manipulation générale est alors un ultime refuge, une façon commode de ne pas faire face à l’irrationalité totale de la décadence, en lui prêtant une rationalité secrète. On l’a vu à l’occasion de l’accession au statut d’informations, sous le nom de « crise de la vache folle », des malversations courantes de l’industrie agro-alimentaire : soutenir que tout cela n’était que leurre médiatique destiné à terroriser la population, ou plus prosaïquement complot de l’agro-alimentaire français contre ses concurrents anglais, permettait de nier puérilement l’affreuse réalité tout en posant au malin qui ne s’en laisse pas conter. Le monde angoissant de la fiction paranoïaque protège donc contre l’angoisse du monde réel insensé, mais il exprime aussi, qu’il s’agisse de grossières fabulations à l’usage des masses ou des scénarios plus sophistiqués pour une pseudo-élite d’initiés, la recherche d’une protection plus effective, la soumission anticipée à l’autorité qui l’assurera, le phantasme d’être coopté ; bref le désir de faire partie du complot. Déjà les Protocoles des Sages de Sion avaient dû leur popularité, tout autant qu’à la répulsion, à la fascination pour la technique de la conspiration mondiale qu’ils exposaient et que les nazis s’appliquèrent à mettre en œuvre.

Jaime Semprun,  L’Abîme se repeuple, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1997.

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1 commentaire

  1. Debra

     /  12 avril 2021

    J’ai quelques amis qui, en temps « normal » (!!) travaillent contre quelque rémunération dans le théâtre.
    Et je suis tentée de leur dire que je ne vois pas un grand avenir pour le théâtre en ce moment, du moins.. le théâtre qui se présente sur la scène, de manière conventionnelle, avec des spectateurs qui viennent regarder, dans la mesure où le théâtre, la représentation ont déserté un quelconque cadre pour envahir toutes les scènes de notre vie. Le monde… une vaste scène, comme disait Shakespeare. Ce n’est pas la joie.
    Il y a eu un grand désordre en 2001 qui a ébranlé plus que les deux tours de Manhattan. Malheureusement, les événements ont épousé le scénario d’un film hollywoodien de série B, le genre de film où Ronald Reagan aurait pu être acteur, dans le temps. (C’était son créneau.)
    Quand la « réalité » rejoint la fiction à ce degré, plus que les deux tours de Manhattan peut s’effondrer, je le crains. Mais, si on a les yeux braqués sur le monde matériel, en se racontant que seul le monde matériel est vrai, réel, on passe à côté de beaucoup de « réalité ».
    Un des aspects de la fiction que nous tendons à ignorer pour notre confort est le fait que la « réalité » peut s’inspirer de la fiction pour se réaliser.
    Ce qui fait que notre condition humaine est toujours très instable et fluctuante, que nous n’avons pas de garanties qu’il y a des complots (ou qu’il n’y en a pas, d’ailleurs…).
    Pour l’irrationalité totale de la décadence, je m’interroge maintenant. Je me demande si des siècles et des siècles de pression exercée sur l’Homme pour faire religion de la Raison ne finissent pas par susciter des résistances importantes. Quand on pense que, contrairement aux préjugés de nos contemporains, les religions chrétiennes accordent une très grande place…à la raison (à côté de pratiques plus anciennes, en tout cas), le… mal qui a fait notre gloire est déjà là.
    A défaut de trouver la Raison dans des conduites « irrationnelles » (mais désignées telles toujours d’un certain point de vue), on peut déceler quelques raisons ?
    Pour revenir à ce qui peut s’effondrer en laissant des traces (mais que nous ne pouvons pas voir), je dirai que l’effondrement d’une espace possible (et conventionnelle) pour l’Homme après la mort (et une histoire, pourquoi pas ?) a produit des ravages dans sa perception de sa vie ici-bas, et le sens de cette vie. A ma connaissance, cela ne se prête pas au tournage d’un film hollywoodien de série B…mais ce n’est pas pour cela que ce n’est pas réel.

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