Baudouin de Bodinat, « La vie sur terre »

 

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Baudouin de Bodinat

La vie sur terre
Réflexions sur le peu d’avenir
que contient le temps où nous sommes

(Tome premier, chapitre 4,
Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

Voici ce que j’ai pensé : ce qui subsiste en nous d’instinct ne trouve plus à s’exprimer qu’en d’obscurs malaises que nous prenons pour des incommodités et que nous laissons au-dehors dans l’anonymat de la physiologie.

Les pensées nous manquent qui nous feraient aller leur ouvrir la porte, les reconnaître et les serrer dans nos bras. Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d’allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires enregistrés.

Ce sont par exemple de brèves étrangetés, des « effets de vitre », de courtes dépersonnalisations à ne plus retrouver cette rue inoffensive et basse qui s’ouvrait à mi-pente de la ville : mais des abominations rectangulaires, le flot des automobiles, les publicités joyeuses ; ou bien est-ce une suffocation psychique comme à respirer un gaz, une sourde anxiété qui se mélange au sang dans la galerie marchande doucement sonorisée, ou dans l’ascenseur vertigineux d’une tour hermétique en verre fumé, ou dans le train climatisé où tout le monde est souriant à trois cents kilomètres à l’heure, ou dans n’importe lequel de ces lieux entièrement sortis des calculs du délire productiviste.

Mais justement ce monde-là est si étranger à l’homme, et il nous faut y devenir si étrangers à nous-mêmes, que ces émotions nous demeurent incompréhensibles, dessous leur importunité, et qu’elles restent au fond de chacun des cris inarticulés, des vociférations inintelligibles comme il s’en entendait jadis derrière les murs des asiles de fous.

Je sais que beaucoup déclarent aimer ces nouveautés, qui signifient la puissance de la collectivité industrielle, sa prodigieuse efficacité, sa perfection inouïe, l’immensité des connaissances techniques que toutes ces améliorations supposent et dont ils éprouvent que la grandeur et la modernité rejaillissent sur eux et les font nécessairement supérieurs à l’humanité précédente.

Ils trouvent l’esplanade en granit et sa pyramide d’acier vitré plus flatteuse que le square sans intérêt d’auparavant avec ses arbres, ses bancs, ses moineaux, ses allées de la promenade petite-bourgeoise. Ils disent aimer ces autoroutes à perte de vue, ces satellites de télédiffusion, ces hôpitaux scientifiques ; que c’est seulement à l’ombre de tels progrès qu’on peut apprécier les passe-temps de la vie civilisée qui nous enchante de planches à voile, de cuisine exotique, d’opéras numérisés.

Bien entendu ce n’est pas vrai, ils n’aiment aucune de ces infrastructures qui les dominent – sinon cela, qu’elles les dominent – pour cette raison suffisante que nulle correspondance aimable ne peut s’établir entre ces choses et nous ; qu’elles n’en veulent d’ailleurs pas, mais seulement notre acquiescement, notre soumission à l’écrasante objectivité du sur-moi économique.

J’ai pensé à ce sujet que l’horrible tour Eiffel fut le prototype de cette sorte de propagande par le fait, par la monumentalité autoritaire où nous sommes des fourmis et qui façonne directement l’intérieur psychique des individus : comment, après la lui avoir imposée, on en vanta l’inutilité absolument moderne à une population dont la ville venait d’être remplacée par une autre toute neuve, et que cette magnifique parure pour le XXe siècle, ne pouvant être que la promesse de ce qu’il ne durerait pas toujours, justifiait après tout l’esclavage industriel.

Quelques années plus tôt un poète de ce temps-là, et qui se pendit pour finir, notait au retour d’une promenade : « Le besoin d’embellissement et d’élargissement qui tourmente les villes modernes aura bientôt rendu notre vieille Europe aussi insipide que l’Amérique, qui n’a pas eu de passé. Je plains les gens qui viendront après nous, mais, j’espère pour eux – les formes extérieures influant évidemment sur le développement de l’intelligence – qu’ils seront stupides. »

S’il avait raison, voilà ce que les monuments historiques plastifiés, les parkings souterrains déguisés en immeubles, les distributeurs d’argent et les rues piétonnes, les réflexes conditionnés aux signaux de la circulation et les téléphones mobiles, etc., ne nous permettent pas de décider : à quoi mesurer notre stupidité ? Pour ce qui est de l’insipidité en revanche le fait serait difficile à nier : la ville n’a cessé de perdre en photogénie et de nous remodeler à son image.

Il suffit de comparer nos visages, comme ils ont perdu en consistance, en expressivité ! Comme ils gagnent en insignifiance ! Que nos vies ont gagné en médiocrité d’appétit et perdu en relief, en nuances de tons et en diversités de motifs !

L’esprit regimbe à l’idée qu’on puisse progresser beaucoup encore dans cette voie. On sait pourtant que l’un des derniers monuments que cette époque-ci se soit élevé à elle-même, édifié en portail d’un entassement de tours. de bureau, est un cube blanc et vide par où s’engouffre le vent.

Il est vrai que ces architectures ne sont pas toujours sans une espèce de beauté, de celle qu’exhibent devant nous les grands échangeurs de voies rapides : une beauté algébrique et seulement occupée d’elle-même, de sa propre perfection rationnelle, une beauté froide et stérile, sans égard pour rien de ce qu’il y a autour d’elle ; une beauté, si l’on veut, de monologue hystérique et ce n’est pas à quoi on puisse ajouter quelque chose de son âme, qui la charme et l’augmente.

Plutôt serait-ce au contraire, et ces choses conçues puis bâties sans goût, ne peuvent donner aucun plaisir à personne. On trouvera peut-être inconséquent d’en vouloir là où l’économie ne le trouve pas utile et de n’en pas vouloir là où elle nous le propose avec le mode d’emploi. Mais, s’agissant de plaisir, on est en droit de préférer encore l’ennui d’une station d’autoroute à l’effervescence d’un parc de loisir ; par cette raison que ce monde-ci, ma chère Adèle, est une gêne perpétuelle, et qui ne sait pas s’ennuyer, ne sait rien.

 J’ai pensé en outre ceci, que l’indifférence minérale de ces formes abstraites qui nous entourent, leur sévère fonctionnalité, produisent un composé de sécheresse et de méchanceté qui nous signifie nettement quelque chose : la vie y est un désordre. L’impression que l’on en ressent est la même que nous fait un appartement neuf et meublé par un futuriste : on se voit transformé en animal humain ; comme on est en réalité au regard de l’économie toute-puissante. Il y en a donc pour déclarer aimer cela, pour s’exalter d’être au nombre des animaux domestiques de ce maître-là.

Sans doute n’avons-nous à connaître, le plus souvent, que les bâtisses mécanographiées dont la société de masse a recouvert le globe, les embouteillages, les plages salies par la mer, les nourritures décevantes une fois dépouillées de leur emballage, les soins approximatifs de la médecine bureaucratique. Mais peu importe.

J’ai observé qu’avec la plupart, parler de ces réalités visibles, c’est comme d’évoquer des choses invisibles ; et qu’ils y font deux sortes d’objections : que l’innovation est un besoin anthropologique qu’il serait inutile et réactionnaire de vouloir contrarier, que les hommes en fin de compte se montrent capables d’adaptations peu figurables avant qu’on ne les exige d’eux ; imaginons, sans remonter plus loin, un Parisien de l’autre siècle jeté à l’un de nos carrefours.

Que depuis longtemps et surtout depuis lors de belles âmes débiles, des mélancoliques et des latinistes se lamentent du changement jusqu’à pronostiquer notre disparition et que nous sommes là bien vivants, à quoi je réponds : 1°, que nous ne sommes pas bien vivants ; 2°, que ceux-là transportés parmi nous, tout désabusés et pessimistes qu’ils furent, et dont par ailleurs nous considérons les œuvres comme notre patrimoine, s’évanouiraient d’épouvante en constatant dans quoi nous vivons.

 On dit que les nouveautés ont toujours suscité de ces réserves et de ces récriminations. On demande – imprudemment à mon avis – ce que nous serions devenus si le progrès n’était passé outre ces timidités et avait renoncé au chemin de fer ou à la télévision ; on cite Galilée et Pasteur, la loi inéluctable du devenir, « ainsi qu’il en fut toujours », etc. Je ne discuterai pas maintenant ces sophismes : je ne parle pas de ce que les choses ont changé, mais de ce qu’elles ont disparu ; de ce que la raison marchande a détruit entièrement notre monde pour s’installer à la place. Je ne regrette pas le passé.

Non seulement que ce soit vain, mais que c’était aimable à lui d’être un passé de laisser ainsi le temps ouvert devant nous et d’offrir à notre curiosité, nos réflexions et nos rêveries, de nobles ruines rencontrées au hasard d’une promenade, tant de belles maisons, de beaux meubles, de Mémoires, d’Historiettes, de méditations, de Vies des hommes illustres, etc. Je ne regrette pas le passé, c’est ce présent que je trouve regrettable, qui n’aura été que le misérable antécédent des jours synthétiques où nous serons bientôt pour n’en plus sortir.

Ce n’est pas la nouveauté qui nous désenchante, c’est au contraire le règne fastidieux de l’innovation, de la confusion incessamment renouvelée, c’est ce kaléidoscope tournant d’instantanéités universelles qui nous fait vivre sans perspectives de temps ou d’espace comme dans les rêves ; c’est l’autoritarisme du changement qui s’étonne de nous voir encore attachés à la nouveauté qu’il recommandait hier, quand il en a une autre à nous imposer et qui empile à la va-vite ses progrès techniques les uns sur les autres sans faire attention que nous sommes là-dessous.

De ces marchandises il n’est pas entendu qu’elles puissent vieillir, ce qui marque la camelote ; elles doivent être neuves puis disparaître sous peine de se métamorphoser en encombrants et ridicules détritus. Tout doit être si bien récent et provisoire qu’on ne puisse concevoir un après, à ce qui est ainsi dépourvu de maintenant. Ce sont dans ce chaos les objets inexplicablement épargnés, les fermes attachements, tel usage ou manière tout simplement laissés à eux-mêmes et vivants, des répits imprévus, le coassement des grenouilles, qui font figure insolite de nouveauté.

On parle alors de la capacité d’adaptation des hommes, de leur plasticité, que ce sont des créatures culturelles et raisonnantes, pleines de ressources : que les survivants d’un tremblement de terre s’acclimatent rapidement à la vie au grand air et au camping, que les déportés s’adaptaient aussi très vite, si on ne les enfournait dès la descente du train, à ces camps d’esclavage qu’on aurait dits extraterrestres et à quoi rien ne les avait préparés. Je ne vois pas ce que cela prouve en faveur du progrès.

S’il n’y avait pas eu en elle cet effectif mélange de vouloir exister à tout prix et d’ingéniosité, ce n’est pas que l’humanité aurait succombé aux malices de la nature, c’est qu’elle n’en serait pas sortie. L’homme certainement est coriace, quoique au large encore sur cette Terre il va s’installer dans les régions les moins probables : glaces arctiques, jungles inextricables, déserts brûlants.

Et donc, oui, pourquoi pas aujourd’hui dans ce cloaque de brume photochimique et d’électricité statique, de promiscuité haineuse, de décibels vasoconstricteurs ; pourquoi ne vivrait-il pas au douzième étage avec la moquette en nylon, l’interphone et les doubles vitrages ?

Un auteur que j’estime pour ce qu’il ne laisse jamais son humeur noire dégénérer en nihilisme résume sobrement l’affaire : « À partir d’un certain degré d’inhumanité, dont nous sommes assez proches, rien ne pourra plus arriver qui concerne l’homme. Le non-homme qui pourrait, peut-être, résister à ces excès d’inhumain n’intéresse pas l’homme que nous sommes encore. »

À ce propos je me souviens d’avoir lu dans une revue scientifique l’exposé de chercheurs se flattant d’avoir prouvé la préférence des volailles pour les cages étroites et les mangeoires automatiques, plutôt que pour une basse-cour ensoleillée. Ce genre de trouvailles ne prêteraient qu’à rire si elles restaient confinées aux stations d’essais et aux revues spécialisées de ces aliénés. Mais la sollicitude du rationalisme n’est pas moindre à l’égard de son bétail humain qu’à celui des poulets dont il le nourrit.

N’est-il pas pratiqué aussi pour celui-là un tri sélectif empirique sur des critères d’adaptabilité aux coercitions et de résistance aux polluants, de préférence pour la vie troglodyte et la lumière artificielle, d’appétit pour l’internement social et la vie mimétique ; en attendant que les ordinateurs compilent la carte génétique idéale de cette volaille humaine.

D’ailleurs les autres tendent à s’éliminer d’eux-mêmes, soit qu’ils n’arrivent pas à suivre et tombent malades ou sombrent dans la dépression, soit qu’ils ne se reproduisent pas ou deviennent fous, ou végètent en prison, ou se suicident.

 Voici encore ce que j’ai noté : s’agissant des innovations, Bacon voulait en conclusion que toute nouveauté, sans être repoussée, soit tenue néanmoins en suspecte, et, comme dit l’Écriture : « Qu’on fasse une pause sur la vieille route et qu’on regarde autour de soi pour discerner quelle est la bonne et juste voie, pour s’y engager. » Trouver aujourd’hui une vieille route suppose de s’écarter considérablement du torrent de la circulation, voire d’abandonner son véhicule et de poursuivre à pied. Mais on la trouvera et probablement on y croisera des randonneurs vêtus de ces tenues multicolores qui sont l’uniforme amusant de la servitude volontaire.

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