Une lettre de J.R.R. Tolkien à son fils Christopher

Il s’agit de la lettre 52 de la correspondance publiée (Lettres, Bourgois, 2005, p. 97-99). Elle est datée du 29 novembre 1943.

 

 

Mes opinions politiques penchent de plus en plus vers l’Anarchie (au sens philosophique, désignant l’abolition du contrôle, non pas des hommes moustachus avec des bombes) – ou vers la Monarchie « non constitutionnelle ». J’arrêterais quiconque utilise le mot État (dans un sens autre que le domaine inanimé qui recouvre l’Angleterre et ses habitants, chose qui n’a ni pouvoir, ni droits, ni esprit) ; et après lui avoir laissé une chance de se rétracter, l’exécuterais s’il s’obstinait ! Si nous pouvions revenir aux noms personnels, cela ferait le plus grand bien. Le gouvernement est un nom abstrait désignant l’art et le fait de gouverner, et ce devrait être un délit de l’écrire avec un g majuscule ou pour parler des personnes. Si les gens avaient l’habitude de parler du « Conseil du Roi George, Winston et sa bande », cela aiderait beaucoup à éclaircir les idées, et à limiter le terrifiant glissement vers la Euxcratie. De toute façon, l’étude convenable de l’Homme est tout sauf l’Homme ; et l’emploi le moins convenable pour n’importe quel homme, même les saints (qui, dans tous les cas, étaient pour le moins réticents à l’accepter), est de commander d’autres hommes. Pas un sur un million n’est indiqué pour l’emploi, et surtout pas ceux qui en recherchent l’occasion. Et du moins cela ne concerne qu’un petit groupe d’hommes qui savent qui est leur maître. Les gens au Moyen Âge avaient on ne peut plus raison de faire de nolo episcopari [en latin : « Je ne souhaite pas être nommé évêque »] la meilleure raison qu’un homme pût donner aux autres pour être fait évêque. Donne-moi un seul nom de roi dont l’intérêt principal dans la vie est les timbres, les chemins de fer ou les chevaux de course, et qui a le pouvoir de renvoyer son vizir (ou quelque autre nom que tu préfères lui donner) s’il n’aime pas la coupe de son pantalon. Et ainsi de suite jusqu’au bas de l’échelle. Mais, bien entendu, la faiblesse fatale de tout cela – après tout, ce n’est que la faiblesse fatale de toute chose bonne par nature dans un monde mauvais, corrompu et contre nature – c’est que cela ne marche, et n’a marché, que quand le monde entier part en pagaille, toujours de la façon propre à la bonne vieille inefficacité humaine. Les Grecs querelleurs et vaniteux ont réussi leur coup contre Xerxès ; mais les abominables chimistes et ingénieurs ont donné de tels pouvoirs à Xerxès, et à toutes les communautés de fourmis, que les gens bien ne semblent pas avoir l’ombre d’une chance. Nous essayons tous de mettre en pratique le style d’Alexandre – et comme l’Histoire le montre, cela a orientalisé Alexandre et tous ses généraux. Ce pauvre ballot se prenait (ou aimait que les gens le prennent) pour le fils de Dionysos, et il mourut à cause de la boisson. La Grèce qui valait la peine d’être sauvée de la Perse périt de toute  façon ; et devint une sorte de Vichy-Hellas ou Hellas-Combattante (qui ne combattit pas), parlant de l’honneur et de la culture helléniques et prospérant grâce à la vente d’ancêtres des sales cartes postales. Mais ce qu’il y a de particulièrement horrible dans le monde actuel, c’est que toute cette satanée histoire se passe dans un mouchoir de poche. Il n’y a nulle part où fuir. Je soupçonne même les infortunés petits Samoyèdes d’avoir de la nourriture en boîte et un haut-parleur dans le village racontant les histoires pour enfants de Staline sur la Démocratie et les méchants Fascistes qui mangent des bébés et volent des chiens de traîneau. Il y a seulement un point positif : l’habitude grandissante qu’ont les hommes mécontents de dynamiter les usines et les centrales électriques ; j’espère que cela, maintenant que c’est encouragé comme un acte de « patriotisme », pourra rester une habitude ! Mais cela ne sera aucunement profitable si ce n’est pas universel.

Bien, je te souhaite bon courage et plein d’autres bonnes choses, mon très cher fils. Nous sommes nés à une sombre époque et trop tard (pour nous). Mais il y a ce réconfort : s’il en avait été autrement nous ne saurions pas, ou n’aimerions pas tant ce que justement nous aimons. J’imagine que le poisson hors de l’eau est le seul poisson à avoir la moindre idée de l’existence de l’eau. Et nous pouvons également toujours utiliser de petites épées. «  La Couronne de Fer ne me fera pas plier, ni jeter mon petit sceptre d’or [1] » . Tente ta chance avec les Orques, avec des mots ailés, hildenæddran (des vipères de guerre), des flèches mordantes – mais assure-toi de la cible, avant de tirer.

Note

[1] Deux vers tirés du poème « Mythopoeia » écrit pour C.S. Lewis [NdT. : ce poème a été publié dans J.R.R. Tolkien, Faërie et autres textes, p. 302-313 ; les deux vers cités se trouvent, légèrement modifiés, p. 311].

 

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