Simon Leys, « Le bonheur des petits poissons »

Version imprimable du Bonheur des petits poissons

Simon Leys

Le bonheur des petits poissons
Le savoir depuis le haut du pont
(« Lettre des antipodes », Le Magazine littéraire, juin 2005) 

Samuel Butler compare la vie à un solo de violon qu’il nous faut jouer en public tout en apprenant la technique de l’instrument au fur et à mesure de l’exécution. Bonne description – et qui s’applique aussi à la mort : Edmund Knox (ancien rédacteur de Punch), agonisant d’un cancer, remarquait gentiment : « L’ennui avec ces choses-là, c’est qu’on en a si peu la pratique. »

La vie nous soumet à des tests auxquels nous devons instantanément improviser des réponses. Mais le talent de repartie n’est pas donné à tout le monde : tantôt nous répondons à côté, tantôt nous restons muets – et Valéry avait raison d’assimiler l’ensemble de la littérature à une vaste « vengeance de l’esprit de l’escalier ».

Il y a longtemps, lors d’un trivial incident dont la pleine signification ne m’apparut qu’après coup, je suis resté coi – et le souvenir m’en brûle encore. C’était lors d’un symposium d’historiens, organisé par une respectable université. Un vieux professeur spécialement invité de l’étranger avait juste achevé de parler de la peinture de paysage des Song quand un jeune universitaire local s’empara de la tribune et se lança dans une dénonciation longue et passionnée de la communication de son savant aîné. Sa diatribe n’était pas bien originale – elle charriait tous les lieux communs de la vague maoïste alors à la mode. Soutenu par une claque vigoureuse d’admirateurs indigènes, le tribun révolutionnaire nous expliqua qu’il fallait être aveuglé par tous les préjugés de l’élitisme bourgeois pour admirer la peinture chinoise ancienne, œuvre d’exploiteurs et de parasites, tandis que le véritable art de la Chine – que les mandarins académiques s’obstinaient à ignorer – était produit par les masses populaires de paysans, ouvriers et soldats. Bref, tout le refrain familier de l’époque – bien oublié maintenant. La violence de cette attaque surprit le vieux professeur, homme frêle et raffiné, mais il demeura silencieux. Il ne restait d’ailleurs plus de temps pour la discussion, et le président de la session leva hâtivement la séance.

Dans l’assistance, composée en majorité de gens éduqués et courtois, on avait senti passer un très réel embarras ; mais, en général, quand des personnes décentes sont confrontées à une indécence massive, elles s’emploient par tous les moyens à faire comme si de rien n’était.

En fait, le plus choquant de l’affaire, ce n’avait pas été les vociférations banales du jeune énergumène, mais notre silence à tous. J’appréciai soudain la vérité du mot de Hugo « tout savant est un peu cadavre ». Cette assemblée académique ne sentait pas bon.

Tout en désapprouvant le manque de manières de leur bouillant collègue, la plupart de ces universitaires estimaient au fond que, dans un débat intellectuel, toute opinion est estimable ; nul ne semblait comprendre que ce que l’on venait d’entendre n’était pas une opinion parmi d’autres, mais bien un constat de décès de l’idée même de l’université. En effet, ce que le jeune homme avait proclamé – sans susciter la moindre réfutation –, c’était l’illégitimité des jugements de valeur ; mais si la vérité n’est qu’un préjugé de classe, toute l’entreprise universitaire se trouve réduite à une farce absurde. Comment pourrait-on étudier, par exemple, la littérature et les arts sans se référer à la notion de qualité littéraire et artistique ? Sans cette référence, les bandes dessinées de Superman et les feuilletons sentimentaux de Barbara Gartland doivent constituer un sujet d’étude aussi valable que les œuvres de Shakespeare et de Michel-Ange. C’est là, du reste, la conclusion qu’a largement adoptée l’université aujourd’hui.

Dans une lettre (trop peu connue), Hannah Arendt a rappelé que la Vérité n’est pas un résultat de la réflexion – elle en est la précondition et le point de départ : sans une expérience préalable de la Vérité, nulle réflexion ne peut se développer. Mais cette évidence indiscutable des premiers principes avait déjà été illustrée il y a deux mille trois cents ans par un apologue célèbre de Zhuang Zi :

Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa : « Voyez les petits poissons qui frétillent, agiles et libres ; comme ils sont heureux ! » Hui Zi objecta : « Vous n’êtes pas un poisson ; d’où tenez-vous que les poissons sont heureux ?
– Vous n’êtes pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ?
– Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n’êtes pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux.
– Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m’avez demandé “d’où tenez-vous que les poissons sont heureux” la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d’où je le sais – eh bien, je le sais du haut du pont.  »

 

Le Bonheur des petits poissons, JC Lattès, 2008

 

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1 commentaire

  1. Debra

     /  29 juin 2020

    Voici un très beau bijou. Un camaïeu exquis…
    J’espère qu’on me pardonnera de vouloir creuser un peu.

    Je n’aime pas vraiment la pensée (!!) révolutionnaire, surtout celle qui fait la promotion du nouveau et amélioré envers et contre tout et tous.
    Ce qui m’interroge dans l’incident raconté ci dessus, c’est l’éternel ? conflit des générations, qui grippe la transmission de la culture, et du savoir (sans parler d’université, même).
    L’impuissance ? des vieux ? à fédérer la jeunesse autour de leur autorité et légitimité. (mais pas toute la jeunesse, heureusement)
    En même temps, je n’ai jamais compris pourquoi ceux qui font partie de l’élite, ou en tout cas, ceux qui sont censés savoir, n’osent pas corriger leurs interlocuteurs en face de fautes de français, ou d’ignorance, par exemple. Corriger avec tact, et bienveillance, certes. C’est un art…
    Quelle est la motivation derrière ce silence ? L’embarras ? Le désir de ne pas gêner/blesser autrui, la lâcheté, le confort d’éviter la bagarre pour ne pas faire de vagues et ne pas déplaire ?
    En tout cas, comme tout dans ce bas monde peut être entendu comme du mépris, même le désir de ne pas gêner peut être compris comme du mépris…
    Les premières fissures dans la légitimité d’exercer le pouvoir se manifestent dans le refus de l’exercer, dans le fait d’esquiver les responsabilités et les devoirs qu’il confère.
    Enfin pour l’université, le mot lui-même formule un projet. On peut se demander dans quelle mesure il s’agit d’un projet politique. Le mot « université » charrie en son sein, et surtout à l’heure actuelle, l’évangélisation pour le savoir… universitaire ? comme Valeur absolue, me semble-t-il. L’universel… de l’université.
    Ici, je vais me permettre une pensée un peu.. révolutionnaire ? 😉 : quelle légitimité détient le savoir universitaire comme valeur absolue ? N’y a t-il pas d’autres formes de savoir, d’autres lieux pour apprendre, même, qui permettent de savoir sans passer par l’université ?
    Fut un temps où l’université était un lieu parmi d’autres pour obtenir du savoir, et de l’instruction. D’autres savoir étaient reconnus comme plus ou moins légitimes, importants, et nécessaires, en dehors de l’université. Disons que le salut pouvait arriver… par différents dieux, et pas par un seul…
    De « uni » à « mono », le chemin est court. Les deux mots ont beaucoup en commun, d’ailleurs.
    Se pourrait-il que, au moment précis où l’université devient le mono-lieu (institution) pour obtenir du savoir, il perde… l’énergie de son projet initial, et ainsi.. son sens, même ? Des utopies (eutopies) qui se réalisent s’effondrent de ne plus être des utopies.

    Cela ne me viendrait pas à l’esprit de penser que les romans de Barbara Cartland (dont j’ai lu certains…) auraient la valeur des pièces de Shakespeare, dont je suis très familière, pour un grand nombre. Je POURRAIS étudier les romans de Barbara Cartland, et probablement Y APPRENDRE QUELQUE CHOSE… Mais j’aurais beaucoup moins de plaisir à étudier Barbara Cartland que de lire et étudier Shakespeare, que je peux lire et relire à intervalles réguliers.
    Ceci nous ramène au début : dans la volonté de mettre Barbara Cartland au programme en lieu et place de William, il y a un puéril désir tyrannique et complaisant de déboulonner une statue. Ce désir se manifeste d’autant plus fort que l’autorité et le pouvoir continuent à se défiler devant leurs devoirs et responsabilités… d’exercer le pouvoir. Moral de l’histoire : à force de se défiler dans l’exercice du pouvoir, on finit par le perdre…

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