Epicure, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable d’Epicure

Mise en ligne le 10 juillet 2020 sur le site de Pièces et main-d’œuvre

Épicure
(341-270 av. J-C)

Les épicuriens

Peu de philosophes furent aussi combattus, calomniés et caricaturés qu’Épicure. Peu sont
parvenus à se constituer un auditoire aussi vaste et fidèle à travers les siècles, en dépit de la disparition de la plus grande part d’une oeuvre monumentale, réduite à trois lettres et diverses sentences plus ou moins authentifiées. Épicure le tard venu, l’insulaire né à Samos, pensant à l’ombre de Socrate, Platon et Aristote. Le sage du Jardin, dernier philosophe d’une époque de décadence : la cité-État s’est effondrée, l’homme grec de l’empire macédonien de Philippe, puis d’Alexandre, ne se reconnaît plus comme « animal politique ». Il trouve refuge dans les mystères de l’Orient ou dans l’acceptation stoïcienne d’un rôle sur la grande scène du

Cosmos, ordonné par la Providence. Au milieu des décombres, Épicure enseigne la joie de vivre, la sobre jouissance de notre nature sensible. On l’attaquera constamment pour cela : il manquerait à la vertu, ses disciples seraient des « pourceaux », voluptueux sans mesure, selon le poète latin Horace (65-8 av. J-C). Image sur laquelle s’appuieront les Pères de l’Église pour condamner les épicuriens, ces mécréants intéressés à jouir loyalement de leur être.

À Rome, son disciple Lucrèce (98-55 av. J.-C.) célèbre dans son poème De la nature la rébellion du philosophe irréligieux : « La vie humaine, spectacle répugnant, gisait sur la terre, écrasée sous le poids de la religion, dont la tête surgie des régions célestes menaçait les mortels de son regard hideux, quand pour la première fois un homme, un Grec, osa la regarder en face, l’affronter enfin. » Le blasphémateur fut le premier à « forcer les verrous de la nature » puis, vainqueur, il « revient nous dire ce qui peut naître ou non, pourquoi enfin est assigné à chaque chose un pouvoir limité, une borne immuable ». En réalité, Épicure ne nie pas les dieux. Il les éloigne dans des intermondes. Il ne veut rien leur confier, et surtout pas de fausses espérances. En revanche, en disant « ce qui peut naître ou non » et pourquoi chaque chose ne dispose que d’un pouvoir limité, Épicure reste un blasphémateur pour les apprentis sorciers contemporains, nouveaux possédés du progrès sans merci.

Les épicuriens, en effet, sont des matérialistes. Tout vient de la nature qui « crée, accroît et nourrit tous les êtres », à partir de la matière, des corps générateurs et des semences des choses, en quoi elle les « résorbe à nouveau après la mort » (Lucrèce). La nature est ce qui donne naissance à une vie mortelle, association contingente de vide et d’atomes : tel est l’enseignement fondamental du maître du Jardin. Il n’y a pas de providence, pas d’ordre suprême. Cette vie connaîtra un terme, aussi vrai qu’elle est née. La science de la nature est subordonnée à l’éthique : le vivant qui se sait tel ne craint pas les dieux et se convainc de la vanité du désir d’immortalité. La connaissance n’a de sens que si elle dissipe les ténèbres de l’âme.

Appel aux esprits libres : il y a une vie sensible à goûter et à mener pour ceux qui sont nés de la nature et qui en participent. Il s’agit d’atteindre la plénitude en cultivant le plaisir, principe et fin de la vie bienheureuse. Mais pas n’importe comment, pas à n’importe quel prix. L’homme d’Épicure, en effet, n’est ni une machine désirante, ni un agent économique (les conduites de maximisation du profit existent dans le monde grec, comme en attestent les investissements dans les concessions minières, mais demeurent marginales) et plus tellement un « vivant politique » (Aristote). C’est un vivant philosophique, qui raisonne avec prudence sur ses désirs et ses plaisirs. Le bonheur sur commande, très peu pour les épicuriens. Plutôt une intelligence du bonheur, une réflexion sobre, une déprise par rapport aux séductions de la masse et une reprise par chacun de sa liberté : « la plus pure [des sécurités] est celle qui vient de la tranquillité et de la vie à l’écart de la foule » (Maxime capitale XIV). Tel est l’exemple à imiter : ne pas être géré, ne pas être materné, « cocooné », mais être son propre intendant. Faire le compte du nécessaire et du superflu, en individu « économe ».

Pourtant, si le bonheur est la fin recherchée, pourquoi s’exercer ? Pourquoi ne pas se laisser vivre et flotter au gré des envies ? Parce que, pour l’homme et ses techniques, se laisser vivre c’est se rêver dieu (et pas seulement « dieu parmi les hommes », comme y prétend le sage), tituber dans l’ivresse de la quantité. Avec l’augmentation des moyens viennent la soif de nouveauté, la rivalité pour se l’approprier et la dépense de forces en pure perte. Une « innovation » change notre goût et le genre humain « ne connaît pas de limites à la possession, il ne sait pas jusqu’où le plaisir peut croître. Tel est le mal qui peu à peu nous entraînant au large/ déchaîna sur nos vies les grands orages de la guerre » (Lucrèce). Il faut donc consentir à un travail, à une discipline : une ascèse, au sens originel du mot, qui ne soit pas ascétique, mortifiante. Reconsidérer les vraies richesses à l’aune de notre nature sensible et de sa présence contingente dans la nature. Par conséquent, dit Lucrèce, « si l’on gouverne sa vie d’après la vraie raison, la plus grande richesse humaine est une vie frugale/ une âme sereine, car de peu il n’est jamais manque ». Tenez-vous le pour dit : « rien n’est suffisant pour celui qui pense que le suffisant est peu » (Sentence Vaticane 68). Le consommateur ostentatoire, le parvenu, Crésus et ses lingots d’or ou le bipède grégaire qui a peur de manquer le train de la mode, autant de visages du malheur, de la pénurie permanente, fascinés par des choses pas plus utiles que l’eau versée dans un vase plein. À l’inverse, qui sait poser soi-même sa limite se rend inexpugnable aux séductions des masses. Autosuffisant, il s’approprie le dénuement plutôt que la richesse.

Faites vôtre cette diététique des désirs et l’industrie publicitaire s’écroule. Exercez-vous aux quatre remèdes épicuriens (les dieux ne sont pas à craindre ; la mort n’est rien pour un être sensible, puisqu’elle est absence de sensation ; le plaisir est facile à se procurer, en tant que suppression de la douleur ; la souffrance est limitée et le plaisir l’emporte sur elle), en vous demandant pour chaque désir : est-il naturel et nécessaire ? Est-il vide ? Assure-t-il la maîtrise de mon existence ? Me rend-il esclave ? Bientôt, les techniques d’organisation thérapeutique (coaching, industrie du bien-être, psychologie positive, care) perdent tout sens, les profits des laboratoires pharmaceutiques s’effondrent et l’industrie de la malbouffe, avec ses plaisirs gras et saturés, ne trouve plus preneur.

Être épicurien, aujourd’hui, c’est vivre contre son temps. Loin de la vision de pourceaux se vautrant dans la débauche. Cet hédonisme grossier, le capitalisme de la séduction, libéral-libertaire, l’a récupéré. Loin, aussi, de la caricature austère qu’en dresseront les partisans de l’innovation sans limite. Ceux-là confondent toujours la pauvreté et la misère, provoquant partout la seconde pour éviter de reconnaître que l’on puisse vivre décemment dans la première. Certes, chez Épicure, la réflexion porte avant tout sur les plaisirs faciles à se procurer : faire taire la faim et la soif. Mais une fois cet équilibre atteint, la satisfaction des plaisirs en excès, ceux de la chair et de la bonne chère, des sons agréables et de la beauté des formes, sera d’autant plus intense qu’elle n’aura pas été l’objet d’une quête anxieuse :

« L’habitude des régimes de vie simples et non profus est constitutive de la santé, rend l’homme résolu dans les nécessités de la vie courante, nous met dans les meilleures dispositions lorsque, par intervalles, nous nous approchons de la profusion, et face à la fortune, nous rend sans peur » (Lettre à Ménécée).

Bien misérable par contre, celui qui, dût-il vivre éternellement comme dans un délire transhumaniste, se consumerait dans la peur, l’isolement, l’anxiété et la soif de pouvoir.

De même, le sage sait différer : tout plaisir est un bien, mais tout plaisir n’est pas à choisir si sa satisfaction immédiate entraîne de plus grands maux qu’une restriction temporaire. Enfin, le sage ne dédaigne pas la richesse, s’il peut en user avec libéralité et non l’accumuler. L’économie des épicuriens, c’est une économie du don. Diogène d’Œnoanda, épicurien grec du IIe siècle, inscrit sur les murs de l’édifice qu’il construit dans sa cité : « Je ne veux pas que tu manques de quelque chose pour que j’aie plus qu’il n’est besoin. Je préfèrerais, moi, être privé de quelque chose pour que ce ne soit pas ton cas, bien qu’en fait, je vive très largement en tout » (fragment 126).

L’épicurien Brassens, qui rendit dans « L’andropause » un hommage grivois et pour tout dire priapique au sage de Samos, chantait aussi : Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j’aurais jamais dû m’éloigner de mon arbre. Et les autres ? Et l’amitié ? C’est ce qui reste de plus naturel et nécessaire aux réfractaires, lorsque les structures politiques se délitent. L’homme d’Épicure est au milieu de ses semblables, mais il fuit la foule : « Tous ceux qui ont pu se pourvoir de la force de la confiance, surtout grâce à leurs proches, ont ainsi aussi vécu les uns avec les autres, avec le plus de plaisir, le mode de vie le plus ferme, puisqu’ils avaient la certitude ; et comme ils en avaient retiré la plus pleine des familiarités, ils ne se sont pas lamentés, comme par pitié, sur la disparition, avant eux, de celui qui était parvenu au terme de sa vie. » (Maxime capitale, XL).

Les amis, selon Épicure, ne se désintéressent pas de la politique, ils refusent l’injonction à paraître sur la scène publique. Ils agissent à leur mesure en veillant au soin d’un environnement limité, leur sphère propre, leur oïkos (éco-nomie).Tel est le défi qu’ils posent à la politique, à ses jeux de pouvoir, à ses tendances à l’organisation en masse : « c’est rire qu’il faut et philosopher et diriger sa maison et user encore de tout ce qui est propre, sans dire en aucune façon les paroles de la colère quand on émet celles de la philosophie ». C’est la provocation du rire salvateur, lancé par celui qui, maître de soi et fort de ses amis, est devenu une nature, un caractère trempé, libéré des faux désirs de puissance. Nietzsche, qui fit résonner un autre éclat philosophique contre d’autres idoles, disait d’Épicure : « La sagesse n’a pas dépassé Épicure d’un seul pas, – et elle a souvent reculé de plusieurs milliers de pas par rapport à lui » (Fragments posthumes). Nous savons donc à quoi employer nos forces vitales : cultiver et recréer des Jardins.

Renaud Garcia
Été 2020

Lectures

De l’œuvre d’Épicure, il reste trois lettres (La Lettre à Hérodote, qui traite de la connaissance de la nature, la physique ; la Lettre à Pythoclès, qui traite de la cosmologie ; La Lettre à Ménécée, qui traite de l’éthique).

Les Sentences vaticanes sont des fragments retrouvés en 1888 dans un manuscrit du Vatican. Elles sont fidèles à l’épicurisme mais ne sont pas toutes dues à Épicure.

Les Maximes capitales, au nombre de quarante, ont été transmises par le compilateur Diogène Laërce (début IIIe siècle). Elles contiennent les principes de l’enseignement d’Épicure, sous une forme condensée telle que le maître l’avait souhaitée pour des raisons d’efficacité.

• Épicure, Lettres, maximes, sentences, traduction Balaudé, Le livre de poche, 1994.
• Lucrèce, De la nature, traduction Kany-Turpin, GF-Flammarion, 1997.
Les épicuriens, Daniel Delattre, Jackie Pigeaud (dir.), Bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard, 2010.

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