Jaime Semprun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

Version imprimable de Jaime Semprun

Jaime Semprun
(1947-2010)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

 

De son père Jorge Semprun, rescapé du camp de Buchenwald, auteur célèbre de L’écriture ou la vie, récompensé en 1995 par le prix littéraire des Droits de l’Homme, ministre de la Culture de 1988 à 1991 sous le gouvernement de Felipe Gonzalez, son fils Jaime n’a, pour certains de ses amis et collaborateurs, guère hérité que du nom. Adolescent non-conformiste, lecteur vorace, il rompt très tôt avec son géniteur, en qui il voit surtout un membre zélé du Parti communiste espagnol, fervent soutien de cette tromperie appelée URSS. Jaime Semprun cultive des qualités opposées à celles dont il estime qu’elles ont construit la renommée de son père : sobriété, discrétion, amour dela vérité, refus du pouvoir, indifférence à l’égard du commerce éditorial. Au long de quelques trente-cinq années d’écriture et d’édition, aucun passage à la télévision, ni même à la radio, pas d’entretiens dans la grande presse.

Néanmoins, en dépit de tout l’esprit subversif qu’on voudra, on n’est pas sans reste un fils de bourgeois. Doublement, même, puisque notre auteur est également le beau-fils de Claude Roy, poète, journaliste et écrivain, passé par les Camelots du Roi, puis actif dans la Résistance (où il croise Jorge Semprun) avant d’adhérer au PCF. Claude Roy épouse en effet en secondes noces, en 1958, la mère de Jaime Semprun, l’actrice et dramaturge Loleh Bellon. Pour nous qui venons après coup, le jeune Semprun, qui absorbe la vaste culture familiale, semble bien plutôt un produit de sa classe, de cetout petit monde parisien où défilent artistes, acteurs, philosophes, écrivains, journalistes. Il s’essaie d’ailleurs au cinéma expérimental, avant de se tourner vers l’écriture, au contact des situationnistes, ces membres de la classe dominante passés à la défense de l’autonomie ouvrière, sous la houlette de Guy Debord.

Semprun est un enfant de cette génération radicalement opposée à la société administrée des années 1960. Des réfractaires à tout encadrement par les partis, qui portent leur regard au-delà de la politique. À cette époque, la critique situationniste joue le rôle d’un « fil d’Ariane grâce auquel [le] turbulent état d’esprit » de ces jeunes gens s’oriente vers « le chemin lumineux de la révolution dans l’obscurité de ses commencements indéterminés », comme le rappelle Miquel Amorós, qui, exilé en France, prête main forte à Semprun au milieu des années 1970 pour publier, sous le pseudonyme « Los incontrolados » un rapport sur la situation révolutionnaire en Espagne (cf. Los Incontrolados, Le manuscrit trouvé à Vitoria). En ces années, Debord, déjà petite légende de la théorie révolutionnaire, se veut désormais stratège. Il s’agit de passer de la théorie à l’activité historique, en pistant, dans toutes les sociétés capitalistes confrontées à l’échec de la modernisation, les traces de l’affirmation autonome du prolétariat. La Révolution des œillets, survenue en avril 1974 au Portugal, qui met fin à la dictature salazariste incarnée par le premier ministre Caetano, offre à l’auteur de La société du spectacle l’occasion de mettre à l’épreuve sa passion stratégique. Il rêve d’un texte décrivant au plus près, jour après jour, les événements portugais, en attendant une contagion vers l’Espagne. Les appuis de Debord sur place faisant défection, c’est à Semprun qu’échoit la tâche de rédiger, en un temps record, La guerre sociale au Portugal, qui paraît chez Champ Libre en 1975.

Livre magnifique, aux yeux du maître pourtant si ombrageux. L’estime est assez forte entre les deux hommes pour que Debord incite Semprun, loyal et généreux, à rédiger un texte de théorie révolutionnaire qui s’attaque à l’idéologie française de l’époque. Ce sera le Précis de récupération (1976), qui étrille les représentants de la French Theory (Foucault, Deleuze, Guattari, Lyotard), les « nouveaux philosophes » (Glucksmann) et les marxistes repentis de Socialisme ou Barbarie (Castoriadis, Lefort). Puis l’amitié se rompt. Semprun a dû pousser la mauvaise pièce sur l’échiquier, et le maître situationniste se tient distant, au grand dam de son élève. Essuyant plusieurs refus de l’éditeur Lebovici pour publier le Manuscrit trouvé à Vitoria (finalement paru en Espagne), Semprun se tourne vers la revue L’Assommoir, où le texte trouvera un point de chute, de même qu’un pamphlet sur la Nucléarisation du monde (1980). Jeu de billard à trois bandes entre Debord, Semprun et Lebovici, justifications nébuleuses, coups tordus et fâcheries. L’habituel extrémisme rhétorique des groupes révolutionnaires parisiens nous est bien étranger.

L’essentiel est ailleurs. En 1984, année orwellienne, Semprun lance sa propre revue, L’Encyclopédie des Nuisances (EdN), ou Dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers, qui opère la transition entre le situationnisme et la critique anti-industrielle. Le premier fascicule, Discours préliminaire de l’encyclopédie des nuisances, est le texte majeur qui redéfinit la critique sociale comme critique des nuisances. Cette entreprise se déploie en 1991 avec la fondation des éditions de l’EdN. Éditeur, Semprun publie ou republie, avant tout le monde, William Morris, Anders, Charbonneau, Mumford et même Theodore Kaczynski, dans une traduction nettement améliorée du manifeste La société industrielle et son avenir. Il entame surtout un travail sans lequel nous, qui cherchons à nous nommer et y voir clair dans un brouillard idéologique et politique de plus en plus épais, manquerions d’une indispensable boussole : la traduction des quatre tomes des Essais, articles et lettres de George Orwell. Un trésor. Par ailleurs, il faut lire et relire, dans le catalogue de l’EdN, ces textes et analyses remarquables : l’Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer (1990), la Relation de l’empoisonnement perpétré en Espagne et camouflé sous le nom de Syndrome de l’huile toxique (1995) par Jacques Philipponneau, La vie sur terre (1996) par Baudouin de Baudinat, les Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces (1999) ; enfin, de Semprun et René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable (2008). Et, du seul Semprun, les Dialogues sur l’achèvement des Temps modernes (1993) et L’abîme se repeuple (1997). Beaucoup, depuis, ont tenté d’imiter le projet et sa manière. Mieux vaut remonter vers l’original.

Fondée sur les bases situationnistes d’une critique de la misère modernisée du prolétariat, c’est-à-dire de tous ceux qui n’ont pas la possibilité de modifier l’espace-temps social que la société leur alloue à consommer, l’oeuvre de Semprun expose l’essence même de tout anti-industrialisme.

Démystification de l’idée de progrès, ce legs de la philosophie bourgeoise ; défiance envers la science et la technologie, en tant qu’outils de domination qui entretiennent le culte du progrès ; critique de la production moderne comme production de nuisances ; exhortation à la lutte contre les nuisances, et non simplement à leur gestion, voire leur autogestion. Avec ce dernier point, souligné dans l’Adresse de 1990, Semprun va d’ores et déjà plus loin que Debord dans le seul texte qu’on puisse directement rapprocher d’une visée écologiste, La planète malade (1971). Le maître stratège y énonçait que seules des décisions prises démocratiquement en pleine connaissance de cause par les producteurs et contrôlées et exécutées par les producteurs eux-mêmes pouvaient véritablement lutter contre la « pollution » (seuls des soviets de marins seraient en mesure d’éviter les dégazages des pétroliers). Semprun, lui, ne place plus sa confiance dans une telle administration collective : il n’est plus temps, au moment où il écrit, de parier sur un sujet rédempteur de l’histoire ; surtout, la nouvelle conscience historique a pour tâche d’accepter l’intranquillité d’un combat permanent contre la dépossession industrielle.

Le nom d’ « écologiste » répugne à l’auteur. Pire encore s’il se double de la figure du « citoyen », l’écologiste est avant tout un négociateur voué au marchandage de la nature. Disparaît, avec la préoccupation environnementale, la lutte centrale contre les nuisances, au profit de leur gestion concertée, étatiste par définition. La simple administration du désastre, qui renforce toujours le pouvoir d’une caste de spécialistes. Dès 1984, le Discours préliminaire le montre. Avec la production de nuisances se manifeste une séparation sociale entre dirigeants et dirigés, experts et ignorants, représentants et représentés, les premiers parlant toujours au nom d’un prétendu intérêt général que viendraient briser les menées égoïstes de quelques réfractaires. Aussi la société industrielle s’efforce-t-elle sans cesse de recouvrir cette opposition par la fabrication d’un consensus. Par exemple sur la question du TGV. Au départ mode de transport des technocrates, la grande vitesse a été imposée, en même temps que le délabrement des lieux et paysages, aux gens ordinaires. Eux qui n’en voulaient pas nécessairement au départ se sont retrouvés captifs du piège industriel : la catastrophe provenant de la dépossession par les technologies de pointe implique de recourir à des palliatifs décidés par les experts, dont l’effet est d’aggraver la servitude des plus humbles.

La représentation lucide des nuisances appelle une autre réponse pratique : se battre pour le seul intérêt général qui vaille, celui qui consiste à envisager comment mettre fin à la destruction de la vie, sous toutes ses formes. Car les « nuisances » recouvrent des réalités multiples : le travail salarié et ses produits socialement et psychologiquement nocifs ; la colonisation de la communication par le spectacle ; le développement technologique qui brise l’autonomie individuelle, soumise désormais au joug d’une organisation centrale ; la production marchande et finalement l’État comme nuisance absolue, « contrôlant cette production et en aménageant la perception ». Aussi ne peut-il y avoir de chances de les supprimer sans une critique sociale. Pour Semprun, en effet, la nature n’est jamais séparée de la société avec laquelle elle entre en relation dialectique. La nature n’est pas étrangère à la société des hommes ; elle est son autre, « cette étrangeté au sein de quoi seulement l’humanité peut se comprendre comme humanité (ainsi qu’elle s’est formée), ce dehors dont l’homme a besoin pour n’être pas enfermé en lui-même » (Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée). Puisque le monde industriel est à la fois un et multiple, puisqu’on peut l’attaquer sur différents plans, la critique sociale prendra une forme encyclopédique en établissant des correspondances à partir d’exemples où se manifeste la puissance destructrice du complexe étatique-scientifique : TGV, génie génétique, empoisonnement industriel, agro-industrie, machination de la langue ordinaire.

Le meilleur legs de l’EdN, c’est d’affirmer l’intérêt obsessionnel de la critique sociale pour la vérité. En cela, Orwell est un guide sûr, lui qui avait su saisir, grâce à son sens historique, où se situait chaque fois l’ennemi principal, pour agir en conséquence contre lui. Ainsi, ce n’est pas un dogme qui conduit à la critique anti-industrielle, mais la perception fine du déplacement, dans le temps, des rapports de force. L’œuvre de Semprun est ennemie de toutes les orthodoxies, y compris celles qu’animent les bons sentiments ou les emportements insurrectionnalistes. Eux veulent une « révolution par les Cosaques », une curieuse régénération de la civilisation par une barbarie salvatrice. Mais où se trouve la civilisation à préserver, à l’ère de la socialisation par les « réalités virtuelles », du triomphe de la novlangue des experts et des policiers de la pensée qui, à gauche, maquillent leur bêtise en conquête émancipatrice ? Déjà, dans L’abîme se repeuple, l’auteur saisit le devenir d’une société inspirée des États-Unis, dans laquelle on purge les bibliothèques publiques d’exemplaires des Aventures de Huckleberry Finn, « livre suspect au regard de l’antiracisme puisqu’il s’y trouve un nègre (d’ailleurs un esclave en fuite) qui parle comme un nègre, et non comme un universitaire de couleur militant pour le multiculturalisme ».

On a trouvé l’auteur altier, « plombant », incapable de « proposer des solutions ». Indiscutablement, fils de son milieu, il n’est pas « peuple ». Cela n’empêche pas les fulgurances et la justesse d’analyse. Semprun n’a que défiance à l’égard d’une pensée obsédée par l’efficience, tout autant qu’envers une théorie prétendant posséder le levier d’Archimède au moyen duquel faire basculer l’édifice social. Qui pourrait bien incarner ce point suprême de la subversion ?

Certainement pas le prolétariat du marxisme périmé, pas plus que les hackers et autres communistes digitaux selon Negri, ni les émeutiers des cités qui, si on leur accordait la chance d’une bonne éducation pourraient mener, disent les sociologues citoyennistes, le démantèlement raisonné de la société industrielle. À leur propos, Semprun rappelle que s’ils sont à coup sûr cruellement déshérités, ils le sont en « étant expropriés de la raison, enfermés dans leur novlangue au moins autant que dans leurs ghettos, et ne pouvant même plus fonder leur droit à hériter du monde sur leur capacité à le reconstruire ». Quant aux activistes décroissants, ils finissent étrillés pour leur écologisme de caserne (Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable).

Le problème, énonce Semprun, c’est que la société industrielle est fondée sur une identification si forte entre dirigeants et dirigés que l’on ne voit pas bien où trouver l’issue de secours. Citant un philosophe allemand difficile, Adorno (signe parmi d’autres de l’étendue de sa culture littéraire, allant des classiques aux oeuvres philosophiques les plus ardues, en passant par la théorie critique, les pamphlétaires chrétiens – Bernanos, Chesterton – et les références de la science-fiction des années 1950-1960), l’auteur note : « il est vain de rechercher ce qui a dû être cause, parce qu’il n’y a plus que cette société qui soit cause ». À moins d’espérer sauver par la théorie une impuissance intellectuelle et pratique (en faisant remonter la source de nos maux qui à Descartes, qui aux Lumières ou à un Marx « exotérique », celui de la lutte des classes et de la philosophie de l’histoire), il n’y a plus qu’à commencer avec ce constat : le monde industriel est là ; il est un.

L’EdN, elle aussi, est arrivée trop tard, au moment de l’achèvement des temps modernes. Ce moment où la contrainte exercée à l’égard de la nature s’est retournée contre la société, en la soumettant à un joug d’autant plus implacable. Cette situation où la modernité ne peut plus être améliorée, une fois devenue une source inépuisable de nuisances.

Dans ces conditions, l’œuvre de Semprun, en tant qu’auteur et éditeur, a le mérite, insigne, de ranimer notre sens du passé : là d’où nous venons, de cette tradition intellectuelle à bien des égards souterraine qu’il nous échoit, malgré tout, de perpétuer. Le reste, futur lecteur ou relecteur, est une question de prédilection. Et de point de vue de classe. À la différence d’Orwell, dont il fut un vigoureux défenseur contre ses calomniateurs, Semprun et certains de ses auteurs ou co-auteurs ne furent pas adeptes d’un style clair comme une vitre transparente. Fustigeant à juste titre la novlangue machinique, se flattant de manier une « archéo-langue », le maître de l’Encyclopédie des nuisances ciselait une prose raffinée, avec ses longues périodes, ses encorbellements, ses incises en cascade, un art du détournement appris à l’école de Debord (et de Marx) et un jeu de connivence avec le lecteur, invité au fil d’allusions, citations cryptées et collages, à circuler au sein de la vaste bibliothèque de l’auteur.

Pour qui s’y accoutume, une exhortation en découle néanmoins : exercer pour son propre compte le pouvoir de penser librement. En avoir le droit ne suffit pas, si l’on est incapable de lui donner un contenu concret. Et pour le reste, pratiquer cette « ascèse barbare » (Adorno encore, mais aussi bien Épicure) à l’encontre de la « culture de masse et de sa fausse richesse, de ses divertissements et de ses appareils de la vie facile », ou bien « partir cultiver son jardin, loin du vacarme et de l’affairement hystérique des mégapoles, tranquillement, comme on serait d’une “ classe de loisir ” ayant l’éternité devant elle. » (Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée...) Pirouette facile d’un intellectuel confortablement installé dans le Grand Hôtel de l’Abîme ? Peut-être. Mais la direction qu’elle indiquait en 1999 reste à l’ordre du jour : « sortir, spirituellement ou physiquement, du monde clos de la vie industrielle pour rejoindre dehors le monde sensible, si délabré qu’il soit. »

Renaud Garcia
Été 2020

Lectures

Discours préliminaire de l’Encyclopédie des nuisances [1984], Paris, Éditions de
l’Encyclopédie des nuisances, 2009.
• Jacques Philipponneau, Relation de l’empoisonnement perpétré en Espagne et camouflé
sous le nom de Syndrome de l’huile toxique, 1995.
• Alliance pour l’opposition à toutes les nuisances, Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse à l’occasion de l’extension des lignes du TGV [1991], 1998.
Dialogues sur l’achèvement des temps modernes, 1993.
L’abîme se repeuple, 1997.
Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces, 1999.
• Semprun/ Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, 2008.

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