Jacques Tati par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de PMO)

On ne sait si Jaime Semprun, auteur post-situationniste et maître d’œuvre de l’Encyclopédie des nuisances (EdN), aimait le cinéma de Jacques Tati. Son biographe nous le dira un de ces jours.
On ne sait si Jacques Tati, cinéaste dont le double désopilant, Monsieur Hulot, subit sous nos yeux la transformation de la vie quotidienne en mécanique absurde et déshumanisée, aurait aimé la prose ouvragée de Jaime Semprun.
Nous aimons lire Semprun et regarder Monsieur Hulot ; les deux nous paraissent complémentaires et nécessaires à la critique de la société industrielle.
Voici donc deux nouvelles notices de Notre Bibliothèque Verte, afin d’occuper vos loisirs en cet été d’évitement social.

Version imprimable de Jacques Tati

Jacques Tati
(1908-1982)

Mis en ligne le 19 juillet 2020 sur le site de PMO

Avec sa démarche dégingandée, son auto déglinguée, son goût des plaisirs simples et ses maladresses en cascade, le personnage de Monsieur Hulot reste le symbole d’une humble excentricité. Son inventeur, Jacques Tati, n’y était pourtant pas prédisposé. De son vrai nom Jacques Tatischeff, celui que l’on a souvent tenu pour un modeste fils d’artisan encadreur, était en réalité issu d’une famille cosmopolite au capital économique et culturel élevé. Son grand-père russe était le général Dimitri Tatischeff qui fut ambassadeur du tsar à Paris. Son grand-père hollandais fut l’ami de l’encadreur de Van Gogh. Sa mère, quant à elle, était la fille d’un des encadreurs les plus réputés de Paris, Van Hoof. Son père prendra la succession de l’entreprise et dirigera un petit atelier d’encadrement d’art. La famille part en vacances à Deauville ou au Touquet, tout en fréquentant les clubs d’équitation de la région parisienne, les théâtres ou les spectacles de music-hall. Le jeune Tati démontre ses qualités athlétiques dans les clubs sportifs les plus huppés (le Racing Club de France), en équitation, au tennis ou au rugby. Avec ses camarades de club, il fréquente les cafés et restaurants chic de Paris. Destiné par sa famille à une carrière d’ingénieur, il s’avère peu disposé aux études, quitte l’école à 16 ans pour entrer dans l’atelier familial. En parallèle, il met au point de petits spectacles de mimes sur le thème du sport, qu’il joue dans les restaurants fréquentés par le Racing. Au début des années 1930, il se lance dans une carrière artistique dans le music-hall, enparallèle de son travail dans l’atelier d’encadrement. Au moment où le cinéma devient parlant, Tati accède au statut de vedette de spectacles muets. Afin, peut-être, d’acquérir une situation davantage en accord avec son mode de vie et ses origines, il choisit la voie des courts puis des longs métrages. Ses influences sont claires : il a absorbé, tel un buvard, la technique du gag visuel élaborée par les maîtres du burlesque, Buster Keaton, Harold Lloyd, Roscoe Arbuckle, Stan Laurel & Oliver Hardy et, bien entendu, Charlie Chaplin. Les Américains.

Parlons-en, des Américains, omniprésents comme le mauvais rêve du facteur François dans Jour de fête (1949), le premier long métrage du réalisateur. Ceux qui, après la Libération, viennent faire leur propagande jusque sur la place de Sainte-Sévère, paisible village de l’Indre-et-Loire, où Tati était venu se réfugier sous l’Occupation pour échapper au STO. C’est d’une autre forme d’occupation dont parle ce film : celle de l’Europe, en situation de dette, par l’idéologie du progrès. Les forains qui viennent animer le jour de fête à Sainte-Sévère diffusent en effet un reportage sur les services postaux de l’Oncle Sam, motorisés, aéroportés, avec des facteurs casqués et sanglés traversant à toute vitesse, sans coup férir, des murs de flammes. Des employés modèles, sérieux et efficaces. Sous l’égide du Plan Marshall, la généralisation de telles prouesses sera d’ailleurs pour bientôt. Après la 2CV en 1950, c’est l’hélicoptère qui permettra dès 1951 une distribution rationalisée du courrier. Le pauvre François, à la fois mascotte et tête de turc du village, reste en queue de peloton. Il n’est pas si sot, mais plutôt sans façons, adepte des trajectoires courbes, des entrées fracassantes dans le café de la place, pédalant souvent à côté de sa bicyclette et finalement bien plus soucieux des relations sociales ordinaires que de l’efficacité de sa tâche. « Les Américains, les Américains », remâche-t-il au son étouffé de quelques borborygmes. L’Amérique, c’est la rationalisation du travail, la ligne droite, le one best way des techniciens. Dans le film, c’est le vélo qui avance tout seul, le facteur devant les champions du Tour de France, en tête de l’étape du jour, puis ces gestes machinaux, cette posture calculée pour gagner en rendement, à mesure que François, sous la pression des villageois et des forains matois, se met en tête de battre des records…avant une chute grotesque dans le canal.

C’est du Chaplin ? L’avancée des Temps Modernes qui subvertit la vie tranquille du petit village, un pauvre hère livré à la risée de tous et qui, sans vraiment s’en rendre compte, et justement parce qu’il n’en sait rien, nous révèle combien la société technicienne tient les hommes captifs et abrutis ?

Pas tant que cela. Car Charlot est, aux yeux de Tati, suradapté autant qu’il est naïf. François, puis surtout Hulot, le personnage populaire imaginé par le cinéaste, ne sont rien de tel. Ce sont des maladroits dans un monde malade (les feux d’artifice qui explosent aux fenêtres des plaisanciers dans Les vacances de Monsieur Hulot rappellent, en 1953, que l’on n’en a pas fini de sortir de la Seconde Guerre mondiale). Hulot, quant à lui, est inadapté et passif. Une « discrétion d’être », dira le critique André Bazin. Songeons à cette scène hilarante des Vacances de Monsieur Hulot : M. Hulot, toujours en délicatesse avec sa titine, arrive dans une cimetière. Il lui faut faire repartir sa voiture, alors il cherche une manivelle dans le coffre arrière, en sort un pneu, ce pneu tombe par terre, des feuilles viennent se coller dessus de sorte que le pneu se retrouve transformé en couronne. L’ordonnateur des pompes funèbres croit alors que Hulot est venu apporter la couronne et l’emporte, avec un digne remerciement. Qu’a réellement fait Hulot ? Rien. Le contexte s’est joué de lui. Le rire vient de son étrangeté à la situation. Charlot, explique Tati, est au contraire actif et ingénieux. Il aurait probablement lui-même façonné une chambre à air pour qu’elle ressemble à une couronne. C’est la raison pour laquelle Hulot n’est jamais « formidable » ou inventif. Sa présence disloque le cadre bourgeois, les habitudes conformistes des vacanciers qui, pas plus au bord de la mer que dans leur morne travail, ne savent vivre. Mais cela semble se faire malgré lui.

Progressivement, d’ailleurs, Hulot cesse d’être le point focal des gags. Dans Mon oncle (1958), c’est un peu de son âme, enfantine et farceuse, qui demeure même lorsqu’il ne se trouve pas dans le champ, lorsque les vauriens de Saint-Maur-des-Fossés débauchent le fils du couple Arpel pour retrouver le vendeur de beignets sur le terrain vague et siffler les passants trop sûrs d’eux, en pariant sur leur rencontre probable avec un poteau. Tati façonne et étoffe aussi son personnage. Il lui donne un milieu de vie : un quartier populaire, dense, bruyant de conversations, où le balayeur, incarnation de la sociabilité ordinaire, se soucie de l’efficacité de son travail avec aussi peu de zèle que le facteur François en mettait, au début de Jour de fête, à finir sa tournée. Hulot habite un appartement perché au sommet d’un immeuble-dédale, à l’image d’un calendrier de l’avent. Le cheminement tortueux pour arriver jusqu’à chez lui implique de rendre visite à tous ses voisins. Les murs incarnent un mode de vie. Tati crée des décors pour camper l’opposition entre la densité et le vide, entre les relations et ce que l’on appelle la « communication ». Tout communique, c’est le sésame de la sœur de Hulot dans Mon oncle, madame Arpel, lorsqu’elle fait visiter à ses amis sa villa moderne située à l’écart de la (déjà) vieille ville. Recluse avec son mari, cadre zélé de l’entreprise Plastac (fabrication de tuyaux plastiques), dans ce cauchemar pavillonnaire où tout se commande à distance, y compris la cuisson des steaks, Mme Arpel se lamente pour son frère qui, décidément, n’a toujours pas trouvé de « situation ». Tout communique pour les bourgeois Arpel, choisis sur le modèle du tableau de Toulouse-Lautrec Monsieur, madame et le chien (1893), qui préfigurent le culte des signes extérieurs de richesse que démontera Perec dans Les choses (1965), en présentant un couple certes plus jeune et ambitieux. La vie plastique, sans contact, hygiénique et mécanique, où la famille de Hulot utilise sa villa comme une forteresse d’où épier les voisins et leur surface de survie augmentée grâce à des hublots placés à l’étage, c’est ce que Debord décrira dans La société du spectacle comme le résultat de ce moment où le capitalisme a pris possession intégrale de l’espace pour en refaire son propre décor.

Dans des scènes mémorables où, soudain, l’effervescence perce à travers l’habitat minéral, les gags se multipliant aux quatre coins de l’image, Hulot parvient à faire sortir de leur rôle quelques-uns de ces bourgeois sans âme. Les voici à trifouiller les canalisations pour régler le jet d’eau de la fontaine-requin qui orne le seuil de la maison Arpel, pendant qu’il glisse des blagues salaces au creux de l’oreille des bourgeoises invitées par sa sœur et fait pis que pendre avec son neveu Gérard. Pour un temps, les places attribuées et les plans de table linéaires sont abandonnés, et c’est de la boue qui jaillit des dents du requin avant que tout ne revienne à l’anormal. Mis à l’essai dans l’usine grise de son beau-frère, Hulot fera une nouvelle fois la preuve de son inadaptation, peinant à contrôler sa machine fumante et finissant par en sortir une ribambelle de tuyaux (rouges) en forme de saucisses.

À l’occasion de ce film, certains critiques firent de Tati un réalisateur poujadiste. François Truffaut, figure centrale de la « Nouvelle vague », ne fut pas en reste : « Mon oncle est un film hymne à la lenteur de vivre et partant, à la lenteur d’esprit ; s’il est facile de nous faire rire de nos manies passées ou présentes, il est malaisé de nous faire rire de nos manies futures, c’est-à-dire de celles dont nous seront victimes lorsque tous les Français seront bien logés. C’est par là que Mon oncle est un film réactionnaire » (Arts, 21 mai 1958). Tati s’en souciait comme d’une guigne, s’évertuant à créer un cinéma faisant confiance au spectateur, jamais aussi sollicité et libre que lorsque l’espace visuel est saturé d’actions ; un cinéma conduit avec un professionnalisme et une méticulosité peu communs dans la confection des décors et la direction d’acteurs.

Ce travail culminera dans l’édification d’une ville-décor, « Tativille », prototype du quartier de La Défense, constitué de verre, d’acier et d’angles droits, où les végétaux ne subsistent que grâce au kiosque d’une fleuriste, rapidement figé dans le folklore par les photographies des touristes. Tel est le théâtre glaçant du chef-d’oeuvre du cinéaste, Playtime (1967). Les Américains, encore. Cette fois, des femmes d’officiers en voyage express à Paris, pour une visite fulltime d’un jour, du salon du mobilier d’intérieur jusqu’aux restaurants chic. De l’(anglo-)américain, aussi, dans le langage. Du parking au drugstore, avant d’atterrir au Royal Garden pour un repas « à la française », Hulot, qui erre dans ces lieux déshumanisés à la recherche d’un travail, s’enfonce dans les chaises design de la salle d’attente transparente et reste pourtant invisible pour le recruteur. Il a en effet quitté sa place assignée. Le modèle américain, toujours, avec ces appartements entièrement exposés, comme les magasins ouverts 24/ 7, dans l’un desquels M. Hulot se fait traîner par un ancien compagnon de régiment. Il y multipliera les chutes et les approximations, séquestré dans ces prisons de l’exhibitionnisme social. Les Américains, enfin, impérieux, sûrs d’eux et guindés, dont la soirée dans le restaurant Royal Garden dérive vers un joyeux foutoir dès le moment où Hulot, à l’arrière-plan des évènements, parvient à entrer dans l’établissement.

Seul dans sa cage bétonnée, l’urbain moderne peut-il encore trouver des résonances dans les lieux qu’il fréquente et racheter ainsi un peu de ce qu’il a irrémédiablement perdu, au long des si mal nommées Trente Glorieuses ? Tati n’a jamais dit qu’il était « contre » l’architecture moderne. Il a dit mieux : à côté des permis de construire, il faudrait délivrer des permis d’habiter. Dans Playtime, Hulot l’inadapté, le maladroit, le mal à l’aise, est, pour ces raisons même, en mesure de déceler l’insoupçonnable poésie qui se niche dans la grande ville, comme dans ces images de fin, où l’embouteillage se change en carrousel et la fleur artificielle offerte à la jeune américaine dont il s’est entiché rappelle la forme des lampadaires gigantesques sous lesquels file le bus qui ramène les touristes à l’aéroport. Peut-on en conserver une image consolante ? Hulot sait habiter des lieux, comme il sait vivre. Il n’est pas vraiment « contre », surtout pas « avec ». Plutôt « à côté » : de ses pompes, de son temps, de cette grande accélération industrielle de l’après-guerre. C’est à cela qu’il nous invite : focaliser notre regard sur l’ « à côté », qui se révèle l’essentiel, lorsque tout le monde file sur l’autoroute.

Mais ce monde de la vitesse et de la ligne droite, de la highway américaine, devient invivable. Dans Trafic (1971), au moment où l’humain pose le pied sur la Lune, Hulot, ingénieux bricoleur d’un camping-car tout confort qu’il a pour charge d’emmener à Amsterdam pour représenter l’entreprise Altra, lors d’un salon de l’automobile, échoue à se rendre à sa destination. Alors que les avaries s’enchaînent, le bricoleur se retrouve sur le bas-côté de la voie rapide, minuscule point frôlé par les carcasses de tôle lancées droit vers l’accident. Inventez la voiture, vous inventez de fait l’accident, rappelle la parabole de Paul Virilio. Logique de la contre-productivité pour certains, là où d’autres y voient la destructivité de la volonté de puissance. Tati, quant à lui, renouvelle son pas de côté. De fait, dans Trafic, le moment de l’accident est celui où les mouvements sortent de la ligne droite (tours, toupies, escapades incontrôlées en forêt), où resurgit le réel des corps, soudain ralentis, soucieux de leur état, cherchant à s’assouplir après le choc.

Hulot y disparaît presque en tant que source de gags. Il dénonce plutôt les mauvais gags, pas drôles, de jeunes garnements ayant remplacé par une veste afghane le chien de la responsable en public relations de l’entreprise Altra. Il laisse pour le reste place à la rencontre, au véritable voyage.

Chaque visite aux mécaniciens successifs entre Paris et Amsterdam sera ainsi l’occasion de prendre, simplement, le temps de vivre et de partager, y compris dans un commissariat hollandais. Une fois l’échec de l’arrivée hors délai consommé, il sera tout aussi inattendu de le voir converser gaiement, pour terminer, avec la chargée de communication de l’entreprise, experte, pendant la quasi-totalité du film, en inattention à autrui. Le tout au milieu d’« hommautos » bougeant comme des pantins mécaniques au rythme de leurs essuie-glaces.

Il est loin d’être anecdotique que le dernier grand film de Tati avec en toile de fond le décollage industriel de l’après-guerre se termine en Hollande. Outre les accointances familiales déjà signalées, la Hollande c’est aussi le pays de l’artificialisation de la vie, où l’on construit sans cesse sur du sable. Le pays des pionniers du libéralisme, des flux commerciaux. Le pays de la commande sur catalogue (où le camping-car de Hulot, sans même avoir été présenté, remporte un franc succès grâce à ses prospectus commerciaux), de l’abstraction marchande et du contrat dûment consenti : des trafics en tout genre. Hulot, embarquant sa chère chargée de communication et fendant la grisaille et l’anonymat, lui tourne résolument le dos. Alors, non, François Truffaut, il n’était certainement pas malaisé de la part de Tati de faire rire ses contemporains de leurs manies futures. Maintenant que nous sommes tous américains (et discrètement, souterrainement, tous hollandais) le rire intelligent de ce grand cinéaste est encore un joyeux moyen de nous détacher des obsessions industrielles du temps présent.

Renaud Garcia
Été 2020

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1 commentaire

  1. Debra

     /  26 juillet 2020

    Très belle analyse fine de l’oeuvre de Tati.
    C’est vrai que j’ai tendance à ne pas rire de cet univers, tellement sa… réalité actuelle m’insupporte sans que je sois capable d’y infuser de la poésie.
    Pour les pas de/à coté, mille fois oui.
    Pour le côté « âme simple », mille fois oui aussi. Le « cosmopolite » forcément très intelligent (tout doit être intelligent de nos jours…) est un non dupe, qui renvoie la foi à une histoire de dupes. Pas de salut de ce côté là…
    Avec les pas d’à côté, il y a autre chose… se permettre de NE PAS ALLER DROIT AU BUT…
    Essentiel.
    Patience. On va quand même arriver à détraquer la machine.

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