Pierre Kropotkine, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Le philosophe Alain dit quelque part que tout est toujours déjà dit et pourtant, toujours à redécouvrir. C’est ce que prouve évidemment la lecture de Pierre Kropotkine, théoricien anarchiste et scientifique « écologiste » de la fin du XIXe siècle, opposé à Lénine et à la dictature du parti bolchevique, et dont les funérailles en 1920 virent l’ultime manifestation des anarchistes en URSS.
A peine Kropotkine était-il enterré, que le mathématicien Eugène Zamiatine s’attelait à l’écriture de Nous autres, impitoyable satire de la Machine collectiviste et technologique pilotée par la technocratie bolchevique. C’est de son roman que sont issus successivement le Meilleur des mondes d’Huxley et 1984 d’Orwell. Zamiatine eut la chance de pouvoir s’exiler d’URSS avant de mourir à Paris en 1937.
Brisons la Machine, qu’elle soit bleue, blanche ou rouge.

Version imprimable de Kropotkine

Pierre Kropotkine
(1842-1921)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 28 juillet 2020

Dans son poème De Profundis, Oscar Wilde décrit Pierre Kropotkine, théoricien du communisme anarchiste, comme un « Jésus blanc » venu de Russie. D’autres se délectent de le nommer le « prince de l’anarchie ». Clin d’œil, certes, à la vie rocambolesque d’un fils d’aristocrates russes, page personnel du tsar Alexandre II, qui choisit contre les attentes familiales de s’engager dans un régiment de cosaques sibériens, puis devient anarchiste en 1872, au contact des ouvriers horlogers du Jura suisse, membres de la branche antiautoritaire de l’Internationale. Mais allusion plus sérieuse, aussi, à la noblesse de caractère de cet honnête homme impliqué dans la vague du populisme russe (l’« aller au peuple » des narodniki), deux fois emprisonné, exilé en Angleterre, référence incontournable du mouvement anarchiste international jusqu’au soutien qu’il apporte aux Alliés en 1914, ce qui lui aliène nombre d’anarchistes.

Héritière de l’esprit encyclopédique des Lumières, son œuvre, composée de traités, de recueils d’articles scientifiques et d’un très grand nombre de brochures et de pamphlets, touche à de multiples domaines : géographie (sa spécialité scientifique), biologie, sociologie, histoire, anthropologie, philosophie, études littéraires. Rien de ce qui est humain ou naturel n’est étranger à notre auteur, partisan d’une géographie par laquelle l’homme devient la nature prenant conscience d’elle-même.

Kropotkine, c’est aujourd’hui l’homme d’une idée : l’entraide. Un thème à la mode. Dans une société fondée sur la compétition et le culte de la performance, il est toujours bien vu d’exhorter à l’aide mutuelle. Nous pouvons être des agneaux et non seulement des loups. Cela ne mange pas de pain. En définitive, c’est bien moutonnier. Quand il publie en 1902 L’Entraide. Un facteur de l’évolution, Kropotkine veut dire autre chose, et avec une tout autre profondeur. C’est que ses adversaires sont puissants et déterminés. Ceux qu’on appelle les darwinistes sociaux s’appuient sur la philosophie naturelle la plus influente de la fin du XIXe siècle, l’évolutionnisme, représenté par les Britanniques Herbert Spencer et Charles Darwin, pour appliquer la sélection naturelle à la société industrielle. Malheur aux inadaptés ! Pauvres, handicapés, peuples colonisés, oisifs, socialistes sont les victimes « naturelles » d’un processus au terme duquel seuls les mieux dotés sont destinés à perpétuer l’espèce et à améliorer son type moyen. « Les millionnaires sont les produits de la sélection naturelle » déclare le sociologue de Yale William Graham Sumner, résumant l’idéologie scientifique de tous les Bill Gates à venir.

Ces gens-là ont donc lu Darwin, dont l’œuvre, il faut bien le reconnaître en dépit de l’aura qui l’entoure, se prête à de telles manipulations (voyez à ce sujet les travaux critiques – et peu médiatisés – de l’épistémologue André Pichot et de Bertrand Louart). Kropotkine, lui aussi, a lu Darwin comme tous les intellectuels russes qui, dans les années 1860, ont été formés aux bases de la science occidentale. Mais, à ses yeux, la « lutte pour la vie » prend un sens plus large. Non pas simplement la lutte entre les espèces dans un milieu concurrentiel mais plutôt la réponse adaptée des organismes au défi posé par leur milieu vital. Le savant russe a effectué ses observations naturalistes en Sibérie, dans un environnement hostile et faiblement peuplé, là où Darwin avait fait ses observations dans un milieu tropical très densément peuplé. Songez à ces meutes d’animaux dans le grand froid : comment sans l’entraide pourraient-ils assurer leur survie ? Le terrain, l’entourage, la géographie, déterminent chez Kropotkine une vision de la nature bien différente de celle de son époque. L’historiographie de la biologie s’en trouve également ébranlée, puisque notre auteur revalorise les thèses de Lamarck, le véritable fondateur de la discipline, à rebours de la légende accréditée par Darwin lui-même (et encore enseignée aujourd’hui dans les facultés de science), pour qui le savant français n’aurait été qu’un estimable précurseur, dépourvu des outils théoriques nécessaires à la conception du principe de la transformation des espèces. Le vivant et l’animal historique qu’est l’humain ne sont pas des machines adaptatives, conditionnées intégralement par leur « plasma germinatif » (pour utiliser les termes de l’époque), par leurs gènes. Ce sont des êtres ouverts, dotés d’une capacité de configurer un milieu vital, et qui subissent en retour l’influence de ce dernier. Ainsi, la plupart des maladies modernes sont-elles des maladies de « civilisation », liées aux dégradations industrielles. L’eugénisme, rejeton du darwinisme social, est à la fois une tentative d’« adaptation dirigée » à cet environnement dégradé, et un délire scientiste au service d’un projet totalitaire. Invité en 1912 à Londres au congrès international sur l’eugénisme, Kropotkine est quasiment le seul à le dire publiquement : « Avant d’accorder à la société le droit de stériliser les personnes malades, les simples d’esprit, ceux qui ne réussissent pas dans la vie, les épileptiques (soit dit en passant, l’écrivain russe que vous admirez tant en ce moment, Dostoïevski, était épileptique), n’est-ce pas notre devoir sacré d’étudier avec attention les racines sociales et les causes de ces maladies ? »

Face à la puissance du darwinisme social chez les industriels et dans les milieux scientifiques du début du XXe siècle (la génétique naissante), Kropotkine est une voix singulière. Sa vision de l’histoire, de l’économie et du progrès social, bien que tributaire sur certains points de préjugés scientistes, se tient à l’écart du marxisme-léninisme. L’Entraide n’évoque pas seulement les conditions d’adaptation des animaux mais aussi celles des groupes humains, depuis les peuplades primitives jusqu’aux associations ouvrières, en passant par les communes villageoises et les guildes médiévales. En réalité, ce traité est une histoire naturelle des traditions d’entraide. Une histoire qui n’est en rien linéaire, passant par une succession d’étapes censées mener infailliblement vers le royaume de la liberté. Pour Kropotkine, il n’est pas nécessaire d’en passer par l’État capitaliste pour arriver au communisme, pas plus qu’il ne faut reléguer les communautés paysannes et leur économie locale au rang de survivances archaïques. L’attente indéfinie du moment où les promesses de l’industrialisation seront assez mûres pour que le peuple en récolte les fruits n’est qu’une manipulation de l’histoire au service d’un parti d’intellectuels et de cadres. Kropotkine ne se prive pas de le dire à Lénine en 1920 : « Sans une organisation par en bas des paysans et des ouvriers eux-mêmes, il est impossible de construire une vie nouvelle. Il semblait que les soviets avaient dû jouer précisément ce rôle de création d’une organisation par en bas. Mais la Russie n’a de république soviétique que le nom. L’influence et la domination du peuple par le Parti, c’est-à-dire, préférentiellement, les nouveaux venus (les idéologues communistes se trouvent davantage dans les centres urbains), a déjà détruit l’influence et l’énergie constructive de cette prometteuse institution – les soviets. À présent, ce sont les comités de Parti, et non les soviets, qui ont le pouvoir en Russie. Et leur organisation souffre des défauts de l’organisation bureaucratique (1) ».

Quant aux prétendus « sauvages », ils ne sont en rien des primitifs plongés dans un demi-sommeil de la raison, comme le veut une représentation courante au XIXe siècle : leurs institutions dénotent plutôt une capacité à utiliser l’aide mutuelle pour neutraliser la pulsion de pouvoir, au risque de renfermer le groupe sur lui-même. L’entraide, insiste Kropotkine, est toujours en même temps développement de la conscience et des échanges spirituels. Prise entre ces deux adversaires, le darwinisme social et la technocratie communiste naissante – la sélection artificielle au service du capitalisme industriel et l’écrasement des ouvriers et des paysans par la roue de l’histoire -, il n’est pas étonnant que l’oeuvre de Kropotkine, y compris chez les anarchistes, ait subi une éclipse. Sans surprise, elle fut étudiée entretemps par des francs-tireurs, des esprits libres. À son époque William Morris, bien plus critique que son ami russe sur les potentialités émancipatrices de la machine, puis Gustav Landauer, hostile à toute trace de positivisme (la religion des « faits » et de la science). Un peu plus tard, le géographe et penseur de la ville Patrick Geddes (1854-1932) et son disciple Lewis Mumford (1895-1990), notamment dans Technique et civilisation(1934) et Culture of Cities (1938).

Qu’en ont-ils retenu, qui nous revient aujourd’hui par leur héritage ? D’abord l’idée que l’économie n’est en rien une science de la production dans un contexte de rareté. Il s’agit de l’enraciner dans la nature elle-même et de la penser comme une « physiologie de la société » : avant de produire quoi que ce soit, étudier ce dont on a besoin collectivement (La conquête du pain). Ensuite l’idée que la technique, dont le développement industriel reste encouragé par Kropotkine, ne peut plus, pourtant, être soumise à la seule finalité du profit ni subordonnée à des impératifs de production gigantesques. Il faut l’utiliser dans un milieu adéquat, à hauteur d’homme : des petites fabriques dans des villages, un petit moteur pour les métiers domestiques ou des ateliers mécaniques à la campagne (Champs, usines, ateliers). Enfin l’idéal social, culturel et économique d’une société désurbanisée, fondée sur le travail intégré. Pour que chaque individu soit producteur à la fois de travail intellectuel et de travail manuel, et que tout groupement d’individus (à l’échelle d’une région par exemple) produise et consomme lui-même la plus grande partie de ses produits agricoles et manufacturés, il faut une éducation intégrale restaurant les humanités et l’aptitude à faire avec ses mains.

Voici l’apport de Kropotkine qu’il fait bon relire aujourd’hui. « Le socialisme n’implique pas seulement une réorganisation portant sur la division des profits : son sens économique est beaucoup plus profond. Il implique également une transformation de l’industrie de telle sorte qu’elle soit adaptée aux besoins du consommateur, et non à ceux qui en profitent. De nombreuses branches de notre industrie actuelle doivent disparaître, ou limiter leur production ; beaucoup de nouvelles doivent se développer. »

Avis aux disciples industrialistes de Lénine, zélateurs des avant-gardes, écraseurs des inadaptés. Celui que le chef bolchévik appelait une « vieille baderne » est loin d’avoir dit son dernier mot.

Renaud Garcia
Été 2020

Note

1. Lettre à Lénine, 4 mars 1920.

Lectures

L’Entraide, éditions Nada, juin 2020.

La conquête du pain, Le sextant, 2006.

Champs, usines et ateliers, Phénix éditions, 1999.

Agissez par vous-mêmes, Nada, 2019.

• André Pichot, La société pure. De Darwin à Hitler, Flammarion, 2000.

• Bertrand Louart, Les êtres vivants ne sont pas des machines, la Lenteur, 2018.

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