Eugène Zamiatine, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

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Eugène Zamiatine
(1884-1937)

Mis en ligne par PMO sur leur site le 28 juillet 2020

Le XXVIe siècle. À la suite d’une guerre de deux cents ans, L’État unique, guidé par le
Bienfaiteur, a étendu son joug sur toute la surface terrestre. Pour le bonheur des hommes. Ou plutôt, des numéros, pièces interchangeables, anonymes, vêtues de leur « unif » gris, immergées dans le Collectif. Une grande usine séparée du monde d’avant, naturel et sauvage, par un « Mur Vert ». Une machine sociale réglée par une Table des heures, des normes maternelles et paternelles, l’organisation de la vie privée et sexuelle, réduite à la portion congrue : la concession hygiénique que le totalitarisme mécanique accorde à ce qu’il reste d’animal dans ses rouages. Humble serviteur de ce système, D-503 est un ingénieur chargé de la construction de L’Intégral, un vaisseau spatial censé coloniser les autres planètes, pour ramener l’infini au fini, l’inconnu au connu. L’imprévisible au rationnel. Ce mathématicien de l’État unique, incapable de raisonner en tant qu’individu, livre à la postérité ses notes écrites à la veille de la conquête ultime, à la suite de laquelle plus rien n’arrivera jamais. Plus de rêve, plus d’imagination. Plus de perspective au-delà des murs. D-503 s’oublie. « Nous autres », c’est le seul point de vue à partir duquel il se sent autorisé à parler. Jusqu’à la rencontre, le surgissement de l’autre. La femme rédemptrice, I-330, dont la lettre-symbole tranche et jette le trouble dans l’état statique. I, comme une lame. Motif romantique qui fait basculer le héros du côté de la résistance des « méphis », ceux qui ont refusé l’embrigadement par la Machine et sont partis s’instruire « au contact des arbres, des animaux, du soleil ». I-330 et ses compagnons, les diaboliques, les séparateurs, qui introduisent des différences de potentiel dans l’équilibre mécanique, de part en part prévisible, transparent et homogène.

Tel est le cadre narratif, contre-utopique, de Nous autres, roman écrit entre 1920 et 1921 par Eugène Zamiatine. Élève de l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg, Zamiatine est affecté à la section de construction navale, et enseigne cette matière. Militant bolchevique, il est arrêté en 1905. De 1916 à 1917, il dirige la construction des brise-glace russes en Grande-Bretagne. Il rentre en Russie en 1917 et reprend ses cours à l’Institut polytechnique, tout en se liant avec les prosateurs russes modernistes. Élu en 1920 à la tête de l’Union panrusse des écrivains, il garde ses distances avec les écrivains prolétariens (les artistes du Proletkoult). Interdit de publication en URSS, Nous autres n’est publié que quelques années plus tard en Angleterre (et en 1929 en France) Après 1924, il devient de plus en plus difficile à Zamiatine de publier. Accablé par une campagne diffamatoire suite à la parution du roman à l’étranger, il se décide en 1931, avec l’appui de Gorki, à demander à Staline l’autorisation d’émigrer provisoirement. Arrivé à Paris en 1932, il participe à diverses créations littéraires et cinématographiques (notamment une adaptation, pour Jean Renoir, de la pièce Les Bas-fonds, de Gorki). Frappé par une crise d’angine de poitrine, il meurt en 1937.

Dans la note 1, qui ouvre le roman, D-503 se demande : « Ces notes seront un produit de notre vie, de la vie mathématiquement parfaite de l’État Unique. S’il en est ainsi, ne seront-elles pas un poème par elles-mêmes, et ce malgré moi ? Je n’en doute pas, j’en suis sûr ». Il y a beaucoup de Zamiatine dans cette association de la science et de la poésie. Ingénieur et mathématicien, lecteur du physicien Julius Robert von Mayer, l’auteur structure sa narration autour de l’opposition entre la mécanique et la thermodynamique. Autrement dit entre une représentation du réel fondée sur la prévisibilité intégrale du mouvement des corps physiques, et une approche introduisant les différences créatrices face aux tendances entropiques. « Voilà, il y a deux forces au monde : l’entropie et l’énergie. L’une est pour l’heureuse tranquillité, pour l’équilibre, l’autre cherche à détruire l’équilibre, elle tend au douloureux mouvement perpétuel ». Les chiffres, les équations, les symboles géométriques (I-330 est le pendant de O-90, la partenaire circulaire, sans relief, avec laquelle D-503 a rendez-vous lors de ses jours sexuels), les nombres irrationnels (la mystérieuse « racine de moins un » qui se met à obséder le narrateur à partir du moment où il se sent posséder une âme et une profondeur onirique), sont omniprésents dans le livre. Mais ce voile mathématique se superpose à des résurgences bibliques et des poussées irrationalistes venues des souterrains.

D-503, à l’image de Zamiatine, est divisé. D’un côté une rationalité moderne, claire, avide de perfection fonctionnelle. D’un autre, « l’écho simiesque » de la nature, des affects, un moi opaque, archaïque. Dostoïevskien, pour tout dire, à l’image du narrateur des Carnets du sous-sol.

On a relevé que ce récit de l’écrasement de l’individu sensible par la logique totalitaire annonçait la catastrophe du stalinisme, et ouvrait la voie à Huxley et Orwell, ses lecteurs attentifs. Zamiatine prophète. On a moins souligné que l’auteur parle, en réalité, de ce qu’il a déjà sous les yeux en 1920, dans l’art et la politique russe qui ne font plus qu’un. Zamiatine connaît les courants avant-gardistes qui accompagnent la prise de pouvoir des bolchéviques : constructivisme, futurisme, suprématisme. Ces esthétiques modernistes imprègnent le roman de leur inquiétante froideur. Imaginez la ville-usine bâtie à l’écart des forêts, des prairies et des lacs. Écoutez le peintre Kasimir Malevitch, dans l’enthousiasme de la Révolution d’octobre : « Arrachons [le monde] des mains de la nature et construisons un nouveau monde appartenant à l’homme ». Imaginez que la « raison doit vaincre », au besoin en opérant les réfractaires de leur indécrottable imagination, pour les rendre semblables aux machines. Lisez ces mots du poète Serge Tretiakov, tirés du Manifeste des nouveaux futuristes (1923) : « Hideuse est la forêt vierge, hideuses les steppes non cultivées, les chutes d’eau non utilisées, les neiges et les pluies qui tombent sans en avoir reçu l’ordre, les grottes et les montagnes. Tout est beau qui porte les traces de la main organisatrice de l’homme ». Songez à cette « Table des heures », qui fait de chaque numéro un « héros épique à six roues d’acier […] fondus en un seul corps aux millions de mains ». Et voyez l’idéologie du Proletkoult chez Alexandre Bogdanov, médecin, écrivain, philosophe communiste, penseur de la « tectologie », science de l’organisation d’une humanité nouvelle restructurée en fonction des principes du collectivisme. Pour Bogdanov, auteur avec L’étoile rouge (1908) d’une utopie communiste cybernétique, l’Usine est le « Messie de fer ». Rédemption machinale que promet, à la fin de Nous autres, la Grande Opération, réalisée grâce aux progrès de la Science nationale, et destinée à ouvrir aux numéros défectueux (c’est-à-dire affectés d’imagination) « le chemin du bonheur à cent pour cent ». Voie funeste que D-503, après un sursaut de résistance, sera contraint d’emprunter lui aussi, laissant I-330 torturée sous ses yeux désormais impassibles. Zamiatine commentateur du modernisme soviétique et de l’avancée désastreuse de l’idée communiste.

Orwell, dans une recension tardive de Nous autres, en 1946, voit clairement ce point. Le livre est, pour lui, « surtout une étude sur la Machine, ce génie que l’homme a étourdiment laissé s’échapper de sa bouteille et où il ne peut plus le faire rentrer (1) ». Dans le même article, Orwell estime qu’il est « fort possible que Zamiatine n’ait pas particulièrement visé le régime soviétique dans sa satire ». Ayant écrit son livre à peu près à la mort de Lénine, « il ne pouvait songer à la dictature stalinienne ». Certes. Ajoutons qu’il n’en a pas eu besoin. Ce qu’il avait sous les yeux était suffisamment éloquent. Car « Nous autres », c’est le mantra des poètes prolétariens des années post-révolutionnaires. Fin de l’individualisme romantique. Fin de la critique. C’est bien ce que réitère R-13, le poète officiel du régime dans le roman : « l’élément, autrefois sauvage, de la poésie, a été également dressé et soumis au joug. La poésie n’est plus un impardonnable roucoulement de rossignol, c’est une force nationale, un service utile ». On entend ici, mot pour mot, les emportements du poète et syndicaliste Alexeï Gatsev, fondateur en 1920 de l’institut central du Travail (CIT) à Moscou, une institution fonctionnant selon les méthodes de Frederick Winslow Taylor, avec des apprentis en uniformes écrasés par la norme du one best way. Le prolétaire, dit Gatsev, a des « émotions que ne mesurent ni le cri, ni le rire, mais le nanomètre et le tachymètre » ; sa psychologie est « d’un anonymat stupéfiant, permettant de désigner chaque unité prolétarienne par A, B, C ou par 325, 075, 0, etc. (2) ».

Nous autres relève en réalité de cette prospective qui se contente d’accentuer les tendances morbides du présent. En 1920, tout est déjà là : c’est le cinquantième anniversaire de Lénine, fêté en grande pompe dans le pays. Lénine, ou le Bienfaiteur. En 1920, c’est aussi l’Armée Rouge qui entre en Pologne pour y instaurer le régime soviétique, guidée par le commissaire militaire (futur maréchal de Staline) Toukhatchevski, au son de cet appel : « Aux pointes de nos baïonnettes nous apporterons à l’humanité travailleuse le bonheur et la paix. À l’Ouest ! ». Dans Nous autresL’Intégral symbolise la doctrine expansionniste soviétique. Zamiatine est forcément pénétré de cette idéologie, qui innerve son roman, bien qu’il s’efforce de la retourner pour en révéler l’inhumanité. C’est que l’auteur tient pour la tradition de l’artiste en rupture avec le pouvoir. Il tient pour l’hérésie, pour les pensées de « ceux qui rejettent le présent, apparemment inébranlable et infaillible » (essai sur Julius von Mayer, cité par Jorge Semprun dans sa préface à l’édition Gallimard). L’hérésie de l’époque, c’est le refus du taylorisme, lequel n’est pas une simple technique de rationalisation de la production capitaliste. Il s’agit, plus largement, de l’esprit de la machine collectiviste. Taylor, un des ancêtres vénérés par l’époque du Bienfaiteur : « les gens, en bas, tournaient, se penchaient, se relevaient en mesure, avec des gestes rapides et rythmés, conformément au système Taylor […] Toutes ces choses ne faisaient qu’un : les machines parfaites, semblables à des hommes, et les hommes parfaits, semblables à des machines ». Taylor, une référence pour Lénine, selon qui les méthodes de rationalisation du travail devaient préparer le prolétariat à prendre en main la production sociale.

Le rôle de l’art, pour Zamiatine, consiste à refuser le contrôle, l’enregistrement et finalement l’entropie. La stase, la mort. Destin funeste auquel participent aussi les concepts d’un autre Taylor, Brook, mathématicien du XVIIIe siècle, dont les recherches contribuèrent au développement du calcul différentiel et intégral. Ce Taylor-là est évoqué au moment où D-503 se livre à l’apologie de la musique moderne, fondée sur les « accords synthétiques des formules de Taylor, de Maclaurin [mathématicien écossais du XVIIIe siècle], les marches carrées et bienfaisantes du théorème de Pythagore… ». La mission, mathématique, de L’Intégral ne sera-t-elle pas de « lutter contre l’infini », en le divisant « en portions commodes, faciles à digérer, qu’on appelle des différentielles » ? Ce à quoi I-330 répond qu’il faut être « comme les enfants » et toujours se demander : « et après, quoi ? » En sorte qu’émergent des différences de potentiel, des différences de température par quoi la vie persiste à surgir.

Les écologistes sont ces enfants qui refusent la totalité close, la transparence d’un immonde dans lequel plus rien ne survient. Ils tiennent, comme les « Méphis » dans Nous autres, et comme D-503 au moment où s’insinue en lui la conscience d’une union vécue de l’âme et du corps, pour l’individu archaïque « aux mains velues » qui n’a pas honte de n’être pas machine. Les autres n’ont pour seul objectif que la paix dans la déchéance : l’avenir mécanique. C’est, on l’a vu, l’idée des avant-gardes communistes des années 1920. Mais c’est aussi bien le libertarisme qui a aujourd’hui colonnes ouvertes dans Libération, sous la plume de juristes comme Marcela Iacub ou Daniel Borrillo. L’idée, développée dans le roman, selon laquelle l’amour est une puissance capricieuse qui aurait été définitivement domptée par la raison mathématique, à l’aide d’une Lex Sexualis proclamant que « n’importe quel numéro a le droit d’utiliser n’importe quel autre numéro à des fins sexuelles », ne rappelle que trop la contractualisation des relations amoureuses, la volonté nihiliste de détruire les affects au profit de transactions neutres. C’est enfin le règne de la quantification, le rejet par l’humain de sa condition faillible au profit de l’algorithmique, chez les technocrates de gauche comme de droite. Dans tous les cas, le visage de la Mort-Machine.

Sans Zamiatine, pas de Meilleur des mondes ni de 1984. Mais, désormais, qui de Orwell ou del’écrivain russe a raison ? D’un côté, la robuste évidence selon laquelle 2 + 2 = 4 permet à l’homme commun de conserver à la liberté une chance dans un monde de falsifications idéologiques. D’un autre, les humains couverts de poils, pleins d’un sang rouge et chaud, sont devenus des ectoplasmes couverts de chiffres qui « rampent sur eux comme des poux ». En réalité, les deux observations se valent. Zamiatine lutte contre une raison devenue folle, qui promet aux hommes un paradis sans « désir », ni « pitié », ni « amour » ou « imagination ». Le Collectif et la Machine, tournant à vide, sans friction. Nous autres est le miroir d’une civilisation industrielle parvenue au bout de sa volonté de puissance. À nous, écologistes, de reprendre le mot des « Méphis » : À bas l’Intégral !

Renaud Garcia
Été 2020

Notes
1. Recension de Nous autres, G. Orwell, Tribune, 4 janvier 1946.
2. A. Gatsev, Des tendances de la culture prolétarienne, 1919.

Lecture
Nous autres, Paris, Gallimard, coll. L’imaginaire, 1971.

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