Ray Bradbury, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Encore une notice de Notre Bibliothèque Verte avant de filer au frais, durant cette nouvelle canicule. Ça cogne, vous savez, dans notre cuvette grenopolitaine – oui, vous savez – c’est pareil chez vous, c’est pareil partout.
« Où sont passées nos rivières ?, glapit la Une de Aujourd’hui en France. La France à sec. » (7 août 2020) Les pompiers disent que les incendies sont plus intenses. Ils s’allument spontanément, ils brûlent plus fort, ils ne s’éteignent pas. L’Australie et la Sibérie brûlent des semaines et des mois durant. C’est bien. Les copropriétaires de l’immense cercle arctique (Russie, Canada, Etats-Unis, Scandinavie), vont pouvoir industrialiser ces étendues sauvages : après nous la sécheresse. L’affreuse sécheresse universelle annoncée par J.G. Ballard (1930 – 2009) en 1965 dans son livre homonyme, Sécheresse (1975 pour la traduction française chez Casterman).
Mais on ne va pas commencer à prendre au sérieux des ouvrages de science-fiction. Ni à confondre les anticipations issues de l’imagination des écrivains avec les prospectives produites par les ordinateurs des scientifiques. Et puis ce pourrait être pire. Nous sommes loin de ce Fahrenheit 451 – 232,8 degrés centigrades – température d’inflammation spontanée du papier, auquel Ray Bradbury a consacré un roman (1953), et François Truffaut, un film (1966). Mais saviez-vous que trois ans avant Fahrenheit 451, Ray Bradbury avait écrit une brève histoire du monde intitulée Feu de joie ? Non ? Eh bien la voici, en annexe à la notice que Renaud Garcia consacre cette fois au seul Ray Bradbury.

Version imprimable de Bradbury

Ray Bradbury
(1920-2012)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 7 août 2020

Le vert est-il la couleur de Ray Bradbury, l’écrivain de science-fiction le plus connu au monde, auteur de Fahrenheit 451 et des Chroniques martiennes ? Il s’en défendait lui-même. « Je ne souhaite pas qu’on fixe sur moi l’étiquette d’écologiste. C’est trop sérieux », avouait l’auteur de L’homme illustré (1950), un des premiers livres sur la pollution (entretien avec P. Curval, Futurs, n°3, septembre 1978).

Comment le vert pourrait-il être la couleur de celui qui devint, avec ses Chroniques martiennes, l’écrivain favori de la NASA, adulé par les scientifiques et les astronautes ? À tel point, d’ailleurs, qu’il fit partie de la mission de contrôle de la sonde Mariner 9 qui atteignit en 1971 l’orbite de Mars, puis des comités scientifiques qui supervisèrent les missions de la sonde Voyager. Conférencier régulier pour le California Institute of Technology, Bradbury, tout en déplorant les méfaits de l’automobile et de la quincaillerie technologique qui isole les humains en prétendant les faire communiquer, n’a jamais cessé de penser que les USA devaient reprendre les vols vers la Lune, pour enfin coloniser Mars. Hommage du vice scientifique à la vertu littéraire : en 2007, une sonde a transporté une copie digitale des Chroniques martiennes vers Mars ; un astéroïde, un cratère lunaire et une portion de la surface de la planète rouge portent le nom de Bradbury.

On se souvient qu’en 1959, le physicien britannique C. P. Snow, qui s’était essayé au roman avec nettement moins de talent que Bradbury, avait campé l’opposition des « deux cultures » : celle des sciences et techniques de la société industrielle face à celle des humanités. Cette dernière, vouée à l’extinction dans un monde soumis à l’efficacité, devait être remplacée, relevée, par une troisième culture, celle des sciences humaines et sociales, afin d’acculturer les jeunes générations à l’organisation technocratique de la société (1).

Trois ans plus tard, le 14 septembre 1962, quelques jours après que le président Kennedy eut annoncé, sous la pression des prouesses soviétiques, la reprise du projet d’exploration de l’espace, Bradbury publia dans le magazine Life un texte intitulé « Cry the cosmos ». Ce texte fit beaucoup pour sa célébrité au-delà des cercles littéraires. Il s’y livrait à une méditation humaniste sur la conquête spatiale, établissant un compromis entre les deux cultures. Pourquoi donc, se demandait-il, dépenser des millions pour aller sur la Lune, quand les poètes nous la donnent gratuitement depuis des lustres ? Parce que nous chérissons la vie et craignons la mort. Les voyages spatiaux seraient, avançait l’écrivain, notre ultime réponse à l’angoisse du néant. Après avoir bâti des villes, allumé des lampes, fondé des mythologies et élevé des enfants pour nous sauver de l’obscurité, il nous fallait désormais assurer notre salut en transmettant le don de la vie humaine à travers les abysses planétaires. Mais, pour se hisser à la hauteur d’une telle ambition, il faudrait, concluait l’article, arbitrer entre la volonté de détruire et celle de sauver, et avant tout élever les idées plus haut que le perfectionnement technique des machines. En définitive, incorporer les valeurs humanistes dans la machine pour faire pencher son ambivalence du côté du Paradis et non de l’Enfer.

Et pourtant. Pourtant, au-delà de ce discours de conciliation, version lettrée de n’importe quelle campagne d’acceptabilité sociale des nuisances technologiques, Bradbury reste l’auteur de Fahrenheit 451 (1953). Fahrenheit 451, ou la température à laquelle le papier s’enflamme spontanément et se consume. Bien entendu, les pyromanes pompiers du roman sont une allégorie de la censure, de la destruction de la vie de l’esprit, de l’hitlérisme au maccarthysme. Les lecteurs d’Orwell feront l’analogie avec le Commissariat aux archives de 1984 où le passé est sans cesse falsifié afin de corroborer la ligne toujours mouvante, mais toujours implacable, du Parti. L’autodafé des livres est une pratique aussi vieille que l’avènement du fanatisme et l’écriture des livres. Je me souviens de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, la plus grande de tout le bassin méditerranéen, trois fois calcinées, par les troupes de César, par les juifs mosaïstes et les juifs chrétiens lors de leurs batailles armées, par les Arabes musulmans lors de la prise d’Alexandrie. Je me souviens non seulement de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, mais aussi de ceux des bibliothèques de Rome, et de toutes les bibliothèques du bassin méditerranéen, afin que rien ne subsiste des humanités antiques, et notamment du sage Epicure spécialement poursuivi par l’obscurantisme chrétien.

Fahrenheit 451 est surtout un admirable texte sur la mémoire, l’incarnation et la mélancolie. En suivant la rédemption de son protagoniste Guy Montag, Bradbury donne à sentir ce qu’il en coûte de sauvegarder l’humanité et les humanités dans une ère dévastée par la marchandise et la technologie, où des avortons diminués se divertissent à en mourir d’ennui. Bradbury parle de nous. C’est ainsi qu’il nous est proche.

Tous les récits de l’auteur sont truffés de gadgets technologiques dont il interroge les malfaisances. Dans le roman, le Limier-Robot, chien traceur programmé par traitement algorithmique de données, est sans doute le cas le plus emblématique de la prescience de Bradbury. Ce chien-robot, c’est celui que nous voyons aujourd’hui traquer les porteurs du Covid-19 à Singapour. La compagne de Montag, la malheureuse Mildred, illustration de la ménagère américaine aliénée au dernier degré, se raccroche à une réalité exotique par ses coquillages d’oreille (prototypes des actuelles oreillettes sans fil), vit des moments exaltants avec sa « famille » virtuelle, immergée entre les quatre murs de son salon-écran. Le virtuel a pris possession des quartiers résidentiels où flâner à pied devient une conduite suspecte, passible de dénonciation par des voisins « vigilants ». Reste la bagnole, dispensatrice de sensations fortes lorsque, partout, s’est insinué le blasement. Une jeunesse déboussolée se grise d’appuyer sur le champignon pour écraser les passants aventureux.

Au milieu de ce « cauchemar climatisé » (Henry Miller), dont il est d’abord l’un des gardiens consciencieux, Montag va pourtant s’éveiller à une possibilité : vivre en humain. Sous son blouson ignifugé puant le pétrole, le héros retrouve, par la rencontre avec Clarisse McClellan, jeune fille campée sur la terre solide et bien ronde, une image enfouie dans ses émotions : celle d’une humanité libre « d’humer les choses, regarder les choses » ; une humanité capable de « rester toute la nuit debout, à marcher, à regarder le soleil se lever » ; une humanité attentive au monde, qui se permet encore de réfléchir, converser et rire, comme l’étrange famille McClellan, bientôt liquidée par les autorités.

L’attention aux sensations, à la nature, est attention au sens. Une manifestation de culture. Mis sur la voie par Clarisse, Montag remonte la piste des humanités jusqu’à Faber, vieux professeur d’anglais contraint à la retraite par défaut de crédits et d’élèves dans son école d’arts libéraux. L’honnête homme lui livre le secret de son amour pour les livres et du rôle de passeur, désormais clandestin, qu’il s’est donné : « Connaissez-vous la légende d’Hercule et d’Antée, le lutteur géant dont la force était incroyable tant qu’il gardait les pieds fixés au sol ? Une fois soulevé de terre par Hercule, privé de ses racines, il succombe facilement. Si cette légende n’a rien à nous dire aujourd’hui, dans cette ville, à notre époque, c’est que j’ai perdu la raison. »

Lire et relire Fahrenheit 451, en gardant une oreille sur la ritournelle des inhumains d’aujourd’hui. Face à Faber, le littéraire, le défenseur de la skolè (du loisir pour penser et cultiver les arts libéraux) se tient Beatty, le capitaine des pompiers brûleurs de livre, fonctionnaire de la défaite des humanités. À la différence des imbéciles qui constituent son équipe, lui a lu des livres, du moins appris suffisamment de citations pour le laisser croire. Il choisit en conscience d’en faire des bûchers, comme d’en finir avec les humains qui, tels Clarisse, prêchent d’exemple : « elle ne voulait pas savoir le comment des choses, mais le pourquoi. Ce qui peut être gênant. On se demande le pourquoi d’un tas de choses et on finit par se rendre très malheureux, à force ». Pour le reste, se gaver d’informations et suivre le courant : « restez pompier, Montag. Tout le reste n’est que désolation et chaos ! » Beatty, c’est déjà C. P. Snow et le nihilisme technocratique. Les littéraires sont bien pour lui ces « luddites par tempérament », perturbateurs de l’organisation sociale, obsédés par le pourquoi, que le physicien britannique tancerait dans sa conférence de 1959.

Traqué, pisté, pourchassé, après une course éperdue à travers la forêt et le fleuve, Montag trouve refuge auprès des flammes chaleureuses d’un feu de camp, en compagnie de vieux universitaires (dans le sens noble du terme, des intellectuels participant de la communauté universelle du savoir humain). Clochards célestes, luddites d’une époque avilie, ils se groupent en petites unités, près des forêts, le long des voies ferrées, à l’écart de l’inculture des villes, bientôt détruites par des guerres éclair. Eux, les littéraires, voyagent avec peu de livres. C’est qu’ils les ont appris par coeur, disséminés chapitre par chapitre, ici ou là. Un tel est Thoreau, un autre Bertrand Russell, tel autre encore Shakespeare. Ils se reconnaissent par-delà les distances. Ils demeurent les sentinelles de la mémoire dans un âge de ténèbres, conservant la flamme vacillante de la culture humaine. Les Phénix qui, à chaque génération, préservent une chance qu’un peu plus de monde se souvienne.

En cela Bradbury est des nôtres, et sa couleur est le vert. Car il y a plusieurs façons de brûler les livres. Dans une préface à une réédition du livre datant de 1993, il écrivait ainsi : « Si le monde se basketballise et se footballise en grand spectacle télévisé, plus besoin d’hommes comme Beatty pour enflammer le pétrole ou faire la chasse au lecteur. Si, au niveau du primaire, les cerveaux se ramollissent et disparaissent dans les fissures et les bouches d’aération de la salle de classe, qui, au bout d’un certain temps, le saura ou s’en préoccupera ? » (« De l’étincelle à l’incendie », 14 février 1993). Lorsque la masse préfère vouloir le néant plutôt que de ne rien vouloir du tout, seule la mémoire vive atteste notre humanité. C’est également la leçon d’un texte préparatoire à Fahrenheit 451, intitulé « Feu de joie », dans lequel les protagonistes, à la veille de l’apocalypse nucléaire, basculent dans l’explosion finale arrimés aux souvenirs des oeuvres du passé. Attachés, malgré tout, à la mémoire de l’effort obstiné des humains pour continuer de vivre dans la pensée de leurs descendants.

Le vert de Bradbury n’est certes pas celui d’un écologiste engagé, mais son importance n’en est pas moindre pour autant. C’est la couleur d’une vision émouvante de ce que peut une vie humaine consciente de sa finitude. Une vision qui ne frappera jamais les innombrables Beatty machinant le grand dégoût de vivre : « Je crois que la mélancolie est l’état d’âme de l’humanité. Tous les garçons et les filles, en grandissant, se rendent compte que les couchers de soleil ne durent pas éternellement […] C’est la mort qui rend la vie belle et la liste des choses qu’on a faites, des belles et bonnes choses qu’on a faites est chargée de mélancolie » (entretien avec P. Curval, 1978).

Renaud Garcia
Été 2020

Note

1. Cf. Pièces et main d’oeuvre, Les deux cultures, ou la défaites des humanités, 15 février 2016. www.piecesetmaindoeuvre.com et Pièce détachée n°76.

Lectures

Fahrenheit 451, « Feu de joie », Paris, Denoël, 1995.
Pièces et main d’œuvre, Les deux cultures, ou la défaites des humanités, 15 février 2016 (Pièce détachée n°76)

Poster un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :