Une « écriture excluante » qui « s’impose par la propagande » : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive

Tribune parue dans Marianne le 18 septembre 2020

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

Les défauts de l’écriture inclusive

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’ »invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l »invisibilisation », c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues

Nous relèverons simplement ici quelques défauts constitutifs de l’écriture inclusive et de ses principes.

  • La langue n’a pu être ni masculinisée, ni féminisée sur décision d’un groupe de grammairiens, car la langue n’est pas une création de grammairiens — ni de grammairiennes. Ce ne sont pas les recommandations institutionnelles qui créent la langue, mais l’usage des locuteurs. L’exemple, unique et tant cité, de la règle d’accord « le masculin l’emporte sur le féminin » ne prétend posséder aucune pertinence sociale. C’est du reste une formulation fort rare, si ce n’est mythique, puisqu’on ne la trouve dans aucun manuel contemporain, ni même chez Bescherelle en 1835. Les mots féminin et masculin n’ont évidemment pas le même sens appliqués au sexe ou à la grammaire : trouver un quelconque privilège social dans l’accord des adjectifs est une simple vue de l’esprit.
  • Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues. En effet, la langue française permet toujours de désigner le sexe des personnes et ce n’est pas uniquement une affaire de lexique, mais aussi de déterminants et de pronoms (« Elle est médecin »). Par ailleurs, un nom de genre grammatical masculin peut désigner un être de sexe biologique féminin (« Ma fille est un vrai génie des maths ») et inversement (« C’est Jules, la vraie victime de l’accident »). On peut même dire « un aigle femelle » ou « une grenouille mâle »…

Une écriture excluante

La langue n’est pas une liste de mots dénués de contexte et d’intentions, renvoyant à des essences. Il n’y a aucune langue qui soit fondée sur une correspondance sexuelle stricte. Autrement, le sens des mots serait déterminé par la nature de ce qu’ils désignent, ce qui est faux. Si c’était le cas, toutes les langues du monde auraient le même système lexical pour désigner les humains. Or, la langue n’a pas pour principe de fonctionnement de désigner le sexe des êtres : dire à une enfant « Tu es un vrai tyran » ne réfère pas à son sexe, mais à son comportement, indépendant du genre du mot.

  • Les formes masculines du français prolongent à la fois le masculin (librum) et le neutre (templum) du latin et font donc fonction de genre « neutre », c’est-à-dire par défaut, ce qui explique qu’il intervienne dans l’accord par résolution (la fille et le garçon sont partis), comme indéfini (ils ont encore augmenté les impôts), impersonnel (il pleut), ou neutre (c’est beau). Il n’y a là aucune domination symbolique ou socialement interprétable. Quand on commande un lapin aux pruneaux, on ne dit pas un.e lapin.e aux pruneaux
  • La langue a ses fonctionnements propres qui ne dépendent pas de revendications identitaires individuelles. La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir « sexiste », on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français « patriarcal ». L’évidence montre que l’on peut exprimer toutes les pensées et les idéologies les plus antithétiques dans la même langue.

Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords

  • En français, l’orthographe est d’une grande complexité, avec ses digraphes (eu, ain, an), ses homophones (eau, au, o), ses lettres muettes, etc. Mais des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou.t.e.s travailleu.r.se.s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-).Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords.
  • En effet, les réformes orthographiques ont normalement des objectifs d’harmonisation et de simplification. L’écriture inclusive va à l’encontre de cette logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture. En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale. Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut : qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles, ils seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes aléatoires.
  • Tous les systèmes d’écriture connus ont pour vocation d’être oralisés. Or, il est impossible de lire l’écriture inclusive : cher.e.s ne se prononce pas. Le décalage graphie / phonie ne repose plus sur des conventions d’écriture, mais sur des règles morales que les programmes de synthèse vocale ne peuvent traiter et qui rendent les textes inaccessibles aux malvoyants.

L’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage

  • On constate chez ceux qui la pratiquent des emplois chaotiques qui ne permettent pas de produire une norme cohérente. Outre la prolifération de formes anarchiques (« Chere.s collègu.e.s », « Cher.e.s collègue.s », etc.), l’écriture inclusive est rarement systématique : après de premières lignes « inclusives », la suite est souvent en français commun… Si des universitaires militants ne sont pas capables d’appliquer leurs propres préceptes, qui peut le faire ?
  • L’écriture inclusive, à rebours de la logique grammaticale, remet aussi radicalement en question l’usage du pluriel, qui est véritablement inclusif puisqu’il regroupe. Si au lieu de « Les candidats sont convoqués à 9 heures » on écrit « Les candidats et les candidates sont convoqué.e.s à 9 heures », cela signifie qu’il existe potentiellement une différence de traitement selon le sexe. En introduisant la spécification du sexe, on consacre une dissociation, ce qui est le contraire de l’inclusion. En prétendant annuler l’opposition de genre, on ne fait que la systématiser : l’écriture nouvelle aurait nécessairement un effet renforcé d’opposition des filles et des garçons, créant une exclusion réciproque et aggravant les difficultés d’apprentissage dans les petites classes.

Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. La circulaire ministérielle de novembre 2017 était pourtant claire et, tout en valorisant fort justement la féminisation quand elle était justifiée, demandait « ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive » : des administrations universitaires et municipales la bafouent dans un coup de force administratif permanent. L’usage est certes roi, mais que signifie un usage militant qui déconstruit les savoirs, complexifie les pratiques, s’affranchit des faits scientifiques, s’impose par la propagande et exclut les locuteurs en difficulté au nom de l’idéologie ?


Tribune rédigée par les linguistes Yana Grinshpun (Sorbonne Nouvelle), Franck Neveu (Sorbonne Université), François Rastier (CNRS), Jean Szlamowicz (Université de Bourgogne) et signée par 32 linguistes.

Poster un commentaire

4 Commentaires

  1. Debra

     /  21 septembre 2020

    Depuis quelque temps j’attire l’attention de mes amis français sur la friction de plaques tectoniques linguistiques qui se dégage dans le heurt constant entre le français, langue calquée sur le latin, langue pratiquant une organisation du monde, et de la pensée, qui fait appel au GENRE masculin et féminin, alors que le latin ajoutait le neutre, et l’anglais, où il n’existe pas d’organisation de genre au sein de la langue. (Pourtant, le latin a joué un rôle très important dans l’anglais, et le latin continue à exercer une pression constante sur la… DOMINATION de l’idiome scientifique… savante dans notre quotidien.)
    Je dis à mes amis que la « décision » (prise par qui, en l’occurrence ?…) de traduire le mot anglais « gender » par « genre » est une décision avec des retombées importantes, car le mot « genre » en français ne peut pas être traduit en anglais, pas plus que le mot « gender » peut être traduit en français, en tout cas, par un seul mot. Par contre, il y a UNE RESSEMBLANCE FRAPPANTE entre le mot « genre », et le mot « gender », une ressemblance qui remonte à des origines communes et semblables en latin, qui pousse les personnes à postuler une forme d’équivalence entre les deux mots…
    Il y a des conflits importants entre les hommes et les femmes aux U.S. en ce moment. Ces conflits se sont escaladés, débouchant sur des violences.. meurtrières au propre comme au figuré.
    Ces querelles pour moi reflètent une confusion entre ce qui relève du féminin, et ce qui relève de la femme (« genre »/ »gender »). Les confusions entre ce qui relève du féminin et de la femme sont le miroir de confusions pour établir une différence sociale entre les hommes et les femmes. Or…on peut se demander s’il est possible d’opérer un DIVORCE dans l’esprit entre la PERSONNE de la femme, et le GENRE du féminin…Il est tentant d’avancer que la langue ne détermine pas la pensée (et en contrepartie, qu’elle ne serait pas influencée par la pensée…) mais je crois que cette affirmation ne tient pas la route, face à l’observation.
    Je crois… que le nouveau combat entre les Anciens et les Modernes se situe sur le statut et la place de la femme…. dans l’Antiquité, (et jusqu’à ces dernières années, si j’en crois les récits de mes ascendants sur l’affaire), opposés à ce qu’une certaine modernité voudrait opposer à cette place.
    Le féminin comme qualificatif serait déterminé par le statut du sexe de la femme par opposition à celui de l’homme : le sexe de la femme est invisible à l’oeil nu, alors que le sexe de l’homme est visible. (non, je ne parle pas du clitoris, mais du vagin…) Pourtant, ce qui est invisible à l’oeil nu n’est pas sans importance, et certainement pas SANS POUVOIR. Il y a une logique (qui était à l’oeuvre dans la civilisation greco-romaine) qui associe invisible et intérieur, privé, et intime, et au POUVOIR de ce qui est intérieur, privé, et intime, par opposition structurale et structurante avec le pouvoir qui est extérieur, et PUBLIC. Cette opposition fonde le dehors et le dedans, des concepts qui permettent à un être humain de se situer comme être tourné vers le public, l’extérieur, comme vers l’intérieur, l’intime, et le privé.
    L’association féminin/intérieur est millénaire…L’invisible n’est pas sans valeur, sans pouvoir ; son pouvoir, sa valeur sont ailleurs, sur un autre plan.
    Il est également tentant, face au pouvoir.. suprême de la langue à déterminer la pensée, d’imaginer qu’il y a des personnes incarnées qui prennent des décisions pour imposer des contraintes. Certes, en France, l’Académie Française dispose d’un semblant ? de pouvoir centralisé pour dicter ce qui est de règle, et ce qui ne l’est pas, et il n’y a aucune organisation de ce type dans un pays anglo-saxon. Voilà deux visions de la res-publica (à entendre au sens littéral, svp…) qui sont différentes, avec des conséquences, et des retombées différentes. Mais la langue, L’USAGE… a le dernier mot.
    Je partage le diagnostic des linguistes ci-dessus sur le caractère finalement très.. élitiste de ces formulations d’orthographe inclusive. Elles constituent des tentatives de prendre le pouvoir de la res-publica, au profit des.. femmes, en fin de compte ? Elles sont une illustration de la nature du monde qui est le nôtre : tout en voulant remédier à une « injustice », elles ne font qu’instaurer de nouvelles injustices, de nouvelles inégalités… ailleurs.
    La question étant de savoir si la res-PUBLICA entre la main des femmes serait exempte de toute forme de tyrannie du simple fait qu’elle serait gérée par des femmes ?
    Personnellement… je constate avec tristesse combien « féminin » et « femme » sont loin en ce moment…et combien nous en souffrons…
    Quel avenir pour le féminin ? A voir. Peut-être pas avec les femmes ? En tant que femme, cela me rend encore plus triste.

    J'aime

    Réponse
  2. Jean

     /  22 septembre 2020

    Étant d’origine étrangère je considère depuis longtemps que l’écriture inclusive est RACISTE et XÉNOPHOBE. Effectivement pour un étranger c’est assez difficile déjà d’apprendre le français. L’écriture inclusive complique énormément les choses et me trouble dans mon apprentissage. Je me sens exclu. Pour moi il y a des personnes qui s’amusent avec leur propre langue et essaient de la détruire. Je sens cela anxiogène car la langue français devrait être le vecteur, un des bases de mon intégration dans la société français et voila que cela devient vecteur d’exclusion. Je suis content de voir des gens, plus en plus nombreux, défendre la langue française et du coup me défendre, moi, et toutes les français d’origine étrangère qui peinent avec cette belle langue mais qui voudraient la parler de mieux en mieux.

    J'aime

    Réponse
  3. Calaferte

     /  28 septembre 2020

    Je n’aurais jamais cru lire ici la défense d’une circulaire ministérielle. Le monde est en ruine mais il s’en trouve encore pour s’attacher à défendre quelques reliques fumantes, dans un lamento étrangement partagé avec leurs ennemis d’hier. Gare !

    J'aime

    Réponse
  4. Inclusive writing aims whether consciously or not at the destruction of language, just as the word « gender » when divorced from its biological roots seeks to replace the social/psycho sexual context where particular modes of behavior that grow out of the complex relation between men and women, haunted by the specter of patriarchy are isolated and frozen as incontestable identities i. The « social justice warriors » ideological baggage in which feminism or racism is reduced to symbolic gestures that practically translate into totalitarian commands when confronted with the reality of its application, diversity, its all purpose calling card be dammed, might not be the « Khmer Rouge » , but it has inherited from leftism’s historical nightmares the totalitarian inclination to remake the human, presented as an egalitarian project based on an ideological pecking order of assigned identities.
    Language the primary human tool, which rationally organizes its natural and social environment by assigning symbolic meaning to the objects of its practical and mental activity is on the chopping block, because just as human biological life is subject to sickness and death, an imperfect creation, language was determined by post modern ideology to be an imperfect human creation as well, the malleable and indeterminate character of language ( what makes it profoundly exquisite vehicle of subjective expression and the playful invention of the people)or its rational & irrational roots made language suspect which eventually would be replaced by the language of computer perfection or the tortured and unintelligible exercises of university professors. As the natural environment collapses and humanity, the conscious part of nature & nature itself, irrationally pursue the destructive practice of progress, confronted with the abyss the intellectual progressive class passes the time devising an inclusive language that no one will be able to speak.

    Aimé par 1 personne

    Réponse

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :