Élisée Reclus, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Défendons la nature, combattons l’«écologie»

Voici les notices de Notre Bibliothèque Verte, rédigées par Renaud Garcia, et consacrées cette fois à Elisée Reclus et à ses compagnons du mouvement impressionniste.

« Et si nous sommes, qui sommes-nous ? », se demandait-on dans l’avant-propos à Notre Bibliothèque Verte (ici).
Sans doute des « écologistes » devions-nous conclure à regret. Ce mot d’« écologie » étant le seul mot nouveau apparu en politique depuis 50 ans, et le seul à rassembler aux yeux du grand public les « écolos » dans toutes leurs nuances et contradictions. Du moins tant que les mots de « nature » et de « naturistes » n’auront pas remplacé ceux d’« écologie » et d’« écologistes ».

Car l’écologie est un contre-sens politique. Tout d’abord le nom d’une sciencefondée et nommée comme telle par Ernst Haeckel (1834-1919), un biologiste darwiniste, en 1866, dans sa Morphologie générale des organismes. Oikos : demeure, habitat, milieu ; logos : science, discours. « Science des êtres vivants dans leur milieu ». Haeckel était en outre et en vrac un dessinateur remarquable, un militant libre-penseur, eugéniste et raciste, dont les nazis reprirent les pires idées. (Cf. André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Ed. Flammarion, 2000).

Ça commençait mal. Qu’en plein siècle du machinisme et de l’expansion industrielle se développent des sciences vouées à l’étude du vivant – biologie, écologie – avait quelque chose de sinistre. Comme la géographie, ces études servaient d’abord à faire la guerre. Mais la guerre au vivant, qu’elles n’étudiaient que pour mieux le vaincre.

Aussi, nos véritables anciens ne sont pas les scientifiques écologistes, mais les naturiens (voir ici) et naturistes politiques, ces anarchistes et libres-penseurs, contemporains de Haeckel, tel le géographe Elisée Reclus (1830-1905), végétariens, nudistes, partisans d’une vie saine et du retour à la terre, porteurs d’une vue critique et contradictoire du machinisme et de l’industrialisme. Cette vue fut exprimée par le groupe des impressionnistes avec qui Reclus entretenait des liens, et notamment avec Camille Pissarro (1830-1903), son compagnon anarchiste ; l’un des fondateurs du mouvement, le maître de Cézanne et Gauguin.

Ce que les naturiens ont de plus frappant et qui les réunit dans notre estime, c’est de ne pas s’être contentés d’une critique parcellaire, ni négative. Les naturiens surtout, ont porté la critique radicale (et non pas extrémiste), à un point qui n’a pas été dépassé depuis. Au-delà de l’anti-capitalisme et de l’anti-productivisme qui sont les mots de code des industrialistes de gauche. Leurs échecs, leurs impasses, leurs contradictions, restent les nôtres. Mais aussi leurs réussites. La plus heureuse étant d’avoir forgé ce nom de « naturiens » pour nommer de façon positive et générique, les défenseurs du vivant politique dans un milieu vivant. Autrement dit nature et liberté, indissociables l’une de l’autre. Et si nous sommes, nous autres, ces mêmes défenseurs du vivant, un siècle plus tard, qui sommes-nous donc, sinon des naturiens.
Ou plutôt, suivant l’usage des désinences en – iste pour désigner en français les adeptes d’un courant, des naturistes. On n’a pas dit des « nudistes ». Nous n’avons pas à être plus naturistes que les naturels des peuples premiers – y compris nos ancêtres les Gaulois -, qui, un peu partout, se promenèrent ou se promènent encore en pagnes, kalimbés, dhotis, paréos – et même – en braies et en culottes.

Reclus et les impressionnistes ont porté la conscience déchirée et la vision de cette catastrophe, la « révolution » industrielle. Jamais la nature ne fut mieux exaltée que sur ces toiles de « plein air », éclatantes des lumières et couleurs d’un monde à l’agonie. Et c’est bien cette vie splendide et révolue que les foules viennent béatement et douloureusement contempler au musée d’Orsay, et lors des grandes expositions. Mais déjà le Progrès arrive gare Saint-Lazare et les locomotives, les fumées, les immeubles, les habits noirs, les grises teintes urbaines, envahissent les toiles. Le moment est passé, la nature aussi. Il faut vivre avec son temps.
Reclus, les naturiens, les naturistes, furent si bien écrasés et occultés que lors de la résurgence du mouvement de défense du vivant, dans les années 1960, les militants se rangèrent sous l’égide de la science et de « l’écologie », respectable, rationnelle, scientifique en somme ; et non pas du côté de la défense de la nature, toujours suspecte de sensiblerie, de sentimentalisme et d’émotions irrationnelles, politique en somme.

Plutôt que de lire Giono, Charbonneau, Ellul (voir ici), ils firent de la biologiste Rachel Carson (1907-1964), la fondatrice du mouvement « écologiste », et de son livre Printemps silencieux (1962), le modèle de la démonstration « scientifique » (« écologiste »), de l’agonie du vivant. Notre sensibilité, notre expérience de la disparition des saisons et des animaux n’ont de valeur aux yeux de la technocratie dirigeante et du Monde, son organe central, que si elles sont « validées » par les climatologues du Giec et contresignées par des milliers de scientifiques qui nous prodiguent – à nous, leurs victimes depuis deux siècles – des « appels à sauver la planète » (Cf. Le Monde, 13 novembre 2017). Aussi n’est-il pas surprenant que le parti et les associations écologistes soient, par une apparente contradiction, infestés d’ingénieurs, de cadres et de scientifiques.

« Ecoutez les scientifiques ! » nous enjoint Greta Thunberg, leur petit automate, promue par leurs soins « porte-parole de la jeunesse écologiste », alors qu’elle n’est que leur commande vocale auprès de la jeunesse écologiste. Les mêmes prétentions « scientifiques » nourrissent les impostures des « collapsologues », inventeurs d’une pseudo-science, et celles du petit cluster d’anthropologues, sociologues et philosophes, qui, 100 000 ans plus tard, re-découvrent sous les auspices d’un Descola (Par delà nature et culture, 2005), l’animisme et Les Formes élémentaires de la vie religieuse (Durkheim, 1912). Les uns comme les autres abondamment et complaisamment célébrés par Le Monde qui reconnaît les siens, membres du clergé scientiste et de la classe technocratique. Plutôt se transformer en « écologistes » et coller des labels « vert » ou « écologiste » sur toute innovation technologique ou contrainte politique, que de renoncer à diriger la société industrielle qu’ils ont menée à la faillite. Leur industrie, leur science, leur écologie.

Si vous voulez défendre le vivant, nature et liberté ; combattez la science écologique et mortifère.

Ne le répétez pas – ça nous ferait du tort sur les réseaux sociaux – mais nous les anti-industriels, nous ne sommes pas des écologistes ; nous sommes des naturistes.

Version imprimable d’Elisée Reclus

Élisée Reclus (1830-1905)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 22 septembre 2020

Géographe et anarchiste, élevé dans la foi protestante, Élisée Reclus embarque très tôt sur le fleuve des révolutions sociales du XIXe siècle. Suite au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, il s’exile en Allemagne où il suit les cours du géographe Carl Ritter. Les voyages au long cours le conduisent vers l’Irlande, les États-Unis puis Santa-Marta, dans la région caraïbe (Colombie), où il tente sans succès de fonder une colonie agricole. Revenu en France, membre de la Société de géographie, il rédige deux volumes monumentaux, sous le titre La Terre, description des phénomènes de la vie du globe (1867-1868). Avec son frère Élie (les Reclus sont une grande famille d’intellectuels militants), il se lance en parallèle dans des expériences coopérativistes, tout en se rapprochant de Bakounine, le géant russe rival de Marx au sein de l’Internationale. En 1868, Reclus est membre fondateur de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, qui porte haut l’étendard de l’anarchisme bakouninien. Communard, il sert dans la compagnie d’aérostiers (pilotes de montgolfière) du photographe Nadar, pendant le siège de Paris. Reclus évite de justesse la déportation, à la faveur d’une pétition internationale de savants. Sa peine commuée en dix ans de bannissement, il trouve refuge en Suisse, avec sa famille, où il travaille à la fédération jurassienne (ouvriers-horlogers) de l’Internationale. Il poursuit dès lors sa double activité de géographe et de rédacteur dans diverses publications anarchistes. Son œuvre scientifique est immense, avec la Géographie universelle dont la publication s’échelonne de 1875 à 1894, puis les six tomes de L’Homme et la Terre, à partir de 1905. Afin de cartographier l’Asie, il reçoit l’assistance d’un autre géographe et anarchiste, Pierre Kropotkine, dont il fait la connaissance en 1877. Il se rapproche ensuite de l’Écossais Patrick Geddes – l’inspirateur de Lewis Mumford – auquel il suggère des modèles de globes et de maquettes afin de réaliser des représentations du monde en trois dimensions. Ses écrits sociaux ne sont pas moins imprégnés du bouillonnement intellectuel de l’époque. Il absorbe, comme ses collaborateurs, l’influence de l’évolutionnisme, cette conception d’une loi naturelle portant les formes vivantes, liées entre elles, vers toujours plus de complexité. Poussée en avant par la lutte des classes et la décision souveraine de l’individu, l’évolution sociale fait le lit des révolutions. Si tant est, bien entendu, que l’on conçoive le retour à l’équilibre (le troisième grand fait de l’évolution selon Reclus) à la suite de la victoire de la révolution et non de la soumission des opprimés. Terminant sa carrière de savant à Bruxelles, Reclus reste l’un des porte-parole classiques du communisme anarchiste, lui qui souffle le mot et l’idée d’« entraide » à Kropotkine

Pas plus que ce dernier, l’aîné des deux géographes n’a pu sauter par-dessus son temps. Sa pensée, aussi vive soit-elle, bute sur quelques rocs. Des évidences partagées par l’époque, dans l’ébullition des premiers temps de l’Association internationale des travailleurs. Telle cette confiance dans le progrès des mœurs sous l’effet de l’extension mondiale des échanges, laissant entrevoir l’avènement d’une humanité raisonnable et pacifique. Comme si, par la grâce de quelque loi naturelle, le torrent des révolutions était voué à rejoindre la mer tranquille de la fraternité universelle, une fois brisées les digues de la rapacité, de la concurrence, de la propriété privée et de l’oppression, qu’elle vienne de l’État ou de l’Église. Le scientifique parle, et ses lumières : « L’ignorance diminue, et, chez les évolutionnistes révolutionnaires, le savoir dirigera bientôt le pouvoir. C’est là le fait capital qui nous donne confiance dans les destinées de l’Humanité : malgré l’infinie complexité des choses, l’histoire nous prouve que les éléments de progrès l’emporteront sur ceux de régression » (L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique). Nous n’en sommes plus là. L’ignorance croît. Dans les appareils révolutionnaires, la volonté de pouvoir écrase le savoir. Redistribuer les fruits de la production ne change rien à l’épuisement de la terre. Quels « grands soirs », quels « jours meilleurs » et « avenir radieux » pourrait-on encore se targuer d’annoncer et de préfigurer ?

Néanmoins, c’est en plongeant de nouveau dans la géographie reclusienne que l’on trouvera de quoi se fortifier et tremper nos caractères rétifs à l’invasion de l’hydre mécanique. Car cette œuvre chemine entre tant de méandres que, si l’on prend la peine de la suivre, elle pourrait bien déposer son lecteur, marcheur et navigateur, sur quelque îlot de liberté. Même aujourd’hui, où l’on se demande avant tout ce qu’il reste à sauver du désastre. Qui veut apprécier en Reclus un de nos anciens à nous, naturistes radicaux, doit lire ses deux ouvrages : Histoire d’un ruisseau et Histoire d’une montagne, parus pour l’un en 1869 et pour l’autre en feuilleton entre 1875 et 1876, avant une édition complète en 1880. Oh, il ne s’agit là que de petits livres, vous savez, publiés dans la « Bibliothèque d’éducation et de récréation » de Pierre-Jules Hetzel, l’éditeur de Proudhon, Hugo et Jules Verne ; une collection destinée aux adolescents, aux familles bourgeoises soucieuses d’instruction et aux adultes débutants. Ces textes s’inscrivaient dans le mouvement d’éducation populaire de la seconde moitié du XIXe siècle. Des modèles de vulgarisation scientifique, instructifs et agréables. Ce fut cela aussi la « gloire de notre école (1) », l’école de la IIIe République, que la distribution des Histoires reclusiennes comme livres de prix. Savoureuse reconnaissance pour le pédagogue anarchiste, qui exhorte sans cesse élèves et étudiants à sortir de la prison de leurs manuels gris et poussiéreux pour se faire observateurs candides du vaste paysage terrestre.

C’est du ruisseau qu’il faut partir. Peut-être même du ru, ce filet d’eau qui se perd à travers la mousse. Car en recomposant sa trajectoire entre ciel, terre et mer, on s’ouvre à l’histoire de l’infini. De la source au fleuve, du torrent au gouffre, du ravin à la vallée, à travers remous et sinuosités, Reclus nous apprend à voir et nous invite à ressentir le monde, naturel et humain, en ses justes proportions. Vibre et résonne, dans cette histoire d’eau, le sentiment de la nature. Ce que les Américains, amoureux des espaces sauvages, érigeront en genre littéraire à part entière : le Nature writing. Il y a du Thoreau, le solitaire de Walden, dans les Histoires. Du Whitman aussi. Du reste, Reclus connaît son contemporain, dont il cite le recueil Feuilles d’herbe dans sa Nouvelle Géographie universelle, en 1892. À la source, on trouve sans doute Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie). Et Rousseau. Promeneur, rêveur, pourfendeur du progrès mécanique, des corruptions de l’amour-propre, apologète de la conscience et de la vertu. À l’image de ce prédécesseur illustre, la rêverie reclusienne sur le ruisseau n’est jamais détachée d’un fond politique, d’une poussée utopique. C’est du ruisseau qu’il faut partir, donc, pour comprendre que l’histoire humaine, malgré ce que la gauche, le marxisme et le Reclus militant en disent, n’a rien d’une flèche tendue vers le progrès : « Puisque, des rochers de la montagne à la plaine basse, le sol, remanié par les eaux pendant la série des âges, s’incline en pente régulière vers le bord de l’océan, le ruisseau, semble-t-il, devrait s’écouler en ligne droite, entraîné par son poids ; mais, au contraire, son cours est une succession de courbes. La ligne droite est une pure abstraction de l’esprit, et comme le point mathématique, autre chimère, n’a d’existence que pour les géomètres. »

Partout où se produit un mouvement, dans l’ensemble des mondes qui existent, ce mouvement résultant de plusieurs forces s’accomplit selon une direction curviligne. Par analogie, l’histoire prend la forme d’une alternance entre phases de progrès et phase de regrès. Non tel un simple va-et-vient, une suite de « cours et recours », mais plutôt à l’image de spirales, selon la figure d’une hélice. Les cycles de celle-ci grandissent et se déplacent en même temps, délaissant une partie du terrain sur lequel ils ont débuté, tandis que cheminent des influences souterraines : voyez la résurgence de la sensibilité hellénistique à la Renaissance. Il est ainsi impossible (sinon par fanatisme idéologique) d’assigner à l’histoire une fin déterminée. Et d’abord parce que les humains sont des vivants : « Comme le vieil Adam pétri d’argile, et comme les premiers Égyptiens nés du limon, nous sommes les fils de la terre » (« De l’action humaine sur la géographie physique »). Si l’homme n’est pas tout ce qu’est son milieu, il n’est rien de consistant sans ce milieu. Aussi, le « milieu-temps » (vie des sociétés, culture, religion, économie, urbanisation, art, technique, politique) entre en relation incessante avec le « milieu-espace » (sol, climat, végétation, cours d’eau, rocs et montagnes). Ce qui en résulte est chaque fois inédit. On n’ira pas plus loin dans l’usage de termes savants. L’écologie scientifique peut bien parler d’« Anthropocène » et penser l’homme comme un « agent géologique ». Reclus, empruntant au sensible et aux traditions païennes, dit seulement ceci : l’humain est né de la nature, enfin voué à y retourner, après avoir vécu avec elle un compagnonnage éclairé par ses capacités de réflexion. Pour mener une vie bonne, il doit être la « nature prenant conscience d’elle-même ». Voici le critère qui permet de juger, à tel ou tel moment d’un cycle historique, si l’on se situe du côté du progrès ou de la régression. Il faudrait à chaque fois se demander ce que les enfants de la nature font à leur nourricière et à quel point ils en prennent soin.

Voyons le cas des chemins de fer, dont le développement à l’époque de Reclus réduit la surface terrestre, favorise les échanges commerciaux, les voyages et la constitution de villes populeuses. Il n’est pas jusqu’aux sommets jadis inaccessibles ou réservés aux amoureux héroïques de la solitude, qui ne se transforment en sites touristiques ou occasions d’exploits sportifs, à la faveur de la construction d’une ligne ferroviaire. Fasciné et perplexe, l’auteur évoque dans Histoire d’une montagne le nouveau mode d’ascension inventé par les Américains, ces « gens pratiques dans leur poésie », qui ont rattaché le mont Washington au grand réseau du Progrès : « Roches et pâturages sont entourés d’une spirale de rails que les trains gravissent et descendent tour à tour en sifflant et en déroulant leurs anneaux comme des serpents gigantesques. Une station est installée sur la cime, ainsi que des restaurants et des kiosques dans le style chinois. Le voyageur en quête d’impressions y trouve des biscuits, des liqueurs et des poésies sur le soleil levant » (Histoire d’une montagne). Même chose en Suisse, bientôt sur les plus hautes cimes des Andes et de l’Himalaya, en attendant, plus tard mais plus violemment encore, le plateau du Tibet.

Pensons ensuite à la production agricole et à l’éradication des paysans. Dans une adresse « À mon frère le paysan » (1899), Reclus anticipe les désastres de l’agro-industrie. Aux États-Unis, il a découvert comment les grands exploitants céréaliers s’entendent à contrôler scientifiquement, par une foule de moyens, tous les « facteurs de production » y compris les animaux et les hommes. La misère ouvrière devient la seule issue pour les cultivateurs jadis attachés à leur terre et à leur liberté. Aussi l’anarchiste les encourage-t-il à s’unir dans la révolte contre l’organisation : « Unissez-vous tous dans votre malheur ou votre danger. Défendez ce qui vous reste et reconquérez ce que vous avez perdu. Sinon votre sort à venir est horrible, car nous sommes dans un âge de science et de méthode et nos gouvernants, servis par l’armée des chimistes et des professeurs, vous préparent une organisation sociale dans laquelle tout sera réglé comme dans une usine, où la machine dirigera tout, même les hommes ; où ceux-ci seront de simples rouages que l’on changera comme de vieux fers quand ils se mêleront de raisonner et de vouloir. »

Pourtant, en dépit de tels passages où il prédit la réduction de la matière humaine à l’état d’outil, Reclus n’est pas un ennemi absolu du machinisme. On aura beau se désoler de la dépopulation des campagnes, le mouvement de concentration vers les villes semble inéluctable. Dans sa phase d’emballement, le cycle historique de l’industrie implique la disponibilité de toutes les ressources, le prolongement de la vie de l’homme par « toutes les heures conquises sur la période d’efforts », tandis que l’avoir de l’humanité « s’accroît de tous les trésors arrachés à la terre ». On ne reviendra pas à un hypothétique bon vieux temps. Mais bientôt le progrès implacable révèle sa pente régressive, comme dans les deux exemples cités ci-dessus. Basculement qui oblige à penser l’ambivalence de la civilisation technologique, le fait que chaque gain apparent se paie d’une perte essentielle. Oui, dit Reclus l’anarchiste, le propagandiste d’idées subversives, c’est dans les villes qu’il est possible d’élargir le cercle de ses idées, d’affiner son intelligence et de participer aux luttes collectives pour la justice sociale. Pourtant, du point de vue des fils de la nature, « c’est un fait bien connu que l’air des cités est chargé des principes de mort » (« Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes »).

Au moment où écrit Reclus, il revient à sa géographie sensible de contrebalancer les horreurs de l’artificialisation du monde. Car la nature reste la grande éducatrice. Les ruisseaux, les flancs des montagnes, les cimes et les vallées, jusqu’à la plus fine gouttelette, sont des mondes en soi. La véritable université. Les païens ne s’y étaient pas trompés. Les Hellènes, qui célébraient le mont Olympe, le « mont par excellence », et qui partout érigeaient des temples et des statues au bord des rivières, conscients du rôle initiateur de l’eau pour leur civilisation. Les Romains, qui racontaient cette légende à propos de Numa Pompilius (le second des sept rois de la monarchie romaine, de 715 à 671 av. J.-C.) : c’est auprès de la nymphe Égérie, dans les profondeurs des bois, près d’une cascade prenant la forme d’une belle femme au sourire enjôleur que ce roi pacifique venait apprendre la sagesse. Et Reclus de conclure : « Que nous dit cette légende, sinon que la nature seule, et non pas le tumulte des foules, peut nous initier à la vérité ; que pour scruter les mystères de la science il est bon de se retirer dans la solitude et de développer son intelligence par la réflexion ? » (Histoire d’un ruisseau).

Puisque, dans l’histoire en évolution, tout provient et tout revient à l’individu libre et souverain, c’est en plongeant dans la beauté et l’âpreté du milieu naturel qu’un tel individu aura quelque chance d’émerger, après s’être « refait une âme » par la contemplation de la terre. Reclus le puritain, formé au calvinisme, fait de la rectitude morale la destination de l’homme, avant le bien-être promis par l’industrie. Travaillons à rendre l’humanité heureuse, dit-il, « mais enseignons-lui en même temps à triompher de son propre bonheur par la vertu ». Évoquant le bain, il exalte cette immersion régénératrice dans la nature, où corps et âme, l’individu se met à nu (au sens figuré comme au sens propre), effaçant un temps les frontières du moi. On lit ce souvenir d’enfance : un régiment de militaires, machine de précision marchant du même pas, s’égaille soudain au bord de l’eau, les uniformes en tas sur le sol, chacun se précipitant dans l’eau avec des cris de joie. Nature et liberté. Soudain, c’en est fini de l’obéissance passive, de l’« abdication » de sa propre personne et de la hiérarchie imposée par la force. Le contact corporel (et non seulement visuel) avec la nature permet à l’individu corseté par son rôle social d’éprouver de nouveau ses forces, tout autant qu’il le trouble par la dilution onirique de sa conscience. Une fois qu’il flotte dans l’eau, « tout ce monde extérieur est-il bien réel », se demande le nageur-rêveur ? Il l’est pourtant (demandez à Bachelard, L’eau et les rêves (1942)), et il faut, sinon le transformer, du moins le rendre aussi beau que possible, répond l’homme de cœur, revenu ragaillardi sur la berge.

La science vivante de Reclus aborde la nature comme le foyer, la patrie véritable de tout homme, par où il apprend à s’appartenir. Or seul un être qui s’appartient peut ensuite se donner, par l’afflux de vie incorporé en lui. La source grecque donne une nouvelle fois des enseignements essentiels : « Dans les beaux temps des républiques grecques, les Hellènes ne se proposaient rien moins que de faire de leurs enfants des héros par la grâce, la force et le courage : c’est également en éveillant dans les jeunes générations toutes les qualités viriles, c’est en les ramenant vers la nature et en les mettant aux prises avec elle que les sociétés modernes peuvent s’assurer contre toute décadence par la régénération de la race elle-même. » Ces mots issus de l’important texte sur « le sentiment de la nature dans les sociétés modernes » sont, faut-il le rappeler, ceux d’un anarchiste, en des temps où l’on ne craignait pas de défendre un aristocratisme populaire. Puisque l’humanité s’exhausse moralement et spirituellement par l’exploration aimante de la nature, alors toute pratique industrielle qui enlaidit cette dernière appauvrit d’autant les hommes.

Reclus redoute l’avènement de ces humains dégradés, étroits d’esprit, enfants perdus de la déforestation, de l’agriculture intensive, des constructions insensées, des polders, des mégalopoles, des zones industrielles, des remonte-pentes et des stations touristiques. Car là où « toute poésie a disparu du paysage », avance-t-il, alors la « routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort ». Une atmosphère mortifère qui n’épargne pas les animaux. Au-delà de son végétarisme (un autre trait qu’il partage avec les naturiens (2)), Reclus, qui défend la « grande famille » des vivants, fustige les techniques de domestication modernes qui ont avili les animaux eux-mêmes, réduit leur diversité et amoindri l’étendue des relations affectives que les peuples dits « primitifs » avaient établies avec des animaux considérés depuis comme « sauvages » : éléphants, chacals, tigres, lions, gerboises, serpents ou singes. Les éleveurs modernes, montre-t-il en soulignant une nouvelle fois l’ambivalence du progrès, même lorsqu’ils domestiquent les animaux dans les meilleures conditions, en font des « êtres artificiels », machines ou serviteurs. Certainement pas des compagnons dans une nature libre.

À la pointe septentrionale de la Camargue, le Rhône se partage en deux bras. Traversée par la tension entre les contraires, la pensée de Reclus s’est trouvée elle-même sur un delta historique. Celui qui a conduit l’écologie naissante vers deux directions opposées. En 1866, le naturaliste et dessinateur Ernst Hæckel, libre penseur, partisan du darwinisme social, eugéniste et raciste, définit l’écologie comme la « science des rapports des organismes avec le monde extérieur » (Morphologie générale des organismes). La science des « écosystèmes » est née. Celle qui, aujourd’hui, ne parle que de « gestion de la biodiversité », d’« empreinte carbone », de « résilience locale » ou de « transition énergétique ». Celle qui se voit contrainte de surcompenser son abord scientiste et technocratique en organisant des rites et des cérémonies burlesques de « reconnexion » à la nature et à la vie sauvage auprès de Gaïa, la déesse mère. L’autre branche, qu’on aurait dû suivre, est l’écologie sensible des Histoires reclusiennes. Dans ses meilleures pages, elle distille une sagesse métaphysique, l’auteur s’y révélant lecteur de la philosophie indienne du Rig-Veda. La vie humaine n’est pas plus éternelle que l’eau d’une cascade ; elle a commencé, elle doit aussi disparaître, car « à la surface de la terre, tout naît, vieillit et se renouvelle comme la planète elle-même ». Semblables au ruisseau, nous changeons de moment en moment. Illusion de l’esprit que de croire rester le même. Il y a de la mort dans la vie, comme de la vie dans la mort, à l’image du grand circuit des eaux. Le contraire du trépas, c’est la naissance : le moment où la nature nous révèle un monde à ressentir et penser. Voilà à quoi nous tenons : une nature libre, à la beauté de laquelle il faut participer. Ce refuge où les solitaires, réfractaires aux modes, au factice et à vie facile, pourront toujours « retremper leur pensée ». Ce que nous serons prêts à défendre. Car où fuir, si le monde devient immonde, et la nature hideuse ? Que cette « écologie »-là ne s’adresse pas aux masses n’était pas une objection pour Reclus : « Ou bien nous pouvons réaliser ce rêve pour la société tout entière, dans ce cas, travaillons avec énergie, ou bien, nous ne pouvons le réaliser que pour un petit nombre, dans ce cas, travaillons encore. » Il en va de même pour nous. Reste à remonter à la source.

Renaud Garcia
Automne 2020

Notes

  1. Cf. Merlusse, « La gloire de notre école », sur www.piecesetmaindoeuvre.com
  2. Cf. R. Garcia, « Tolstoï et les naturiens ». Notre Bibliothèque Verte n° 8 et 9)

Lectures 

  • À mon frère le paysan, éditions de L’idée libre, 1899 (disponible sur Gallica.bnf.fr).
  • Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, éditions Premières pierres, 2002.
  • Histoire d’un ruisseau, Actes Sud, 2005.
  • Histoire d’une montagne, Actes Sud, 2006.
  • Écrits sociaux, éditions Héros-Limite, 2012. • Joël Cornuault, Élisée Reclus, géographe et poète, éditions fédérop, 2002.
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