Jean Brun, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

L’un est inconnu, l’autre est méconnu. L’un est protestant et l’autre catholique. Les deux poussèrent la critique de la Machine – du culte et de l’idolâtrie de la Machine – jusque dans leurs fondements métaphysiques (« désir », volonté de puissance) ; et fortifièrent par cette critique, l’autonomie philosophique du courant anti-industriel, à l’écart et contre les pseudo-critiques – heideggerienne, structuraliste et sous-marxiste.
C’est une lectrice qui nous a écrit au printemps dernier, après un entretien consacré à Bernard Charbonneau (ici) : s’il vous plaît, pourriez-vous parler aussi de Jean Brun ? C’était un proche de Ivan Illich et il a fait des livres importants.
La lectrice avait raison. Renaud Garcia a lu Jean Brun et il nous donne maintenant l’envie passionnée de le lire à notre tour. Merci lectrice, et voyez comme c’est simple. Il suffit de demander et notre bibliothécaire effectue les recherches pour vous et pour les intéressés.

Quant à Ivan Illich qui fut passagèrement le maître à penser des écologistes des années 70, jusque dans les colonnes du Nouvel Obs et aux éditions du Seuil, considérablement pillé, plagié, trahi, nous lui devons parmi d’autres concepts devenus classiques, ceux de « convivialité » et de « contre-productivité » – vous verrez, c’est d’une lumineuse évidence, et une fois qu’on a compris, on ne voit plus jamais l’économie et les économistes d’un œil perplexe. Un autre lecteur nous demande de signaler également Le Genre vernaculaire, un livre mis à l’index et au bûcher par certains féministes depuis sa parution en 1983. C’est fait. Lisons les livres au lieu de les interdire. Lisons-les nous-mêmes, d’abord, et faisons-nous notre propre opinion, avant de les blâmer et proscrire suivant la ligne du Parti, le prêt-à-penser du moment ou le dernier caprice de Camille.

Mais une mélancolie nous envahit. Tant de livres, si peu de temps. Quel poseur ! Quel peine-à-jouir ce Mallarmé avec son fameux vers : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » Voilà bien un poète pour illettrés asexuels.
Eh bien, pas nous, et la chair est joyeuse, pourvu qu’on n’appartienne pas à quelque secte néo-puritaine, à voile ou à capuche. Et si vous jugez cette notice trop brève, lisez Ivan Illich. L’homme qui a libéré l’avenir, de Jean-Michel Djian, qui vient d’être publié au Seuil (240 p. 19 €). Comme on ne l’a pas encore lu, vous nous direz ce que ça vaut.

Version imprimable de Jean Brun

Jean Brun
(1919-1994)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 17 octobre 2020

Né en 1919, le philosophe Jean Brun fut professeur à l’université de Dijon. De confession protestante, spécialiste des Anciens (des présocratiques aux Stoïciens), il était également grand connaisseur de Kierkegaard, dont il introduisit les oeuvres traduites en français. Du penseur danois, il retient l’opposition entre la pensée conceptuelle et l’existence, ainsi que la volonté d’assumer la douleur et l’inquiétude de notre condition humaine. Cette filiation est indispensable pour qui voudrait mesurer à sa juste valeur la contribution de Jean Brun à la critique philosophique de la technique. Le sort voulut qu’il meure la même année que son coreligionnaire Jacques Ellul (coauteur, avec Jean Brun et Gabriel-Philippe Widmer, d’un ouvrage intitulé Les idéologies de la parole, publié en 1981). Si la réflexion de Brun a été bien moins largement reçue que celle d’Ellul (elle-même souvent tenue pour marginale), la force, l’ampleur et l’érudition des démonstrations présentées dans Les masques du désir (1981) et Le rêve et la machine (1992), ses livres majeurs sur la technique, n’ont rien à envier à l’auteur des Nouveaux Possédés (le livre où Ellul aborde plus spécifiquement les liens entre la technologie, les mythes et le sacré).

La thèse de Brun est décisive : loin de se cantonner à un ensemble d’applications utilitaires rendues possibles par des théories scientifiques (selon ce que laisse penser le terme de « technoscience »), la technique s’enracine dans un fonds « métaphysique » (littéralement : qui se situe en deçà du domaine de l’observable). Prenons n’importe quelle innovation technique importante (le moteur à réaction, l’hélice, le phonographe, l’appareil photographique, la télévision, l’automobile, le robot ou le Grand Être social mesuré et planifié par l’algorithmique) et tirons les fils qui président à son apparition, nous retrouverons sans cesse des visions oniriques, des aspirations à la démesure, des imaginations délirantes. En un mot : du désir. Les masques du désir et Le rêve et la machine sont des livres importants en ceci qu’ils se démarquent des deux lectures principales du fait technique selon la philosophie occidentale : d’une part la genèse rationaliste, selon laquelle la technique serait la concrétisation ingénieuse d’une représentation scientifique de la réalité où chaque problème trouve sa solution ; d’autre part la genèse organique, selon laquelle la technique serait un prolongement artificiel de nos « outils » organiques, au premier chef la main, qui leur aurait conféré une portée insoupçonnée. Pour Brun, « les outils ne sont pas seulement des pseudopodes inorganiques qui promettaient à la main humaine d’acquérir une portée et une puissance qui n’étaient pas originairement les siennes : ils constituent aussi des prothèses du moi, ils sont les pères et les fils de rêves d’essence métaphysique ». À la source de la technique, il n’y a pas seulement du vivant, il y a de l’existentiel. L’originalité de Brun consiste à proposer une histoire philosophique et existentielle de la technique. Le détour par Pascal et Kierkegaard s’avère alors indispensable pour mieux penser à quel point sont démentiels les espoirs que nous projetons dans les machines. Celles-ci sont les moyens réellement mis en oeuvre pour donner corps à un désir onirique universel dont les mythes rendent compte : rompre les relations avec le réel qui circonscrivent notre existence et remporter une victoire définitive sur la séparation.

Le problème, pour qui tient à l’indépassable tragique de l’existence humaine, est que nous sommes précisément des êtres de l’« entre-deux ». En d’autres termes des consciences malheureuses, terriblement séparées du monde et des autres, mais dotées de diverses capacités nous incitant à réduire autant que possible cette déchirante distance : la voix, le regard, le toucher, la création artistique (voir l’exemple de la vision perspective à la Renaissance), l’imagination symbolique, ou encore la recherche religieuse d’une demeure initiale profondément enfouie dans notre mémoire. L’énigme de l’existence humaine se joue ici : « vécue et impensable, ressentie et inguérissable, évidente mais injustifiable, la séparation demeure notre lot, un lot dont l’enjeu n’est pas écrit dans les structures du monde. » Or, avec l’entreprise technicienne, telle qu’elle se développe en Occident bien avant que n’émerge la science moderne aux XVIe et XVIIe siècles, une transgression permanente de ce lot originel a lieu. Le désir universel d’être délivré d’une condition limitée dans l’espace et dans le temps, tel qu’il se cristallise en Prométhée, Icare puis Faust, cesse d’être confiné au domaine mythique et s’extériorise sous la forme d’un projet de maîtrise rationnelle du réel. On comprend donc que cette rationalité n’est que de façade car en son fond, elle s’abreuve à des délires démiurgiques. Ce qui ne peut produire, en bout de course, que des monstruosités. L’existence humaine, chaussant ses bottes de sept lieues, est vouée à se dissoudre lorsque toute limite disparaît de son horizon. Comme le dit Brun dans Les masques du désir, l’homme « a construit des moteurs et conquis l’espace, mais il ignore où il va et ne sait où aller ». Le concept, le nombre et la mesure, fondements intellectuels du monde machinal, réduisent d’emblée la matière à une réserve de forces à exploiter et soutiennent une logique dont l’aboutissement est l’élimination de la personne humaine, incarnée et faillible. « Dévoreur de la personne et de la distance, le concept, avec son complément le nombre, ne relève pas seulement de la pensée théorique, il est père de la machine, ce système de « pièces détachées », montables, démontables, remontables et remplaçables à volonté, fabriquées « en série » et « à la chaîne ». » L’auteur n’a que mépris pour ses contemporains les philosophes du monde machinal, avec leur apologie successive des structures, de la déconstruction et des machines désirantes (Deleuze, Guattari, Derrida, Foucault, etc.). Tous œuvrent à l’acceptation ironique de la destruction de l’humain, sous couvert de l’exhorter à se dépasser sans cesse.

Parce qu’il pense à l’ombre de la transcendance, Brun voit dans le désir d’auto-machination de l’homme qui, tel Protée, aspire secrètement à revêtir toute forme possible, l’essence du divertissement au sens de Pascal. Par le rêve machinal et ses « hystéries motorisées », l’humain se détourne de la douleur de sa condition, et se laisse prendre par le désir illusoire de délivrance. L’humanité, embarquée telle le Juif errant (personnage kierkegaardien) dans un monde venu d’on ne sait où et allant vers on ne sait quoi, ne peut plus prétendre à un Salut que la science a discrédité. Cette dernière, pourtant, par les « innovations » qu’elle conçoit, se présente comme pourvoyeuse de sauvetages techniques. Dédale et Icare, s’évadant du labyrinthe existentiel, sont les métaphores de ce grand désir humain : devenir son propre Dieu, être à soi-même sa solution non pas simplement pour vivre, mais bien pour « surexister ». Ce rêve de l’autodépassement sourd derrière toute invention, y compris celle dont on peut aisément reconnaître l’utilité et la valeur. Dans un chapitre consacré à la captation technique de la voix humaine, l’auteur cite ainsi ces vers du poète Charles Cros, par ailleurs inventeur du phonographe : « Comme les traits dans les camées / J’ai voulu que les voix aimées / Soient un bien, qu’on garde à jamais / Et puissent répéter le rêve / Musical de l’heure trop brève ; / Le temps veut fuir, je le soumets ». À ce propos comme avec bien d’autres inventions traitées dans ses livres, Jean Brun ne manque pas de souligner les avantages de l’enregistrement sur disque ou sur bande magnétique. La grande culture esthétique dont il témoigne à travers ses réflexions doit à l’évidence énormément aux techniques d’archivage et de reproduction des œuvres ! Du reste, il rappelle que pour le meilleur et pour le pire, l’homme est « homo faber tout comme il est mortel ». Il insiste seulement, et c’est décisif, sur cette volonté de dépasser les cadres de notre être, qui préside aux destinées de la technique : soumettre le temps qui fuit et nous conduit à la mort ; abolir l’espace qui nous sépare irrémédiablement des autres. Il n’ignore pas non plus les bifurcations, les implications des techniques sur les modes de vie, les seuils de complexité au-delà desquels nous devenons les esclaves de nos outils, ou les intendants de machines qui nous déréalisent (la voix synthétique, portée par la machine et surgie du néant, n’est pas la simple suite de la voix enregistrée, qui permettait de réentendre et faire retour vers le passé). Mais, là encore, selon son approche existentielle, se dessine une continuité dans l’histoire des techniques, par-delà les bienfaits ou nuisances relatifs de telle ou telle invention particulière, à telle époque donnée. Sous la partie immergée de l’iceberg, avance-t-il, peut se lire « une profonde continuité qui revient toujours au Même : le conducteur de char romain et l’astronaute sont animés du même désir de conquérir l’espace. De l’utilisation du moulin à vent à celle de la centrale atomique se retrouve le même désir de disposer d’une puissance sans cesse accrue. Des techniques de croisement et de greffe aux actuelles manipulations génétiques sur la cellule se cache le même désir de devenir le maître de la vie. »

On l’aura compris, lire aujourd’hui Jean Brun, c’est se donner les moyens de comprendre et de démystifier l’imaginaire transhumaniste tel qu’il s’est constitué depuis Teilhard de Chardin et Julian Huxley jusqu’aux ingénieurs de la Silicon Valley. Dans Les masques du désir, Brun évoque les « transes techniques » mobilisées par l’homme moderne pour nier sa finitude et s’arracher au « ghetto humain ». Voilà qui correspond tout à fait aux extases des transhumains, partisans de l’autodivination d’une humanité délivrée de sa gangue existentielle. Mais ces transcendances rêvées prennent l’aspect de leurres ; la promesse de délivrance débouche sur une dépendance intégrale aux dispositifs techniques promus par des milliardaires californiens. Plus encore : lorsque l’humain renonce à l’acceptation du tragique de son existence et se laisse guider par les séductions des machines à vivre, il accède à un véritable délire où la rationalité côtoie la folie et la pulsion de mort. Le désir prolifère jusqu’à « se dévorer lui-même ». L’insurrection technicienne contre la mort sème partout la destruction de la vie : « Les machines finissent toujours par devenir des machines de mort parce que, grâce à elles, l’homme tente de surcompenser la situation où il se trouve de subir une mort qui vient toujours le surprendre ; il le fait en développant de multiples formes de puissance le rendant capable de donner volontairement aux autres cette mort contre laquelle il ne peut finalement rien lorsqu’il s’agit de la sienne ». Simples humains qui voulez combattre pour le rester, lisez Jean Brun, maître de la démystification d’une sotériologie (doctrine du salut) technique qui tôt ou tard s’achève dans la terreur.

Renaud Garcia
Automne 2020

Lectures 

Les masques du désir, Buchet-Chastel, 1981.

Le rêve et la machine. Technique et existence, La Table ronde, 1992.

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