Ivan Illich, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable d’Ivan Illich

Ivan Illich
(19262002)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 17 octobre 2020

Un penseur incarné. Appelé par le génie des lieux. Ainsi pourrait-on évoquer Ivan Illich, prêtre itinérant qui, toute sa vie, pensa et cultiva la convivialité, l’amitié et l’hospitalité. Né à Vienne, en Autriche, d’une famille mi-yougoslave mi-allemande, il émigre après la Seconde Guerre mondiale vers l’Italie. Tour à tour guide de montagne, berger et traducteur des multiples langues qu’il croise, il étudie dans le même temps la cristallographie, la chimie, la théologie et l’histoire. Polyglotte, pressenti pour accomplir une carrière diplomatique au Vatican, il rompt avec ce destin – sans pour autant rejeter l’Église ni le catholicisme, auquel il doit sa construction intellectuelle et nombre de ses concepts – pour devenir, dans les années 1950-1960, jeune prêtre dans une paroisse portoricaine de New York. Vice-recteur de l’université de Porto Rico, il dénonce des manquements aux missions de son ministère. Ses démêlés avec la hiérarchie l’obligent à s’en aller. Sillonnant l’Amérique latine à pied et en autobus, il élit domicile au Mexique et fonde, à Cuernavaca, le CIDOC (Centro Intercultural de Documentaciôn), qu’il dirige de 1966 à 1976. Cette université libre laisse la part belle aux rencontres, aux conversations, à l’enquête et à l’amitié. Elle ouvre ses portes à tous ceux – intellectuels, artistes, militants, étudiants, simples curieux – qui désirent mieux comprendre ce que le Développement (autrement dit le Progrès sans merci) fait aux individus et aux communautés dans la société industrielle. Mieux comprendre. Pas mieux aider. Illich ne laisse aucune illusion à ces étudiants américains bien intentionnés qui se portent volontaires pour aider les pauvres mexicains. Dans ce cas le don est un poison, comme il le dira frontalement aux boy-scouts états-uniens. Les membres des classes supérieures d’une « démocratie » avancée ne peuvent que perpétuer le mépris envers les autochtones, ignorants qu’ils sont de leur passé et de leurs traditions.

On rencontre ici le « premier Illich ». Très vite le CIDOC devient un haut lieu de la critique anti-industrielle. On y examine avec une rigueur mathématique les conséquences de la Croissance : la destruction des cultures et de la nature en raison de l’abandon de tout sens des limites. La disproportion entre les problèmes causés par le développement industriel et les moyens que ce dernier octroie pour les résoudre voue le système entier à l’échec. À partir d’un certain seuil d’expansion industrielle, où l’on atteint une situation de monopole sur la satisfaction des besoins, les promesses d’émancipation se renversent en servitudes nouvelles. Par exemple lorsque les conditions de vos déplacements, dans un milieu urbain entièrement artificialisé, deviennent telles qu’il s’avère périlleux voire kamikaze d’aller à pied ou en vélo, de sorte que l’incarcération dans la voiture reste le moindre mal. La prolifération de l’institution scolaire abêtit ; les soins médicaux rendent malade ; les transports font perdre du temps : plus généralement, les outils font des hommes leurs outils. Deschooling Society (1971), malheureusement traduit par Une société sans école, La convivialité (1973), Energie et équité (1973), Némésis médicale (1975) : autant de petits livres incisifs qui assurent à Illich la renommée et laissent à la postérité des termes désormais galvaudés : convivialité et contre-productivité au premier chef.

La gauche, en ces années d’après-68, dans le sillage du mouvement de la contre-culture, s’empare des idées d’Illich. Il va beaucoup plus loin, dès ce moment-là, que le rapport du Club de Rome. Ce groupe d’experts technocrates alerte en 1972 sur les dangers pour l’équilibre naturel d’une croissance exponentielle de biens surabondants et de courte durée. La solution ? Changer de modèle de développement pour davantage de sobriété et réorienter la production vers l’écoulement de « biens immatériels non polluants ». Autrement dit : des services. Or, Illich montre dans ses textes des années 1970 que la production intensive de services industriels pourrait être tout autant destructrice à l’égard des cultures humaines que celle des biens ne l’est envers la nature. La racine, c’est l’homme ordinaire – en l’occurrence, le Mexicain pauvre auquel Illich a affaire à Cuernavaca, lorsqu’il se trouve confronté à des institutions gigantesques qui, sous couvert de lui rendre service, l’adaptent à des usages qu’il n’a pas choisis. Capitalistes ou communistes, ceux qui ont perverti industriellement l’idée chrétienne d’hospitalité et de service menacent la capacité de l’homme à s’enraciner dans le milieu avec lequel il a évolué. Ils le privent de son autonomie d’action, de sa créativité et de l’appui qu’il pourrait trouver dans les traditions et mythes qui lui sont chers. Ne venez pas pour aider ! C’est encore et toujours l’idée centrale d’Illich, appliquée au système industriel. Il y décèle l’utopie d’une bureaucratie tentaculaire qui aurait soumis chaque besoin humain à une redéfinition institutionnelle, comme lorsqu’être éduqué revient à compter tant de diplômes, comme autant de sésames permettant de gravir les échelons d’une carrière académique ou d’intégrer les couches dirigeantes de l’organisation industrielle.

Certaines des analyses de cette époque restent célèbres. Voyez cette critique de la voiture par le recours à la notion de « vitesse généralisée ». S’il est vrai que la vitesse se calcule en divisant la distance parcourue par le temps, alors le calcul bizarre de la vitesse « généralisée » – comprenant l’ensemble du temps mis en œuvre afin de parcourir telle distance – livre des résultats contraires à l’intuition. Sachant qu’un automobiliste moyen travaille toute la semaine pour se payer du carburant, sachant le temps pris aux menues réparations, à bichonner sa voiture, la rentrer au garage, trouver un stationnement, etc., alors la vitesse généralisée moyenne tomberait en dessous de celle d’un vélo. Démonstration mathématique qui a fait couler beaucoup d’encre, et contribué, paradoxalement, à l’effacement de la pensée de Illich. Le polytechnicien Jean-Pierre Dupuy, alors collaborateur d’Illich à Cuernavaca, s’est attribué en partie la paternité de ces analyses, dans la mesure où il fut l’auteur des calculs étranges. Mais Illich finit par remettre en question l’ensemble de son travail de l’époque, pour la raison suivante : il s’agissait encore de combattre la société industrielle sur son propre terrain, celui des chiffres, de l’efficacité et du rendement. Comme s’il suffisait de montrer qu’en vertu de contradictions internes l’industrie s’avérait incapable de tenir ses promesses. « Paradoxalement, dira l’auteur en 1992, la démonstration de la contre-productivité de la croissance confirme la conviction que ce qui compte pour les hommes peut s’exprimer en termes économiques » (Dans le miroir du passé). Ses livres de critique de la société industrielle, l’auteur les taxera de « pamphlets », ce qui dans sa bouche n’est pas un compliment.

Aussi faut-il se tourner vers un second Illich, à partir de la fin des années 1970. Le CIDOC a fermé, et Illich devient un professeur cosmopolite, conférencier international qui, partout où il passe, tente de renouer avec la tradition antique du « symposium » : moins colloque guindé que banquet où conspirent (respirent ensemble) des convives unis dans l’amitié. Sa célébrité chez les contestataires décroît au moment où ses analyses atteignent la plus grande radicalité. C’est à l’évidence ce « second Illich » qui doit retenir notre attention. Non seulement parce qu’il est méconnu, mais encore parce que son travail des années 1980 et 1990 pénètre au cœur de la guerre aux vivants, aux êtres de chair, que l’industrialisme mène désormais à l’aide des nano, biotechnologies et des technologies de l’information. Ses pamphlets sacrifiaient au cadre idéologique de la production industrielle : le registre de l’efficacité. Désormais, Illich affirme son attachement au passé, au premier chef la tradition catholique. Il tente de discerner les formes du présent dans le miroir du passé, notamment l’époque médiévale. Pensons à ce concept de proportion, ou d’échelle, concept musical qui donne la clé de lecture de nombre de ses critiques des nouvelles technologies. On le trouve exprimé dès son livre le plus généraliste des années 1970, La convivialité, qui désigne une caractéristique de la technique et non de l’humain. C’est la technique qui doit être conviviale, c’est-à-dire proportionnée à l’individu, au lieu de le transformer en usager de services contrôlés par une organisation. « Si nous voulons pouvoir dire quelque chose du monde futur, dessiner les contours théoriques d’une société à venir qui ne soit pas hyperindustrielle, il nous faut reconnaître l’existence d’échelle et de limites naturelles. L’équilibre de la vie se déploie dans plusieurs dimensions ; fragile et complexe, il ne transgresse pas certaines bornes. Il y a des seuils à ne pas franchir ». Sous peine d’incarcération dans un monde machinal. L’œuvre postérieure affine cette intuition fondamentale. Et toutes les évidences de la société industrielle durable acceptées par la gauche volent en éclats. Ces textes, Le travail fantôme, Le genre vernaculaire, Du lisible au visible, Dans le miroir du passé, sont une mine de réflexions. À condition pour le lecteur, il est vrai, de consentir à quelque peine tant le texte illichien s’avère érudit, truffé de digressions, de va-et-vient incessants entre la tradition et l’actualité, sans même évoquer ses imposantes bibliographies commentées. En voici le sens essentiel : désormais, les dommages causés par les outils contre-productifs ne se limitent plus au seul environnement physique, mais modifient la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes. Le symbolique, donc, aussi bien que le matériel. Et Illich d’interroger : avec les diagnostics statistiques, les échographies, les radiographies, les bilans chiffrés, quel genre de corps admettons-nous comme « naturel » ? Avec la redéfinition arithmétique de l’humain comme être de besoins et la lutte contre la misère, faut-il renoncer à l’état de pauvreté, c’est-à-dire la confrontation séculaire des communautés humaines à la nécessité ? Avec l’appel à combattre pour le Climat, la Planète et les générations futures, de quelle infidélité au lieu où nous vivons l’écologie se fait-elle la complice ? À la suite des revendications féministes pour l’égalité économique entre sujets de droits, faut-il ou pas se réjouir de la « perte du genre », c’est-à-dire de cette partition qui, dans la plupart des sociétés avant le XIXe siècle, réservait certaines activités aux hommes et d’autres aux femmes ? Cette dernière question attirera à l’auteur les foudres de bien des féministes. Dès lors, la gauche se souviendra de sa qualité de prêtre, pour le classer sans suite parmi les réactionnaires.

Pourtant, aucune de ces questions ne va de soi lorsqu’on a établi que l’industrialisme est avant tout une guerre contre la subsistance et contre les usages vernaculaires. Terme crucial chez Illich, qui désigne les activités des gens lorsqu’ils se tiennent à égale distance du marché et de l’État, faisant face aux nécessités de l’existence en multipliant les actions autonomes. Le vernaculaire pouvait être préservé lorsque les outils industriels ne dépassaient pas une certaine taille et se trouvaient limités à une certaine fonction, selon une juste proportion entre ce qui provenait des individus et l’aide que leur apportait un procédé industriel (tel un ébéniste choisissant telle machine, pas une autre, et pas davantage, afin de faciliter la coupe du bois). Mais désormais, montre Illich à la fin des années 1970, nous avons dépassé l’âge des outils, l’âge des instruments, pour entrer dans l’âge des systèmes.

Lecteur, lectrice, ne décrochez pas, c’est primordial. Pour comprendre le passage d’un âge à l’autre, voyez cet événement concomitant de la réflexion d’Illich : en 1978, au moment même où Microsoft lance son « système » d’exploitation DOS, la notion médicale de « système » immunitaire est formulée pour la première fois. Les usagers du secteur de la santé sont invités à se représenter leur corps vécu (la façon dont ils sentent intérieurement) comme un système de contrôle de l’information, avec entrée et sortie : un système cybernétique.

C’est cela, l’âge des systèmes : l’entrée dans un monde où les humains, êtres d’âme et de chair, mettent à distance leur sensibilité pour se percevoir comme des cyborgs. L’outil instrumental incluait déjà une distance vis-à-vis des « outils » naturels que sont nos organes, mais du moins pouvait-on, tel le marteau, le manipuler à sa guise. En effet, il restait à distance de celui ou celle qui l’utilisait. Il était « distal ». Mais le système abolit cette distance. Il « gobe » littéralement son utilisateur, lequel finit par s’incorporer son fonctionnement. « Cet ordinateur sur la table n’est pas un instrument, dit Illich. Il lui manque pour cela une caractéristique fondamentale, déjà connue au XIIe siècle et qui réside dans la « distalité » entre l’utilisateur et l’outil. Un marteau, je peux le prendre ou le laisser. Le prendre ne me transforme pas en partie du marteau. Le marteau reste un instrument de la personne, pas le système. Dans un système, l’utilisateur, le conducteur ou l’opérateur, logiquement, c’est-à-dire en vertu de la logique du système, devient partie du système » (La corruption du meilleur engendre le pire).

L’âge des outils industriels, et des complexes d’outils (les machines) a été longtemps une époque d’optimisme, où l’on voyait poindre le progrès derrière la mécanisation accrue de l’existence. L’âge du basculement vers les systèmes, au milieu des années 1980, devient une époque d’asservissement consenti, où se répand l’humiliation de la chair. On ne partage plus des repas, on compte ses apports nutritionnels ; on ne converse plus, on s’enregistre pour se regarder parler sous forme de sound bite ; la femme enceinte n’attend plus tant un enfant qu’elle ne s’initie aux rituels de la Santé, en s’identifiant à un profil « à risques » plus ou moins grand ; on ne se divertit plus dans la connivence avec les autres ou en se reposant sur l’usage, mais en se livrant à des algorithmes capables de trier nos préférences ; on ne se séduit plus, par le regard, le toucher ou le silence, on se sélectionne par voie digitale comme une marchandise usinée. Notre époque est bien celle de la perte des sens, d’une humanité tyrannisée par la mauvaise mesure, celle qui réduit tout en chiffres. Qui admet la justesse de cette appréciation historique est en mesure de dégonfler les arguments qui, au nom des souffrants ou des exploités, viennent régulièrement au secours de la société industrielle.

Voyez l’argument-Fioraso, du nom de l’ex-ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche : « La santé, c’est incontestable. Lorsque vous avez des oppositions à certaines technologies et que vous faites témoigner des associations de malades, tout le monde adhère. » (France Inter, « La Tête au carré », 27 juin 2012). Un argument omniprésent par temps de coronavirus. Un illichien, qui distinguerait la gestion de la Santé et l’art de vivre et de souffrir, c’est-à-dire l’« ascèse » existentielle (de askésis, l’exercice), décèlerait dans une telle idolâtrie de la vie le masque de la soumission à un fétiche. Voyez, dans un autre domaine, l’argument-Ruffin, expliquant où se situe l’enjeu du combat des salariés des usines chimiques d’Arkema : « Aux classes populaires, dit-il, il faut garantir cette base : la Sécurité sociale (au sens large), l’assurance d’une vie stable pour eux et leurs enfants, éloigner « l’épée de Damoclès » comme me le disait encore un employé du textile le mois dernier : « On a peur, on vit dans la peur » » (« Réponse à nos camarades de Pièces et main d’œuvre », 11 avril 2012). Pour la critique des nuisances, on repassera. Réponse d’Illich à cet ordre des priorités : « La plupart des gens sont probablement tout disposés à reconnaître qu’il y a une différence de goût, de sens et de satisfaction entre un dîner cuisiné à la maison et le plateau-repas produit industriellement à l’intention des téléspectateurs invétérés. Mais l’examen et la compréhension de cette différence peuvent aisément être découragés, particulièrement chez ceux qui défendent l’égalité des droits, l’équité et l’aide sociale à l’égard des pauvres. […] Dès que je soulève la distinction entre valeurs vernaculaires et valeurs susceptibles de quantification économique et, par là même, de distribution, il se trouve toujours un tuteur autodésigné du prétendu prolétariat pour me dire que j’esquive la question critique en donnant de l’importance à des subtilités non économiques » (Le travail fantôme). De ce point de vue, les défenseurs de gauche des classes populaires restent les auxiliaires de leur écrasement par l’empire du Nombre.

Que faire, dans un tel monde où disparaît le sens des sens, où la condition incarnée devient un obstacle à l’emballement technologique ? Illich n’était en rien prescriptif (c’est sa dimension libertaire). A chacun d’endosser ses choix. Mais ce pourquoi il a toujours plaidé, c’est la capacité évangélique d’élire librement l’autre comme son prochain, tel le Bon Samaritain de la parabole dans l’Évangile selon Luc. Lui non plus ne vient pas pour aider. Il accueille la présence charnelle de l’autre comme un don ; l’occasion, gracieuse, d’éprouver une commune humanité et d’exercer la sollicitude à l’égard de cet individu sensible-là, qui lui fait face. Ni usager, ni client d’une institution, ni même porteur de droits à défendre par le collectif. Le pouvoir de l’amitié n’enjoint qu’à une chose : s’exercer à faire sécession d’avec l’enfermement industriel pour retrouver ce qui, dans cet enfer, n’est pas un enfer ; se découvrir humain dans le regard de l’autre, au lieu de laisser des processus technologiques nous vider de toute intériorité et de toute sensibilité.

C’est bien peu ? Ce n’est pas révolutionnaire. Ce n’est pas politique. Mieux : c’est antipolitique. On appelle cela l’amour mutuel. Le véritable sens de la charité.

Renaud Garcia
Automne 2020

Lectures

La convivialité. Seuil, 1973.

Œuvres complètes, tome second. Fayard, 2005.

La perte des sens. Fayard, 2004.

La corruption du meilleur engendre le pire (entretiens avec David Cayley), Actes Sud,

2007.

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