Jacques Ellul, « Rôle de la communication dans une société pluriculturelle »

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Jacques Ellul

Rôle de la communication
dans une société pluriculturelle
1993

Assimilation — Communication interculturelle — Culture (chrétienne, islamique) — Immigration — Intercommunication — Melting-pot — Métalangage — Pluriculturalisme — Reconnaissance réciproque.

Sitôt l’énoncé du thème s’ouvre la question difficile : existe-t-il vraiment, peut-il exister une société pluriculturelle ? Et dès l’abord, il faut distinguer deux courants selon le sens du mot culture. Culture, généralement dans un sens européen, c’est ce qui s’exprime dans les arts, la littérature, la recherche intellectuelle, la connaissance et l’intelligence. Dans ce sens-là, il est évident qu’une société est pluriculturelle (1). Notre société française est exemplaire, musique issue de la musique africaine ou antillaise, littérature influencée par les Américains et Latino-Américains… Et, il n’est pas besoin d’insister, dans ce cas, la communication est essentielle : échange des idées, philosophiques ou politiques, inspiration de toutes les sources des arts plastiques ou musicaux, transfert des modes vestimentaires ; oui, cette culture est pluriculturelle, et nous serions bien pauvres si nous étions réduits à nos seules ressources.

La question est toute différente si nous adoptons le sens de culture tel que les intellectuels américains l’ont définie, c’est-à-dire non pas limitée à la vie intellectuelle et artistique, mais se référant à tous les domaines des comportements humains : les mœurs et la morale appliquée (non pas celles des moralistes), les coutumes, le droit, les rites et croyances religieuses, les fêtes, les rapports entre hommes et femmes, parents et enfants, la cuisine… Il s’agit alors de tout le capital informationnel et organisationnel acquis au cours des siècles, et « maintenant la complexité humaine » (E. Morin). Mais tous ces éléments ne sont pas dispersés, incohérents, il y a, dans la culture, la recherche d’une unité d’ensemble, d’un style (R. Barthes). Dans ces conditions y a-t-il jamais eu une société vraiment pluriculturelle ? Dans l’immense histoire des sociétés, on peut dire à 99 % qu’il n’y a pas eu de sociétés pluriculturelles, c’est-à-dire comportant sur un même territoire et dans un ensemble social cohérent, plusieurs cultures coexistant harmonieusement. Dans la presque totalité des cas, une culture dominante finit par éliminer l’autre. Bien entendu on fera valoir que cela résulte de conquêtes militaires. Mais il faut aussi reconnaître que la plupart des rencontres de plusieurs cultures sur un même sol ont bien en effet été le résultat de conquêtes militaires. Les Espagnols arrivant en Amérique : deux cultures qui ont essayé de cohabiter (mais oui ! malgré la légende des affreux conquistadors !). Mais la culture aztèque a totalement disparu (et pas toujours avec de mauvaises raisons de la part des Espagnols : voir leur interdiction des sacrifices humains). Auparavant, y a-t-il eu pluralité des cultures dans les pays conquis par les Arabes ? Il y a eu soit amalgame (comme l’Espagne du Sud), soit le plus souvent élimination pure et simple, tout le « Machreq » et le « Maghreb », l’ancien Empire byzantin, etc. Une seule culture tolérable, celle des vainqueurs qui imposent la charia par la force. Et le combat n’est pas fini : par exemple la guerre du Soudan, où le gouvernement soudanais veut imposer la charia au Sud (chrétien ou animiste). Dans une tout autre région : l’Afrique australe, les Bantous venus du Nord envahissant l’Ouest africain n’ont pas pu supporter l’existence d’une autre culture, et ont pratiquement éliminé les Bushmen. Alors on peut citer les très grands empires, l’Empire perse au VIe siècle avant J.-C., la Chine des Ming, l’Empire d’Alexandre, mais ceci n’est en rien probant, car comment ces empires étaient-ils constitués ? Non par une société pluriculturelle, mais par des groupes « nationaux » collés les uns aux autres, sans intercommunication, ayant chacun sa culture particulière, et tenus ensemble par un système politico-administratif qui n’a jamais duré très longtemps. Dernier exemple : aux États-Unis, on a bien eu en présence deux cultures, une « européenne », et l’autre, celle des habitants, indienne. Il y a eu un effort de certains groupes blancs de comprendre et de pénétrer cette culture indienne, certains ont réussi à se faire accepter. Mais on ne peut pas parler d’une société pluriculturelle, car il n’y a jamais de rencontre « globale », les Indiens défendaient à juste titre leur territoire, où les Européens venaient s’installer : il y a ici un exemple intéressant. Les Européens ne comprenant pas que la ressource essentielle étant la chasse (surtout aux bisons), il fallait pour une tribu de très grands territoires : les Blancs considéraient que ces terrains inoccupés n’étaient à personne, et par conséquent venaient s’y installer. Détruisant les troupeaux de bisons… Choc de deux cultures ayant des fondements économiques différents. Pas de société pluriculturelle possible.

Alors pouvons-nous conclure qu’une société pluriculturelle est impossible ? Non, mais à condition qu’une communication soit possible. Nous allons poursuivre ce vagabondage dans l’histoire. Très intéressants, à nouveau, les États-Unis, mais considérés du point de vue blanc, c’est le fameux « melting-pot » du XIXe siècle. L’afflux des immigrants, irlandais, italiens, siciliens, et ceux venant de pays en « révolution », fuyant leur pays. Peut-on parler d’une société pluriculturelle ? Il est vrai que certains groupes (siciliens, irlandais) ont conservé une relative autonomie culturelle, mais ceci est très réduit par rapport à l’énorme brassage qui s’est effectué, et qui a finalement donné une culture unique, américaine, spécifique, englobant d’ailleurs aussi des éléments culturels africains. Sur ce tronc unique se greffent des particularités, des originalités, mais comme en France les originalités des Alsaciens, des Bretons ou des Basques : il ne s’agit nullement d’une société pluriculturelle. Et cela tient dans une grande mesure à l’identité de la langue. Nous dirons alors que l’identité du moyen de communication entraîne à la longue l’identité de culture. Le véhicule de la culture, la langue, est plus qu’un simple vecteur, elle a un contenu culturel, et lorsque cette langue devient commune, alors les divergences culturelles tendent pour la plupart à s’effacer. Mais en réalité, on s’aperçoit aussi que chaque cas de société pluriculturelle est finalement unique ! Rome conquiert la Grèce. Et comme on l’a dit « le vaincu, riche de culture, a finalement conquis son barbare vainqueur » ! Il est vrai que les deux cultures ont subsisté côte à côte. Mais à partir de la conquête (et jusqu’à l’apparition d’une théologie chrétienne) la Grèce n’a plus rien produit dans aucun domaine, elle a vaincu par l’apport de sa philosophie, de son art, de sa langue (pour les intellectuels) à Rome, mais elle a été stérilisée. Cependant qu’en sculpture par exemple, les Romains se bornaient à copier les modèles grecs. Les religions se sont confondues, les mœurs identifiées, le droit unifié, le vêtement aussi… Cependant, comme partout dans l’Empire, les Romains étaient respectueux des coutumes des mœurs et même du droit local (avec une lourde exception concernant le royaume juif). Mais le pluriculturel n’a pas survécu.

Il a survécu plus longtemps lorsque l’Empire romain a été conquis par les Germains. Ceux-ci, tribus dispersées (et beaucoup moins nombreux qu’on ne l’a cru longtemps), se sont installés dans toutes les parties de l’Empire par îlots cohérents et fermes, avec leurs coutumes, leur morale, etc. Mais ils étaient entrés dans un univers solidement constitué, administrativement encore ordonné, avec une langue unique, des responsables et surtout un système juridique inégalable. Les Gallo-Romains refusèrent catégoriquement et massivement de se laisser assimiler, ce qui leur eût paru une régression inacceptable. Par ailleurs les Germains n’étaient pas assez nombreux pour submerger cette population, ni assez développés pour gérer leur conquête mieux que les Gallo-Romains : alors s’établit un modus vivendi. Chaque groupe sur un même territoire conservait sa culture, indépendamment l’un de l’autre. Et en ce qui concerne le droit se forma la doctrine de la personnalité des lois : chaque individu était régi pour tous les actes juridiques par la loi de son groupe d’origine. Cela donna lieu, évidemment, à des conflits d’interprétation et des conflits de loi, sitôt qu’un Gallo-Romain et un Germain faisaient une vente, un louage, un mariage, etc. Ce système dura cependant deux cents ans, jusqu’à la rédaction d’une loi romaine des Wisigoths, une loi romaine des Burgondes, etc. La communication avait lentement joué en faveur d’une assimilation, et une fusion.

Nous rencontrons un problème un peu différent avec la présence des Anglais en France, et ce que Petit-Dutaillis a appelé la « monarchie franco-anglaise ». Ici, deux peuples, ayant des mœurs assez voisines et des conceptions de la vie également comparables. Quant à la « communication », les langues étaient multiples, tant en France qu’en Angleterre. La « France » parlait une dizaine de langues très différentes, et cependant on arrivait à communiquer. Il n’y avait donc pas de problème de langue entre Angleterre et France, car il y avait moins de distance entre l’Anglais de Londres et le Français de Paris qu’entre le Provençal et le Breton ! D’ailleurs dans la région où la présence anglaise fut la plus longue, en Aquitaine, la coexistence des deux populations fut excellente, les Bordelais étaient attachés de façon fervente à l’Angleterre, et l’on retrouve des mots anglais dans les patois gascons. Et pourtant les coutumes étaient d’origines très diverses. Latine pour le principal d’un côté, « nordique » de l’autre, avec cependant des bases communes, d’abord l’invasion dans les deux cas de tribus germaniques, ayant des mœurs, un droit comparables. Ensuite l’invasion de l’Angleterre par les Normands. En somme, société pluriculturelle possible quand des racines sont comparables, et qu’il y a un « capital informationnel » très proche. Je crois que l’analyse des exemples est utile : prenons l’exemple espagnol, qui est typique.

L’Espagne est un « cas de figure » type de société pluriculturelle : le noyau castillan, l’est catalan, l’ouest proche basque, l’extrême ouest fortement marqué par les descendants des Germains, le Sud arabe ! Les Basques forment une unité très forte et ont aux XIIe-XIIIe siècles constitué un royaume avec l’Aragon et même la Castille. Mais le retournement se fait au XIVe siècle, les Basques tentent de rester indépendants, mais finissent par être disloqués et trois de leurs provinces deviennent espagnoles. Or, les rois espagnols (castillans) d’une part reconnaissent la validité de la législation et des coutumes basques ainsi que des assemblées locales (l’ensemble des fueros) et le peuple basque jouit d’une grande autonomie. Les rois d’Espagne ont essayé de diffuser partout une langue unique, mais malgré des monarques autoritaires, centralisateurs, possédant une puissante administration, ils ne sont jamais parvenus à faire de l’Espagne un ensemble uni. Cinq cents ans après, les particularismes subsistent, et ils sont fortement entretenus précisément par le maintien de la langue particulière à chaque pays. Un jour, dans un village catalan, je me suis attiré de la part d’un paysan une dure réponse « No habla castillan » (No hablo castellano). Et en Pays basque « profond », on parle basque presque exclusivement. L’espagnol est compris « à la rigueur ». Il y a donc bien société pluriculturelle, maintenue sur la base d’une forte structure, mais où la communication n’a jamais pu jouer son rôle d’acceptation réciproque et de compréhension de fond. Et sitôt que la rigueur du pouvoir se libéralise, aussitôt éclate l’unité : autonomisme basque, autonomisme catalan, signes évidents d’une société jamais « intégrée ».

Il me reste à donner trois exemples significatifs : le Liban, entre une culture islamique et une culture chrétienne. Deux cultures tout à fait opposées, mais je devrais dire des « sous-cultures » ! En effet le Liban, envahi par des flots militaires de tous ordres, devient une sorte de terre d’asile pour des groupes persécutés, et d’origine très diverse, mais ces groupes, chrétiens ou musulmans, vont coexister par force, et se subdiviser en sectes diverses dans les deux cas. Deux grands règnes au XVIIe siècle confirment cette coexistence. L’un, d’un émir musulman, l’autre d’un émir converti au christianisme (Bachir II, 1789-1840) : tous deux maintiennent l’unité et la paix religieuse. À la suite d’une histoire complexe, la Turquie va diviser le Liban au XIXe siècle en deux « préfectures », l’une maronite (chrétienne), l’autre druze. Coexistence très difficile. Les Druzes en 1860 massacrent six mille chrétiens… De nombreuses interventions et tractations internationales arrivent à maintenir un Liban à peu près pacifique. Jusqu’à l’explosion de ces dernières années. Autrement dit, malgré une origine ethnique commune, malgré des mœurs à peu près identiques, malgré des coutumes et une langue communes, la société pluriculturelle libanaise n’a jamais pu exister par elle-même : elle l’a bien fait mais lorsqu’elle était sous la contrainte d’un pouvoir supérieur qui maintenait ensemble les deux communautés. Ici encore l’obstacle était bien de l’ordre de la communication : il ne pouvait pas y avoir de communication religieuse, la rupture était radicale, et la langue, comme vecteur était insuffisante ; les croyances et la conception de la vie étaient un obstacle à la coexistence pacifique parce que l’on ne pouvait pas se comprendre (2).

L’autre exemple est tout l’inverse, mais la seule véritable société pluriculturelle qui ait réussi, sans absorption de l’un par l’autre, c’est bien entendu la Suisse, où cultures allemande, française, italienne coexistent. Avec des particularités relatives qui spécifient les trois groupes, avec des cultures partiellement différentes, mais ces trois ensembles sont unis profondément par une histoire, celle de leur volonté de liberté, par des institutions communes fortes mais libérales, par leur sentiment de participer tous au pouvoir. Et puis le pluriculturel est quand même relatif ! Les mœurs et coutumes sont bien comparables, le protestantisme est, pour l’ensemble, un lien assez fort, le droit est commun… La réussite est due enfin à la configuration du pays lui-même qui crée une parenté géopolitique entre tous. Il y a par-dessus tout la volonté de vivre ensemble, qui provient d’une vraie communication et de la conscience d’être un « modèle » ! Inutile d’insister (3).

Pour terminer cette série d’exemples, je voudrais citer un cas, un peu en marge, parce qu’il ne s’agit pas d’une société pluriculturelle. On sait qu’au cours du XIXe siècle il y a eu des séries de traités (commerciaux, politiques, etc.) entre la France et le Dahomey [le Bénin aujourd’hui]. Jamais ces traités ne donnaient satisfaction et, finalement, le gouvernement français, lassé de ce qu’il considérait comme des trahisons, finit par annexer le Dahomey. Or le Dahomey avait une administration développée, des archives, des fonctionnaires. C’était un royaume « modèle ». J’ai eu l’idée de soumettre comme sujet de thèse à l’un de mes étudiants, dahoméen, la question de l’interprétation des traités par les fonctionnaires dahoméens et par les juristes français du ministère des Affaires étrangères. Il a pu se procurer au Dahomey ces traités et les interprétations. Même chose au ministère des Affaires étrangères. Et la comparaison était tout à fait édifiante : chacune des deux parties attribuait aux mêmes textes des significations totalement incompatibles. C’étaient les mêmes mots. Les traductions étaient parfaitement correctes, mais le fonds culturel des uns et des autres interdisait que l’on pût se comprendre. La même phrase qui pour les uns n’avait qu’un contenu de pure forme, et presque de déclaration rituelle, comportait pour les autres des obligations juridiques (implicites) précises ! Telle formule avait une valeur religieuse pour les uns, juridique pour les autres, etc., si bien que chacun observait correctement le traité, dans sa compréhension du traité, mais il était aussitôt contredit par les autres qui inséraient ce traité dans leur interprétation : ils allaient de malentendu en malentendu, chacun accusant l’autre de mauvaise foi. On comprend que dans ces conditions la rupture était inévitable (4).

Ces divers exemples montrent d’abord qu’il y a très peu de véritables sociétés pluriculturelles. Dans la plupart des cas, lors de la rencontre entre deux cultures, l’une est en déclin, ne trouve plus où se ressourcer, et peu à peu perd sa spécificité. Cela peut arriver même pour des cultures qui semblent très fortes et bien protégées (ainsi l’Islam lui-même fut largement contaminé par le bouddhisme dans le royaume du Grand Mogol au XVIIe siècle). Mais lorsque l’une de ces cultures décline, elle est assez rapidement assimilée : la société cesse d’être pluriculturelle. Ces exemples aussi ont fait ressortir le rôle éminent de la communication. C’est exactement celle-ci qui va permettre d’une part la coexistence en maintenant la spécificité. Et par ailleurs, une société ne peut être dite pluriculturelle que si une véritable communication peut s’établir. Tant qu’il n’y a pas communication, il peut y avoir coexistence (à la rigueur pacifique), il n’y a pas de « pluriculturel ». C’est la communication qui est donc à la fois le test et le moyen du pluriculturel dans une même société. Car c’est cette communication qui révèle, seule, si deux cultures sont compatibles ! Si elles sont incompatibles, il n’y a pas de pluriculturel, il peut y avoir domination de l’un sur l’autre ou exclusion ou frontière… Essayons de chercher alors dans quelles conditions la communication est possible entre deux cultures appelées à coexister dans un même ensemble social. Il me semble que je discerne cinq conditions.

En premier lieu, il faut qu’il y ait une différence entre les deux groupes culturels ! Cela va de soi, s’il n’y a pas de différence, il n’y a pas non plus de communication, car dans ce cas l’un n’a rien à communiquer à l’autre. Et il faut que cette différence soit suffisamment importante, profonde pour que l’on assiste à un échange d’informations, importantes et inattendues. Quand un peuple conquiert un voisin de même culture, que les Aztèques conquièrent les Toltèques, il n’y a pas assez de différences pour qu’il y ait une véritable communication. On se connaît déjà, on a déjà les mêmes orientations, rien de « nouveau » à transmettre. Il en est ainsi également lorsque ce qui sépare les deux peuples est une simple affaire de régime politique. L’Allemagne hitlérienne, envahissant la France, n’établit pas une société pluriculturelle : les racines européennes sont tellement comparables que la haine entre les deux peuples n’empêche pas une identité profonde. Et ce que les hitlériens apportent de « nouveau », ce n’est qu’une organisation, un régime politique, une « philosophie », une police, rien qui vaille une véritable communication de société à société. Nous sommes en présence d’un épiphénomène et non pas d’une communication fondamentale, conduisant à un échange décisif. D’ailleurs, curieusement, dans nos sociétés très uniformisées, la volonté de création d’une culture différente peut être le fait, non pas d’un peuple étranger, mais de membres de cette société, qui prétendent procéder à une mutation culturelle ; ainsi la Révolution culturelle chinoise, la Révolution culturelle de Khomeyni, mais aussi en Occident, à la suite de 1968, la volonté d’une « contre-culture », aux États-Unis principalement. Dans ces cas, la nouveauté entraîne un énorme mouvement de rupture du monde antérieur, un éclatement (par exemple avec la « subculture » américaine, cela se marque par l’opposition des générations), avec une prolifération de « communication ». On peut même dire que dans ces cas, c’est la communication massive d’un ensemble politico-moral qui tend à la rupture de la culture ancienne et qui crée la société pluriculturelle. Il y a effectivement une pluralité de cultures qui est alors créée, mais elles ne sont pas incommunicables puisqu’elles ont une même origine et que la seconde apparaît souvent comme l’envers de la première. Le facteur nouveau, surprenant, exige une communication, sans quoi il n’y aurait aucune pluriculture. Cependant, si fondamentale que soit cette différence (exactement comme entre deux personnes, il faut que l’une ait à dire à l’autre une information que l’autre ne possède pas, sans quoi il n’y a pas de communication, même si tous les « appareils » de communication sont mis en fonction. Autrement dit, je refuse la séparation, dans le concret entre communication et information), il faut cependant que l’information transmise par communication soit compréhensible, accessible par le récepteur. Et bien entendu, je ne veux pas ici seulement dire qu’ils doivent par exemple parler la même langue. Mais pour qu’il y ait communication, il faut une sorte de bagage fondamental commun, qu’il soit d’ordre religieux, esthétique ou structural. Pour que l’on puisse « s’entendre », il faut qu’il y ait le « métalangage », plus ou moins développé, mais existant. Ce bagage fondamental peut d’ailleurs s’instituer progressivement. Ainsi, lors de l’invasion de l’Empire romain par les Germains, la coexistence fut possible d’abord parce qu’il y avait déjà dans l’Empire de nombreux individus d’origine germanique, installés, assimilés, certains occupant des postes élevés, et qui ont été des médiateurs entre la société établie et ses envahisseurs. Mais surtout, ce qui a produit la possibilité de la pluriculture, ce fut la conversion des Germains au christianisme. Celui-ci n’a pas été seulement le conservateur des valeurs anciennes de la société romaine, mais le facteur commun aux deux groupes leur permettant de se comprendre, dans les domaines les plus divers, parce qu’il y avait cette référence fondamentale (même si les christianismes pratiqués n’étaient pas tout à fait semblables). Et ce qui me paraît ici exemplaire, c’est que cette référence commune, cette croyance unifiante sans supprimer les diversités, a contribué au contraire à faire accepter ces diversités : il n’y a pas eu volonté d’absorption, mais le christianisme commun amenait les deux groupes à tolérer leurs différences. Nous avons parlé de la reconnaissance des droits différents, or, c’était à première vue une réalité difficile à accepter dans le domaine spécifiquement romain, mais l’Église a servi d’intermédiaire pour cette acceptation (5). Il faut, autrement dit, pour que la communication ait lieu dans une société pluriculturelle, qu’il y ait un minimum de données culturelles communes, mais aussi, et c’est le troisième facteur, qu’il existe des éléments de reconnaissance réciproque. C’est-à-dire simplement que chacun reconnaisse l’Autre, en tant qu’Autre, sans chercher à le nier, ce qui est évidemment une disposition d’ouverture et d’interrogation. Il est évident que les Américains n’ont jamais (sauf exception) au XIXe siècle considéré les Indiens comme l’Autre avec qui il était possible de communiquer. Actuellement, nous avons connu le même phénomène dans les relations postcoloniales, et surtout en Afrique du Sud : le Noir n’est pas, dans le régime de l’apartheid, l’Autre reconnu comme interlocuteur de qui on attend « information-communication ». Mais ceci entraîne évidemment la contrepartie : il est évident que lors d’une victoire de la majorité noire, les Blancs n’étant pas non plus considérés comme l’Autre avec qui communiquer n’auront que la possibilité de s’exiler ou de se soumettre. On se rappelle le drame de la Rhodésie, et le triomphateur noir se faisant porter dans un palanquin par des Blancs (anciens colons…) transformés en esclaves pour la circonstance. Mais encore une fois, la communication n’étant pas possible sans la reconnaissance de l’Autre (et théoriquement comment pourrait-il y avoir communication si l’émetteur pose comme a priori que le récepteur n’existe pas !), il n’y a pas de société pluriculturelle possible.

Or, cette reconnaissance réciproque des deux partenaires représentant deux cultures différentes conduit à poser comme principe qu’il faut dans une société pluriculturelle, à la fois la volonté de communiquer ailleurs qu’entre soi, et par conséquent avoir une attitude de tolérance à l’égard de l’Autre. Et nous retrouvons le lien absolument infrangible entre les deux réalités : société pluriculturelle et communication. C’est-à-dire que, bien entendu, la communication peut exister dans une société uniculturelle, mais l’inverse n’est pas vrai : il ne peut y avoir société pluriculturelle que si la communication est possible. Et pour cela, il ne suffit pas de reconnaître l’Autre en tant qu’Autre, mais il faut aussi l’accepter comme tel, le tolérer dans sa différence. Justement ne pas le tolérer dans sa ressemblance (nous venons de voir l’importance d’un substrat commun) mais bien dans la spécificité de sa différence. On peut penser à la condition des Juifs au Moyen Âge (avant le XIVe siècle) : ils étaient bien tolérés dans la mesure où ils servaient cette société, ils remplissaient une fonction essentielle (production et maniement de l’argent), et les rois, les seigneurs aussi bien que le pape les protégeaient (le plus souvent) à cause de cette utilité, mais ils n’étaient jamais tolérés dans leur différence. C’est-à-dire dans leur foi, leur théologie, leurs fêtes, leurs coutumes. Ceci était exclu de la société (le ghetto étant la marque matérielle). Il n’y avait donc pas de société pluriculturelle. Et ce qui marque toujours dans toutes les sociétés le refus de la différence de l’Autre, c’est le statut juridique, l’un impose à l’autre son statut juridique : il n’y a plus de société pluriculturelle. Jusqu’au XVIIIe siècle, la France a été une prodigieuse société pluriculturelle : Béarnais et Bretons, Alsaciens et Bourguignons, Flamands et « Français » (d’Ile-de-France), c’était une bigarrure de cultures, de vraies cultures fondamentalement différentes, de la langue aux coutumes juridiques, etc., unies cependant par un facteur reconnu par tous, l’acceptation d’un même rapport au roi de droit divin. Chacun reconnaissait l’Autre dans sa différence, et cela transparaissait par exemple dans l’application des noms rappelant souvent l’appartenance à une autre culture. Mais l’orientation générale des rois tendait à l’unification, c’est-à-dire à la suppression des cultures en tant que telles ; et le moyen était l’extension d’un réseau administratif identique par-dessus toutes les diversités et la mise en application progressive d’ordonnances identiques partout. On préservait sans doute les coutumes mais au-dessus d’elles, il y avait les ordonnances royales qui impliquaient l’absence de tolérance envers l’autre. Cette tendance fut achevée par la Révolution. On n’envisage jamais qu’une face de la Révolution : il faut regarder le revers. Elle a fabriqué une société uniculturelle par la suppression de toutes les cultures locales, par la violence, mais surtout par la suppression des coutumes et l’imposition d’un droit unique. La Révolution, faite au nom de la liberté, a détruit toutes les libertés locales spécifiques et consacré le triomphe exclusif d’un État tout-puissant : intolérance parfaite à l’égard de tout ce qui était autre.

En effet la dernière condition pour qu’il y ait communication dans une société pluriculturelle, c’est qu’il n’existe pas de monopole de moyens de communication. Sitôt que ce monopole existe, même si la gestion est libérale et que l’on accepte de faire passer dans les journaux, à la TV ou la radio, des personnes de cultures différentes, cela n’a en réalité aucune vraie valeur. Car c’est le « possesseur », qui choisit les autres, et ses critères de choix ne sont pas ceux qu’auraient retenus les intéressés ; par ailleurs les « conditions » de l’expression restent fixées par le monopoleur. De plus ce monopole ne doit être ni celui de l’État ni celui d’un groupe financier puissant : public ou privé, cela revient au même. La seule formule acceptable c’est l’autogestion. Que chaque groupe culturel ait sa radio, sa télévision, ses journaux, avec autant que possible des échanges entre groupes de façon que la communication ne reste pas interne mais permette une véritable connaissance des groupes culturels, les uns par les autres. Après cette énumération, on voit donc l’extraordinaire difficulté de l’intercommunication dans une société pluriculturelle, en même temps que son caractère indispensable : si elle n’existe pas, il n’y a pas de société pluriculturelle, mais au mieux des juxtapositions de groupes qui ne constituent pas une société.

Je voudrais en terminant introduire deux dernières remarques, qui ne se rapportent pas l’une à l’autre mais peut-être éclairent aussi notre problème.

La première, c’est qu’il y a déjà des millénaires que cette question d’une société pluriculturelle existe, et que l’on ne s’en est pas assez rendu compte. Tout simplement parce que dans toute société, il y a eu deux cultures coexistantes : une culture féminine et une culture masculine ! Car que cela plaise ou non, il est bien certain qu’il y a une culture féminine dans toutes les sociétés. Culture féminine dictée par la physiologie féminine, par le fait qu’elle transmet la vie, qu’elle a à veiller sur la santé de l’enfant, qu’elle préside à son développement, et qu’elle oriente ainsi la totalité de sa vie. Car ce que l’enfant a reçu dans ses premières années est, on le sait, déterminant pour tout le reste de sa vie. Bien plus, on sait maintenant que le fœtus, dans le liquide amniotique, entend la voix de sa mère, et ensuite la reconnaît. Mais si elle donne la vie, elle est forcément aussi obligée de la défendre et de la protéger. On aura alors inévitablement deux cultures obéissant à des valeurs et entraînant des comportements différents. Une culture que j’appellerai « d’action au risque de la vie », et une culture de résistance et de « conservation de la vie ». La première étant caractérisée par la puissance ou la domination tend évidemment toujours à écraser ou à se subordonner la première, qui est pourtant décisive, puisque sans elle, il n’y aurait rien. Et dans cette dualité de culture de toute société s’est posée dès les origines la question de la communication. Quelle communication y a-t-il, peut-il y avoir, entre le monde culturel féminin et le monde culturel masculin ? Trop souvent, le second a écrasé le premier. Cependant on constate que dans toutes les sociétés, même opprimées, la culture féminine survit, c’est par elle que l’enfant apprend à parler ! C’est toujours la femme qui produira les premières œuvres d’imagination à dire aux enfants : elle va imprégner sa mémoire de notions, de valeurs qu’il ne pourra jamais abandonner. Et de plus, presque partout, la relation aux divinités, au sacré sera du domaine de la culture féminine (prêtresses, sorcières, possédées de l’esprit, hiérodules…). Ici, la culture masculine est obligée de tenir compte de cette culture, et c’est l’un des points essentiels de leur communication. Mais l’important pour le bon équilibre d’une société, c’est la reconnaissance des deux cultures à égalité, ce qui ne peut se faire, une fois encore, que par la communication et dans la mesure où aucune des deux ne veut dominer l’autre et décider seule pour tout le groupe (6).

La seconde remarque à présenter porte sur l’actualité évidente de notre question. Nous sommes actuellement en France en présence de l’éventualité d’une société pluriculturelle, avec d’un côté la culture encore dominante, d’origine chrétienne, et correctement laïcisée, de l’autre côté, la culture islamique. Tant que les Maghrébins venaient eux-mêmes assez détachés de l’Islam sauf pour les formes extérieures et rites sans significations particulières, cela ne constituait pas un problème. Ils s’intégraient assez dans la culture dominante, se retrouvant entre eux pour célébrer sans agressivité, leurs fêtes, comme le font les Vietnamiens, les Malgaches… Le pluriculturel devient inquiétant lorsque le groupe musulman devenu très nombreux est en même temps saisi par la renaissance d’un Islam pur et dur, intolérant et conquérant. Ici encore, la communication devrait être le moyen de la coexistence, mais pour qu’il y ait communication, il ne faut jamais cesser de l’affirmer, il faut que les deux partenaires veuillent communiquer. Si l’un des deux refuse les informations que l’autre veut lui transmettre, si en même temps, il prétend prendre pour lui les moyens de communication et imposer sa loi, alors il ne peut pas y avoir de société pluriculturelle : les cultures entreront en conflit, et cela peut faire éclater la société. Or nous avons vu que cela restait toujours une menace pour une telle société, et l’exemple du Liban doit nous donner à réfléchir sur le sort de notre propre société.

Notes

1. Sauf à noter la réaction virulente depuis trente ans de la Chine voulant exclure toute culture non communiste chinoise, et des pays musulmans excluant toute influence occidentale.

2. Je ne parlerai évidemment pas comme sociétés pluriculturelles de ces créations politiques totalement artificielles comme la Yougoslavie : entre Serbes, Croates, Slovènes, etc., règne une absence complète de communauté.

3. Malgré les livres méchants et faux qui font résider l’unité suisse dans son système bancaire !

4. Cet exemple peut aujourd’hui s’appliquer aux conventions entre Européens et musulmans. Il faut en effet se rappeler que toutes les conventions, traités, contrats, signés par un croyant avec un incroyant n’ont aucune valeur et le croyant n’a pas besoin de les respecter. Il est dit dans le Coran que Allah n’est jamais tenu par une parole qu’il a dite à un incroyant, donc son Prophète non plus… ni les croyants. Et par ailleurs, aucun pacte n’est admis par Dieu et son Prophète avec un incroyant autre que le « pacte que vous avez déjà conclu auprès de la Mosquée sacrée » (IX, 7).

5. Cela n’était pas totalement étranger aux Romains puisqu’ils avaient établi dans toutes les provinces de l’Empire la dualité du droit : le droit local maintenu, le droit romain superposé.

6. Ce n’est pas si imaginaire qu’on le croit : dans certaines sociétés la femme a un statut égal à celui de l’homme, et sa culture est parfaitement intégrée, par exemple chez les Étrusques, plus tard les Séleucides. Et il ne faut pas oublier qu’au « Moyen Âge », la femme avait un statut bien supérieur à celui qu’elle eut aux XVIIIe et XIXe siècles, par exemple dans toute « assemblée de village » : la femme pouvait représenter son « feu » et voter comme les hommes. De même une femme noble pouvait parfaitement être titulaire d’un fief et rendre le service de fief.

Bibliographie

P. Ardani et al., « L’immigration », in Pouvoirs, 47, Paris, PUF, 1988.

H. Carrère d’Encausse, L’Empire éclaté, Paris, Flammarion, 1979.

C. Castoriadis, Le monde morcelé, Paris, Le Seuil, 1990. 

E. Gellner, Nations et nationalismes, Paris, Payot, 1989. 

R. Leveau et G. Kepel, Les musulmans dans la société française, Paris, Presses de la Fondation des sciences politiques, 1988. 

F. Lot, La fin du monde antique, Paris, Évolution de l’Humanité, 1951. 

L. Musset, Les invasions du Ve au VIIIe siècle, 2 vol., Paris, PUF, « N. Clio », 1967. 

M. Rémy, De l’utopie à l’intégration, Paris, L’Harmattan, 1990. 

« Situation interethnique », Centre de recherche sociologique de Toulouse, Cahier n° 7, 1987.

Dans Lucien Sfez (éd.), Dictionnaire critique de la communication,
2 volumes, Paris, PUF, 1993, vol. 1, p. 494-500.

 

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