Samuel Butler, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Samuel Butler (1835-1902) et John Brunner (1934-1995). Deux Anglais nés à un siècle de distance et qui tous deux ont hissé la critique de la Machine, de la Mégamachine comme dirait Lewis Mumford – machinisme, machinistes, machination de l’homme et du monde – au rang de chefs-d’œuvre romanesques. Le premier, contemporain de Darwin, s’est colleté avec la théorie de l’évolution, l’a explorée, en a tiré des conséquences sinistres pour l’espèce humaine, bien avant les eugénistes, alias « transhumanistes » actuels et a fini par répudier le « darwinisme technologique (et social) », comme son auteur lui-même. Les Êtres vivants ne sont pas des machines (B. Louart). Ainsi, faut-il considérer « chacun des atomes de l’univers comme vivant, capable de sentir et de se souvenir, quoique dans une humble mesure. La vie doit être éternelle, comme l’est la matière, et la vie et la matière doivent être jointes indissolublement ainsi que le corps et l’âme » (Unconscious Memory).

Quant au second, John Brunner, faut-il se réjouir qu’il nous ait donné, voici un demi-siècle de cela, des romans aussi passionnants et prescients que Tous à Zanzibar, L’orbite déchiquetée, Le troupeau aveugle, Sur l’onde de choc, ou se révolter qu’il nous ait distraits avec ses terribles fictions devenues nos réalités d’aujourd’hui ? Hmm. Ce serait un sujet si l’on faisait encore des dissertations au lycée, comme dans ces années 70 où Brunner publiait ses romans dévorés par la jeunesse rock, hippie, gauchiste, underground, etc. Mais comme on n’en fait plus, lisez donc les notices du professeur Garcia pour vous faire une idée.

Version imprimable de Samuel Butler

Samuel Butler
(1835-1902)

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 18 novembre 2020

De quelle espèce de penseur Samuel Butler est-il le type ? Avec cet intellectuel qui a fini par occuper une place importante dans la littérature anglaise moderne, tous les croisements semblent possibles. Peintre, écrivain, philologue (il s’essaie un temps à découvrir les lieux originels de l’Iliade et de l’Odyssée, avant de démontrer que leur auteur pourrait bien être une femme, en l’occurrence Nausicaa), théoricien de l’évolution, historien de la biologie, musicien, Butler touche à tout. Il se moque des classifications, des ordonnancements, des nomenclatures. Dans une ère victorienne vouée à la petite religion des faits (le « positivisme » scientiste), il fait figure de monstre philosophique. C’est qu’il a su bifurquer du cours de l’évolution qui lui était promise.

Fils d’un pasteur anglican, petit fils d’un maître d’école, il subit une éducation rigoriste. Forcé très tôt aux apprentissages les plus sévères, sa jeunesse oscille entre les prières en commun sous la présidence de son père et les sermons de sa mère. Au presbytère puis à l’école, cet enfant renfermé et craintif vit dans la soumission. Il n’est guère que la musique, le piano en l’occurrence, pour lui octroyer quelque répit. C’est à l’âge de dix-neuf ans, au moment d’entrer à Cambridge, que Butler entre enfin en possession de lui-même. Pendant quatre années, l’éveil de sa curiosité critique compense sa rancune envers sa famille. Bachelier ès arts, il est destiné à entrer dans les ordres. Mais il refuse l’ascendance familiale. Sa désobéissance le conduit en Nouvelle-Zélande, où il espère faire fortune dans l’élevage de moutons. Nous sommes en 1859. L’année de parution de L’Origine des espèces, par Charles Darwin. Année déterminante entre toutes pour la modernité, voire pour l’humanité entière, si l’on en croit la légende persistante autour de la « théorie de l’évolution » : acceptation définitive de l’animalité de l’homme et coup fatal porté au pouvoir social et moral de l’Église ; révolution dans les sciences de la vie : les transformations organiques des vivants n’obéissent à aucun plan concerté, seulement à un mécanisme aveugle, la « sélection naturelle » ; révolution dans la représentation de l’humain, ramené du ciel vers le bas matériel : une « blessure narcissique » supplémentaire, après Galilée, dont un certain Freud fera son miel pour accréditer l’extraordinaire de son hypothèse de l’inconscient psychique.

Butler, quant à lui, n’échappe pas au phénomène. Pendant sa période néo-zélandaise, le voici, comme il se décrit lui-même, un des « admirateurs enthousiastes » de Darwin. Collaborateur de la « Press » de Christchurch, il rédige en 1862 des comptes rendus dialogués de L’Origine des espèces, mettant en scène disciple et critique, polémique avec un évêque anglican et se lance dans d’étranges spéculations où la théorie darwinienne se trouve appliquée à l’évolution non plus des organismes, mais des machines. Comme si cette distinction s’avérait caduque. On y reviendra. Toujours est-il que ces textes de vulgarisation, notamment l’article « Darwin sur l’Origine des espèces : un dialogue » (20 décembre 1862), parviennent jusqu’à l’intéressé, qui estime que le texte de Butler est « remarquable par son esprit et par le fait qu’il donne une vue très claire et très exacte de la théorie de M. Darwin », de sorte qu’il serait bon de le publier en Angleterre. Le lecteur novice y trouve en effet un résumé alerte du noyau de la théorie darwinienne de l’évolution par sélection : les espèces s’accroissent à un taux géométriquement élevé ; des freins naturels doivent nécessairement se manifester, tels que la famine ou les prédateurs ; l’arrière-plan de cette limitation naturelle de la surpopulation est un état de guerre permanent ; dans ce contexte concurrentiel, les plus faibles courent à leur perte, seuls survivent les mieux adaptés ; les variations organiques qui ont permis cette adaptation sont sélectionnées et transmises à la descendance, améliorant ainsi le type moyen. Tel est le fondement idéologique du libéralisme victorien, de son expansion coloniale et bientôt de son darwinisme social et de son eugénisme, théorisé par Francis Galton, le cousin de Darwin. Le progrès par la concurrence : c’est ainsi que Butler comprend Darwin, dans ces années néo-zélandaises.

Une chose est certaine : la réception de L’Origine des espèces sape chez notre auteur les bases du christianisme. Pendant ses quatre années d’exil, il médite sur la religion de son enfance et en abandonne les dogmes, un par un. C’est en libre penseur qu’il rentre à Londres en 1864, doté d’un capital à intérêt qui lui assure aisance et indépendance. Son goût pour la spéculation intellectuelle peut désormais se donner libre cours. Sa vocation de peintre tourne court, son style naïf ne lui laissant que peu d’espoir. Butler continue de jouer avec les hypothèses évolutionnistes en les appliquant à la « création mécanique ». Il se plaît à les extrapoler dans un sens puis dans un autre, explorant une ligne de développement, puis la trajectoire contraire. On lit dans un texte de 1865 : « La machine à vapeur est aujourd’hui aux prodiges mécaniques à venir comme la pelle est à la machine à vapeur, comme l’ovule est à l’être humain. Tout ce que nous pouvons voir à présent est qu’un nouvel ensemble d’organismes a commencé à apparaître – nous disons « commencé », car nos idées doivent être agrandies, et nous ne pouvons dire que dix mille, ou même un million d’années ne sont qu’un point dans la durée d’une classe de vivants ; cela fait probablement un bon million d’années que le levier a été inventé par le gorille. Mais qu’est-ce en réalité ? Une simple bribe de temps » (« La création mécanique », The Reasoner, 1er juillet 1865).

Fantaisie ? Frivolité intellectuelle ? Délire ? C’est bien connu, on n’aime jamais trop croire aux projections de la science-fiction. Les esprits rationnels, étroitement rationnels, n’en sont pas là. Ils ne veulent pas admettre que nous puissions en être là. Et puis, un beau jour, on se rend compte, en lisant Tous à Zanzibar et Le troupeau aveugle de John Brunner, que notre cauchemar quotidien est celui d’un monde où la surpopulation trouve ses freins technologiques dans l’optimisation génétique, cependant que la conscience humaine a signé sa reddition devant les machines. De fil en aiguille, on remonte la filiation, et nous voici face à Erewhon, ou de l’autre côté des montagnes, ce chef-d’œuvre insolite que Butler publie en 1872, sous couvert d’anonymat.

C’est à ce livre que l’auteur doit l’essentiel de sa renommée. Dans cette utopie satirique, un colon britannique, parti à la recherche de terres pour élever du bétail, des moutons (bref, la Nouvelle- Zélande de Butler lui-même), s’aventure de l’autre côté d’une impressionnante chaîne de montagnes où il découvre un peuple aux mœurs paradoxales, les « Erewhoniens ». Ces habitants de « nulle part » (Erewhon = Nowhere), vivent dans un non-lieu où les règles ordinaires du vieux monde sont tourneboulées. En Erewhon, la maladie ne relève pas de la malchance, pas plus qu’elle n’est justifiable par le recours au terrain héréditaire. Non, la maladie est un crime, un objet d’opprobre que chacun s’efforce de dissimuler par tous les moyens. Étrange trait eugéniste d’une société dont les annales regorgent de sacrifices d’individus jugés laids ou malades, afin d’en faire des exemples. Mais d’un eugénisme qui ne serait pas technologique. En Erewhon encore, ce sont les défaillances du sens moral, les vices et injustices commises qui font l’objet de soins spéciaux, aux mains de médecins « redresseurs ». On apprend, à l’école des Collèges de déraison, l’étrange science de l’Hypothétique. Des banques « musicales » distribuent des jetons sans valeur, pendant qu’un culte populaire est rendu à la déesse Ygdrun, divinité du qu’en-dira-t-on et du conformisme social. Et d’autres paradoxes encore. La lecture de l’ouvrage est déroutante. Butler excelle à modifier son point de vue, parfois au cœur d’un même argument, en poussant la logique jusqu’à l’inconséquence et en maniant constamment l’ironie. Cet art culmine lorsque le narrateur retrouve des traités de prophètes et réformateurs Erewhoniens du temps jadis, avant qu’une révolution ne donne sa forme stable à la société. On lit avec délice les paradoxes des défenseurs des droits des animaux et des végétaux. On plonge surtout, entre émerveillement et stupéfaction, dans les trois chapitres du « Livre des Machines », condensé des réflexions évolutionnistes de l’auteur et inépuisable matière à penser.

Une étrange aventure arrive en effet au narrateur, dans les premiers temps de son arrivée en Erewhon. On lui confisque sa montre, objet de réprobation, remisée au musée des Vieilles Machines. L’esprit antiquaire des Erewhoniens est le revers de leur méfiance à l’égard du progrès mécanique, celui-là même qu’un Herbert George Wells encourage sans trêve à l’époque de Butler, avec ses projections d’un futur machinique et ses fantasmes de maîtrise du temps. Voyons plutôt :

«J’appris qu’il y avait environ quatre cents ans les sciences mécaniques étaient bien plus développées que chez nous, et progressaient avec une rapidité prodigieuse, lorsqu’un des plus savants professeurs d’hypothétique écrivit un livre extraordinaire (…) où il prouvait que les machines finiraient par supplanter la race humaine et par acquérir une vitalité aussi différente de celle des animaux, et aussi supérieure à celle des animaux, que celle des animaux est différente de celle des végétaux et lui est supérieure ».

Effrayé par les conséquences de sa propre hypothèse, ce professeur devint le meneur d’une révolution, qui imposa l’envoi au rebut des machines inventées dans les deux siècles et demi précédents. Des extraits de son traité anti-machiniste composent les trois chapitres du « Livre des Machines ». Butler y exploite à merveille son talent pour tendre la logique des hypothèses jusqu’à l’absurde ou le bizarre. Avant que, postés plus bas dans le cours du temps, nous admettions rétrospectivement qu’elles touchaient juste. Si la lecture de ces chapitres prouve une chose, c’est qu’en matière de critique de la technologie, seule l’exagération dit vrai. L’auteur se demande, ainsi qu’il l’avait fait dans l’article « Darwin parmi les machines » (1863), ce que donnerait le principe de l’évolution une fois étendu au monde des machines. Le voici qui envisage des artefacts dotés de conscience, devenus maîtres de l’homme, inaugurant un quatrième règne : le machinal.

Mais comment une nouvelle ligne évolutionnaire pourrait-elle voir le jour ? En poussant à son extrémité la conception matérialiste du réel, selon laquelle il n’existe qu’un seul plan de réalité, constitué par l’élément matériel. Selon cette vision scientiste, la matière, organique comme inorganique, n’est composée que de mécanismes. L’invention des machines, au premier chef la machine à vapeur à l’époque de Butler, n’est que le développement de l’essence mécanique de tout ce qui vit. Ainsi les machines se rattachent-elles à la vie animale, laissant entrevoir l’avènement d’une conscience. Dans le texte :

« La coquille d’un œuf de poule est faite d’une matière blanche et délicate, et c’est une machine au même titre que le coquetier qui est fait pour la recevoir : l’une et l’autre sont deux modes d’une même fonction. Sans doute la poule fait la coquille à l’intérieur de son corps, mais cela n’empêche pas que ce ne soit tout simplement de la poterie. Elle fait son nid en dehors de son corps parce que cela lui est plus commode, mais le nid est une machine ni plus ni moins que la coquille de l’œuf. Ce qu’on nomme “machine” n’est qu’un “expédient” » (Erewhon, chapitre 23).

Ce n’est que : le cri de ralliement de tous les technolâtres, incapables de distinguer les seuils à partir desquels l’utilité de l’instrument se renverse en humiliation par la machine, ou en absorption par les systèmes technologiques. Incapables d’envisager comment le système des machines, qui définit proprement la technologie, finit par se retourner contre la technique, qui assure à l’humain son savoir-faire dans et face à la nature. Le smartphone qui évide votre mémoire et décide à votre place, ce n’est qu’un calepin électronique ; les données collectées dans un quelconque cloud, ce n’est que le développement des lettres, ces empreintes laissées dans le but exprès d’être vues par d’autres, etc.

Le matérialisme grossier de l’auteur fictif du « Livre des Machines » conduit, sans surprise, à poser une continuité entre animaux, humains et machines. Autrement dit, la différence entre la vie d’un homme et la vie d’une machine serait une différence plutôt « degré » plutôt que de « nature ». Or, si à l’heure actuelle les machines ressemblent à des organes rudimentaires, rien n’empêche de se projeter dans un avenir où elle se seraient perfectionnées à l’égal des espèces animales, des mollusques jusqu’à l’homme. Pour Butler, l’évolution complète rendrait le machinal conscient tout en le faisant diminuer de grandeur. La machine parfaite sera autonome et minuscule. Avènement du nanomonde. Mais, curieusement, cet argumentaire typique des zélateurs du progrès technologique finit par se retourner. Comme si l’auteur ne livrait ces prémisses matérialistes et mécanistes que pour mieux figurer l’horreur de leurs conséquences logiques. C’est bien parce que ces thèses scientifiques laissent entrevoir un développement autonome des machines reléguant l’homme au rang d’espèce inférieure qu’il convient de réagir. Et de s’attaquer aux machines. À elles, pas nécessairement aux instruments. C’est un sophisme des progressistes que de confondre à dessein les machines, les outils et les instruments, pour défendre en définitive le seul machinisme comme condition de la vie humaine. Le luddite qui veille chez Butler ne demande qu’à détruire, parmi les machines, « toutes celles qui ne nous sont pas absolument indispensables, de peur qu’elles n’étendent plus complètement encore leur domination tyrannique sur nous ».

S’il y a urgence, dès 1872, c’est que Butler (et sous sa plume l’auteur du « Livre des Machines ») rencontre partout les signes d’une soumission des humains face au règne machinal. À vrai dire, l’artifice, le fabriqué, a de quoi subjuguer les consciences : endurant, précis, constant, toujours prêt au travail, il fait étalage de toutes ces qualités que les humains peinent à atteindre. L’auteur du « Livre des Machines » envisage le moment où l’auto-accroissement du système des machines aura renversé le rapport de maîtrise et de servitude. « Au cours des temps, dit Butler sous la guise de Cellarius, un de ses nombreux pseudonymes, nous deviendrons la race inférieure. Inférieure en puissance, inférieure en cette qualité morale de contrôle de soi, nous les regarderons d’en bas, comme le point culminant auquel le meilleur et le plus sage des hommes pourrait jamais espérer atteindre. Nulle passion mauvaise, nulle jalousie, nulle avarice, aucun désir impur, ne dérangera le pouvoir serein de ces créatures glorieuses. » (« Darwin parmi les machines »).

Le perfectionnement machinal, c’est-à-dire l’« innovation », progressant toujours plus vite, la lignée technologique dépassera en puissance et complexité la lignée humaine. Application du darwinisme aux machines : dans le milieu concurrentiel de l’industrie, ce sont les machines qui s’adaptent le mieux. Elles relèguent l’humain loin derrière, en raison de ses insuffisances naturelles. Voilà qui fascine tous ceux qui, honteux de leur humble appartenance à l’engeance des êtres nés, veillent à ce que les machines ne manquent de rien, les assistent, les bichonnent. Cinquante ans plus tard, les futuristes italiens exalteront, avec toute la jouissance du pervers masochiste, ce soin apporté aux machines, autour du manifeste du publicitaire Fedele Azari Pour une société de protection des machines (la macchina, qui désigne aussi bien la voiture). Cent cinquante ans plus tard ou presque, un Steve Wozniak, co-fondateur d’Apple, et un James Lovelock, l’inventeur de l’hypothèse Gaïa, maître à penser de tous les clusters d’écologistes académiques, soutiennent que, pour notre bien, il nous faudra accepter dans les prochaines décennies de devenir les animaux de compagnie des robots (1).

Cette prescience du triomphe final des machines, considérées comme une lignée animale supérieure, est-elle le dernier mot de Butler ? Tour à tour Cellarius ou Lunaticus, dans ses articles darwiniens, volontiers distant à l’égard de ses propres extrapolations (un de ses textes s’intitule « Lucubratio ebria », comme une divagation écrite de nuit, en état d’ivresse, à la lueur de la lampe à huile), l’auteur envisage une autre origine pour une autre évolution du rapport entre l’homme et les machines. On apprend dans Erewhon qu’un seul auteur essaya vraiment de réfuter les diatribes antimachinistes. Pour cet auteur (le même qui écrit « Lucubratio ebria »), il faut redéfinir la nature de l’homme comme un « mammifère vertébré machiné par-dessus le marché ». Autrement dit, instruments, machines et systèmes technologiques ne seraient que des organes extracorporels, prolongeant les machines naturelles que sont les organismes. Application du cénéquisme, dont nous parlions plus haut, afin de soutenir l’innovation technologique qui forme et déforme le corps tel une pâte à modeler. Au commencement était l’hybridation : une jambe n’est rien d’autre qu’une jambe de bois de fabrication supérieure. Pas d’hominisation sans technique, certes. Mais surtout, pas d’évolution des pouvoirs physiques ni d’adaptation à des contextes sociaux inédits sans un appui sur des membres artificiels. Pour le rival de l’auteur du « Livre des Machines », les humains ne sont que des matériaux à classer en fonction de la complexité de leur appareillage. En toute logique, les organismes les plus complexes seront ceux des riches, qui détiennent les moyens de s’augmenter par le plus grand nombre d’appendices technologiques. Les autres, les pauvres, qui n’auront pu ou su nier leur humaine condition, seront voués à les servir, obéissant à leurs maîtres comme des chiens, ces loups modifiés et domestiqués. Et voici qu’au terme d’Erewhon, le transhumain émerge dans toute sa hideur :

« Niera-t-on que l’homme qui a le pouvoir d’ajouter un train spécial à son identité, et d’aller partout où il veut et quand il veut, soit plus hautement organisé que l’homme qui, s’il désirait pouvoir en faire autant, pourrait bien désirer avoir des ailes avec autant de chances de les avoir, et qui n’a pour tout moyen de locomotion que ses jambes ? Ce vieil ennemi philosophique, la matière, le mal inhérent et essentiel, est encore attachée au cou du pauvre et l’étrangle. Mais pour le riche, la matière ne compte pas ; l’organisation perfectionnée de son système extracorporel a libéré son âme ».

Où l’on note, en passant, qu’il y a matérialisme (scientiste et mécaniste) et matérialisme (sensible, exaltant la vie vécue, en chair et en os). Si le « Livre des Machines », dans ses paradoxes, est important pour nous, c’est qu’il représente une souche d’où procèdent deux filiations pour la réflexion sur la technologie. Les curieux iront se documenter sur ces lignages opposés. Disons, en bref, que de cette cellule germinale se déploie d’un côté la branche représentée par Ellul ou Mumford. C’est-à-dire notre branche, celle des naturiens radicaux, des simples humains en lutte contre la Mégamachine et le sacré transféré à la Technique. D’un autre côté, la définition de l’humain comme « mammifère machiné » rend possible la branche représentée par les philosophes Simondon ou Deleuze (qui fut, lui aussi, un lecteur de Butler). C’est-à-dire les partisans de l’automachination permanente de l’humain, d’un changement organique perpétuel selon le schéma darwinien de la descendance par modification. Les potentialités de chaque individu étant définies par le niveau technique général de la société dans laquelle il évolue, l’humain devra céder la place au cyborg, en attendant un nouveau stade du brouillage organisme/artefact. Assurément, si ces deux tendances arpentent le même terrain de la philosophie de la technologie, elles le font en ennemies.

Un peu à l’image, d’ailleurs, des rapports que Butler finit par nouer avec Darwin. Après Erewhon, notre auteur prend à bras le corps le problème de l’évolution dans une série de quatre ouvrages scientifiques publiés entre 1877 et 1887 (Life and Habit ; Evolution, Old and New ; Unconscious Memory ; Luck or Cunning). Il y développe des thèses esquissées dans l’avant-dernier chapitre à?Erewhon, à propos de la tendance vitale qui se manifeste dans la mémoire inconsciente : moins les créatures vivantes paraissent savoir ce qu’elles font, mieux elles prouvent en réalité qu’elles savent le faire et l’ont déjà fait un nombre infini de fois dans le passé. Ainsi, il faut considérer « chacun des atomes de l’univers comme vivant, capable de sentir et de se souvenir, quoique dans une humble mesure. La vie doit être éternelle, comme l’est la matière, et la vie et la matière doivent être jointes indissolublement ainsi que le corps et l’âme » (Unconscious Memory).

C’est l’occasion pour Butler de se pencher sur les précurseurs de Darwin, et de découvrir la richesse des idées biologiques de Buffon, Erasmus Darwin (le grand-père de Charles) et Lamarck. Oui, Lamarck. Si vous n’avez pas jeté un œil sur la Philosophie zoologique, parue en 1809 (année de naissance de Darwin), au moins vous rappellerez-vous la caricature courante de ses thèses : si la girafe a un long cou, c’est parce qu’elle s’est efforcée d’utiliser cet organe pour attraper les feuilles d’acacia les plus hautes, dans des lieux arides et sans herbage. Le développement de cet organe serait donc prédisposé, préétabli, finalisé. Par qui, diront les scientifiques patentés, sinon par une Intelligence suprême, garante d’une conscience dans la nature ? L’histoire officielle raconte que Darwin arriva pour expurger définitivement la nature de ces scories théologiques.

Ce n’est pas la version que corrobore Butler, dans un livre paru en mai 1879, intitulé Evolution, Old and New, étude sur les véritables penseurs de la transformation des espèces et du vivant. Ceux que les darwiniens se sont entendus pour reléguer au rang d’intéressants précurseurs, auxquels rendre un hommage poli mais distant. Un peu comme les partisans du « socialisme scientifique » (marxiste) vis-à-vis des « socialistes utopiques » (Constant, Lourier, Proudhon, Owen, etc.). Une passe d’armes s’ensuit entre l’ancien disciple et le maître démystifié, dont il faut dire quelques mots pour terminer. En novembre 1879, Butler se procure un exemplaire d’une biographie en hommage à Erasmus Darwin, préfacée par son petit-fils, comprenant une notice de ce dernier et un long texte traduit d’un biologiste allemand, Ernst Krause (ami par ailleurs de l’inventeur de l’écologie scientifique, Ernst Haeckel). À sa grande surprise, Butler lit ceci à la fin du texte de Krause : le système d’Erasmus Darwin fut un premier pas important dans la voie qu’a ouverte son petit-fils, mais vouloir le raviver aujourd’hui, comme on a très sérieusement essayé de le faire ces jours-ci, « démontre une faiblesse de pensée et un anachronisme mental qu’aucun homme ne saurait envier ». Certain que cette attaque lui est destinée, Butler apprend des rudiments d’allemand et se procure la version originale de l’article de Krause, parue en revue au mois de février. Il n’y trouve pas le passage incriminé, d’autres modifications existant par ailleurs. Selon toute vraisemblance, Krause a révisé son texte avant qu’il ne passe à la traduction anglaise, sans doute à la lumière de la parution de Evolution, Old and New. Or, Darwin souligne dans sa préface que la traduction du texte principal est absolument fidèle à l’original. Ce qui signifie que l’attaque finale dans le texte de Krause serait de l’ordre de la coïncidence, ou de l’anticipation géniale d’un ouvrage encore inédit. Butler écrit alors à Darwin qui lui adresse cette réponse, tout en négligence : réviser un article est une « pratique si commune qu’il ne m’est pas venu à l’esprit de souligner que le texte avait été modifié » (Cf. Butler, Unconscious Memory, ch. IV, pour l’échange de lettres). Une pratique si commune, vraiment ? Comme celle, peut-être, de taire l’interpolation de la condamnation d’un opposant idéologique dans une édition révisée – et en l’antidatant par surcroît ? Inadvertance ou propos délibéré de la part de Darwin, Butler comprend en tout cas à cette occasion ce qu’est devenue la recherche « fondamentale » et désintéressée en biologie : un nid d’intrigues, où s’impose la clique qui a substitué la petite mécanique de la sélection à la philosophie du vivant des lamarckiens.

Sentant la fin proche, Butler revient en 1901 là où son génie s’est révélé avec le plus d’éclat : en Erewhon, pour Erewhon revisited, avant de laisser à la postérité le roman en partie autobiographique Ainsi va toute chair (The Way of All Flesh). Pour la science triomphante, science de l’adaptation à la société industrielle, Butler était donc frappé d’« anachronisme mental ». Nous, lecteurs de cet étonnant romancier, ne saurions trouver meilleure occasion de « retourner le stigmate ». Face aux exhortations à s’adapter à l’inhumain, seul un tel anachronisme, autrement dit la capacité de vivre contre son temps, pourrait sauver l’homme contemporain « du péril où il se trouve et de l’effroyable gouffre qu’il est en train de se préparer lui-même ».

Renaud Garcia
Automne 2020

Note
1. Cf. « Apple co-founder Steve Wozniak Says Humans will be Robots’ Pets », The Guardian, 25 juin 2015 ; James Lovelock, Novacene. The Coming Age of Hyperintelligence, Allen Lane, 2019.

Lectures
Erewhon, ou de l’autre côté des montagnes, Gallimard, L’imaginaire, 1920.
Darwin parmi les machines et autres textes néo-zélandais, Hermann, 2014.

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  1. Debra

     /  28 novembre 2020

    Encore un bijou de la pensée satirique anglaise.
    Des fois je me demande si le poids si désespérément pouddingue, si sérieux de notre civilisation à l’heure actuelle nous permet de goûter la satire ou si le premier degré n’a pas gagné la partie, sinon la guerre. (Hélas, moi aussi, il m’arrive de succomber au pouddingue.)
    En lisant les extraits, une pensée pour ma petite incursion dans les textes en prose de John Donne hier, (Anglais, presque contemporain de Shakespeare) qui façonne des arguments, des métaphores, des raisonnements en s’appuyant sur la réalité de.. Dieu, comme nos contemporains s’appuient sur leur dieu, la machine, pour rendre compte de leur monde (pas le mien, je le précise… je fais sécession autant que se peut).
    Ivan Illich dit bien (quelque part dans un livre de conversations avec David Caley) qu’à réduire Dieu à un principe rationnel « on » se prépare à son éviction de nos consciences, de nos vies, et on prépare l’avènement du principe rationnel analytique de la machine qui.. NOUS ordonne. (Et quand on songe à la très grande ignorance d’un public SOI DISANT cultivé en France qui ignore à quel point le Christianisme accorde une grande liberté et responsabilité à l’Homme pour décider de son sort, PAR OPPOSITION à des.. dérives darwiniennes qui le réduisent à être l’esclave de forces obscures…)
    Une pensée pour Simon and Garfunkel dans les années 60 qui avaient déjà écrit dans « Sounds of Silence » : « And the people bowed and prayed to the neon god they made, And the sign flashed out its warning in the words that it was forming, and the sign said « the words of the prophets are written on the subway walls and tenement halls and echo in the wells of silence. » (Et le peuple s’est incliné et à prié au dieu néon qu’ils avaient fabriqué, et le panneau a projeté son avertissement dans les signaux qu’il formait, et le panneau dit « les mots des prophètes sont écrits sur les murs des métros, et des couloirs des barres d’immeubles, et résonnent dans les puits de silence ». )(Restitué de mémoire, donc, avec des erreurs, probablement…)
    « La machine parfaite sera autonome et minuscule. » Je soumets qu’il s’agit d’une définition du mot « individu », mot que je n’aime pas du tout non plus. Il s’agit d’un FANTASME, un projet pour l’Homme, qui refuse de reconnaître qu’il est dépendant et vulnérable. Dans ce sens on peut dire que c’est peut-être dans la mesure où, en tant que sujet singulier, chacun de nous refuse de reconnaître qu’il est vulnérable et fragile, que nous alimentons le pouvoir de la.. machine.. SOCIALE ?
    Il me semble important de rappeler que la première servitude qui sert de principe directeur aux autres, c’est sa propre démission, pour raisons de confort ? facilité ? désespoir et désenchantement ?
    La liberté est bien là où nous trouvons le moyen de ne pas être des.. individus, mais des sujets singuliers. En sachant aussi que la liberté est une affaire ponctuelle et relative.
    Quand bien même où les nouveaux prêtres de la Science Médicale « augmenteraient » les nouveaux riches, cela m’inciterait plutôt à plaindre ceux-ci, et me féliciter de ma relative pauvreté. Passer sa vie dans les hôpitaux et les laboratoires (ou derrière les écrans…) pour être « augmenté », ça.. coûte, sur plusieurs plans. Le problème avec le parvenisme, et les parvenus (de tout temps, d’ailleurs), c’est qu’ils courent, ils courent pour (y) arriver, mais au plus profond d’eux-mêmes ils savent qu’ils ont perdu d’avance. Ils ne seront, et n’auront jamais.. ASSEZ…
    Pour la satire, je poursuis ma lecture de Juvenal dans une traduction de 1958 en anglais, dans une langue où les Français ne l’auront jamais entendu, je le crains.
    On ne peut pas trouver plus verte, plus acide, plus caustique, pour épingler les turpitudes de son époque (Rome, entre le premier et le deuxième siècle après Jésus Christ) d’un matérialisme crasse où le parvenisme est une épidémie, les esclaves de riches propriétaires toisent les hommes libres et pauvres de Rome, (pour ne pas parler de l’incontinence sexuelle…) une époque où l’Homme a perdu le nord, manifestement.

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