D.H. Lawrence, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de D.H. Lawrence

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 9 décembre 2020

 

Un peu par hasard, et pour donner de quoi lire au lecteur, nous avons pris le pli de grouper ces notices par diptyques. Ray Bradbury constituant l’exception – mais nous y avions joint l’une de ses nouvelles, à peu près inconnue. Dès le début ce fut aussi un jeu que d’assembler ces couples, en fonction de quelque ressemblance ou dissemblance, d’accord ou d’opposition, en laissant au lecteur le soin de discerner pourquoi diable nous avions réuni deux auteurs que rien ne semblait relier. Nous pourrions reconstituer ces paires de toute autre manière et non moins motivée. Nous pourrions publier des trios de notices, ou derechef, une seule à la fois, ou encore suivant un tout autre principe – vous verrez.

Pour Landauer et Lawrence, c’est facile : suivez la femme. Pas n’importe quelle femme ; Frieda von Richthofen. Mais qui est-ce ? Que vient-elle faire entre Lawrence et Landauer ? Le lien, lecteur, la liane. Le serpent du sexe, du sensible et de la sensualité, ramenant les hommes à leur « état primitif de fils du soleil » (A. R.). Pardon pour ces allitérations faciles, mais il faut bien qu’on se fasse plaisir, nous aussi.
Sinon nos deux auteurs pensent comme Flaubert : « J’appelle bourgeois, tout ce qui pense bassement. » C’est-à-dire que tous deux vomissent non seulement le capitalisme – c’est la moindre des choses – mais au-delà, l’industrialisme noirâtre, avec ses usines dont leurs camarades anarchistes et communistes rêvent de s’emparer, et cette répression des corps que l’on associe à l’époque dite « victorienne ». Ces deux solitaires, révoltés viscéraux, furent des éclaireurs de l’immense révolte sexuelle et naturienne qui advint des décennies après leurs morts prématurées. Et voilà pourquoi ils appartiennent à notre galerie d’anciens.

 

David Herbert Lawrence
(1885-1930)

 

De David Herbert Lawrence (D.H. Lawrence), le public cultivé ne retient le plus souvent que la censure de L’amant de Lady Chatterley (1928), son chef-d’œuvre de la littérature érotique. Cette histoire d’une aristocrate frustrée, mariée à un mari impuissant, survivant estropié de la Grande Guerre, qui s’épanouit sexuellement dans les bras de son garde-chasse, est tout d’abord imprimée en Italie, où séjourne Lawrence. Son éditeur anglais, Secker, en refuse la publication et subit des descentes de police. Il fraye avec un auteur licencieux. En Angleterre, il faut attendre 1960 pour que les éditions Penguin publient le livre dans sa version complète, au terme d’un procès retentissant. Lawrence a son étiquette : un écrivain de l’obscène, dont les mots, décrivant la crudité du corps sexuel, choquent les pudibonds. Mais ce mot, « obscène », justement, est des plus mystérieux. Le latin obscenus indique un terme de la langue des augures signifiant le mauvais présage. Mais une autre origine se présente, obscœnus, qui renvoie à scœvus, « maladroit », « sinistre », tandis que pour la première origine, cœnum suggère la fange, le fumier, quelque chose de dégoûtant et de gluant. Alors que le terme se stabilise ensuite pour indiquer ce qui est contraire à la pudeur, une autre étymologie propose de couper le mot : ob scœna désigne alors ce qui est tenu dissimulé, hors de la scène. Que cache, à son tour, le qualificatif d’écrivain obscène attribué à Lawrence ? Quels présages sinistres, quelle laideur et quelle fange faudra-t-il découvrir en coulisses, en contrepoint de son superbe chant du sexe ? Dans une préface de 1929, l’auteur indique la voie à suivre : « L’obscénité n’apparaît que si l’esprit méprise et craint le corps, si le corps hait l’esprit et lui résiste. » Union salvatrice de l’être incarné, que Lawrence aura cherchée toute sa vie.


Il naît en 1885 tout près de la ville de Nottingham, grande cité des Midlands de l’Est. Le bastion industriel de l’Angleterre, avec ses mines, mais aussi ses maisonnettes en brique rouge et ses immenses pâturages d’embouche. Son enfance se déroule au croisement de l’industrialisme et de la vieille Angleterre agricole, exaltée par Shakespeare et Milton. Enfance tiraillée entre un père mineur, rude et violent, et une mère institutrice, puritaine et aimante, qui cherche à soustraire son fils à son destin ouvrier. Il fait son expérience à la mine, également en tant qu’employé de bureau, mais son don pour les études et son goût de la lecture lui font embrasser une carrière intellectuelle. De santé fragile, victime de pneumonies, il abandonne l’enseignement en 1911, un an après le décès de sa mère qui le laisse désemparé. Mais quelques poèmes et un premier roman, The White Peacock, lui ont ouvert les cercles littéraires londoniens. Vient l’année 1912. Désireux de trouver un poste en Allemagne, il s’adresse à l’un de ses anciens professeurs, le philologue Ernest Weekley, dont la femme, Frieda von Richthofen, est allemande. Issue de la noblesse militaire, Frieda, mère de trois enfants, s’ennuie dans son mariage avec ce fin lettré bien plus vieux qu’elle. La rencontre avec Lawrence est passionnelle. De six ans son aînée, elle ne songe qu’à une liaison discrète. Il insiste pour une union permanente. Elle cède, quitte son mari et ses enfants. Désormais, les voici liés jusqu’à la fin, non sans conflits et trahisons.

Avec Frieda von Richthofen, Lawrence, le timide jeune homme des cités ouvrières, rencontre aussi le milieu des « alternatifs » de l’époque, ces intellectuels dégoûtés par le mode de vie industriel et l’esprit du capitalisme, étroitement rationaliste. Frieda rejette ce monde où les derniers des hommes en sont venus à se préférer rouages de la bureaucratie plutôt que libres vivants. Elle fréquente, à Munich, la jeunesse bohème du quartier de Schwabing, où l’on retrouve, entre autres, l’écrivain anarchiste antimilitariste Erich Mühsam et la féministe Franziska zu Reventlow, tous deux influencés par les thèses du psychanalyste pionnier de la libération sexuelle, Otto Gross. Pour cette tête enfiévrée, le mariage et la dépendance de la femme ont provoqué la chute de la civilisation, en réprimant la sexualité pour la soumettre à une évaluation morale. En se détournant du matriarcat des origines, l’humanité s’est empêtrée dans une catastrophe culturelle. Jouir sans entraves, vivre sans temps morts, par-delà bien et mal : telle est, soixante ans avant Vaneigem, la clé du dépassement du malaise dans la civilisation. Gross diffuse ses idées à Schwabing, mais aussi à Ascona, dans la communauté de Monte Verità, qui est en quelque sorte l’antichambre de la bohème munichoise. Les mêmes y séjournent, et quelques autres, illustres, visitent la colonie végétarienne et naturiste : le romancier Hermann Hesse, qui y puise l’inspiration extrême-orientale, le sociologue Max Weber, critique de la « cage de fer » bureaucratique et de la parcellisation de l’âme humaine sous le capitalisme, Rudolf Steiner, pédagogue et « anthroposophe ». Y séjourne aussi, en 1906-1907, une certaine Else von Richthofen, invitée à Ascona par Frieda Gross, son amie d’internat, enceinte d’Otto, venu quant à lui dans le Tessin pour une cure de désintoxication. Else est la sœur aînée de Frieda, la future amante de Lawrence, brillante étudiante en sciences sociales, élève de Weber dont elle sera la maîtresse, épouse d’un autre élève de ce dernier, Edgar Jaffé, lui-même économiste. Gross, l’immoraliste sexuel, ne tarde pas à mettre en pratique ses théories en nouant une liaison avec Else qui, déjà mère de deux enfants, donne naissance en 1907 à leur rejeton à peu près en même temps que le fils légitime du psychanalyste. Les histoires de famille ne s’arrêtent pas là puisqu’à peu près à la même époque, Gross entretient une liaison avec la sœur cadette, Frieda von Richthofen.

Tout ce petit monde de l’élite intellectuelle se réclame des idées avancées, du socialisme et de la révolution. En Allemagne, une seule voix, celle de l’anarchiste Gustav Landauer, se récrie face à l’impasse politique et culturelle que constituent les idées d’Otto Gross. Sous l’influence de Frieda, Lawrence se rapproche quant à lui du pacifisme et du socialisme, tout en se familiarisant avec la psychanalyse. Le matriarcat, le corps, la sexualité face à la mécanisation de la vie, qui culmine en 1914 dans la grande machinerie de la guerre. Frieda est une initiatrice, tant pour le sexe que pour l’esprit. Allemagne, Italie, Cornouailles, Sicile, Sardaigne, Ceylan, Australie, Nouveau-Mexique, Mexique, Angleterre, sud-est de la France. Leur vie est une suite de voyages, d’escales, de découvertes, de tentatives primitivistes au Mexique, émaillée de conflits amoureux, de publications saisies par la justice pour obscénité (The Rainbow, 1915 ; Pansies (poèmes), 1929) et de souffrances chroniques. Puisant ses dernières forces dans l’azur des Alpes-Maritimes, Lawrence meurt à Vence en 1930. L’amant de Lady Chatterley, énième texte de l’auteur poursuivi pour obscénité, écrit en trois versions de 1926 à 1928, est à coup sûr son œuvre testamentaire. Un roman qui tient du pamphlet, surtout dans la dernière version, où le garde-chasse porte le nom d’Oliver Mellors. Ainsi peut-on le considérer comme la meilleure introduction aux idées de Lawrence, même si d’autres récits, longs ou courts, peuvent être tenus pour de plus grandes réussites littéraires (par exemple Femmes amoureuses (1920), retraduit en français sous le titre Amantes, L’homme qui aimait les îles (1926) ou L’homme qui était mort (1929)).

Dans L’amant de Lady Chatterley, la relation avec le garde-chasse, qui arrache Constance Reid (transposition de Frieda) à l’univers abstrait de son mari Sir Clifford, a valeur de symbole. D’un côté, celui de Clifford, mutilé de la Grande Guerre, rendu impuissant par la Machine : une vie invertie qui compense son infirmité dans la recherche de la gloriole littéraire puis dans les livres de comptes du capitaine d’industrie à la tête de ses mines. De l’autre côté, celui de Mellors : la vie de nouveau embrassée par un homme qui a refusé de parvenir au sein de l’armée britannique aux Indes, respecté de ses hommes mais rétif à la compacité de l’organisation militaire. Il est, pour Constance, l’inattendu soubresaut du désir de vivre, dans une ère industrielle qui s’emploie à l’éteindre. A Tavershall, cité ouvrière dont Mellors est issu, tout n’est qu’angles aigus, succession mécanique de lotissements, tavernes, hôtels. L’esprit, pour reprendre un concept de Landauer, cette chaleur de sentiment qui confère une unité à ce qu’elle englobe, a déserté les lieux. La beauté aussi :

« L’auto monta péniblement à travers la longue rangée sordide de Tavershall, les maisons de brique noircie, les toits d’ardoise noire abrupts et luisants, la boue noire de charbon, les pavés humides et noirs. La tristesse semblait avoir tout détrempé. Rien de plus terrible que cette complète négation de toute beauté naturelle, cette parfaite négation de toute joie de vivre, cette absence complète de l’instinct de beauté que possède même un oiseau, même un animal, cette mort complète de toute faculté d’intuition humaine ». Ranimée, par le corps, au sentiment premier d’exister, Constance ressent dégoût et pitié face à la vie des hommes industriels. Mais dans leur tragique, son mari Clifford ne voit que chiffres et progrès : sans nous, qui les entretenons en leur trouvant de l’emploi, qu’adviendrait-il de ces pauvres hères ? En dépit de ses tentatives littéraires sans estomac, Clifford est l’exemplaire d’une espèce châtrée de ses instincts vitaux. Quelques fois, dans le roman, les amis lettrés de l’écrivain infirme évoquent l’idéal bolchévique, qui effraie et fascine : organiser le peuple pour réorienter la Machine. Mais Constance, et Lawrence, nous disent que c’est encore ignorer de quel peuple il s’agit, et s’il s’agit même d’un peuple, au lieu de rouages enchaînés dans une danse macabre : « Que pouvait-il bien advenir d’un tel peuple, un peuple qui avait certainement perdu toute vivante faculté d’intuition et ne gardait que de curieux hurlements mécaniques et une sinistre énergie ? »

Lawrence, on l’a dit, a travaillé un temps à la mine, à l’âge de 13 ans. Il a vécu ce passage d’une Angleterre rurale à une Angleterre industrielle. Il a vu, tout autant, ses anciens camarades de classe devenir mineurs. Des êtres qui auraient pu être beaux et vivants, désormais dégradés. Médusés par l’appât de la prospérité matérielle. Comme son quasi contemporain Gustav Landauer, philosophe, poète et prophète du socialisme, Lawrence se tient vent droit à contre-courant du progrès. Lui aussi veut conserver le beau et l’harmonieux : l’expression même du cosmos, tout entier dans le rythme et les paysages de la vie champêtre. Aussi, dans Lady Chatterley, faut-il préserver le bois qui entoure la propriété de Wragby, bois dans lequel Mellors a sa cabane, où il se retranche loin de l’humanité déclinante, du sang malade, de l’ivresse de puissance (la Grande Guerre, l’armée coloniale). Recherche de la pureté, pour sûr, au sein de la nature, quand les civilisés travaillent à l’avènement d’un monde sans esprit, froid, mécanique. Un monde déchu, comme Lawrence le rappelle parfois en des échos bibliques :

Seulement l’homme peut tomber de Dieu
Seulement l’homme.
Aucun animal, aucune bête ni chose rampante
aucun cobra, ou hyène, ou scorpion ou hideuse fourmi blanche
ne peut glisser des mains de dieu
dans le gouffre de la connaissance de soi,
connaissance de soi-séparé-de-dieu.

(Only Man/ Seulement l’homme, Last Poems)

Dans ce gouffre, le corps se métamorphose et s’hybride. Les amis de Clifford l’estropié prêchent l’oubli de la chair, une nature humaine améliorée par la technique, un érotisme standardisé réduit à un divertissement mécanique. Sursocialisation, surinvestissement dans l’artificiel. Et, s’agissant de Clifford, dans les moyens de l’industrie. Son corps devient bientôt une chaufferie, alimenté de chiffres, d’exigences de rendement, puis des histoires de sa nouvelle gouvernante, maternelle et maternante, dont il retranscrit avec une jouissance perverse les commérages en nouvelles. Le mari affairé devient « presque un animal, avec, au-dehors, une dure carapace d’efficacité, et, au-dedans, une pulpe molle, un de ces extraordinaires animaux, crabes ou langoustes, du monde moderne, industriel et financier, invertébrés de l’ordre des crustacés, avec des carapaces d’acier, comme des machines, et des intérieurs de pulpe molle ». Que l’on songe, par contraste, à la révélation de la première rencontre, par inadvertance, entre Constance et Mellors : un corps nu, en train de faire ses ablutions. Au cœur des bois, près d’une cabane où il élève des faisans, le garde-chasse a arraché un îlot de solitude au monde de la convoitise mécanisée. Mais la préservation de cette totalité harmonieuse, de ce cosmos, est illusoire. Le site industriel voisin étend ses bruits et ses lumières. Il n’y a plus d’ailleurs. Le « monde ne tolère plus d’ermites ». S’adapter ou disparaître : telle est la menace que la « ruée du fer » fait peser sur les « choses vulnérables ».

On ne comprend rien à Lady Chatterley, comme à l’œuvre dont elle est le testament, si l’on n’y voit que la modernité industrielle est une conspiration contre toute espèce de passion charnelle, où les êtres se donnent corps et âme. Lawrence témoigne pour la vie vivante, au lieu de sa caricature encastrée dans un sinistre réseau de machines. La sexualité elle-même doit leur échapper, pour retrouver sa dimension sacrée, celle d’une osmose entre l’élan vital et la vie du cosmos. Ainsi débute l’ode païenne Give us Gods :

Donnez-nous des dieux, O donnez-les-nous !
Donnez-nous des dieux.
Nous avons tellement assez des hommes
et de la puissance du moteur.

Ce qui doit demeurer à l’écart de la scène du monde civilisé qui chaque jour prie pour Mammon, ce « grand fils de garce », démon de l’argent et de la compétition (Cf. « Prière moderne »), c’est ce sentiment panique où l’orgasme initie aux forces de la nature. Pan, c’est Mellors, tandis que Lady Chatterley se révèle bacchante, éprouvant le fantasme de déchiqueter le corps de l’homme : « Elle était partie dans la douceur de ses propres rêves, comme une forêt qui gémit, du gémissement vague et heureux d’un printemps bourgeonnant. Elle sentait, avec elle dans ce monde nouveau, l’homme, l’homme sans nom, qui avançait sur ses pieds, beau de tout le mystère phallique. Et en elle-même, dans toutes ses veines, elle le sentait, comme son enfant. Elle sentait l’enfant de l’homme répandu dans toutes ses veines, comme un crépuscule ». Pour Lawrence, le mariage lui-même n’a de sens que panique : « pour ce qui est de l’humanité, l’unité du flux de sang de l’homme et de la femme dans le mariage complète l’univers, complète le flux du soleil et le flux des étoiles » (Phoenix II, essais posthumes). Pan, ou le dieu de la fécondité et de l’obscur, terrifiant et voluptueux. Mais aussi la force rustique qui disperse les armées les plus compactes. Celle que Giono, un autre ennemi de la Machine, chante au même moment dans son « cycle de Pan », depuis Manosque, à quelques encablures de Bandol et Port-Cros, où Lawrence séjourne quelque temps. Le paganisme de Lawrence, néanmoins, n’est pas uniquement grec. Il y a les Etrusques, qu’il pare de toutes les vertus. Et puis les Amérindiens, les Hopis qu’il rencontre au Nouveau-Mexique, où il tente en vain de fonder son Ascona. Là-bas, en compagnie de Frieda, il se convertit aux rites des dieux obscurs, des entités chtoniennes, seigneurs de la vie, tels ce serpent, « roi en exil, sans couronne, dans le monde souterrain, prêt à être couronné de nouveau » (« Snake » in Birds, Beasts and Flowers). Le roman Le serpent à plumes (1926), récit de la conversion d’une jeune Irlandaise qui renonce à sa culture pour se fondre dans le culte brutal de Quetzalcoatl, la divinité aztèque, narre sa rencontre avec la tradition préhispanique qui, dit-il dans un autre essai sur le Nouveau-Mexique, le libéra de la civilisation du développement matériel et mécanique.

Archaïsme, réaction, régression. N’en jetez plus ! Aujourd’hui comme hier, les progressistes soucieux de « rassembler » les militants de l’émancipation et de leur livrer des « perspectives », ne verront dans cette notice qu’une nouvelle pièce à conviction quant au pessimisme foncier de marginaux emplis de haine à l’égard de la science et de la technique. Sans compter les élucubrations suspicieuses sur le registre sémantique de la vigueur, du corps orgasmique, de la vitalité païenne opposée à l’abâtardissement moderne, définitivement frappé d’ignominie depuis la barbarie nazie. Il est vrai que Lawrence n’est pas tendre avec ses contemporains. Sa correspondance montre une sorte de suicidé de la société, prêt à lui jeter des bombes, las des conservateurs, des socialistes, des idéalistes pensant rendre le monde meilleur. Dans un poème intitulé « Démocratie », on lit, à propos des « tristes hommes parvenus » et des « ouvriers pâles, misérables, semblables à des insectes affairés », ces vers tranchants comme une guillotine : « Quand les gens sont si radicalement vides de soleil, ils ne devraient pas exister. » En 1915, Lawrence rencontre, enthousiasmé, le philosophe Bertrand Russell, mathématicien, intellectuel public, antimilitariste, socialiste anarchisant, pourfendeur du christianisme et défenseur de la liberté sexuelle, emprisonné pour ses prises de position sur les questions de mœurs. Ils projettent une série de conférences ensemble, mais l’association tourne court. Pour Russell, l’exercice de la philosophie suppose le recul réflexif, à distance de l’intuition et de l’émotion. Pour Lawrence, le savant se rabougrit à mesure qu’il exalte l’intellect. Lassé des soliloques d’un apprenti dictateur destiné à fasciner une bande d’adeptes au Nouveau-Mexique, Russell conclut : « Lawrence est dénué d’esprit » ; effaré par l’inexpérience émotionnelle du logicien, Lawrence s’exclame : « Pauvre Bertie Russell ! Il n’est qu’un esprit désincarné ! »

Pourtant, les naturistes radicaux, défenseurs du vivant politique dans un monde vivant, reconnaîtront en Lawrence davantage qu’un superbe misanthrope ayant échoué à redevenir un « fils du soleil ». Car l’acrimonie qu’il montre parfois est le revers d’une extraordinaire affinité avec tout ce qui vit. Orwell, grand lecteur de Lawrence, souligne dans plusieurs passages des Essais, articles et lettres l’enthousiasme de notre auteur pour la « nature », c’est-à-dire la surface de la terre. A nouveau, le thème sexuel et la censure ne doivent pas occulter le poète lyrique. « Tout ce qu’il demande, c’est que les hommes vivent plus simplement, soient plus proches de la terre, plus sensibles à la magie des choses telles que la végétation, le feu, l’eau, le sexe, le sang, qu’ils ne peuvent l’être dans un monde de celluloïd et de béton où ne s’interrompt jamais le son du phonographe » (« La redécouverte de l’Europe », 10 mars 1942). Coupez les déversoirs à insanités qui vous cernent et lisez, pour vous en convaincre, les poèmes de Lawrence, cet « affamé de printemps ». Des pages où la communauté des vivants (du poisson à l’amandier, des cyclamens au bébé tortue) guérit l’homme moderne de son isolement ; où l’exemple social vient des tisserands hindous qui se donnent à leur travail comme un arbre au printemps et annulent ainsi nos machines (Cf. Work in Pansies, évocation évidente des principes d’autosuffisance repris par Gandhi). Là est la grandeur de Lawrence : en dépit de son aspiration à revenir au primitif, il faut reconnaître que sa vision de la vie, « qu’elle soit exacte ou faussée, est un progrès par rapport au culte de la science de H.G. Wells ou au progressisme creux d’écrivains tels que Bernard Shaw. Elle est un progrès en ce sens qu’elle a su percer à jour la position inverse et ne s’est pas contentée de l’ignorer» (Orwell, ibid.). Une vision de la vie réduite presque à néant lors de la Grande Guerre, où le Progrès, la Science et la Civilisation (avec leurs majuscules) ont concouru aux horreurs, et laissé les hommes mutilés, paralysés des émotions, tel sir Clifford.

Curieux archaïsant, tout de même, que D.H. Lawrence, suprêmement doué pour transcrire, par les mots, la vie intérieure des êtres vivants (Cf. Fish, un morceau de bravoure en vers libres). Au- delà de la sexualité féminine, le poète semble absorber la vitalité chez toutes sortes de créatures, peu importe leur degré d’altérité. Peut-être a-t-il été lui-même cet être d’un autre ordre, plus sensible, d’une conscience plus élevée, capable de ressentir davantage, auquel son ami Aldous Huxley avait l’impression de faire face. L’influence de Lawrence sur Huxley est indéniable. Reprenez Le meilleur des mondes et demandez-vous à partir de quels matériaux Huxley a pu imaginer la réserve de Malpais, qui fournit le contrepoint sauvage du cauchemar eugéniste décrit dans le roman. L’influence du Serpent à plumes y est évidente. Huxley, qui cherchera lui aussi la réconciliation entre l’âme et le corps, avant la grande évasion psychédélique, signe en 1932 l’édition et l’introduction de la correspondance de D.H. Lawrence (Cf. The Letters of D.H. Lawrence, William Heinemann, 1932). Il y dit ceci : « Se promener avec lui dans la campagne, c’était se promener à travers ce paysage merveilleusement riche et évocateur qui constitue à la fois le décor et le personnage principal de tous ses romans. Il semblait connaître, par expérience personnelle, l’effet que cela fait d’être un arbre ou une pâquerette, une vague ou la lune mystérieuse elle-même. Il était capable de se glisser dans la peau d’un animal et de vous raconter, avec un luxe de détails convaincants, comment il se sentait et de quelle sombre manière, étrangère à l’humain, il pensait. »

Qui se sent parfois lassé de la stupidité des hommes écoutera volontiers cette « voix criant au milieu du désert, le désert de son propre isolement ». La voix d’un vivant éveillé, certes pas un meneur d’hommes, tiraillé par la même oscillation : tenir, « nettoyer les débris d’une civilisation engloutie et commencer un nouveau monde pour l’homme où s’épanouirait toute la nature humaine » ; ou bien abandonner et « laisser place à une nature qui est plus que l’homme pour qu’elle utilise le sperme de ce qui vaut la peine en nous et ainsi nous élimine ? » (« To Let Go or to Hold On » in Pansies). Ou alors, « est-il possible même que nous devions faire les deux ? » Pour l’heure, demandons-nous ce que Lawrence aurait retenu de cet hiver approchant : les arbres qui ont déjà perdu nombre de leurs feuilles, les premières gelées, la nature embrassée de sommeil. En marge de la si virale imbécillité humaine, être attentif à ces changements, c’est déjà revivre.

Renaud Garcia
Automne 2020

Lectures

  • L’amant de Lady Chatterley, Folio Classique, édition de 1993.
  • Poèmes, nrf Gallimard, 2007.
  • Poèmes, édition intégrale, L’âge d’homme, 2007.
  • L’homme qui était mort, Gallimard, L’imaginaire, 1934.
  • L ’homme qui aimait les îles. L’arbre vengeur, 2016.
  • Le serpent à plumes, Robert Laffont, 2015.

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1 commentaire

  1. Debra

     /  12 décembre 2020

    Merci pour cette présentation si sensible, si visionnaire de Lawrence.
    Quelques remarques : L’oeuvre de Lawrence s’appuie sur la nécessaire incarnation du Verbe, mais également la si difficile conjugaison/union de l’homme et de la femme, avec leur non symétrie.
    Lawrence a été tiraillé par sa loyauté envers ce père mineur, doté d’une très belle voix, un homme avec de l’autorité, un homme chaleureux qui aimait la camaraderie d’autres hommes dans sa vie à la mine qui le faisait tenir debout dans la dignité, et sa mère petite bourgeoise, qui rêvait qu’il s’élève au dessus de cette condition qu’ELLE vivait comme dégradante.
    Derrière les rêves progressistes/ifs, il y a (eu ?) surtout des femmes/mères qui rêvent d’une autre vie pour leurs enfants, et ces rêves pourrissent leurs rapports avec leurs hommes, rapports qui sont marqués d’une puissante insatisfaction qui dépasse l’insatisfaction sexuelle, mais y participe. Et leurs enfants sont pris dans les tourments des conflits de loyauté entre mère et père qui opposent des milieux d’origine différents.
    Et puis… les hommes sont condamnés à désirer être ce que les femmes ne sont pas, tout en désirant être l’homme que leur femme idéalise.. comme homme.
    Lawrence en parle très bien dans son dernier recueil de nouvelles, un recueil où la plupart des nouvelles ne sont pas terminées, car sa vision se disperse, et s’étiole à la fin d’une très courte vie qu’il a brulé par les deux bouts.
    Et puis… comme Lawrence est si préoccupé par l’incarnation, quoi de plus normal qu’il ressuscite le puissant Verbe du King James Bible, la Bible anglaise qui date du 16ème siècle et des poussières, et qui a rassemblé sous un même texte des générations de lecteurs de la Bible en pays anglophones ? On ne peut pas le lire sans entendre cette Bible en écho, et c’est tout notre plaisir.
    Encore merci pour cet écrit.

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