Miguel Amorós, « La nouvelle anormalité »

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Miguel Amorós
La nouvelle anormalité

Publié le 14 novembre 2020 sur kaosenlared

Traduit du castillan par Michel Gomez

La catastrophe n’est pas seulement la promesse du malheur annoncé par la civilisation industrielle; elle est déjà notre présent immédiat, ce que confirme l’alarmisme des experts devant la possibilité annoncée aux quatre vents d’un effondrement du système de santé. En décrétant la fin du premier confinement, les gouvernants ont essayé d’éviter l’aggravation de la crise économique. Cependant, l’urgente nécessité qu’il y avait à sortir l’économie d’une forme de restriction peu propice à la consommation a conduit au contraire : les résurgences du virus n’ont pas tardé à venir, ou du moins c’est ce que disent les statistiques des études scientifiques officialisées. Comme le laissent, malgré tout, entrevoir les médias de désinformation, la gestion de la pandémie a été humainement désastreuse. Pour qu’il en soit autrement, il eût fallu sortir de la logique et du formatage technocratiques et s’intéresser plus aux humains qu’à leur fonction consumériste: une société de consommation ne peut se développer avec une économie semi-paralysée, elle doit donc impérativement s’occuper de ses consommateurs. Leur degré de disponibilité pour le travail et la dépense, c’est-à-dire ce que sous le capitalisme l’on appelle la santé, doit être satisfaisant. Plus clairement, faute de pouvoir faire, visiblement, un pas en avant supplémentaire dans le renforcement du contrôle social, les dirigeants ont choisi le pas de côté: ils ont décrété un nouvel état d’ alerte, conservant ainsi les dispositions coercitives antérieures, afin de pouvoir relancer les activités économiques tout en les encadrant de restrictions inutiles sur ce qui serait « non essentiel », de couvre-feux et de confinements à la carte. Il n’est pas certain que nous soyons face à une « deuxième vague », mais ce qui est certain c’est que nous sommes face à un coup d’État mou. Cependant, un second chapitre s’ouvre dans l’implantation d’une dictature sanitaire destinée à perdurer par la voie de l’état d’exception. L’oiseau du développement couve l’œuf de la tyrannie à l’aide du virus médiatique.

En vérité, les conditions de vie dans la société de croissance infinie font peser une sérieuse menace sur la santé réelle des populations. Face à cela, les dirigeants et leurs conseillers ne proposent que des solutions techniques allant essentiellement dans le sens des intérêts dominants et ces derniers sont contradictoires. Des conflits existent entre les différentes puissances mondiales ainsi qu’en leur sein. Les structures de pouvoir sont en train de se réaménager à l’échelle mondiale face aux innombrables crises à venir. Les États, le capitalisme et la technoscience – la Mégamachine –, se renforcent dans un nouvel assemblage lourd de conséquences mauvaises et prévisibles pour les populations, dont une part croissante est déjà inutile pour le système. Il s’agit de gérer les excédents, techniquement, moins par l’économie marginale que par la guerre ou par des maladies infectieuses. Et, comme le but poursuivi est l’obéissance inconditionnelle, on aura recours aux outils indispensables pour gouverner: la peur et dans les cas graves, la terreur. Dans le cas concret de la pandémie, il s’agirait d’adapter la «santé» à l’économie en la transformant en une opportunité de numérisation et de développement. La coûteuse santé publique serait laissée telle quelle, c’est-à-dire à moitié en ruine. Le premier objectif de la plus corrompue des industries: l’industrie pharmaceutique, et bien sûr, des gouvernements sera la production et la distribution d’onéreux médicaments et de vaccins miraculeux. Cela accompagné du commerce online et d’un lot de mesures prophylactiques: lavage des mains, paiement par carte, masque, distanciation, ventilation, silence et bientôt carte d’immunité, ouvrira la voie au Grand Contrôle général. Mais pour que la population obéisse aux conseils de la pharmacopée du spectacle, il est urgent que la soumission augmente encore d’un cran, et là est le problème: personne n’accepte de bon gré de changer ses habitudes sociales au profit d’un isolement insensé, même sur ordre des autorités. Des situations proclamées de plus en plus alarmantes exigent donc des doses plus élevées de catastrophisme et un déploiement plus important de toutes les forces de l’ordre. La domination doit d’abord utiliser la peur, puis recourir à la force, si cela ne suffit pas. Politiquement, cela signifie la suppression non seulement des bribes de liberté qu’il restait à tout un chacun mais aussi des apparences démocratiques du parlementarisme au profit de l’autoritarisme typique de la dictature, dont l’efficacité dépend désormais d’un contrôle numérique absolu. En effet, la suppression des libertés formelles (de circulation, de réunion, de manifestation, de fixation du lieu de résidence, etc.) prétendument garanties par les Constitutions des États, le « traçage », les amendes et l’encouragement à la dénonciation, ont très peu à voir avec le droit à la santé mais beaucoup avec la nouvelle modernisation des pouvoirs et la perte de confiance des gouvernés qui, en réponse à ce qui est ressenti comme de l’ineptie et de l’irresponsabilité de la part des gouvernants, se permettent une désobéissance désinvolte. Et puisque la prétendue souveraineté populaire dans les pays où règne la mondialisation n’appartient pas vraiment au peuple, considéré comme un être irrationnel qu’il faut neutraliser, mais à l’État, fidèle exécuteur des desseins de la haute finance, le despotisme est la réponse naturelle à la perte de légitimité du pouvoir. En séparant la gouvernance et le droit par des décrets ad hoc d’une légalité discutable, l’État fait payer à la population le bilan d’une crise qu’il prétend n’avoir pas réussi à conjurer, à cause du «comportement incivique» de certaines catégories, principalement les jeunes. S’il n’y avait pas de résistance à tant d’abus, la vie sociale serait confinée dans l’espace virtuel et la seule démocratie qui resterait debout serait celle de la contagion.


Le dernier livre de Raoul Vaneigem commence ainsi: « Jusqu’aux jours sombres qu’illuminait la nuit des temps, il ne s’agissait que de mourir. Il s’agit désormais de vivre, Vivre enfin, c’est tout un monde à reconstruire. » Et cela pourrait commencer par une réaction collective contre la privatisation, l’artificialisation et la bureaucratisation au nom d’une défense de la vie, étroitement liée à une défense de la liberté. Ce qui tue l’une (l’État, le Capital), tue l’autre, de sorte que cette défense commence par la désobéissance civile à leurs diktats. Ils sont bien plus dangereux que le virus. La réaction de désobéissance contre la démesure des contraintes constitue actuellement l’axe de la lutte sociale, mais désobéir n’est pas suffisant: face à la confusion alimentée par le pouvoir, il faut revendiquer la vérité. Il convient d’éviter à tout prix que la protestation soit discréditée par les hallucinations du complotisme et du négationnisme. Les fissures qui apparaissent dans le consensus scientifique doivent y contribuer. Quant à la pandémie, la première règle d’auto-défense consisterait à garder des distances hygiéniques avec l’État et à aller vers l’autogestion de la santé. La santé dite publique n’a pas pour critère principal l’intérêt général car elle dépend de l’État, usurpateur de ce même intérêt. Il s’agirait plutôt de remettre le système de santé aux mains des médecins, infirmières, employés sanitaires, usagers et malades. La question est moins de créer des cliniques alternatives dans l’orbite de l’économie sociale, option qui n’est cependant pas à écarter, que de retirer à l’État la gestion d’une médecine que l’on voudrait un art, à taille humaine, éloignée du technicisme, décentralisée et proche. Rien ne sera possible sans des manifestations déterminées qui mettent en mouvement des masses insoumises en colère et fatiguées de subir les arrogantes manipulations des autorités et leurs stupides confinements. Mieux vaut affronter les conséquences de son insubordination que de vivre sous la férule de cadres morbides et de technocrates menteurs. Dans un monde déterminé par le travail mort et dévoré par une psychose médiatiquement entretenue, il est indispensable que de plus en plus de gens sensés prennent parti pour la nature, la liberté, la vérité et la vie.


La bourse ou la vie! Ou le chaos économique et sanitaire, ou la fin de la domination. Ou le confort trompeur et de plus en plus limité d’une économie meurtrière, ou l’aventure d’une existence souveraine, telle est la question. Les protestations conscientes nées d’une vie quotidienne mutilée doivent avoir pour horizon un monde anti-productiviste, non patriarcal, sans pollution, sans nourriture industrielle, sans loisirs fabriqués, sans montagnes de déchets, déglobalisé et désétatisé. Si nous revenons à la santé, rappelons-nous que pour se propager, les virus ont besoin d’une population nombreuse, dense et en perpétuel mouvement. En revanche, les petits groupes souffrent moins de maladies épidémiques. La surpopulation et l’hyperactivité favorisent la transmission – conditions optimales dans les métropoles – ainsi que les déplacements massifs dus aux famines, aux guerres et au tourisme. Raison de plus pour que le monde à reconstruire soit un ensemble de communes pacifiques et autonomes, majoritairement rural, démotorisé, désurbanisé et démilitarisé.

Miguel Amorós
le 12 novembre 2020


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1 commentaire

  1. Debra

     /  19 décembre 2020

    Oui pour restaurer une médecine de la personne, avec une relation entre malade et médecin, par exemple. Une relation personnalisée.
    Mais je suis préoccupée par le progrès douteux de l’article défini, des substantifs, des verbes pauvres dans les phrases. Cela caractérise… la modernité depuis le 18ème siècle : un appauvrissement progressif de nos langues, surtout de nos verbes, au profit de substantifs de plus en plus abstraits. Le progrès douteux de l’article défini est une des forces les plus puissantes qui font aller dans le Grand Tout du totalitarisme.
    Nos vies charnelles ne peuvent qu’en souffrir. Nous en tant qu’être charnels, ne ne pouvons qu’en souffrir.
    Je pense malheureusement que nous avons mis sur pied une immense fourmilière où il devient très difficile d’identifier des acteurs responsables de nos malheurs. Comme j’ai dit plus haut, nous avons privilégié l’abstraction et le concept à la personne charnelle, ce qui nous a amené à faire de la machine… un dieu. Nos externalisons notre capacité de penser, notre conscience même, dans des machines.
    Plus nous nous agglutinons dans des villes (et ça fait un bail que ça dure), moins nous avons de visages singuliers. J’ai appris avec grand intérêt que la vie de Rome sous l’Empire, et même un peu avant consistait en une culture de masse… sans technologie. Si, on n’a pas besoin de technologie pour avoir une culture de masse.
    Mais une volonté d’EMPIRE UNIVERSEL mène à une culture de masse, avec uniformisation du peuple (un mot que je n’aime pas du tout).
    (Si cet empire universel est un empire du numérique, alors force est de constater que les peuples sont plus que consentants pour aller dans ce sens. Même dans des coins reculés de Madagascar, les gens ont des téléphones portables. Même en Amazonie, probablement.)
    Et ça semble aller de pair avec des projets de paix aussi, curieusement. Je n’adore pas la guerre, mais au point où on en est, je me méfie de la pacification, et de la paix. QUI pourrait avoir à redire sur l’idéal de la paix, vous vous demandez ? Si la vie humaine (et du vivant) était logique et raisonnable, je serais d’accord, mais ce n’est pas le cas. QUE NE FERAIT-ON PAS AU NOM DE LA PAIX ?…
    Et puis, j’ai appris avec le temps qu’il y a des buts qu’on ne peut pas viser dans le positivisme au risque de les voir toujours se défiler plus loin. Braquer les yeux sur des objectifs (positifs…), et ne faire que ça, fait reculer (certains) objectifs.
    Je pense que devant la pandémie, nos gouvernants paniquent comme tout un chacun, parce que notre civilisation est sous la coupe d’une peur panique depuis pas mal de temps. La panique fait déraisonner, y compris nos dirigeants, qu’ils soient politiques ou oligarques. Le mot « sécurité » est partout en ce moment, comme les alarmes en tous genres. Cette peur panique était là bien avant le virus. DE QUOI AVONS-NOUS SI PEUR ?
    De quoi avons-nous si peur que nous refusons de vivre pour éviter de mourir ?

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