Cornelius Castoriadis, « L’individu privatisé »

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Cornelius Castoriadis
L’individu privatisé

Publié dans Le Monde diplomatique de février 1997

 

La philosophie n’est pas philosophie si elle n’exprime pas une pensée autonome. Que signifie « autonome » ? Cela veut dire autosnomos, « qui se donne à soi-même sa loi ». En philosophie, c’est clair : se donner à soi-même sa loi, cela veut dire qu’on pose des questions et qu’on n’accepte aucune autorité. Pas même l’autorité de sa propre pensée antérieure.

C’est là d’ailleurs que le bât blesse un peu, parce que les philosophes, presque toujours, construisent des systèmes fermés comme des œufs (voir Spinoza, voir surtout Hegel, et même quelque peu Aristote), ou restent attachés à certaines formes qu’ils ont créées et n’arrivent pas à les remettre en question. Il y a peu d’exemples du contraire. Platon en est un. Freud en est un autre dans le domaine de la psychanalyse, bien qu’il n’ait pas été philosophe.

L’autonomie, dans le domaine de la pensée, c’est l’interrogation illimitée ; qui ne s’arrête devant rien et qui se remet elle-même constamment en cause. Cette interrogation n’est pas une interrogation vide ; une interrogation vide ne signifie rien. Pour avoir une interrogation qui fait sens, il faut déjà qu’on ait posé comme provisoirement incontestables un certain nombre de termes. Autrement il reste un simple point d’interrogation, et pas une interrogation philosophique. L’interrogation philosophique est articulée, quitte à revenir sur les termes à partir desquels elle a été articulée.

Qu’est-ce que l’autonomie en politique ? Presque toutes les sociétés humaines sont instituées dans l’hétéronomie, c’est-à-dire dans l’absence d’autonomie. Cela veut dire que, bien qu’elles créent toutes, elles-mêmes, leurs institutions, elles incorporent dans ces institutions l’idée incontestable pour les membres de la société que cette institution n’est pas œuvre humaine, qu’elle n’a pas été créée par les humains, en tout cas pas par les humains qui sont là en ce moment. Elle a été créée par les esprits, par les ancêtres, par les héros, par les dieux ; mais elle n’est pas œuvre humaine.

Avantage considérable de cette clause tacite, et même pas tacite : dans la religion hébraïque, le don de la Loi par Dieu à Moïse est écrit, explicité. Il y a des pages et des pages dans l’Ancien Testament qui décrivent par le détail la réglementation que Dieu a fournie à Moïse. Cela ne concerne pas seulement les Dix Commandements mais tous les détails de la Loi. Et toutes ces dispositions, il ne peut être question de les contester : les contester signifierait contester soit l’existence de Dieu, soit sa véracité, soit sa bonté, soit sa justice. Or ce sont là des attributs consubstantiels de Dieu. Il en va de même pour d’autres sociétés hétéronomes. L’exemple hébraïque est ici cité à cause de sa pureté classique.

Or, quelle est la grande rupture qu’introduisent, sous une première forme, la démocratie grecque, puis, sous une autre forme, plus ample, plus généralisée, les révolutions des temps modernes et les mouvements démocratiques révolutionnaires qui ont suivi ? C’est précisément la conscience explicite que nous créons nos lois, et donc que nous pouvons aussi les changer.

Les lois grecques anciennes commencent toutes par la clause édoxè tè boulè kai to démo, « il a semblé bon au conseil et au peuple ». « Il a semblé bon », et non pas « il est bon ». C’est ce qui a semblé bon à ce moment-là. Et dans les temps modernes, on a, dans les Constitutions, l’idée de la souveraineté des peuples. Par exemple, la Déclaration des droits de l’homme française dit en préambule : « La souveraineté appartient au peuple qui l’exerce, soit directement, soit par le moyen de ses représentants. » Le « soit directement » a disparu par la suite, et nous sommes restés avec les seuls « représentants ».

Quatre millions de dollars pour être élu

Il y a donc une autonomie politique ; et cette autonomie politique suppose de savoir que les hommes créent leurs propres institutions. Cela exige que l’on essaye de poser ces institutions en connaissance de cause, dans la lucidité, après délibération collective. C’est ce que j’appelle l’autonomie collective, qui a comme pendant absolument inéliminable l’autonomie individuelle.

Une société autonome ne peut être formée que par des individus autonomes. Et des individus autonomes ne peuvent vraiment exister que dans une société autonome.

Pourquoi cela ? Il est assez facile de le comprendre. Un individu autonome, c’est un individu qui n’agit, autant que c’est possible, qu’après réflexion et délibération. S’il n’agit pas comme cela, il ne peut pas être un individu démocratique, appartenant à une société démocratique.

En quel sens un individu autonome, dans une société comme je la décris, est-il libre ? En quel sens sommes-nous libres aujourd’hui ? Nous avons un certain nombre de libertés, qui ont été établies comme des produits ou des sous-produits des luttes révolutionnaires du passé. Ces libertés ne sont pas seulement formelles, comme le disait à tort Karl Marx ; que nous puissions nous réunir, dire ce que nous voulons, ce n’est pas formel. Mais c’est partiel, c’est défensif, c’est, pour ainsi dire, passif.

Comment puis-je être libre si je vis dans une société qui est gouvernée par une loi qui s’impose à tous ? Cela apparaît comme une contradiction insoluble et cela en a conduit beaucoup, comme Max Stirner (1) par exemple, à dire que cela ne pouvait pas exister ; et d’autres à sa suite, comme les anarchistes, prétendront que la société libre signifie l’abolition complète de tout pouvoir, de toute loi, avec le sous-entendu qu’il y a une bonne nature humaine qui surgira à ce moment-là et qui pourra se passer de toute règle extérieure. Cela est, à mon avis, une utopie incohérente.

Je peux dire que je suis libre dans une société où il y a des lois, si j’ai eu la possibilité effective (et non simplement sur le papier) de participer à la discussion, à la délibération et à la formation de ces lois. Cela veut dire que le pouvoir législatif doit appartenir effectivement à la collectivité, au peuple.

Enfin, cet individu autonome est aussi l’objectif essentiel d’une psychanalyse bien comprise. Là, nous avons une problématique relativement différente, parce qu’un être humain est, en apparence, un être conscient ; mais, aux yeux d’un psychanalyste, il est surtout son inconscient. Et cet inconscient, généralement, il ne le connaît pas. Non pas parce qu’il est paresseux, mais parce qu’il y a une barrière qui l’empêche de le connaître. C’est la barrière du refoulement.

Nous naissons, par exemple, comme monades psychiques, qui se vivent dans la toute-puissance, qui ne connaissent pas de limites, ou ne reconnaissent pas de limites à la satisfaction de leurs désirs, devant lesquels tout obstacle doit disparaître. Et nous terminons par être des individus qui acceptent tant bien que mal l’existence des autres, très souvent formulant des vœux de mort à leur égard (qui ne se réalisent pas la plupart du temps), et acceptent que le désir des autres ait le même droit à être satisfait que le leur. Cela se produit en fonction d’un refoulement fondamental qui renvoie dans l’inconscient toutes ces tendances profondes de la psyché et y maintient une bonne partie des créations de l’imagination radicale.

Une psychanalyse implique que l’individu, moyennant les mécanismes psychanalytiques, est amené à pénétrer cette barrière de l’inconscient, à explorer autant que possible cet inconscient, à filtrer ses pulsions inconscientes et à ne pas agir sans réflexion et délibération. C’est cet individu autonome qui est la fin (au sens de la finalité, de la terminaison) du processus psychanalytique.

Or, si nous faisons la liaison avec le politique, il est évident que nous avons besoin d’un tel individu, mais il est évident aussi que nous ne pouvons pas soumettre la totalité des individus de la société à une psychanalyse. D’où le rôle énorme de l’éducation et la nécessité d’une réforme radicale de l’éducation, pour en faire une véritable païdaïa comme disaient les Grecs, une païdaïa de l’autonomie, une éducation pour l’autonomie et vers l’autonomie, qui amène ceux qui sont éduqués – et pas seulement les enfants – à s’interroger constamment pour savoir s’ils agissent en connaissance de cause plutôt qu’emportés par une passion ou par un préjugé.

Pas seulement les enfants, parce que l’éducation d’un individu, au sens démocratique, est une entreprise qui commence avec la naissance de cet individu et qui ne s’achève qu’avec sa mort. Tout ce qui se passe pendant la vie de l’individu continue à le former et à le déformer. L’éducation essentielle que la société contemporaine fournit à ses membres, dans les écoles, les collèges, les lycées et les universités, est une éducation instrumentale, organisée essentiellement pour apprendre une occupation professionnelle. Et à côté de celle-ci, il y a l’autre éducation, à savoir les âneries que diffuse la télévision.

Sur la question de la représentation politique, Jean-Jacques Rousseau disait que les Anglais, au XVIIIe siècle, croient qu’ils sont libres parce qu’ils élisent leurs représentants tous les cinq ans. Effectivement, ils sont libres, mais un jour sur cinq ans. En disant cela, Rousseau sous-estimait indûment son cas. Parce qu’il est évident que même ce jour sur cinq ans on n’est pas libre. Pourquoi ? Parce qu’on a à voter pour des candidats présentés par des partis. On ne peut pas voter pour n’importe qui. Et on a à voter à partir de toute une situation réelle fabriquée par le Parlement précédent et qui pose les problèmes dans les termes dans lesquels ces problèmes peuvent être discutés et qui, par là même, impose des solutions, du moins des alternatives de solution, qui ne correspondent presque jamais aux vrais problèmes.

Généralement, la représentation signifie l’aliénation de la souveraineté des représentés vers les représentants. Le Parlement n’est pas contrôlé. Il est contrôlé au bout de cinq ans avec une élection, mais la grande majorité du personnel politique est pratiquement inamovible. En France un peu moins. Ailleurs beaucoup plus. Aux États-Unis, par exemple, les sénateurs sont en fait des sénateurs à vie. Et cela viendra aussi en France. Pour être élu aux États-Unis il faut à peu près 4 millions de dollars. Qui vous donne ces 4 millions ? Ce ne sont pas les chômeurs. Ce sont les entreprises. Et pourquoi les donnent-elles ? Pour qu’ensuite le sénateur soit d’accord avec le lobby qu’elles forment à Washington, pour voter les lois qui les avantagent et ne pas voter les lois qui les désavantagent. Il y a là la voie fatale des sociétés modernes.

On le voit se faire en France, malgré toutes les prétendues dispositions prises pour contrôler la corruption. La corruption des responsables politiques, dans les sociétés contemporaines, est devenue un trait systémique, un trait structurel. Ce n’est pas anecdotique. C’est incorporé dans le fonctionnement du système, qui ne peut pas tourner autrement.

Quel est l’avenir de ce projet de l’autonomie ? Cet avenir dépend de l’activité de l’énorme majorité des êtres humains. On ne peut plus parler en termes d’une classe privilégiée, qui serait par exemple le prolétariat industriel, devenu, depuis longtemps, très minoritaire dans la population. On peut dire, en revanche, et c’est ce que je dis, que toute la population, sauf 3 % de privilégiés au sommet, aurait un intérêt personnel à la transformation radicale de la société dans laquelle elle vit.

Mais ce que nous observons depuis une cinquantaine d’années, c’est le triomphe de la signification imaginaire capitaliste, c’est-à-dire d’une expansion illimitée d’une prétendue maîtrise prétendument rationnelle ; et l’atrophie, l’évanescence de l’autre grande signification imaginaire des temps modernes, c’est-à-dire de l’autonomie.

Est-ce que cette situation sera durable ? Est-ce qu’elle sera passagère ? Nul ne peut le dire. Il n’y a pas de prophétie dans ce genre d’affaire. La société actuelle n’est certainement pas une société morte. On ne vit pas dans Byzance ou dans la Rome du Ve siècle (après J.-C.). Il y a toujours quelques mouvements. Il y a des idées qui sortent, qui circulent, des réactions. Elles restent très minoritaires et très fragmentées par rapport à l’énormité des tâches qui sont devant nous. Mais je tiens pour certain que le dilemme que, en reprenant des termes de Léon Trotski, de Rosa Luxemburg et de Karl Marx, nous formulions dans le temps de Socialisme ou Barbarie, continue d’être valide, à condition évidemment de ne pas confondre le socialisme avec les monstruosités totalitaires qui ont transformé la Russie en un champ de ruines, ni avec l’« organisation » absurde de l’économie, ni avec l’exploitation effrénée de la population, ni avec l’asservissement total de la vie intellectuelle et culturelle qui y avaient été réalisés.

Voter pour le moindre mal

Pourquoi la situation contemporaine est-elle tellement incertaine ? Parce que, de plus en plus, on voit se développer, dans le monde occidental, un type d’individu qui n’est plus le type d’individu d’une société démocratique ou d’une société où on peut lutter pour plus de liberté, mais un type d’individu qui est privatisé, qui est enfermé dans son petit milieu personnel et qui est devenu cynique par rapport à la politique.

Quand les gens votent, ils votent cyniquement. Ils ne croient pas au programme qu’on leur présente, mais ils considèrent que X ou Y est un moindre mal par rapport à ce qu’était Z dans la période précédente. Un tas de gens voteront Lionel Jospin sans doute (2) aux prochaines élections, non pas parce qu’ils l’adorent ou qu’ils sont éblouis par ses idées, ce serait étonnant, mais simplement parce qu’ils sont dégoûtés par la situation actuelle. La même chose d’ailleurs s’est passée en 1995, lorsque les gens ont été écœurés par quatorze ans de prétendu socialisme dont le principal exploit a été d’introduire le libéralisme le plus effréné en France et de commencer à démanteler ce qu’il y avait eu comme conquêtes sociales dans la période précédente.

Du point de vue de l’organisation politique, une société s’articule toujours, explicitement ou implicitement, en trois parties.

1) Ce que les Grecs auraient appelé oïkos, c’est-à-dire la « maison », la famille, la vie privée.
2) L’agora, l’endroit public-privé où les individus se rencontrent, où ils discutent, où ils échangent, où ils forment des associations ou des entreprises, où l’on donne des représentations de théâtre, privées ou subventionnées, peu importe. C’est ce qu’on appelle, depuis le XVIIIe siècle, d’un terme qui prête à confusion, la société civile, confusion qui s’est encore accrue ces derniers temps.
3) L’ecclesia, le lieu public-public, le pouvoir, le lieu où s’exerce, où existe, où est déposé le pouvoir politique.

La relation entre ces trois sphères ne doit pas être établie de façon fixe et rigide, elle doit être souple, articulée. D’un autre côté, ces trois sphères ne peuvent pas être radicalement séparées.

Le libéralisme actuel prétend qu’on peut séparer entièrement le domaine public du domaine privé. Or c’est impossible, et prétendre qu’on le réalise est un mensonge démagogique. Il n’y a pas de budget qui n’intervienne pas dans la vie privée publique, et même dans la vie privée. Et ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres. De même, il n’y a pas de pouvoir qui ne soit pas obligé d’établir un minimum de lois restrictives ; posant par exemple que le meurtre est interdit ou, dans le monde moderne, qu’il faut subventionner la santé ou l’éducation. Il doit y avoir dans ce domaine une espèce de jeu entre le pouvoir public et l’agora, c’est-à-dire la communauté.

Ce n’est que dans un régime vraiment démocratique qu’on peut essayer d’établir une articulation correcte entre ces trois sphères, préservant au maximum la liberté privée, préservant aussi au maximum la liberté de l’agora, c’est-à-dire des activités publiques communes des individus, et qui fasse participer tout le monde au pouvoir public. Alors que ce pouvoir public appartient à une oligarchie et que son activité est clandestine en fait, puisque les décisions essentielles sont toujours prises dans la coulisse.

Notes

1. NDLR : philosophe allemand (1806-1856) ; auteur de L’Unique et sa propriété (1845) et Histoire de la réaction (1852).

2. NDLR : ces propos datent du 22 mars 1997, avant les élections législatives anticipées de mai-juin 1997 qui ont vu le succès électoral de M. Lionel Jospin, devenu depuis premier ministre.

 

Ces propos ont été recueillis par Robert Redeker,
au cours d’une rencontre organisée à Toulouse conjointement
par la librairie Ombres Blanches, le Théâtre Daniel-Sorano et le GREP Midi-Pyrénées.
Une version plus complète a été publiée dans
Parcours, les cahiers du GREP Midi-Pyrénées, n° 15-16, septembre 1997.

 

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2 Commentaires

  1. Debra

     /  5 janvier 2021

    Merci pour cet article/réponse.
    Je vois que les propos de Castoriadis ont été plus ou moins saisis sur le vif, ce qui nuit au développement d’un sujet qui en nécessite beaucoup plus.
    Donc, c’est ici où je vais faire apparaître une critique qui m’est déjà venue sur la manière dont Castoriadis aperçoit une certaine tradition religieuse, en me référant au judaïsme.
    Le passage de siècles a donné au peuple juif, à entendre comme une entité.. religieuse, et non pas ethnique, un appareil considérable pour enrichir ce qu’on appelle la Torah, et les dix paroles pour vivre (non pas commandements…) qui seraient un peu l’équivalent des 12 tables de Rome, comme expression d’une LOI pour fonder la vie humaine ensemble.
    Autour de la Torah, les cinq premiers livres de l’Ancien Testament (si je ne me trompe pas…), se déploie le canon biblique de l’Ancien Testament juif, le Talmud, et les Midrash.
    Peut-être pourrait-on dire que cet énorme appareil constitue et fonde… le droit juif…(mais pas seulement).
    L’interprétation du texte y joue un rôle primordial. Contrairement à ce que semble penser Castoriadis, l’interprétation est une activité créatrice, une activité d’ajustement permanent, tout comme… quand je m’assied au piano avec un Nocturne de Chopin pour le jouer, je fais oeuvre créatrice en l’interprétant. Pour ENTENDRE la musique de Chopin, il faut un interprète vivant pour lui donner souffle, et corps. Bien sûr, même en se référant à un texte déjà donné, l’interprète à une grande liberté, comme tout traducteur a également une grande liberté, et responsabilité.
    Dans mes lectures sur la civilisation romaine/latine, je vois que l’Antiquité nous a donné au moins deux grands corpus de droit : le romain, et d’une certaine manière, le juif, qui interagit avec pour nous, ses héritiers.

    En lisant Castoriadis ici, il me paraît que par autonomie, il épouse une position que je qualifierais d’humanisme… immanent, et en cela je ne peux absolument pas le suivre, ne serait-ce que parce que, tout « autonome » que nous voudrions être… L’HOMME REÇOIT LE LANGAGE qui le détermine. « Il » peut peut-être faire et changer ses lois, mais il reçoit ses mots. Les mots… s’incarnent dans sa bouche, sous sa plume. Il ne les maîtrise pas. Pour ma part, je tiens à l’idée que l’Homme reçoit ses mots.. d’ailleurs. Il ne sait pas peut-être quelle est la nature de cet ailleurs, mais l’idée même d’ailleurs est inséparable de l’idée de « autre ». Il faut.. un autre, de l’altérité pour l’Homme pour se sentir pleinement homme. La psychanalyse est basée sur la prémisse qu’il y a une altérité INTRApsychique, qu’il y a de l’autre… au sein de l’Homme, et même de l’individu (qui, du coup… n’est pas individu…). Je crains que le type d’autonomie que Castoriadis appelle ne gomme cette altérité nécessaire. Mais peut-être que je ne le comprends pas bien…

    Le but que Castoriadis assigne au travail psychanalytique est un but qui s’accorde bien avec l’idée grecque d’autonomie. Curieusement, on pourrait dire même qu’il s’accorde bien avec bien des aspects de la prêche de Jésus, qui lui-même était fort impatient en constatant les ravages d’un légalisme qui étouffait la pensée de ses pairs. (On n’a pas besoin d’une société religieuse pour souffrir sous.. l’hétéronomie d’un légalisme ras les pâquerettes. L’Homme a un don pour chercher sa propre servitude…). Mais….
    C’est discutable. Freud lui-même qui était beaucoup plus pessimiste, et moins.. positiviste que Castoriadis, avait bien vu qu’il n’y avait pas de levée du refoulement une fois pour toutes. Pas de lumière totale. L’ombre ne fait que se déplacer, continuellement (et heureusement). Freud s’est interrogé sur ce qu’il a eu le malheur d’appeler la pulsion de mort, qui serait plutôt la manifestation d’un non désir de penser pour se laisser couler dans… la masse indifférenciée. Ce que Freud n’a peut-être pas vu, c’est dans quelle mesure la manifestation de cette pulsion de mort pourrait être.. l’ombre de la tour de Babel de.. l’autonomie de Castoriadis ? à la base du positivisme scientifique lui-même ?
    Je ne partage pas l’avis de Castoriadis sur l’oeuvre freudien. Certes, Freud était un vieux patriarche, inventeur de son bébé, mais on peut lui pardonner cela. La psychanalyse est une pratique composite, HETERONOME. Elle se constitue d’un corpus, de plein de théories tenues par des analystes qui ont besoin d’échanger, de penser leur pratique, des théories qui ont trouvé le chemin de l’université, et mêmes les revues féminines maintenant, mais le lieu premier de la psychanalyse reste.. la relation PRIVEE entre un analyste et un analyste. Ce lieu est circonscrit dans le temps ; il est unique pour chaque analysant. Que les analystes et les profanes tendent à l’oublier.. cela ne nous agrandit pas, et n’ajoute pas à notre compréhension de la psychanalyse.
    Pour l’individu privé, oui, c’est intéressant comme concept. Il témoigne peut-être de la difficulté d’assigner des lieux.. physiques ? et non pas virtuels ? pour l’activité de la cité, par exemple. Il témoigne des difficultés qui émanent de la DEMATERIALISATION de nos existences. De notre mal à cerner dedans/dehors, des concepts fondamentaux pour toute vie psychique, à l’époque où nous pouvons rester à l’intérieur, bien calfeutrés dans nos petites maisons.. ISOLEES bien comme il faut, et « communiquer » avec d’autres.
    En passant, j’ai eu une vraie idée originale l’autre jour.
    Qu’en est-il maintenant du statut de l’individu maintenant que nous avons réussi à couper l’atome ? (« Individu » est la traduction latine de l’ « atome » grec). Cela me semble potentiellement très déstabilisateur de notre identité humaine.

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  2. Debra

     /  10 janvier 2021

    Je reviens sur ce sujet pour un ajout.
    Dans la réponse écrite plus haut, j’ai oublié l’apport de la civilisation grecque sur la question du droit, et de la justice…et de l’autonomie.

    Il y a plus de 7 ans maintenant, j’assistais à un colloque où intervenait une psychanalyste sur « L’Orestie » d’Eschyle. J’estime que « L’Orestie » est une oeuvre fondatrice pour notre civilisation, et mérite qu’on s’y attarde longtemps pour essayer de comprendre. Le théâtre grec, comme je l’ai peut-être dit plus haut, représente devant la cité des enjeux vitaux pour elle, et exerce une contrepartie à la recherche philosophique, me semble-t-il.
    Il était question de la dernière pièce, « Les Eumenides », et la psychanalyste a avancé qu’on y voyait comment la justice sous sa forme moderne, avec un jury de citoyens pour juger le meurtre de Clytemnestra, supplantait la vengeance incarnée dans le choeur des Erinnyes.
    On remplaçait donc l’Ancien par le Nouveau, plus mieux et amélioré.
    Mais, mais, mais…
    Le texte d’Eschyle ne dit rien de la sorte. Il n’est pas question de remplacer un ancien système par un nouveau (ce qui serait une succession de plans égaux et plats, sans profondeur). Les « nouveaux » dieux, Athéna et Apollon n’ont pas « gagné » ou « dominé » les anciens pour les faire taire ou disparaître, et Eschyle met dans la bouche d’Athéna des phrases qui sont des phrases.. DIPLOMATIQUES qui montrent à quel point elle est consciente qu’elle n’a RIEN GAGNE DU TOUT dans cette partie. Les paroles qu’Athéna adresse aux Erinnyes sont remplies d’un respect presque.. craintif devant les enjeux. Elle leur propose une place dans la cité en tant que « Eumenides », donc, de « bienveillantes », et elles auront pour fonction de PROTEGER LES FEMMES qui accouchent dans la cité, et de PROTEGER LA CITE contre ses ennemis aux frontières, en temps de guerre.
    Erinnyes/Eumenides… deux appellations pour deux manières de protéger contre le danger, et deux lieux de la cité. Cela veut dire en quelque sorte que les Erinnyes… ne cessent pas d’être Erinnyes, pas vraiment . Leur haine, leur appel à la vengeance, leur horreur sont toujours là en puissance, mais DANS LE MEILLEUR DES CAS… ils sont dirigés vers l’extérieur, et des ennemis bien délimités, hors les frontières. (Mais le fait qu’elles protègent les femmes, incarnations de l’intérieur, et de l’espace intérieur par excellence, devrait nous interroger…)

    Je me souviens encore, trop vaguement, certes, de l’élection présidentielle américaine où Michael Dukakis était le candidat Démocrat pour président. Des journalistes… pas très responsables, et pas très éthiques lui ont demandé ce qu’il ferait si sa femme ou sa fille était attaqué et violé par un criminel récidiviste. Michael Dukakis a répondu qu’il laisserait la justice suivre son cours, et qu’il ne deviendrait pas lui-même justicier.
    Il a été dit par la suite qu’il avait perdu l’élection à cause de cette réponse jugée trop tiède, trop molle.
    A mes yeux, on voit dans ce petit exemple d’histoire pas trop récente (mais pas trop vieille non plus) ce qui se passe quand les Erinnyes se réveillent dans la société, dans la cité.
    La pièce d’Eschyle précise également que la fonction des Erinnyes est de.. protéger (les vulnérables). Je trouve qu’Eschyle était très perspicace de reconnaître à quel point la fonction de protéger peut prendre des allures, des traits d’Erinnye.
    Voilà une finesse psychologique redoutable.
    Tout rapprochement avec notre situation actuelle, et la protection dont nous faisons… l’objet, est voulu.

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