Terry Gilliam, par Renaud Garcia (Bibliothèque verte de Pièces et main-d’œuvre)

Version imprimable de Terry Gilliam

Mis en ligne par Pièces et main-d’œuvre sur leur site le 6 février 2021

Ceux qui y étaient se souviendront peut-être de la sortie d’un film intitulé 1984 en 1984. C’était malin, non. C’est tout ce dont on se souvient de ce film « inspiré » de l’œuvre d’Orwell (1903-1950), et passé à peu près inaperçu malgré son remarquable à propos commercial. En revanche, tous ceux qui ont vu Brazil de Terry Gilliam (1940-…), en 1985, se souviennent d’avoir bondi dans leurs fauteuils, et de s’être dit qu’ils venaient de voir la véritable version cinématographique de 1984 – 41 ans, donc, après la parution de l’œuvre terminale d’Orwell.
Poetic justice : les tâcherons trahissent platement les œuvres qu’ils pillent. Les vrais artistes les transfigurent. C’est ainsi qu’en avait agi Orwell lorsqu’il avait transposé en termes contemporains Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), son professeur de français à Eton ; et Nous autres de Zamiatine (1920), le premier satiriste du techno-totalitarisme (voir ici). Il y aurait un livre à faire (s’il n’est déjà fait) sur sur les métamorphoses de cette société totalitaire d’un auteur et d’un temps aux autres, quitte à se dépêcher de l’écrire avant que les lecteurs et la lecture n’aient complètement disparu. Les critiques disent de ces œuvres qu’il s’agit de dystopies, d’utopies négatives ; nous disons qu’il s’agit de lieux communs à peine exagérés et stylisés, quand tout un chacun s’en va répétant que « la réalité dépasse la fiction ».

Terry Gilliam (vu de Brazil)
(1940-)

On résume ainsi l’effet papillon : petites causes, grandes conséquences. Tel est le ressort de Brazil, chef-d’œuvre du réalisateur Terry Gilliam (né en 1940). Les attentats à la bombe se succèdent dans une société située n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Un État dont la sinistre administration se dissimule derrière la vitrine du luxe ostentatoire et de la consommation de masse. Au ministère de l’Information, on fouille dans les classeurs pour retrouver les suspects potentiels. Mais alors que les machines excrètent leur rapport, le bureaucrate du service des recoupements écrase un insecte collé au plafond de son bureau. Insecte qui, se détachant, tombe dans les circuits de l’imprimante. Le rapport mentionnait un certain Archibald Tuttle, hors-la-loi magistral. On recherche désormais l’honnête citoyen Buttle. Malheureuse faute de frappe qui entraîne la mort de ce dernier, après que les troupes d’assaut ont saccagé son appartement pour le capturer et l’emmener, un sac sur la tête, devant femmes et enfants. Plus tard, le falot Sam Lowry, employé aux Archives, se trouve chargé de traiter cette « erreur administrative ». C’est le début d’une aventure qui voit ce rouage de l’organisation tout risquer pour retrouver la fille de ses rêves, la fille dont il rêve (qui se trouve être la voisine des Buttle), quitte à devenir un ennemi de l’État.

Brazil, peinture d’un pouvoir tentaculaire, placé sous l’égide de l’hygiène et de la sécurité, laisse ainsi d’emblée sa place au hasard. Le système souffre de failles minuscules, prêtes à le faire chanceler. Pour le dire avec un terme anglais dont l’usage, pour une fois, se justifie : il y a réellement un bug dans la Machine. Ou peut-être un fantôme, cet esprit résiduel qui se refuse à disparaître même si le corps ploie sous la routine. À l’image de Sam Lowry, ce rêveur impénitent, épris d’élévation. À l’image de Gilliam lui-même, sans doute.

Cinéaste aux pulsions rebelles, doté d’un imaginaire foisonnant, il livre avec Brazil une œuvre baroque mêlant thrillercomédie, satire sociale, histoire d’amour, drame et film d’horreur. Le tout brodé d’effets spéciaux et de visions empruntées aux grands du septième art (Eisenstein, Fritz Lang, Kurozawa, Fellini) comme à l’univers du cartoon. C’est d’ailleurs l’un de ses principaux talents, exercé très jeune. Né dans le Minnesota, Gilliam apprend vite à dessiner, à la façon de Disney ou Tex Avery, des personnages délirants et monstrueux. Son véritable maître est Harvey Kurtzman (un nom que l’on retrouve dans Brazil, celui du supérieur de Fowry), rédacteur en chef du journal satirique Mad, créé en 1952, qui accompagne l’adolescent pendant toute sa scolarité. Agé d’une vingtaine d’années lorsqu’explose la contre-culture aux États-Unis, installé à Los Angeles, il s’imprègne de tout ce mouvement, des festivals rock, des voyages psychédéliques, sans jamais y plonger totalement. Il travaille même une petite année dans la publicité avant de franchir l’Atlantique en 1967 pour se fixer une fois pour toutes en Angleterre, qu’il a visitée deux ans auparavant et dont il est tombé amoureux. Persévérant dans la pratique du dessin et celle de l’animation, il se rapproche des brillants étudiants de Cambridge et Oxford, qui forment quelques années plus tard les Monthy Python, dont la première série télévisée date de 1969. Il participe, parfois en tant qu’acteur, le plus souvent derrière la caméra, en compagnie de Terry Jones, aux productions de ces maîtres du pastiche, de la parodie et de la satire sociale. De l’extérieur, difficile de déterminer ce qui revient à Jones ou à Gilliam dans le résultat final. A l’intérieur du groupe, Gilliam se sent de plus en plus à l’étroit en compagnie des autres ludions. Lui qui a déjà réalisé deux longs-métrages seul derrière la caméra, Jabberwocky (1977), d’après un poème de Lewis Carroll, et Time Bandits (1981), il se lance en 1983 dans l’aventure de Brazil, préfigurée par une séquence d’une quinzaine de minutes, initialement créée pour le film des Monthy Python Le sens de la vie, mais produite à part en tant que prologue : The Crimson Permanent Assurance. Les employés âgés de cette compagnie d’assurance familiale se rebellent contre les jeunes loups de la Very Big Corporation of  America, leur nouveau propriétaire. Après leur entrée fracassante par les fenêtres, suspendus à des cordes, l’immeuble de bureaux se transforme en un bateau pirate qui embarque pour les hautes mers de la finance internationale. Certains éléments de Brazil sont déjà là, qui vont s’allier à un imaginaire débordant pour donner corps à un monde onirique. Froidement onirique : des rêves inclus dans un cauchemar machinal.

Gilliam dit avoir eu l’idée de Brazil, le contraste entre la réalité sordide qu’il dépeint et l’oasis carnavalesque que suggère le titre du film, lors d’une promenade au pays de Galles. Il contemple un magnifique coucher de soleil sur une plage lugubre, noire de la poussière du charbon en provenance des aciéries voisines. Au crépuscule, il a la vision d’un homme assis sur la plage, à côté d’une radio jouant des airs sud-américains. Peut-être brésiliens. De ce contraste, Gilliam a tiré une œuvre qui transcende son script, une œuvre dont le sens dépasse les intentions de l’auteur. La création authentique. À l’entendre, pourtant, le réalisateur n’aurait fait que commenter la réalité de son époque. En Angleterre, l’IRA commet une série d’attentats à la bombe ; l’esprit de la contre-culture a reflué ; le temps est au tour de vis « néo-libéral » avec les mandats de Reagan aux États-Unis et Thatcher en Angleterre, lesquels apportent leur soutien aux dictatures, notamment en Amérique du Sud. Consommer, travailler, fonctionner : fin de l’histoire dans le « monde libre ». Un bonheur sous contrôle pour un système clos, dont Gilliam décrit à l’époque la mécanique : « Une organisation se doit de survivre, donc elle doit combattre le terrorisme, et pour ce faire elle en vient à adopter les méthodes invasives qu’elle est censée combattre, et qui contribuent à leur tour à l’émergence de nouvelles formes de terrorisme. C’est sans fin. » Le service d’un restaurant fin qui continue comme si de rien n’était, ces convives qui, à l’image d’Ida, la mère surliftée de Sam Lowry, et ses dames de compagnie, devisent sans trêve devant leurs ersatz de nourriture alors qu’une explosion vient de décimer la salle à manger, c’est encore un calque de la réalité. On ne sait plus bien si l’art imite la vie, ou s’il s’agit de l’inverse. « En décembre de cette même année 1983, raconte Gilliam, où nous étions occupés à tourner le film, on apprend qu’il y a eu une explosion chez Harrod’s à Londres. Et devinez ce qui s’est passé ? Ils se sont immédiatement remis au travail. Exactement comme dans le film. »

Brazil, un commentaire de cette époque où la Dame de fer écrase l’Angleterre de sa devise « il n’y a pas d’alternative » ? Pour sûr. Mais encore un maelström de réminiscences puisant dans le meilleur de la critique de l’État-machine : Kafka pour les archives sordides et l’absurde bureaucratique ; Zamiatine pour l’architecture de verre et d’acier, les individus réduits à l’état de numéros, l’échappée par le rêve et l’amour ; Ira Levin (Un bonheur insoutenable/This Perfect Day, 1970) pour une société froide, où les émotions sont suspectes et l’initiative traitée comme une maladie. Et puis Orwell, inévitable, alors que 1984 vient d’être adapté au cinéma par le britannique Michael Radford : omniprésence des écrans, surveillance globale, chambre de torture, salle 101 (celle où O’Brien torture Winston) située à quelques mètres du bureau de Lowry, dont la révolte s’éteint, ne lui laissant d’autre issue (en apparence, on le verra) que la capitulation. Quant aux slogans, ils servent l’organisation de la contrainte avec la même efficacité que les oxymores de 1984 : « Don’t suspect a friend, report him » ; « Fun without suspicion » (annonce pour une colonie de vacances haute sécurité) ; « Suspicion breeds confidence » ; « Happiness : we’re ail in it together » ; « Central Services : we do the work ; you do the pleasure »(1).

Cependant, ces réminiscences ne sont pas des collages. Car l’œuvre de Gilliam laisse la part belle à l’humour, élément dont 1984 est dépourvu. Elle accentue par ailleurs l’onirisme qu’Orwell n’introduisait que par petites touches pour rendre sensible la révolte de Winston. Plutôt que de relire scrupuleusement ses classiques, le réalisateur lâche la bride à son imaginaire, tour à tour grinçant et poignant. Raison pour laquelle Sam Lowry (interprété par Jonathan Pryce), personnage dual sinon duplice, s’avère plus intéressant encore que Winston Smith. Au début de l’intrigue, il est ce numéro gris, pointilleux sur les procédures, pur produit de la parcellisation bureaucratique des tâches. Gratte-papier insignifiant qui évolue, comme des dizaines d’autres fourmis paperassières, sous les ordres du pleutre Mr. Kurtzmann (Ian Holm), chef de service barricadé dans son bureau, aux perspectives aussi stimulantes que celles d’un poisson rouge tournant dans son bocal. Sam Lowry met ses contemporains en fiches. Mais il ne sait pas trop pourquoi. Il ne démontre aucun zèle. Aussi rétorque-t-il à sa mère, inquiète pour sa carrière : « Je ne veux pas de promotion ; je ne veux rien du tout. » Ne rien vouloir, et ne rien désirer : se laisser survivre comme les derniers des hommes. La santé mentale d’un tel avorton dans un système absurde passe par le déni de réalité. Pas plus qu’il ne s’estime concerné par les attentats lorsqu’on lui en parle pendant sa pause déjeuner, d’autant qu’ils ne relèvent pas de son département, il ne prétend rêver. Faux, car ses visions oniriques partout le surprennent. Le voici qui, candide, compense ses infirmités en combattant victorieusement de monstrueux géants. Le voilà surtout qui, s’élevant dans les airs grâce à des ailes collées à sa combinaison en forme d’armure, s’envole délivrer une blonde sylphide (Kim Greist), avant de la retrouver, rétive, dans la réalité, sous les traits d’une certaine Jill Layton.

Souvenons-nous. Dès le début de Brazil, il y a un bug dans la machine. Dans le miroir du rêve, Sam, employé soumis, se voit en Icare. De ce personnage mythologique, on retient en général l’hybris, l’esprit de démesure, le péché d’orgueil du simple humain cherchant à tutoyer le soleil. On souligne moins qu’Icare est le fils de Dédale, l’ingénieux artisan du labyrinthe tenant captif le Minotaure. Personnage industrieux, Dédale fut pour certains progressistes l’archétype de l’homme industriel : un ingénieur capable de fabriquer toutes sortes de machines et de contrefaire le vivant. Ainsi de J.B.S. Haldane, généticien britannique, membre du Parti communiste, inventeur du terme d’ectogenèse (la reproduction par utérus artificiel), qui exaltait en 1923, dans sa conférence Dédale ou la science de l’avenir, les progrès inéluctables de la nourriture de synthèse, de l’humanité augmentée, de la reproduction artificielle et de l’eugénisme. Dans ce texte qui inspira à Huxley l’image des couveuses dans Le meilleur des mondes (1932), Haldane regrettait que Prométhée ait pris dans l’imaginaire industriel la place qui aurait dû revenir à Dédale (2).

Si tous les fonctionnaires de Brazil sont des rats dans un labyrinthe bureaucratique, où le même couloir mène aux mêmes bureaux qui mènent aux mêmes tiroirs, classeurs et formulaires, jusqu’au restaurant où chaque pâtée informe correspond à un numéro, alors Sam Lowry est le seul qui s’efforce d’en sortir, tel Icare, par l’élévation. C’est qu’il reste encore une marge d’incertitude. Tout n’est pas aussi prévisible que la carrière de son ami, le pervers Jack Lint (interprété par le Monthy Python Michael Palin), qui le soumettra à la torture. Tous les rêves ne sont pas aussi frelatés et conformes au système que ceux de sa mère et de ses amies, possédées par les fantasmes de jeunesse éternelle sous le scalpel de leurs chirurgiens devenus de petits dieux. Du reste, si l’organisation tourne par elle-même, dotée d’un simple vice-ministre, qui plus est infirme (le bien nommé Mr Helpmann), elle ne tourne pas rond. Ce pouvoir de personne, d’autant plus invasif et désarmant, n’évite pas les ratages. Sa quincaillerie technologique, chargée de délivrer les humains de toute curiosité, de tout effort, dysfonctionne à tout va. Effet comique garanti dès que le mécanique se met à produire de l’aléatoire. Dans la cuisine automatisée de Sam, contrôlée à distance (on songe aux dispositifs de la ménagère Mme Arpel, dans Mon onclede Jacques Tati), le pulvérisateur de café arrose à l’aveugle les tartines éjectées du grille-pain ; les machines du ministère de l’Information tombent en panne ; les ascenseurs se bloquent, empêchant notamment le héros de retrouver Jill. Les artifices s’animent d’une vie propre et malveillante, comme dans Ubik, un des grands romans de Philip K. Dick.

Et puis il y a cette climatisation défaillante qui, en plus de laisser l’appartement de Lowry en surchauffe, laisse apparaître une jungle de tuyaux et de canalisations. Motifs omniprésents dans le film, les conduits (ducts) — une réminiscence du Centre Pompidou, selon Gilliam — sont sa trouvaille majeure, une dizaine d’années avant que les tuyaux de l’information n’enserrent dans leur toile la planète elle-même. Des flux de données et d’énergie les traversent, pour garantir leur confort aux humains diminués. Mais ils conduisent aussi la merde. Celle que le saboteur Harry Tuttle (Robert De Niro) s’entend à faire jaillir des canalisations pour piéger les employés des Services centraux, mouchards autant que réparateurs. La rencontre avec Tuttle est une nouvelle brèche dans la morne obéissance de Lowry. Tuttle, cavalier solitaire, lui révèle l’envers du décor. Les entrailles du système, par-delà le mur du sommeil bureaucratique. Tuttle le bricoleur : la ruse, l’astuce (métis) d’un Ulysse, contre l’hybris fonctionnaliste. Contrairement aux rêveries du héros, ses mouvements ne sont pas ascendants. Son style, c’est plutôt de foncer dans le vide suspendu à un filin, entre les blocs d’immeubles monolithiques. Cette verticalité-là n’a pas pour fin de maintenir l’ordre, plutôt de semer les germes de la subversion. Tuttle est le seul personnage avec qui Lowry dialogue vraiment, avec humour, sans formulaire. « Nous y sommes jusqu’au cou », dit le saboteur : dans le bonheur contrôlé, certes, mais aussi, littéralement, dans la merde. Mais cet enchevêtrement de tuyaux, valves et poches palpitantes, boyaux ouverts du monde administré, Tuttle les révèle pour que d’autres les contournent à leur tour. Quant à Sam, il les confond bientôt avec le monstre mécanique contre lequel il doit lutter pour délivrer Jill.

Peu à peu, le fonctionnaire sans intériorité se dédouble, et ces rêves ailés où dominent la pastorale et le chevaleresque font contrepoids aux illusions de la modernité technologique. Un moment, alors qu’il s’entretient avec le vice-ministre Helpmann (Peter Vaughn), ce dernier évoque le père de Sam, Jeremiah, tué dans un attentat qui a rendu le ministre infirme. Jérémie, symbole d’élévation, qui signifie « que Yahvé se lève » en hébreu. Jérémie ou le « fantôme dans la machine », pour Helpmann qui s’en souvient. Parenthèse philosophique : l’hypothèse du fantôme dans la machine est une trouvaille du philosophe anglais Gilbert Ryle, dans un ouvrage de 1949 intitulé The Concept of Mind. Il s’efforçait d’y démontrer, contre la tradition classique (Descartes notamment) que caractériser un sujet humain par son intériorité, autrement dit par la possession d’un esprit exprimant des états mentaux et dirigeant la volonté, est une erreur logique. En réalité, la somme de nos comportements dit tout ce qu’il y a à dire sur chacun de nous. De même que vous ne vous demanderez pas où se trouve l’université après avoir arpenté les salles de cours, le gymnase, le réfectoire et la bibliothèque, vous ne vous mettrez pas en quête d’un esprit conscient, lequel ne saurait être qu’un fantôme dans la machine. Ce qui importe, c’est précisément la « machine » et son comportement (behavior) observable du dehors. Comportementalisme, conditionnement, contrôle : telle est la pente logique de ceux qui se gaussent du fantôme dans la machine ; tout ce à quoi aspire la civilisation technologique, qui sans cesse conspire contre l’intériorité.

Fils de Jérémie, Sam Lowry est cet esprit dans une machine qui, sinon, fonctionnerait toute seule jusqu’à l’absurde. La réflexion contre les réflexes. Promu au ministère de l’Information, après cet entretien saugrenu avec Helpmann (dans les toilettes d’un grand restaurant), il s’efforce d’annuler les charges qui pèsent sur Jill et devient ainsi un ennemi du peuple. Finalement arrêté puis torturé par Jack Lint, il plonge sans retour dans l’abîme du cauchemar.

Ironie de l’histoire, ou confirmation de ce que, parfois, la vie imite l’art, une fois le film terminé la machine à rêves hollywoodienne s’oppose à Gilliam, l’exilé britannique. Elle lui impose une fin heureuse. Film trop baroque, à la fois futuriste et rétro, Brazil n’entre pas dans les classifications, ni dans les segments de marché préétablis. Gilliam tient bon et renverse la situation en organisant une projection secrète pour des critiques influents, lesquels réservent au film un accueil dithyrambique. Universal finit par produire une version amputée de dix minutes, supervisée par l’auteur. En Europe par contre, 20th Century Fox conserve la version intégrale. Il y a du Don Quichotte chez Sam Fowry comme chez Gilliam, réalisateur particulièrement poissard, qui a du reste passé plus de vingt ans à tenter d’adapter l’œuvre de Cervantès, avant d’y réussir en 2017 en s’adjoignant les services de Jonathan Pryce et Michael Palin. Souvent en quête de financements pour ses films, accablé par les blessures de ses acteurs (Jean Rochefort, contraint d’arrêter le tournage d’une première version de Don Quichotte) ou par des tragédies (le décès de l’acteur Heath Ledger en plein tournage de son film de 2009, L’imaginarium du Dr. Parnassus), Gilliam a préféré l’intégrité à la facilité. Malgré d’autres films débordants d’imagination (par exemple L’armée des douze singes, 1995 ; Las Vegas Parano, 1998), il n’a plus produit d’œuvre aussi puissante que Brazil.

À la fin du film, Sam, Don Quichotte brisé, se retrouve face à Helpmann et Jack Lint au centre de la salle de torture, figé et hagard. Ses tortionnaires s’exclament : « On l’a perdu ! » On songe à la lobotomie que subit D-503 dans Nous autres et à l’état final de Winston dans 1984, qui a remporté « la victoire sur lui-même », aimant désormais Big Brother. Pourtant, cette fin, Gilliam ne l’entend pas en ce sens défaitiste : « C’est une fin optimiste. L’imagination de Lowry est encore libre et vivante, ils ne l’ont pas encore eue ; ils peuvent bien avoir son corps, ils n’ont pas son esprit. » Le fantôme dans la machine, c’est l’imagination de Sam, ultime refuge pour ce résistant par inadvertance, qui se voit jusqu’au bout filer vers des collines verdoyantes en compagnie de sa bien-aimée. Et en qui résonne, sans cesse, la ritournelle du film, Aquarela do Brasil, air populaire composé dans les années 1930 par Ary Barroso. Le Brésil, ou l’appel de l’ailleurs. Anywhere out of the world (Baudelaire, Le spleen de Paris).

Écoutons une dernière fois Gilliam : « Sans parler du reste, rien ne libère autant l’imagination que le contact direct avec la planète sur laquelle on vit. Quand je pense au paysage de mon enfance, je revois l’immense marécage de l’autre côté de la route en terre battue qui passait devant chez nous, et plus loin encore une terrifiante forêt avec une maison plus ou moins en ruine dont personne ne savait exactement qui l’habitait. Tout de suite, l’esprit s’envole (3) ». Nous qui désirons trouver l’issue du labyrinthe industriel, faisons-nous esprits libres et virevoltants. C’est le moindre des hommages à rendre à Brazil.

Renaud Garcia
Hiver 2020-2021

Notes
1.  « Ne suspectez pas un ami, dénoncez-le » ; « S’amuser sans se méfier » ; « Le bonheur, on y baigne tous ensemble » ; « Services centraux : nous faisons le boulot ; vous vous amusez ».

2. Le philosophe Bertrand Russell répondit à Haldane en 1924 dans une conférence intitulée Icare ou l’avenir de la science. Cf. Dédale et Icare, Allia, 2015.

3. Cf. Gilliamesque, mémoires pré-posthumes, Sonatine éditions, 2015.

Poster un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :