Jacques Philipponneau, entretien (refusé) avec « La Décroissance »

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Jacques Philipponneau

Entretien (refusé) avec La Décroissance

Le journal La Décroissance a sollicité Jacques Philipponneau (ancien membre de L’Encyclopédie des Nuisances), début février pour lui proposer de répondre à des questions sur la situation actuelle en vue d’une publication dans leur numéro de mars 2021. Celui-ci envoya ses réponses le 12 février. Le comité de rédaction de ce journal les a refusées, sans autres explications. Voici donc les questions et les réponses. 

La Décroissance : Selon vous, « l’aspect positif de cette crise qui ne fait que commencer [c’est] la défiance générale devant les mensonges inouïs du gouvernement et son incompétence criminelle, la constatation de l’impuissance de l’État en situation d’urgence et l’évidence que la réactivité, l’initiative, le bon sens, la solidarité sont venus de la société en dépit de toutes les obstructions administratives des bureaucraties étatiques (1) ». N’est-ce pas plutôt le fait que nous ayons été transformés en « moutons paranoïaques infantilisés » ainsi que vous l’écrivez également ?

Jacques Philipponneau : Les détournements divers des absurdités gouvernementales durant le premier confinement rappellent la créativité remarquable de l’humour soviétique quand la liberté d’expression tenait sa cour dans les cuisines d’appartements. Pour une part de notre vie récente nous en étions là et, en paraphrasant Freud, il s’agissait d’une sorte de victoire paradoxale de la conscience dans des conditions désespérantes. 

Accorder crédit aux fantasmes de domination totale (tout à fait réels, comme rêves, ainsi que l’ont été d’innombrables projets de même nature depuis que la société de classes existe) est l’autre versant, défaitiste, d’une compensation psychologique de la conscience isolée et impuissante, dont l’humour noir représente le côté jubilatoire de la vie malgré tout.

La Décroissance : Ce projet de domination totale est bien réel…

Jacques Philipponneau : Il n’est pas question de nier l’existence de ces projets dans les anciennes démocraties représentatives puisqu’elles jalousent ouvertement l’efficacité supposée d’un totalitarisme asiatique réalisé. Déjà les jésuites enviaient la mécanique totalitaire de l’Empire chinois qu’ils pensaient pouvoir mettre à leur service ; mais comme on sait, il est loin du rêve à la réalité et la fin de l’histoire est celui inaccessible de toutes les dominations.

Il est évident qu’il existe une conjonction objective entre les trois sujets automates produisant cette évolution rapide : des États en quête de contrôle social achevé, le capitalisme des nouveaux marchés de la numérisation complète de l’existence et la technoscience au service des deux précédents, poursuivant son idéal de réduction de la vie à un pur fonctionnalisme biologique.

Mais concevoir une société numérisée totalitaire capable réellement d’exclure toute possibilité de renversement, c’est leur prêter une conscience supra-historique unifiée dont ils sont bien incapables. Il n’y a évidemment aucun complot devant des programmes si anciennement publics, si constamment réitérés, si complaisamment promus par les médias et si bien acceptés majoritairement.

Le « Great Reset » dont vous vous faites l’écho acte l’effondrement effectif de toutes les stabilités qui ont permis le maintien et la transformation conflictuelle de la société industrielle depuis deux siècles. 

La domination est devenue ouvertement catastrophiste et, par la force des choses, elle doit intégrer le réformisme écologique dans cette sur-bureaucratisation du monde seule à même de gérer, dans cette société, les catastrophes qu’elle produit. 

Cet écologisme de caserne, normatif et culpabilisant, dernier avatar du péché chrétien (les indulgences pontificales du bilan carbone, le flygskam – la honte de prendre l’avion du luthérianisme nordique –, la niaiserie antispéciste anglo-saxonne) qui n’attaque jamais frontalement l’État ni le capitalisme, mais seulement leurs « dévoiements » ou leurs « excès », remplace la vieille social-démocratie morte à la tâche dans sa fonction intégrative à la société telle qu’elle est.

La crise sanitaire actuelle (quelles que soient son origine et la gravité qu’on lui accorde) a contraint la domination à afficher son programme. Sa conception de la vie. 

Elle se résume à celle-ci : le mode de vie industriel n’est pas négociable et les représentations catastrophistes, si complaisamment diffusées depuis une dizaine d’années, ne sont pas conçues pour y faire renoncer mais pour faire accepter les restrictions et aménagements qui permettront de le perpétuer. En gros, faire régresser la liberté humaine à sa seule fonction animale de « conserver l’espèce », la « vie nue » réduite à sa seule réalité biologique : l’exemple le plus trivialement actuel en est le lâche soulagement devant une vaccination – de fait obligatoire – permettant de retrouver la vie « normale ».

La Décroissance : Vous pensez qu’un tel projet ne se réalisera pas ?

Jacques Philipponneau : Un tel projet ne va pas de soi car, pour être efficace, il supposerait une sorte de gouvernement mondial dont on ne voit pas aujourd’hui l’amorce d’un commencement. Mais bien entendu le plus grand obstacle à un tel « reset » réside dans l’acceptation pérenne des populations à un tel programme. Tout changer pour que rien ne change, c’est-à-dire agir radicalement pour la perpétuation d’une société hiérarchisée n’est cependant jamais sans danger.

La sidération du printemps dernier devant la saturation des hôpitaux et les prévisions apocalyptiques (500 000 décès pronostiqués en Grande-Bretagne et en France par l’Imperial College) a transformé dans un premier temps l’immense majorité de la population en un troupeau apeuré. Mais le temps passant, face à une propagande mondiale inédite et un ministère de la Vérité chassant toute opinion critique (assimilée à un complotisme délirant), de nombreux réfractaires à la tyrannie sanitaire ou hérétiques de l’officielle non-pensée médicale se sont malgré tout manifestés de très diverses façons.

Il n’y a à ce jour pas de point de vue unifié – et c’est heureux – d’une autre conception de la vie face à l’abjection qui nous est proposée, mais un refus minoritaire plus ou moins conscient, plus ou moins global d’une totalité mortifère où le renoncement à la liberté ne garantit en rien quelque sécurité que ce soit.

Cette liberté qui s’en va et cette sécurité qui disparaît vont certes rassembler le parti de la peur autour de solutions autoritaires mais aussi multiplier déserteurs pratiques (quand c’est possible) et dissidents de la pensée (c’est toujours possible) dans un parti de la résistance active. C’est en ceci que notre époque est profondément historique, sans qu’il existe bien entendu aucune certitude quant à l’évolution de ce conflit.

La Décroissance : Vous écrivez que « si toutes les révoltes que l’on a vues de par le monde depuis deux ans, […] ont toutes échoué c’est parce que la question fondamentale de toute insurrection – quelle société voulons-nous ? – est restée et reste encore partout sans réponse positive devant l’immensité et la complexité de la tâche ». Pour vous, la seule voie émancipatrice tient dans « la destruction rationnelle de la société industrielle ». Qu’entendez-vous par là ? Et comment (commencer à) s’y prendre ?

Jacques Philipponneau : Il n’y a non plus ni programme ni recette pour sortir de la société industrielle, tout au plus quelques grandes orientations (connues de tous) impossibles à mettre en œuvre (sauf marginalement et partiellement) avec la célérité et l’énergie que l’urgence implique, sans une transformation révolutionnaire de la société. 

Penser combattre la société industrielle sans abolir le capitalisme ou vouloir l’abolir sans défaire celle-ci, recouvrer la liberté individuelle et collective permettant la maîtrise du destin de l’humanité sans supprimer l’État, prôner la démocratie directe ou l’autogestion généralisée sans sortir de l’économie et sans abolir l’argent, voilà l’essentiel des impossibilités pratiques que les alternatives émancipatrices devront assumer expérimentalement dans l’effondrement qui vient.

Note

1. «  Lettre à Piero… d’ici et d’ailleurs  », datée du 2 mai 2020, disponible entre autres sur le site des Amis de Bartleby.

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5 Commentaires

  1. Quand un vrai marxien s’invite au débat, on voit tout de suite qui joue le spectacle de la subversion mais veut rester bien au chaud dans le système travail/argent/Etat ! Ca clarifie les choses avec la Décroissance, ce texte est trop radical pour eux. Ils préfèrent continuer à critiquer sans fin les insignifiantes têtes de gondole médiatiques.

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  2. pelissier

     /  19 février 2021

    Bonne critique, à digérer lentement pour compréhension totale. Pour Décroissance , pas de subventions ils ont un public et leurs thématiques ronronnent, mais qui correspondent à leur public en partie des bobos et des leaders bonobos et comme la contre culture complètement récupée, c’est le même procéssus…..La radicalité de votre article, ne peut s’intégrer dans ce journal et compris par leur public, et comme vous le reconnaissez sortir de cette société, je suis pour l’autogestion…..Combien de divisions ? Le but est bien là ! où est la formation ,

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  3. Jef

     /  12 mars 2021

    Il y a là, résumé, un point de vue théorique et pratique qui restera toujours en travers de la gorge des bonnets de nuit de La Décroissance. Nous n’avons pas envie de nous satisfaire de cette idéologie Csp+ au nom de ce pseudo-réalisme de gestion scientifique, qui n’est en réalité qu’un catastrophisme durable servant d’assise à cet ‘‘Écologisme des intellectuels’’, et de sa bureaucratie verdâtre s’affichant plus ou moins radicale selon le sens du vent !

    Depuis que Semprun est mort, on ne peut que rarement lire les écrits des ex-membres de l’EdN, sur les évolutions actuelles et c’est bien dommage (je pense ici aux quelques écrits d’Amoros, Philipponneau, Riesel qu’on peut lire parfois sur le web, mais on sait bien que là, tout disparait très vite !).

    Sinon, hormis quelques livres aux éditions de La Roue, des écrits parfois très intéressants à La Lenteur (l’inventaire, N&MC, etc..), chez PMO, Hors-sol-(renart)…
    Le livre de Riesel, jamais paru, ‘‘Surveiller et guérir (les moutons) L’administration du désastre en action : une étude de cas.’’ aurait sûrement pris aujourd’hui un relief particulier…

    Bref, votre point de vue, votre style, nous manquent et le temps passe… pour vous et surtout pour nous il est temps que vous repreniez la plume, car ni la saison, ni le temps n’attendent personne, et dans le moment où nous sommes, il me semble que personne d’autre ne le fera aussi bien que vous !

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  4. Ben

     /  15 mars 2021

    On pourrait ajouter Michel Bounan « le médecin de la société malade », (même s’il était en désaccord sur un certain nombre de points avec l’EdN), malheureusement décédé en 2019, j’aurais été curieux de connaître son avis sur le Covid19.

    Il y a également Daniel Denevert, proche dans le temps de la sphère situationniste, qui s’est exprimé récemment sur le sujet, deux livres parus aux éditions de la Grange Batelière. Instructif.

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  5. LN

     /  5 avril 2021

    Bounan est en effet à relire. Quant aux éditions de l’edn, il semble que beaucoup d’auteurs ‘‘historiques’’ soient partis après que Sofia (Benarab) de Semprun-Roy en soit devenue la gérante. Il y a d’ailleurs eu une absence de parution longue de cinq ans (2014-2019) et plus aucun ‘‘historiques’’’ depuis 2010, soit depuis la mort de Jaime Semprun. Amoros, Gomez et d’autres ont créé les éditions de la Roue, Mandosio publie ailleurs (éditions de l’éclat) Baudouin de Bodinat chez Fario et les autres plus rien. Thierry Ribault vient de publier aux éditions l’échappée, on attend toujours le dernier Tchouang Tseu, mais il a parait-il disparu lui aussi…! Tant pis.

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