Miguel Amorós, « La maison de Dieu »

Version imprimable de La maison de Dieu

Miguel Amorós
La maison de Dieu

Agustín García Calvo
Qu’est-ce que l’État ?
Traduit de l’espagnol par Manuel Martinez et Marjolaine François
Atelier de création libertaire, 2021

Agustín García Calvo est un penseur subversif véritablement original. Ce qui, dans sa réflexion, provoque encore un grand étonnement parmi les militants, c’est qu’il ne parte pas de la Révolution française, ni des communes médiévales, ni même de la guerre civile espagnole, choses dont il n’était pas fin connaisseur, mais de bien plus loin, du monde grec, qu’il connaissait sur le bout des doigts. Plus concrètement, de ce moment où l’héritage de la pensée présocratique était combattu par un savoir encyclopédique désordonné qui prétendait expliquer et ordonner la nature et la conduite humaine dans tous leurs aspects. Platon tenta de clore l’affaire en suggérant un ensemble de règles rationnelles pour codifier la vie sociale ; il aboutit ainsi à une théorie dialectique de l’État qui scandalisa notre gréco-latiniste érudit. Pour Platon, les individus atteignaient leur plénitude dans un État parfait, où tous accompliraient au pied de la lettre une fonction fixée au préalable. Agustín ne pouvait pas être plus en désaccord avec l’aberration d’après laquelle les personnes et les choses se conformeraient peu à peu à des moules réglementaires jusqu’à ressembler à des Idées. Les Idées étaient le fondement du Pouvoir ; il n’y avait pas de Pouvoir sans idéologie. Et ainsi nous lisons dans son opuscule Qu’est-ce que l’État ? qu’il qualifie l’État d’idée dominante « prête à être utilisée comme arme », à la fois mensongère et réelle. Mensongère en tant qu’elle englobe un tas de concepts incompatibles entre eux comme, par exemple, « gouvernement » et « peuple » ; le mensonge est la base de la réalité politique. Réelle, du fait d’accomplir en tant que mensonge un pouvoir reconnaissable qui s’exerce contre la société. Pour Platon, les Idées constituaient le monde véritablement authentique, dont l’autre monde, le monde sensible, n’était qu’une mauvaise copie. Dans ce monde platonicien, l’État était l’idéal d’organisation politique, quelque chose de nécessaire pour élever le peuple informe et inestimable au rang d’« Homme », de « Citoyen » ou de « Sujet », d’autres Idées encore – qu’Agustín écrivait toujours avec une majuscule – avec lesquelles remodeler l’indéfinissable être populaire et composer la « Réalité », c’est-à-dire ce que l’État et ses médias présentent comme telle. Or, la réflexion anti-idéologique agustinienne consistera à défaire une si grande mystification et à montrer que derrière l’abstraction étatiste il n’y a que renoncement, soumission, travail, résignation et mort.

Le raisonnement agustinien révèle l’évidence de l’essence totalitaire de l’État, étant donné que sa réalisation parfaite comme organisation politique concrète n’est possible que s’il constitue un espace fermé mesurable, un Tout quantifié. Quand celui-ci apparaît, le peuple – défini en négatif comme « ce qui n’est pas gouvernement » – s’annule. Agustín signale ensuite la relation intrinsèque entre l’État et le Capital, pour conclure finalement que tout État est capitaliste, puisque que toute richesse sous sa domination prend la forme d’Argent, et, par conséquent, de Temps, « la véritable monnaie du Capital ». Avec un exemple de Foi comme l’est le Crédit, l’État se confond avec l’organisation religieuse, avec Dieu, autre projet totalitaire. Le fait que tous deux, État et Capital, aient besoin d’un public croyant, est la preuve qu’ils ne sont que « les épiphanies politique et économique de Dieu lui-même ». La liberté et la jouissance de la vie seront seulement possibles hors de la portée de toutes ces abstractions civilisatrices. Là se trouve un point de contact avec un autre ennemi de l’État dont la critique partait de positions aussi éloignées d’Héraclite que l’est la philosophie idéaliste allemande ; nous parlons de Bakounine, pour qui l’idée générale était toujours « une abstraction, et, par cela même, en quelque sorte, une négation de la vie réelle ». Dans l’intention de démontrer que l’État moderne est l’institution la plus adéquate pour le Pouvoir, Agustín a recours à des exemples historiques d’échecs d’autres tentatives unitaires comme le furent les Empires, du fait de n’avoir pas disposé de frontières définies, d’une unique langue officielle construite par le biais d’une combinaison arbitraire de variétés dialectales, et d’une culture nationale normalisée, autrement dit d’une idéologie patriotique – une idée de Peuple – justifiée par la Science et le Droit, bien mieux que par la Religion. Voilà un nouveau point commun avec la mise en garde bakouninienne contre le gouvernement des hommes de science. Parvenus à ce point, il devient nécessaire de prendre position face aux régionalismes et séparatismes actuels, qu’Agustín perçoit comme des tentatives de constituer de nouveaux États – petites Espagnes – en tout point semblables aux États originaux et, par conséquent, capitalistes et totalitaires bien qu’à moindre échelle.

Une nécessité essentielle pour la constitution de l’État est celle du Centre, de la Capitale, d’où sont dirigées les opérations de surveillance et d’unification, surtout linguistique. Comme le rappelle Agustín quelque part, la normalisation n’est que la prison où l’on met les mots afin d’assurer la foi en la Réalité. En effet, l’importance de la fabrication de la langue à partir d’en haut est énorme, étant donné qu’un peuple qui obéit à une norme fixée pour toujours dans quelque chose d’aussi fondamental que la langue, n’est plus peuple, et un État qui ne possède pas un jargon propre – une langue officielle – propagé par les Écoles et les Médias, ne peut développer une bureaucratie capable d’ordonner la vie des citoyens dans le moindre détail. Prenons en compte que sans bureaucratie il n’y a pas d’État qui tienne. Rien ne doit échapper au contrôle, à la mesure, et en somme, à la définition. Agustín termine son exposé à propos de l’idée métaphysique d’État, en avouant que son intention première était de démonter l’idéologie étatique, « part nécessaire de sa Réalité », afin que ce qui reste de peuple vivant dirige son comportement contre l’Ordre réel, les femmes en particulier, puisque dans le féminin réside la scandaleuse vérité d’en bas : « la peur de votre amour désordonné fut le ciment et le commencement de cet Ordre des Pères et des Patries ».

Miguel Amorós
le 9 avril 2021

Poster un commentaire

3 Commentaires

  1. Debra

     /  28 avril 2021

    En tant que femme, j’ai un petit credo.
    Je crois que le féminin n’est pas une question de gendre, mais de genre. Autrement dit, ce qui est féminin peut se détacher de la personne de la femme, comme ce qui est masculin peut se détacher de la personne de l’homme. Pour preuve de cette affirmation, je n’ai qu’à remarquer autour de moi combien de femmes portent… de pantalon, alors que ma belle-mère de 94 ans en maison de retraite était interdite de pantalon (ce qui la scandalisait, parce qu’elle rêvait depuis son plus tendre âge de… porter le pantalon…).
    Pour parler du féminin, je dirais que cela est intimement lié à ce qui est invisible, CACHE, même, donc.. pas transparent pour deux sous. Ce qui même a tendance à s’envoler dès qu’on le nomme, ou l’épingle.
    Cela m’amuse de penser qu’il y a des personnes qui fantasment de contrôler la langue… qu’elle se laisserait contrôler. Nos contemporains ont des fantasmes saugrenus et naïfs, tout en se croyant… très puissants, et savants. Ce n’est pas nouveau.
    Quiconque a un jour ouvert « La République » de Platon est bien placé pour voir combien la république est un état totalitaire, gris industriel, bien avant l’ère industrielle, d’ailleurs.
    Mais…
    Je crois qu’il est réaliste de penser que depuis la nuit des temps, pour constituer des groupes pour vivre ensemble, l’Homme a vu qu’il y avait des personnes plus douées que d’autres, des personnes avec une autorité naturelle à qui on a confié du pouvoir (sans.. capitale/majuscule, svp). Et je me dis que le fondement de l’état réside avec le fait d’administrer la justice, comme on peut l’imaginer. Le fondement de l’état réside dans le fait qu’un membre/individu d’un groupe quelconque renonce à son pouvoir personnel, individuel de faire justice pour le confier à un tiers. Le fondement de l’état réside dans le renoncement par l’individu à sa capacité d’exercer la violence vers ses propres fins individuelles, pour le déléguer ailleurs.
    Et c’est ici où j’irai à l’encontre de Castoriadis dans ce qu’il me semble qu’il n’a pas vu, (mais peut-être que je me trompe). Il y a une action de représentation fondatrice dans ce renoncement à la violence individuelle au profit de l’état.
    Le problème avec le fait de prôner une autonomie qui connait de moins en moins de limites réside dans le fait qu’attaquer la représentation dans un endroit revient à attaquer la représentation… dans tous les endroits où elle a cours, par résonance, et au détriment du contrat social à son niveau le plus élémentaire. La vie serait plus facile si LES signifiés ne se mettaient pas en branle dans tous les domaines dès que LE signifiant est touché. Mais la vie n’est pas facile…

    J'aime

    Réponse
    • Pierre

       /  3 mai 2021

      Madame,

      Je tiens à vous dire que, personnellement, j’en ai soupé de lire votre prose indigeste (ha ! ces gens qui aiment se regarder écrire ou s’écouter parler) et, vous le constaterez sans mal il me semble, à laquelle personne – hormis moi présentement – ne prend même la peine de rétorquer la plupart du temps. Vous enfilez les lieux communs, les raccourcis, les platitudes, bref votre réactivité barbante tenant surtout de la péremption est une éraflure constante pour les yeux et les neurones.

      Madame, vos propos, bien trop souvent malheureusement, ne signifient que du bruit !
      Loin de moi l’idée de vous témoigner l’effronterie que vous ne soyez éventuellement que vent et jactance (je ne vous connais pas personnellement) mais quand vous inscrivez à la hâte ceci, encore par pure réactivité :

       » En tant que femme, j’ai un petit credo.
      Je crois que le féminin n’est pas une question de gendre, mais de genre. Autrement dit, ce qui est féminin peut se détacher de la personne de la femme, comme ce qui est masculin peut se détacher de la personne de l’homme. Pour preuve de cette affirmation, je n’ai qu’à remarquer autour de moi combien de femmes portent… de pantalon, alors que ma belle-mère de 94 ans en maison de retraite était interdite de pantalon (ce qui la scandalisait, parce qu’elle rêvait depuis son plus tendre âge de… porter le pantalon…). »

      Je vous dis « stop » ! car il est manifeste que vous ne prenez même pas le temps de lire correctement le texte de M. Amoros pour en saisir pleinement le propos, le sens tout à fait nuancé ; tout ça pour faire démonstration, une fois encore, de votre partialité bien superficielle (traduction : de fatuité).
      Eh bien, madame, nous ne vous remercions pas !

      Cordialement,
      Pierre

      J'aime

      Réponse
  2. Debra

     /  3 mai 2021

    Bon, Monsieur, j’ai hâte que vous m’expliquiez ce que j’ai loupé dans ma lecture des propos de M. Amoros, surtout ses propos sur la langue, que je ne partage pas du tout.
    Personne (surtout pas moi) ne vous empêche de venir ici me délivrer… une correction pour ce que je n’ai pas vu. Je vous y invite. Faisons… salon. Ou… croisons les épées, selon votre goût.
    Pour la partialité, et l’incapacité de voir les nuances, je suis en bonne compagnie. Les passions flambent en Occident en ce moment. En témoignent nos constants appels à la Raison, surtout pour l’installer bien de notre côté.
    En tout cas, je constate que vous vous êtes hissé à un niveau de langue… jouissif pour me corriger. De grâce, faites-vous (encore) plaisir !

    J'aime

    Réponse

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :