Jean-Philippe Qadri, « Au nom du vivant »

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Jean-Philippe Qadri
Au nom du vivant

Préface à la réédition de
À temps et à contretemps

Entretiens de Jacques Ellul
avec Madeleine Garrigou-Lagrange,
aux éditions R&N

1981. — Année particulière pour Jacques Ellul puisque, sans calcul de sa part, elle se place sous le signe de la parole.

Tout d’abord la parole regrettée du professeur agrégé de droit romain et d’histoire du droit : enseignant à la faculté de droit et de sciences économiques de Bordeaux depuis 1944, à l’institut d’études politiques depuis 1947, Jacques Ellul est à présent retraité. Ensuite, en un temps où celle-ci est humiliée par la domination des images et des écrans, la parole célébrée par l’écrivain, dans un livre devenu une référence majeure de son œuvre (1). La parole singulière du chrétien à la radio (2) et dans la presse (3), mais aussi (bien plus rare) à la télévision, dans l’émission littéraire « Apostrophes » – à l’occasion de la parution, trois mois auparavant, de La foi au prix du doute (4). La parole reconnue du penseur qui livre un essai en guise d’épilogue de la première monographie universitaire que lui consacrent des chercheurs américains (5).

Mais surtout la parole recueillie de l’homme, avec la publication de deux livres d’entretiens : le premier reprend des enregistrements de 1979 avec Willem Vanderburg, stagiaire postdoctoral de Jacques Ellul entre 1974 et 1978 (6) ; le second rassemble des échanges de 1980 avec Madeleine Garrigou-Lagrange, fille d’André Garrigou-Lagrange, doyen de la faculté de droit de Bordeaux de 1953 à 1962. Cette même année enfin, Patrick Chastenet, lui aussi ancien étudiant de Jacques Ellul, commence un cycle de conversations qui conduira au troisième et dernier grand livre d’entretiens donné par Ellul et qui sera publié en 1994, peu après sa mort (7).

De ces trois recueils, celui de Madeleine Garrigou-Lagrange, régulièrement cité par les présentations, monographies et anthologies les plus récentes, demeurait épuisé (8). Ceci était d’autant plus regrettable que Jacques Ellul ne s’était jusqu’alors jamais autant expliqué sur l’origine et les relations entre les différents écrits d’une œuvre monumentale (36 livres publiés en 1981, autant depuis, dont 20 de manière posthume !).

De telles explications répondent à une volonté particulière de la part de son interlocutrice. Née en 1930, dans une famille bordelaise catholique, Madeleine Garrigou-Lagrange était devenue une journaliste spécialiste des questions religieuses, publiant dans Esprit, Le Monde, Ouest-France ou Témoignage chrétien :

À Bordeaux, où j’ai grandi, je rencontrais occasionnellement Jacques Ellul, qui enseignait à la même faculté de droit que mon père, et j’étais particulièrement intéressée par la vie d’un homme qui n’était pas seulement un historien du droit ou un théologien, mais était quelqu’un impliqué dans la vie quotidienne de son église et un acteur de premier plan dans la promotion de l’éducation de rue [pour les jeunes délinquants] dans son quartier voisin de Pessac. [Je voulais comprendre] surtout le lien qu’il a établi entre la sociologie et la théologie, avec sa conception de l’intervention de Dieu dans l’histoire humaine (9).

De fait, l’œuvre d’Ellul a de quoi déconcerter. Quel rapport existe-t-il entre les livres de critique de la société technicienne (qui ont assuré sa réception dans les cercles intellectuels, écologistes ou libertaires) et les livres qui prennent la « révélation biblique » comme fondement de recherches éthiques et théologiques ? En quoi l’appel de l’homme à affronter les « croissances techniciennes » et à aider la jeunesse « à triompher de ce nouveau combat » dans le final de Jeunesse délinquante rejoint-il, pour le lecteur de 1971, celui du « combat de la prière » exposé dans L’impossible prière (10) ? Pourquoi un historien du droit romain étudie-t-il pendant des années la « signification biblique de la Grande Ville » (Sans feu ni lieu, 1975) mais également la signification sociale de la technique comme système (Le système technicien, 1977) ? Quel est le lien, en 1980, entre « le courage intellectuel et psychologique » convaincu « qu’il n’y a pas de fatalité » que les dernières pages de La foi au prix du doute opposent « à la marche des monstres » et ce « courage pour défier les monstres computorisés » que les dernières lignes de L’empire du non-sens invoquent afin que l’art permette encore à l’homme d’« échapper à la mathématique du destin » (11) ?

Le lecteur trouvera dans À temps et à contretemps « une clé […] encore jamais donnée », celle de la description du double mouvement dialectique qui assure « une relation de critique mutuelle » entre les livres de sociopolitique et les livres théologiques de l’œuvre ellulienne. Cette description anticipe donc l’essai Sur la dialectique, paru également en 1981 et qui sera repris six ans plus tard dans un chapitre de Ce que je crois (12).

Si la démarche dialectique consiste avant tout, pour Jacques Ellul, à rejeter « la tentation moniste » (qui reviendrait à ramener le réel à un principe unique), elle évite aussi le piège du dualisme dont souffrent, en fin de compte, les détracteurs de tous bords qui ne voient en Ellul qu’un réactionnaire religieux et contempteur de la technique (« ils vivent sur des contresens et m’attribuent des pensées qui ne sont pas les miennes »). Le dualisme revient en effet à adopter une grille de lecture spatiale du monde, les puissances à l’œuvre se répartissant en termes de camps selon les catégories morales du bien et du mal (p. ex. Dieu et la technique). Rien de tout cela chez Ellul qui, en raison de son tempérament révolutionnaire (toujours tourné vers l’action dans la société et l’invention d’un « style de vie nouveau ») et de sa formation d’historien, adopte une grille de lecture temporelle du monde. Les contradictions inassimilables entre elles, l’affirmation et la négation que sont Dieu et la technique, la réalité et la vérité, la révolution impossible et la révolution nécessaire, etc., n’existent pas en elles-mêmes mais uniquement en relation l’une avec l’autre dans le temps, le mode d’être et le mode de penser. Dans la crise engendrée par la confrontation entre la négation et l’affirmation, l’affirmation devient négation de la négation. Le négatif, dans le processus dialectique, est « ce qui oblige à évoluer ». Au point que ce processus « indispensable à la vie et à l’histoire (13) » est illustré, dans Ce que je crois, par l’image de la symphonie, dont le thème se déploie en diverses variations, jusqu’à épuisement des possibles, ainsi que par l’entrelacement des lignes mélodiques avec le procédé du contrepoint musical. À temps et à contretemps annonce déjà cette comparaison : « J’avais bien prévu que L’éthique de la liberté serait le contrepoint dialectique de mes études sur la technique. »

Pour Ellul, la théologie a besoin de l’analyse de la société technicienne pour prendre en compte les besoins actuels des hommes et les situations réelles des groupes humains, tandis que la théologie empêche la sociologie, tentée par le réductionnisme scientifique, d’exclure « la question du sens », « la signification de ce que l’homme vit ». Le sociologue et l’intellectuel (spécialisé en psychologie, économie politique, science politique…) donnent au théologien et au chrétien « la connaissance de l’appareil social, sociologique et politique » quand ces derniers donnent aux premiers les moyens de poser « les questions pertinentes pour notre société d’aujourd’hui », une fois la réflexion dépouillée des « faux dieux de notre société » (la technique mais aussi l’argent, l’État, la politique, le travail…).

1930-1936. — Il s’agit aussi, pour l’homme, de trouver le moyen de témoigner d’une parole « devenue vraie ». Ellul est en cela continuateur de Karl Barth, cette figure considérable de la théologie protestante du XXe siècle, dont la lecture de Parole de Dieu et parole humaine, vers 1936, provoque chez lui un « choc » intellectuel et spirituel. Assurément, les différents essais du livre (« Le chrétien dans la société », « Le problème de l’éthique à l’heure actuelle », etc.) rencontrent les questionnements du jeune étudiant, soucieux de l’« analyse du réel » et conscient de la nécessité de changer la société, comme ceux du jeune chrétien, qui se demande comment orienter sa pensée en réponse à l’appel qui s’impose à lui d’une manière de plus en plus pressante :

Comment une parole humaine acquiert-elle une signification nécessaire, irrésistible, comment peut-elle vraiment rendre témoignage à la réalité ? […] Car toutes les fois où une affirmation dialectique a vraiment rendu témoignage à la réalité […] ce n’est pas à cause de l’effort du dialecticien […], c’est à cause de son affirmation, en elle-même sujette à caution, […] c’est à cause de la vérité vivante elle-même qui était au centre des assertions claires et ambiguës, de la vérité même de Dieu qui s’affirmait, créant la réponse et donnant la question, et cela parce qu’elle est, elle, la vraie question et la vraie réponse (14).

La « vérité vivante elle-même » de Barth est à mettre en parallèle avec la « vérité existentielle fondamentale » apportée par la Révélation selon Ellul. On ne peut comprendre cette certitude sans mentionner la conversion dont il a été l’objet (« J’ai été converti »), et qui se rapporte autant à l’événement « brutal » de 1930 qu’aux années de lutte intérieure qui ont suivi. Auprès de Jean-Claude Raspiengeas comme de Patrick Chastenet, Ellul présente sa conversion comme la révélation qui s’est imposée soudainement à lui, le 10 août 1930, d’une « présence inébranlable », extérieure à lui et sur laquelle il n’avait aucune prise (15). Dans À temps et à contretemps, Ellul résume : « J’ai reconnu que Dieu avait parlé » ; et s’il tait alors les détails de l’événement originaire, il confie l’éblouissement que provoque en lui, vers 1934, la lecture du huitième chapitre de l’épître aux Romains. Il est notable que, de ce texte contenant pas moins de huit questions de Paul à ses correspondants, Ellul témoigne avoir reçu une double réponse, individuelle et collective. C’est ainsi qu’Ellul rapporte sur les ondes de France Inter « avoir été converti par la lecture d’un livre qu’on est amené à appeler Parole de Dieu mais […] que nous sommes toujours appelés à réinterpréter (16) ».

Ellul identifie le Dieu de la révélation personnelle avec le Dieu de la révélation biblique, l’Unique et le seul Vivant dont la présence est parole et dont la Parole appelle, aujourd’hui comme hier, l’homme à une présence au monde, celle d’une action et d’un témoignage vécus sur le modèle de l’incarnation du Fils, qui triomphe des puissances en se dépouillant de la sienne, « seul recours de l’homme face à la technique ».

1936-1981. — La présence et la parole, telles qu’Ellul les entend, peuvent être pensées comme les contrepoints dialectiques des moyens techniques de puissance et de communication qui façonnent nos modes de vie mais aussi, sur le plan existentiel, comme deux modes particuliers de la « relation ». Car seule la relation (de l’homme avec son prochain, avec son milieu, « avec un transcendant ») donne à la vie sa raison d’être. Pas n’importe quelle relation cependant. Ellul ne cesse de rappeler que le prochain est cet « autre » (voire ce Tout Autre) avec qui je peux entrer en relation sans moyens sinon celui de la présence directe ou de la parole devenue vraie. Ellul ne déviera pas de cette pensée écrite vers 1936 :

La présence est avant tout un témoignage de la personne. Un témoignage porté par la personne sur la personne. C’est par conséquent l’engagement complet de l’être dans ce don qu’est une personne vis-à-vis d’une autre (17). 

Cet autre est ami ou ennemi, le plus souvent ennemi puisqu’il réclame de moi un temps, une disponibilité et une acceptation de l’imprévu qui exigent pour cela que je quitte œuvre, sécurité et confort. Lorsqu’on l’interroge sur son enseignement, Ellul retient en premier « la relation avec les étudiants […] qui exigeaient […] un enseignement qui ait un sens ». On comprend alors son amertume, en 1980, à l’égard d’un pouvoir politique qui « détruit […] systématiquement tout le corps universitaire », remplace l’enseignement critique par la formation de « bons petits techniciens » et impose une « surcharge administrative » qui réduit de plus en plus les « relations entre collègues » à la participation aux diverses commissions.

En 1958, Jacques Ellul s’associe à Yves Charrier pour créer d’un club de prévention de la délinquance. Son engagement auprès des jeunes « inadaptés », qui dure jusqu’en 1977 (« très souvent le soir et presque tous les dimanches après-midi » !), vient du constat de la « misère de leurs relations humaines ». Au visiteur du club qui se sent inutile parce que sa parole est couverte par le niveau sonore de la musique, Ellul répond : « Vous ne réalisez pas l’importance de votre présence ». Car la présence fidèle, qui précède la parole, donne à celle-ci « un poids humain particulier », celui de l’« amitié désintéressée » au sein même d’une société dont la puissance prodiguée par le système technicien et l’organisation de plus en plus rigoureuse qui en découle conduisent inévitablement à l’exclusion de toutes les personnes « qui ne sont pas au niveau d’efficacité » exigée par le système. La présence devient alors engagement et la compassion ne va pas sans le combat. Cette amitié n’est pas vaine : elle est « l’attaque la plus radicale qui puisse être portée […] à une société technicienne » parce que « la relation humaine vraie » permet à « quelques individus » de « devenir des êtres humains équilibrés et complets ».

Humblement, Ellul reconnaît que cette attitude doit autant à l’« exigence de la foi » qu’à celle de l’amitié, avec Bernard Charbonneau et Jean Bosc, ou celle de l’amour, avec Yvette Lensvelt, qu’il épouse en 1937.

Auprès du théologien réformé Jean Bosc, Ellul expérimente « la présence de l’amour de Dieu ». Il partage avec lui cette « exigence éthique » que la Bible recèle et qui les porte à œuvrer ensemble de multiples façons pour la mutation de l’Église, toujours avec l’espoir que ses membres « interviennent dans la société et la transforment dans ses structures culturelles et “mythiques” » (création des Associations professionnelles protestantes après guerre, participation à la revue Foi & Vie, dont Ellul assume la direction à la mort de Jean Bosc en 1969, réforme des études de théologie de la faculté protestante). Avec Charbonneau, Ellul découvre la « relation irremplaçable » entre l’homme et le milieu naturel. Avec lui, et tout particulièrement dans leur lutte contre les projets de la Mission Interministérielle d’Aménagement de la Côte Aquitaine, il conteste le tourisme de masse : les vacances du citadin dans la nature devraient permettre non pas la consommation boulimique d’action et d’espace mais « un contact vrai » avec un lieu comme « un milieu à connaître […] en relation avec les habitants ».

Mais, alors que Jacques Ellul porte le désir d’accompagner par son activité intellectuelle une action qui changerait véritablement les structures de la société, Yvette Lensvelt ne cesse d’« insister sur l’être, sur la relation, sur l’autre » et de poser la question du temps imparti. La préoccupation collective du « Comment vivre dans le monde où nous sommes ? (18) » ne va pas sans celle, personnelle, du « Comment vivre le temps qui nous est donné ? »

1981. — La diversité des engagements d’Ellul (dans l’Église réformée, la société, l’université ou l’œuvre solitaire qu’il s’est imposée sa vie durant) ne doit pas cacher un objectif commun : aider chacun à « saisir la réalité du monde où nous vivons » et mettre sans cesse en question « les idéologies justificatrices et les pouvoirs ». « Il faut que l’homme ait le courage et la lucidité de cette mise en question », que « les gens prennent conscience de leur situation et de la nécessité d’intervenir » pour s’opposer à la puissance d’organisation multiforme (technicienne, économique, bureaucratique, étatique) mais fondamentalement « démentielle » qui menace de disparition l’individu et la liberté. Face à « la technicisation de toute la société », il ne s’agit pas de détruire la technique mais de « changer son orientation » pour entrer « dans une nouvelle période où elle sera de nouveau à sa place, un moyen subordonné à des fins ». Aucune utopie dans cette orientation, mais l’unique voie pour que la société puisse vivre et non pas seulement fonctionner ou produire le chaos.

Parce que l’individu, à l’image de « l’atome éclaté » chaque jour dans les centrales nucléaires, a laissé place à un homme diminué, divisé, atteint dans « ses capacités d’indépendance, d’invention, d’imagination », du fait d’un développement technique devenu universel, c’est du petit, du local, de l’échelle humaine que doit émerger la contestation permanente « au nom du vivant ».

Évidemment, à vue humaine, l’échec est probable. Aussi, l’« homme qui croit à la nécessité d’une action toujours reprise » (malgré la « puissance […] de récupération extraordinaire » de la société technicienne qui transmute l’action radicale d’hier en l’attitude conforme d’aujourd’hui) doit être animé d’une grande rigueur morale et intellectuelle (tel Bernard Charbonneau) ou bien porteur du transcendant, de l’« espérance que toute fatalité ou apparence de fatalité se trouve déjà vaincue ».

2021. — Quarante années après, l’appel d’Ellul au courage et à la lucidité conserve toute sa pertinence car, face à la « toute-puissance technique », on peine à déceler quelque « changement des principes et projets de cette société ». Les constellations Starlink et Lightspeed, destinées à fournir l’internet à haut-débit en tout point du globe grâce au déploiement de plusieurs milliers de satellites en orbite basse, illustrent et confirment la crainte d’Ellul d’un système technicien « susceptible de tout englober » du fait de la tendance à l’universalité et à la totalisation du phénomène technique.

Pour Olivier Rey, « avec la “globalisation”, l’humanité entière se trouve prise dans un vaste processus qui […] domine les hommes et leur impose sa logique […] : emprise totale de la technologie, standardisation accrue des comportements, extension sans limite du domaine du management. (19) » D’autres philosophes estiment que le numérique, dernier avatar de la technique avec « l’efficacité pour seule valeur (20) », représente

plus qu’un système au sens d’Ellul, […] même plus qu’un milieu qui nous entoure [car] rapport au monde lui-même [et] emprise non seulement sur les manifestations individuelles de la subjectivation spontanée, mais sur l’avenir de la société elle-même, en lui imposant ses normes de rationalité, l’obligeant à s’ajuster en temps réel aux idéaux du perfectionnement technique (21).

Quarante années après, le démantèlement de l’université comme lieu d’esprit critique s’accélère (22), et la mise en place généralisée des normes sanitaires, du télé-travail et du télé-enseignement depuis le début de l’épidémie du SARS-CoV-2 confirme, au prix fort de la misère intellectuelle et sociale engendrée, le caractère irremplaçable de la « coprésence réelle, en chair et en os  (23)».

Aujourd’hui que la haine, l’insulte et le mépris prolifèrent (24), profitons du privilège de ces dialogues mis à la disposition d’une nouvelle génération de lecteurs, qui donnent à saisir la parole du sociologue et du théologien, de l’intellectuel et du chrétien, du penseur et du témoin, tout à la fois exaltante et exigeante car toujours accompagnée de grâce et assaisonnée de sel (25). Accordons de nouveau à un homme, tenu debout par l’espérance, l’amour et l’amitié, « la possibilité de dire maintenant une parole vivante ».

Notes

1 Jacques Ellul (JE), La parole humiliée, Seuil, 1981 (rééd. La Table Ronde, 2014, 2020²). 

2 JE, « L’image et la parole », dialogue avec André Dumas, 31 mars 1981, France Culture.

3 JE, « Le printemps de la parole », Télérama, no1623, 18 fév. 1981, p. 31-32 ; « L’image et la parole », Pour, no79, sept.-oct. 1981, p. 14-18 ; 

4 « Apostrophes : Le besoin de croire », 27 fév. 1981, Antenne 2. <https://madelen.ina.fr/programme/le-besoin-de-croire&gt;

5 JE, « On Dialectic », in : Jacques Ellul. Interpretive essays, Clifford G. Christians et Jay M. Van Kooh (éd.), University of IIlinois Press, 1981, p. 291-308.

6 JE, Perspectives on Our Age : Jacques Ellul Speaks on His Life and Work, Willem H. Vanderburg (éd.), The Seabury Press, 1981.

7 Patrick Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, La Table Ronde, 1994. Cf. aussi, dès 1981 : « Jacques Ellul : avec Dieu sans maître » (entretien avec Patrick Chastenet), Le Monde dimanche, 13 septembre 1981.

8 Le recueil de W. Vanderburg est même désormais disponible en français (Ellul par lui-même, La Table Ronde, 2008) et celui de P. Chastenet a connu une nouvelle édition révisée et augmentée (À contre-courant, La Table Ronde, 2014).

9 Lettre de M. Garrigou-Lagrange citée dans Carl Mitcham, « About Ellul », CrossCurrents, Spring 1985, vol. 35, no1, p. 105-106.

10 Jeunesse délinquante. Des blousons-noirs aux hippies, Mercure de France, 1971, p. 301. L’impossible prière, Le Centurion, 1971, chap. 5, repris dans Le Défi et le Nouveau, la Table Ronde, 2007.

11 La foi au prix du doute, Hachette, 1980, p. 320, 321 (La Table Ronde, 2015, p. 335, 336). L’empire du non-sens. L’art et la société technicienne, PUF, 1980, p. 286 (L’échappée, 2021, p. 292-293).

12 JE, Ce que je crois, Grasset, 1987, 1ère partie, chap. 4 « La dialectique » = « On Dialectic », op. cit.

13 Ce que je crois, op. cit., p. 64.

14 Karl Barth, Parole de Dieu et parole humaine, 1933, éd. « Je sers », p. 213-217.

15 JE, « La charrue et l’étoile », entretien avec J.-C. Raspiengeas, Télérama, no1956, 8 juillet 1987.

16 « Radioscopie », France Inter, 10 octobre 1980.

17 JE, « Dialogue du signe et de la présence » ; en anglais dans The Ellul Forum, no65, Spring 2020, p. 26. Récemment, Jacob arques Rollison a mis en évidence l’importance de cette notion dans l’œuvre ellulienne (A New Reading of Jacques Ellul : Presence and Communication in the Postmodern World, Rowman & Littlefield, 2020).

18 « Radioscopie », France Inter, 10 octobre 1980.

19 Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie, Gallimard, 2020. 

20 Philippe Delmas, Un pouvoir implacable et doux. La Tech ou l’efficacité pour seule valeur, Fayard, 2019.

21 Mark Hunyadi, « L’idée d’un droit à un avenir ouvert », Revue française d’éthique appliquée, Érès, 2020/2, no10, p. 39. Notons que cette emprise généralisée ici décrite est bien celle contre laquelle Ellul a voulu alerter ses lecteurs depuis le début et jusque dans ses derniers écrits. La nouveauté réside dans le constat qui succède à la crainte : ce qui était « susceptible de tout englober », désormais, englobe.

22 Philippe Forest, L’Université en première ligne. À l’heure de la dictature numérique, Gallimard, 2020.

23 Barbara Stiegler, De la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation, Gallimard, 2021.

24 Fabrice Humbert, Les mots pour le dire. De la haine et de l’insulte en démocratie, Gallimard, 2021.

25 Colossiens 4,6. Cf. JE, Présence au monde moderne, Roulet, 1948, p. 32 (rééd. in : JE, Le Défi et le Nouveau, La Table Ronde, p. 32).

Ellul-R&amp;N

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2 Commentaires

  1. Debra

     /  26 mai 2021

    Merci infiniment d’avoir publié ici cette préface au livre d’entretiens que je vais chercher.
    Il y a tellement de matière ci dessus…
    Je vais commencer en disant que maintenant, le mot « globalisation » n’est pas suffisant. Il ne fait pas l’affaire. Il n’est pas juste. En grande partie à cause de ce suffixe « i-sation » qui contribue au mal. Nous devons aiguiser nos esprits pour chercher un autre terme, ne serait-ce que pour NOUS, dans nos.. INTERIEURS, dans les lieux où nous pouvons nous permettre encore une parole vraie, une parole qui dit.. JUSTE, qui ré-insuffle la vie dans ce qui sort de nos bouches, et nos doigts, pour rester vivants.
    Le temps que je viens de passer sur ces quelques phrases indique à quel point la recherche du mot, de la phrase justes, contrent le laisser aller qui nous englobe dans le système.

    Quelques remarques qui vont peut-être sembler hors sujet, mais je prends le risque…
    Depuis quelque temps j’ai commencé à apprendre le violon. Au commencement… il y a de petits morceaux très faciles, très simples pour enchaîner les notes. Les morceaux ne sont pas vraiment de la vraie musique pour mes oreilles, mais dernièrement j’ai eu droit à un petit morceau en rythme ternaire. Il faut entendre surgir subitement le rythme ternaire pour s’apercevoir avec stupeur combien il manque, a manqué. Le rythme ternaire est le rythme de la valse. Le rythme ternaire est aussi le rythme… de la trinité. Le trois, quand on est en musique, donne envie de danser, et la danse, c’est la vie. Au moment où la valse a déferlé en Europe, c’était le scandale. Les ayatollahs en tous genres ont crié au scandale, parce que ça dansait.
    Si vous écoutez bien « Le Requiem Allemand » de Brahms, vous entendrez comment les soldats de Dieu avancent inexorablement, tout comme… le Verbe de Dieu, en bataillons, souvent avec des rythmes de marche, et tout d’un coup, la marche cède pour laisser place à un choeur de femmes qui fait irruption en rythme ternaire :

    « Wie lieblich sind deine Wohnungen Herr Sebaot…
    Meine Seele verlanget une sehnet nach den lebendige Gott ».

    « Que tes demeures sont aimables, Seigneur Dieu,
    Mon âme languit après, et se tend vers le Dieu vivant ».

    On recherche Dieu sur le rythme de la valse, de préférence entre les bras d’un/une aimé(e).
    Oui. Certes, les petits soldats de Dieu sont en marche, en marche, par bataillons, mais de temps en temps, les nuages se fendent, et on aperçoit le Royaume de Dieu en éclair, comme la montagne, sur le rythme ternaire…avant que les nuages se referment.

    Je peux comprendre qu’Ellul veuille refuser la fatalité. Son engagement pour combattre la délinquance me rappelle l’engagement de mon propre père auprès de tant de jeunes hommes, dans le scoutisme américain. Cet engagement est admirable et salutaire. Nos sociétés décadentes ne réalisent pas, à cause de notre si grand confort, combien notre jeunesse est fragile, et en manque d’idéaux. Combien le rôle des parents, des adultes tuteurs EN CHAIR ET EN OS, ENGAGES PERSONNELLEMENT est délicat pour encadrer, canaliser leur énergie pour eux ET pour nous, pour réchauffer NOS VIEUX OS. Il s’agit de l’universel, non pas de la technique, ou de la technologie, mais de notre condition humaine, en tant qu’hommes et femmes de chair, et d’esprit. C’est notre… démission actuelle qui permet et va permettre encore aux idéologues en toutes contrées et de toutes tendances de faire des ravages, et.. CONTRE NOUS.
    Mais.. ne méritons-nous pas notre défaite maintenant ? N’avons-nous pas déjà bien baissé les bras par lâcheté et bien pensance, par… fatigue, et dégoût de nous-mêmes aussi ? Croyant faire le bien, qui plus est ?

    Avec le temps, je ne partage pas l’optimisme ? d’Ellul. Le Livre a plusieurs petits livres de prophétie où on voit combien les prophètes… voient la fatalité à l’oeuvre. On finit par voir, à la longue, à quel point notre marge de manoeuvre… individuelle est mince. Un mince rayon. Et on finit par accepter la minceur de ce petit rayon, parce que le plus difficile dans la vie, c’est de pouvoir accepter cela en sachant combien les écarts versent dans le vertige du péché…
    Même le parcours de Jésus témoigne de cela. A quel point en était-il conscient ? Mystère…

    Encore merci pour ce texte. J’y reviendrai.

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  2. Debra

     /  28 mai 2021

    Je me suis réveillée la nuit avec la réalisation que j’avais tronqué la citation du Psaume 84, que Brahms met en musique dans le Requiem.
    Voici le texte, dans la version de la Bible publiée en 2001 sous les auspices de Bayard, si je comprends bien.


    « Oh si douces sont tes maisons Yhwh Tsevaôt
    Yhwh tes places me manquent
    Je me consume
    Pensée et corps chantent
    joie vers le Dieu de vie
    Le plus petit oiseau trouve une maison
    et l’hirondelle son nid
    Elle y dépose ses petits près de ton autel
    Yhwh Tsevaôt oh mon roi mon Dieu
    Bonheur de ceux qui habitent ta maison
    ils font tes louanges sans cesse
    Bonheur
    de celui qui prend sa force de toi
    Le bon sentier
    en pensée
    Ceux qui passent par la vallée des larmes
    la changent en source
    La pluie les enveloppe de bénédictions
    Ils iront de force en force
    le Dieu des dieux apparaît dans Sion
    Yhwh Dieu Tsevaôt
    écoute ma prière
    Ecoute bien Dieu de Jacob
    Regarde notre bouclier
    Dieu regarde la face de ton messie
    Un seul jour dans tes cours
    vaut mieux que mille ailleurs
    Mon Dieu j’ai choisi de rester au seuil de ta maison
    et plus jamais dans les tentes du crime
    Oh soleil et bouclier
    Dieu
    Yhwh donne grâce et gloire
    il ne refuse rien de bon à ceux qui marchent droit
    Yhwh Tsevaôt
    Oh bonheur
    de qui place sa confiance en toi »

    Je crois que ce psaume est déjà une bonne réponse à la vanité qui apparaît dans la pensée de Foucault ? et même dans la critique de la pensée de Foucault ?

    Dans l’incarnation, nous prêtons nos corps aux mots pour que ces derniers puissent vouloir dire, pour nous, et pour d’autres, dans un subtil tissage chamarré où nous, et les mots, reflétons une lumière qui varie selon l’angle, la luminosité où on le regarde. L’INCARNation est ennemi de la transparence, me semble-t-il, de même qu’elle est ennemi d’une tentative d’aplatir la métaphore où de multiples sens et images peuvent se cacher sous un signifiant qui se présente forcément comme un. Il y a un profondeur de champ, et de perspective dans la métaphore.

    Encore une fois, j’insiste sur la différence entre le mot « individu » et le mot « personne ». Je ne crois pas qu’on puisse réduire l’un à l’autre, ni qu’ils sont équivalents ou égaux.

    Pour la tentation analytique :
    Le Judaïsme orthodoxe, le Catholicisme (au moins dans le temps) étaient hostiles au découpage des corps humains pour des recherches scientifiques en tous genres, aussi bonnes que furent les intentions de ceux qui voulaient faire ces pratiques.
    Je crois que quand les grandes (et longues…) traditions religieuses opposent un véto à une pratique quelconque, il faut dresser les oreilles et écouter pour essayer de cerner ce qui pose problème.
    L’analyse ne serait-elle pas le roc contre lequel s’appuie une pensée qui vise à différencier en s’appuyant sur des qualités construites ? Ne serait-elle pas universelle ? Mais ce qui pourrait établir des différences, c’est dans les OBJETS sur lesquels elle s’exerce. Pratiquer l’analyse sur le corps humain rejette ce même corps dans le domaine de l’ob-jet, et de ce fait, porte atteinte à l’inviolabilité de la personne. (Je parle de la personne en tant que qualité de présence.)

    Juste un petit mot pour dire que Tocqueville déjà, dans « L’Ancien Régime et la révolution », remarque combien les singularités et les particularités s’estompent en faveur de l’uniforme en France, bien avant Internet. Il en rend grandement responsable le pouvoir politique centralisé… dans la capitale, et la destruction d’un système féodal où l’aristocratie… locale était encore « ton ariston », « les meilleurs », avec des pouvoirs, des devoirs et des privilèges.

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