Jean-Marc Mandosio, « Foucaultphiles et foucaulâtres »

Jean-Marc Mandosio

Foucaultphiles et foucaulâtres

(Addendum à l’ouvrage Longévité d’une imposture, Michel Foucault
aux éditions de l’Encyclopédie des Nuisances.) 

Pourquoi s’en prendre à Michel Foucault ? Parce que le culte qui lui est voué, en France et à peu près partout ailleurs dans le monde (plus même peut-être qu’en France), constitue une excellente illustration du « dessèchement de la pensée par la répétition paresseuse de sempiternels lieux communs ou par une frénésie conceptualisatrice faisant souvent fi de toute rigueur » (1). Il m’est apparu d’autant plus nécessaire de mettre l’accent sur la banalité et l’incohérence des idées de Foucault que celui-ci passe, aux yeux de ses thuriféraires, pour le parangon de l’audace intellectuelle et de la rigueur conceptuelle. En exposant l’imposture consistant à présenter des lieux communs comme des nouveautés révolutionnaires et à ériger en modèle de rationalité un discours flou et inconsistant, j’ai voulu contribuer à la réhabilitation de l’esprit critique, pour lequel il n’existe pas de vaches sacrées.

Quoique assurément minoritaire, cette démarche n’est pas totalement isolée. Il y a une dizaine d’années, Sokal et Bricmont avaient bruyamment dénoncé, au grand dam des partisans de la French Theory, l’invraisemblable quantité de pseudo-concepts, et parfois la véritable confusion mentale, que l’on pouvait trouver chez certains des collègues de Foucault les plus en vue (2). En Italie, je me suis trouvé très proche d’auteurs tels que Piergiorgio Bellocchio et Alfonso Berardinelli (animateurs de la revue Diario de 1985 à 1993) ou Filippo La Porta (3), qui ont développé, chacun à sa manière, la défense du « sens commun » exprimée par Raffaele La Capria dans son essai intitulé La Mouche dans la bouteille (4). J’ai tenté de les faire connaître en France (5), mais ce type de critique n’a jamais trouvé beaucoup d’amateurs au pays des 365 fromages – il suffit de voir combien l’œuvre de George Orwell est marginalisée dans la culture française –, où l’on se contente le plus souvent de l’assimiler à un vulgaire anti-intellectualisme, ce qui permet de se débarrasser des questions posées sans même les prendre en considération.

Les grandes têtes molles de l’intelligentsia française ont abondamment contribué à l’élaboration de « cette lavasse dévastatrice, éclectique et bien touillée où sont dissous, à des dosages divers, Marx, Freud et Nietzsche, les Irréductibles Doctrinaires en haut à gauche, les Oraculaires Inaccessibles en haut à droite » ; et, ajoute La Capria, « quand les pensées fortes de ces maîtres se rencontrent et s’entremêlent, s’entrechoquent et se superposent, spéculent et copulent avec la pensée faible des petits-maîtres pleins de bonnes intentions (et souvent ingénus), il en naît presque toujours des avortons monstrueux » (6). J’en ai donné plusieurs exemples dans l’essai sur Foucault.

Je me sens également solidaire d’Annie Le Brun, qui a récemment épinglé le « gigantesque conceptorama » foucaldien et son « accumulation de contresens » (à propos de Sade et de Raymond Roussel) (7). Elle explique le succès de la French Theory par le fait que celle-ci « s’est d’abord affirmée comme une combinaison de dispositifs de pouvoir, en fait peu différents de ceux que ses représentants prétendirent dénoncer. À ceci près que sa supériorité sur les habituelles formes du pouvoir aura incontestablement été de ne pas se présenter comme telle mais sous le masque d’une critique de la critique, aussi indéfinissable qu’intransitive et, du coup, insaisissable » ; cette « emprise » étant « d’autant mieux acceptée qu’il suffit d’en comprendre le principe pour l’utiliser à son profit et en toute occasion, ce que la descendance prospère de la French Theory n’en finit pas d’illustrer ». « On peut aussi mesurer en passant combien cet espoir de maîtrise, promis à tous les utilisateurs de la French Theory, favorise depuis une trentaine d’années un redoutable conformisme intellectuel, quand bien même celui-ci se camouflerait-il derrière ses nouveaux champs d’application. J’irais jusqu’à parler d’une servitude intellectuelle dont les effets répétitifs ne sont pas étrangers à la désertification qui menace aujourd’hui le paysage mental (8). »

On peut effectivement parler de servitude intellectuelle au vu de la vénération dont Foucault fait l’objet. Le dernier exemple en date est un livre publié en novembre 2007, se voulant un inventaire des « gestes », des « luttes » et des « programmes » qui constitueraient l’héritage de Foucault (9). Les auteurs, un « philosophe » et un « historien », se présentent comme les courageux défenseurs d’une œuvre « plus ou moins ostracisée », « mise au ban » et « évacuée du débat intellectuel » au début des années quatre-vingt-dix, où « l’Université pesait de tout son mutisme dans la balance de l’oubli » (10). Heureusement, Potte-Bonneville et Artières (11) se sont, « avec d’autres aujourd’hui plus nombreux », « investis dans l’exploration de cette pensée » (12).

Il faut certainement avoir le goût de l’aventure pour entreprendre une tâche aussi risquée. Si l’on en croit la revue Sciences humaines, en effet, il y a trois « pensées rebelles » en France (ce qui a le mérite de faciliter les comptes) : celles de Foucault, Derrida et Deleuze (13).

« Indociles, critiques, indomptables, remettant sans cesse en question le pouvoir, l’institution et la manière même de penser et de philosopher » (14), ces trois-là ne plaisantent pas. On peut s’en assurer en lisant cette définition du plus irréductible d’entre eux : « Michel Foucault n’est pas seulement un philosophe insoumis, il est insoumis parce que philosophe » (15). Que de telles sottises puissent être, je ne dis pas prises au sérieux, mais simplement écrites, en dit long sur le niveau d’abêtissement atteint depuis longtemps déjà par le troupeau médiatico-intellectuel, qui se repaît quotidiennement de la feinte dissidence des contestataires officiels (16).

Dans cette ambiance de flagornerie généralisée, la foucaulâtrie prend, avec nos deux intrépides explorateurs, des proportions rarement atteintes. C’est ainsi qu’ils soulignent « l’importance du corps foucaldien » – non pas le corps dans l’œuvre de Foucault, mais le corps de Foucault lui-même –, qui serait « non seulement un corps “de gauche” mais un corps voyageur » qui « “zèbre” les pays » (17). Diantre ! Il existait des corps de gauche, et nous ne le savions pas. Mais à quoi reconnaît-on un corps de gauche ? Voici la réponse : il s’agit de « ce corps dont le cinéaste René Allio (18) écrit [que] “de tout son être, il tend à ressembler, culminant dans son crâne rasé, à un sexe en érection ; et de toute son intelligence pénétrante” » (19). C’est donc, littéralement, une tête de nœud…

Tout est admirable chez un grand philosophe, et il n’est pas de détail insignifiant pour qui sait voir. Un foucaulâtre décèlera ainsi d’insondables abîmes de réflexion dans la plus banale des phrases, prononcée un jour par le maître sans même y penser, mais disséquée par ses disciples comme un apophtegme des sept sages de la Grèce antique :

On rapporte que Foucault aurait dit, alors qu’on lui proposait d’appeler Deleuze : « On ne se voit plus. » La phrase est peut-être apocryphe, mais cela n’a pas d’importance : beaucoup d’anecdotes sur les philosophes antiques sont elles aussi apocryphes, comme inventées sous la poussée de la vérité qui traversait leur œuvre. C’est le cas, je crois, de cette formule, « on ne se voit plus », très belle parce qu’elle ne donne, à l’éloignement, aucun autre sens que celui d’une perception devenue brouillée, d’une invisibilité réciproque (on ne se « voit » plus parce qu’on ne se voit plus), d’une disparition en un sens entièrement accomplie, en un autre sens parfaitement annulée : car la fin d’une intimité, c’est avant tout la perte d’une certaine façon de disparaître, à deux, aux yeux du monde, ou de devenir ensemble incompréhensibles. (20)

Il est certain qu’avec de tels critères de jugement, toute critique de Foucault devient non seulement impossible, mais impensable. Ce n’est plus une affaire de raison, c’est un acte de foi. Si médiocre et verbeux soit-il, ce livre n’en est pas moins considéré par certains comme un « superbe ouvrage » (21), un « livre important, […] exercice littéraire et politique passionnant » (22).

Très loin en apparence de ce genre de niaiserie, le livre de Paul Veyne paru en mars 2008 et qui a eu un certain retentissement présente Foucault – dont il avait été l’ami et le collègue au Collège de France – comme un « penseur sceptique », qui n’était « ni de droite ni de gauche » mais qui aurait été récupéré par la gauche parce qu’« il ne jurait pas par l’ordre établi » (23). Malheureusement, ce livre prétendument « iconoclaste », dont l’éditeur nous dit qu’il tranche totalement sur « les idées qui se croient d’avant-garde et ne sont que des idées reçues », est lui-même un ramassis de platitudes et d’idées fausses. Son but est apologétique : il s’agit de laver la pensée foucaldienne des critiques qui lui ont été adressées, en gommant soigneusement toutes les contradictions et les palinodies de Foucault au profit d’une image entièrement reconstituée (comme on le dit des aliments industriels) de ce que Veyne appelle le « foucaldisme », présenté comme une doctrine cohérente (24), méthodiquement élaborée par le philosophe insoumis, au prix d’un constant labeur.

Foucault est peint par Veyne sous les traits d’un continuateur de la tradition des sceptiques de l’Antiquité (Pyrrhon, Sextus Empiricus) et des empiristes modernes (Hume), ainsi que de Nietzsche. Au sujet de ce dernier, Veyne enfonce des portes ouvertes : il nous révèle ainsi presque à la fin du livre ce que tout le monde savait déjà (25), à savoir que, « somme toute, l’œuvre de Foucault est tout entière une continuation de la Généalogie de la morale nietzschéenne : elle cherche à montrer que toute conception qu’on croit éternelle à une histoire, est “devenue”, et que ses origines n’ont rien de sublime » (26). Il faut aussi ne pas être beaucoup sorti de chez soi pendant le dernier demi-siècle pour considérer encore le nietzschéisme (et le foucaldisme qui s’en réclame) comme une pensée neuve et dévastatrice – « certains craignent que la fin des transcendances soit un dissolvant nihiliste qui corrompe la jeunesse » (27) –, alors que cette fin des transcendances est un lieu commun de la modernité, seriné à tout bout de champ, avec Foucault et après beaucoup d’autres, par Deleuze, Derrida, Lyotard, etc., etc. Il me paraît difficile de croire que Veyne ne s’en est pas rendu compte ; c’est pourquoi je pense qu’il ne s’agit de sa part que d’une manœuvre rhétorique visant à orner des rutilants atours de la nouveauté la vieille pensée-Foucault, en parfaite harmonie avec ce qu’on lit aujourd’hui jusque dans les magazines (28).

On pourrait même imaginer que les nombreuses redondances qui émaillent son texte, où certaines phrases et citations réapparaissent plusieurs fois, sont là pour nous donner un avant-goût de « l’éternel retour du même » de nietzschéenne mémoire ; mais ce n’est vraisemblablement que le fruit de la négligence de l’auteur et de son éditrice (Hélène Monsacré), pourtant remerciée par Veyne pour sa compétence « adroitement directive ». Le livre, on ne le voit que trop, n’a pas été sérieusement pensé, mais bricolé en hâte à coups de « copier-coller » ; plusieurs chapitres ne sont que de laborieux résumés de doctrines philosophiques (Veyne s’est appuyé, de son propre aveu, sur des synthèses que des collègues universitaires (29) lui ont préparées), et il y en a même un où il n’est pas du tout question de Foucault mais des débuts du christianisme (30), qui constituent comme par hasard le sujet du précédent ouvrage de Veyne (31). On trouve aussi de longs développements ayant visiblement pour unique fonction d’occuper de l’espace afin que le livre (dont le contenu pouvait tenir en vingt pages) ne paraisse pas trop mince. En voici un exemple qui donnera une idée du talent littéraire et des vastes pensées de M. Paul Veyne, professeur au Collège de France :

La philosophie, les courses du Cirque, le football et la culture en général, c’est intéressant (le plaisir de la musique ou de la poésie étant autre chose, bien que les arts, par d’autres aspects, soient intéressants aussi). Il est loisible de détailler les saveurs du football par opposition au rugby, mais la spécificité de l’intéressant qui les englobe l’un et l’autre n’en subsiste pas moins. C’est parce qu’il est intéressant, et donc passionnant, respectable, élevé, que le football peut servir à des passions politiques, comme la religion peut le faire aussi, tout en restant elle-même et en se dérobant à un réductionnisme. On ne peut pas prétendre, sauf par dandysme, que la guerre ou l’amour sont intéressants, qu’il est intéressant de gagner de l’argent ou de gouverner les peuples : ce sont d’autres passions. On ne peut pas dire non plus qu’assister à la messe soit « intéressant ». Le jeu est encore autre chose, semble-t-il ; les émotions du footballeur ne sont pas celles des spectateurs du match, de même que les émotions du romancier ne sont pas celles de ses lecteurs. Les exploits, la saveur du danger et le goût de « se dépasser soi-même », navigation ou alpinisme, sont encore autre chose. La spécificité de l’intéressant reste entière. (32)

Je me demande finalement si Veyne n’a pas, lui aussi, un corps de gauche… Identifiant scepticisme et empirisme et, ce qui est plus grave, scepticisme et positivisme, Veyne prétend que le « philosophe sceptique » Foucault distinguait méticuleusement les « faits » des « idées générales », critiquant les secondes en s’appuyant exclusivement sur les premiers (33). On pourrait discuter la pertinence des exemples de « faits historiques » allégués par Veyne, mais je laisse cela de côté, pour insister sur le fait que les « faits » prétendument établis par Foucault – par exemple « le grand enfermement » des fous au début du XVIIe siècle, la succession des « épistémès », etc. – ne sont nullement des faits, mais les épisodes d’un roman philosophico-historique que j’ai appelé une « fable conceptuelle » (34). C’est précisément la façon dont Foucault définit, découpe et construit, souvent avec la plus grande fantaisie, les « faits » dont il parle, qui est contestable et qui réduit à rien, ou à très peu de chose, la positivité de sa démarche et de ses conclusions « généalogiques ».

Les deux foucaulâtres dont je parlais plus haut s’extasient sur l’art foucaldien de la citation, sans se rendre compte que c’est précisément cette manière de « découper des énoncés » en les « arrachant » de leur contexte qui rend le travail de Foucault inutilisable :

Il y a dans les « fictions historiques » de Foucault un art de la citation qu’il faudrait un jour étudier (35) et qui sans doute éclairerait de manière inédite son rapport aux historiens.

Foucault ne cite pas, il détache, découpe des énoncés. […] Foucault ne prétend pas apporter une lecture nouvelle du Neveu de Rameau ou de Don Quichotte dans l’Histoire de la folie. Il y pointe son regard qui en arrache les détails nécessaires à sa démonstration. S’agissant des archives, son regard n’est pas prédéterminé par son analyse, l’arrachement de l’archive est un véritable moment de pensée. (36)

J’ai déjà évoqué, dans la première partie de l’essai qui précède, la façon pour le moins désinvolte dont Foucault traite l’« archive », non pas (contrairement à ce qui est dit dans la dernière phrase que je viens de citer) en la soumettant à un regard qui « n’est pas prédéterminé par son analyse », mais bel et bien en n’en retenant que les détails susceptibles d’entrer « dans le lit de Procuste d’une interprétation préalable » (37). L’exhibition constante de l’« archive » par Foucault constitue un élément essentiel de son dispositif pseudoscientifique de persuasion (38), suggérant au lecteur que les conclusions du philosophe-historien sont d’autant plus légitimes que les « faits » ont été objectivement établis par ses soins. Aux yeux du public de Foucault, la question ne se pose même pas, puisque la pertinence scientifique de son travail est tenue pour acquise (39).

Veyne – pourtant historien de profession et auteur de Comment on écrit l’histoire (40) – n’est pas plus exigeant que le lecteur moyen, et c’est ce qui lui permet de présenter Foucault comme un « savant » positiviste ne jurant que par les « faits ».

Son portrait idéalisé de Foucault relève parfois de la falsification pure et simple : ainsi, « le mot de structure ne se lit nulle part dans ses écrits », nous dit-il (41). Dans sa biographie, Didier Eribon a fait justice de cette légende (42). À ce propos, je dois dire que le travail biographique d’Éribon – dont je ne partage pas, comme on peut le voir dans « Longévité d’une imposture », l’enthousiasme pour les idées politiques de Foucault – est exemplairement informatif et scrupuleux, à l’opposé de l’entreprise de distorsion apologétique menée par Veyne. Celui-ci, d’ailleurs, peut difficilement ignorer la biographie écrite par Eribon, puisqu’il le remercie d’avoir été « à l’origine de [son] petit livre ». Entendons-nous bien : la question de savoir si le mot de structure apparaît ou non dans les écrits de Foucault ne m’intéresse pas particulièrement. Le problème ici est tout simplement celui du rapport à la vérité des « faits ».

On trouve aussi d’étonnantes erreurs sous la plume de Veyne. Ainsi, il écrit :

Une tradition orale prétend que Foucault a jeté un os à l’appétit des jeunes admirateurs qui croyaient l’encenser en le disant structuraliste : tout à la fin de sa leçon inaugurale au Collège de France, il aurait jeté au public ces mots dédaigneux : « Si cela vous chante plutôt que cela vous dit, il s’agira, dans mes cours, du structuralisme. » La phrase ne figure pas dans le texte imprimé de la leçon. (43)

Malheureusement pour Veyne, on lit dans la leçon inaugurale de Foucault, tout à la fin de l’avant-dernière partie :

Et maintenant que ceux qui ont des lacunes de vocabulaire disent – si ça leur chante mieux que ça ne leur parle – que c’est là du structuralisme. (44)

Dans une de ces formules élégantes et fines dont il a le secret, Veyne dit à un certain moment qu’« être sceptique, c’est être partagé dans sa tête » (45). En application de cette maxime, il exonère Foucault de toute l’inconséquence de ses engagements successifs, revendiquant la séparation des idées et des actes comme un droit inaliénable du philosophe : « Le décisionnisme dispensait Foucault de fonder ses actions militantes en vérité, en doctrine » (46). Et de fait, il fallait qu’il soit bien « partagé dans sa tête », s’il a vraiment dit à Veyne en 1978, au moment de l’insurrection iranienne, au retour d’une visite à l’ayatollah Khomeyni :

« Il m’a parlé de son programme de gouvernement ; s’il prenait le pouvoir, ce serait d’une bêtise à pleurer » (ce disant, Foucault leva de pitié les yeux au ciel). Voilà ce que j’ai vu et entendu. (47)

Comparez cette affirmation avec ses éloges écrits du « gouvernement islamique », que j’ai cités dans Longévité d’une imposture (48). Toujours selon Veyne, Foucault « suspendait son jugement : il n’était ni contre ni pour [la révolution iranienne], par antidogmatisme. Il survolait de haut l’histoire universelle » (49). Mais, contrairement à ce que Veyne semble penser, la « suspension du jugement » prônée par les sceptiques ne consistait nullement à proférer dogmatiquement des assertions contradictoires les unes à la suite des autres comme l’a constamment fait Foucault. La superficialité du commentateur est égale à l’irresponsabilité du maître ; car ce n’étaient pas les sceptiques mais les sophistes qui agissaient de la sorte. Or on sait combien la sophistique était liée à la rhétorique politique, et en particulier à l’art de manipuler les auditoires. Ceci confirme, s’il en était besoin, que le discours foucaldien s’apparente davantage aux « dispositifs de pouvoir » évoqués par Annie Le Brun qu’à l’« antidogmatisme » libérateur dont nous parle Veyne, incapable de distinguer un véritable philosophe d’un vulgaire bateleur.

« Comme homme, comme militant, Foucault n’était pas plus soixante-huitard qu’il ne fut structuraliste » (50). Certes, et c’est bien pour cela que ses compagnonnages successifs avec le structuralisme ou le gauchisme, et les rétractations qui ont suivi, relèvent de l’attitude la plus misérablement opportuniste qui soit (mais elle passe aujourd’hui pour une vertu ; on lit par exemple dans le magazine Marianne que « ce penseur indispensable du XXe siècle aura connu toutes les existences pour mieux répondre aux exigences de la tâche philosophique ») (51). Veyne nous dit que, « lorsqu’il était professeur à Vincennes, aux lendemains de 1968, il tenait – en son for intérieur – les maoïstes et les groupes gauchistes pour des phénomènes sympathiques, voire utiles, car agités, mais aussi pour des phénomènes subalternes. […] Mais il était rusé. […] il se gardait de dissiper l’équivoque, la nuance, qui séparait son intempestivité du gauchisme de ses admirateurs » (52), préférant attendre pour s’en dissocier que le gauchisme fût passé de mode. Loin d’être « intempestif », un tel comportement est exactement dans la norme de l’universitaire moyen. Contentons-nous donc de rire quand Veyne précise : « Je m’empresse d’ajouter qu’en revanche il était très entier et n’était pas homme à faire des concessions à quelque opinion que ce fût, dans les intérêts de sa carrière littéraire » (53). Je passe sur les anecdotes minables que rapporte Veyne concernant la vie privée de son défunt collègue, pour conclure qu’avec un ami tel que lui, on n’a assurément pas besoin d’ennemis.

Comme on le voit, la foucaultmanie qui sévit actuellement en France dépasse de très loin le simple intérêt intellectuel et prend des formes inquiétantes, débordant largement les milieux universitaires. « Lire Foucault fut et est encore salubre », disent ses adulateurs (54). Comme en écho, on pouvait lire il y a quelques mois dans le magazine Télérama, à propos d’une émission de radio consacrée à Foucault (55) : « On ne s’en lassera jamais : parler de Michel Foucault, c’est presque faire œuvre de salut public pour la pensée. » Je suis bien d’accord, tout est dans le « presque ».

Août 2008

Post-scriptum. La publication du dernier volume des cours de Foucault (56) a donné lieu à de nouveaux déferlements d’idolâtrie. À cette occasion, les bornes du ridicule, et même de l’indécence, ont été franchies par un certain Stéphane Legrand dans le journal Le Monde (57). Ce disciple extatique présente en effet Foucault comme un martyr de la philosophie, qui faisait ses cours au Collège de France « dans une constante souffrance », tant « il jugeait pénibles » sa « position magistrale » et son statut d’intellectuel vedette. Il est vrai que « le dispositif était impitoyable ». Rendez-vous compte : « Foucault aura enseigné vingt-six heures par an (à l’exception de 1977) » ! Dans un « cadre privilégié », qui plus est ! Il ne fait aucun doute qu’être si bien installé « dans la plus prestigieuse institution universitaire de France » devait être une véritable torture pour « ce penseur des marges, de la folie et de la délinquance ». On se demande évidemment, s’il trouvait si pesante la condition « du professeur, qui ne peut que faire passer une tradition d’une conscience à l’autre, moyennant quelques émoluments – sans risque ni éclat », pourquoi il ne la quitta pas pour s’en aller mener une vie plus éclatante et plus risquée. Mais justement, précise Legrand, « telle fut peut-être sa manière d’être courageux : assumer jusqu’au bout une telle “contradiction performative”, ce type de parole dans laquelle le contenu de ce qui est dit est en contradiction avec la manière dont cela est dit, où le sujet qui parle est contesté, voire aboli, par la teneur de son propre discours (58) : je vais vous enseigner pourquoi il faudrait enseigner autrement que je ne puis le faire ».

Je dois avouer que cette description de la Passion du philosophe, crucifié en public pendant ses vingt-six heures de cours annuelles, m’a arraché des larmes. C’est en tout cas une belle leçon de courage et de ténacité pour tous les exploités, les laissés-pour-compte, les désespérés de la vie, qui pourraient être tentés de se plaindre de leur sort : vous ne connaissez pas votre bonheur ! Imaginez la « constante souffrance » que vous éprouveriez si vous étiez professeur au Collège de France !

Juillet 2009

Notes

1. Jean-Marc Mandosio, D’or et de sable, Avant-propos.

2. Alain Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997.

3. Ce n’est donc pas un hasard si c’est La Porta, directeur littéraire chez Gaffi, qui a d’abord essayé de faire paraître l’essai sur Foucault en Italie, et si c’est Berardinelli, conseiller éditorial chez Scheiwiller, qui s’est ensuite proposé pour reprendre le projet. (Sur les péripéties de cette édition italienne avortée, voir la « Note de l’auteur » en fin de volume.)

4. Raffaele La Capria, La Mouche dans la bouteille : éloge du sens commun (1996), trad. Jean-Marc Mandosio, Castelnau-le-Lez, Climats, 2005.

5. Entre 2002 et 2005, tant dans la revue Nouvelles de nulle part qu’aux éditions Climats. Ces dernières ont ensuite choisi de se vendre au groupe Flammarion et de se consacrer aux inepties plus rémunératrices d’un Slavoj Zizek. 

6. La Mouche dans la bouteille, op. cit.

7. Annie Le Brun, « Du trop de théorie », La Nouvelle Revue française, n° 582, juin 2007.

8. Dans Les Modernes (Paris, Gallimard, 1984), Jean-Paul Aron décrivait pour sa part l’évolution intellectuelle, littéraire et artistique française depuis 1945 en termes de « glaciation ».

9. Philippe Artières et Matthieu Potte-Bonneville, D’après Foucault : gestes, luttes, programmes, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007.

10. Ibid., Avant-propos.

11. Le premier est « directeur de programme au Collège international de philosophie [un des principaux foyers de la French Theory] et membre du comité de rédaction de la revue Vacarme [repaire de foucaldiens de gauche] » ; le second est « président du Centre Michel Foucault » et officie au « CNRS-EHESS, IIAC, Anthropologie de l’écriture » (sic). Je cite d’après la quatrième de couverture.

12. Ibid., Avant-propos.

13. « Foucault, Derrida, Deleuze : pensées rebelles » (Sciences humaines, hors-série n° 3, mai-juin 2005).

14. Extrait de l’éditorial de Catherine Halpern (ibid.).

15. Catherine Halpern, « Michel Foucault (1926-1984) : l’insoumis » (ibid.).

16. Je relève néanmoins que le dossier Foucault, dans ce numéro de Sciences humaines, contient un article de Jean-François Dortier (« Sous le regard de la critique », déjà publié en novembre 1994 dans le n° 44 de la même revue) où sont évoquées « les critiques portées à l’œuvre de Michel Foucault ». Il nous est dit que, « nombreuses et diverses, elles font état de multiples fautes de détail, mais également de graves défaillances théoriques qui pourraient remettre en cause tout l’édifice intellectuel ». Pourtant l’article, au demeurant honnête, se conclut par l’habituel questionnement journalistique ne débouchant sur rien : « Au-delà des faiblesses de son œuvre, le philosophe n’a-t-il pas été à l’origine d’une nouvelle façon de concevoir l’histoire des modes de pensée et des dispositifs de normalisation de la société occidentale ? La question reste ouverte… » Autrement dit, l’œuvre de Foucault est supérieure à la somme de ses parties : tous les détails peuvent être faux, le tableau d’ensemble n’en reste pas moins vrai. Bel exemple d’insoumission !

17. Artières et Potte-Bonneville, D’après Foucault, op. cit., I, 1.

18. Réalisateur, en 1976, du film Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…, avec la participation de Foucault.

19. Artières et Potte-Bonneville, D’après Foucault, op. cit., I, 1.

20. Ibid., I, 6.

21. Olivier Doubre, Politis, 13 décembre 2007.

22. Frédéric Gros, « Les usages de Foucault », La Vie des idées, juin 2008 (laviedesidées. fr).

23. Paul Veyne, Foucault : sa pensée, sa personne, Paris, Albin Michel, 2008.

24. Ce qui comporte une part importante d’extrapolation, puisque Foucault « n’a jamais exposé de pied en cap sa doctrine [et] a laissé à ses commentateurs cette tâche redoutable » (ibid., ch. 1).

25. Voir par exemple « Longévité d’une imposture », ci-dessus, p. 15.

26. Veyne, Foucault, op. cit., ch. 8.

27. Ibid., ch. 9. Veyne se réfère ici implicitement à la critique du présumé « antihumanisme » post-nietzschéen ressassée depuis vingt-cinq ans par l’insignifiant Luc Ferry, qui n’est plus considéré comme un philosophe que dans les médias et dans les cabinets ministériels.

28. Veyne (ibid., ch. 11) : « [Foucault] a été l’inactuel, l’intempestif de son époque […]. Par là, il était non-conformiste […].» À comparer avec le Foucault « philosophe insoumis », « indocile, critique, indomptable », de la revue Sciences humaines.

29. Jean-Marie Schaeffer, Emmanuel Faye, Thierry Marchaisse (voir les chapitres 3, 6, 7 et la note postliminaire). [Après la parution du présent essai dans la revue L’Autre Côté (n° 1, été 2009), Emmanuel Faye a adressé à la directrice de la publication le rectificatif suivant : « La supposition de Jean-Marc Mandosio selon laquelle j’aurais préparé une “synthèse” pour Veyne m’a laissé perplexe. Nulle part dans son livre Paul Veyne ne laisse entendre cela. La vérité, c’est que notre commun éditeur m’a donné à lire sur épreuves les quelques pages concernant Heidegger. Bien que l’auteur ait le sentiment d’être critique, je les ai trouvées trop favorables à l’ancien recteur de Fribourg et j’ai émis trois réserves que notre éditeur lui a transmises. Veyne a tenu compte de l’une d’entre elles. Il a corrigé un passage où il était question d’une “intuition intellectuelle” chez Heidegger, et m’a fait crédit de lui avoir suggéré cette correction. Voilà tout. Si Mandosio lit mon livre sur Heidegger [Heidegger ; l’introduction du nazisme dans la philosophie : autour des séminaires inédits de 1933-1935, Paris, Albin Michel, 2005], il verra aisément, j’en suis certain étant donné l’acuité de son discernement critique, que ce que j’en dis est bien différent du propos de Veyne, qui s’appuie notamment sur “la lumineuse notice” de Françoise Dastur (p. 105) dont les commentaires de Heidegger sont aux antipodes de mes analyses critiques. » Cette mise au point, dont je prends acte, montre que l’éditrice du livre avait quelques doutes sur la compétence philosophique de Veyne, puisqu’elle a jugé nécessaire de faire vérifier ses propos sur Heidegger par un spécialiste – nommément remercié dans le livre pour sa collaboration –, mettant du même coup ce dernier dans une position embarrassante.]

30. Veyne, Foucault, op. cit., ch. 5 (« Universalisme, universaux, épigénèse : les débuts du christianisme »).

31. Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), Paris, Albin Michel, 2006.

32. Veyne, Foucault, op. cit., ch. 11.

33. « Chose rare en ce siècle, il fut, de son propre aveu, un penseur sceptique, qui ne croyait qu’à la vérité des faits, des innombrables faits historiques qui remplissent toutes les pages de ses livres, et jamais à celle des idées générales » (ibid., ch. 9) ; « Foucault, ce positiviste inattendu… » (ibid., ch. 3).

34. Voir ci-dessus, p. 14 sqq.

35. Cet emploi du conditionnel pour élargir l’horizon apparent du discours sans rien dire du tout est un tic de langage particulièrement irritant, caractéristique du style de Foucault, de Barthes ou encore de Bourdieu. Il faudrait un jour l’étudier de plus près.

36. Artières et Potte-Bonneville, D’après Foucault, op. cit., 1,1.

37. Voir ci-dessus, p. 23-24. Ce n’est qu’à la fin de sa vie, après avoir écrit le premier volume de son Histoire de la sexualité (1976), que Foucault a pris en compte un peu plus sérieusement le contexte des documents étudiés ; c’est pourquoi il lui a fallu huit ans pour achever les deux volumes suivants (parus en 1984), rédigés dans un style beaucoup moins « brillant » qu’à son habitude car davantage conforme aux exigences d’exactitude caractérisant – en principe – l’érudition universitaire traditionnelle.

38. Voir ci-dessus, p. 21.

39. Veyne estime à juste titre que le « très grand succès » obtenu par les livres de Foucault et par ses cours au Collège de France, qui attiraient les foules, « tenait plus à la musique de son style qu’au contenu de ses paroles » souvent « obscures » (Foucault, op. cit., ch. 10).

40. Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire : essai d’épistémologie, Paris, Seuil, 1971.

41. Veyne, Foucault, op. cit., ch. 8. C’est là une déformation des propos de Foucault lui-même, qui avait dit : « Sauf dans quelques pages que je regrette, je n’ai jamais employé le mot de structure » (« Linguistique et sciences sociales » [1969], Dits et Écrits, n° 70) ; « […] dans Les Mots et les Choses, qui passe pour être mon livre structuraliste, le mot de “structure” n’est pas utilisé une fois. S’il est mentionné à titre de citation, il n’est jamais utilisé une seule fois par moi […]»(« Pouvoir et savoir » [1977], ibid. y n° 216).

42. Voir ci-dessus, p. 35-36.

43. Veyne, Foucault, op. cit., ch. 8.

44. Michel Foucault, L’Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971.

45. Veyne, Foucault, op. cit., ch. 9.

46. Ibid.

47. Ibid., ch. 10.

48. Voir ci-dessus, p. 75-77.

49. Veyne, Foucault, op. cit., ch. 10.

50. Ibid., ch. 11.

51. Patrice Bollon, « Les vies parallèles de Michel Foucault » (Marianne, 25 août 2007). Cet article faisait partie d’une série significativement intitulée « Les philosophes sont des people comme les autres ».

52. Veyne, Foucault, op. cit., ch. 11.

53. Ibid.

54. Artières et Potte-Bonneville, D’après Foucault, op. cit., Avant-propos.

55. « La Fabrique de l’histoire », France Culture, mars 2008.

56. Michel Foucault, Le Courage de la vérité : cours du Collège de France (1984), Paris, Seuil/Gallimard, 2009.

57. Stéphane Legrand, « Ce maître qui refusait la position magistrale », Le Monde, 23 janvier 2009.

58. Encore un exemple de l’emploi abusif de la notion linguistique de performativité, mise à toutes les sauces par les gratte-papier qui veulent se donner l’air intelligent. 

Jean-Marc Mandosio, Longévité d’une imposture, Michel Foucault,
suivi de Foucaultphiles et foucaulâtres,
éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2010.

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