George Orwell, « Notes sur le nationalisme »

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George Orwell

Notes sur le nationalisme
(1945) 

Traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun

Faisant quelque part usage du mot français longueur [1], Byron remarque au passage que si en Angleterre le mot nous manque, la chose, quant à elle, ne nous manque d’aucune façon. De même aujourd’hui n’avons-nous pas de mot pour désigner une tournure d’esprit pourtant si répandue qu’elle affecte notre façon de penser sur presque tous les sujets. J’ai choisi d’utiliser le terme de « nationalisme », comme étant l’équivalent le plus proche, mais on verra que je ne lui confère pas exactement son sens habituel, ne serait-ce que parce que le sentiment dont je parle n’est pas forcément lié à ce que l’on appelle une nation – c’est-à-dire un peuple particulier ou une zone géographique. Il peut avoir pour objet une Église ou une classe, ou même agir de façon purement négative, contre une chose ou une autre, sans comporter d’allégeance positive à quoi que ce soit.

J’entends avant tout par « nationalisme » cette façon d’imaginer que les hommes peuvent être l’objet d’une classification semblable à celle des insectes, et que des millions ou des dizaines de millions d’entre eux peuvent ainsi être, en bloc et avec une parfaite assurance, étiquetés comme « bons » ou « mauvais » [2]. Mais ce dont je veux également parler, et qui est beaucoup plus important, c’est de cette propension à s’identifier à une nation particulière ou à toute autre entité, à la tenir pour étant au-delà du bien et du mal, et à se reconnaître pour seul devoir de servir ses intérêts. Il ne faut pas confondre nationalisme et patriotisme. Chacun de ces termes est habituellement utilisé de façon si imprécise que toute définition s’expose à la critique ; il faut toutefois parvenir à les distinguer clairement, car ils recouvrent en fait des notions distinctes et même opposées. Par « patriotisme », j’entends l’attachement à un lieu particulier et à une manière de vivre particulière, que l’on croit supérieurs à tout autre mais qu’on ne songe pas pour autant à imposer à qui que ce soit. Le patriotisme est par nature défensif, aussi bien militairement que culturellement. En revanche, le nationalisme est indissociable de la soif de pouvoir. Le souci constant de tout nationaliste est d’acquérir plus de pouvoir et de prestige non pour lui-même mais pour la nation ou l’entité au profit de laquelle il a choisi de renoncer à son individualité propre.

Tout cela est assez évident tant qu’il s’agit de mouvements nationalistes aussi notoires et identifiables que ceux de l’Allemagne, du Japon et de quelques autres pays. Face à un phénomène comme le nazisme, qu’il nous est possible d’observer de l’extérieur, nous serons presque tous du même avis. Mais je tiens à répéter ici que c’est seulement faute de mieux que j’ai recours au terme de « nationalisme ». Dans le sens élargi que je donne à ce mot, il englobe des opinions et des mouvements aussi divers que le communisme, le catholicisme militant, le sionisme, l’antisémitisme, le trotskisme et le pacifisme. Ainsi entendu, il n’implique pas nécessairement l’allégeance à un gouvernement ou à un pays, et moins encore à son propre pays, et il n’est même pas absolument indispensable que l’entité au service de laquelle il se met possède une existence effective. Pour ne mentionner que quelques exemples évidents, on voit un sentiment nationaliste virulent s’attacher aussi bien au judaïsme, à l’islam, à la chrétienté, qu’au prolétariat ou à la race blanche : toutes choses dont pourtant l’existence peut être sérieusement mise en doute et dont on ne connaît aucune définition susceptible d’un accord universel.

Il faut insister à nouveau sur le fait que le sentiment nationaliste peut tout aussi bien être purement négatif. Les trotskistes sont ainsi devenus ennemis de l’URSS sans pour autant transférer leur allégeance sur quelque autre entité. Si l’on saisit bien tout ce que cela implique, on comprendra d’autant mieux ce que j’entends par nationalisme. Un nationaliste est quelqu’un qui pense exclusivement, ou essentiellement, en termes de rivalités de prestige. Qu’il soit positivement ou négativement nationaliste – c’est-à-dire qu’il consacre son énergie intellectuelle à encenser ou à dénigrer –, il pense toujours en termes de victoires, défaites, triomphes et humiliations. Il conçoit l’histoire, et en particulier l’histoire contemporaine, comme une lutte permanente entre divers camps dont la puissance augmente ou décline, et tout événement lui paraît démontrer le progrès de son propre camp et le recul de quelque rival abhorré. Cependant, et pour finir, il convient de bien faire la différence entre le nationalisme et le simple culte de la réussite. Le nationaliste n’est pas quelqu’un qui a pour seul principe de se rallier au parti le plus puissant. Tout au contraire, il commence par choisir son camp, pour se persuader ensuite que celui-ci est effectivement le plus fort ; et cette conviction, il se montre capable de la soutenir alors même que tous les faits sont contre lui. Le nationalisme, c’est la soif de pouvoir tempérée par l’illusion. Le fait que tout nationaliste soit capable de la plus flagrante malhonnêteté ne l’empêche pas, se sachant au service d’une cause qui le dépasse, d’être inébranlablement convaincu de son bon droit.

Je me suis étendu assez longuement sur la définition de la tournure d’esprit en question, et personne ne contestera, je pense, qu’elle est fort répandue parmi les intellectuels anglais, bien plus que dans le reste de la population. Pour qui s’intéresse de près à la politique contemporaine, certaines questions sont désormais à ce point contaminées par les considérations de prestige qu’il est presque impossible de les traiter de façon véritablement rationnelle. Parmi les centaines d’exemples possibles, en voici un : laquelle de ces trois grandes puissances alliées, l’URSS, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, a le plus contribué à la victoire sur l’Allemagne ? Théoriquement, il devrait être possible d’apporter à cette question une réponse argumentée, et peut-être même concluante. Mais il est en réalité impossible de se livrer aux évaluations nécessaires, parce que toute personne susceptible de se pencher sur un tel problème l’appréhendera en termes de rivalités de prestige. Chacun commencera donc par prendre parti pour la Russie, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, selon le cas, et c’est seulement ensuite qu’il se mettra en quête d’arguments propres à servir sa cause. Et il y a ainsi toute une série de questions auxquelles seul pourra répondre honnêtement quelqu’un qui n’est aucunement concerné par le problème, et dont l’opinion aura donc toute chance d’être dépourvue d’intérêt. Voilà qui explique en partie l’échec de toute prévision politique et militaire à notre époque. Il est curieux de remarquer que parmi les « experts » de tous bords, il ne s’en est pas trouvé un seul pour annoncer un événement aussi prévisible que le pacte germano-soviétique de 1939 [3]. Et quand survint la nouvelle du pacte, on en donna les explications les plus contradictoires et l’on formula des prévisions qui, presque toujours fondées sur le désir de faire paraître l’URSS bonne ou mauvaise, forte ou faible, plutôt que sur une évaluation des probabilités, se virent très vite démenties. À l’instar des astrologues, les commentateurs politiques ou militaires ne sont pratiquement jamais discrédités par leurs erreurs, car leurs adeptes les plus enthousiastes n’attendent pas d’eux une appréciation des faits, mais un encouragement à leurs allégeances nationalistes [4]. Quant aux jugements esthétiques, et en particulier littéraires, ils sont souvent tout aussi faussés que les jugements politiques. Un nationaliste indien aura le plus grand mal à prendre plaisir à lire Kipling, ou un conservateur à trouver quelque mérite à Maïakovski, et chacun est toujours tenté d’affirmer qu’un livre dont il désapprouve l’orientation est en outre mauvais du point de vuelittéraire. Les gens dont la tournure d’esprit nationaliste est très marquée exécutent souvent ce tour de passe-passe sans même s’apercevoir de leur malhonnêteté.

En Angleterre, si l’on s’en tient au nombre de gens concernés, la forme dominante de nationalisme est probablement le vieux chauvinisme britannique. Il reste assurément très répandu, et bien plus que ne l’auraient cru la plupart des observateurs il y a une douzaine d’années. Cependant je m’intéresse surtout dans cet essai au comportement de l’intelligentsia, et là on ne trouve presque plus trace de chauvinisme ni même de patriotisme à l’ancienne mode, quoiqu’une minorité paraisse actuellement y revenir. Parmi les intellectuels, la forme dominante du nationalisme, est-il besoin de le préciser, c’est le communisme – au sens très large du terme, regroupant non seulement les membres du parti communiste mais aussi les « compagnons de route » et les russophiles en général. Selon le propos qui est ici le mien, un communiste est quelqu’un qui considère l’URSS comme sa véritable patrie et qui se fait un devoir de justifier la politique russe comme de servir en toutes circonstances les intérêts russes. De telles gens abondent dans l’Angleterre d’aujourd’hui, et leur influence, directe ou indirecte, est considérable. Mais on voit également prospérer bien d’autres formes de nationalisme, et la meilleure manière de faire comprendre de quoi il s’agit est de relever les points communs entre des courants de pensée distincts et même apparemment opposés entre eux.

Il y a dix ou vingt ans, la forme de nationalisme la plus voisine de ce qu’est aujourd’hui le communisme, c’était le catholicisme militant. Son porte-parole le plus remarquable – quoiqu’il ait peut-être été un cas limite plutôt qu’un exemple représentatif – fut G.K. Chesterton. Écrivain de grand talent, il choisit de sacrifier à la fois ses goûts et son honnêteté intellectuelle aux besoins de la propagande catholique romaine. Pendant les vingt dernières années de sa vie, ou à peu près, Chesterton ne fit que répéter interminablement une seule et même chose qui, en dépit de toute son habileté, restait aussi sommaire et fastidieuse que « Grande est la Diane des Éphésiens [5] ». Tout ce qu’il écrivit, chaque livre, chaque paragraphe, chaque phrase, chaque épisode de chaque intrigue, chaque fragment de dialogue, avait pour but de démontrer l’incontestable supériorité du catholique sur le protestant ou le païen. Mais Chesterton ne se contentait pas d’une supériorité simplement intellectuelle ou spirituelle : elle devait également s’exprimer en termes de prestige national et de puissance militaire, ce qui le conduisit à une idéalisation ignare des pays latins, et en particulier de la France. Chesterton n’avait jamais séjourné longtemps en France, et la description qu’il en donne – un pays où des paysans catholiques entonnent à tout bout de champ la Marseillaise devant des verres de vin rouge – a autant de rapport avec la réalité que Chu Chin Chow avec la vie quotidienne à Bagdad. Cela s’accompagnait non seulement d’une énorme surestimation de la puissance militaire française (il soutint, aussi bien avant qu’après la guerre de 1914-1918, que la France était capable de venir à bout de l’Allemagne sans aucune aide extérieure), mais également d’une glorification imbécile et vulgaire de la guerre en tant que telle. À côté des poèmes de bataille de Chesterton, comme « Lepanto » ou « The Ballad of Saint Barbara », « The Charge of the Light Brigade » fait figure de tract pacifiste : il s’agit sans doute là des exemples les plus criants de grandiloquence qui se puissent lire dans notre langue.

Il est intéressant de remarquer qu’il eût été le premier à railler quiconque aurait écrit au sujet de l’Angleterre et de l’armée anglaise le genre de tirades dont il était coutumier au sujet de la France et de son armée. En matière de politique intérieure, il était partisan d’une « petite Angleterre », ennemi juré du chauvinisme et de l’impérialisme, et, dans la mesure où ses préjugés le lui permettaient, sincère défenseur de la démocratie. Pourtant, dès qu’il s’agissait de problèmes de politique étrangère, il était capable de renoncer à ses principes sans même s’en apercevoir. C’est ainsi que sa foi quasi mystique en la démocratie ne l’empêcha pas d’admirer Mussolini. Certes, ce dernier avait anéanti le gouvernement représentatif et la liberté de la presse dont Chesterton s’était toujours fait en Angleterre le champion, mais Mussolini était italien, et il avait fait de l’Italie un pays fort : le problème était donc réglé. De même suffisait-il que l’impérialisme et la colonisation fussent le fait des Italiens ou des Français pour que Chesterton ne trouvât rien à y redire. Sa perception des réalités, son goût littéraire, et dans une certaine mesure son sens moral, tout cela se désagrégeait dès lors qu’étaient en cause ses allégeances nationalistes.

Entre le catholicisme militant, tel que l’a incarné Chesterton, et le communisme, les ressemblances sautent aux yeux. De même l’un et l’autre évoquent à bien des égards le nationalisme écossais, le sionisme, l’antisémitisme ou le trotskisme, par exemple. On ne saurait dire sans simplifier à l’excès que toutes les formes de nationalisme sont semblables, ni même que leur climat psychologique est identique, mais elles obéissent à un certain nombre de règles communes. Voici quelles sont les principales caractéristiques de la pensée nationaliste.

Caractère obsessionnel. Pour un nationaliste, la suprématie de la puissance à laquelle il s’est identifié est à peu près le seul objet de ses pensées, comme de ses paroles ou de ses écrits. Il lui est difficile, voire impossible, de dissimuler son allégeance. La moindre atteinte au prestige de son propre camp, ou le simple fait de reconnaître implicitement les mérites d’une organisation rivale, suffit à le plonger dans un embarras dont il ne sortira que par une réplique cinglante. S’il s’est identifié à un pays existant réellement, comme l’Irlande ou l’Inde, cela l’amènera en général à en proclamer la suprématie non seulement dans les domaines de la puissance militaire et de l’efficacité politique, mais aussi dans ceux de l’art, de la littérature, du sport, de la linguistique, de la beauté des habitants, et peut-être même du climat, des paysages, de la cuisine.

Il se montrera extrêmement chatouilleux sur des sujets comme l’ordre dans lequel sont hissées les couleurs nationales, les longueurs respectives des articles de journaux consacrés à divers pays et l’ordre selon lequel ceux-ci seront mentionnés [6]. La terminologie tient une place très importante dans la pensée nationaliste. Les pays qui ont conquis leur indépendance, ou qui ont connu une révolution nationaliste, adoptent en général un nouveau nom, et tout pays ou groupe quelconque suscitant des sentiments violents se verra le plus souvent attribuer plusieurs noms, dont chacun sous-entendra un jugement de valeur différent. Pendant la guerre civile espagnole, il y eut pour désigner les deux camps pas moins de neuf ou dix noms exprimant divers degrés de dévotion ou d’exécration. Certains (comme « patriotes » pour les partisans de Franco ou « loyalistes » pour ceux du gouvernement) étaient purement et simplement des pétitions de principe, et il n’en est aucun qui aurait pu être accepté par les deux camps en présence. Tous les nationalistes se font un devoir de promouvoir leur propre langage aux dépens des langages rivaux, et dans les pays anglophones, cette lutte prend la forme plus subtile d’une lutte entre dialectes. Ainsi des Américains anglophobes refuseront-ils d’employer une tournure argotique s’ils la savent d’origine anglaise, et ce sont souvent des motifs nationalistes qui font s’opposer les partisans des mots à racine latine et ceux des mots à racine germanique. Les nationalistes écossais proclament sans relâche la supériorité du dialecte des Lowlands, et les socialistes, auxquels la haine de classe tient lieu de nationalisme, vitupèrent l’accent de la BBC, et même le « a » ouvert. On pourrait multiplier les exemples. La pensée nationaliste paraît souvent teintée de croyance magique, croyance que manifeste probablement l’habitude de brûler en effigie des ennemis politiques, ou d’utiliser leur image comme cible dans les stands de tir.

 

Instabilité. L’intensité des allégeances nationalistes n’interdit pas d’en changer. Tout d’abord, comme je l’ai déjà indiqué, elles peuvent avoir et ont effectivement souvent pour objet un pays étranger. Il arrive très souvent que des dirigeants nationaux, ou des fondateurs de mouvements nationalistes, ne soient pas originaires du pays qu’ils ont glorifié. Il s’agit parfois carrément d’étrangers, ou plus fréquemment d’individus natifs d’une région frontalière, dont l’appartenance à la nation en question est sujette à caution. On peut citer à cet égard les exemples de Staline, Hitler, Napoléon, De Valera, Disraeli, Poincaré, Beaverbrook. Le mouvement pangermaniste fut en partie l’œuvre d’un Anglais, Houston Chamberlain. Au cours des cinquante ou cent dernières années, le nationalisme par transfert a été un phénomène fréquent chez les écrivains. Pour Lafcadio Hearn, c’est sur le Japon que se fit le transfert, pour Carlyle et bien d’autres à son époque, ce fut sur l’Allemagne, et de nos jours, c’est en général sur la Russie. Mais le plus remarquable est qu’un nouveau transfert reste toujours possible. Après avoir été pendant des années un objet d’adoration, un pays ou une entité quelconque peut soudain devenir haïssable, la dévotion se reportant presque immédiatement sur un nouvel objet. Dans la première version du livre de H.G. Wells, Outline of History, ainsi que dans d’autres de ses écrits de cette époque, les États-Unis sont l’objet de louanges presque aussi extravagantes que celles qu’adressent aujourd’hui les communistes à la Russie : quelques années plus tard, cette admiration aveugle se mua pourtant en hostilité. Il est fréquent de voir un communiste fanatique se transformer en l’espace de quelques semaines, ou même de quelques jours, en un trotskiste tout aussi fanatique. Les mouvements fascistes d’Europe continentale recrutèrent un grand nombre de leurs adhérents chez les communistes, et il se pourrait bien que l’on assiste au cours des prochaines années au processus inverse. Ce qui ne varie pas chez le nationaliste, c’est son propre état d’esprit ; quant à l’objet de sa dévotion, il peut changer, et même être imaginaire.

Quand il s’agit d’un intellectuel, ce transfert a en outre pour fonction, comme j’y ai fait allusion à propos de Chesterton, de lui permettre de se montrer beaucoup plus nationaliste – plus vulgaire, plus bête, plus malveillant, plus malhonnête – qu’il ne pourrait l’être en faveur de son pays natal, ou de toute autre entité dont il possède une connaissance réelle. Il suffit de voir quelles répugnantes flagorneries ou fanfaronnades sont capables d’écrire sur Staline, l’Armée rouge, etc., des gens par ailleurs plutôt intelligents et sensibles, pour comprendre que cela n’est possible qu’en raison d’une sorte de désagrégation de la personnalité. Dans une société comme la nôtre, il est rare qu’un individu que l’on peut tenir pour un intellectuel ressente un attachement très profond pour son propre pays. Ce qui l’en empêchera, c’est l’opinion publique, c’est-à-dire cette fraction de l’opinion publique à laquelle, en tant qu’intellectuel, il est attentif. La plupart des gens de son entourage n’affichent à ce sujet que scepticisme et ironie, et il adoptera vraisemblablement la même attitude, par conformisme ou simple lâcheté : il repoussera donc la forme de nationalisme qu’il avait sous la main sans se rapprocher le moins du monde d’un point de vue véritablement internationaliste. Comme il a toujours besoin d’une mère patrie, il la cherche ailleurs, et quand il l’a trouvée, il peut se livrer sans retenue à ces mêmes émotions dont il croit s’être émancipé. Dieu, le Roi, l’Empire, l’Union Jack, tous ces fétiches répudiés peuvent réapparaître sous d’autres noms et, n’étant pas connus pour ce qu’ils sont, être adorés en toute bonne conscience. Le nationalisme par transfert est, comme l’usage de boucs émissaires, une façon de trouver son salut sans changer de comportement.

 

Indifférence à la réalité. Tous les nationalistes parviennent à ignorer ce qu’ont de commun des faits similaires. Un conservateur anglais prônera l’autodétermination quand il s’agit de l’Europe et s’y opposera quand il s’agit de l’Inde, sans se sentir le moins du monde inconséquent. Ce n’est pas selon leurs caractères propres mais en fonction de leurs auteurs que les actions sont tenues ou non pour justes, et il n’y a guère d’atrocités – tortures, prises d’otages, travail forcé, déportations massives, emprisonnements sans procès, falsifications, assassinats, bombardements de civils – à propos desquelles le jugement moral ne change du tout au tout lorsque c’est « notre » camp qui en est responsable. Après avoir publié, comme exemple de monstrueuse barbarie, des photos de Russes pendus par les Allemands, le journal libéral News Chronicle publia un ou deux ans plus tard des photos exactement semblables d’Allemands pendus par les Russes, mais cette fois en approuvant chaudement la chose [7]. Il en va de même pour les événements historiques. L’histoire est largement réinterprétée en termes nationalistes : l’Inquisition, les tortures du tribunal de la Chambre étoilée, les exploits des flibustiers anglais (ceux de sir Francis Drake, par exemple, qui était réputé noyer vivants les prisonniers espagnols), la Terreur, la répression à coups de canon de la révolte des Cipayes, ou encore les soldats de Cromwell tailladant au rasoir les visages des femmes irlandaises, tous ces faits deviennent indifférents ou même louables du point de vue moral, à partir du moment où il est admis qu’ils ont servi la « bonne cause ». Si l’on repense à ce dernier quart de siècle, on s’aperçoit qu’il ne s’est guère écoulé d’année sans que nous ne soyons informés d’atrocités commises dans quelque partie du monde : et pourtant pas une seule fois ces atrocités – en Espagne, en Russie, en Chine, en Hongrie, au Mexique, à Amritsar, à Smyrne – n’ont été reconnues et condamnées par l’ensemble de l’intelligentsia anglaise. Ce fut toujours en fonction de choix politiques que l’on décida du caractère blâmable de tels actes, ou même de leur simple réalité.

Non seulement le nationaliste ne condamne pas les atrocités commises par son propre camp, mais il a une extraordinaire aptitude à ne pas même en entendre parler. Pendant six bonnes années, les admirateurs anglais de Hitler sont ainsi parvenus à ne pas apprendre l’existence de Dachau et de Buchenwald. Et ceux qui dénoncent le plus bruyamment les camps de concentration allemands ignorent souvent, ou ne savent que très vaguement, qu’il existe également des camps de concentration en Russie. Des événements de l’importance de la famine de 1933, qui a entraîné en Ukraine la mort de millions de gens, sont en fait passés inaperçus de la majorité des Anglais russophiles. Nombreux sont les Anglais qui ne savent presque rien de l’extermination des juifs allemands et polonais au cours de cette guerre. Leur propre antisémitisme leur a fait rejeter ce terrible crime hors de leur conscience. Dans la pensée nationaliste, certains faits peuvent être à la fois vrais et faux, connus et ignorés. Un fait connu peut être à ce point inadmissible qu’il est en général écarté, et n’est pas pris en compte par le raisonnement, ou au contraire il peut être pris en compte dans chaque analyse, sans que pour autant le nationaliste l’admette jamais en tant que fait, même en son for intérieur.

Tout nationaliste entretient l’intime conviction que le passé peut être transformé. Il passe une partie de son temps dans un monde imaginaire où les choses se sont déroulées comme elles l’auraient dû – un monde dans lequel, par exemple, l’Invincible Armada a été victorieuse, ou la révolution russe écrasée en 1918 – et chaque fois que cela lui sera possible, il introduira des bribes de ce monde dans les livres d’histoire. La plupart des ouvrages de propagande contemporains ne sont que pure falsification : des faits sont dissimulés, des dates modifiées, des citations isolées de leur contexte et truquées de façon à en altérer le sens, les événements dont on souhaiterait qu’ils n’aient pas eu lieu sont occultés et finalement niés [8]. En 1927, Tchang Kaï-tchek brûla vifs des centaines de communistes, et en l’espace de dix ans il n’en est pas moins devenu l’un des héros de la gauche. La nouvelle configuration de la politique mondiale l’a rangé dans le camp antifasciste, et l’on a donc considéré que le fait d’avoir brûlé vifs des communistes « ne comptait pas », ou n’avait peut-être même pas eu lieu. Le principal objectif de la propagande est naturellement de façonner l’opinion du moment, mais ceux qui réécrivent l’histoire sont sans doute eux-mêmes persuadés, dans un recoin de leur esprit, qu’ils modifient effectivement le passé en y introduisant des faits à leur convenance. Quand on voit jusqu’à quel raffinement on a poussé la falsification pour occulter le rôle de Trotski dans la guerre civile russe, on ne peut s’empêcher de penser qu’il ne s’agit pas pour les responsables d’un simple mensonge. Ils considèrent plus probablement que leur propre version correspond du point de vue de Dieu à la réalité des événements, et qu’il est donc légitime de réarranger dans ce sens la relation des faits.

L’indifférence à l’égard de la vérité objective se trouve encouragée par le fait qu’une partie du monde a été coupée de l’autre, et qu’il est donc de plus en plus difficile de savoir ce qui se passe réellement. Il arrive souvent que les événements les plus importants puissent faire l’objet de doutes légitimes. Il est ainsi impossible d’évaluer au million près, et peut-être même à la dizaine de millions près, le nombre de morts occasionnées par la guerre actuelle. Les désastres dont nous sommes en permanence informés – batailles, massacres, famines, révolutions – tendent à susciter chez l’homme de la rue un sentiment d’irréalité. Démuni de tout moyen de vérifier les faits, il n’est même pas fermement convaincu de leur réalité et se voit asséner de divers côtés des interprétations totalement divergentes. Comment l’insurrection de Varsovie, en août 1944, s’est-elle déroulée exactement ? Quelle est la vérité sur les chambres à gaz allemandes en Pologne ? Qui faut-il réellement tenir pour responsable de la famine au Bengale ? Sans doute est-il possible d’établir la vérité, mais la plupart des journaux présentent les faits de façon si malhonnête que l’on peut pardonner au lecteur moyen de se laisser berner ou de ne pas parvenir à se former une opinion. Cette incertitude générale quant à la réalité des faits favorise le désir de se cramponner à des convictions irrationnelles. Rien n’étant jamais ni avéré ni démenti de façon indiscutable, on peut tout aussi bien nier avec impudence le fait le plus évident. En outre, quoiqu’il ne se préoccupe à tout instant que de puissance, de victoire, de défaite et de revanche, le nationaliste manifeste souvent une certaine indifférence pour les événements du monde réel. Ce qu’il veut, c’est avoir le sentiment que son propre groupe est en train de remporter une victoire sur quelque autre groupe, et cela lui est plus facile en rivant son clou à un adversaire qu’en examinant si les faits corroborent ce qu’il affirme. Toutes les polémiques entre nationalistes sont du niveau des discussions de Café du Commerce. Elles n’aboutissent jamais à quoi que ce soit, chacun des protagonistes étant régulièrement persuadé d’avoir triomphé de l’autre. Certains nationalistes s’apparentent aux schizophrènes par leur manière de se plaire à des rêves de puissance et de victoire sans aucun lien avec le monde réel.

J’ai fait de mon mieux pour mettre en lumière les traits communs aux diverses formes de nationalisme. Il reste encore à classer ces dernières, sans pouvoir naturellement prétendre à l’exhaustivité. Le nationalisme est un phénomène de grande ampleur. Le monde est la proie d’illusions et de haines innombrables, qui se recoupent de façon extrêmement complexe, et dont les plus sinistres n’ont pas encore toutes affecté la conscience européenne. Je n’envisage ici que la forme prise par le nationalisme dans l’intelligentsia britannique, où il apparaît beaucoup plus souvent que chez les Anglais ordinaires distinct du patriotisme et peut donc être étudié en tant que tel. J’énumère ci-dessous les diverses variétés de nationalisme aujourd’hui en vogue parmi les intellectuels britanniques, avec les quelques commentaires qui semblent s’imposer. Pour plus de commodité, je distinguerai trois catégories (nationalisme positif, nationalisme par transfert et nationalisme négatif), même si certaines variétés pourraient entrer dans plus d’une de ces catégories.

Le nationalisme positif

1. Le néo-conservatisme. Il est représenté par des personnages comme lord Elton, A.P. Herbert, G.M. Young, le professeur Pickthorn, par la littérature du Tory Reform Committee ainsi que par des magazines comme la New English Review et Nineteenth Century and After. Le véritable moteur du néo-conservatisme, qui lui confère son caractère nationaliste et le différencie du conservatisme ordinaire, c’est son refus d’admettre le déclin de la puissance et de l’influence britanniques. Même ceux qui se montrent assez réalistes pour voir que la puissance militaire de l’Angleterre n’est plus ce qu’elle était n’hésiteront pas à affirmer hautement que les « idées anglaises » (qu’on laisse d’ailleurs en général dans le vague) sont appelées à la suprématie mondiale. Tous les néo-conservateurs sont antirusses, mais ils sont parfois antiaméricains avec plus de virulence encore. Il est significatif que cette école de pensée soit apparemment en train de gagner du terrain parmi les intellectuels assez jeunes, parfois d’ex-communistes qui, selon le processus habituel, sont revenus de leurs illusions, puis de leur désillusion. L’anglophobe qui devient soudain violemment proanglais est un personnage assez répandu. Cette tendance est incarnée par des écrivains comme F.A. Voigt, Malcolm Muggeridge, Evelyn Waugh, Hugh Kingsmill, et l’on peut observer un processus psychologique similaire chez T.S. Eliot, Wyndham Lewis et certains de leurs émules.

2. Le nationalisme celte. Les nationalismes gallois, irlandais et écossais diffèrent à plus d’un titre mais se ressemblent par leur orientation antianglaise. Leur opposition à la guerre n’a pas empêché les membres de ces trois mouvements de continuer à se dire prorusses, et les plus délirants d’entre eux ont même réussi à être simultanément prorusses et pronazis. Mais le nationalisme celte ne se réduit pas à l’anglophobie. Son élément moteur est la croyance en la grandeur passée et future des Celtes, et il comporte un aspect nettement raciste. Le Celte est censé posséder sur le Saxon une supériorité morale – être plus simple, plus créatif, moins vulgaire, moins snob, etc. –, mais il suffit de creuser un peu pour retrouver l’habituelle soif de pouvoir. Un des symptômes en est l’illusion selon laquelle une Irlande, une Écosse ou même un pays de Galles indépendants pourraient subsister par eux-mêmes et se passer de la protection anglaise. Parmi les écrivains, Hugh MacDiarmid et Sean O’Casey sont représentatifs de cette école de pensée. Aucun écrivain irlandais moderne, eût-il l’envergure de Yeats ou de Joyce, n’est totalement exempt de penchants nationalistes.

3. Le sionisme. Il présente les traits habituels d’un mouvement nationaliste, mais semble être plus violent et malveillant dans sa variante américaine que dans sa variante anglaise. Je le range dans la catégorie du nationalisme direct, et non dans celle du nationalisme par transfert, car il ne concerne pratiquement que les juifs eux-mêmes. En Angleterre, pour diverses raisons plutôt fantaisistes, les intellectuels sont dans leur majorité favorables aux juifs en ce qui concerne le problème palestinien, sans pour autant se passionner vraiment pour la question. Tous les Anglais de bonne volonté sont également projuifs en ceci qu’ils condamnent les persécutions nazies. Mais il n’y a guère de non-juifs chez lesquels cela prenne la forme d’une allégeance nationaliste effective, ou d’une croyance en la supériorité innée des juifs.

Le nationalisme par transfert

1. Le communisme.

2. Le catholicisme militant.

3. Le préjugé racial. Le mépris autrefois affiché envers les « indigènes » s’est considérablement estompé en Angleterre, et les théories pseudo-scientifiques démontrant la supériorité de la race blanche n’ont plus cours [9]. Parmi les intellectuels, le préjugé racial se manifeste seulement sous une forme inversée, c’est-à-dire comme croyance en la supériorité innée des peuples de couleur. Cela est aujourd’hui de plus en plus fréquent chez les intellectuels anglais et s’explique sans aucun doute le plus souvent par le masochisme et la frustration sexuelle, plutôt que par des relations avec les mouvements nationalistes orientaux ou africains. Le snobisme et le mimétisme exercent une influence déterminante, y compris sur ceux que le problème racial ne préoccupe guère. Tout intellectuel anglais, ou peu s’en faut, sera scandalisé par l’affirmation selon laquelle les Blancs sont supérieurs aux gens de couleur, tandis qu’il n’aura rien à redire à l’affirmation inverse, même si en fait il n’y souscrit pas. La dévotion nationaliste pour les peuples de couleur se mêle habituellement de croyance en la supériorité de leur vie sexuelle, et il existe toute une mythologie clandestine sur les prouesses sexuelles des Noirs.

 

4. Le préjugé social. Parmi les intellectuels de la grande et petite bourgeoisie, et seulement sous une forme inversée – c’est-à-dire comme croyance en la supériorité du prolétariat. Là encore, parmi les intellectuels, la pression qu’exerce le milieu joue un rôle déterminant. L’allégeance nationaliste envers le prolétariat et la haine théorique la plus violente pour la bourgeoisie peuvent d’ailleurs faire bon ménage, comme c’est souvent le cas, avec le snobisme ordinaire dans la vie de tous les jours. 

5. Le pacifisme. Pour la plupart, les pacifistes appartiennent à d’obscures sectes religieuses, ou bien refusent d’ôter la vie pour des raisons purement humanitaires, sans vouloir pousser plus avant la réflexion. Mais il existe une minorité d’intellectuels pacifistes qui sont en réalité, même s’ils ne l’admettent pas, mus par la haine pour la démocratie occidentale et par leur admiration pour le totalitarisme. La propagande pacifiste se ramène généralement à l’affirmation selon laquelle chaque camp est également condamnable, mais si on lit attentivement les écrits des intellectuels pacifistes de la jeune génération, on s’aperçoit que, loin de prononcer une condamnation impartiale, ils sont dirigés presque exclusivement contre l’Angleterre et les États-Unis. En outre, ce qu’ils réprouvent la plupart du temps, ce n’est pas la violence en tant que telle, mais seulement celle dont font usage pour leur défense les pays occidentaux. À la différence des Anglais, les Russes ne sont pas blâmés de se défendre par des moyens militaires, et il n’est même jamais fait mention de la Russie ou de la Chine dans ce type de propagande pacifiste. Il n’est pas non plus exigé des Indiens qu’ils répudient la violence dans leur lutte contre les Anglais. Dans la littérature pacifiste foisonnent les remarques ambiguës dont le seul sens possible est qu’il vaut mieux des hommes d’État dans le genre de Hitler que dans le genre de Churchill, et que la violence est plus excusable quand elle est suffisamment violente. Après la défaite de leur pays, les pacifistes français, confrontés à la réalité d’un choix auquel leurs homologues anglais ont échappé, se rallièrent pour la plupart aux nazis, et en Angleterre même il semble y avoir eu un certain nombre de cas d’appartenance simultanée à la Peace Pledge Union et aux Chemises noires. Certains auteurs pacifistes ont fait l’éloge de Carlyle, l’un des ancêtres intellectuels du fascisme. Tout cela étant, on est amené à penser que le pacifisme, tel que le prône une fraction de l’intelligentsia, est en réalité secrètement inspiré par l’admiration pour la puissance et la cruauté triomphante. Cette admiration, après avoir été malencontreusement vouée à Hitler, peut être aisément transférée sur un nouvel objet.

Le nationalisme négatif

1. L’anglophobie. Si, parmi les intellectuels, il est plus ou moins obligatoire d’affecter à l’égard de l’Angleterre une attitude railleuse et vaguement hostile, il s’agit néanmoins bien souvent d’un sentiment qui n’est pas feint. On l’a vu se manifester pendant la guerre à travers le défaitisme de l’intelligentsia, qui persista longtemps après que l’incapacité des puissances de l’Axe à remporter la victoire fut devenue évidente. Nombreux furent ceux qui affichèrent leur satisfaction lors de la chute de Singapour, ou lorsque les Anglais furent chassés de Grèce, et qui se montrèrent remarquablement réticents à accorder foi aux bonnes nouvelles, qu’il s’agisse d’El Alamein, ou de l’étendue des pertes ennemies au cours de la bataille d’Angleterre. Naturellement, les intellectuels de gauche anglais ne désiraient pas véritablement la victoire des Allemands ou des Japonais, mais nombre d’entre eux ne pouvaient s’empêcher de voir avec une certaine satisfaction leur pays humilié et préféraient penser que la victoire finale serait due à la Russie, ou éventuellement à l’Amérique, et non à l’Angleterre. Bien des intellectuels appliquent en politique étrangère le principe selon lequel toute faction soutenue par l’Angleterre est nécessairement condamnable. Il en résulte que l’opinion « éclairée » n’est pour une large part qu’une image inversée de la politique conservatrice. L’anglophobie est toujours susceptible de se renverser en son contraire, d’où ce spectacle assez fréquent du pacifiste d’une guerre devenu le belliciste de la suivante.

2. L’antisémitisme. Les manifestations en sont aujourd’hui peu perceptibles, car les persécutions nazies ont fait à tout individu conscient l’obligation de prendre parti pour les juifs contre leurs oppresseurs. Quiconque est assez instruit pour avoir entendu le mot « antisémitisme » déclarera bien évidemment qu’un tel sentiment lui est étranger, et les remarques antijuives se voient soigneusement éliminées des écrits de toutes sortes. En fait, l’antisémitisme semble très répandu, même parmi les intellectuels, et la conspiration du silence partout organisée ne fait sans doute que contribuer à l’exacerber. Les gens de gauche peuvent eux-mêmes s’y montrer enclins, le nombre important de juifs parmi les trotskistes et les anarchistes en étant parfois la cause. Mais l’antisémitisme est plus naturel chez les individus d’opinions conservatrices, aux yeux desquels les juifs exercent une action dissolvante sur la culture et le moral national. Les néo-conservateurs et les catholiques militants sont toujours susceptibles de succomber à l’antisémitisme, au moins par intermittence. 

3. Le trotskisme. On utilise ce terme de façon si imprécise qu’il en arrive à désigner des anarchistes, des partisans d’un socialisme démocratique et même des libéraux. J’entends ici par trotskiste un marxiste doctrinaire mû principalement par son hostilité envers le régime de Staline. Plutôt que par les ouvrages de Trotski lui-même, qui n’était d’aucune façon l’homme d’une seule idée, c’est dans d’obscures brochures ou dans des journaux comme Socialist Appeal que l’on peut se faire une idée de ce qu’est le trotskisme. Quoique dans certains pays, comme les États-Unis, le trotskisme soit capable d’attirer de nombreux partisans et de se transformer en un mouvement organisé avec son führer au petit pied, il est essentiellement négatif dans son inspiration. Tout comme le communiste est pour Staline, le trotskiste est contre lui et, à l’instar de la majorité des communistes, son propos n’est pas tant de transformer le monde réel que de se sentir vainqueur dans la lutte pour le prestige. On retrouve chaque fois la même fixation obsessionnelle sur un unique sujet, la même incapacité à se former à partir des probabilités une opinion véritablement rationnelle. Le fait que les trotskistes soient partout une minorité persécutée, et que l’accusation généralement portée contre eux de collaboration avec les fascistes soit totalement fausse, incite à penser que le trotskisme est intellectuellement et moralement supérieur au communisme ; mais on peut se demander s’il y a vraiment une grande différence entre eux. Quoi qu’il en soit, les trotskistes les plus représentatifs sont d’ex-communistes, et ceux qui en arrivent au trotskisme sont toujours passés par un mouvement de gauche ou un autre. À moins que de longues années de discipline ne le lient à son parti, aucun communiste n’est à l’abri d’une soudaine chute dans le trotskisme. Le phénomène inverse ne semble pas se produire aussi souvent, quoiqu’il n’y ait pas à cela de raison bien claire. 

La classification esquissée ci-dessus pèche sans doute par ses nombreuses exagérations, simplifications abusives, suppositions sans fondement, ainsi que par sa manière de négliger l’éventualité de motifs simplement honnêtes. Cela était inévitable, dans la mesure où mon propos est ici d’isoler et d’identifier des tendances présentes chez chacun d’entre nous, et qui faussent notre jugement, sans pour autant se présenter nécessairement à l’état pur ni être à l’œuvre en permanence. Il me faut donc maintenant nuancer le portrait sommaire que j’ai été contraint de brosser. Tout d’abord, on ne peut légitimement supposer que le nationalisme contamine tout le monde, ni même tous les intellectuels. En second lieu, le nationalisme peut fort bien être intermittent et partiel. Un homme intelligent peut être en partie victime d’une croyance qui l’attire mais qu’il sait absurde, s’en défendre la plupart du temps et n’y revenir que dans des moments de colère ou d’émotion intense, ou quand il est certain que rien d’important n’est en jeu. Troisièmement, quelqu’un peut adopter un credo nationaliste en toute bonne foi, pour des motifs qui ne sont pas eux-mêmes nationalistes. Quatrièmement, plusieurs types de nationalisme, éventuellement incompatibles entre eux, peuvent fort bien être professés par un même individu.

En écrivant « le nationaliste fait ceci » ou « le nationaliste fait cela », j’ai utilisé pour ma démonstration le personnage du nationaliste outrancier et quasi pathologique, qui ne pense jamais qu’en termes partisans et qui ne s’intéresse à rien qu’à la lutte pour le pouvoir. De tels personnages ne sont en fait pas si rares, mais ils ne valent pas la corde pour les pendre. Dans la vie réelle, il faut certes combattre lord Elton, D.N. Pritt, lady Houston, Ezra Pound, lord Vansittart, le père Coughlin et toute cette sinistre engeance, mais quant à leurs tares intellectuelles, il est à peine besoin de les dénoncer en détail. La monomanie n’a rien d’attrayant, et le fait qu’aucun nationaliste fanatique ne soit capable d’écrire un livre qui mérite encore d’être lu après quelques années a assurément un effet salubre. Mais une fois admis que le nationalisme n’a pas triomphé universellement et qu’il existe encore des gens dont les jugements ne sont pas déterminés par ce qu’ils désirent, il n’en reste pas moins que les sujets brûlants – l’Inde, la Pologne, la Palestine, la guerre civile espagnole, les procès de Moscou, les Noirs américains, le Pacte germano-soviétique, etc. – ne peuvent être discutés de façon rationnelle, ou du moins ne le sont jamais. Des gens comme Elton, Pritt et Coughlin, qui ne sont que des porte-voix beuglant à longueur de temps le même mensonge, constituent évidemment des cas limites, mais nous nous abuserions si nous ne comprenions pas qu’il peut nous arriver à tous de leur ressembler dans un moment d’égarement. Il suffit qu’on fasse vibrer une certaine corde, qu’on touche un point sensible quelconque – dont l’existence même peut fort bien avoir été ignorée jusque-là –, et l’individu le plus affable et équitable se muera en un fanatique agressif, prêt à tout pour « river son clou » à un adversaire, et indifférent au nombre de mensonges qu’il doit proférer, comme au nombre de manquements à la logique qu’il doit commettre pour cela. Lorsque Lloyd George, qui était opposé à la guerre des Boers, déclara à la Chambre des communes que, si l’on additionnait tous les chiffres successivement fournis par les communiqués britanniques, on arrivait à un nombre total de Boers tués nettement supérieur à l’ensemble de la population boer, on rapporte qu’Arthur Balfour se leva et s’écria : « Salaud !» Fort peu de gens sont à l’abri de tels errements. Le Noir dont les avances sont repoussées par une femme blanche, l’Anglais devant lequel un Américain dénigre sottement l’Angleterre, l’apologiste de la religion catholique auquel on rappelle l’Invincible Armada, tous réagiront à peu près de la même manière. Il suffit de faire vibrer la corde du nationalisme pour que toute honnêteté intellectuelle soit oubliée, le passé réécrit et les faits les plus évidents niés.

Quiconque s’est laissé un tant soit peu gagner par la passion nationaliste, qu’elle soit positive ou négative, refusera d’admettre certains faits, dont il sait pourtant d’une certaine façon qu’ils sont bien réels. En voici seulement quelques exemples. À côté de chacun des cinq types de nationalistes que j’énumère ci-dessous, je mentionne un fait qu’il lui est impossible d’admettre, même en son for intérieur :

Le conservateur anglais : la Grande-Bretagne sortira affaiblie, et avec un prestige entamé, de la guerre actuelle.

Le communiste : sans l’aide anglaise et américaine, la Russie aurait été vaincue par l’Allemagne.

Le nationaliste irlandais : c’est la protection anglaise qui permet seule à l’Irlande de rester indépendante.

Le trotskiste : les masses russes acceptent le régime stalinien.

Le pacifiste : ceux qui « renoncent » à la violence ne le peuvent que parce que d’autres se chargent de l’exercer à leur place.

Tous ces faits constituent de simples évidences pour qui considère les choses froidement : mais pour les individus mentionnés dans chaque cas, ce sont pourtant là des réalités intolérables ; ils doivent donc les refuser et construire sur ce refus des théories fantaisistes. J’en reviens aux remarquables erreurs de prévision commises en matière militaire au cours de cette guerre. Je crois qu’il est juste de dire que les intellectuels se sont plus lourdement trompés que les gens ordinaires sur le déroulement de la guerre et qu’ils ont été plus influencés par des sentiments partisans. L’intellectuel de gauche moyen a ainsi cru que la guerre était perdue en 1940, que les Allemands allaient à coup sûr envahir l’Égypte en 1942, que les Japonais ne seraient jamais chassés des pays qu’ils occupaient et que les bombardements anglo-américains ne sapaient d’aucune façon le moral de l’Allemagne. Tout cela, il le croyait parce que sa haine envers la classe dominante anglaise l’empêchait d’envisager le succès de la stratégie anglaise. Lorsque quelqu’un se trouve sous l’emprise d’un tel sentiment, il n’y a pas d’absurdité qu’il ne soit capable d’avaler. Il m’a été ainsi affirmé avec assurance que les troupes américaines n’étaient pas en Europe pour combattre les Allemands mais pour écraser une révolution anglaise. Il faut être un intellectuel pour croire une chose pareille : quelqu’un d’ordinaire ne pourrait jamais atteindre une telle jobardise. Lors de l’entrée des troupes allemandes en Russie, les fonctionnaires du ministère de l’Information publièrent un communiqué avertissant qu’il fallait s’attendre à voir la Russie s’effondrer en six semaines. De leur côté, les communistes voyaient à tout moment les Russes victorieux, même lorsqu’ils furent repoussés presque jusqu’à la mer Caspienne, après que plusieurs millions d’entre eux eurent été faits prisonniers. Il est inutile de multiplier les exemples. Le fait est qu’il suffit qu’entrent en jeu la peur, la haine, la jalousie et le culte de la puissance pour que soit faussée la perception de la réalité. Et, comme je l’ai déjà souligné, c’est également la perception du bien et du mal qui s’en trouve faussée. Il n’est aucun crime, absolument aucun, qui ne puisse être absous quand c’est « notre » camp qui le commet. Même si nous ne nions pas que ce crime a été commis, même si nous savons que nous avons en d’autres circonstances condamné un crime exactement semblable, même si nous admettons intellectuellement qu’il est sans justification aucune, nous ne pouvons cependant avoir réellement le sentiment qu’il s’agit d’un crime. Notre loyalisme étant en cause, nous sommes incapables d’éprouver de la compassion.

Pourquoi le nationalisme s’est-il développé et généralisé à ce point ? Voilà une question trop vaste pour être abordée ici. Qu’il suffise de dire que sous la forme où il se manifeste chez les intellectuels anglais, il s’agit d’un reflet déformé des terribles luttes en cours dans le monde réel et que ses absurdités les plus délirantes ont été rendues possibles par la décomposition du patriotisme et de la croyance religieuse. Pousser le raisonnement plus loin comporte cependant un risque, celui de verser dans une espèce de conservatisme ou de quiétisme politique. Il est ainsi possible de soutenir, ce qui est probablement exact, que le patriotisme est un antidote au nationalisme, la monarchie un garde-fou contre la dictature, et la religion établie une protection contre la superstition. On peut également soutenir qu’aucune analyse objective n’est possible, que toute conviction ou engagement implique les mêmes mensonges, délires et atrocités ; cela est d’ailleurs souvent invoqué pour justifier le refus de se livrer à quelque activité politique que ce soit. Je n’admets pas cet argument, ne serait-ce que parce que dans le monde moderne il n’est personne qui mérite le nom d’intellectuel, et qui puisse se tenir à l’écart de la politique, c’est-à-dire s’en désintéresser. Je pense que chacun doit participer à la vie politique – au sens large du terme – et prendre parti, c’est-à-dire comprendre qu’il est des causes qui sont objectivement meilleures que d’autres, même si les moyens utilisés pour les défendre sont tout aussi mauvais. Quant aux dévotions et répulsions nationalistes dont j’ai parlé, elles sont partie intégrante de ce que nous sommes pour la plupart, que cela nous plaise ou non. Je ne sais s’il est possible de s’en débarrasser, mais ce que je crois c’est qu’il est possible de lutter contre et qu’il s’agit essentiellement d’un effort moral. Pour cela, chacun doit avant tout savoir qui il est réellement, quels sont ses véritables sentiments, et prendre ensuite en compte la façon dont ils affectent inévitablement ses jugements. Celui qui abhorre et craint la Russie, celui qui envie la richesse et la puissance des États-Unis, celui qui méprise les juifs, celui qui a un complexe d’infériorité vis-à-vis de la classe dominante anglaise, celui-là ne se débarrassera pas de ces sentiments par un simple effort de réflexion. Mais du moins, en en prenant conscience, pourra-t-il les empêcher de contaminer son activité intellectuelle. Les besoins émotionnels qui sont inhérents, et peut-être même indispensables à l’action politique, devraient pouvoir coexister avec une perception lucide de la réalité. Mais encore une fois, cela exige un effort moral, et la littérature anglaise contemporaine, dans la mesure où elle prête quelque attention aux problèmes cruciaux de notre époque, montre combien peu d’entre nous sont prêts à faire un tel effort.

Notes

1. En français dans le texte. (N.d.T.)

2. Il est courant de voir les nations, ou même des entités encore plus floues comme l’Église catholique ou le prolétariat, considérées comme s’il s’agissait d’individus réels, dont on parlera aisément à la troisième personne : « Elle » est comme ceci ou comme cela… Une réflexion aussi évidemment absurde que « L’Allemagne est perfide par nature » peut être lue dans n’importe quel journal ouvert au hasard, et presque tout le monde s’aventurera à proférer des généralités sur les divers caractères nationaux : « L’Espagnol est un aristocrate dans l’âme » ou « Tous les Anglais sont hypocrites ». Quoique les généralités se voient périodiquement démenties, on n’en continue pas moins à y avoir recours, et des gens qui se prétendent libérés de tout préjugé national, comme Tolstoï ou Bernard Shaw, s’en rendent eux-mêmes souvent coupables. (N.d.A.)

3. Il y a bien eu quelques écrivains proches des conservateurs, comme Peter Drucker, pour annoncer un accord entre l’Allemagne et la Russie, mais il devait s’agir selon eux d’une alliance effective ou d’un rapprochement durable. Aucun auteur marxiste, ou de quelque tendance de gauche que ce soit, n’a même envisagé la possibilité d’un tel pacte. (N.d.A.)

4. « Dans la presse populaire, les commentateurs militaires se partagent pour l’essentiel en prorusses et antirusses, pro-Blimp et anti-Blimp. Si des erreurs aussi énormes que de

croire la ligne Maginot imprenable, ou d’assurer que la Russie ferait en trois mois la conquête de l’Allemagne, n’ont en rien compromis leur réputation, c’est qu’ils n’ont jamais dit que ce que leur public particulier désirait entendre. Chez les intellectuels, les deux auteurs militaires les plus en vogue sont le commandant Liddell Hart et le général de division Fuller, l’un démontrant la supériorité de la défense sur l’attaque, l’autre la supériorité de l’attaque sur la défense. Cette contradiction n’a pas empêché qu’ils soient tous deux tenus pour des experts par le même public. La véritable raison de leur succès dans les milieux de gauche est qu’ils sont l’un et l’autre en bisbille avec le ministère de la Guerre. (N.d.A.)

5. Actes des Apôtres, XIX, 34. (N.d.T.)

6. Il y a eu des Américains pour se plaindre de ce que « anglo-américain » soit le terme convenu lorsqu’on désire combiner ces deux mots et pour proposer qu’on le remplace par « américano-anglais ». (N.d.A.)

7. Le News Chronicle conseillait à ses lecteurs le film d’actualités qui leur permettrait d’assister à l’exécution en son entier, avec des gros plans. Le Star publia de façon également approbatrice des photos représentant des femmes à moitié nues maltraitées par la populace parisienne pour avoir collaboré. Ces photos évoquaient irrésistiblement les photos nazies de juifs maltraités par la populace berlinoise. (N.d.A.)

8. Il en va ainsi du pacte germano-soviétique, que l’on s’efforce d’effacer des mémoires le plus rapidement possible. Un correspondant russe m’apprend qu’il n’est déjà plus fait mention du pacte dans les almanachs qui récapitulent les récents événements politiques. (N.d.A.)

9. La superstition concernant l’insolation en est un bon exemple. On croyait encore il y a peu que les Blancs étaient beaucoup plus sujets aux insolations que les gens de couleur, et qu’un Blanc ne pouvait sans risque marcher sous le soleil tropical sans casque colonial. Cette théorie était sans fondement aucun, mais elle permettait de bien marquer la différence entre les « indigènes » et les Européens. Elle a été discrètement abandonnée au cours de la guerre actuelle, et des armées entières manœuvrent sous les tropiques sans casque colonial. Tant qu’eut cours cette superstition, les médecins anglais aux Indes semblent y avoir prêté foi avec tout autant de conviction que les profanes. (N.d.A.)

 

Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais (1944-1949)

Traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun

Éditions Ivrea, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2005

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1 commentaire

  1. Debra

     /  6 juin 2021

    Pour une fois, je ne suis pas une grande fan de ce texte d’Orwell. Je l’aime plus, et mieux, dans « Down and Out in London and Paris ». En plus, j’ai le souvenir d’un peu d’humour dans ce texte.
    Des bribes de réflexion me viennent en tête : je sais que dans l’Antiquité décrite par Homère dans « L’Iliade », les hommes se préparant à se battre dans la guerre se lançaient des insultes. C’était pour se fouetter le sang… pour se donner plus de chances de remporter la victoire. Celui qui est… mou, déprimé, sans énergie a moins de chances de remporter la bataille que celui qui est gonflé à bloc par son agressivité, sa haine. Il peut être important de remporter la victoire… Il peut être capital de se mettre dans des conditions où on a plus de chances de remporter la victoire. D’où… la haine, les insultes, toute la panoplie de l’agressivité qui est là, aussi, dans l’Homme, et dont il faut… FAIRE QUELQUE CHOSE.
    Est-ce une… réalité qu’Orwell est prêt à voir, là ? Peut-être. Est-ce une réalité que NOUS sommes prêts à voir ? J’en suis moins sûre.
    Mon mari a écrit une pièce qui s’appelle « Kurt Gerstein », sur le parcours extraordinaire de cet Allemand qui a infiltré les SS, à sa très grande perte, pour savoir ce qui se tramait contre les vulnérables en Allemagne, et contre les Juifs.
    Dans une scène de cette pièce, on voit la confrontation entre Kurt et son vieux père, dans un conflit des générations. Kurt, qui se dit « espion de Dieu », invoque le commandement « tu ne tueras point » pour justifier son activité, alors que le délire d’Adolf Hitler, celui dans lequel se sont engouffrés bien des Allemands, dans une passe profondément mélancolique, avait identifié les Juifs comme… ennemis étrangers, donc, extérieurs à la communauté.
    Mais, mais, mais… les dix paroles pour vivre que nous appelons les dix commandements, dans une disqualification, fixent la loi AU SEIN DE LA COMMUNAUTE. Le « tu ne tueras point » n’est pas censé s’étendre… à la terre entière, et un sacré problème arrive quand nous commençons à décréter que tout le monde est notre frère. Les dix paroles pour vivre interdisent le meurtre au sein de la communauté, mais ne condamnent pas la guerre, et la mort de l’étranger/ennemi n’est pas assimilée à un meurtre. Peut-être que ce qu’Orwell fustige dans le nationalisme est la tentative de circonscrire la communauté dans un contexte où la fraternité… universelle gagne de plus en plus de terrain ?
    Sans doute Orwell verrait dans moi une monomaniaque. Je reviens beaucoup sur les mêmes sujets. Mais ce sujet me semble si important qu’il vaut le coup d’y revenir. Il pointe notre tourmente.
    Et l’idée qu’a Orwell de la réalité me semble… réductrice. Il oublie combien la fiction et les faits sont tissés ensemble. Il oublie la dimension prescriptive, et prédictive de la fiction, et c’est un aveuglement important.
    Je n’aime pas les apologies ras-les-pâquerettes de la réalité. Elles sont mornes et tristes la plupart du temps. On peut m’accorder que la dernière chose dont nous avons besoin en ce moment est une idéologie… morne et triste, même si elle s’autoproclame… « réaliste »…
    Ceux qui font… profession d’être réaliste marche main dans la main avec le triomphe de.. laraison. Non. Je veux plus.
    Et puis, il se pourrait bien qu’il y ait différents champs… du politique, et même des champs qui ne sont pas publics ? Si ce n’est pas public, est-ce politique ? Je ne sais pas. Il me semble que nous… croyons que ce qui est politique est public ET VOLONTAIRE. Peut-être. Peut-être pas.

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