Jacques Delamain, « Pourquoi les oiseaux chantent »

Jacques Delamain
Pourquoi les oiseaux chantent
(1928)

Un matin de novembre. Les chœurs d’oiseaux ont commencé par un chuchotement doux. En lisière du bois, dans la tourbière où des traînées de brouillards s’attardent encore au-dessus des fossés gorgés d’eau, la troupe des Tarins verts, arrivée depuis quelques jours des forêts du Nord, fait jaillir des aunes un crépitement de notes métalliques. Plus loin, dans la vallée abritée, une bande d’Étourneaux emplit la cime du peuplier d’un bavardage à la fois chanté, parlé et sifflé, composé de tous les bruits de la nature, que ces mimes au manteau noir pointillé de blanc ont recueillis dans leur va-et-vient entre la plaine et la forêt. Une douzaine de petits Cinis, verts comme les Tarins, mais plus courts de bec et plus menus, laissent filtrer, entre les aiguilles des pins maritimes, un filet de son mince, strident, pareil à un bruissement de sauterelles. Au versant ensoleillé du coteau calcaire, une sonnerie de perles de verre entrechoquées signale, dans le noyer, la troupe des Proyers immobiles comme des feuilles brunes que l’hiver aurait oubliées sur les branches. Un peu plus tard, aux derniers rayons cuivrés, un autre chœur, le plus clair de tous peut-être, le plus frais, celui des Linottes, égaiera le jour finissant.

L’oiseau n’est jamais tout à fait silencieux ; créature sociable, nerveuse, perpétuellement en alerte, qu’un coup d’aile emporte dans l’espace, il doit communiquer constamment avec ses semblables à travers l’étendue. Il faut que le signal porte loin, pénètre le bois touffu, perce le vent. Du gosier aux multiples membranes, commandées par des muscles puissants, sortiront des sons, différents pour chaque espèce, ayant chacun une expression propre. Le cri d’appel rallie la bande dispersée dans les chaumes, vibre à travers la bourrasque, sur la côte marine, pour convier les Mouettes et les Hirondelles de mer au festin commun, ou retentit, aigu et mystérieux, pour assurer le contact entre les migrateurs nocturnes. Le signal d’alarme éclate, sonore, sous le coup de la surprise, ou naît en sourdine et comme chuchoté de proche en proche, à la menace du vol de l’Épervier. La note d’étonnement, celle de colère, que la mère inquiète jette à l’intrus, font blottir la couvée au creux du nid ; ou bien c’est dans un tumulte de cris de défi et de ralliement au combat que la Chouette Chevêche, découverte en plein jour sur la fourche de la grosse branche de l’orme, est houspillée par les Mésanges et les Pinsons. Et encore, quand le Busard surgit, très loin dans le ciel, sa femelle, qui couvre les petits vêtus de duvet blanc, s’est envolée vers lui : elle a perçu, bien avant l’oreille humaine, la vibration aiguë annonçant qu’il tient, dans une de ses pattes, le campagnol pour le repas de la couvée.

Comme tous ces cris, les voix de l’hiver ne sont pas encore du vrai chant mais l’expression d’émotions simples, l’émanation de l’esprit du troupeau. La solidarité des mauvais jours a réuni les oiseaux par espèces. Ensemble, ils ont volé au terrain de pâture, dormi dans les taillis bas ou dans la tête touffue des pins. Le premier rayon de soleil, dans la matinée froide, a fait jaillir de leur gosier les notes joyeuses : sensation de bien-être, les ailes, encore mouillées par le bain, étalées à la lumière ; joie d’être ensemble, de même plumage, de même vie, de même âme.

Dans cet état de communauté, nulle virtuosité individuelle. Les colonies permanentes, pas plus que les troupes éphémères de l’hiver, ne produisent, en aucune saison, de grands chanteurs : celle des Goélands argentés, sur le rocher marin où chaque anfractuosité porte un trio d’œufs bruns, celle des Mouettes et des Sternes qui groupent leurs nids en foule au versant des dunes, n’émettent que des clameurs. Des vieilles murailles de l’église, où les Moineaux nichent en troupes, ne sortent que des piaillements. L’Hirondelle de fenêtre, aux reins blancs, qui accroche par dizaines ses nids clos aux avant-toits de nos maisons, et sa cousine brune, l’Hirondelle de rivage, qui crible de petits trous noirs les berges des rivières où elle creuse ses galeries, n’ont qu’un gazouillis clair ; car l’esprit de troupeau tue l’artiste. Le Pinson devra, pour reprendre en février sa strophe éclatante, avoir rompu avec la bande de ses compagnons d’hiver. L’Alouette ne s’élèvera dans l’air en chantant que lorsqu’elle se sera séparée de ses sœurs migratrices.

Par les plus beaux midis de février, les Mauvis, ces petites grives aux flancs roux qui arrivent, aux vendanges, du nord de l’Europe et d’Asie pour passer l’hiver avec nous, se sont assemblés, immobiles et invisibles, dans les pins qui leur rappellent la forêt natale. C’est un chœur de voix liquides et cristallines. Mais un peu plus tard, un jour de mars, lorsque ce chœur s’est éteint, une note pathétique et grave, répétée cinq ou six fois, le prolonge avec un accent nouveau. C’est l’ébauche du chant nuptial du mâle Mauvis. Le soir, dans la lumière rose, perché sur une branche d’acacia, isolé de ses compagnons couchés dans le taillis, il la redira, encore un peu rauque.

Même au milieu de l’hiver, en effet, pour certaines de nos espèces sédentaires, l’annonce nouvelle est pressentie dans la nature hostile. Dès décembre, par les matinées tièdes, quand souffle le vent d’ouest qui ravive les mousses et les lichens, la grande Grive du gui, la Draine, lance dans la bourrasque sa phrase éclatante et brève qui sonne comme un défi. Vers Noël, les sifflements, tantôt roulés, tantôt aigus et courts, de la Sittelle, trahissent l’agitation du petit corps gris ardoise, qui grimpe au tronc des arbres avec le bruit sec des pattes s’agrippant à l’écorce. Les trois coups précis, sonores et comme martelés sur une claire enclume, de la Grande Charbonnière, précèdent de quelques jours la stridulation cadencée de la Mésange bleue : à peine des chants, ceux-ci, mais si chargés déjà, au cœur de la saison froide, de tout ce que vont apporter les beaux jours, qu’aucun son de printemps ne nous paraîtra plus doux. De la touffe d’ajonc fleurie et saupoudrée de neige jaillit le trille précipité du Roitelet troglodyte, si fort et si vibrant qu’on est étonné de voir surgir un minuscule oiseau brun, qui s’enfuit au ras du sol gelé, sur de petites ailes rondes. La haie dépouillée a son chant d’hiver, doux, un peu triste : celui de la Fauvette traîne-buisson. L’Alouette laisse tomber de haut, sur les guérets hier encore tout blancs, le torrent joyeux de sa chanson, et, comme un accompagnement inévitable et charmant, la voix du Rouge-Gorge module, inlassable et claire. La nuit glacée de janvier elle-même a son chant : le refrain primitif et sauvage de la grande Chouette Hulotte, articulé parfois comme un douloureux cri humain.

Pourquoi ces chanteurs de l’hiver, quand nous croyons la nature endormie ? C’est que, chez eux, l’impulsion amoureuse, qui peut sommeiller mais qui n’est jamais tout à fait absente, s’éveille. Adaptées aux hivers de nos climats, ces espèces ont échappé aux nécessités de la migration lointaine, qui disperse les voyageurs à travers les continents. Pour les unes, comme les Mésanges, la bande de l’hiver s’est effritée très tôt : le mâle et la femelle, jusqu’ici confondus dans la troupe vagabonde, ont repris la vie à deux. Chez les autres, le couple ne s’est jamais séparé. Sans doute l’heure de la passion n’est pas encore venue, quand la femelle, avec des frémissements d’ailes, appellera son compagnon pour la pariade. Mais l’intimité, la tendresse lient déjà les époux. Ensemble, ils errent tout le jour à la recherche de la subsistance et, le soir venu, c’est la même touffe de genévrier, le même tronc d’arbre creux ou la même motte de terre qui les abriteront pendant la nuit.

Mais voici l’heure venue de la grande force animatrice. Timide d’abord et hésitante, elle devient plus impérieuse avec la lumière et la tiédeur croissantes des jours. Jusqu’ici les deux sexes avaient eu mêmes cris d’appel et d’alarme, même note de joie. Maintenant l’apport du flux nouveau, que les femelles vont accumuler silencieusement dans leurs réserves vitales – car tout chez elles doit être consacré à l’accomplissement prochain de l’œuvre maternelle – flamboiera chez les mâles en activité de luxe, en force et beauté de voix, en éclat de plumage, en danses étranges ou frénétiques. Ce sont eux qui proclameront la montée du désir, l’attente de la pariade. 

Le chant n’est pas seulement l’hymne à la bien-aimée. Il traduit les émotions complexes et multiples que le mâle, sous l’influence impérieuse ou latente de la passion qui le soulève au-dessus de lui-même, ne peut plus enfermer dans un simple cri : affirmation de soi, de sa vigueur et de sa beauté, de son bonheur de vivre et de sa place dans la nature. Ainsi, au moindre soupçon d’une présence étrangère, la Bouscarle emplit les roseaux du vacarme de sa strophe irritée et fanfaronne. Gardien de son canton, le Rouge-Gorge fait connaître à tous, en phrases variées à l’infini, qu’il est possesseur du territoire et qu’il entend y rester maître. Car chanter, pour l’oiseau, c’est aussi lancer un défi. En face des femelles timides, les rivaux s’affrontent par la voix. D’une tête d’arbre à l’autre, les mâles Pinsons se jettent sans cesse, et comme s’ils voulaient le dernier souffle de l’adversaire, leur refrain triomphal. Au fond du buisson d’aubépine, deux Rossignols, face à face, s’écoutent chanter tour à tour, comme s’ils cherchaient à ravir le secret qui fait le chant plus beau. Au-dessus des prairies et des bois monte ainsi, éclatante ou discrète, douce ou âpre, la jactance des mâles, qui se répète de proche en proche. Aux limites de l’habitat de l’espèce, où la lutte par la voix s’atténue entre les rivaux isolés, le chant perd sa force et sa beauté.

En effet, cette beauté n’est pas primitive : descendants des Sauriens par le fossile ailé à queue de lézard, l’Archaeopterix, les oiseaux qui, de la fange des marais de l’époque secondaire ont gagné la terre ferme, puis se sont élevés dans les airs, conservent dans leur voix la trace du coassement de leurs ancêtres. Chez les plus grands artistes eux-mêmes, par instants, la tache atavique reparaît. Le Rossignol interrompt ses strophes les plus belles par un « carr » qu’on dirait sorti du gosier flasque d’un batracien. Pour le Merle, la paille dans le métal précieux, la note gutturale, se trouve à la fin de la phrase sifflée ; chez la Grive, elle se glisse en sons durs et âpres entre les cadences les plus pures. La Fauvette polyglotte fait débuter son chant par trois notes rauques. La cascade sonore de l’Alouette, la chanson intime et douce du Bouvreuil, celle, claire et argentine, de la Linotte, portent toutes, par moments, l’empreinte de la tare originelle.

Chaque année, au printemps, l’oiseau peinera pour dépouiller son chant de la gangue primitive. Plus l’artiste est grand, plus dur est le labeur. Pendant des semaines, le gosier devra être assoupli et, chaque jour, les sons en sortent un peu plus purs. C’est en janvier, par les soirées douces, avant le coucher du soleil, que le Merle étudie ; vers le même temps, l’Alouette, en de courts vols, laisse tomber quelques bribes de chant. À leur retour au pays des nids, en mars et en avril, la Fauvette à tête noire et le Rossignol sont des apprentis qui cherchent les accents de l’année passée. Le jeune mâle qui chante pour la première fois doit se rappeler la voix paternelle qu’il écoutait l’été dernier, blotti encore au fond du nid. C’est ici que s’affirment le tempérament, la virtuosité individuels, dans l’effort vers la perfection. Sous l’uniformité apparente des phrases, des cadences, du timbre, dans la même espèce, rien n’est plus plastique que le chant de l’oiseau. À côté de médiocres chanteurs se révéleront de grands solistes. L’entourage aura souvent une influence dégradante. Le Merle, la Fauvette à tête noire, élevés dans le voisinage des marais, mêleront à leurs notes habituelles celles, rauques et saccadées, des Rousserolles. Ailleurs s’établiront des foyers de belle et pure tradition.

D’innombrables espèces s’élèvent à peine, dans leur chant, au-dessus du cri. L’amour adoucit bien, dès janvier, le croassement de la Corneille, et donne au bavardage raboteux de la Pie un ton de confidence. Sous son influence, les notes âpres de l’oiseau de proie prennent une résonance nouvelle : le Faucon Crécerelle, dans ses cercles planés de février, la Chouette Effraie avec son vol blanc du crépuscule, auront des stridences presque musicales. Mais tout art est absent de ces voix. Pour saisir l’évolution ascendante du chant depuis le cri primitif, il faut suivre la série des habitats de l’oiseau à travers les âges, passer de l’océan, berceau de toute vie, au limon des estuaires, au lac d’eau douce, puis à la végétation des plaines, enfin à la forêt. La mer n’a pas un chanteur : son étendue, le bruit de sa houle, la dure existence qu’elle impose aux êtres étouffent l’effort d’art et ne permettent que le cri des Goélands, l’appel rauque des Guillemots, des Pétrels, des Pingouins. Mais déjà, lorsqu’elle s’adoucit dans ses criques moins âpres, sur les vases qu’elle dépose dans les baies, parmi l’herbe des dunes, de gracieuses bêtes au vol puissant sur des ailes effilées ont trouvé l’expression musicale : appel flûté des Chevaliers, plainte étrange du grand Courlis, notes harmonieuses du Pluvier à collier, trille, presque un chant déjà, des Bécasseaux pieds rouges. Plus loin encore, sur l’étendue abritée des marais où tant d’espèces, Échassiers ou Palmipèdes, n’émettent que des sons nasillards ou métalliques, les Sarcelles chuchotent en sifflements doux et, pour la première fois, un vrai chant apparaît : celui du grand oiseau blanc, le Cygne sauvage. Sa voix forte, maîtresse de la pleine octave, retentit farouche, triomphale et tendre, sur les lacs d’Islande, quand son large vol argenté le ramène auprès de sa compagne qui couve sur le gros nid d’herbes sèches. Entendre ce chant, disent les paysans de là-bas, c’est oublier tout ce qu’on sait et se souvenir de ce qu’on ne sait plus. Mais le Cygne est une créature d’exception. Il dédaigne les prudences de la coloration protectrice, il surpasse le peuple ailé des eaux par sa force et sa beauté ; seul parmi ses proches alliés, Oies et Canards, il est doté d’une voix musicale.

Pour trouver la phalange des vrais chanteurs, il faut atteindre la rive du ruisseau, la prairie qui monte en pente douce jusqu’au coteau, la haie qui borde le champ de céréales, la futaie. C’est là que vivent, aiment et chantent les Passereaux : Fringilles au bec conique et broyeur de graines, Alouettes et Farlouses brunes, Bergeronnettes sveltes, Fauvettes et Grives sobres de teintes et riches de voix, et d’autres encore, tribus dernières venues de la grande famille ailée, les plus évoluées et les mieux douées, car elles ont non seulement les plus beaux chants, mais aussi les plus beaux nids.

À côté de celles-ci vivant dans les mêmes lieux, les lourds Gallinacés, Perdrix, Faisans, Tétras, attachés à la glèbe, ont à peine su modifier leur cri. C’est que l’artiste a besoin d’être affranchi de la servitude trop grande du sol. Il lui faut l’essor aisé, l’ascension légère vers le point élevé d’où les notes tomberont plus claires, porteront plus loin. C’est en plein vol, soutenues par l’air seul, que chantent les Alouettes et les Farlouses. Pour les autres Passereaux, la branche de l’arbre, le rameau du buisson ou la tige grêle de la plante herbacée porteront le chanteur. À tous, qu’ils vivent de graines ou de petites proies vivantes, la forêt ou la prairie, par la nourriture abondante et facile, assureront les loisirs indispensables au développement de leur voix.

L’art musical est né de la satisfaction qu’éprouve l’être à traduire sa vie par un son. La mouche dorée qui bourdonne, aime le bruissement de ses ailes ; la cigale, dans l’extase de sa vibration, oublie l’ennemi qui la guette. L’oiseau jouit de la note que son propre gosier module. Mais s’il atteint, lui, jusqu’à l’art, c’est que, doué du sens de la beauté, il a su parmi ses notes choisir les plus claires, les plus pures ou les plus pleines, les relier les unes aux autres, trouver le rythme, composer la phrase, transposer les tons, parvenir ainsi à la pure musique, et du cri faire jaillir un chant. Et c’est par la recherche de la beauté que l’art de l’oiseau nous touche. Nous comprenons et nous interprétons son effort esthétique ; la chanson de l’Alouette devient pour nous l’expression de la gaieté courageuse et sereine ; aux strophes du Rossignol, nous trouvons un accent de ferveur.

Chez les plus doués eux-mêmes, les Passereaux, le chant, avant d’atteindre à la beauté, hésite et tâtonne. Beaucoup d’espèces n’ont qu’une seule note, à peine distincte du cri. Le Bruant des haies, perché sur le buisson d’aubépine, zézaie inlassablement son unique syllabe. Ses cousins, le Bruant jaune et l’Ortolan, ont trouvé la phrase simple, monotone au début, mais qui s’épanouit en finale sur une claire note tenue. Le Pinson l’amplifie dans son refrain précis, au crescendo éclatant. La Linotte et le Chardonneret la prolongent et la rompent en un récit musical assez confus mais spontané, ingénu et ponctué de fraîches exclamations. L’Alouette des champs varie ses combinaisons, compose, improvise et, sur la trame musicale la plus simple, touche au grand art. Avec un timbre plus plein, les Fauvettes assemblent leurs notes en chansons joyeuses, limpides, un peu faciles. Une d’elles, la Fauvette à tête noire, dans sa belle phrase sonore et largement rythmée qu’elle lance à plein gosier, fait pressentir déjà la famille des maîtres, celle des Turdidés ou Grives, qui donne sous nos climats quatre grands artistes : le Merle, la Grive musicienne, le Rossignol et le Rouge-Gorge.

Le premier, l’oiseau noir au bec jaune, le roi des haies, anime nos campagnes, dès que l’hiver s’adoucit, de sa strophe aux tons flûtés et pleins. La phrase est un peu courte, mais riche et bien liée, la cadence est belle, l’émission aisée, liquide, sereine. Dans le carillon rythmé de ses notes claires, rapides, imprévues, la Grive musicienne enferme toute la joie de vivre, la véhémence capricieuse et gaie, et c’est l’hymne le plus frais du premier printemps qui jaillit de sa poitrine rousse mouchetée de noir. Un peu plus tard, en avril, le Rossignol déploie, dans son chant nocturne, ses accents passionnés, ardents, sincères. Celui-ci possède toutes les ressources de l’art : en une vingtaine de strophes différentes, il accumule ses notes pleines et riches, il les lie, les oppose, les répète. À peine s’est-il tu, aux premières lueurs de l’aube, que le Rouge-Gorge fait entendre sa voix aux modulations infinies ; elle est toute en nuances, sans cesse variée dans son thème, successivement au diapason de tous les chants, de tous les cris de la nature, et si insaisissable dans ses sautes imprévues que le petit oiseau brun à la poitrine couleur de rouille peut chanter tout près de nous sans que nous le remarquions.

Mais voici la vie émotive de l’oiseau à son comble : bien-être, joie d’exister, bonheur de se sentir à sa place dans le coin de nature élu, de tenir le territoire en face des convoitises rivales, désir et possession de la compagne. Le chant, détente libératrice d’une plénitude vitale que l’oiseau ne peut contenir, est émis par le mâle avec des attitudes souvent étranges, tantôt frénétiques, tantôt figées, qui trahissent l’agitation profonde de l’être et le transfigurent. Les Bruants, perchés sur l’extrême bouquet de feuilles de l’arbrisseau, renversent la tête en arrière, dans une pose extatique. Le Chardonneret, les ailes pendantes, remue son corps de côté et d’autre, sur le pivot de ses pattes grêles. La Huppe, d’un geste grave, à chacun de ses « pou-pou-pou », salue en déployant son aigrette. Le Traquet Pâtre, quittant son observatoire sur la tige recourbée de la ronce, se maintient en l’air, par l’agitation rapide de ses petites ailes, comme s’il était suspendu à un fil invisible, pendant qu’il égrène sa chansonnette acide. La Fauvette grisette se lance au-dessus de la touffe de l’églantier, pirouette en l’air et retombe, pour y finir sa strophe, dans le fourré. Le Cini, le Verdier, la Linotte, au vol d’ordinaire court et saccadé, glissent maintenant dans l’espace, les ailes largement étalées, avec des souplesses de Chauve-Souris. Et c’est pendant sa sérénade amoureuse que le Grand Coq de Bruyère, oublieux du danger, reste sourd au craquement des aiguilles de sapin sous le pas du chasseur.

En mai et juin, les longues heures ensoleillées ne suffisent plus, pour certains chanteurs du jour, à l’expression de l’intensité de vie qui les anime. Longtemps après le coucher du soleil, la Grive, le Rouge-Gorge, le Traquet Pâtre se font encore entendre, et jusque dans la nuit le Coucou appelle dans les bois. C’est alors que la Lulu, le seul oiseau qui chante en plein vol dans l’obscurité, sœur pourtant de ces Alouettes qui se grisent de soleil, laisse quelquefois tomber de haut, vers minuit, sa chanson exquise.

En juillet, une à une, les voix s’éteignent. Les petits réclament l’attention ; les allées et venues des parents entre le nid, où s’ouvrent sans cesse les becs exigeants, et l’arbre, la prairie, ne laissent plus de loisirs pour le chant. Et puis la grande crise annuelle de l’oiseau approche, celle de la mue. Chaque plume, usée par la vie active de la belle saison, est remplacée par une plume nouvelle, moins brillante et plus chaude.

En août, un grand silence descend sur les bois et les champs ; seuls, des piaillements de jeunes, des cris furtifs d’appel se font encore entendre dans la nature brunie par le soleil. L’attraction du Sud, des pays d’hivernage, agite obscurément nos visiteurs d’été ; les premiers migrateurs : le Coucou, la Huppe, le Loriot s’en vont déjà.

Avril et surtout mai ont connu l’apogée des chants, et pourtant, à aucun moment peut-être le charme des voix n’est plus subtil que dans les soirées de fin juin, quand un peu de lassitude apparaît déjà chez les chanteurs. La journée a été chaude. Sous le soleil de midi, la phrase monotone et traînante de l’Ortolan a résonné seule dans les vignobles pleins de lumière. Avec la brise du soir, les sons ont repris. Puis, au déclin du jour, le bavardage confus des petites voix sans art s’est éteint. Le Rossignol a chanté encore, par fragments de strophes, sans conviction. Alors, le Loriot a sifflé une dernière fois. Des voix, après la sienne, sont montées de la paix du soir, discrètes, rares, comme imprégnées de silence et de nuit. Un Merle a tenu la scène, pendant quelques instants ; son sifflet grave, flûté, est venu d’un coin d’ombre, masse de feuillage où la lumière ne pénètre plus. Un autre, puis un autre, lui répondent. La Grive semblait attendre qu’ils eussent fini pour dire à son tour sa chanson sautillante. Des Coucous, au loin, ont répété la double note familière qui prend à cette heure une étrange poésie. Puis, l’obscurité grandissant, le Rouge-Gorge, à deux ou trois reprises, lance sa petite note « tac-tac » qui déjà fait penser aux soirs d’automne. Enfin un bruit étrange, celui d’un rouet que tournerait une fileuse, tantôt proche, tantôt lointaine : le chant de l’oiseau de rêve, l’Engoulevent, dont le vol ouaté hante les clairières à l’heure indécise. 

Jacques Delamain, Pourquoi les oiseaux chantent 

Éditions Stock, Delamain et Boutelleau, 1928

Rééd. Équateurs Parallèles, 2011

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4 Commentaires

  1. Debra

     /  10 juin 2021

    Merci infiniment pour ce très beau texte où j’ai encore les moyens d’attacher quelques impressions aux mots…

    J'aime

    Réponse
    • Pierre

       /  13 juillet 2021

      Debra,

      Ce jour du printemps dernier, lorsque je m’en suis pris à vous… C’est en réalité moi-même que je supportais plus. Je vous présente mes excuses. Il était malséant de ma part de juger vos contributions de la sorte, de manière tout à fait arbitraire, injuste. De le manifester sous une forme si dédaigneuse et brutale. Je me suis montré surtout stupide. Je préfère délaisser pour de bon ce bien vilain costume de mufle censeur… Je vis avec un sentiment dévorant d’impuissance face à toute la merde dans laquelle se vautre cette société, soit notre réalité disons collective, notre présent, et, trop souvent à un point tel, que j’en ai trop oublié de prendre soin de MA réalité. C’en est marre !
      Depuis quelques jours, un tournant inattendu se présente à moi : j’ai décidé de le prendre. J’ai peur parce que c’est l’inconnu, je quitte pour de bon ma « zone de confort » (ma planque devrais-je plutôt dire), c’est le seul moyen que j’ai pour insuffler un sens à mon existence, conforme aux valeurs que je souhaite défendre, incarner, et aussi, léguer à mes descendants…
      J’espère que nous aurons l’occasion de dépasser le premier écueil dont je porte la responsabilité, pouvoir échanger ici ou ailleurs. Je lis tous vos commentaires, à chaque fois. Je vais être dorénavant beaucoup plus présent chez les Amis de Bartleby et à La Grande Mue. Voilà pourquoi je me permets de vous exprimer ceci maintenant.

      A bientôt

      Pierre.

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      Réponse
  2. Valerie Berger

     /  14 juin 2021

    pour Pierre

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